La philosophie de A à Z

 

Résumé

Qu’est-ce que le marché ? A quelles conditions peut-il être juste ? Quelle place doit-il prendre dans notre société ? Cet article passe en revue les réponses principales qui ont été apportées à ces questions. En premier lieu, il insiste sur les éléments qui le définissent et le distinguent d’autres systèmes économiques. Ensuite, il étudie les principaux arguments éthiques émis en sa faveur et en sa défaveur.

Les arguments en faveur du marché font appel à l’efficacité, à l’égalité, au mérite, à l’absence de coercition, à la défense des libertés politiques et de la liberté de choix. Les arguments en sa défaveur insistent sur les déficiences du marché, les problèmes d’agence et d’irrationalité, les inégalités de ressource et de pouvoir, les inégalités des chances, la corruption des valeurs ou du lien social, ou encore les dommages qu’il porte à l’idéal de fraternité.

La littérature spécialisée sur le sujet se divise en deux grandes tendances. Une première, la plus ancienne, étudie le marché comme système de coordination global. La seconde, plus récente, se penche sur des marchés spécifiques, comme celui des organes, des relations sexuelles, ou du sang. Cet article se concentre en priorité sur les enjeux éthiques du marché « en général », mais étudie également, de manière plus succincte, le cas de marchés particuliers dont le traitement a pris une importance non-négligeable dans la littérature.

Table des Matières

1. Résumé 

2. Qu’est-ce que le marché ? 

a. Le marché comme système de coordination 

b. Le marché comme relation sociale 

i. Consentement formel 

ii. Transférabilité parfaite de droits de propriété 

iii. Intérêt personnel 

3. Arguments en faveur du marché

a. Efficacité au sens de Pareto 

b. Efficacité dans la transmission de l’information

c. Utilitarisme 

d. Égalité

e. Mérite 

f. Libertés politiques 

g. Liberté formelle et absence de coercition

h. Pluralisme des conceptions du bien

i. Vertus

4. Arguments contre le marché

a. Distinctions préalables

b. Défaillances de marché

c. Problèmes d’agence

d. Inégalités

e. Aléas du marché

f. Préférences dispendieuses et minoritaires

g. Intérêt et fraternité

h. Liens communautaires

i. Arguments concernant des biens spécifiques

5. Conclusion

6. Bibliographie


2. Qu’est-ce que le marché ?

Contrairement à un système de coordination centralisée comme l’appareil étatique ou l’entreprise, le marché est un système permettant de coordonner les actions humaines de manière décentralisée. Historiquement, le marché a d’abord pris la forme d’un lieu de rencontre local (une place, une foire ou une bourse) où s’échangent des biens et des services et où se négocie leur prix. Avec le développement progressif, au Moyen-Âge, du commerce international, les échanges marchands se tiennent de plus en plus sur de longues distances (Braudel [1988] 2014). Cependant, l’avènement de la société marchande, où la majorité des échanges passent par le marché, est assez tardif et coïncide avec la révolution industrielle, à partir de la deuxième moitié du 18e siècle (Polanyi [1944] 2001). Ainsi, le marché moderne est un système décentralisé de coordination des actions par les prix. Les prix procurent aux acheteurs et aux vendeurs une information concernant la rareté du bien : si par exemple le prix d’un bien est élevé, cela signifie que le bien est rare et que la demande pour celui-ci est élevée. Des prix élevés indiquent également aux vendeurs que la production d’un bien est plus profitable que celle d’un autre. Par ailleurs, le bon fonctionnement du marché requiert certaines conditions, dont les plus importantes sont l’existence d’un droit des contrats clair, la protection de la propriété privée et l’absence de violence (Gibbard 1985).

Pour autant, le marché n’est pas seulement une forme de coordination des actions humaines, mais également une forme de relation sociale. Le marché repose sur le consentement mutuel des participants, la transférabilité des droits de propriété et sur des liens interpersonnels intéressés. Les sous-sections suivantes étudient ces éléments avec plus de détails.

Enfin, la définition proposée fait abstraction des nombreuses influences que l’état ou certaines conventions sociales non-marchandes exercent sur les marchés réels. Ces derniers ne prennent jamais le visage pur et abstrait qu’il s’agit ici d’étudier. Cependant, considérer les traits essentiels du marché, débarrassés de leurs influences non-marchandes, permet de mieux comprendre ce qui lui est reproché.

a. Le marché comme système de coordination

Le marché est avant tout un système de coordination décentralisé des échanges économiques par les prix. La coordination par le marché est constituée de deux éléments : elle véhicule de l’information aux agents et leur procure des incitants à agir d’une certaine manière (Miller 1989, 30; Cohen 2009, 61).

Premièrement, les prix procurent aux agents économiques une information sur la rareté relative de chaque bien, et donc sur son coût et sur le besoin qu’il génère. Par exemple, Hayek (1945, 526, [1973] 2013, 269‑71) définit le marché comme un mécanisme de coordination qui transmet à chaque agent économique l’information dont il ou elle a besoin pour entreprendre ses activités de consommation ou de production. Cette information concerne à la fois le coût d’achat et le coût de production, mais également les besoins et les goûts des consommateurs (Hayek 1945, 521‑25; Okun 1975, 50).

A la différence d’une économie planifiée, le marché transmet l’information de manière décentralisée (Le Grand et Estrin 1989, 1; Friedman [1962] 2002, 12‑13; Polanyi [1944] 2001, 71). Aucune agence centralisée n’est chargée de calculer les prix ni de déterminer la valeur relative des différents biens. Par ailleurs, le marché peut remplir son rôle informationnel sans nécessairement satisfaire les conditions de concurrence parfaite. Ces conditions incluent notamment l’hypothèse d’information complète, l’absence de coûts de transaction et d’externalités, l’absence de différenciation entre firmes, des droits de propriété stables et connus, l’absence de position dominante, la libre circulation des facteurs de production, et la libre entrée et sortie du marché (Buchanan 1985, 2‑3, 14‑15). Satisfaire ces conditions n’est d’ailleurs pas un préalable à la défense des marchés (Hayek [1973] 2013, 403‑6; Buchanan 1985, 14‑15). La concurrence parfaite n’est nécessaire que pour obtenir certains résultats spécifiques, tels que l’efficacité au sens de Pareto de l’équilibre compétitif, dont il sera question plus loin.

Deuxièmement, dans un système de marché, les prix indiquent aux agents économiques ce qu’ils doivent faire s’ils veulent utiliser une ressource de la manière la plus efficace ou s’ils veulent concentrer leurs efforts sur l’activité commerciale ou productive la plus rentable (Hayek [1973] 2013, chapitre 10). Les prix ont ainsi une fonction incitative (Cohen 2009, Roemer 2011): ils poussent les agents économiques à faire certaines choses afin de maximiser leurs gains matériels.

b. Le marché comme relation sociale

La littérature sur la marchandisation (ou « commodification ») met souvent en avant la manière dont les marchés façonnent nos relations sociales (Appadurai 1986) ainsi que la manière dont nous évaluons le monde qui nous entoure Radin (Anderson 1990b; Radin 1996).

