La philosophie de A à Z

Résumé

Cet article tente de répondre à certaines interrogations concernant la nature des sciences sociales. En quoi réside leur spécificité ? Comment caractériser les entités sur lesquelles elles portent ? Mobilisent-elles des principes explicatifs particuliers ? Les thèmes ici traités sont essentiellement les suivants : (1) en quoi consiste la méthode « compréhensive » ? Les sciences sociales sont-elles nécessairement des sciences « compréhensives » ? (2) Les sciences sociales ont-elles pour finalité la découverte de lois ? (3) Quel mode d’explication des phénomènes sociaux les sciences sociales doivent-elles adopter ? (4) Quel rapport entretiennent ces sciences avec le monde social qu’elles prennent pour objet ?


Table des matières

1. Expliquer, comprendre et la question du critère de démarcation

a. Dilthey : une conception psychologique et anti-causaliste de la compréhension
b. Weber et la scientificité de la méthode compréhensive
c. Les sciences sociales sont-elles nécessairement des sciences « compréhensives » ?

2. Lois et mécanismes en sciences sociales

a. La question des lois en sciences sociales 
b. L’usage des mécanismes en sciences sociales

c. Quelques exemples de mécanismes

3. Individualisme et holisme méthodologiques

a. L’individualisme méthodologique

i. Définition
ii. Individualisme méthodologique (IM) et principe de rationalité (PR)

1. Qu’est-ce que PR ?
2. IM implique-t-il PR ?
3. Raisons versus dispositions ?

b. Le holisme méthodologique

i. Définition
ii. Explications holistes ou pseudo-holistes ?

c. L’explication fonctionnelle en sciences sociales

4. Sciences sociales et monde social

a. Sciences sociales et compétences conceptuelles ordinaires
b. Sciences sociales et « sociologie spontanée »
c. Quelques effets sociaux des sciences sociales


Introduction

«… la sociologie est une science comme les autres qui rencontre seulement une difficulté particulière à être une science comme les autres » (Bourdieu, Chamboredon & Passeron, 1973, 36). Cette phrase, devenue célèbre, nous invitait, entre autres, à prendre en compte la difficulté de la sociologie à être, tout simplement, considérée comme une science. Ce type de constat semble pouvoir être étendu à d’autres sciences sociales : n’entend-t-on pas parfois affirmer que, par exemple, l’économie ou l’histoire ne sont pas des sciences ? Ce type d’interrogation constitue un bon point de départ pour identifier la nature de ce type de sciences : en quoi réside leur spécificité ? Qu’est-ce qu’ « expliquer » en sciences sociales ? Comment caractériser les entités sur lesquelles portent ces dernières ? Existe-t-il une continuité entre la connaissance ordinaire et la connaissance scientifique du monde social ?

Une manière de cerner la nature des exigences liées à la recherche en sciences sociales consiste à la confronter à son double médiatiquement consacré : l’essayisme social. Une comparaison avec ce dernier (dont on peut se demander si le succès n’entretient pas un lien avec la disqualification que subissent les sciences sociales dans le débat public) peut s’avérer heuristiquement utile en ce qu’il mobilise d’une manière souvent sauvage, c’est-à-dire conceptuellement confuse, argumentativement indigente et empiriquement sous-informée, certains schèmes explicatifs propres aux sciences sociales. Énumérons, sans souci d’exhaustivité, quelques effets d’une telle déformation :

– le maniement non justifié de certaines entités abstraites et collectives auxquelles sont parfois attribués des états mentaux (le Système, le Capitalisme ou la Bien-pensance « veut » ou « veut nous faire croire » que p) ;

– l’attribution d’une fonction sociale à une entité à partir de la seule considération de ses effets ;

– ce que l’on pourrait appeler le « conspirationnisme méthodologique », à savoir le fait d’adopter, plus ou moins consciemment, le principe selon lequel l’interprétation intentionnaliste de l’avènement d’un phénomène social, à partir du seul constat des bénéfices que certains agents peuvent en retirer, est nécessairement la plus satisfaisante d’un point de vue explicatif ;

 – inversement, l’accusation (indignée) de conspirationnisme dès qu’une explication structurelle d’un fait social négativement connoté est proposée ;

– la confusion entre un processus historique et le déploiement d’un concept, conférant à ce dernier, à l’aide d’une métaphysique sociale rarement justifiée, une portée explicative (prétendre, par exemple, expliquer un phénomène en se contentant d’y voir l’une des « conséquences » de la logique libérale, « égalitariste », etc.) ;

– l’imputation arbitraire de biais motivationnels afin d’expliquer les croyances ou comportements d’agents sociaux que nous réprouvons (comme l’illustre le destin du concept de « déni », dont la mobilisation est presque devenue un automatisme mental) ;

– la postulation de mécanismes de type « main invisible » permettant d’affirmer que la combinaison d’actions intentionnelles aura nécessairement des effets contre-intuitifs et antithétiques aux intentions qui les ont catalysés (et souvent accompagnée de sarcasmes convenus à l’égard des « bons sentiments ») ;

– l’herméneutique sauvage, autrement dit la prétention exégétique à déceler le sens profond d’un phénomène social en sélectionnant soigneusement les données qui confirment cette interprétation et sans, bien sûr, s’aventurer à tester les facteurs prétendument significatifs ni à envisager des explications alternatives ;

– le sophisme génétique prétendant, explicitement ou non, réfuter un contenu théorique portant sur le monde social en mentionnant ou explicitant la nature de son contexte d’élaboration et/ou les états mentaux censés présider à sa formation (qui consiste parfois à substituer à son évaluation épistémique l’invocation ou l’analyse de son instrumentalisation sociale)

– enfin, ce que l’on pourrait nommer le « sophisme conséquentialiste », qui consiste à confondre la question de l’appréciation épistémique d’un contenu théorique avec l’évaluation pragmatique ou morale des effets liés à sa diffusion sociale

Ces éléments, qui constituent souvent des déformations de principes explicatifs authentiques que nous tenterons d’évaluer, pose en creux la question des fondements de la prétention explicative des sciences sociales, question qui traversera tout cet article. Précisons que les études en sciences sociales à l’aide desquelles nous illustrerons et testerons certaines idées appartiendront principalement aux domaines de la sociologie, de la science politique, de l’histoire, de l’anthropologie et, à un degré moindre, de l’économie. Nous nous demanderons, dans un premier temps, si les sciences sociales se caractérisent par un mode d’accès spécifique à leurs objets.

Afin de souligner la spécificité des sciences humaines et sociales, certains auteurs ont mis l’accent sur le fait que ces dernières auraient un accès spécifique, en l’occurrence « compréhensif », aux entités dont elles traitent. Ce terme n’a pas de connotation morale directe et part du constat de l’identité, dans ce type de sciences, du sujet et de l’objet de la recherche, identité garante de l’unité de ces dernières. La notion de « compréhension » assure une continuité entre nos rapports ordinaire et scientifique aux conduites sociales. Ainsi, je comprends le sens de l’acte de lever le bras d’un étudiant lors d’un cours, autrement dit je le saisis comme la manifestation d’une intention de prise de parole : la compréhension me donne accès à sa raison ou motivation. De même, l’historien tentera de comprendre et de restituer les motifs pour lesquels Napoléon a choisi tel plan de bataille à Waterloo. Inversement, une personne qui affirmerait comprendre le sens du mouvement que le vent confère à telle feuille susciterait notre perplexité, à moins que nous disposions par ailleurs de certaines connaissances, par exemple, sur ses croyances animistes. De son côté, une appréhension systématiquement non-compréhensive du comportement d’autrui lors de nos interactions ordinaires serait, peut-être, le signe d’une pathologie grave.

La « compréhension » ainsi entendue, serait conceptuellement distincte de l’« explication » et ne porterait, par principe, que sur des entités dont le comportement est porteur de signification. À quoi correspond cette distinction entre « expliquer » et « comprendre » ? Est-elle purement épistémologique et/ou méthodologique, c’est-à-dire renvoie-t-elle seulement à la méthode par laquelle nous pourrions avoir accès à et produire de la connaissance sur les objets de ces sciences ou bien révèle-t-elle une différence ontologique entre les entités sur lesquelles portent ces deux types de sciences ? Explication et compréhension sont-elles mutuellement exclusives ou bien la compréhension consiste-t-elle en un genre d’explication ? Quelles sont les entités dont le comportement est intrinsèquement porteur de signification ? Enfin, les sciences sociales sont-elles nécessairement des sciences « compréhensives » ?

On fait généralement remonter la distinction expliquer/comprendre à Droysen (1937 [1858-1868]) et Dilthey (1942 [1883]). Cette dernière provient du refus de toute appréhension naturalisante des phénomènes sociaux. Dilthey distingue ainsi la recherche des causes des phénomènes naturels de l’interprétation significative du comportement humain et soutient l’idée d’une continuité, dans le cas des sciences humaines, entre expérience immédiate et connaissance scientifique de ces objets (Raynaud, 1987, 83). Les entités sur lesquelles portent les sciences humaines seraient ainsi immédiatement compréhensibles, la tâche de ces sciences étant alors d’expliciter ce dont nous avons une compréhension préscientifique (Dilthey, op.cit., 140). La compréhension est, de plus, censée fournir un accès direct aux vécus extérieurs : je comprends la colère de tel acteur historique parce que je suis apte à la revivre. Cette conception de la compréhension peut, certes, être considérée comme « psychologique » en tant qu’elle implique la reconstitution empathique de ces derniers : la compréhension requiert bien l’aptitude à « imaginer, par une sorte de transposition, une expérience analogue hors de nous » (Dilthey, 1947 [1911], 269) et, ce faisant, à réactiver certains vécus. On peut toutefois penser (Mesure, 1990, 223) que cette capacité à coïncider avec la subjectivité d’autrui suppose l’aptitude du chercheur à neutraliser, en un certain sens, sa propre subjectivité.

La caractérisation des objets sur lesquels portent les sciences humaines et, plus essentiellement pour notre propos, de la compréhension variera dans l’oeuvre de Dilthey (Mesure, 1990, 219-227). Dans l’Introduction aux sciences humaines, la distinction Esprit-Nature recouvre celle existant entre l’imprévisibilité des actions humaines et le déterminisme ou l’ordre mécanique des phénomènes naturels (Dilthey, op.cit., 13-14). La compréhension est, dans ce contexte, le mode de saisie spécifique du jaillissement de la liberté, c’est-à-dire des motivations qui président aux actes libres, à la création d’institutions, etc. En ce sens, l’explication, nécessairement liée au postulat de prévisibilité nomologique, serait inappropriée pour saisir de tels motifs. Dans ses derniers travaux, il s’agit pour Dilthey (1988 [1915]), dans une veine plus hégélienne, de saisir les inscriptions de l’activité humaine dans le monde. La compréhension permettra ainsi de reconstituer le processus d’objectivation de celle-ci (Raynaud, op.cit., 86). Le vécu à comprendre s’extériorise dans les actions qu’il catalyse et, surtout, dans les œuvres qu’il produit. Le retour compréhensif partira de ces sédimentations culturelles pour parvenir aux motivations qui les suscitent. La conception psychologique de la compréhension ne sera ainsi jamais démentie : qu’il s’agisse de vécu ou d’une activité subjective qui s’extériorise, la compréhension suppose toujours l’aptitude à réactiver ou « revivre » certaines occurrences mentales (Pour une interprétation contraire, qui met l’accent sur la notion de « sens », voir Mesure, op.cit., troisième partie).

La conception diltheyenne comporte certains aspects problématiques. La compréhension est-elle nécessairement immédiate ? Est-il tout simplement possible de réactiver les vécus de tous les agents sociaux (Hempel, 1942, 44) ? Si tel n’est pas le cas, les limites de l’empathie définissent-elles les limites de la compréhension ? Enfin, en quel sens peut-on parler de sciences humaines et sociales si l’on distingue aussi nettement visées compréhensive et explicative ? Autrement dit, en quel sens, d’une part, le postulat de liberté peut-il orienter positivement la méthodologie des sciences sociales (Raynaud, op.cit., 84) ? D’autre part, l’imputation causale n’est-elle pas un trait conceptuel de toute démarche scientifique ?

L’apport de Weber peut être décrit comme une tentative, à la fois, de dépsychologiser au moins partiellement la notion de compréhension et d’asseoir sa scientificité. Parce qu’elle constitue un tournant dans la manière d’appréhender ce concept et se révèle, aujourd’hui encore, extrêmement influente, nous allons préciser les différents points de l’analyse wébérienne.

Reprenons une célèbre formulation : la sociologie « est une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale des agents et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets » (Weber, 1995a, 28). Remarquons tout d’abord, pour reprendre une terminologie wittgensteinienne (Wittgenstein, 2001), qu’il existe une différence conceptuelle entre interprétation et compréhension : l’activité ou processus interprétatif est orienté vers la compréhension, qui constitue un état. Lorsque l’interprétation d’une activité est réussie, le sujet interprétant « comprend » au sens strict le sens de cette même activité. On peut supposer que c’est lorsqu’une certaine ambiguïté est de mise que l’interprétation est requise. Comme l’écrit Wittgenstein, « si quelqu’un brandit un couteau contre moi, je ne dis pas  « j’interprète ce signe comme une menace »  » (Ibid., 70).

Ensuite, comme l’avait vu Dilthey, la notion de « compréhension » est reliée au concept de « signification », en tant que saisie du sens d’une activité, mais plus précisément, chez Weber, à celui de « motif » ou de « motivation ». « Comprendre » ne signifie pas seulement rendre raison d’une consécution d’événements mais également saisir l’intelligibilité intrinsèque d’une conduite ou activité sociale. Lorsque je comprends le sens du lever le bras d’une étudiante, je ne le décompose pas analytiquement : je l’appréhende de manière synthétique comme l’expression d’une intention globale. La compréhension, liée à l’intelligibilité intrinsèque du comportement d’un certain type d’entités, excède donc le simple constat d’une corrélation extérieure. En cela, elle serait la source d’une évidence spécifique (Weber, 1992, 303). Le sens dont parle la sociologie wébérienne n’est donc pas « objectif », c’est-à-dire potentiellement indépendant du rapport que l’agent entretient à son action : il est toujours le sens que l’acteur donne à sa propre conduite et que l’observateur tente de restituer. Même lorsque Weber se permet quelques incursions vers la psychanalyse ou la psychologie d’inspiration nietzschéenne (Ibid., 312) ou bien mentionne le fait que les agents n’ont pas toujours une conscience pleine des motivations de leurs conduites (Weber, 1995a, 50), l’extension du domaine du sens dont il s’agit est toujours circonscrite par le psychisme des agents.

Quels sont, plus précisément, les objets de compréhension ? Selon Weber, l’individu ou agent social est lunique porteur d’un comportement significatif, ce qui exclut du champ de la signification le comportement des entités infra ou supra-individuelles. Je peux ainsi expliquer fonctionnellement le comportement des cellules (Weber, op.cit., 43) mais jamais le saisir de l’intérieur. En ce sens, l’activité humaine possède un surcroît d’intelligibilité. De même, la conduite sociale d’entités collectives comme une foule ou un syndicat ne peut être « comprise » au sens strict : parce que ces dernières ne peuvent constituer des sujets unifiés qu’en un sens métaphorique, comprendre de tels comportements collectifs ne peut consister qu’à le réduire à l’activité intrinsèquement compréhensible des entités qui les constituent (Ibid., 40-41). En ce sens, comme nous le verrons, ce type de sociologie compréhensive est étroitement lié à l’adoption d’une thèse méthodologiquement individualiste. Enfin, les conduites humaines ne sont pas les seules entités à être douées de signification. Sans entrer dans la question complexe du comportement des animaux (Ibid., 43), remarquons que, selon Weber les artefacts humains sont bien susceptibles d’être compris dès lors que l’on parvient à restituer les sens que l’activité humaine leur a attribué lorsqu’ils sont ou ont été élaborés ou utilisés (Ibid., 32).

Deux points séparent nettement l’approche wébérienne de celle de ses prédécesseurs et font, à notre avis, l’originalité et la pertinence de ses analyses. Tout d’abord, bien que l’explication et la compréhension soient conceptuellement distinctes, la compréhension est un type d’explication. Comprendre les motifs effectifs d’une conduite sociale consiste à expliquer cette même conduite en tant que telle : les sciences humaines et sociales sont bien des sciences au sens strict. Par contraste, un point de vue explicatif et non-compréhensif sur une conduite sociale peut bien consister à l’expliquer (par exemple, en mobilisant des entités infra-individuelles) mais non pas à l’expliquer en tant que conduite sociale. Weber souscrit donc à l’idée selon laquelle la raison d’une action peut parfaitement en constituer la cause et, ainsi, être intégrée à un enchaînement causal particulier (Weber, 1992, 315). À quelles conditions la compréhension peut-elle, toutefois, avoir une portée explicative ?

Remarquons tout d’abord, même si nous reviendrons sur ce point (2.1), que l’explication en question n’est pas nomologique (Colliot-Thélène, 2004). Il serait en effet étrange de supposer, par exemple de « supposer qu’il existe des lois strictes qui stipulent qu’à chaque fois qu’un agent a certaines raisons il accomplira une certaine action » (Davidson, 1994, 46), les régularités psychologiques étant vraies « toutes choses égales par ailleurs » (Engel, 1996, 142). L’un des aspects les plus intéressants de la théorie wébérienne réside dans sa réflexion sur les conditions de l’attribution de motifs aux agents sociaux, c’est-à-dire sur la justification de l’imputation causale en sciences sociales. Une interprétation n’est qu’une « hypothèse causale » (Weber, 1995, 35), en attente de vérification. Autrement dit, l’identité ontologique du sujet et de l’objet n’implique aucune transparence en la matière : l’intelligibilité des phénomènes sociaux est intrinsèque mais non nécessairement immédiate (Aron, 1967, 505). La sociologie compréhensive wébérienne ne saurait dès lors succomber à ce que Bourdieu, Passeron et Chamboredon (op.cit., 32) nomment l’« illusion de la transparence », et qui consisterait, dans ce cas précis, à croire en la possibilité d’un accès direct aux sens des conduites sociales. Il est ainsi possible de croire faussement comprendre le sens d’un phénomène social : il ne suffit pas, par exemple, de rendre intelligible un mouvement de révolte pour prétendre en exhiber les motifs effectifs et donc pour l’expliquer au sens strict. Comment toutefois savoir si nos imputations de sens ne sont pas arbitraires ou simplement fausses ?

Cette question nous renvoie à la distinction wébérienne entre « adéquation significative » et « adéquation causale » (Weber, 1995a, 38). Une interprétation est significativement adéquate lorsqu’elle rend intelligible un phénomène social. Diverses interprétations incompatibles d’une même réalité sociale sont toutefois chacune susceptibles de lui conférer un sens. De son côté, un énoncé causal peut parfaitement rendre compte d’une régularité sociale sans pour autant rendre son objet intelligible. Dit autrement, la question de la fréquence statistique d’un comportement et celle de sa compréhensibilité sont logiquement indépendantes (Weber, 1992, 315). Afin de tester l’adéquation causale d’une interprétation, les sciences sociales mobilisent des procédés qui nous rappellent qu’elles sont des sciences empiriques : le raisonnement comparatif (Weber, 2000), le recours aux statistiques (Weber, 1995a, 37) et/ou l’expérimentation mentale à l’aide de raisonnements contrefactuels (1992, 278-297) peuvent être nécessaires afin de vérifier ou contrôler ces interprétations. Une « interprétation causale juste » est, ainsi, censée réunir ces deux ingrédients (1995a, 38-39. Pour la critique de cette thèse, cf. Winch, 2009, 193-196). En ces sens, les statistiques authentiquement sociologiques portent nécessairement sur des phénomènes sociaux au moins partiellement doués de sens, comme la criminalité, la variation des prix ou l’orientation professionnelle (Weber, op.cit., 39).

Illustrons ce point. Steinberg (1983, repris par Boudon, 1990, 263-272) illustre les limites de toute méthode se contentant d’expliquer des corrélations systématiques en termes d’affinités électives et, partant, de considérer que l’adéquation significative non empiriquement contrôlée est la preuve de la vérité d’une interprétation sociologique. L’auteur montre comment la propension à rendre raison des choix professionnels d’un certain nombre d’étudiants en analysant leur conformité aux orientations axiologiques liées à leur appartenance confessionnelle est difficilement résistible, du fait précisément de l’intelligibilité de la régularité sociale en question que semble procurer une telle interprétation. Il paraît ainsi a priori évident de supposer que la présence d’une majorité de Catholiques dans les disciplines culturelles ou de Juifs dans les disciplines liées aux « relations humaines » (Ibid., 266) s’explique au moins en partie par le contenu doctrinal ou le système de valeurs liés aux croyances respectives des individus en question. Or, cette corrélation systématique semble en réalité être le fruit d’une coïncidence : l’explication devait être rapportée à la variation de la structure des opportunités dans le temps, autrement dit au fait, par exemple, que l’accroissement de la mobilité sociale des Juifs américains a coïncidé avec l’explosion des sciences sociales, du droit et de la médecine. À la thèse de l’ajustement axiologique ou doctrinal, l’auteur substitue l’analyse de la rencontre de deux séries causales indépendantes. Il est ainsi toujours possible de rendre « significativement adéquats » deux systèmes d’idées ou un système d’idées et un ensemble de pratiques et d’inférer de cette congruence que l’avènement du second provient de (ou est facilité par) le premier, autrement dit d’attribuer une portée explicative à l’affinité en question. Une relation de sens apparente peut cependant ne pas survivre à une analyse statistique et, plus généralement, à un contrôle empirique.

Le second point est la dépsychologisation au moins partielle de la notion de compréhension à laquelle Weber se livre. Cette dépsychologisation concerne évidemment l’objet et non le sujet de la compréhension : si le fait de comprendre telle activité sociale constitue évidemment, en tant qu’accès subjectif à sa signification, un état mental, l’originalité de l’auteur est de ne pas restreindre la notion de compréhension à la seule reconstitution des états psychiques des agents. Weber (op.cit., 34) distingue, tout d’abord, la compréhension « actuelle » (le fait de comprendre, par exemple, le sens d’une proposition arithmétique énoncée) de la compréhension « explicative » (comprendre la motivation ou raison pour laquelle tel individu a énoncé une telle proposition dans le contexte, par exemple, d’une comptabilité commerciale). Les différents types de compréhension explicative produisent cependant des modes d’évidences distincts. Lorsque je comprends comment tel penseur a enchaîné deux idées (dont le contenu peut être faux) sur un mode déductif ou comment tel agent a rationnellement agencé tels moyens (éventuellement inappropriés) en vue de telles fins, l’évidence sera dite « rationnelle ». Je n’ai, dans ces cas, nullement besoin de connaître les vécus effectifs de ces acteurs et donc de reconstituer l’intégralité des occurrences mentales qui ont traversé leur esprit pour comprendre leur raisonnement ou action (le savant a peut-être pensé, au cours de cette déduction, à des réalités parfaitement étrangères à son contenu).

L’irrationnel est-il toutefois nécessairement non-compréhensible ? La réponse wébérienne à cette question est négative. Tout d’abord, c’est à partir de ce type d’activité rationnelle que nous pouvons identifier les erreurs ou « moments d’irrationalités » comme tels et entreprendre l’éclaircissement de leurs contenus. L’irrationnel est, autrement dit, toujours appréhendé comme une « déviation » (Weber, 1995a, 31) au sens où l’identification de l’irrationalité suppose le constat d’une divergence avec des normes rationnelles préalablement projetées sur les comportements étudiés. C’est l’une des raisons de la nécessité de la reconstruction idéal-typique : les concepts de « compréhension » et d’« idéaltype » sont intimement liés puisque ce dernier constitue « une organisation de rapports intelligibles propres soit à un ensemble historique, soit à une consécution d’événements » (Aron, op.cit., 519), organisation qui consiste à saisir de manière sélective un ensemble global, de manière à en exhumer les éléments essentiels et causalement pertinents (Weber, 1992, 185).

Parmi les différentes genres d’idéaux-types figurent bien les reconstructions rationalisantes de conduites particulières : il s’agit alors ici, comme dans les cas de constructions idéal-typiques d’« individualités historiques » (par exemple, le capitalisme) de construire un concept limite qui ne prétend pas avoir de correspondant empirique ni refléter directement une quelconque réalité historique (cf. à ce sujet, la critique que fait Dobry (2003) de la mobilisation du concept idéal-typique de « charisme » dans l’explication par Kershaw (1995) du succès politique de Hitler). C’est, ainsi, à l’aune de ce concept limite que l’on pourra mesurer et comparer cette même réalité afin de clarifier le contenu empirique de ses composantes essentielles (Ibid.). Remarquons que ces normes peuvent être épistémiques (afin de comprendre, par exemple, une erreur de raisonnement), axiologiques ou bien instrumentales et concerner la « rationalité en finalité ». Ainsi,

… pour expliquer une « panique à la Bourse », par exemple, on établira d’abord de façon appropriée comment l’activité se serait déroulée sans l’influence d’affections irrationnelles et l’on enregistrera ensuite ces éléments irrationnels comme des « perturbations » (Ibid.).

Cette analyse ouvrirait ainsi la voie à l’identification de facteurs extra-rationnels, même si elle ne nous dit en elle-même rien quant à leurs contenus, qui sont les objets d’une analyse empirique. En quel sens, cependant, pouvons-nous entretenir un rapport compréhensif aux contenus non-rationnels ainsi identifiés ?

Dans ces situations, l’évidence compréhensive ne pourra pas être considérée comme « rationnelle ». Pensons, par exemple, à une extase ou une expérience mystique (Weber, 1992, 304) et aux actions qu’elles suscitent. Deux possibilités s’offrent au savant. Soit, cas assez peu probable, ce dernier, partage ces élans et peut littéralement « revivre » cette extase par empathie : le modèle de la transposition proposé par Dilthey semble dès lors approprié. Soit il en est incapable et aura une saisie purement « intellectuelle » de ces états psychologiquement inaccessibles, ce qui ne l’empêchera pas de tenter de comprendre l’activité qu’ils catalysent (Weber, 1995a, 30-31) en mobilisant les catégories, par exemple, de rationalité téléologique ou axiologique. L’empathie, c’est-à-dire la réactivation du vécu, n’est ainsi qu’un des modes de compréhension, en l’occurrence strictement psychologique. Soulignons, enfin, qu’entre une activité absolument rationnelle par finalité (source du plus haut degré d’évidence compréhensive) et des données psychiques purement incompréhensibles (que l’on est contraint d’intégrer à l’analyse comme des « data »), il existe toute une gamme d’enchaînements irrationnels psychologiquement compréhensibles (Weber, 1992, 310).

La compréhension sociologique diffère de la compréhension psychologique. D’une part, Weber distingue le sens effectivement visé par tel agent dans tel contexte (pourquoi Napoléon a-t-il élaboré une stratégie aussi peu efficace à Ligny ?), le sens visé « en moyenne » par un ensemble d’agents et qui a une réalité statistique (pourquoi tel ensemble d’individus se sont-ils réunis place de la République ?) ; enfin, le sens idéal-typique (Weber, 1995 a., 28) construit conceptuellement afin de déterminer le sens du comportement effectif des individus (les acteurs économiques agissent-ils, par exemple, dans tel contexte conformément aux normes de l’activité purement rationnelle en finalité ?). D’autre part, si l’activité compréhensive implique une restitution du sens visé par les agents dans leurs conduites, ces derniers n’ont pas nécessairement une conscience claire du sens de leurs actions. Les agents sociaux peuvent ainsi avoir une « semi-conscience » du sens visé (Ibid., 50), conscience obscure dont le sociologue aura à expliciter le contenu, et que l’on peut rapprocher de ce que Boudon (1990 ; 2003), s’appuyant sur Hayek (1978), nomme la « méta-conscience » des raisons et sur laquelle nous reviendrons (cf. 3.a. 2. 1).

Enfin, si la compréhension est une composante nécessaire des explications en sciences sociales, l’explication dans le contexte de ces sciences ne se réduit pas à son aspect compréhensif. D’une part, ces dernières prennent en compte le poids de facteurs non-compréhensibles sur leurs objets. Admettons qu’un facteur comme l’hérédité puisse être corrélé de manière univoque à la capacité d’effectuer des actions rationnelles (Weber, 1992, 307-308). La sociologie tiendrait alors compte d’un tel élément dans ses explications, quoi que ce dernier ne puisse, du fait de l’incompréhensibilité principielle de son mode opératoire, constituer comme tel l’objet de son analyse. Elle s’attacherait, dans ce cas, aux effets compréhensibles des causes héréditaires, qui sont ainsi susceptibles d’avoir une portée sociologique. Il en va de même pour tous les événements ou facteurs non intelligibles qui peuvent peser sur les comportements intrinsèquement doués de sens, comme le cycle organique de la vie humaine (Ibid., 33) : ils constituent des « data » que le savant doit intégrer à son analyse.

D’autre part, compréhension et explication peuvent également constituer des moments distincts d’une explication globale de phénomènes sociaux. Admettons que je parvienne à expliquer tel phénomène social comme l’effet non-intentionnel de l’agrégation d’actions individuellement douées de signification. Si j’ai bien recours à la notion de « sens » au niveau individuel, la manière dont cette combinaison produit une réalité macrosociologique n’est pas en tant que telle objet de compréhension. Ainsi, je ne « comprends » la formation d’une file d’attente devant un cinéma qu’en un sens dérivé : je saisis bien les atomes de sens qui ont présidé à son avènement mais la production de la queue comme telle n’est pas elle-même une action douée de signification. En ce sens, la compréhension n’est, la plupart du temps, qu’une des composantes, certes essentielle, de l’explication des phénomènes sociaux.

Si l’on suit l’analyse wébérienne, la compréhension caractérise un mode d’accès spécifique à un type d’objet. Seule l’activité sociale individuelle serait intrinsèquement douée de sens. Les sciences sociales sont-elles, toutefois, nécessairement « compréhensives » ?

Le mode d’accès compréhensif semble à première vue constituer une composante nécessaire de la méthodologie des sciences sociales. On a, par exemple, pu montrer que certaines des analyses que l’on estime a priori les plus éloignées, du fait de leurs affirmations méthodologiques explicites, du postulat de compréhension avaient en réalité implicitement recours à ce dernier. Ainsi, l’explication durkheimienne (Durkheim, 1999) du taux élevé de suicide dans certaines régions par le degré moindre de cohésion de l’Église protestante mobilise en réalité, par-delà la découverte de corrélations entre facteurs macrosociologiques, des mécanismes psychologiques qui restituent le point de vue subjectif de l’individu et le poids de ces mêmes facteurs sur ses attributions de sens (Berthelot, 1990, 35-36).

Remarquons, de plus, qu’il s’avère difficile de ne pas reconduire l’idée selon laquelle les sciences sociales seraient spécifiquement compréhensives lorsqu’on prétend déceler un critère original de démarcation. Hacking (1996 ; 2001, 151) a, par exemple, bâti le concept de « genre interactif » afin, en partie, de souligner une différence fondamentale entre sciences naturelles et sciences sociales. Les genres ou classifications (termes que Hacking emploie indifféremment) mobilisés dans ces dernières auraient ainsi la propriété d’interagir avec les entités catégorisées. Plus précisément, l’ « effet en boucle » (looping effect) supposé caractériser ces classifications, se réfère à un type spécifique d’interaction entre la classification et les entités classifiées. Dans un premier temps, les individus catégorisés réagissent à cette catégorisation et ajustent, de diverses manières leurs comportements à cette dernière ; cette réaction et cette modification comportementale sont susceptibles, dans un second temps, de transformer certaines des propriétés des entités catégorisées et, par conséquent, d’inciter les scientifiques à réviser leur catégorisation initiale, c’est-à-dire à l’ajuster épistémiquement aux modifications qu’elle a indirectement suscitées. Si les cibles des sciences naturelles sont « stationnaires », les objets sur lesquels portent les sciences sociales sont, du fait de cet effet en boucle, des « cibles mouvantes » – propriété qui invaliderait définitivement l’idéal d’une catégorisation ultime des entités dans ce type de sciences.

En quel sens, toutefois, l’interactivité est-elle spécifique aux classifications propres aux sciences humaines ? On peut, tout d’abord, remarquer que nos pratiques classificatoires produisent des phénomènes qui, par un processus apparemment identique, modifient également certains « genres naturels » (Bogen, 1988, 66). A cette objection, Hacking (Ibid.) a rétorqué qu’afin qu’un tel phénomène rétroactif opère, l’effet en question ne devait pas simplement être le résultat de ce que nous faisons sur la base de ces catégorisations : les individus catégorisés doivent être conscients de la manière dont ils le sont. Par delà le fait que Hacking n’est pas toujours cohérent en la matière (Hacking, op.cit., 53) et que cette accentuation sur le rôle des « interactions conscientes » le conduise à négliger un grand nombre de boucles interactives dans le monde social (Kuorikoski, Pöyhönen, 2012), le critère d’interactivité mobilise en réalité les idées de sens et de compréhension et consiste essentiellement à les appliquer à l’analyse des interactions existant entre les classifications et les entités classifiées (Drabek, 2010, 66). Il s’agit bien, en effet, de partir du fait que la catégorisation fasse sens pour l’entité catégorisée et que ce sens motive sa conduite. Nous retrouvons donc dès lors deux propriétés caractéristiques des entités dont le comportement est apte à être compris : la conscience et l’intentionnalité (Khalidi, 2010). En ce sens, les analyses de Hacking auraient pour principale vertu de mettre en lumière un cas particulier, et non thématisé par Weber, de conduites douées de sens et objets de compréhension : la manière dont les individus réagissent aux classifications sociales qui prétendent les décrire.

L’idée selon laquelle les sciences sociales seraient nécessairement compréhensives a toutefois pu être relativisée. Prenons l’exemple de l’analyse des représentations. Sperber (1997b, 125) distingue deux acceptions du terme « cognitif ». Selon la version faible, est dit « cognitiviste » tout type d’analyse qui porte sur des représentations ou processus mentaux et considère qu’ils jouent un rôle dans la formation des phénomènes sociaux. Ce sens faible est ontologiquement neutre puisqu’il n’implique aucune affirmation précise quant à la nature des représentations ou de leur mode opératoire. La version forte, que Sperber reprend à son compte, est celle à laquelle souscrivent plus particulièrement les sciences cognitives. Cette acception considère que ces mêmes processus élémentaires doivent être susceptibles d’une description en termes naturalistes : si toute entité existante ne peut avoir de pouvoir causal qu’en vertu de ses propriétés physiques, alors seul le fait d’adosser les explications mécanistes en sciences sociales à une ontologie naturaliste (et, donc, de se soucier de la descriptibilité des processus causaux en termes naturalistes) permet à ces mêmes explications d’accéder au statut d’explications authentiques et, ainsi, d’éviter les imputation causales arbitraires (Sperber, 2011, 64-65). Comme l’explique Sperber lorsqu’il formule le critère principal d’identification d’une explication authentiquement naturaliste des phénomènes mentaux :

Pour ce qui est des processus mentaux, il faut les décrire de manière à mettre en évidence le fait qu’ils sont réalisables par un cerveau. Il n’est pas indispensable pour cela de décrire, pour chaque type de processus mental, les processus neuronaux qui le réalisent en fait (même si cela serait désirable et figure, bien sûr, dans les objectifs à long terme de la discipline). Il suffit de décomposer les processus mentaux complexes en processus élémentaires dont nous savons qu’ils pourraient être effectués par un système de neurones. (Sperber, 1997b, 125)

L’anthropologie cognitive (voir l’analyse, faite par P. Boyer (2001), des conditions d’existence et de succès des croyances religieuses) constitue un bon exemple de recherches qui tentent d’intégrer les objets ordinaires des sciences sociales à un tel cadre naturaliste. L’exigence naturaliste porterait ainsi sur l’établissement de passerelles entre les différents niveaux de description : du point de vue de cette position infra-individualiste, l’individu n’est pas un agent cognitif au sens strict mais plutôt, selon l’expression de Sperber, le « site » au sein duquel se déroulent les processus mentaux. En ce sens, ce type d’explication excède nos critères ordinaires de compréhension du mental et, pour reprendre les termes de Weber, d’adéquation significative.

Que penser d’une telle relativisation de la portée de la méthode compréhensive ? S’il s’avère que les entités que mobilisent les sciences sociales – et plus particulièrement, pour reprendre la définition wébérienne, les états mentaux et/ou les activités dont « le sens se rapporte à autrui » (Weber, 1995, 28) – peuvent être décrites en termes neuronaux et que c’est à ce niveau qu’opère leur pouvoir causal authentique, alors le niveau adéquat d’explication des conduites sociales semble, en principe, être atteint. Tout dépendrait, à présent, de l’établissement d’un pont fermement établi entre sciences naturelles et sciences sociales (Elster & Landemore, op.cit., 466-467). Si tel est le cas, les motifs ou raisons (et la psychologie populaire à laquelle ils appartiennent) ne pourraient pas être considérés comme des ingrédients réellement explicatifs du comportement social : la compréhension perdrait, par conséquent, son statut de voie d’accès unique à un type spécifique de causes. La méthode compréhensive ne serait pas nécessairement inutile pour autant : elle pourrait, en effet, conserver une fonction heuristique et nous orienter vers certaines suppositions, jugées intuitivement plus plausibles que d’autres, ce qui est déjà le cas lorsque nous émettons, face à certaines corrélations macrosociologiques, certaines hypothèses compréhensives afin de détecter les mécanismes hypothétiques à l’oeuvre. Elle pourrait ainsi constituer un point de départ pragmatico-épistémique de la recherche en sciences sociales, sans toutefois pouvoir opérer au niveau de la vérification des hypothèses. Puisque la vérité prime sur l’intelligibilité, la compréhension ne serait éventuellement, selon cette perspective, qu’une méthode heuristiquement féconde.

Par-delà la prise en compte de certaines critiques pertinentes portant sur le réductionnisme « prématuré », « approximatif » et « spéculatif » (Elster & Landemore, op.cit., 466), interrogeons-nous : certains arguments philosophiques, comme la thèse de la « réalisabilité multiple » des phénomènes mentaux (Kim, 1996, 112-113), ne peuvent-ils pas justifier une certaine prudence face à l’idée selon laquelle de telles passerelles puissent être identifiées (Pour d’autres arguments allant à l’encontre du remplacement du schème actanciel-compréhensif par un schème strictement causal, voir, entre autres, Bronner (2007)) ? De plus, une telle réduction naturaliste des entités n’aurait-elle pas pour effet de réduire également les sciences sociales elles-mêmes (au sens, au moins, où Weber les concevait) aux sciences naturelles ? Si ce dernier accepte, comme on l’a vu, l’idée selon laquelle la sociologie peut intégrer des relations causales dépourvues de signification à ses analyses, il considère toutefois que de telles relations causales ne peuvent constituer en tant que telles des « règles » ou des « types sociologiques » à proprement parler (Weber, op.cit., 39). Or, l’adoption d’un cadre naturaliste et le refus d’accorder toute pertinence authentiquement explicative aux relations significativement adéquates consisterait, pour les sciences sociales, à se détourner de ces « règles » ou « types » qu’elles sont pourtant spécifiquement aptes à identifier. Si l’on accepte cette idée, il faut alors affirmer que la compréhension est, certes, un ingrédient irréductible et nécessaire à la recherche en sciences sociales mais qu’elle constitue, peut-être, une méthode intrinsèquement liée à un type de science lui-même voué à être dépassé.

Les sciences sociales ont, du fait de leur statut de « sciences », une prétention explicative. Si cette prétention est légitime, elles ne peuvent, d’une part, se contenter de décrire les phénomènes sociaux et elles doivent, d’autre part, se distinguer des explications ordinaires du social. Nos explications ordinaires consistent généralement à exhiber ce que nous estimons être les causes des phénomènes à expliquer : le sentiment d’impunité « explique » la corruption, l’exaspération des électeurs « explique » la montée des votes populistes, etc. Quels éléments nous permettent de distinguer une explication ordinaire d’une explication scientifique d’un même phénomène social ?

On pourrait, au premier abord, dire qu’une authentique explication nécessite la formulation d’une loi reliant tel effet à telle cause. Deux questions se posent alors : existe-t-il des lois sociales garantes de la portée explicative des énoncés que promeuvent les sciences sociales ? Ces dernières doivent-elles également être pourvues de lois afin de constituer d’authentiques sciences ?

Le modèle déductif-nomologique (DN) de Hempel (cf. article « Explication scientifique » de la présente Encyclopédie) soutient qu’expliquer un phénomène consiste à le déduire de certaines lois générales et conditions initiales. Ce modèle permet de discriminer les théories en montrant que telle théorie implique des conséquences non-observées ou, par exemple, sont aptes à prédire des faits observables et contenus dans aucune des théories concurrentes. Selon Hempel, les explications données par les historiens ne se conforment pas rigoureusement à DN, il s’agit plutôt d’« esquisses » (op.cit., 42) indiquant plus ou moins vaguement des lois et conditions initiales pertinentes (Boyer, 1994, 222). Mais elles ne constituent pas pour autant des « pseudo-explications » (op.cit., 37), c’est-à-dire des énoncés qui emploient des concepts dépourvus de contenu empirique et empêchent ainsi d’orienter la recherche vers des éléments aptes à tester l’explication en question, comme la thèse selon laquelle le cours des événements humains obéirait à un principe de justice historique (Ibid., 43). L’unité méthodologique des sciences empiriques n’est, dans cette perspective, nullement illusoire.