La description de ces valeurs marchandes, ou de ces formes de relations sociales marchandes, ne sont certes pas exemptes d’évaluations normatives. La suite de cette section essaye néanmoins de dégager une description aussi objective que possible des différents traits que prend la relation marchande. En son sein, les agents interagissent d’une manière particulière les uns avec les autres et développent des obligations spécifiques les uns envers les autres. En bref, on peut affirmer que les échanges marchands (i) s’appuient sur le consentement formel des parties; (ii) reposent sur la transférabilité parfaite de droits de propriété; (iii) et sont une forme de relation purement intéressée.

i. Consentement formel

Cet article n’a pas pour but de discuter en profondeur la notion de consentement (Pour aller plus loin, voir Olsaretti (2004)). Il s’appuiera sur la définition simple suivante : le consentement formel signifie que chaque individu peut librement choisir de ne pas commercer avec un autre individu. Un individu est libre en un sens étroit. Cela signifie qu’aucune autorité (états, famille, ou normes sociales ou religieuses) ne peut contraindre qui que ce soit à commercer, ni à se soumettre à des obligations sociales particulières (Friedman [1962] 2002, 15). Cela ne signifie toutefois pas que tous les individus ont les mêmes possibilités réelles de commercer. Par ailleurs, certains peuvent être poussés à entrer dans une relation marchande en raison de leur mauvaise situation économique. Le libre consentement exige simplement l’absence de contrainte légale ou sociale.

L’absence de contraintes légales inclut, par exemple, l’absence d’obstacles réglementaires aux échanges avec l’étranger. L’absence de contraintes sociales signifie que, dans une relation marchande, les personnes qui échangent ne conservent aucune obligation les unes envers les autres, à part celles auxquelles elles ont consenti par contrat (Anderson 1990b, 180). Ainsi, Marx écrit que, dans une relation marchande, « les hommes se font implicitement face (…) comme des personnes indépendantes les unes des autres, (…) [dans] un rapport d’étrangeté réciproque. » (Marx [1867] 1993, 100). Autrement dit, les liens marchands sont purement impersonnels.

ii. Transférabilité parfaite de droits de propriété

En deuxième lieu, la relation marchande implique que l’ensemble des droits de propriété sur une chose sont librement transférables, à condition de respecter les clauses établies par contrat entre les parties (Gibbard 1985, 22). En effet, si l’ensemble des droits de propriété sur une chose ne sont pas transférables, celle-ci ne peut être vendue. Ceci a plusieurs conséquences.

Premièrement, les droits de propriété doivent être définis de manière précise et protégés du vol, de la fraude ou de l’expropriation (Friedman [1962] 2002, 14). Cela laisse donc une place minimale à l’état pour faire respecter le droit des contrats et prévenir la violence. Cependant, l’existence d’un marché des biens et des services n’exige pas nécessairement la propriété privée des moyens de production. Certains ont ainsi défendu l’idée d’un socialisme de marché, où les capitalistes ne possèderaient pas les moyens de production, mais où un mécanisme de marché allouerait les biens de consommation aux consommateurs, les emplois aux travailleurs et les capitaux aux producteurs (Miller 1990; Bardhan et Roemer 1992).

Deuxièmement, la marchandise ne conserve pas de lien avec son producteur, ou son premier propriétaire. En ce sens, elle est parfaitement aliénable. Contrairement aux relations de don décrites par Mauss (Mauss [1923–1924] 2012, 163), où l’objet reste attaché aux personnes qui l’ont produit, la marchandise est détachée de ses propriétaires et producteurs. Marx note ainsi que, dans la relation marchande, « les choses sont par définition extérieures à l’homme, et donc aliénables » (Marx [1867] 1993, 100).

iii. Intérêt personnel

En troisième lieu, certains auteurs soulignent que le marché se définit par une forme particulière de motivation : l’échange marchand repose sur l’intérêt personnel (Herzog 2017a). Ainsi, Cohen décrit le marché comme une relation sociale purement intéressée où personne ne s’entraide à moins de recevoir un paiement en retour (Cohen 1991, 2009). Cependant, cette description contient souvent également un jugement de valeur : dans les mêmes écrits, il présente ainsi ce trait du marché comme équivalent à une forme de prédation, un mélange de “peur et d’avidité”. De manière similaire, Polanyi regrette que la société marchande subordonne la vie sociale aux seules « valeurs marchandes », à savoir: « la peur de mourir de faim pour le travailleur » and « l’appât du gain pour le capitaliste » (Polanyi 1947, 111, ma traduction).

Ainsi, la nature intéressée de la relation marchande est le sujet d’une polémique entre ceux qui y voient une source de « vices » (Anderson 2012; Sandel 2012a), et ceux qui soulignent ces « vertus » (Bowles 2012; Brennan et Jaworski 2015; Gintis 2012; McCloskey 2006). L’article revient sur ces questions dans les sections 3 et 4.

3. Arguments en faveur du marché

La défense du marché repose sur des arguments pouvant faire appel à l’efficacité, l’égalité, le mérite, la liberté ou la vertu. Les sections ci-dessous présentent chacun d’eux ainsi que les principaux débats qu’ils soulèvent.

a. Efficacité au sens de Pareto

Une première défense classique des marchés repose sur les « théorèmes fondamentaux » de l’économie du bien-être (Arrow et Hahn 1971). Le premier (le théorème direct) affirme que chaque équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. Le second (le théorème inverse) stipule que tout optimum de Pareto peut être obtenu sous forme d’équilibre concurrentiel, compte tenu de certaines hypothèses (convexité des préférences, entre autres). Ce second théorème signifie qu’en choisissant des conditions initiales adéquates, un équilibre concurrentiel peut générer l’allocation optimale de Pareto souhaitée. Une allocation est un optimum de Pareto (ou « efficace au sens de Pareto ») s’il n’y a pas d’autre allocation pour laquelle le bien-être d’au moins une personne est plus élevé sans que celui d’au moins une autre soit plus faible.

L’intérêt du critère d’optimalité de Pareto est qu’il ne requiert pas de comparaisons interpersonnelles de bien-être (Sen 1970). Il n’est pas besoin d’agréger le bien-être des individus ni d’effectuer une comparaison entre les niveaux de bien-être de personnes différentes pour savoir si une allocation est optimale. S’il n’y a pas moyen d’améliorer le bien-être d’une personne sans détériorer celui des autres, alors cette allocation est optimale.

Ces théorèmes, cependant, ont un usage limité, tant ils s’appuient sur un grand nombre d’hypothèses peu réalistes. Premièrement, leurs résultats ne s’appliquent qu’à l’équilibre et non dans un état de déséquilibre (Lipsey et Lancaster 1956; Sen 1993, 520). Deuxièmement, ces équilibres doivent être compétitifs pour que les théorèmes s’appliquent. La concurrence parfaite exige, entre autres, que l’information soit complète, l’absence de coûts de transaction et d’externalités, l’absence de différenciation entre firmes, des droits de propriété stables et connus, l’absence de position dominante, la libre circulation des facteurs de production, et la libre entrée et sortie du marché (Buchanan 1985, 2‑3, 14‑15). Enfin, l’efficacité n’est pas nécessairement la seule valeur importante dans une société. Selon certaines conceptions d’une société juste, il peut être désirable de redistribuer des richesses des riches vers les pauvres, même si une telle politique ne respecte pas le critère de Pareto.

b. Efficacité dans la transmission de l’information

Un deuxième argument soutient que les marchés permettent de transmettre l’information dans une économie complexe plus efficacement que d’autres systèmes de coordination (comme la planification centrale). Une économie complexe est une économie dans laquelle chaque agent ne peut maîtriser seul toutes les connaissances nécessaires pour prendre une décision. Dans un tel scénario, il y a, fondamentalement, deux alternatives : la planification centrale et la coordination par le marché. Ce dernier s’appuie sur le mécanisme de prix pour transmettre les informations nécessaires à chaque agent. Le système de prix donne les signaux nécessaires à chaque agent économique sur ce que chacun d’eux devrait produire, où et à quel coût, s’il veut être rentable. Selon ce troisième argument, le mécanisme du marché est plus efficace que la planification de l’État, car il ne nécessite pas d’organe administratif lourd ni la collecte centralisée de l’ensemble des faits économiques d’une société donnée. Cependant, la supériorité du marché ne s’applique qu’au sein d’économies complexes. Dans les économies simples, comme les communautés autosuffisantes, il n’y a bien sûr pas besoin de marchés : chaque villageois possède les connaissances nécessaires à ses activités quotidiennes.

Cet argument est l’une des thèses centrales de Hayek (1945, [1973] 2013) ainsi que des partisans d’un socialisme de marché (Le Grand et Estrin 1989, 3; Miller 1989, 30‑31). Bien que cet argument soit contesté par des auteurs marxistes, pour qui la planification étatique constitue le système économique le plus efficace (Mandel 1986, 1988), la faillite économique de l’URSS a précipité son succès. Même des auteurs plus critiques du marché reconnaissent que ce dernier constitue le moyen le plus efficace (ou le moins inefficace) que l’on ait trouvé jusqu’à maintenant pour coordonner un système économique complexe (Okun 1975, 61‑64; Cohen 1991, 17; Sen 1985, 18).

Cependant, l’argument, à ce stade, est incomplet : il ne dit rien des buts ou des conséquences du mécanisme de marché, mais insiste seulement sur l’efficacité du processus. Le résultat obtenu maximise-t-il le bien-être ? Ou protège-t-il les libertés fondamentales ? Ou garantit-il l’égalité équitable des chances ? Nous avons besoin d’un critère normatif pour évaluer si le résultat obtenu par la coordination du marché est effectivement juste.

Hayek fournit un tel critère. Pour lui, le marché a essentiellement le même caractère qu’un jeu (Hayek [1973] 2013, 275). Il s’agit pour lui d’un « jeu de création de richesse » qui, en canalisant l’information vers chaque participant, permet de savoir ce qu’il faut produire pour le plus grand bénéfice de tous. Pour Hayek, les prix sont des incitations qui, en règle générale, guident les gens vers « le succès » (Hayek [1973] 2013, 276). Par cet argument, Hayek se rattache à une défense utilitariste du marché, que nous étudions dans la section suivante.

c. Utilitarisme

Un troisième argument en faveur des marchés est utilitariste (Buchanan 1985, 54‑62). Il soutient que la coordination par le marché maximise le bien-être total, c’est-à-dire la somme des bien-être individuels. En effet, les marchés attribuent des biens à ceux qui sont prêts à en payer le prix le plus élevé et, par conséquent, à ceux qui les valorisent le plus. Que le bien-être soit défini comme le plaisir, le bonheur ou la satisfaction des préférences, cela ne modifie pas l’argument. Si ceux qui accordent le plus de valeur à chacun des biens disponibles les acquièrent, le bien-être total est maximisé.

Notez que cet argument diffère de l’argument basé sur l’optimalité de Pareto en deux endroits. Premièrement, il requiert d’agréger, et donc de comparer, le bien-être de personnes différentes (sur ce point, voir l’article sur l’utilitarisme). Deuxièmement, il est fort possible qu’une allocation de marché soit efficace au sens de Pareto mais qu’elle ne maximise pas la somme des bien-être individuels. C’est ce qu’illustre l’objection suivante.

Notons d’abord que le libre marché peut générer des inégalités de revenus et de richesse importantes (Dietsch 2010). Supposons ensuite que le bien-être individuel tend à augmenter de moins en moins vite au fur et à mesure que le revenu ou la consommation augmente. Ainsi, en supposant une utilité marginale décroissante pour le revenu et la richesse, l’utilité globale peut être moins grande dans une société de libre marché que dans une société qui redistribue équitablement la richesse des mieux nantis vers les plus démunis, puisque l’utilité marginale d’une unité de revenu est plus grande pour les seconds que pour les premiers. Dans ce cas, l’allocation de marché, bien qu’elle puisse être efficace au sens de Pareto, ne maximise pas nécessairement la somme des utilités individuelles (Buchanan 1985, 55‑56).

Cette objection repose sur les hypothèses empiriques que (1) l’utilité marginale diminue avec le revenu et que (2) ce schéma psychologique est commun à tous. Bien entendu, ce n’est peut-être pas le cas. En supposant que les marchés maximisent en fait le bien-être global, la répartition des ressources qui en résulte peut cependant être inégale. Même si nous supposons que ces inégalités de ressources n’affectent pas le bien-être général, elles peuvent être injustes (Sen 1992), en particulier si elles ont comme origines des inégalités de talents moralement arbitraires (Rawls [1971] 2005) ou des circonstances sociales et économiques inégales (Cohen 2009, 16‑19). Ce point sera approfondi ci-dessous (section 4.d).

Une quatrième objection soutient que, même si l’égalité prévaut, les marchés ne prennent pas en compte l’ensemble des modes possibles d’évaluation. S’il existe de nombreuses façons d’évaluer une chose, les prix ne reflètent qu’une de celles-ci (Anderson 1993). Ainsi, le marché ne permettrait pas de maximiser le bien-être, mais seulement une forme particulière de bien-être.

d. Égalité

Les marchés comme canal d’information peuvent être défendus par un autre biais. Dworkin défend qu’ils sont essentiels à la justice sociale (Dworkin 2000, 66) dans la mesure où ils sont le meilleur moyen d’informer les gens sur les coûts que leurs actions entraînent pour les autres.

Dworkin n’est pas en faveur du marché dans tous les contextes, mais seulement dans un monde où l’égalité des ressources prévaut, c’est-à-dire dans un monde où chaque membre de la société est initialement doté d’une quantité égale de ressources (Dworkin 2000, 70). Chaque individu, dans un tel cadre, peut participer à une vente aux enchères dans laquelle chaque participant parie pour les biens qu’il ou elle désire le plus. Dans un tel monde, les prix du marché sont nécessaires parce qu’ils indiquent à chacun le coût de ses choix pour les autres (Dworkin 2000, 69). Le marché, dans ce cadre égalitaire spécifique, présente deux avantages selon Dworkin. Tout d’abord, il donne des allocations qui satisfont le test de l’envie (Dworkin 2000, 67). Puisque chaque participant à l’enchère part de la même position, si l’enchère est équitable et que les chances de toutes et tous sont égales, personne ne devrait préférer l’allocation reçue par quelqu’un d’autre une fois que l’enchère a eu lieu. Deuxièmement, dans un marché « à la Dworkin », les gens paient le coût réel de leurs actions. La répartition des ressources qui en résulte est donc juste : à dotation initiale égale, les gens ont la même chance d’obtenir ce qu’ils désirent obtenir, à leurs véritables coûts pour les autres.