Ce schéma ne semble toutefois pas pouvoir s’appliquer aux énoncés des sciences historiques et sociales en ce qu’il est pour le moins difficile d’identifier des lois spécifiques aux sciences socio-historiques et universellement valables. Les sciences sociales (et principalement l’histoire, qui intéresse Hempel dans cet article) peuvent, certes, mobiliser des lois établies par les sciences naturelles, comme la physique ou la biologie (Ibid., 47-48). Cependant, les lois qui leur sont propres et qu’elles ont pour fonction de découvrir semblent être de nature non pas déterministe mais statistique et permettent non pas de déduire tel phénomène avec une certitude absolue mais seulement de lui attribuer une probabilité plus ou moins élevée (Ibid., 41-42 ; Hedström & Swedberg, op.cit., 8-9). Les explications probabilistes ont, en plus de condition d’adéquation empirique, des conditions particulières d’adéquation logique (dont le fait que l’explanandum doit suivre de l’explanans avec une forte probabilité inductive et que l’explanans doit contenir au moins une loi statistique dont la présence doit être nécessaire pour que l’explanandum puisse être dérivé). S’il est vrai que les lois spécifiques aux sciences socio-historiques sont de nature statistique, alors leur valeur prédictive sera plus faible que les lois universelles que parvient à identifier, par exemple, la science physique.

Considérons, ainsi, un exemple de loi macrosociologique statistique, comme celle établissant la probabilité d’accéder à un niveau d’étude déterminé pour les individus appartenant à telle classe sociale. Muni de cette loi, nous pouvons inférer les chances de tel individu d’accéder à tel niveau d’étude. En ce sens, cette dernière autorise certaines prédictions dont la probabilité sera plus ou moins élevée. Comment toutefois, dans un tel cadre, dépasser l’établissement d’une simple corrélation statistique entre facteurs sociaux (Hedström & Swedberg, op.cit., 8 ; Elster & Landemore, op.cit.) ? Comment identifier la valeur explicative d’une telle association entre deux variables ? Ce modèle justifie, certes, du fait de la corrélation qu’il décèle entre l’appartenance sociale et niveau d’étude, certaines prédictions mais il ne nous informe pas sur les éléments dotés d’une véritable pertinence explicative et ne nous permet donc pas de spécifier le lien entre explanans et explanandum. C’est, en partie, pour cette raison que la conception mécanistique de l’explication a été proposée. Parce que l’explicitation d’un mécanisme peut, en première approximation, être décrite comme « une description plus ou moins complète des maillons d’une chaîne causale » (Railton, 1978, 748), seule l’identification des mécanismes nous rendrait aptes à ouvrir la « boîte noire » des processus sociaux. En quoi consiste un mécanisme social ? (Pour une explication plus approfondie du concept général de « mécanisme », nous renvoyons à l’article « Explication scientifique » de la présente Encyclopédie).

L’usage et la pertinence, en sciences sociales, d’une explication par les mécanismes sont extrêmement débattus. Ne pouvant restituer toute la richesse des discussions, nous nous contenterons d’énumérer certaines propriétés fondamentales des mécanismes fréquemment mobilisés dans le cadre de ces sciences.

Tout d’abord, le concept de mécanisme est irréductiblement causal (Hedström & Ylilovski, 2010) au sens où il vise à expliciter les éléments causalement pertinents au sein d’un processus social. La découverte de mécanismes est ainsi censée nous permettre d’ouvrir la « boîte noire » des processus sociaux et d’excéder la simple description de régularités sociales. D’un côté, l’identification des mécanismes est sous-déterminée par la découverte de corrélations statistiques : le seul constat du fait que l’augmentation objective des chances de chacun est, dans certains contextes, corrélée à l’augmentation du mécontentement collectif (ce que Boudon (1977) nomme l’« effet de frustration relative ») ne nous dit rien sur les mécanismes à l’oeuvre, même si la supposition qu’opèrent certains mécanismes socio-psychologiques plausibles peut nous aider à formuler des hypothèses et donc à orienter notre recherche. De l’autre, la découverte de mécanismes nous permet de distinguer les corrélations pertinentes des associations qui relèvent de la coïncidence et ne manifestent ainsi aucune causalité sociale sous-jacente.

La pertinence explicative des mécanismes sociaux est, de plus, censée provenir à la fois de leur généralité et de leur précision. D’une part, un même mécanisme peut être mobilisé pour expliquer différents types de phénomènes sociaux et son application est donc transcontextuelle. D’autre part, le style de pensée mécanistique provient du refus des théories générales de la société et son modèle se trouve dans le concept mertonien de « théorie de moyenne portée » (middle-range theory). Merton (1967) caractérisait par là des systèmes d’hypothèses cohérentes, contrôlables empiriquement, destinés à répondre à des problèmes circonscrits mais « suffisamment précises et solides pour autoriser des recoupements [et] des comparaisons » (Saint-Martin, 2013, 56). Ce type de théorisation caractérise un certain style scientifique plus modeste, consistant d’une part à ne pas prétendre expliquer la totalité des phénomènes sociaux et acceptant, d’autre part, l’impossibilité (éventuellement pensée comme temporaire) de dériver ces modèles de principes plus élémentaires qui leur seraient communs – et sans même se prononcer sur la faisabilité de la chose (Bouvier, 2008, 92). Par opposition aux « grandes théories » qui s’érigent, le plus souvent, en connaissance générale du social et se situent ainsi au niveau des concepts abstraits sans se soucier de leur application à des cas empiriquement observables (Bouvier, 2011) – voire s’auto-immunisent contre toute forme de contrôle empirique (Popper, 1956) – la souplesse et la précision dont témoigne ce style scientifique est censée permettre au savoir des sciences sociales d’être cumulatif.

Ensuite, les modèles de mécanismes se caractérisent par leur abstraction qui provient de l’exigence même de modélisation et de la sélectivité qui lui est consubstantielle. Parce qu’une explication par les mécanismes se focalise sur les éléments cruciaux d’un point de vue explicatif, elle ne peut prétendre constituer une description exhaustive des régularités sociales. C’est pourquoi elle appréhende de manière nécessairement sélective les processus causaux. En ce sens, les mécanismes peuvent être conçus comme des « idéaux-types » wébériens. Le reproche, qui leur est parfois fait, de ne pas saisir ou refléter la complexité du social semble bien, dès lors, relever d’une « erreur de catégorie » (Hedström & Swedberg, op.cit., 14-15).

La connaissance de ces mécanismes a, en outre, un potentiel inférentiel limité : les mécanismes nous permettent d’expliquer rétrospectivement les phénomènes sociaux mais pas de prédire avec certitude que tel(s) antécédent(s) produira tel conséquent. Autrement dit, les prédictions qu’ils permettent sont indéterminées. C’est pourquoi Elster (1999) les définit comme des structures causales « qui interviennent fréquemment, et qui sont déclenchées sous des conditions en général inconnues ou avec des conséquences indéterminées » (op.cit., 25). Prenons l’exemple du mécanisme d’ajustement cognitif intra-personnel qu’Elster appelle la « transmutation des émotions ». Imaginons, pour reprendre le scénario analysé par Elster, que l’envie provoquée par une évaluation cognitive initiale suscite, par l’intermédiaire d’une émotion de second ordre, une révision de l’évaluation première et par conséquent de l’émotion antérieure : la honte que X ressent de se découvrir envieux de Y, dont X sait qu’il (Y) possède ce qu’il (X) désire, peut inciter X à croire que Y a pu l’obtenir par des moyens immoraux. Que ce processus puisse opérer est une évidence. Si X déclare sa désapprobation morale dans un tel contexte, on peut après-coup supposer (sans avoir oublié, bien sûr, de tester les facteurs explicatifs alternatifs) qu’un tel ajustement cognitif a bien eu lieu. Mais la prédiction d’une telle substitution de l’indignation vertueuse à l’envie n’est en rien certaine. On voit, par ce type de cas, que les sciences sociales sont la plupart du temps condamnées à prédire, au mieux, qu’un antécédent peut générer plusieurs conséquents (Ibid.).

Les mécanismes peuvent, enfin, s’enchaîner, se combiner et/ou se neutraliser. Il faut dès lors distinguer les mécanismes atomiques (élémentaires) et les mécanismes moléculaires qui consistent en une combinaison de mécanismes atomiques (Elster, 1999). Remarquons qu’une telle conception des mécanismes paraît bien dépendante en sciences sociales d’hypothèses méthodologiques individualistes au sens où elle considère l’action individuelle, et plus généralement, l’agent intentionnel comme son centre (Heström & Swedberg, op.cit. Pour une contestation de cette idée, cf. Sperber, 2011).

On distingue généralement trois types de mécanismes en sciences sociales : les mécanismes (a) macro-micro (dits « situationnels »), (b) micro-micro (dits « action-formation mechanisms ») et (c) micro-macro (dits « transformationnels »).

(a) est censé expliciter la manière dont des structures macro affectent les individus. La « frustration relative », initialement analysée par Tocqueville, constitue un exemple paradigmatique de ce type de mécanismes. Sa découverte permet, entre autres, à Tocqueville d’expliquer le fait que « les parties de la France qui devaient être le principal foyer de cette révolution sont précisément celles où les progrès se font le mieux voir » et que les Français semblent, par conséquent, trouver « leur position d’autant plus insupportable qu’elle devenait meilleure » (Tocqueville, 1952, 222-223). Il s’agit bien ici de montrer comment un facteur structurel (la hausse objective des chances d’ascension) peut façonner les attentes, désirs, affects et actions individuels. L’accroissement du mécontentement général caractérise, ainsi, la manière dont les individus sont affectés par cet état macrosociologique.

Il convient toutefois de lever ici une certaine ambigüité lorsque l’on parle d’« interaction » entre les états ou facteurs macrosociologiques et les agents sociaux – et par-delà la question épineuse du modus operandi de cette interaction qui distingue les conceptions individualistes et holistes (voir, à ce sujet Bunge, 1996 et Udehn, 2001, 319) : les agents peuvent voir leurs états mentaux et leurs actions affectés par des facteurs structurels non appréhendés comme tels, et ce du simple fait qu’ils en subissent les conséquences à leur niveau individuel ; mais ils peuvent également, ce qui n’est pas nécessairement incompatible avec la première possibilité, être affectés (dans leur dispositions psychologiques, leurs actions, etc.) par leur représentation (vraie ou fausse) de l’état structurel auquel ils sont effectivement confrontés. Quoi qu’il en soit, un facteur macrosociologique n’agit pas nécessairement sur la conscience des agents en produisent une appréhension de ce même facteur.

Le second mécanisme (b), relie des états microsociologiques ou individuels, et porte, la plupart du temps, sur la façon dont les croyances, désirs ou préférences des acteurs façonnent leurs actions. L’une des composantes de la thèse wébérienne concernant la manière dont l’ascétisme calviniste, a pu favoriser le développement du capitalisme inclut un mécanisme psychologique particulier (Weber, 2000, 180-187) : l’idée selon laquelle la croyance en la prédestination incite l’individu à s’affranchir de l’angoisse existentielle portant sur son élection en cherchant dans le succès de sa conduite économique des signes de son élection. Le mécanisme des « croyances-pièges » (belief trap), par lequel Mackie (1996) rend compte de la stabilité d’une croyance fausse et de la persistance de certaines pratiques comme la mutilation génitale féminine constitue un autre exemple de ce type de mécanismes. Partons d’une croyance partagée : une certaine partie de la population, au Nigéria, pense que l’enfant mourra si sa tête touche le clitoris pendant l’accouchement. Le mécanisme dit de la « croyance-piège » montre que le contenu de la croyance initiale rend, d’une part, rationnelle la pratique (au sens trivial où elle justifie ce comportement) mais surtout, d’autre part, pragmatiquement irrationnelle (du fait de son coût très élevé) la mise à l’épreuve expérimentale de cette croyance, d’où la stabilité de ces croyances fausses – les individus se rendant ainsi incapables d’accéder à des motifs épistémiques de révision de ce contenu.

La dénomination « action-formation mechanisms » (Hedström & Ylilovslki, 2010) semble toutefois trop restrictive : les mécanismes explicitant la manière, par exemple, dont nos croyances affectent nos désirs, comme les mécanismes antagonistes des « raisins verts » et « fruits défendus » (Elster, 2003) appartiennent à cette catégorie. Il semble dès lors préférable de les nommer « intra-individuels » (sans nécessairement qu’il s’agisse de mécanismes infra-individuels). On voit d’ailleurs, à travers cet exemple, qu’il faut distinguer, parmi les mécanismes auxquels recourent les sciences sociales, les mécanismes intrinsèquement sociaux des mécanismes psychologiques dont les effets sont sociaux (Bouvier, 2008, 92-93).

Enfin, les mécanismes transformationnels (c) sont censés montrer comment la combinaison d’actions individuelles produit certains effets collectifs émergents. Une illustration fameuse, et contre-intuitive, d’un tel type de mécanisme peut être trouvée dans l’explication que donne T. Schelling (1971) de la manière dont la ségrégation spatiale est simultanément produite par l’agrégation d’actions individuelles et déconnectée du contenu des intentions individuelles qui sont pourtant à l’origine de ces dernières. De même, lorsque Tocqueville (1952, 171) explique l’état global de faible développement de l’agriculture capitaliste en France, à la fin du XVIIIème siècle, comme l’effet macrosociologique émergent de la combinaison de comportements intentionnels (dans ce cas précis, orientés vers la maximisation de l’intérêt économique des agents) au sein d’un système d’interactions porteur de contraintes spécifiques (le haut degré de centralisation administrative et, entre autres, l’attrait des stratégies de mobilité qui lui sont liées), il met au jours un tel mécanisme micro-macro.

Remarquons que les mécanismes (a) et (c) permettent spécifiquement d’expliquer des phénomènes sociaux contre-intuitifs. (b) paraît, en effet, inclure des mécanismes plus familiers, en ce qu’ils mobilisent essentiellement des ingrédients conceptuels qui appartiennent au cadre de ce que l’on nomme traditionnellement la « psychologie populaire » (Ravenscroft, 2010). Les mécanismes de type (b) ne mobilisent ainsi pas des entités différentes de celles que nous imputons à autrui lors de nos interactions ordinaires ou que nous nous attribuons spontanément – et ce même si les processus en question ne sont, comme la transmutation des émotions, ni rationnels ni intentionnellement mis en oeuvre. C’est pourquoi un certain nombre de ces mécanismes ont été consignés dans des proverbes et que leur savoir constitue une forme de sagesse populaire (Elster, 2003, 34). Précisons que de tels mécanismes portent sur des types de comportement au sens où même si, par exemple, la possibilité d’une transmutation des émotions ne nous est jamais venue à l’esprit, le mode d’ajustement cognitif qu’elle exemplifie nous semble familier ou, à tout le moins, aisément compréhensible.

Les relations micro-macro sont, ainsi, souvent plus difficiles à établir. Deux erreurs de raisonnement bien connues portent précisément sur la difficulté à articuler ces deux niveaux : les sophismes de composition et de division (Bouvier, 1995). Une erreur majeure consiste à concevoir le macro comme une simplement généralisation inchangée du micro, autrement dit de succomber à la tentation de la transposition, qui « consiste à calquer au niveau microsociologique les données macrosociologiques » (Boudon, 1984, 69). Coleman (1990, 8-9) fait une remarque similaire à propos de la relation micro-macro interne à l’explication wébérienne du développement du capitalisme : ce dernier considérerait comme allant de soi le fait que l’agrégation de ces activités individuelles, en partie inspirée par l’éthique calviniste, conduise à l’essor du capitalisme et explorerait dès lors insuffisamment le mécanisme transformationnel sous-jacent à cet effet émergent. En effet, quel type de combinaison produit un tel développement ? S’agit-il du comportement économique des travailleurs, des entrepreneurs ou bien des deux ? De plus, comment, par exemple, la structure des positions constitutive d’un tel type d’organisation économique advient-elle précisément ?

Précisons à ce sujet que les effets structurels peuvent parfaitement, malgré la complexité de la causalité sociale, correspondre aux objectifs des agents. S’il existe un biais intentionnaliste (consistant à penser que les effets macro sont nécessairement tels que nous les pensions lors de nos projets de mise en oeuvre), on pourrait qualifier de « biais émergentiste » l’idée selon laquelle les effets macro de certaines actions (par exemple en matière de réforme politique) divergent nécessairement du contenu des intentions initiales. De plus, les effets proprement « émergents », que Boudon nomme également « pervers » ou « de composition », expressions qui désignent les effets non-intentionnels de l’agrégation ou juxtaposition d’actions individuelles (Boudon, 1977, 10-14), ne sont pas nécessairement imprévisibles (quoi qu’ils puissent être prévisibles et néanmoins non-prévus par les agents). Un grand nombre d’institutions sociales résultent, ainsi, de l’effort fait par la collectivité pour neutraliser certains effets de composition, institutions dont l’existence est, d’ailleurs, à son tour susceptible d’être à l’origine d’autres effets pervers (Boudon, op.cit., 6).

Il existe, de plus, une tendance, bien décrite par Hirschman (1991, 68-69) et facilitée, selon lui, par le qualificatif « pervers », à identifier, d’une part, les effets non-intentionnels, c’est-à-dire non-inclus dans les objectifs explicites des acteurs lorsqu’ils effectuent les actions qui les produisent, à des effets non-désirés (alors que l’on peut très bien ne pas avoir l’intention de produire tel effet E en effectuant telle action bien que l’on désire par ailleurs que E advienne) et, d’autre part, ces effets non-désirés à des effets indésirables (alors que l’on peut parfaitement découvrir que des effets non-désirés et non-anticipés d’une action se révèlent bénéfiques sans que l’on ait jamais, pour autant, envisagé ces bénéfices). Rien ne nous oblige, ainsi, à adhérer à une métaphysique sociale pessimiste. (Pour une typologie des effets de composition, voir Boudon, op.cit., 11).

Ces mécanismes peuvent, enfin, s’enchaîner et se combiner. Gambetta (1998, 105-107) a ainsi analysé la stabilité épistémiquement sous-optimale du système académique italien comme un tel enchaînement de mécanismes (toute ressemblance avec le système français ne saurait être que fortuite). Étant donné, écrit-il, qu’une carrière est mieux assurée par la loyauté à l’égard d’un professeur influent que par une recherche indépendante, les nouveaux entrants sont incités à prendre les pas du maître sans faire preuve d’esprit critique à l’égard de ses travaux. Certaines fins étant posées, la rationalité instrumentale suffit à expliquer l’attitude intellectuellement servile en question.

Un second (et double) mécanisme, dit « de sélection », vient alors renforcer le premier. Non seulement ce système sélectionne les personnes les plus disposées à un tel comportement (et occasionne frustration et démotivation chez les individus qu’il « élimine » du fait de leur absence d’obséquiosité) mais une forme d’auto-sélection opère également : les candidats les plus enclins à de telles pratiques sont précisément majoritaires parmi ceux qui forment le projet d’une carrière dans un monde académique ainsi structuré. L’incitation pragmatique à se conformer à ces comportements se combine, dès lors, au fait que les membres de cet univers social ont le plus de chance d’être disposés à s’y conformer. Deux mécanismes secondaires peuvent ensuite être mentionnés : d’une part, la généralisation des comportements serviles fait que la servilité acquiert la force spécifique d’une norme, eu égard à laquelle toute déviation est perçue comme « extravagante », ce qui redouble son coût ; d’autre part, l’aptitude à la flagornerie étant une vertu perfectible, la compétition académique récompensera les plus aptes et/ou méritants en la matière, ce qui accroîtra, entre autres, la visibilité et l’influence du mode de socialisation qu’ils incarnent. La qualité de la recherche (l’originalité, la prise de risque intellectuel, etc.) n’étant effectivement pas promues (ou uniquement valorisées verbalement), l’effet de composition consiste ici en la persistance d’un système académique épistémiquement sous-optimal.

Une telle combinaison de mécanismes a un potentiel inférentiel fécond en ce qu’elle nous permet de prédire l’activation de nouveaux mécanismes de résistance d’un tel système face à d’éventuelles pressions internes ou externes. Qu’advient-il lorsque des « bactéries méritocratiques » (Ibid., 108) infectent un tel système académique ? Un processus infra-intentionnel aurait alors de fortes chances de survenir : la conscience de son caractère à la fois injuste et intellectuellement sous-optimal est entravée par un mécanisme de réduction de dissonance cognitive (Ibid., 109). Toutes choses égales par ailleurs, une forme de rationalisation axiologique conduira les agents potentiellement les plus lucides à former de croyances intéressées quant à la légitimité d’un tel système, autrement dit à valoriser intellectuellement ce qui les valorise socialement.

Cette analyse exhibe donc des mécanismes situationnels (la manière dont le système académique façonne les comportement individuels), intra-individuels (comme la réduction de la dissonance cognitive) et transformationnel (puisqu’il vise à expliquer une stabilité macrosociologique). La dichotomie micro/macro est cependant simplificatrice : certains phénomènes sociaux peuvent, par exemple, être considérés comme étant de niveau « meso », c’est-à-dire appartenir à un niveau intermédiaire entre le macro ou structurel (national ou international) et le niveau micro (les acteurs individuels). Ce niveau est composé, entre autres, de communautés, d’organisations politiques ou d’associations (Finkel & Strauss, 2012, 59). Nous n’avons pu, faute de place, entrer dans la spécification des différents niveaux. (Pour une approche plus précise, cf. Bouvier, 2011). Remarquons, enfin, que la quête de mécanisme souscrit, plus ou moins explicitement, à une thèse que l’on rattache à l’individualisme méthodologique, à savoir à l’idée selon laquelle il n’existe pas de mécanismes reliant directement des états macrosociologiques (Hesdtröm & Swedberg, op.cit., 24). Nous analyserons ce type de thèses dans la prochaine section.