L’argument de Dworkin, cependant, n’est valable que dans une conception plutôt abstraite de l’économie (Bennett 1985; Phillips 2008). Son argument exige que les préférences soient « les vraies préférences » (Dworkin 2000, 70‑71). Il exige également une répartition égale des talents (sinon, les chances ne peuvent être égales). Il exige en outre des marchés en concurrence parfaite. Sinon, les prix ne peuvent refléter le coût réel des biens échangés. Pour autant, il n’est pas certain que la compétition parfaite, même dans les conditions idéales imaginées par Dworkin, produise un résultat juste : son effet positif pour les consommateurs, sur lequel se concentre l’argument de Dworkin, ignore potentiellement son effet néfaste pour les travailleurs (Dietsch 2010). Plus important encore, Dworkin exige que la vente aux enchères se déroule dans une situation où l’égalité initiale des ressources prévaut. Il prend l’exemple d’une petite communauté d’individus perdus sur une île au milieu de la mer. Pour s’approcher de cette situation idéale, il ne faudrait rien de moins qu’une révolution dans la répartition des ressources au sein de la société.

e. Mérite

Un cinquième argument soutient le mécanisme de marché en vertu de sa capacité à récompenser le mérite. Le mérite, cependant, est un concept ambigu (Buchanan 1985, 51‑53). Premièrement, cela peut signifier qu’une personne qui travaille plus ou fournit plus d’effort devrait obtenir plus qu’une personne qui travaille moins. Deuxièmement, le mérite peut également se rapporter à la valeur ou aux vertus intrinsèques d’une personne. Enfin, cela peut signifier que ceux qui contribuent davantage au bien commun ou à la richesse de la société devraient gagner davantage. David Miller, par exemple, défend cette vision du mérite (Miller 1990, chap. 6). Il avance que, lorsque le prix d’un bien est plus élevé qu’un autre, cela signifie que la société valorise relativement plus ce bien par rapport à l’autre. Par conséquent, si une personne fournit ce bien, elle mérite une récompense plus élevée en vertu du fait qu’elle a ainsi servi ce que la société valorise. Pour autant, la notion même de mérite est sujette à débat en philosophie, particulièrement en lien avec le marché (Hayek [1973] 2013; Herzog 2017b; Hsieh 2000; Olsaretti 2004; Scanlon 2013).

Une première objection consiste à dire que le marché ne distribue en fait pas les récompenses selon le mérite (Buchanan 1985, 51-53 ; Okun 1975, 40-50 ; Walzer 1983, 108-9). Chaque allocation de marché dépend bien plus de la position initiale de chaque participant que de son mérite. Le talent et la richesse héritée de chacun, et le fait que certains sont nés dans des familles ou des régions plus favorisées que d’autres, affectent de manière considérable les chances de chacun sur le marché (Sen 1985b, 18).

De plus, dans un marché, les chances de gain dépendent des préférences et du comportement des autres. En d’autres termes, les perspectives de gains ne dépendent pas seulement du travail acharné, ni des talents et de la richesse héritée, mais aussi de l’offre et de la demande (Scanlon 2013; Waldfogel 2007). Le violoniste le plus talentueux et le plus travailleur peut être ignoré dans une société où personne ne se soucie de musique classique.

f. Libertés politiques

Des chercheurs aussi différents que Milton Friedman, Friedrich von Hayek et David Miller soutiennent que le système de marché est le système économique le plus approprié pour protéger les libertés politiques fondamentales, telles que les libertés de conscience, d’association, d’expression ou de religion (Friedman [1962] 2002, chap. 1‑2; Hayek [1944] 2007; Miller 1989, 35‑38). Selon ces derniers, le marché protège les libertés fondamentales car il empêche la concentration du pouvoir entre les mains de l’État. En effet, plus le pouvoir économique est dispersé, moins il est probable que l’État puisse restreindre les libertés fondamentales de manière arbitraire. Hayek et Friedman insistent notamment sur le fait que, pendant la guerre froide, les sociétés vivant sous le capitalisme de marché étaient plus libres que les sociétés communistes. Les libertés d’expression, d’association ou de religion étaient mieux protégées dans la première que dans la seconde forme d’organisation économique.

Le lien entre marché et libertés fondamentales est sans doute indéniable. Cependant, il est possible de faire respecter l’état de droit et l’absence d’interventions arbitraires de l’Etat par d’autres moyens, comme par exemple la représentation politique des citoyens et citoyennes, la séparation des pouvoirs, ou le contrôle de l’adoption des lois par une cour constitutionnelle. Par ailleurs, un marché libre et parfaitement concurrentiel n’est sans doute pas nécessaire pour assurer l’indépendance des individus face à l’état et diluer le pouvoir économique. Un système de marché bien réglementé est probablement suffisant pour produire les avantages proposés. Enfin, un marché déréglementé poserait sans doute des problèmes pour la liberté politique s’il produit de trop grandes inégalités économiques, pouvant se traduire par des inégalités en termes de pouvoir politique.

g. Liberté formelle et absence de coercition

L’un des arguments en faveur du marché les plus courants s’appuie sur sa nature non-coercitive. Selon cet argument, le meilleur système économique est celui qui minimise les contraintes formelles sur les individus. Il est notamment avancé par Friedman et Hayek, qui définissent la liberté « politique » comme l’absence de coercition, c’est-à-dire de contraintes formelles, et la liberté « économique » comme la liberté de contracter au sein d’un système de propriété privée (Friedman [1962] 2002; Hayek [1973] 2013). Selon ces auteurs, les marchés ont un rôle central à jouer en matière de liberté puisqu’ils consacrent la liberté de contracter et, dès lors, garantissent l’absence de coercition, au moins en matière économique.

On peut soulever plusieurs objections contre cet argument.

Premièrement, des contraintes formelles sont essentielles pour que le marché fonctionne. En effet, les marchés n’ont rien de spontané (Polanyi [1944] 2001; Simon 2000). Dans un monde sans contraintes formelles imposées par l’Etat, il est peu probable qu’un marché compétitif apparaisse de lui-même. L’Etat et les contraintes formelles qu’il impose sont essentielles pour maintenir les conditions de base de fonctionnement d’un marché, telles que l’information partagée sur les produits, le respect de normes de sécurité, le respect du droit des contrats, ou la protection des routes de commerce contre les pirates (Simon 2000). Tous les systèmes de coordination exigent d’imposer de telles contraintes sur la liberté des individus. Dès lors, il est sans doute préférable d’utiliser un autre critère que l’absence de coercition pour choisir le meilleur système de coordination économique.

Deuxièmement, bien que l’absence de coercition soit une valeur importante, elle peut entrer en conflit avec d’autres valeurs, comme l’égalité ou la justice. Ainsi, la façon dont certains acquièrent des biens n’est pas toujours juste. L’héritage, le talent et la chance jouent un rôle important dans l’appropriation des ressources. Par ailleurs, l’inviolabilité des droits de propriété pourrait avoir des conséquences désastreuses (Barry 1975; Sen 1985, 1993). Dans une société où un tel principe prévaut, il n’y a aucune garantie contre de grandes inégalités de revenus et de richesses.

Une troisième objection soutient que, bien que le marché s’appuie sur la possibilité formelle de donner son consentement, il ne donne pas à tous la possibilité réelle de refuser un contrat. Les marchés offrent un large éventail de biens, mais ils ne les rendent pas nécessairement abordables pour toutes et tous. Le manque de revenu, de connaissances, de talent, ou une mauvaise santé, restreint ce à quoi une personne peut avoir accès. La liberté formelle risque de n’être que la liberté des individus riches, en bonne santé et talentueux de vivre une vie inabordable pour nombre de personnes plus modestes. Friedman et Hayek tendent à minimiser l’importance de ces contraintes réelles, telles que le manque de talents ou de revenus (Hayek [1973] 2013, chap. 10; Friedman [1962] 2002, 13). Cependant, pour que la liberté d’être à l’abri de la coercition ait un sens, il faut que chacun ait une chance réelle de dire « non » (Van Parijs 1995).