Le débat entre « holisme » et « individualisme » ne doit pas être confondu avec la question des niveaux d’explication (micro/meso/macro), que nous avons présentée précédemment et qui se pose au sein même de l’individualisme méthodologique (Bouvier, 2011b). Ce débat porte sur le double problème de la définition des concepts sociaux (que nous laisserons de côté dans cette entrée) et de l’explication des phénomènes sociaux (Udehn, op.cit., 350). Distinguons, en outre, l’adhésion à ces thèses méthodologiques en tant que programmes de recherche explicites et leur mobilisation implicite au sein de la recherche (op.cit., 4). Enfin, le même auteur peut appliquer des méthodologies diverses selon les réalités dont il traite et se révéler, par exemple, holiste dans ses analyses sociologiques et individualiste en sciences politiques (Bunge, 1996, 264). Nous présenterons successivement ces deux thèses méthodologiques et conclurons cette section par l’analyse d’une forme d’explication qu’on peut retrouver au sein des deux courants : le fonctionnalisme.

Définissons tout d’abord l’individualisme méthodologique (IM) par ce qu’il n’est pas. IM est, comme son nom l’indique, une thèse portant sur la méthode en sciences sociales. Il est dès lors distinct conceptuellement de l’individualisme ontologique, éthique ou politique (Elster & Landemore, op.cit., 465). Contrairement, de plus, à certains automatismes mentaux tenaces, l’individualisme méthodologique ne doit pas être confondu avec ce que l’on pourrait nommer l’atomisme, qui consiste à affirmer que les composantes essentielles de la psychologie humaine sont présociales. IM n’implique aucune thèse concernant le contenu des états intentionnels qui motivent les individus et s’avère, de ce fait, parfaitement compatible avec l’idée selon laquelle la psychologie humaine a une dimension irréductiblement sociale (Heath, 2011).

Adopter IM n’implique pas, de plus, l’idée selon laquelle les acteurs seraient isolés et la plupart des individualistes méthodologiques reconnaissent parfaitement, d’une part, l’interdépendance des agents sociaux et, d’autre part, le poids des éléments contextuels sur ceux-ci (Arrow, 1994). Plusieurs manières de conceptualiser l’interdépendance des agents sociaux doivent être distinguées (Boudon, 1979). IM est parfaitement compatible avec l’idée selon laquelle un agent social dépend causalement de l’interaction avec d’autres agents, par exemple, pour avoir développé certaines compétences. Le mode d’explication qu’il promeut suppose précisément une analyse des interactions sociales et de leurs effets. IM est également compatible avec la thèse selon laquelle les agents sociaux dépendent non-causalement de l’existence d’autres agents (pour jouir d’un statut, exercer un certain pouvoir, etc.) – que la dépendance en question dépende, à son tour, ou non de la spécification de ces autres agents. Autrement dit, IM n’est nullement en tension avec la dimension relationnelle des propriétés sociales ou avec le fait que la possession de certains attributs sociaux fasse au moins implicitement référence aux croyances d’autres agents. Enfin, IM intègre parfaitement le fait que nos états mentaux individuels puissent porter sur des entités collectives, qu’il s’agisse de ce que Gilbert (2003) nomme des groupes « sommatifs » (comment les Français réagiront-ils à tel scandale financier ?) ou « non-sommatifs » (comment tel syndicat réagira-t-il à tel scandale financier ?). Pour la question plus générale de la compatibilité entre l’individualisme méthodologique et l’existence d’un certain type d’entités supra-individuelles, voir Bouvier, 2003.

IM, dans sa version explicative (qui seule nous intéresse ici) semble, à première vue, constituer une théorie triviale, qui ne fait que valider nos intuitions de sens commun : l’affirmation selon laquelle l’explication du comportement d’un collectif consiste expliquer le comportement de ses membres n’est-elle pas évidente ? Présentons ce principe méthodologique avant d’identifier les alternatives qu’on a pu lui opposer. IM concerne le mode d’explication des phénomènes sociaux. Plus précisément, il affirme que l’explication de ces derniers consiste, d’une part, à rendre compte de la manière dont ils résultent d’actions individuelles et, d’autre part, à expliquer ces actions par les états mentaux qui les ont motivées (Heath, 2011). Adopter IM revient ainsi à considérer l’action individuelle (et non des entités supra ou infra-individuelles) comme l’atome explicatif fondamental (Elster & Landemore, op.cit., 455). L’explication tocquevillienne, exposée précédemment, du faible développement de l’agriculture capitaliste en France à la fin du XVIIIème siècle relève ainsi de IM. Pour une distinction plus fine entre l’individualisme méthodologique, qui affirme que les phénomènes sociaux doivent être expliqués en termes d’états mentaux, d’actions individuelles et d’interaction, et l’« individualisme épistémologique », qui affirme que les phénomènes sociaux peuvent en principe être expliqués par ces réalités, voir Udehn, 2001, 353. Nous reviendrons sur cette distinction en 3. b. 2.

IM n’est, ainsi, absolument pas incompatible avec le fait de mettre en évidence la nécessité de considérer un niveau macro puisque la focalisation sur un niveau d’analyse n’implique pas la reconnaissance de l’existence d’entités collectives douées d’un pouvoir causal sui generis et donc authentiquement explicatif des phénomènes sociaux. De même, IM n’est pas à proprement parler incompatible avec l’existence d’entités collectives : la seule question est de savoir comment on pourra expliquer l’existence et le mode d’être de ces dernières comme résultants d’action individuelles. IM doit donc être compris comme une règle de construction et répond à la question de savoir comment « construire » les collectifs à partir des individus.

Une question se pose, toutefois : doit-on se soucier du feed-back du macro sur le micro ? C’est, en partie, afin de prendre en compte ce type d‘interrogations que s’est développé l’individualisme institutionnel. L’individualisme institutionnel s’oppose au holisme, d’une part, en tant qu’il refuse de considérer les entités collectives comme des agents et à l’individualisme psychologiste, d’autre part, en ce qu’il conteste la thèse méthodologique consistant à faire de la psychologie individuelle la base première et exclusive de toute explication en sciences sociales (Agassi, 1975). Selon cette forme d’individualisme, les phénomènes sociaux sont donc réductibles en dernière instance à des comportements individuels dont la compréhension nécessite toutefois de prendre en compte les institutions, position qui entretient des affinités électives avec l’économie des conventions (Charmettant, Reysz, 2012). L’individualisme institutionnel consiste ainsi à affirmer que les comportements individuels sont contraints et influencés par des facteurs sociaux (position institutionnaliste) et que cette contrainte et influence résultent elles-mêmes de la juxtaposition d’actions individuelles (position individualiste). Ce ne sont donc pas, comme dans une perspective holiste, les prétendues finalités et intérêts collectifs suis generis d’une institution considérée comme un agent qui affectent et façonnent les comportements individuels mais la simple existence d’institutions dont la « règle de construction » est individualiste

L’individualisme institutionnel est ainsi très proche de ce que l’on nomme l’individualisme structural courant auquel se rattachent, entre autres, les travaux de Wippler (1978) ou Degenne et Forsé (1994), qui accorde une grande importance aux réseaux ou structures relationnelles et considèrent que ces structures sociales à la fois contraignent (sans toutefois déterminer) les comportements et constituent les effets émergents des interactions entre les éléments qui la constituent (Degenne et Forsé, 2004 ; Forsé, 2008, 16) – autrement dit qu’elles sont, conformément au principe individualiste, en principe explicables en termes individuels (propriétés et actions individuelles, interactions entre individus, etc.). Elles refusent tout aussi bien la conception d’un individu « sous-socialisé » (Granovetter, 1985) selon laquelle les choix individuels s’effectueraient dans une forme de « vide social » que celle d’un individu sur-socialisé et aveuglément déterminé par son appartenance à un groupe (Forsé, op.cit., 19). Ces deux formes d’individualisme expriment un programme de recherche, dans lequel peuvent s’inscrire certains des travaux de Boudon et Coleman, qui, tenant pour acquis que les institutions et structures sont le résultat d’actions individuelles, analysent la manière dont les situations et structures sociales (en tant, par exemple, que système d’opportunités et de contraintes) façonnent les choix individuels ainsi que les effets, la plupart du temps non-intentionnels, de ces mêmes choix. En ce sens, l’analyse de Steinberg (op.cit.), citée précédemment, se conforme à l’esprit de ces programmes de recherche. On comprend pourquoi Hedström et Ylilovski (2011, 393) considèrent que la recherche des mécanismes en sciences sociales (exposée en II. b.), et plus généralement ce qu’ils nomment la « sociologie analytique », est méthodologiquement liée à l’individualisme structural.

Nous avons ici souligné la manière dont les institutions et structures façonnent les choix. Mais il en va de même pour les attitudes cognitives comme les croyances, évaluations ou acceptations, états qui produisent, eux-aussi, des effets sociaux émergents du fait des actions qu’ils catalysent ou inhibent. Certains auteurs se conforment ainsi implicitement à cette forme « faible » d’individualisme, quand bien même leur méthodologie explicite serait toute autre. Ainsi, lorsque Elias s’interroge sur la manière dont la structure de notre société rend compte de la formation de la croyance scientifique, à ses yeux fallacieuse, en la validité de l’opposition individu/société, il se conforme à une telle position méthodologique (Elias, 1991, 43-44). Son analyse mentionne, entre autres, le fait que son haut degré de différenciation sociale explique que les individus fassent régulièrement l’expérience d’« édifices sociaux » au sein desquels une contradiction profonde existe entre penchants personnels et exigences sociales : le hiatus théorique s’origine ainsi dans un hiatus socialement vécu et produit par des facteurs structurels. On trouve un autre exemple d’explication à la fois individualiste et « systémique » des états doxastiques dans la manière dont Tocqueville (2003, 4142) rend compte du développement du panthéisme chez les peuples démocratiques en explicitant la manière dont l’égalisation des conditions socio-économiques facilite, en façonnant tout un ensemble d’habitudes mentales et de dispositions cognitives individuelles partagées, le développement (c’est-à-dire l’élaboration et l’acceptation) de schèmes de perception et d’appréciation constitutif d’une conception panthéiste du monde.

Dans un ouvrage récent, Karsenti et Lemieux (2017) affirment que la sociologie est, afin d’exister comme telle, nécessairement holiste car il lui est « impossible de considérer qu’il existe des actions ou des individus que l’on puisse décrire comme purement « individuels ». Pour elle, l’action et le raisonnement des individus ne sont analysables qu’à condition d’être systématiquement rapportés à une communauté ou à la société à laquelle ces individus se sentent ou se veulent appartenir, et qui leur fournit le cadre mental et normatif sans lequel il leur serait impossible d’agir et de penser » (Ibid., 71). Quoi qu’une interprétation holistique d’un tel constat puisse être proposée, elle ne nous paraît pas en découler nécessairement : ce type de remarque nous semble parfaitement compatible avec le programme de recherche, commun à l’individualisme institutionnel et structural, que nous venons d’exposer.

IM implique-t-il la mobilisation du principe de rationalité (PR) ? Suppose-t-il d’expliquer le comportement des agents au niveau individuel en faisant l’hypothèse méthodologique selon laquelle ces derniers sont rationnels ? En d’autres termes, l’adoption d’IM implique-t-elle de souscrire à certaines thèses spécifiques concernant la modalité de formation des états mentaux et/ou d’élaboration du comportement produit par ces états ? Cette question n’est, à notre avis, pas sans lien avec certaines interrogations en philosophie de l’esprit. Afin de constituer un principe méthodologique plausible, IM peut-il réellement être indifférent au contenu des attitudes des agents que l’observateur tente de reconstituer ? Si les états mentaux doués de contenu propositionnel sont holistiquement structurés (Davidson, 1991. Pour une définition du holisme du mental, qui n’entretient à notre avis que très peu de liens avec le sens de ce terme en méthodologie des sciences sociales, voir Esfeld 2005), alors l’adoption de IM n’implique-t-elle pas de souscrire à certaines thèses concernant la rationalité des agents sociaux ?

Partons d’une énumération, fournie par Boudon (2003, 19-28), des différents postulats propres à la théorie du choix rationnel. Boudon distingue les postulats (P1) de l’individualisme, selon lequel les individus sont les seuls substrats possibles de l’action ; (P2) de compréhension, selon lequel le sens d’un comportement social peut être saisi par un observateur ; (P3) de rationalité, selon lequel le comportement des agents peut être décrit par des raisons, que ces dernières soient ou non clairement perçues par les agents ; (P4) de l’instrumentalisme, selon lequel ces raisons sont orientées vers des fins ; (P5) de l’égoïsme, selon lequel ces finalités portent nécessairement sur les intérêts individuels des agents ; (P6) de la maximisation, selon lequel le comportement résulte d’un arbitrage entre plusieurs lignes d’actions possibles et orienté par le rapport coût/bénéfice le plus avantageux pour l’agent. Boudon ne confère de portée générale qu’à (P1), (P2) et (P3) et attribue ainsi une vertu explicative extrêmement vaste au postulat de rationalité. Examinons dans le détail certaines implications de cette énumération.

Que signifie, tout d’abord, la possibilité que les raisons ne soient pas « clairement perçues » par les agents dont elles sont pourtant censées expliquer le comportement ? Une raison de croire ou d’agir doit pouvoir justifier ces états aux yeux de l’individu qui les entretient. En ce sens, pour qu’il soit réellement fait référence à une « raison » au sens normatif, il est requis que l’individu puisse avoir accès au contenu de ces raisons (Engel, 2007, 75), sans cela ces dernières deviendraient des déterminations causales brutes. Même si l’on peut oublier les raisons pour lesquelles on pense que p ou avoir besoin d’un certain temps de réflexion avant de pouvoir restituer verbalement, il semble difficile de considérer que des raisons puissent en tant que telles demeurer principiellement inaccessibles à la conscience de celui dont elles sont les raisons. Boudon recourt au concept hayékien de « méta-conscience » pour décrire ces cas, dans des passages qui ne sont pas sans rappeler ceux de Weber (1995, 50) sur la « semi-conscience » du sens visé : il montre (Boudon, 1984, 113), par exemple dans un passage portant sur l’adhésion des intellectuels au communisme, que ce qui est vécu subjectivement comme une conversion ou une « illumination » peut malgré tout être en réalité basé sur un ensemble de « raisons méta-conscientes », c’est-à-dire de justifications non-conscientes qui peuvent, en principe, être explicitées. Les raisons se caractériseraient ainsi par leur accessibilité potentielle (cf. Bronner, 2010 ; Pappas, 2012). Une question demeure toutefois : dans ces situations où les raisons ne sont pas clairement perçues, quels sont les critères de distinctions entre la restitution effective des raisons à l’oeuvre et la rationalisation, c’est-à-dire la reconstruction fallacieuse des processus de formation des états mentaux ?

Ensuite, la distinction entre (P2) et (P3) montre que la compréhensibilité est considérée comme une question distincte de celle de la rationalité : le sens d’une croyance ou d’une action ne serait ainsi pas a priori réductible à la question des raisons des individus qui l’entretiennent ou l’effectuent. On pourrait ainsi imaginer une sociologie compréhensive partant, par exemple, d’un postulat « affectiviste », c’est-à-dire qui aurait pour priorité méthodologique de connecter les actions et croyances des agents aux affects censés les avoir catalysés. Remarquons que, quoi qu’il n’en fasse pas un postulat général, l’individualisme wébérien intègre les actions « affectuelles » (Weber, 1995a, 55-57) à sa typologie de l’action.

Le principe de rationalité est, de plus, logiquement indépendant de l’hypothèse d’intéressement. D’une part, il est parfaitement possible de poursuivre de manière irrationnelle des fins strictement égoïstes ; d’autre part, un sujet parfaitement altruiste peut réfléchir à la manière dont il peut optimiser les effets de son intention altruiste en anticipant les conséquences des différents cours d’action possibles et sélectionner celui qui répondra le plus adéquatement à son désir altruiste (Elster, 2009). Il disposera ainsi de raisons instrumentales (conformes à P4) d’entreprendre telle action, ce que la dimension altruiste de son action ne saurait naturellement affecter.

En outre, la rationalité dont il est question est ici subjective. Il ne s’agit donc pas d’expliquer les actions des individus en invoquant des modes d’explications symboliques ou fonctionnels qui excèdent la conscience des agents (Agassi & Jarvie, 1967) ou bien la conformité des croyances ou actions à des « intérêts objectifs » auxquels les agents n’auraient pas accès (Miller, 1978). Il ne s’agit pas non plus de l’adéquation objective du comportement et/ou des croyances des agents aux situations mais de l’adéquation subjective de leurs actions à leurs croyances et désirs, d’une part, et de leurs croyances aux données auxquelles ils ont cognitivement accès (Boudon, 1995 ; Elster, 2010, 27). En ce sens, Jarvie et Agassi (op.cit., 56) distinguent l’attribution « faible » de rationalité, qui caractérise les cas où seules les actions sont rationnelles, de l’imputation « forte » qui qualifie une action rationnelle basée sur des croyances elles-mêmes rationnelles. Même si les croyances pragmatiques qui sous-tendent telle action peuvent être irrationnelles, comme dans l’exemple des marins grecs qui croient faussement en l’efficacité du sacrifice à Poséidon pour faire avancer leur trirème (le sacrifice au dieu de la mer étant un cas paradigmatique de ce que Pareto (1968 [1916]) nomme une action « non-logique »), il est exclu d’en inférer que l’action elle-même est irrationnelle. L’une des difficultés liées au concept même de « rationalité subjective » est toutefois que cette dernière est sous-déterminée par le comportement de l’agent observé. La rationalité ou l’irrationalité d’une action n’est, en effet, pas un attribut de l’état mental ou de l’action elle-même mais, la plupart du temps, du processus qui l’engendre (Elster, 1982b) : un comportement peut être conforme à ce que prescrirait une attitude rationnelle mais être en réalité produit par des mécanismes irrationnels.

Enfin, la portée générale de (P4) est contestée du fait qu’il restreint le type d’objet rationnellement descriptible. Si une action est produite par des raisons instrumentales, cela ne saurait être le cas, par exemple, des croyances. D’une part, ainsi qu’une vaste littérature l’a montré (voir, entre autres, Williams, 1973 et Setiya, 2008), une croyance ne peut advenir immédiatement en moi suite à la considération de ses effets ; d’autre part, il semble faux de concevoir les raisons instrumentales de croire comme des raisons à proprement parler et non pas, lorsqu’elles ont une incidence causale sur les croyances, comme de simples facteurs explicatifs de leur émergence (Kelly, 2002).

Conformément à la démarche boudonienne, nous nous focaliserons, dans notre examen de la validité de PR, sur les énoncés (1) – (3) afin de permettre d’étendre la portée de cette analyse aux raisons épistémiques et axiologiques. PR serait donc à comprendre comme le postulat selon laquelle, d’une part, les gens croient et agissent pour des raisons et, d’autre part, l’explication de ces croyances et actions doit, au moins en partie, consister à en exhiber les raisons. Il faut donc distinguer ce que Popper nomme le principe de rationalité, qui seul nous intéresse ici, de la rationalité entendue comme « attitude individuelle », c’est-à-dire la capacité de réévaluer ses jugements à la lumière de nouvelles données (Popper, 1967, 149).

(P1) implique-t-il (P3) ? Autrement dit, IM nous conduit-il à supposer, à titre méthodologique, que les agents sont rationnels ? PR est, selon Elster & Landemore, op.cit., 469, une « hypothèse » qui se distingue tout d’abord par sa simplicité et sa parcimonie. L’exigence de vérité prime toutefois sur celle de simplicité. Or, qu’il s’agisse de son versant épistémique ou instrumental, cette hypothèse est contredite selon eux par l’existence de biais cognitifs ou motivationnels (Nisbett & Ross, 1980 ; Kahneman & Tversky, 1983 ; Thagard & Nisbett, 1983). On a, certes, pu montrer que certains des résultats des analyses de Kahneman et Tversky étaient compatibles avec l’idée de rationalité individuelle des agents (Boudon, 1990 ; Bronner, 2007 ; Gigerenzer, 1991). Mais cette tentative de reconstitution « rationaliste » des biais cognitifs ne couvre pas, à notre connaissance, la totalité des biais énumérés en psychologie sociale, et, notamment, le champ des biais dits « chauds », c’est-à-dire de l’irrationalité motivée. Plus généralement, il semble difficile de nier le fait que nos croyances ou décisions puissent être irrationnelles, quand bien même des contraintes cognitives (Klein & Kunda, 1990 ; Redlawsk, 2002) pèseraient sur ces processus biaisés. (Pour la défense d’une position contraire, voir Boudon, 1990, 52-54 et la manière dont il mobilise la théorie psychologique de l’erreur de Stuart Mill).