Il y a donc besoin d’un mécanisme qui permette aux gens de faire des choix différents sur la façon de vivre leur vie (Miller 1990, chap. 5). Le marché garde dès lors une certaine pertinence pour toute théorie normative sensible à la fois à l’égalité et à la liberté. Adéquatement régulé, et étant donnée une redistribution adéquate des ressources, le marché permet à chacun de mener à bien ses plans de vie d’une façon la plus ouverte possible (Arrow 1972; Dworkin 2000, 150‑51; Van Parijs et Vanderborght 2017, 12‑13).

h. Pluralisme des conceptions du bien

Certains soulignent que le marché permet à des personnes ayant des opinions ou des objectifs différents de coopérer de manière pacifique sans imposer d’accord sur les fins ou sur leurs conceptions du bien (Gibbard 1985). Comme l’affirme Hayek ([1973] 2013, 272): « le grand avantage de l’ordre spontané du marché est que (…) il rend superflu tout accord sur les fins, tout en rendant possible la réconciliation de buts convergents. » (Ma traduction). Le marché laisse chacun et chacune libre de tout lien personnel avec les autres de sorte qu’aucune partie ne peut imposer sa vision du bien à une autre (en dehors des liens contractuels). L’achat d’un bien n’implique pas que l’acheteur soit d’accord avec le mode de vie du vendeur (et vice versa). Les deux parties d’une transaction de marché n’ont pas besoin de se connaître, ni de partager une compréhension commune de la vie bonne. Ils n’ont qu’à s’entendre sur le prix.

En résumé, comme l’affirme Walzer (1983, 21) « le marché est radicalement pluraliste dans ces opérations et dans ses résultats » (Ma traduction). Son fonctionnement ne repose sur aucun accord sur des fins ni sur des ententes communes.

Cependant, cet argument est sensible aux mêmes objections que le précédent : dans une société de marché, chacun ou chacune n’a pas nécessairement la même possibilité réelle de choisir librement son plan de vie, ni de refuser une relation au prétexte qu’elle entre en désaccord avec sa propre conception du bien. Bien que le marché soit formellement pluraliste, s’il n’est pas inclus dans un cadre institutionnel égalitariste, il risque de refuser à certains ou à certaines la liberté qu’il donne à d’autres.

i. Vertus

Enfin, un dernier argument insiste sur la propriété « civilisatrice » de la société de marché qui favoriserait le développement de certaines vertus, comme le courage, le sens de la justice, la tempérance ou la prudence (McCloskey 2006), ou encore la confiance (Seabright 2004; Bruni et Sugden 2013). Cependant, la littérature empirique sur ce sujet est divisée, et il peut s’avérer difficile de prouver une telle thèse (Holt 2006).

Certes, de nombreuses études montrent qu’il existe une relation positive entre société marchande et certaines vertus morales (Bowles 2012; Gintis 2012). Les sociétés de marché favorisent la confiance entre étrangers et le zèle au travail, au dépens cependant de la générosité (Graafland 2010; Singer 1973, 1977; Titmuss 1970). Cependant, ces vertus sont-elles l’apanage du marché, le résidu de relations pré-marchandes, ou le résultat de l’influence d’institutions étatiques ou familiales ? Il n’est pas évident de répondre à cette question. La plupart des relations marchandes réelles ne sont pas de pures relations marchandes : il y subsiste toujours diverses normes et diverses motivations non marchandes (Shearmur 2003; Steiner 2014; Walsh et Lynch 2008).

Cet article ne prétend pas trancher ce débat. Il revient sur cette discussion dans la section suivante, où il discute notamment une objection importante au marché, avancée par Cohen (2009), pour qui le marché repose sur des valeurs et des motivations « prédatrice » et « calculatrice ».

4. Arguments contre le marché

Jusque dans les années 80, la plupart des critiques du marché portent sur le « système marchand » ou la « société de marché » dans son ensemble et tentent d’établir ses mérites ou de souligner ses faiblesses en comparaison avec d’autres systèmes économiques. Les débats ont lieu entre marxistes (Lange et Taylor 1938) et libéraux classiques (Hayek [1944] 2007), mais des voix plus modérées s’y font également entendre (Okun 1975; Polanyi [1944] 2001). Au sein même de la gauche, les avis divergent, entre ceux qui défendent la supériorité de la planification étatique (Mandel 1986, 1988), d’autres qui lui préfèrent la coordination par le marché (Le Grand et Estrin 1989; Nove 1983), et ceux qui imaginent la possibilité d’une sphère autonome, au-delà de l’état et du marché (Illich 1975; Gorz 1988).

Plus récemment, la littérature critique du marché s’est plutôt concentrée sur des marchés particuliers (Kanbur 2004; Sandel 2012a). Ces critiques ne portent plus sur la société de marché prise dans son ensemble, mais, par exemple, sur le marché du sexe (Satz 1992; Anderson 1990a; Arneson 1992; Satz 1995; Shrage 2016; Nussbaum 2000), des organes humains (Wilkinson 2016), ou d’autres « marchandises problématiques » (Ertman et Williams 2005).

Il est indéniable que des marchés spécifiques soulèvent des questions et des critiques spécifiques. Les critiques à l’encontre d’un hypothétique marché des bébés adoptés, tel que proposé par Landes et Posner (1978), ne sont pas entièrement comparables à celles à l’encontre du système de coordination marchand en général. Les sections qui suivent analysent donc successivement plusieurs critiques du système de coordination qu’est le marché, ainsi que des critiques qui visent des biens particuliers.

a. Distinctions préalables

L’étude des arguments contre le marché exige de faire plusieurs distinctions importantes et d’examiner leurs conséquences dans un certain ordre.

Premièrement, s’opposer au marché n’implique pas nécessairement de se débarrasser purement et simplement du marché. Le fait d’affirmer que quelque chose est immoral ou injuste n’implique pas nécessairement une interdiction légale. La plupart des arguments contre le marché n’aboutissent pas à la conclusion que nous devrions renoncer au marché. Selon les circonstances et les conséquences néfastes possibles d’une interdiction totale, on peut soit ne pas le bannir, soit le bannir seulement en partie, en le complétant par des biens publics ou en le limitant via diverses régulations. L’État peut financer les écoles publiques, les systèmes de transport public et les services de santé publique, en complément des écoles privées, des systèmes de transport privé et des médecins privés. L’État peut également imposer des règlements limitant l’étendue du marché (salaire minimum, taxes environnementales, etc.).

Deuxièmement, même si la plupart des biens que les êtres humains et la nature produisent peut être mis en vente, certains biens ne peuvent pas l’être (Anderson 1990b; Andre 1995; Brennan et Jaworski 2015; Keat 1993). L’amour et l’amitié, par exemple, ne peuvent être vendus : ils cesseraient d’exister, ou perdraient tout sens, s’ils étaient achetés et vendus. Ainsi, la question de savoir s’il est acceptable de vendre de l’amour ne se pose pas, puisque l’amour n’est pas échangeable. Autrement dit, l’existence de l’amour et de l’amitié suppose qu’il existe une sphère d’échange indépendante du marché, où de tels biens peuvent être donnés et partagés (Walzer 1983).

Troisièmement, l’échange de certains biens peut être moralement répréhensible quelle que soit la forme que prend cet échange (don, marché, redistribution, etc.) alors que l’échange d’autres biens est répréhensible seulement si cet échange prend une forme marchande (Brennan et Jaworski 2015). Le cas des libertés fondamentales illustre la première possibilité. Okun, par exemple, considère qu’il est moralement répréhensible de transmettre ses droits politiques à d’autres, quelle que soit la forme de cette transmission (don, vente, etc.). Pour lui, ce sont des droits inaliénables (Okun 1975). Pour d’autres biens, seule leur marchandisation est immorale ou injuste, alors que les cadeaux ou la redistribution par l’État restent autorisés. La plupart d’entre nous conviendraient sans doute que les dons volontaires de sang, l’adoption et les rapports sexuels consentis ne présentent aucun tort moral. Cependant, la question de savoir si ces biens peuvent également être vendus et achetés soulève généralement plus d’opposition. Cette étude ne considère que cette seconde sorte de bien, et ne traite pas des interdictions morales qui peuvent concerner d’autres formes d’échanges que le marché.