Ces constats réfutent donc l’idée selon laquelle les agents seraient toujours rationnels. Si l’hypothèse de rationalité est, dans certains cas, empiriquement invalidée, alors elle doit en effet être révisée (Elster & Landemore, op.cit., 469). Quel doit être, toutefois, l’extension de telles révisions ? PR est-il réellement une « hypothèse » ? Est-il certain que nous devions de ce fait, à titre méthodologique, abandonner purement et simplement PR ? La réfutation de l’idée selon laquelle les agents sociaux seraient nécessairement rationnels rend-elle le postulat, pour reprendre la terminologie boudonienne, de rationalité non-opératoire ou infécond ? Plus précisément, le postulat d’une rationalité minimale ne doit-il pas être maintenu, en sciences sociales, afin que les agents puissent simplement être considérés tels ?

Il nous semble que la façon dont Davidson, entre autres, présente le principe de rationalité comme « principe de charité » pourrait apporter quelque clarté à ce débat. Ce dernier a deux composantes (1994, 44) : le principe de correspondance et le principe de cohérence. Il existe deux types de justifications du principe de charité (Follesdal, 1982 ; Bonnay & Cozic, 2009) : l’une, méthodologique, consiste à dire que le principe de charité est nécessaire à l’identification du contenu de nos états mentaux ; l’autre, conceptuelle, affirme que la rationalité est constitutive de nos concepts d’états mentaux (Davidson, 1991, 21). Par exemple, la rationalité est constitutive de notre concept de « croyance » au sens où il est impossible d’attribuer telle croyance à tel individu sans lui attribuer du même coup un très grand nombre d’autres croyances avec lesquelles cette dernière entretient des liens inférentiels. En ce sens, la rationalité ne saurait être une hypothèse empiriquement testable : elle constitue la condition d’identification de certaines entités comme étant dotées, d’une part, d’une vie mentale et, d’autre part, de la capacité à effecteur des actions au sens propre. Le postulat de rationalité serait donc lié au type d’objet de ces sciences et n’aurait aucun équivalent dans les sciences naturelles.

Bonnay et Cozic (2009) ont toutefois montré, entre autres, que la théorie de la simulation permettait de penser la compréhension et l’anticipation du comportement d’autrui sans partir du principe de sa rationalité. Comme ils l’expliquent, « le principe de rationalité ne vaut pas lorsque la compréhension d’autrui repose sur des mécanismes de simulation qui ne respectent pas eux-mêmes les contraintes de rationalité ». Des processus irrationnels peuvent parfaitement être compris et anticipés, qu’il suffise de songer au phénomène de wishful thinking. Il nous semble toutefois que, même dans ce type de cas, le postulat de rationalité, c’est-à-dire l’attribution de trames globalement rationnelles, reste opératoire. Comme l’a montré, par exemple, Cherniak (1981), l’attribution d’une forme minimale de rationalité épistémique prend la forme d’une attribution de capacités inférentielles limitées (Ibid., 167) qui inclut l’aptitude à effectuer des inférences pertinentes, correctes et à faire preuve d’une sensibilité minimale à la cohérence entre nos croyances (Ibid., 173). Or, cette capacité inférentielle n’est pas seulement une condition de la possession de croyances mais, également, une condition de la prédictibilité (nécessaire à nos interactions) du comportement d’autrui : si nous ne lui imputions pas cette capacité à effectuer des transitions rationnelles, nous ne pourrions en effet anticiper ses actions car nous ne saurions deviner où le « mènent » ses croyances.

La rationalité paraît ainsi constitutive de nos concepts d’états mentaux mais elle est également ce à l’aune de quoi l’irrationalité, par opposition à l’a-rationalité (Davidson, op.cit., 35), peut être pensée et identifiée comme telle (cf. la citation de Weber en 1. 2). En outre, la détermination du contenu d’une croyance, décision ou action irrationnelle semble elle-même soumise à des contraintes holistiques : le principe de charité n’est pas seulement nécessaire heuristiquement à l’identification de l’irrationalité au sens où cette dernière présupposerait le constat d’une divergence avec des normes préalablement projetées ; il est au contraire nécessaire à la caractérisation du contenu propositionnel de la croyance irrationnelle. Il permet, par exemple, de rendre intelligible la croyance biaisée en l’insérant au sein d’un réseau d’états mentaux qui semblent à tout le moins la confirmer aux yeux de l’individu qui l’entretient. Comme l’écrit Dennett :

… même dans un cas de dissonance cognitive, où les croyances que nous attribuons ne sont pas optimales quel que soit le point de vue l’où on se place, le test de la cohérence rationnelle sera la mesure la plus efficace pour nos prédictions (1990, 134. C’est moi qui souligne)

Enfin, un dernier type d’argument général, certes logiquement différent du précédent, en faveur du principe de rationalité nous semble devoir être mentionné du fait de son originalité : il s’agit de l’idée selon laquelle la rationalité est également une norme reconnue comme telle par les agents dont on tente d’expliquer les croyances et constitue ce que Follesdal (op.cit., 316) nomme une « disposition de second ordre » : la prise de conscience de l’irrationalité de ma pratique inférentielle aura, par exemple, de bonnes chances de m’inciter à ajuster mes croyances à ce qui est rationnellement exigible dans telle situation. Cet argument ne vise donc naturellement pas à établir que l’irrationalité est impossible mais plutôt que sa probabilité est rendue plus faible du fait que l’homme aspire à être rationnel. La norme de rationalité constitue, comme l’écrivent Elster et Landemore, « un contrepoids permanent aux tendances irrationnelles » (op.cit., 469). C’est ainsi parce qu’elle a des effets sur le comportement des agents que la normativité prescriptive de la rationalité a une portée explicative. Les cas d’irrationalité supposeraient ainsi, la plupart du temps, que cette dernière ne soit pas reconnue comme telle – ce qui limite son champ d’application. (Pour un contre-exemple, tiré de l’anthropologie, cf. Evans-Pritchard (1972, 56-57)). Cet argument nous semble cependant davantage militer en faveur de l’hypothèse de rationalité que du postulat de rationalité minimal que nous endossons.

Concluons. PR paraît constituer une « règle méthodologique latente », dotée cependant d’un niveau de spécificité trop faible pour départager, à elle seule, des hypothèses explicatives plus précises et concurrentes (Mongin, 2002, 319). On critique parfois l’intellectualisme des positions qui, en sciences sociales, se focalisent sur les raisons d’agir ou de croire des agents. Ce type de critique confond souvent la rationalité et la réflexivité : l’incidence, par exemple, des données sur nos jugements ne signifie pas nécessairement que ces derniers résultent d’une appréciation réflexive du poids des données puisque nous pouvons être conscients de manière « non-réflexive » de nos raisons (Owens, 2000, 13). Une telle identification, que fait Lahire (1998, 264) lorsqu’il mêle la question de l’intentionnalité à celle de la « stratégie consciente », assimile en réalité les processus rationnels à des processus délibératifs (doxastiques ou pratiques), ce qui est pour le moins restrictif et rendrait en effet PR bien moins opératoire en sciences sociales. Cette critique de l’intellectualisme souscrit souvent, en somme, à une vision trop intellectualiste de la rationalité.

De même, la caractérisation d’une croyance ou action comme rationnelles n’implique nullement qu’elles soient pures de toute contamination par des éléments socioculturels. C’est pour cette raisons que Laudan (1987, 214-216) critique ce qu’il nomme l’« hypothèse historico-sociale » en sociologie des sciences : le fait qu’une croyance soit « contextuelle » n’implique pas qu’elle soit socialement déterminée et qu’elle ne puisse être expliquée que par le poids de facteurs sociaux qui s’exerceraient mécaniquement sur elle. Rendre compte, par exemple, de la présence d’une idée en invoquant le poids culturel de certaines représentations socialement admises n’est pas nécessairement le signe de l’intrusion de facteurs sociaux a-rationnels mais peut également s’expliquer par le fait que l’idée en question a un haut degré de cohérence avec ce même système de représentations (ce qui implique que les agents sont bien sensibles à l’idéal d’intégration rationnelle). Les modes de formation d’états mentaux « passifs », comme sont censés l’être le mode d’acquisition de croyances par imprégnation et, plus généralement, toute approche en termes de socialisation (Darmon, 2006), n’excluent pas a priori la prise en compte de facteurs explicatifs épistémiques ou instrumentaux. Si nos analyses sont correctes, il est nécessaire de distinguer la question de savoir si les agents sociaux croient ou agissent pour des raisons de celle portant sur leur aptitude (dont on peut, en effet, penser qu’elle est socialement inculquée) à expliciter le contenu des raisons pour lesquelles ils croient ou agissent.

Remarquons, pour finir, que l’approche dispositionnaliste n’est pas nécessairement incompatible avec PR. Un grand nombre d’analyses proposées en sciences sociales mobilisent le concept de « disposition ». L’un des concepts les plus influents, à savoir celui d’« habitus » (Bourdieu, 1980, 88), désigne un ensemble globalement cohérent de dispositions acquises et transférables, produit par l’univers social au sein duquel l’individu a été régulièrement exposé et permettant, en retour, un ajustement non-réflexif au monde social qui l’a façonné. Soulignons plusieurs points au sujet des dispositions en sciences sociales et du lien que l’approche dispositionnaliste peut entretenir à PR.

Tout d’abord, l’argument consistant à mettre en avant l’inobservabilité des variables dispositionnelles pour mieux nier leur vertu explicative pourrait tout aussi bien s’appliquer aux raisons, l’accès à ces dernières ne pouvant que difficilement être considéré comme observationnel (cf. Anscombe, 2002 ; R. Ogien, 1995, 38). Ensuite, et contrairement à ce qu’affirme Boudon (2003, 65. Même si dans un autre contexte, Boudon (1986, 137) utilise ce concept), la mobilisation du concept de « disposition » en sciences sociales ne semble ni nécessairement circulaire ni nécessairement triviale. Certains auteurs (entre autres, Kistler, 2005 et Mumford, 1998) défendent ainsi, certes d’une manière différente, l’idée selon laquelle les propriétés dispositionnelles peuvent être causalement efficaces et donc pertinentes d’un point de vue explicatif.

Enfin, les attitudes mentales qu’IM attribue aux agents afin d’expliquer leurs actions consistent, pour bon nombre d’entre elles, en dispositions. Considérons, par exemple, la croyance, constitutive de l’illusio propre au monde académique français (Bourdieu, 1989), en la valeur intellectuelle des concours. Cette croyance peut être analysée comme un « stéréotype dispositionnel » (Schwitzgebel, 2002) au sens où elle se manifeste à travers un certain nombre de comportements (le fait, par exemple, de montrer ou de rappeler qu’on possède tel titre), de phénomènes mentaux (la fierté d’appartenir à ce « monde », la condescendance face à ceux qui en sont dépourvus, etc.) et cognitifs (inférer, par exemple, l’existence de telles aptitudes intellectuelles chez tels individus à partir de la connaissance de leur possession du titre en question) hypothétiques.

La fait qu’une telle croyance consiste en un stéréotype dispositionnel signifie-t-il qu’elle ne puisse être rationnellement acquise ? Toute disposition ne provient pas nécessairement d’un processus d’incorporation aveugle. Une disposition (comportementale, phénoménale ou cognitive) est parfaitement susceptible d’être façonnée par une forme de sensibilité non-réflexive à des données, voire même par des délibérations doxastiques : je peux très bien croire en la valeur d’un concours non pas seulement parce que j’ai intériorisé passivement les normes de l’univers social auquel j’appartiens mais parce que les différents témoignages ainsi que ma considération de ses vertus intrinsèques m’orientent vers cette opinion. Le fait que la sensibilité ou la délibération en question puissent être biaisées (par une forme, par exemple, de wishful thinking) ne transforme pas ces modes de formation de croyances en processus a-rationnels puisqu’une certaine réceptivité aux contraintes rationnelles semble constitutive des processus biaisés (cf. Klein & Kunda, op.cit.). De plus, la croyance en question peut à son tour constituer une raison épistémique de croire que p, c’est-à-dire déclencher un certain nombre d’inférences qui lui sont rationnellement reliées, ce que Schwitzgebel considère comme des manifestations dispositionnelles « cognitives ». En ce sens, les trames rationnelles constitutives de la possession d’états mentaux précédemment mentionnées ont une réalité dispositionnelle (pour une argumentation générale en faveur de la compatibilité entre la réalité dispositionnelle des croyances qu’étudient les sciences sociales et la possibilité d’expliquer ces croyances par des raisons, cf. Engel, 1995, 8).

Une position holiste consiste, en substance, à affirmer que les totalités sociales (organisations, sociétés, etc.) ne se réduisent pas aux réalités individuelles qui les composent (Udehn, op.cit., 38-40). Le Tout est, certes, constitué d’éléments mais ces derniers sont reliés et combinés d’une manière telle que les totalités en question sont différentes de purs agrégats et, par conséquent, irréductibles à la somme de leurs composantes. On a pu distinguer le holisme du collectivisme au sens où le second consisterait à affirmer que le fait qu’un ensemble d’individus partagent certaines propriétés les transforme en « collectifs », c’est-à-dire en agents sui generis potentiels (Ibid., 40. Pour une autre manière de distinguer entre « holisme » et « collectivisme », cf. Pettit, 2004). Il nous faut, ici encore, distinguer le holisme ontologique (HO), qui porte sur la constitution des phénomènes sociaux et la nature de la causalité sociale du holisme méthodologique (HM), qui concerne la définition des concepts sociaux et le mode d’explication des phénomènes sociaux (qui nous intéressera plus particulièrement).

Partons d’un auteur dont, à tout le moins, la méthodologie explicite est considérée comme un exemple paradigmatique de holisme. Lorsqu’il affirme que « la société n’est pas une simple somme d’individus » mais, au contraire, que « le système formé par leur association représente une réalité spécifique qui a ses caractères propres » (Durkheim, 1988, 196), Durkheim énonce une thèse conforme à HO. Il s’agit bien ici d’affirmer l’existence sui generis de la société et, plus généralement, l’irréductibilité des faits sociaux à des faits individuels, d’où la distinction qu’il fait entre le social comme tel et ses manifestations individuelles, qu’il considère comme des phénomènes mixtes et qualifie de « socio-psychiques » – phénomènes qui peuvent selon lui intéresser le sociologue sans toutefois constituer la matière immédiate de la sociologie. Comme l’écrit Durkheim, les phénomènes sociaux sont généraux parce que collectifs, dans les parties parce que dans le Tout. Il en est de même pour ce type spécifique de faits que sont les « courants sociaux », comme l’élan d’enthousiasme qui peut saisir une foule : « si tous les cœurs vibrent à l’unisson, ce n’est pas par suite d’une concordance spontanée et préétablie ; c’est qu’une même force les meut dans le même sens » (Ibid., 103. C’est moi qui souligne). C’est précisément ce type d’entités (« force sociale », « courant suicidogène », etc.) qu’une position individualiste considérera comme étant à la fois métaphysiquement, épistémiquement et méthodologiquement superflue.

Si l’existence de consciences individuelles est, écrit Durkheim, une condition nécessaire du social, elle n’en est pas la condition suffisante : il faut en outre leur association, qui produit « une individualité psychique d’un genre nouveau » (Ibid., 196). Les causes déterminantes des faits sociaux sont dans cette individualité sui generis et non dans ses composantes. De ce holisme ontologique découle le holisme méthodologique durkheimien, qui consiste à affirmer que les faits sociaux doivent être expliqués par d’autres faits sociaux : le taux de suicide, par exemple, par le degré d’intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu (dans les cas de suicides dit « égoïstes »). Il est donc erroné de prétendre expliquer les phénomènes sociaux par des états psychiques individuels, comme lorsqu’on affirme qu’un sentiment inné de religiosité ou d’amour paternel explique l’existence de la religion ou de la famille alors que ces sentiments résultent de l’organisation collective (Ibid.).

Deux derniers points doivent être soulignés. Tout d’abord, le débat entre IM et HM ne doit pas être confondu avec la question des niveaux de description ou d’analyse. À ce sujet, deux sens de l’opposition micro/macro doivent être distingués (Bouvier, 2011). Les données statistiques que l’on peut considérer comme des données de niveau macro en tant qu’elles portent sur des agrégats (par opposition aux données individuelles, comme les questionnaires, entretiens individuels, etc.) peuvent indifféremment porter sur des réalités micro (comme les actes individuels de délinquance) ou macro (les émeutes urbaines). Les données de niveaux macro (ou données agrégées, « aggregate data ») ne portent donc pas nécessairement sur des phénomènes macro : les statistiques sur lesquels se penche Durkheim portent essentiellement sur des suicides individuels et non sur des suicides collectifs. La question des données est ainsi purement épistémique. Elle n’a aucune implication ontologique ou méthodologique : IM comme HM peuvent recourir à des données macro. La collection statistique, par exemple, des protestants dans telle région n’est que la somme des protestants dans la région et ne constitue pas un agent collectif comme le serait l’Église protestante (Bouvier, 2011, 201).

Ces macro-données ne sont, de plus, pas les effets des comportements individuels : la relation entre le suicides individuels et le taux de suicide est logiquement différente de celle existant entre l’activité individuelle (par exemple, du calviniste désirant trouver dans sa réussite économique les indices de son élection) et la production d’un phénomène émergent (le capitalisme).`De même, les relations entre macro-données ne font qu’exprimer les relations entre micro-données : le lien micro-macro n’est pas ici, contrairement à ce qu’il est dans les exemples analysés en 2.c, causal mais il consiste en une relation d’« expression » (Ibid., 207). La prise en compte du niveau macro d’analyse n’a donc aucune implication concernant les constituants des réalités auxquelles ce niveau prétend accéder. Weber commence ainsi son enquête fameuse sur les relations entre éthique protestante et esprit du capitalisme en partant de macro données, quoi que sa méthode soit parfaitement conforme à IM. Remarquons, enfin, qu’une position holiste est compatible avec divers modes d’explication. Une explication holiste peut, par exemple, être purement causale, fonctionnelle (forme d’explication sur laquelle nous reviendrons en 3. c), ou même intentionnelle (si l’on considère, par exemple, qu’une intention collective est une réalité sui generis disposant d’un pouvoir causal propre).

Un grand nombre d’auteurs qui ont pu être catégorisés (ou qui se sont auto-catégorisés) comme holistes ou collectivistes ne nous semblent, en réalité, pas l’être. Par exemple, la conceptualisation par Gilbert (Ibid.) de l’existence d’états mentaux intrinsèquement collectifs (en un sens non-sommatif), à travers l’élaboration du concept de « sujet pluriel », est parfaitement compatible avec IM : elle enjoint simplement de toujours prendre en compte le fait que les individus sont souvent membres de groupes, formels ou informels, et qu’ils agissent parfois en tant que membres de ces groupes (ce ne sont pas pour autant les groupes comme tels qui agissent). La conception gilbertienne des états mentaux de groupe s’oppose en réalité seulement à la thèse, que l’on trouve chez Quinton (1974), d’une nécessaire identité entre l’attitude mentale du groupe G (du point de vue de son mode psychologique et de son contenu propositionnel) et celle d’au moins certains de ses membres, thèse qui revient en effet à considérer, par exemple, la notion de « croyance collective » comme une manière métaphorique de désigner des croyances individuelles partagées. Mais la conception non-sommativiste de Gilbert ne récuse pas l’idée d’une dépendance causale des attitudes de G à l’égard de celles des membres, ni celle selon laquelle on pourrait expliquer et « reconstruire » ces attitudes ou actions de groupes en termes individualistes. Les groupes ne sont donc pas des réalités sui generis « agissantes ».

Examinons à présent deux tentatives, qui ont été proposées, de combiner individualisme et holisme. La première est l’oeuvre de Jackson et Pettit (1992), qui militent en faveur de la pertinence des macro-explications ou « explications structurelles » en sciences sociales. Ces auteurs argumentent en faveur de l’idée selon laquelle les explications structurelles ou « macro » sont dotées d’une valeur informative spécifique et, surtout, très souvent inaccessible au niveau micro. Parce qu’elles constituent une source potentiellement irréductible de détection de facteurs pertinents, ces explications seraient, selon eux, aptes à satisfaire un intérêt explicatif spécifique (Zahle, 2016). Jackson et Pettit définissent l’explication « structurelle » ou macro-sociale comme un type d’explication mobilisant des facteurs macrosociologiques compatibles avec une variété de configurations psychologiques et d’interactions au niveau individuel et dont, par conséquent, la force explicative ne provient pas de l’identification de telle configuration microsociologique déterminée (Ibid., 103). Ils combinent ainsi l’idée selon laquelle une authentique pertinence doit être accordée aux explications structurelles bien que le « travail causal » des facteurs qu’elles contiennent est réalisé au niveau micro-psychologique et opère donc à un niveau plus fondamental.