Enfin, il existe deux formes différentes de critiques du marché, l’une conditionnelle, l’autre inconditionnelle. Premièrement, nous pouvons nous opposer au marché parce que certaines conditions sous-jacentes, nécessaires pour que le marché soit juste, ne sont pas remplies. Ces conditions comprennent la répartition équitable des talents et des ressources, l’absence de défaillances du marché et de comportements irrationnels ou mal informés (Kanbur 2004; Satz 2010). Si ces conditions sont remplies, la marchandisation ne pose pas de problème. Au contraire, leur non-respect requiert de mettre des limites aux marchés. Deuxièmement, nous pouvons nous opposer au marché inconditionnellement. Pour cette seconde forme de critiques, le marché est intrinsèquement injuste ou immoral. Par exemple, il est possible de s’opposer à la vente d’enfants, quelles qu’en soient les conséquences et même si chacun est strictement libre, égal et parfaitement informé. Cette seconde catégorie comprend les critiques contre la nature « corrompue » du marché, qui altère la valeur des biens et des personnes d’une manière inappropriée (Anderson 1993; Radin 1996; Sandel 2012a), ainsi que celles envers le type de motivations présentes dans une transaction commerciale (Cohen 2009), et les critiques contre le traitement arbitraire des préférences par le marché (Cohen 1989, 2004), entre autres.

Cet article ne s’intéresse qu’aux biens dont seule la marchandisation est immorale ou injuste (conditionnellement ou inconditionnellement). De plus, il ne considère pas les conséquences juridiques ou pratiques de tels torts.

Compte tenu de ces distinctions préliminaires, que dire des limites morales du marché ? Les sections suivantes considèrent les arguments les plus souvent avancés.

b. Défaillances de marché

Un premier type d’argument souligne plusieurs raisons pour lesquelles le marché ne parvient parfois pas à coordonner les actions humaines de manière efficace. Ces défaillances de marché comprennent la présence d’externalités, l’asymétrie d’information, la présence de pouvoir de marché (monopole) et l’absence de droits de propriété bien définis.

Premièrement, une transaction peut avoir des coûts pour des tiers qui n’y participent pas, sans que ce coût soit supporté par l’une des parties (Meade 1973). L’exemple le plus commun est la pollution. Lorsque de telles externalités surviennent, les prix du marché ne peuvent refléter les coûts réels de nos actions. Le marché ne peut pas répartir les marchandises de manière efficace. Deuxièmement, l’information peut ne pas être répartie de manière uniforme à tous les agents et fausser ainsi le processus de marché. Certaines personnes peuvent disposer d’informations que d’autres n’ont pas : les vendeurs de voitures d’occasion connaissent mieux la qualité de leur marchandise que les acheteurs, par exemple (Akerlof 1970). Troisièmement, certains acteurs possèdent parfois un important pouvoir de marché, qui leur permet de rationner les quantités produites et d’augmenter les prix, au détriment des consommateurs (Dietsch 2010). Enfin, lorsque les droits de propriété sont indéfinis, ou mal définis, lorsque personne ne sait clairement à qui appartient un bien, la coordination des marchés peut également conduire à des situations inefficaces. Un cas célèbre concerne la « tragédie des communs » (Hardin 1968) : lorsqu’une ressource ne peut être appropriée par personne, chacun aura individuellement intérêt à l’exploiter le plus possible, bien que la somme des usages individuels mène à son épuisement. Dans de tels cas, l’intervention de l’État ou la gestion collective des biens communs donnent de meilleurs résultats (Ostrom 1990).

Cependant, reconnaître la présence de défaillances du marché ne constitue pas nécessairement un argument en sa défaveur. Ces défaillances peuvent certes justifier l’intervention étatique. Par exemple, l’État peut mener des politiques antitrusts, établir des réglementations environnementales plus strictes, obliger certains acteurs à offrir une information claire et exhaustive sur leurs activités, ou fournir lui-même des biens publics. Mais elles peuvent aussi mener à donner plus de place au marché (Satz 2010, chap. 4). Par exemple, afin de lutter contre la pollution, nombreux sont ceux qui défendent un marché du carbone (European Commission 2015).

c. Problèmes d’agence

L’agence décrit les capacités cognitives et décisionnelles de chaque individu. Certains agents peuvent être plus prudents que d’autres, certains peuvent avoir une meilleure capacité d’équilibrer les coûts et les avantages de chacun de leurs actes, certains peuvent avoir un niveau d’éducation et de connaissances plus élevé (Elster 1979, 1982; Simon 1955). Ces inégalités cognitives peuvent donner lieu à d’importantes injustices.

Premièrement, ceux et celles qui ont de meilleures capacités cognitives peuvent obtenir un avantage indu par rapport aux autres. En effet, la nature et les antécédents familiaux de chaque personne déterminent arbitrairement une large partie des capacités cognitives de chacun. Nous n’avons pas tous le « bon » talent utile ou la compétence rare prisée par le marché. Nous n’avons pas tous une éducation qui promeut les valeurs et les capacités donnant accès aux plus hautes positions sociales. Or, cette dotation initiale arbitraire affecte grandement les chances de chaque participant au marché. Des dotations cognitives inégales conduisent donc à une répartition injuste des biens sur le marché (Kanbur 2004; Satz 2010).

Deuxièmement, un participant non informé ou avec des capacités cognitives moins développées peut prendre de mauvaises décisions (Heath et Panitch 2010). Lorsque l’information et les capacités cognitives des agents sont inégalement distribuées, les marchés ne peuvent produire un résultat qui soit le reflet des vraies préférences des agents, en accord avec un choix informé et rationnel (R. Dworkin 2000).

d. Inégalités

Comme cet article l’a déjà abondamment souligné, de nombreuses conceptions de la justice considèrent que, pour que le marché produise une juste distribution des biens entre les personnes, il est nécessaire d’établir une certaine égalité initiale des ressources, des talents, et des pouvoirs. Selon cet argument, le marché allouera les biens de manière injuste si chacun ou chacune n’a pas une allocation initiale de ressources et de pouvoir qui soit égale (R. Dworkin 2000) (voir section 3.d).

Ainsi, par exemple, comme Kanbur (2004) et Satz (2010) l’affirment, les marchés peuvent être particulièrement néfastes pour la partie la plus vulnérable de la population. La pauvreté peut forcer les gens à accepter des emplois dangereux pour de faibles salaires, qu’ils refuseraient d’occuper s’ils ne souffraient pas d’un manque de revenus (voir aussi Walzer 1983). Dans ce cas, l’inégalité de revenus se transcrit également dans une inégalité de pouvoir.

Le marché peut également renforcer des relations sociales et politiques inégales. Ainsi, les inégalités de revenu et de richesse peuvent exacerber d’autres inégalités sociales. L’argent peut acheter des votes, du pouvoir et des privilèges politiques (Okun 1975, 23‑28; Walzer 1983, 22) de sorte que les plus riches puissent contrôler à la fois la sphère économique et la sphère politique. Bien que ce processus puisse être freiné, par des mesures qui limitent la place de l’argent en politique, laissé à lui-même, le processus de marché va à l’encontre de l’objectif de sociétés libérales pour lesquelles les gens devraient interagir sur un pied d’égalité (Anderson 1990b, 193; Satz 2010, 102).