Puisque les propriétés sociales « surviennent » (cf. l’entrée « Réductionnisme » de la présente Encyclopédie) sur les propriétés individuelles, un même événement peut être expliqué à ces deux niveaux : il est possible d’en fournir une explication micro et une explication macro, ces deux explications étant censées fournir des informations de natures différentes sur les faits sociaux. Apprendre, ainsi, que l’urbanisation explique le déclin des croyances religieuses revient à savoir que, quel que soit les événements microsociologiques qui « réalisent » cette régularité, un tel processus social rend probable un tel déclin. Ce genre d’information n’est pas nécessairement accessible au niveau individuel : d’une part, je peux avoir accès aux informations micro sans identifier le processus comme étant une forme d’urbanisation ; d’autre part, si je reste au niveau micro, je suis condamné à enregistrer des configurations singulières et n’accède pas à la régularité sociale existant entre tel facteur structurel et ses effets (Ibid., 125). Parce qu’elle excède la prise en compte de la variété, potentiellement indéfinie, des réalisations individuelles des phénomènes macrosociologiques, l’explication structurelle aurait pour vertu de nous fournir une information modalement distincte : elle nous dit ce qui aurait pu ou pourrait se passer dans des situations similaires (Jackson & Pettit, 1990, 117), sans donc que la connaissance des instanciations de niveau micro soient requises. Un certain nombre d’explications structurelles seraient ainsi indispensables. La question de la pertinence explicative est ainsi déconnectée de celle de l’efficacité causale authentique.

La seconde vise, de manière plus explicite, à trouver une voie intermédiaire entre holisme et individualisme et a été proposée par List et Spiekermann (2013). Ces auteurs ont tenté de doter les phénomènes macrosociologiques d’un pouvoir causal propre, c’est-à-dire indépendant du pouvoir causal des entités qui les composent pourtant à un niveau plus fondamental. Ils n’adhèrent, en ce sens, pas à HO. Il serait toutefois possible de montrer, simultanément, que les propriétés sociales surviennent sur les propriétés micro et qu’elles sont dotées de pouvoir causal. Pour ce faire, List et Spiekermann partent d’une conception contrefactuelle de la causalité (qui se distingue de la conception de la causalité que mobilise la pensée par mécanismes précédemment exposée), qui considère que :

(CCC) : « Une propriété sociale survenante S est une cause de E si S fait une différence systématique concernant la question de savoir si E »

Cette idée est explicitée à l’aide de deux énoncés conditionnels, l’un positif et l’autre négatif : toutes choses égales par ailleurs, on peut affirmer, d’une part, que si S a lieu, E adviendra également et que, d’autre part, si S n’a pas lieu pas, E n’adviendra pas non plus. Imaginons maintenant que S soit, comme les auteurs l’écrivent, « micro-realization robust » : S aurait causé E quand bien même S serait réalisé par une grande variété d’autres états micro. Contrairement à S, telle configuration micro ne fait pas, dans ce cas, de différence systématique eu égard à l’avènement de la propriété sociale S. Dans ce type de situation, les explications qu’ils nomment « holistes » sont nécessaires puisque la diversité des réalisations microsociologiques n’affecte pas la régularité sociale comme telle. HM aurait ainsi trois conditions formelles d’application en sciences sociales : l’existence de multiples niveaux de descriptions associés à des propriétés spécifiques à chaque niveau ; la réalisabilité multiple des propriétés de niveau supérieur (autrement dit, le fait que ces mêmes propriétés sont déterminées par des propriétés de niveau inférieur mais peuvent être instanciées par des configurations différentes de propriétés de niveau inférieur) ; enfin, le fait que les relations causales dans lesquelles figurent les propriétés de niveau supérieur ne sont pas affectées par les changements en termes de réalisations de niveau inférieur (ce que les auteurs nomment des « micro-realization-robust causal relations »). Le pouvoir causal de cette propriété demeurerait, autrement dit, identique quelles que soient ces réalisations. Dans ce type de cas, les régularités sociales les plus robustes ne pourraient être identifiées qu’au niveau macrosociologique.

Les auteurs illustrent leurs propos par la « théorie de la paix démocratique » (Ibid., 640), consistant à affirmer que les démocraties n’entrent pas en guerre les unes contre les autres (Maoz & Russett, 1993). Cette théorie repose sur l’analyse de certaines propriétés structurelles des démocraties (la valorisation du compris, des normes de coopération, etc.), propriétés de niveau supérieur (de niveau meso, pour être précis) qui peuvent être multiplement instanciées au niveau individuel. D’une part, il serait, sinon impossible, du moins extrêmement difficile d’expliciter la régularité sociale pertinente en s’en tenant à ces configurations individuelles (ce qui nous ramène à l’un des arguments de Jackson et Pettit, op.cit.). Mais nous avons surtout, d’autre part, et si les auteurs ont raison, bien affaire à une relation causale robuste de niveau supérieur puisque la régularité macrosociologique est censée « résister » à la variété de ses microréalisations possibles : les conditions macrosociologiques causent un état de chose (la paix) indépendamment de leur mode de réalisation (le type de scrutin, la personnalité des chefs des gouvernements démocratiques, etc.). Elles sont, par exemple, censées également valoir pour des cas futurs, alors que nous n’avons par définition pas accès aux réalisations individuelles de ces états macrosociologiques à venir. (Pour une seconde illustration, concernant les causes macrosociologiques des guerres civiles, cf. Fearon & Laitin, 2003).

Ces deux analyses militent-elles en faveur du holisme en sciences sociales ? Appliquons au holisme la terminologie précise qu’élabore Udehn (op.cit., 353) pour l’individualisme. D’un point de vue ontologique, la réponse est à l’évidence négative puisque ces analyses ne considèrent pas les réalités macrosociologiques comme des agents sui generis : le fait qu’il existe un niveau d’explication macro qui soit pertinent n’aboutit pas à doter les entités collectives d’une existence et d’un pouvoir causal autonomes au sens où le fait HO puisque ces derniers peuvent être ramenés aux réalités micro-individuelles qui les « réalisent » à un niveau, donc, plus « basique ». Leur argument est donc également épistémologiquement individualiste puisque les auteurs pensent que les phénomènes sociaux (macro) peuvent en principe être expliqués par ces réalités micro-individuelles. Toutefois, il semble bien que leur argument soit, au sens strict, méthodologiquement holiste en ce qu’il consiste à affirmer (de manière plus claire, à notre avis, dans l’article de List et Spiekermann) que certains phénomènes sociaux ne doivent en réalité pas, quoi que la chose soit bien possible, être expliqués en termes individuels puisque le niveau de causalité le plus robuste et donc le plus pertinent pour l’explication ne se situe pas, selon ces auteurs, à ce niveau (micro-individuel) de causalité plus fondamental. Autrement dit, grâce à leur redéfinition de la causalité, les auteurs tentent de combiner une position méthodologiquement holiste et une thèse ontologiquement et épistémologiquement individualiste. (Pour la mobilisation de la thèse de la réalisabilité multiple des phénomènes sociaux en faveur de ce que son auteur appelle le « holisme intentionnaliste », voir Tollefsen, 2015. Concernant, enfin, la composante de HM que nous n’avons pas étudiée, Kincaid (1986) utilise la même idée de réalisabilité multiple en faveur de la défense d’une conception holiste de la définition des concepts sociaux).

Il existe un grand nombre de « schèmes d’intelligibilité » (Berthelot, 2001) en sciences sociales : certaines approches mobilisent dans leurs analyses, et parfois même simultanément, des postures explicatives fort diverses comme les schèmes dits « herméneutique » (qui postule que les phénomènes sociaux manifestent un sens caché qu’il s’agit d’interpréter et fait les délices de l’essayisme social), « structural » ou encore « dialectique ». Le mode d’explication fonctionnaliste constitue un tel schème, adopté par un grand nombre de sociologues et anthropologues (Malinowski, 1922 ; Radcliffe-Brown, 1922 ; Parsons, 1937, entre autres). En quoi consiste-t-il ?

Remarquons, tout d’abord, que l’explication fonctionnelle peut être compatible aussi bien avec IM qu’avec HM. Le fonctionnalisme n’est donc pas nécessairement holiste, même si on trouve chez un auteur comme Durkheim les deux paradigmes (le premier dans De la division du travail social, le second surtout dans Les formes élémentaires de la vie religieuse). L’explication fonctionnelle est holiste si elle attribue un pouvoir causal et explicatif à l’action, au sens propre, d’entités macrosociologiques. Elle est, au contraire, individualiste si elle montre comment l’effet fonctionnel résulte de la juxtaposition de comportements individuels et situe à ce niveau l’authentique explication du phénomène social.

On peut distinguer un principe fonctionnaliste heuristique qui nous enjoindrait de nous intéresser au rôle que peuvent jouer tels éléments dans le comportement global d’un système social et une thèse plus forte qui considère que la raison d’être de ces éléments réside dans cette contribution au comportement global de l’ensemble, autrement dit que c’est à ce niveau de description que les entités douées d’une authentique pertinence explicative peuvent être appréhendées. Dans le même esprit, Boudon (1984, 216) oppose l’adhésion aux théories fonctionnalistes à l’acceptation du « paradigme » (ou « cadre conceptuel ») fonctionnaliste, qui caractérise par exemple les travaux de Merton. Si ce type d’approche offre un modèle d’intelligibilité (en s’interrogeant sur les fonctions que peut remplir telle institution), il n’implique nullement la réduction de toute entité sociale à un organisme, c’est-à-dire à un « système dont les éléments concourraient à l’équilibre homéostatique de l’ensemble » (Ibid., 217).

Considérons une explication fonctionnaliste fameuse : la fonction des conflits à l’intérieur des (et entre les) structures bureaucratiques est d’éviter l’ossification qui menace ces formes d’organisation (Coser, 1971, cité par Elster, 1982, 455). L’explication fonctionnelle d’une entité E (les conflits bureaucratiques) se focalise sur les conséquences sociales C de E (éviter l’ossification) et prétend que E existe parce qu‘il accomplit systématiquement C : éviter une telle ossification est ainsi la « fonction » des conflits. Remarquons que les effets en question peuvent inclure ou non les agents qui font « être » l’entité fonctionnelle : ainsi, si l’on explique (Merton, 1967), en partie, le rituel de danse auquel se livrent les Indiens Hopi en période de sécheresse par sa fonction de consolidation de l’intégration collective et donc de renforcement de la cohésion sociale (intégration elle-même menacée par la crise alimentaire), nous sommes dans le premier cas ; en revanche, si nous affirmons que les dominés croient en telles ensemble de valeurs car cette croyance sert les intérêts des classes dominantes, nous sommes dans le second. L’explication intentionnelle des actions rend, elle aussi, raison de ces dernières en se référant à leurs conséquences. Mais il s’agit alors des conséquences anticipées même lorsque les conséquences anticipées coïncident de manière non accidentelle avec les conséquences réelles des actions (Elster, 1986, 95). L’explication fonctionnelle ne se concentre, quant à elle, par définition que sur les effets réels ou objectifs d’une pratique, institution ou croyance.

Le programme fonctionnaliste en sciences sociales a fait l’objet de nombreuses critiques. Ainsi, Merton récuse les trois postulats propres, selon lui, aux analyses fonctionnalistes (Merton, op.cit., 68-82) : le « postulat de l’unité fonctionnelle de la société », autrement dit l’idée selon laquelle les éléments sociaux sont fonctionnels pour le système social pris intégralement, le « postulat du fonctionnalisme universel » qui présuppose que tous les éléments sociaux remplissent des fonctions sociales et, enfin, le « postulat de la nécessité » qui considère les éléments particuliers d’une société comme indispensables. Merton objecte respectivement à ces trois postulats que :

– les conséquences dues à la présence d’un élément social donné peuvent être diverses pour les différents groupes sociaux ou pour les différents membres de ces groupes

– certains éléments sociaux peuvent avoir des conséquences non fonctionnelles (que l’on pense à ce que l’on nomme les « survivances » (Rivers, 1924), à savoir les éléments sociaux dont la présence ne s’explique pas par l’utilité actuelle qu’ils auraient mais uniquement par l’histoire du système social)

– les éléments sociaux fonctionnels ne sont pas en eux-mêmes nécessaires puisqu’ils peuvent tout à fait avoir des « substituts » ou des « équivalents fonctionnels » (auquel cas il resterait au fonctionnaliste à comprendre pourquoi telle fonction est instanciée par tel élément particulier dans tel contexte)

Dans le même esprit, certaines critiques du fonctionnalisme (Bourricaud, 1975 ; Boudon, 1979) tentent de réfuter la conception réductrice du comportement humain en terme de rôle, qui fait de tout système d’interaction un système fonctionnel : selon l’approche fonctionnaliste, les actions individuelles ne consisteraient plus qu’en l’exécution de rôles et la société prendrait le visage d’une totalité organique dont chaque élément assurerait une fonction spécifique et nécessaire à l’équilibre de la totalité en question. Contre ces idées, il faudrait rappeler que les sociétés sont des « enchevêtrements complexes de systèmes d’interaction » (Boudon, op.cit., 113) mais également, que le concept de « rôle » n’entame pas l’autonomie de l’individu, et ce pour au moins deux raisons : tout d’abord, parce que les rôles en question sont composites, ambigus, variables, et parfois incompatibles entre eux alors qu’un même individu doit les endosser (ce qui est censé constituer une réfutation de la conception dite « ultra-socialisée » de l’individu – ce dont cependant nous nous permettons de douter car une conception multi-déterministe comme celle que soutient Lahire (op.cit., chapitre IV) permet de combiner hétérogénéité interne et déterminisme) ; ensuite, parce qu’un grand nombre de situations de choix ou d’actions excluent par principe l’idée de rôle.

Ces critiques ne semblent cependant jamais réellement remettre en question l’assimilation des conséquences objectives dues à la présence d’un élément à la fonction que remplirait cet élément et laissent, par conséquent, intact le problème du type de causalité propre à la fonction, c’est-à-dire de la vertu explicative de l’attribution de fonctionnalité elle-même. Parce que ses interrogations portent sur ce problème, les coups les plus durs portés contre le mode d’explication fonctionnaliste en sciences sociales ont été l’oeuvre d’Elster. Ses objections peuvent être résumée par l’argument dit « du mécanisme manquant » (Pettit, 2004, 79) : on ne peut pas expliquer telle entité par ses effets sociaux si l’on ne montre pas précisément par quels mécanismes ces effets peuvent causer en retour l’entité en question. Pour ce faire, il faudrait exhiber un mécanisme clair de rétroaction de la conséquence sur la réalité qu’elle doit expliquer, mécanisme qui produirait ou maintiendrait non-intentionnellement cette réalité précisément du fait de cette conséquence.

Elster considère que l’idée de sélection naturelle fournit une justification générale à l’explication fonctionnelle en biologie. La présence, initialement accidentelle, de telle caractéristique dans tel type d’organisme est expliquée par l’avantage compétitif dans la reproduction dont elle le dote, avantage qui accroît dès lors la fréquence de cette même caractéristique au sein de la population à laquelle appartiennent ces organismes. La production de cet effet est précisément ce qui rend cette caractéristique fonctionnelle : on peut, en ce sens, dire que cette disposition à produire tel effet explique sa présence au sein des organismes considérés (Ibid., 81). Faute de disposer d’une théorie crédible de la sélection institutionnelle (sur les difficultés épistémologiques liées à l’édification d’une telle théorie, cf. Macdonald & Pettit, 1981, 114-115), les sciences sociales doivent exhiber pour chaque explication fonctionnelle un mécanisme particulier et empiriquement fondé de rétroaction. Comment, sans cela, passer du constat des effets à l’imputation d’une fonction et ne pas rendre quelque peu « magique » le travail causal postulé de la fonction ?

Quelles seraient, dès lors, les conditions formelles qui permettent à une explication fonctionnelle d’être valable ? Selon Elster (1983. Repris dans Elster & Landemore, op.cit., 452), une entité sociale (institution, norme, motif comportemental) X produite par les agents A est expliquée par sa fonction Y pour le groupe Z (quel que soit son type et qu’il inclue ou non A) si et seulement si :

(a) Y est un effet de X

(b) Y est bénéfique à Z

(c) Y n’est pas intentionnellement poursuivi par A ni par tout autre individu membre de Z

(d) A n’a pas conscience de la relation causale entre X et Y

(e) Y entretient ou renforce X par une boucle causale rétroactive spécifique qui passe par Z

(f) Un mécanisme distinct W explique la production initiale de X

Elster et Landemore (op.cit., 452-453) mentionnent ainsi, comme exemple d’explication fonctionnelle valable en sciences sociales, la manière dont les économistes de l’école de Chicago rendent compte du comportement maximisateur de profit des firmes en le présentant comme un résultat de la « sélection naturelle » des firmes par le marché. La nécessité de respecter de telles contraintes semble porter un coup sinon fatal, du moins sérieux à un grand nombre d’explications fonctionnelles en sociologie, en anthropologie ou en sciences politiques. Peut-on toutefois continuer à attribuer une pertinence aux explications fonctionnelles que mobilisent ces sciences ?

Il est, selon Pettit (op.cit), possible d’éviter l’argument du mécanisme manquant mentionné plus haut si l’on accepte la thèse d’une détermination virtuelle des propriétés fonctionnelles. Dire qu’une institution ou propriété sociale est fonctionnelle, c’est dire qu’elle est apte à résister aux diverses pressions sociales qu’elle peut subir, autrement dit qu’elle aurait de fortes chances de se maintenir malgré ces pressions. Ainsi, la plupart des explications fonctionnelles traditionnelles ne pourraient pas, en vertu de l’argument du mécanisme manquant, rendre compte de l’avènement ou de la simple permanence d’un phénomène social mais bien plutôt de sa résistance à certaines perturbations.

Pettit prend l’exemple de l’existence des clubs de golf (Ibid., 87-88). Imaginons que ces derniers permettent aux puissants d’entretenir des relations et de nouer des alliances économiques importantes par le type de rencontres que leur cadre favorise. On pourrait illustrer leur vertu fonctionnelle de la manière suivante : supposons qu’en période de crise, ces clubs imposent une augmentation drastique du coût des cotisations, il est alors possible de prédire, selon la thèse de Pettit, qu’ils seront moins vulnérables face à cette conjoncture que d’autres institutions dont les vertus fonctionnelles sont moindres ou nulles. Afin d’anticiper la résistance de ces clubs, nous pouvons anticiper l’action d’un mécanisme virtuel (tant qu’il n’est pas réalisé) de sélection qui pourrait prendre la forme suivante : face à ces pressions financières, ces clubs manifesteraient leur capacité de résistance par le fait que « le nombre d’individus qui renonceraient à leur affiliation serait certainement moins élevé que celui qu’on aurait pu escompter en regard de ces pressions. Les membres de ces clubs seraient obligés de reconsidérer leur inscription à la lumière de ces pressions, mais le seul fait d’avoir à reconsidérer ce choix mettrait en évidence le caractère fonctionnel du club et renforcerait la loyauté plus qu’elle ne la saperait » (Ibid., 88. C’est moi qui souligne).

Cette explication, quoi que plausible et généralisable à d’autres entités sociales censées être pourvue de propriétés fonctionnelles, contrevient cependant aux critères (c) et (d) puisque pour opérer, dans cet exemple, la fonction doit être identifiée par les agents pour lesquels elle est précisément fonctionnelle. Ces derniers sont en effets censés percevoir la fonction d’une institution au moment où elle décline. C’est pourquoi Pettit n’hésite pas à identifier le mécanisme virtuel du fonctionnalisme au mécanisme virtuel, en faveur il argumente dans d’autres textes, du choix rationnel : tous deux supposent, en cas de perturbations, qu’un calcul rationnel rétablisse l’équilibre menacé par les pressions (Ibid., 92).

Afin d’anticiper la résistance de ces clubs, nous pourrions cependant imaginer un scénario davantage conforme au mode d’explication fonctionnel, autrement dit à l’action d’un mécanisme qui dépasse la conscience des agents tel que celui-ci : malgré la hausse des coûts, les personnes qui ont renouvelé leur inscription par passion du golf sont précisément celles qui réussissent professionnellement le mieux. Convoitées, elles peuvent susciter toutes sortes de désirs, notamment des désirs mimétiques d’identification aux puissants, chez d’autres personnes qui de ce fait les rejoignent. Ces personnes contribuent ainsi involontairement à rendre les clubs attractifs et permettent ainsi à ces derniers de se maintenir. Un certain « mécanisme de correction » (Ibid., 90) est donc présupposé. Cette explication serait ainsi parfaitement conforme à IM : le mécanisme de filtrage est non-intentionnel bien qu’il ne remette pas en cause l’idée selon laquelle le comportement des agents sociaux est intentionnel et intrinsèquement doué de sens. La résistance du club est donc bien pensée comme un effet de composition. Tout le problème d’un tel scénario réside, cependant, dans sa vraisemblance empirique.

Concluons par trois remarques. La première est que l’idée de « causalité virtuelle » nous dispense bien de retracer une histoire de la sélection sociale de telle croyance, pratique, motif d’action récurrent, institution, etc. mais elle ne semble pas nous dispenser d’exhiber au moins certains mécanismes plausibles de résistance. Sans cela, l’attribution de « fonction » à l’entité en question n’est qu’une supposition faite à partir du seul constat de sa permanence. La simple stabilité d’une institution peut être due à des causes parfaitement contingentes, et cette dernière peut n’avoir aucune utilité sociale substantielle. On voit mal, dès lors, comment la critique du caractère arbitraire des attributions fonctionnelles ne pourrait pas à nouveau légitimement surgir. Enfin, une telle approche propose un programme de recherche pertinent : ce type d’information portant sur la résistance des institutions est à même de nous révéler certains traits caractéristiques et essentiels de nos sociétés et autorise certaines prédictions, ce qui constitue deux des tâches fondamentales des sciences sociales. Comme l’écrit Pettit, des anthropologues appartenant à une culturelle très éloignée de la nôtre apprendraient quelque chose d’important sur notre société s’ils découvraient la robustesse des clubs de golf.