Prendre en compte ces exigences d’égalité peut conduire à de sévères limitations du marché. Promouvoir l’égalité peut exiger plus que l’égalité initiale de ressources conçue par Dworkin (2000). Nous pourrions vouloir égaliser les antécédents familiaux initiaux, le talent ou les capacités (Sen 1992). Nous pourrions également souhaiter distribuer également certains biens, tels que les soins de santé et l’éducation (Tobin 1970). Cependant, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille bannir le marché. Justice et marché peuvent être tout à fait compatibles, à condition que l’État garantisse une distribution équitable des richesses et du pouvoir, et qu’il corrige les effets néfastes du marché par des politiques de redistribution adéquates.

e. Aléas du marché

Une critique fréquemment émise contre le marché concerne le caractère aléatoire du processus de marché. Dans une société de marché, l’avenir est beaucoup plus indéterminé et incertain que dans une société où les normes et les privilèges sociaux établissent d’emblée les règles du jeu (Aglietta et Orléan 2002, 38‑54; Polanyi [1944] 2001) ou que dans une société où l’état providence constitue un système de sécurité sociale performant (Esping-Andersen 1990, chap. 2). Les résultats futurs dépendent des décisions de tant de personnes, d’entreprises et d’États qu’il est impossible de prédire ce que sera l’investissement le plus rentable ou les connaissances et compétences indispensables pour l’avenir. La coordination par le marché prend la forme d’un processus tout à fait aléatoire, dans lequel les prix ne peuvent donner qu’une information imparfaite sur l’état actuel de l’économie.

Cette dimension du marché est notamment soulignée par Hayek, qui considère que le marché est semblable à un jeu dont le résultat est imprévisible (Hayek [1973] 2013, 275). Cependant, comme pour tous les jeux, le marché a ses perdants. Même les personnes les plus informées et les plus prudentes peuvent faire des plans infructueux ou être désavantagées par des circonstances défavorables imprévisibles. Cependant, Hayek affirme que de tels échecs individuels sont dans la nature du marché et n’empêchent pas la société d’atteindre une situation pour le plus grand bénéfice de tous et de toutes (Hayek [1973] 2013, chap. 2 et 10).

Contrairement à Hayek, Polanyi affirme qu’une société qui s’appuierait entièrement sur le marché pour coordonner toutes les transactions économiques et fournir tous les biens et services transformerait la vie de tous en un jeu aléatoire destructeur et injuste (Polanyi [1944] 2001). Cela serait non seulement absurde sur le plan économique, car source de gaspillage de ressources naturelles et d’énergie humaine, mais aussi injuste sur le plan social : le marché transforme en effet la vie économique en une loterie, où la subsistance de tous et toutes n’est jamais garantie et la misère jamais très loin. Alors que Hayek semble accepter une part d’échecs inévitables, Polanyi dénonce les effets inhumains et insupportables de la mécanique aléatoire du marché. Pour lui, la prudence exige que la subsistance de tous ne repose pas entièrement sur la coordination du marché. Une place (limitée) est laissée au marché, qui selon Polanyi, doit être « incrusté » dans le monde social plus large.

f. Préférences dispendieuses et minoritaires

Un argument proche du précédent concerne la prise en compte des préférences des agents par le marché. Certaines préférences sont plus coûteuses à satisfaire que d’autres, bien qu’on ne puisse affirmer que ces préférences aient été choisies : dès lors, il serait juste de compenser les personnes qui développent ces « préférences dispendieuses » et qui doivent donc payer un prix plus élevé sur le marché (Cohen 1989, 2004). Pour Cohen, le caractère arbitraire et injuste d’une telle situation provient non seulement du fait que certaines préférences ne sont pas délibérément choisies, mais également du fait que leur satisfaction est une fonction d’un processus de marché sur lequel les individus n’ont pas de maîtrise. Certaines préférences ne sont partagées que par une minorité de personnes et leur satisfaction peut par ailleurs requérir un bien dont la production est rare ou l’apanage d’un monopoleur (Waldfogel 2007). Le marché traite donc de manière inéquitable des personnes dont les préférences diffèrent sans qu’elles puissent y remédier.

Cet argument est notamment contesté par Rawls ([1971] 2005, 1982) et Dworkin (2000) pour qui des agents rationnels et informés sont capables de réviser leurs préférences si ces dernières sont trop dispendieuses ou si leur satisfaction est contraire aux préceptes d’une société juste. Cependant, Rawls et Dworkin situent leur argument dans une situation idéale, dans laquelle chacun se conforme aux règles de la société juste. Il peut paraître justifié de douter de sa pertinence dans des contextes où la publicité ou la pression des pairs joue un plus grand rôle.

g. Intérêt et fraternité

Dans la section 2, nous avons vu que le marché peut être décrit comme une relation sociale purement intéressée, où chacun cherche avant tout de tirer un avantage personnel de l’échange. Le caractère « intéressé » du marché a soulevé au moins deux critiques.

Cohen a avancé une critique selon laquelle le marché est une forme de prédation, un mélange de « peur et d’avidité » (Cohen 1991, 2009). Pour lui, le marché est une relation sociale purement intéressée où personne ne s’entraide à moins de recevoir un paiement en retour. De manière similaire, Polanyi regrette que la société marchande promeuve des valeurs contraires à la solidarité, telles que la peur de la misère pour les travailleurs ou l’attrait du profit pour les capitalistes (Polanyi 1947, 111). Le marché s’oppose ainsi à l’idéal de fraternité, selon lequel chacun devrait soutenir l’épanouissement des autres sans y chercher d’avantages immédiats (Vrousalis 2011). La contribution de chacun ne devrait pas être motivée par l’attente d’un paiement, mais sur la base « d’un engagement réciproque à servir l’autre tout en étant servi par lui » (Cohen 1991, 18) (ma traduction).

Outre l’idéal de fraternité défendu par Cohen, une seconde raison pour laquelle s’opposer à la forme purement intéressée prise par la relation marchande est qu’elle implique que chaque personne considère les autres comme de simples moyens d’obtenir un gain. Elle s’oppose donc à l’impératif Kantien de ne jamais traiter autrui seulement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin. En effet, en tant que simple moyen, chaque personne devient parfaitement substituable avec une autre : elle n’a de valeur que dans la mesure où elle peut « rendre un service » en retour. Considérer une personne comme substituable à une autre, c’est nier sa valeur propre, sa valeur en tant que personne.

Ainsi Kant note que « dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. » (Kant 1792, 45). Cet argument se trouve également chez Marx et Engels, qui écrivent que, en transformant les rapports humains en simples rapports d’argent, la bourgeoisie « a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange. » (Marx et Engels [1848] 2008, 29). Les marchés mettent un « prix » ou une « valeur d’échange » sur les êtres humains, et nient donc, pour Marx et pour Kant, leur « dignité ».