Les sciences sociales constituent, en partie, une activité dont l’existence est socialement conditionnée et qui, comme toute activité sociale, produit des effets sociaux spécifiques. Dans cette partie, nous envisagerons certaines pistes de réflexion concernant la position sociale de ces sciences et, plus généralement, la place qu’elles occupent dans le monde social qu’elles prennent pour objet ainsi que les rapports qu’elles entretiennent avec ce dernier.

Quel est, tout d’abord, le lien entre le savoir que produisent les sciences sociales et le savoir social que mobilisent les agents sociaux lors de leurs actions et interactions ? Les entités sur lesquelles portent ces sciences ne sont-elles pas, en tant qu’elles sont sociales, en un certain sens déjà connues des agents ? Reprenons la citation introductive, mais cette fois dans son intégralité : « Si la sociologie est une science comme les autres qui rencontre seulement une difficulté particulière à être une science comme les autres, c’est, fondamentalement, en raison du rapport particulier qui s’établit entre l’expérience savante et l’expérience naïve du monde social et entre les expressions naïve et savante de ces expériences » (Bourdieu Chamboredon & Passeron, 1973, 36). Dans le même ordre d’idées, on peut considérer (ce qu’affirmait Bourdieu dans un certain nombre d’interventions orales) que le sociologue est, contrairement par exemple au physicien, le seul savant qui a pour concurrent tous les autres hommes, y compris ses propres objets. L’expérience « naïve » du monde social n’est-elle pas, toutefois, déjà porteuse d’un savoir sur le social ? Si tel est le cas, quel est le lien entre la connaissance ordinaire et la connaissance scientifique du social ?

Un détour vers l’ontologie sociale semble ici nécessaire. Searle (1998, 50-52) distingue les concepts naturels (« montagne » ou « molécule ») des concepts institutionnels (« argent » ou « élections ») par le fait que ces derniers sont « rétro-référentiels » au sens où ils désignent des objets qui ont besoin du concept lui-même pour exister. La distinction faite par Searle entre les entités et concepts « sociaux », d’une part, et « institutionnels », d’autre part, n’étant pas, de notre point de vue, pertinente pour cette question, nous emploierons les deux termes indifféremment dans la suite de cette partie – ce que Searle fait également par moments (cf. Searle, op.cit., 50). Si plus aucun agent ne possédait le concept d’argent, l’entité elle-même s’évaporerait, quand bien même les objets matériels qui constituent le support matériel de l’argent persisteraient : il serait ainsi logiquement impossible que l’entité institutionnelle X existe et que, simultanément, la totalité des agents sociaux se trompent systématiquement sur le type de chose qu’est X (Ibid., 50).

Ces entités seraient dès lors « ontologiquement subjectives », c’est-à-dire constitutivement dépendantes de l’intentionnalité des individus socialisés. Une connaissance conceptuelle ordinaire, minimale et globalement partagée des entités institutionnelles est ainsi nécessaire à l’existence de ces dernières. Cette caractérisation ontologique ne saurait cependant remettre en cause l’objectivité des sciences sociales : ces dernières portent sur des entités dotées certes, d’une réalité ontologiquement subjective mais à propos desquelles des jugements épistémiquement objectifs peuvent être formés (Ibid., 21) : même si les élections présidentielles n’existent que parce que des êtres humains pensent qu’elles existent, il est objectivement vrai qu’elles ont lieu en France tous les cinq ans. D’où l’idée, que l’on retrouve chez des auteurs aussi divers que Vico (1744) ou Hayek (1943, 8) selon laquelle la connaissance des faits sociaux consiste en une inspection ou explicitation de nos contenus mentaux. Nous aurions ainsi un « privilège épistémique » à l’égard à ce type de réalités, privilège qui n’est pas lié à la position sociale spécifique que nous occuperions mais au simple fait que nous soyons des agents sociaux.

La « rétro-référentialité » ne suppose qu’une maîtrise conceptuelle minimale des agents et s’avère dès lors compatible avec l’autorité épistémique des sciences sociales. Si, toutefois, ce type de dépendance mentale caractérise le mode d’être des entités institutionnelles, une première question consiste à s’interroger sur la possibilité et le sens des découvertes sur le monde social qui sont censées constituer l’apport spécifique de ces sciences. Quel lien, autrement dit, entretient cette compétence conceptuelle minimale avec le savoir que produisent les sciences sociales ? La rétro-référentialité des concepts institutionnels, et donc le statut conventionnel des entités qu’ils désignent, est-elle compatible avec la possibilité de découvertes substantielles en sciences sociales ? Les sciences sociales sont-elles aptes à découvrir empiriquement de nouvelles entités dans le monde social ou bien doivent-elles se contenter d’expliciter nos concepts sociaux ? Distinguons, tout d’abord, les connaissances conceptuelle et empirique du social.

Commençons par les premières. Un auteur rigoureusement opposé à l’individualisme méthodologique comme Winch (2009) considère que la tâche essentielle des sciences sociales est de restituer l’univers conceptuel et les « relations internes » entres les idées des agents dont le comportement est étudié afin de rendre ce dernier pleinement intelligible. Comme il l’affirme,

Le comportement du Troïlus de Chaucer vis-à-vis de Cressida n’est intelligible qu’au sein du contexte institué de l’amour courtois. Comprendre Troïlus présuppose de comprendre ces conventions, car c’est d’elles que son acte tire sa signification. (Ibid., 153. Pour les nuances que Winch introduit cependant à cette idée grâce au concept de « relations logiques » entre les concepts mobilisés par les sciences sociales et les concepts impliqués dans les pratiques des agents sociaux, voir Ibid., 162-163).

Une forme d’opacité conceptuelle (Thomasson, 2003) peut cependant bien exister en la matière. Tout d’abord, il faut séparer la maîtrise conceptuelle minimale de la signification d’une entité institutionnelle des croyances idéologiques susceptibles de porter sur l’entité en question. La rétro-référentialité est compatible avec le fait d’entretenir un très grand nombre d’idées fausses sur l’entité dont nous possédons le concept. En ce sens, les sciences sociales ont bien un pouvoir de démystification potentiel. L’adhésion à l’idée de monarchie de droit divin, que l’on peut interpréter comme une croyance idéologique (c’est-à-dire dont le contenu est faux et constitue une source de légitimation pour le pouvoir en place) n’est pas incompatible avec la maîtrise minimale et partagée du concept de « roi » et donc avec l’existence de l’entité en question. De même, certaines entités intrinsèquement institutionnelles peuvent ou ont pu se donner à nous comme naturelles, à l’instar des « races » (Bessone, 2013) ou des sorcières (Guala, 2010). De plus, la rétro-référentialité n’est pas nécessairement consciente : nous pouvons ignorer la dimension conventionnelle des entités sociales, autrement dit le fait que statut de l’entité sociale provient d’une acceptation collective. Le travail des sciences sociales peut alors bien consister, comme on a pu le remarquer (Hacking, 2001 ; Lahire, 2007, 402) en une dénaturalisation au moins partielle de notre appréhension des entités institutionnelles.

Les sciences sociales rendent, ensuite, possible une catégorie plus fondamentale de « découvertes conceptuelles » : la découverte d’entités institutionnelles au sens propre. Distinguons trois cas. Tout d’abord, puisque l’existence d’un grand nombre d’entités institutionnelles est liée à un cadre contextuel, des disciplines comme l’anthropologie et l’ethnologie ont en partie pour finalité de découvrir des entités existant dans des contextes socioculturels étrangers (Thomasson, 2009, 550). Plus profondément, des entités sociales non rétro-référentielles peuvent être découvertes dans notre monde socio-culturel. On a pu, en effet, objecter à Searle (Andersson, 2007 ; Khalidi, 2015 ; Thomasson, 2003) que des concepts aussi divers que ceux de « racisme », « génocide », « exploitation », « pauvreté » ou « récession » étaient indiscutablement sociaux et non-rétro-référentiels. Prenons l’exemple du concept de « récession » : il fait au moins implicitement référence à des attitudes mentales puisque la récession suppose l’activité intentionnelle d’agents économiques. Mais elle ne nécessite pas d’être conceptuellement saisissable par des êtres intentionnels pour exister (Khalidi, 2015). En ce sens, la science économique a pu découvrir qu’un phénomène social (qu’Andersson (op.cit.) nomme « macro-institutionnel ») comme la récession existait et le « projeter » dans d’autres contextes socio-économiques ou dans le temps, et ce sans risque d’anachronisme (ce qui ne serait pas possible pour un concept comme celui d’« argent »). Il en va de même, en sociologie ou en sciences politiques, pour un concept comme celui de « domination » dont la pertinence explicative est discutée (cf. entre autres Weber, 1995 a. Dorlin, 2009 ; Gautier, 2011 ; Boltanski, 2008) et se pose également pour les contextes dans lesquels les agents qui subissent un tel type de relation asymétrique n’ont aucune conscience de le subir et, plus profondément, ne disposent pas même du concept permettant de l’identifier.

Enfin, les sciences sociales peuvent mettre en cause la compréhension apparente que nous avons de nos concepts sociaux usuels au sens où elles sont susceptibles de nous apprendre à identifier la signification effective que nous leur attribuons. C’est le sens de la distinction proposée par Haslanger (2006, 97-98) entre les concepts « manifestes » et « opératoires », qui permet de montrer qu’un filtre idéologique peut opacifier le rapport effectif que nous entretenons aux concepts sociaux que nous mobilisons. Une telle thèse semble ainsi assez bien illustrée en anthropologie cognitive par une étude expérimentale de Barrett et Keil (1996) destinée, entre autres, à analyser l’écart entre la manière dont les individus se représentent explicitement Dieu (que l’on peut identifier en leur demandant d’exposer verbalement certaines des propriétés qu’ils lui attribuent) et l’utilisation qu’ils font du concept de Dieu dans leurs inférences spontanées. Un tel contraste montrerait qu’il existe, d’une part, un concept « théologiquement correct » de Dieu (Ibid., 235), concept officiel que nous jugeons fidèle à la réalité lorsqu’on nous interroge explicitement à son propos et, d’autre part, un concept tacite que nous mobilisons spontanément et qui structure nos inférences.

Passons, à présent, à la dimension empirique de la question. Que l’on adhère ou non à la thèse de la rétro-référentialité, il est évident que l’une des finalités majeures des sciences sociales est de nous faire découvrir à tout le moins des régularités du monde social (Khalidi, 2015) : c’est une chose de constater que l’existence d’élections suppose le partage d’un concept minimal les désignant ; c’en est une autre de découvrir que le niveau d’études a une incidence sur la nature du vote. On n’attend pas, ou du moins pas essentiellement, des sciences politiques qu’elles explicitent certaines composantes non-perçues du concept de « vote », mais plutôt qu’elles livrent des informations d’un genre proche de celui du second énoncé.

Il existe, cependant, un équivalent ordinaire à ce type de connaissance empirique. Les sujets sociaux mobilisent, en effet, certaines croyances portant sur le monde social dans leurs interactions, croyances qu’ils manifestent, par exemple, dans leur compréhension non-réflexive des distances sociales entre individus ou dans leurs saisies des implications pratiques et normatives des divers cadres sociaux (Livet, 2000). Ces croyances peuvent être efficaces d’un point de vue pratique et ne pas requérir de connaissances scientifiques particulières du social. Sachant que les agents sociaux ont, sinon des connaissances, du moins des croyances pragmatiquement fiables sur le monde social et, ainsi, au moins apparemment confirmées par la réalité sociale (Boudon, 1990), comment se situent les sciences sociales eu égard à de tels système d’idées ?

Cette question porte, en réalité, sur le rapport entre les sciences sociales et ce que l’on nomme la « sociologie spontanée ». Nous entendrons ici par « sociologie spontanée » non pas la composante conceptuelle minimale précédemment analysée dans le cadre de l’analyse de la rétro-référentialité des concepts institutionnels mais plutôt le système de représentations du social à prétention explicative que possèdent les agents sociaux. C’est, dans cet ordre d’idées, un type spécifique de sociologie spontanée que s’attache, par exemple, à expliciter Rydgren (2004) lorsqu’il reconstitue les inférences socialement conditionnées, cognitivement biaisées et apparemment congruentes avec la réalité qui président aux croyances xénophobes. Il est possible de souscrire à l’idée d’une rétro-référentialité minimale des concepts institutionnels et à l’idée durkheimienne (Durkheim, 1988) selon laquelle un grand nombre de prénotions, qui véhiculent des croyances sur certaines causes typiques et fallacieuses des phénomènes sociaux, doivent être écartées. C’est cette différence que la critique du subjectivisme et de l’artificialisme qui lui serait consubstantiel (Bourdieu, Chamboredon et Passeron, op.cit.) ne nous semble pas prendre en compte puisqu’il est possible de soutenir à la fois qu’un grand nombre d’entités sociales requièrent conceptuellement certains états mentaux et que nous n’avons néanmoins aucun accès de principe aux régularités sociales et aux rapports de causalité qui les affectent.

Plusieurs manières de concevoir le rapport entre croyances sociales ordinaires et connaissance sociales ont été proposées. Une première peut consister à considérer l’activité du sociologue comme étant essentiellement de l’ordre de l’explicitation. On peut trouver une telle inspiration chez un auteur comme Garfinkel, le fondateur de l’ethnométhodologie, ce qui explique son attachement à la mise en œuvre d’ « expériences de perturbation » (Garfinkel, 2007) au sein de l’enquête sociologique (comme le fait de se comporter chez soi comme un parfait étranger) afin de restituer la normativité ordinaire de nos interactions, et plus généralement le sens de nos activités pratiques (Sur cette question, voir A. Ogien, 2007, 85).

Une seconde manière d’appréhender cette question, que l’on trouve chez Durkheim (1988, 112) et, à sa suite, chez un certain nombre de chercheurs en sciences sociales (Bourdieu, Chamboredon, Passeron, op.cit.), consiste à considérer que ces dernières doivent écarter systématiquement toutes les prénotions socialement acquises sur le social. Durkheim nommait « prénotions » ces représentations préscientifiques du social dont la finalité est essentiellement pratique. Les hommes n’ont, en effet, « pas attendu l’avènement de la science sociale pour se faire des idées sur le droit, la morale, la famille, l’État, la société même » (Durkheim, op.cit., 111). Ainsi, « nous nous représentons les aspects les plus généraux de l’existence collective en gros, et par à peu près, et ce sont précisément ces représentations schématiques qui constituent ces prénotions dont nous nous servons pour l’usage courant de la vie » (Ibid.). De même que le physicien s’écarte de ses prénotions quant à la structure de la matière, le sociologue ne doit pas substituer ses représentations aux choses, sous peine de succomber à l’analyse « idéologique », c’est-à-dire à l’analyse des concepts sociaux et non des faits sociaux. Les prénotions et les concepts sociologiques sont, certes, chez Durkheim des formes différenciées de la pensée sociale (Plouviez, 2008, 23). Cependant, une coupure radicale semble exister entre les deux types d’idées. Dans la même otique, Bourdieu, Chamboredon et Passeron (op.cit.) – même si Passeron (2006) a considérablement aménagé ses vues sur la question – exposent différentes techniques d’objectivation (à commencer par la mesure statistique) liées à la nécessité de rompre avec la sociologie spontanée et les inductions qu’elle catalyse, inductions issues de cette relation de familiarité qu’entretient tout agent avec le monde social.

Deux questions se posent eu égard à cette règle relative à l’observation des faits sociaux consistant à « écarter systématiquement toutes les prénotions » (Durkheim, op.cit., 125). Tout d’abord, puis-je réellement me livrer à une investigation sur une réalité sociale sans me référer au concept ordinaire qui prétend la saisir ? Une rupture radicale avec les prénotions ne nous ôte-t-elle pas tout critère pour définir cette dernière ? Le simple fait, de plus, de se servir de statistiques (portant, par exemple, sur un fait social comme le suicide) qui précèdent l’activité sociologique de redéfinition de cette même réalité ne rend-il pas la sociologie essentiellement dépendante des modes de catégorisations préscientifiques des faits sociaux ? En ce sens, Douglas (1967) a pu remarquer que les matériaux statistiques recueillis sur les suicides ne se conforment pas à la rigueur des définitions sociologiques du phénomène en question (Pour une discussion de ce point, voir Baudelot, Establet, 1984, 50-52). Ensuite, à supposer que le chercheur puisse s’extraire des concepts sociaux usuels, serait-ce désirable ? Dans l’introduction au Suicide, Durkheim ne pensait-il pas devoir, afin de préparer l’investigation méthodique, définir son objet d’étude par des caractères « assez voisins de ceux que l’on met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans faire violence à l’usage, conserver cette même expression » (Durkheim, 1988, 2. C’est moi qui souligne) ? Or, si l’auteur explore progressivement les causes de ce fait social et élabore ce faisant une typologie des suicides, la définition du phénomène ne semble pas, quant à elle, évoluer substantiellement dans l’ouvrage.

Une troisième possibilité doit être mentionnée. Weber, Boudon et plus généralement la plupart des auteurs adhérant à la pensée par mécanismes, telle que nous l’avons exposée en (2. b), paraissent y souscrire (position qui a également été adoptée par certains penseurs se situant dans une forme de continuité critique à l’égard de l’oeuvre Bourdieu, voir Boltanski & Thévenot, 1991). L’accent qu’ils mettent sur la rationalité subjective montre qu’une partie de la démarche des sciences sociales consiste, selon eux, à restituer le point de vue des agents. Toutefois, adopter une tel principe ne consiste pas nécessairement à réduire la science sociale à une entreprise d’explicitation et peut parfaitement s’avérer compatible avec la récusation de l’« illusion de la transparence » en ce que :

(1) les sciences sociales doivent bien contrôler et vérifier leurs attributions de sens, comme l’affirmait Weber

(2) les raisons sont susceptibles d’être « méta-conscientes »

(3) certains mécanismes infra-intentionnels peuvent opérer sans que les agents en soient conscients.

(4) les sciences sociales se donnent en partie pour tâche d’identifier et de reconstituer la genèse des facteurs contextuels qui expliquent l’existence des entités considérées comme des données sur lesquelles les agents basent leurs croyances ou actions

(5) les sciences sociales se donnent en partie pour tâche de détecter les facteurs contextuels qui expliquent l’identification de certains phénomènes comme des raisons de croire ou d’agir

Lorsque, par exemple, Kaplan (1982) explique l’émergence d’un certain type de croyances conspirationnistes, à savoir la rumeur des complots de famine, dans la France de l’Ancien Régime, par l’analyse détaillée des dysfonctionnements structurels de la production de grains (op.cit., 50), il se livre à une démarche qui illustre, à notre avis, parfaitement les points (2), (3), (4) et (5). Il en va de même pour la manière dont Bloch (1998) explique la croyance en la guérison des écrouelles en exhibant, dans un premier temps, certains facteurs structurels et en restituant, dans un second temps, la rationalité implicite de la croyance en question (cf. Engel, 1995), autrement dit en expliquant, entre autres, pourquoi telles entités ont pu être appréhendées ou catégorisées comme des raisons de croire en la guérison des écrouelles.

Ces versions, plus ou moins continuistes, du rapport qu’entretiennent les contenus des croyances sociales ordinaires et des croyances scientifiques trouvent un écho dans la manière de comprendre les différences en termes de processus de formation de croyances entre ces deux sphères. D’un côté, un auteur comme Bourdieu (2001) considère que la spécificité du champ scientifique consiste en ce que les conditions sociales y sont réunies pour que les idées vraies soient dotées d’une « force intrinsèque ». Les règles épistémologiques y deviennent des contraintes sociales et les critères épistémiques des normes d’interaction. La science est, en effet, un univers dans lequel « pour avoir raison il faut faire valoir des raisons » (Ibid., 161). C’est pourquoi, dans le champ spécifique, « les antinomies ordinaires, entre l’intérêt et la raison, la force et la vérité, etc. tendent à s’affaiblir ou à s’abolir » (Ibid., 162). Si tout savant a un intérêt social à convaincre les autres de la légitimité de ses options théoriques, il doit le faire en exposant des raisons, les résultats de son activité étant prioritairement destinés à ceux qui sont à la fois les plus compétents pour et les plus disposés à émettre des objections. Le poids motivationnel des normes épistémiques est, en quelque sorte, socialement institué.

De l’autre, une sociologie d’inspiration boudonienne refusera le type de contextualisme eu égard aux processus de formation de croyances que défend la vision disconstinuiste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les raisons épistémiques ne peuvent être efficaces qu’en contexte scientifique. Comment un environnement social déterminé pourrait-il avoir pour effet de modifier aussi substantiellement notre comportement doxastique ? Comme l’écrit Boudon (2003, 57),

L’une des intuitions les plus profondes des deux géants qui dominent toute l’histoire de la sociologie est d’avoir souligné directement et indirectement – à travers leurs analyses – la continuité entre connaissance ordinaire et connaissance scientifique. Max Weber a abondamment insisté sur le fait que l’histoire des idées juridiques, politiques ou religieuses est imprégnée d’une dynamique interne où les procédures qu’on tient parfois à tort comme exclusivement caractéristiques de la pensée scientifique sont mises en oeuvre : vérification, falsification, généralisation, élimination des contradictions, simplifications, etc.

Dans cette optique, l’activité scientifique constitue plutôt un raffinement de nos modes usuels d’exposition de raisons et de formation de croyances.

En tant qu’agent social, le chercheur est, néanmoins, évidemment soumis à certains biais sociaux. De manière intéressante, Bourdieu a considéré que le chercheur en sciences sociales était soumis à des biais liés à sa position sociale, c’est-à-dire au fait qu’il participe à ce champ scientifique particulier. Le « biais scolastique » (Bourdieu, 1997) ou « intellectualocentiste » (Bourdieu, 1980, 49) consiste ainsi à projeter dans l’objet (par exemple, la pratique à expliquer) le rapport théorique qu’entretient le savant à l’objet et, ainsi, à exprimer involontairement sa position sociale de savant. Ce rapport savant étant un rapport réflexif, ce biais peut consister, en théorie de l’action, à attribuer une réflexivité excessive aux délibérations pragmatiques des acteurs, à mettre au fondement de la régularité (statistique) d’une pratique l’obéissance consciente à des règles ou une forme de régulation cognitive inconsciente, autrement dit à mettre au principe de l’action le modèle théorique que l’on construit pour en rendre raison (Ibid., 67) – et ainsi à manquer le « rapport pratique à la pratique ».

L’ironie est que cette attribution excessive de réflexivité, épistémique ou pragmatique, aux agents observés est-elle-même le fruit d’une absence de réflexivité sociologique et épistémologique du savant (sur ses propres biais et son rapport au monde social) puisque ce dernier serait aveugle à sa propre tendance à imputer aux individus agissant le rapport intellectuel qu’il entretient, en tant qu’observateur, aux pratiques à expliquer. Cette attribution non-réflexive de réflexivité est, selon Bourdieu, le produit de l’incorporation par le savant des schèmes de perception propres au champ auquel il appartient en tant que savant. Il existe d’autres manifestations possibles de ce biais : la croyance en la toute-puissance de l’invention théorique, le refus du retour sur les conditions sociales de production du discours théorique (Bourdieu, 1997), etc. Si cette idée a, selon nous, une part importante de vérité, elle échoue cependant, comme nous avons tenté de le montrer, à caractériser l’adhésion à la version minimale de PR, ce qu’elle est pourtant censée faire selon Bourdieu (1980).

L’épistémologie féministe (Anderson, 2017) a, quant à elle, également mis l’accès sur les biais sociaux qui peuvent contaminer la recherche en sciences sociales. Une telle épistémologie s’est intéressée aux biais de genre qui opèrent dans l’organisation sociale de la recherche (en interrogeant la faible représentation des femmes dans un grand nombre de secteurs de la recherche, le déni d’autorité épistémique qu’elles subissent, etc.) ainsi qu’aux effets des théories scientifiques sur le corps social (la production d’une connaissance dépourvue de portée émancipatrice, voire contribuant à perpétuer les relations de domination). Mais elle s’est également focalisée, de manière plus intéressante pour notre propos, sur la formation des hypothèses scientifiques et donc indirectement sur le contenu des résultats de l’activité scientifique (en produisant, par exemple, des théories les représentant comme inférieures, subordonnées ou rendant invisibles les relations asymétriques dont elles sont victimes).

Ces analyses valent, certes, pour les sciences naturelles, comme l’ont montré les difficultés qu’ont eu nombre de chercheurs en primatologie à faire l’hypothèse, pourtant plus féconde d’un point de vue explicatif, selon laquelle les femelles pouvaient assurer la cohésion sociale (Smuts, 1985). Mais elles concernent également les sciences sociales, dont l’une des finalités consiste tout de même à éclairer notre compréhension des rapports sociaux. Ainsi, exemple parmi d’autres, le fait que des générations d’historiens aient dépolitisé, en dépit des données, toutes les manifestations de violence féminine à travers l’histoire en la réduisant à ses supposés antécédents psychologiques (Cardi & Pruvost, 2012) constitue un précieux révélateur d’une croyance, tacite ou non, selon laquelle les femmes seraient par définition incapables d’entreprendre des actions sur la base de motifs strictement politiques (Ibid., 32-35). Or, sans même aborder l’aspect moral de la question, un tel préjugé est épistémiquement défectueux en ce qu’il a, si l’on en croit les auteures, entravé la compréhension d’un certain nombre d’événements historiques.

Interroger la place de ces sciences dans le monde social revient aussi à interroger les effets qu’en tant qu’activité sociale elle est susceptible d’avoir sur ce dernier.

D’une manière générale, les connaissances scientifiques ont évidemment un impact sur la réalité sociale. Popper (1956) inférait d’un tel constat l’imprédictibilité du cours de l’histoire : puisque la marche des sociétés dépend pour une bonne part de l’accroissement des connaissances humaines et que le contenu de ces dernières ne peut être rationnellement prédit, le cours de l’histoire est rationnellement imprédictible, c’est-à-dire qu’il ne peut se fonder sur une théorie scientifique du développement historique. Appliqué aux sciences sociales, l’argument consiste à dire que l’évolution du monde social dépend au moins partiellement de la connaissance du monde social. On comprend ainsi que la découverte, par exemple, en économie du fait que tel facteur a de fortes chances de contribuer à la baisse du chômage puisse inciter le législateur à voter une loi favorable à sa mise en place. Mais l’incidence en question excède la pure application ou mise en oeuvre des idées contenues dans ses énoncés, ce que Giddens (2012, 418) appelle le « rapport technique » entre une science et son objet et qu’il considère, à notre avis à juste titre, comme marginal lorsqu’on analyse l’incorporation des sciences sociales dans l’action ordinaire.

Les sciences sociales ont elles un impact spécifique ? Il existe plusieurs manières d’aborder cette question. On peut considérer, tout d’abord, que la véritable finalité de ces sciences est de modifier le monde social. On pense alors à la fameuse phrase de Durkheim, qui illustre bien l’idée de « rapport technique » précédemment mentionnée :

« Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre » (Durkheim, 2008, 39).

Les problèmes théoriques seraient, ainsi, subordonnés aux problèmes pratiques. La visée de ces sciences peut dès lors être réformatrice ou transformatrice. On a ainsi pu argumenter en faveur de l’idée selon laquelle la sociologie avait en partie une fonction libératrice, ce qui suppose de révéler les mystifications, injustices, etc. inhérentes au monde social. La mise en avant de concepts comme ceux de « réification » (Marx, 1844 ; Honneth, 2007) ou de « domination » (Weber, 1995a ; Bourdieu, 1980) est en partie censée remplir cette fonction. En ce sens, un grand nombre des concepts que mobilisent ces sciences véhiculeraient un sens à la fois descriptif et axiologique. Deux questions doivent, cependant, être ici posées et distinguées : d’une part, celle de savoir si, ultimement, la finalité épistémique doit être subordonnée à la finalité axiologico-transformatrice – ce qui n’exclut nullement une indépendance logique des deux sphères ; d’autre part, celle de savoir si la finalité axiologique biaise nécessairement la dimension épistémique en minant l’objectivité du contenu de ces sciences.

Nous ne trancherons pas la première question et nous contenterons d’affirmer que des énoncés vrais ont, toutes choses égales par ailleurs, plus de chances de susciter des actions à tout le moins efficaces. Quant à la seconde, une réponse négative nous paraît devoir lui être apportée. Le concept de « domination » (ou certaines manières de le concevoir) peut, par exemple, être justifié moralement et épistémiquement sans que ces deux types de justifications ne soient identifiés ni sans que l’une empiète nécessairement sur l’autre. Du point de vue des sciences sociales, la question prioritaire sera toutefois de savoir quelle est la pertinence explicative de ce concept. Si la perspective d’une réforme ou transformation sociale peut biaiser les jugements du chercheur, elle ne les biaise pas nécessairement. Le fait qu’un point de vue soit socialement « situé » ne paraît nullement, contrairement à ce qu’on entend parfois, entrainer l’impossibilité de son objectivité, et ce pour au moins deux raisons. D’une part, le concept de « position sociale » ne fait pas nécessairement référence à des intérêts sociaux. Ces deux explications (par la position sociale et par l’intérêt) sont conceptuellement distinctes puisque, contrairement à ce qu’insinuent certains automatismes verbaux, une croyance partielle n’est pas nécessairement partiale (Elster, 1990, 63) – bien que les deux mécanismes puissent naturellement opérer de manière simultanée. D’autre part, les biais liés aux motivations sociales des chercheurs, dont on peut penser qu’ils sont limités par les contraintes cognitives auxquelles ils sont soumis (Kunda, 1999), n’ont rien de nécessaire et peuvent être neutralisés (Klein & Kunda, 1990 ; Goldman, 1999).

Une autre manière d’aborder la question des effets sociaux des sciences sociales se focalise sur les effets non-intentionnels de ces sciences. Un retour aux classifications interactives (Hacking, 2001, 151) peut être ici utile. L’une des spécificités des sciences sociales viendrait, selon Hacking (op.cit., 53), du fait qu’elles mobilisent ce type de catégorisations et pourraient, par conséquent, modifier leurs objets grâce à l’accès cognitif potentiel que ces derniers auraient à ces contenus. Puisque les classifications des sciences sociales sont elles-mêmes des composantes de la réalité sociale douées d’un certain pouvoir causal, l’effet en boucle a d’ailleurs été analysé comme un mécanisme social spécifique (Kuorikoski & Pöyhönen, op.cit.). De fait, la trajectoire sociale (énoncée en 1.3) qu’il désigne inclut des mécanismes situationnels, intra-individuels et transformationnels précédemment décrits (cf. 2.b). Quels sont ces divers effets potentiels ?

Considérons le premier moment de la boucle, qui correspond aux mécanismes situationnels. Tout d’abord, les agents sociaux peuvent entretenir divers rapports affectifs et cognitifs à la classification scientifique les caractérisant : ils peuvent l’accepter, la rejeter, la rejeter et/ou l’accepter partiellement, ne comprendre qu’imparfaitement son contenu, entretenir des croyances vraies ou fausses sur son contenu, sur le fait qu’elle les décrit correctement ou même sur le fait qu’ils en soient la cible. Une analyse paradigmatique du rapport qu’entretiennent les agents sociaux aux classification sociales les concernant peut être trouvée dans l’analyse goffmanienne de la stigmatisation (Goffman, 1963).

Du point de vue du second arc de la boucle, qui inclut les mécanismes intra-individuels et transformationnels, les actions suscitées par le rapport cognitif aux catégories scientifiques sont potentiellement diverses : les individus peuvent s’y conformer ou s’en distancier. Notons qu’il faut déconnecter le rapport psychologique à la catégorie ainsi que les actions qui s’ensuivent (désir de s’y ajuster, de s’en détacher, etc.) des conséquences macrosociologiques effectives qui résultent de l’agrégation des interactions entre classifiés et classification, qui peuvent parfaitement consister en effets émergents (l’ajustement ou la distanciation effective des catégorisés à l’égard de la catégorisation). Il convient donc, ici encore, de ne pas succomber à l’« effet de transposition » précédemment mentionné. Enfin, ce type de mécanismes produit divers types d’effets : ces derniers peuvent être strictement quantitatifs, c’est-à-dire modifier l’extension d’une catégorie, ce que montre Hacking (2002) avec la catégorie socio-médicale de « fous voyageurs », ou qualitatifs. On distinguera, dans ce dernier cas, les catégories « interactives auto-réalisatrices » des « catégories interactives autodestructrices » (Khalidi, 2015). Notons, en outre, que ce type de mécanisme peut également concerner des entités collectives : une organisation n’est-elle pas susceptible de réélaborer son discours en réaction à la façon dont, par exemple, la science politique la caractérise ?

Les modes d’interaction possibles entre les produits des sciences sociales et les agents sociaux peuvent toutefois prendre d’autres formes que celles nécessitant l’accès cognitif des agents à la classification. Tout d’abord, les sujets catégorisés peuvent simplement subir les effets de la catégorisation sans pouvoir les rattacher à la catégorisation elle-même. L’effet en boucle peut dès lors être suscité par des agents qui, munis des principes théoriques censés éclairer le comportement des catégorisés, agissent sur ces derniers et sont donc, eux, conscients de la catégorisation (comme dans le cas du genre socio-naturel « autisme ». À ce sujet, voir Hacking, 2001). Mais la classification peut également influer sur les individus en altérant leurs raisonnements pratiques et modifier la manière dont ils se pensent eux-mêmes sans que ce processus ne requière la conscience de la catégorisation (Kuorikoski & Pöyhönen, 2012 ; Haslanger, 2003). On a ainsi pu montrer (Ferraro, Pfeffer & Sutton, 2005 ; Frey, Reto, 2001 ; Miller, 1999) que la transposition inédite du discours économique dans un certain nombre d’univers sociaux a contribué à produire des comportements ajustés à ce discours (en affectant directement certaines croyances, descriptives et normatives, des agents), et ce sans que ces derniers aient nécessairement conscience de cette redescription et a fortiori de son influence.

Enfin, il existe différentes modalités de révision constitutives du second arc de la boucle : il nous faut ainsi distinguer les révisions des concepts des sciences sociales qui sont épistémiquement motivées de celles qui sont axiologiquement motivées, étant entendu que les valeurs convoquées ne doivent pas, dans ce derniers cas, être épistémiques. Même si ces deux types de révision peuvent être entrelacés, il convient en effet de distinguer conceptuellement les cas où l’analyse des modifications objectives du comportement de l’entité classifiée a un impact sur le contenu de la classification des cas où la révision de la catégorisation est dictée par des impératifs autres, par exemple moraux. En ce sens, la révision du contenu de la classification ne reflète pas nécessairement un changement objectif, le second arc de la boucle ne constituant pas toujours un ajustement cognitif. Certains concepts sociaux sont ainsi, du fait de leur insertion dans (et de leur incorporation par) le monde social, pris dans des trajectoires aussi bien épistémiques qu’axiologiques (Griffiths, 2004).

Si cette thèse est vraie, les catégorisations propres aux sciences sociales appartiennent potentiellement à l’histoire des agents sociaux dont elles peuvent contribuer à expliquer les propriétés actuelles. D’où la difficulté et l’ambiguïté de l’évaluation épistémique des thèses en sciences sociales : la conformité entre, par exemple, tel discours sociologique ou économique et les phénomènes qu’il prend pour objet est-il la preuve de sa vérité initiale ou de son efficacité sociale ? Dans le même esprit, Giddens remarque, lorsqu’il caractérise ce qu’il nomme la « double herméneutique », que « toute réflexion (…) sur des procès sociaux pénètre dans l’univers de ces procès sociaux, s’en dégage et y repénètre sans arrêt » (op.cit., 43) et, surtout, que cette interpénétration modifie des éléments de la vie sociale qui pourraient permettre de mettre à l’épreuve les théories qui émanent des réflexions en question (op.cit., 44. C’est moi qui souligne). Nous pouvons, enfin, émettre l’hypothèse selon laquelle la propension à susciter des effets en boucle dépend vraisemblablement de l’autorité épistémique et/ou institutionnelle de la source sociale de diffusion du savoir scientifique, qu’il s’agisse des agents, des institutions ou bien même du type de sciences. Si cette supposition est correcte, la capacité différentielle à influer sur la réalité sociale permettrait de déceler une certaine hiérarchie symbolique entre les différentes sciences sociales. Une étude sociologique comparée de la réception sociale des contenus transmis par ces diverses sciences serait ainsi une entreprise passionnante.

Les sciences sociales semblent donc, en partie du fait de leur interactivité potentielle avec les agents sociaux, insérées dans des trajectoires sociales aussi bien épistémiques que non-épistémiques. Comme pour tout discours, il existe différents types d’évaluation non-épistémique de leurs contenus, comme la focalisation sur les intentions censées présider à leur élaboration (qui savonne la pente du sophisme génétique) ou l’appréciation exclusivement morale de leurs contenus (qui peut, par exemple, consister à affirmer que le fait d’élaborer ou d’adhérer à telle théorie est en soi blâmable car irrespectueux vis-à-vis des individus concernés). Cette insertion possible dans des trajectoires non-épistémiques rend toutefois également compte, à notre avis, de leur vulnérabilité spécifique aux évaluations conséquentialistes. Il n’est ainsi par rare d’entendre certains personnages publics (médiatiques ou politiques) déplorer la diffusion de certains contenus théoriques portant sur le monde social du fait de leurs effets sociaux supposés néfastes. Une curieuse confusion, extrêmement robuste si l’on examine bon nombre de débats médiatico-politiques, apparaît parfois : certaines théories, thèses, ou principes explicatifs propres aux sciences sociales sont ainsi victimes d’une forme de « sophisme conséquentialiste ». On a pu qualifier par cette expression, dans un tout autre domaine, la croyance erronée selon laquelle les conséquences liées à la possession d’une croyance seraient aptes à justifier épistémiquement son contenu (Kelly, 2002, 182-186). Une confusion assez proche consiste à penser que les conséquences sociales d’une théorie jouent un rôle dans son évaluation épistémique.

Cette confusion est faite lorsqu’on prétend, par exemple, réfuter ou à tout le moins faire valoir une objection contre les explications dites « sociologisantes » de la délinquance ou du terrorisme en arguant du fait qu’elles « justifient », « déresponsabilisent » ou « excusent » les individus concernés et par conséquent renforcent le phénomène qu’elles prétendent étudier. Le même type de remarque vaut pour le rejet de certaines explications scientifiques au nom du fait qu’elles « stigmatisent » certaines populations. Ces caricatures d’objection confondent (parfois sincèrement, parfois avec une certaine dose de mauvaise foi) l’évaluation épistémique d’un contenu avec l’évaluation conséquentielle de sa diffusion sociale. Face à cela, rappelons la distinction logique entre les raisons épistémiques d’adhérer à une théorie et les raisons pragmatiques (qu’elles soient de nature stratégique, pragmatico-morale ou même pragmatico-épistémique) de la diffuser dans l’espace social : la vérité d’une thèse est logiquement distincte de ses effets (sauf, bien sûr, lorsque le contenu de cette thèse porte sur ses propres effets) et l’évaluation cognitive d’un contenu théorique ne peut par principe être remplacée par l’appréciation conséquentielle de son adoption ou de sa propagation. Quoi qu’il en soit, la récurrence d’un tel sophisme dans la réception politico-médiatique de leurs discours illustre à notre avis la vulnérabilité spécifique des sciences sociales à ce type d’évaluation et témoigne de leur difficulté à être authentiquement appréhendées comme des sciences. Qui prétendrait, par exemple, que l’invocation ou même l’analyse d’hypothétiques effets négatifs liés à la diffusion de certains énoncés des sciences physiques peut constituer une objection à l’encontre de leurs contenus ?

Remarquons, pour finir, que les propos tenus par Manuel Valls (« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». C’est moi qui souligne) le 9 janvier 2015, contre ce qu’il est désormais médiatiquement convenu d’appeler la « culture sociologique de l’excuse », constituent, même si l’on fait preuve à leur endroit de charité interprétative, un bon exemple de moralisation inappropriée des contenus scientifiques. Cette première déformation se double éventuellement d’un beau sophisme conséquentialiste si l’argument porte non seulement sur la supposée « complicité » morale avec les coupables qu’exprimerait la posture explicative mais également sur les effets sociaux nocifs d’une telle « excuse ». La substitution des modes d’évaluations ne concerne pas ici un contenu explicatif spécifique mais le principe même de l’explication sociologique, ce qui ne peut conduire, si l’on en épouse la consternante logique, qu’à une capitulation de l’intellect pour des raisons morales ou conséquentielles (c’est-à-dire ici pragmatico-morales). On a pu rétorquer que l’ancien Premier ministre ne visait, en réalité, que les explications déterministes en sciences sociales, explications dont, entre autres, les effets sociaux seraient délétères, et qu’il avait à ce sujet tout à fait raison. Mais, là encore, la vérité ou la fausseté de l’énoncé conséquentialiste attribuant des effets néfastes à la diffusion sociale des explications déterministes n’a strictement aucune pertinence d’un point de vue cognitif : si un mode d’explication déterministe doit être réfuté, ce ne peut être que par des raisons exclusivement épistémiques. Inversement, prétendre défendre une discipline scientifique comme telle en argumentant en faveur de l’idée selon laquelle sa diffusion ne produit en réalité pas les effets qu’on lui attribue (déresponsabilisation, stigmatisation, etc.) semble relever d’une pure et simple erreur de catégorie. Cette sensibilité aux évaluations conséquentialistes incite toutefois à penser qu’il est difficile de décrire et de théoriser sur le monde social sans avoir à l’esprit les effets de la disponibilité sociale de ces descriptions et théorisations – ce qui peut, sans que ce soit nécessaire, être à l’origine de certains biais.

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Olivier Ouzilou
Université de Lorraine
olivier_ouzilou@yahoo.com