Dans une relation marchande, les personnes qui échangent sont effectivement considérées comme des moyens d’obtenir un profit ou un avantage. Cependant, cela n’est moralement problématique, du moins selon Kant, que si ces personnes sont considérées seulement comme des fins (Walsh et Lynch 2008). Or, la littérature empirique a montré qu’il est rare que ce soit là le seul motif de l’échange (Shearmur 2003; Steiner 2014). Les sociétés de marché favoriseraient par exemple la confiance entre étrangers (Henrich et al. 2001, 2005) et reposeraient sur des vertus comme la prudence et la tempérance (Graafland 2010). Si les parties d’un contrat sont considérées comme des moyens, il est fort probable qu’elles soient aussi considérées comme des fins. Lorsque je prends le tramway, la conductrice est clairement l’un des moyens de me déplacer. Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement que je nie sa dignité en tant que personne. Il est tout à fait possible de prendre le tramway et de respecter la personne de la conductrice. Aussi longtemps que d’autres motifs sont présents dans la relation marchande, il n’est pas possible d’affirmer que les gens y sont réduits à de simples moyens et qu’ils perdent ainsi leur dignité.

Marx et Kant critiquent en fait une situation extrême, où tout motif non intéressé aurait disparu : un tel monde est de fait sans doute indésirable. Pour autant, si une proportion adéquate de motifs plus respectueux de la dignité de chacun est atteinte, il devient possible de traiter les autres à la fois comme des moyens et comme des fins.

hLiens communautaires

Certains auteurs, qui se rapprochent des thèses communautariennes, déplorent que le marché érode les liens de solidarité et d’appartenance à une communauté (Polanyi 1947, [1944] 2001; Taylor 1991). Selon cet argument, le marché affaiblit les obligations sociales qu’entraîne l’appartenance à un groupe ou à une communauté et laisse place à une société où chacun est étranger aux autres.

Cet argument contient une prémisse empirique importante : l’érosion par le marché des liens communautaires. En théorie, la relation de marché étant une relation contractuelle, elle ne force personne à nouer des liens avec les autres, mais n’empêche pas non plus de le faire. Dans la pratique, cependant, il peut être vrai que le marché décourage l’établissement de liens communautaires forts. Cependant, dans ce domaine, il paraît difficile de dissocier l’effet du marché des effets conjugués de plusieurs autres institutions modernes, comme l’État, l’éducation, l’industrialisation ou la laïcité (Taylor 1991; Maclure et Taylor 2010). Quelle que soit la réponse à cette question, l’érosion des liens communautaires, si elle existe, est-elle quelque chose que nous devons regretter ?

D’une part, l’affaiblissement des liens communautaires forts peut être un signe que les gens deviennent plus libres. Le marché laisse aux citoyens la possibilité de ne pas tenir compte des obligations sociales liées à l’appartenance à un groupe (Waldron 1995). Le potentiel libérateur de la société de marché est souligné par Marx, qui le conçoit comme un premier pas vers l’émancipation complète (Marx et Engels [1848] 2008; Cohen 1974). Le marché permet de ne plus organiser la vie sociale autour de communautés prédéfinies et de doctrines imposées. D’autre part, le marché n’exclut pas la possibilité pour les individus de s’épanouir, ni la possibilité de bâtir consciemment des communautés politiques choisies (Kymlicka 1989a, 1989b).

i. Arguments concernant des biens spécifiques

Enfin, plusieurs auteurs considèrent que certains biens spécifiques doivent échapper à l’emprise du marché, soit en vertu de raisons déontologiques, soit en vertu de raisons conséquentialistes. Selon ces arguments, bien que le mécanisme de marché lui-même ne soit pas incriminé, certains biens particuliers devraient y échapper. Cela concerne principalement les biens corporels, comme les organes ou services sexuels et reproductifs (Anderson 1990a; Arneson 1992; Nussbaum 2000; Satz 1992, 1995; Shrage 2016; Wilkinson 2016), et les biens politiques, comme le droit de vote (Barber 2008; Brennan 2012; Hidalgo 2016; Satz 2010).

Premièrement, certains s’opposent à la commercialisation de certains biens pour des raisons déontologiques. Selon ce premier type d’arguments, il y a quelque chose d’intrinsèquement immoral dans la commercialisation de certains biens. Par exemple, pour Anderson, certains biens ne peuvent être valorisés que d’une certaine manière, sans quoi leur valeur est « dégradée » (Anderson 1990b, 1993). Ainsi, selon cette dernière, la vente de services sexuels ou reproductifs corrompt la valeur des relations sexuelles (Anderson 1990a), et la vente de récompenses symboliques ou de prix honorifiques altère la valeur de ces derniers (Anderson 2012). De manière similaire, Sandel considère que payer un élève pour l’inciter à travailler, ou acheter un laissez-passer pour éviter les files, corrompt la valeur de ces biens (Sandel 1998b, 2012a, 2012b). Une autre application de cet argument concerne les vertus civiques. Certains dénoncent le fait que le marché affaiblit ces vertus, qui comprennent le dévouement à une cause commune et l’honnêteté, en donnant un poids trop grand à l’intérêt personnel au détriment de l’engagement politique pour le bien commun (Anderson 1990b; Barber 2008; Keat 1993; Sandel 1998a, 2012a).

En réponse à cet argument, certains défendent la thèse selon laquelle le marché est en fait neutre par rapport aux valeurs, qu’il ne modifie pas la façon dont nous évaluons les biens (Arrow 1972; Brennan et Jaworski 2015). D’autres objectent que cet argument est perfectionniste (Welch 2012; Brennan et Jaworski 2015): il équivaut à défendre qu’il n’y a qu’une seule bonne manière de valoriser un bien et nie par-là que d’autres formes de valorisation soient également acceptables.

En réaction à cette dernière objection, certains avancent que le marché tend peu à peu à remplacer d’autres formes de relations sociales, ce que Radin nomme « l’effet domino » (Radin 1987, 1996) et Sandel « l’effet d’éviction » (Sandel 2012b). Dans un tel scénario, la propagation du marché tendrait à réduire la pluralité des modes d’évaluation et à imposer des valeurs compétitives à tous (Phillips 2008). Ainsi, par exemple, Titmuss a montré comment le marché du sang aux États-Unis diminuait la probabilité que les gens se comportent de manière altruiste (Titmuss 1970).

Deuxièmement, certains invoquent des raisons conséquentialistes contre la commercialisation de certains biens. Selon ce second type d’arguments, leur commercialisation a des effets négatifs sur les inégalités de revenu, de pouvoir, d’opportunités, ou place les pauvres dans des situations dangereuses. Par exemple, certains s’opposent au marché des organes car celui-ci inciterait les personnes les plus vulnérables à vendre leurs organes et à sacrifier leur santé pour de l’argent, alors que leur situation économique ne leur permet pas de refuser une telle offre (Annas 1984; Rippon 2014).

5. Conclusion

Cet article a présenté une définition du marché, qui est à la fois un mécanisme de coordination basé sur les prix et une forme de relation sociale. Ensuite, il a passé en revue de manière critique les principaux arguments en faveur et en défaveur du marché. Bien qu’il soit difficile d’isoler un argument déterminant en faveur de ce système économique, aucun argument ne semble non plus exiger l’abolition du marché (ou, du moins, de tous les marchés). Le défi est plutôt de concevoir des institutions et des politiques distributives qui garantissent que le processus de marché ainsi que ces résultats soient justes.

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Cet article doit beaucoup aux commentaires de Vincent Aubert, Thomas Ferretti, Stijn Neuteleers, Pierre-Etienne Vandamme, Gonzague Vannoorenberghe et Danielle Zwarthoed, ainsi qu’aux remarques d’un relecteur ou d’une relectrice anonyme. Toute erreur ou imprécision est bien sûr mienne.


Louis Larue

Université Catholique de Louvain
louis.larue@uclouvain.be


Comment citer cet article?

Larue, L. (2019), « Marché », version académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/marche-a/