Valeur (GP)

Comment citer ?

Pe-Curto, A. (2021), «Valeur (GP)», dans Maxime Kristanek (dir.), l'Encyclopédie philosophique, consulté le ..., https://encyclo-philo.fr/

La théorie de la valeur s’appelle aussi axiologie, un nom qui vient du grec « axios, ia, ion » (ἄξιος , ία, ιον). En grec, « axios » signifie « de même poids que, de même valeur que, digne de ». Ainsi, la désignation d’axiologie suggère d’emblée une analogie entre la valeur et les quantités physiques telles que les poids ou les volumes. De fait, le parallèle avec les grandeurs physiques joue un rôle décisif en théorie de la valeur contemporaine. On retrouve l’analogie dans un critère intuitif et central en philosophie pour déterminer ce qui compte comme une valeur. Le voici :

Le Critère quantitatif : une qualité, comme la liberté, est une valeur si davantage de ladite qualité rend le monde meilleur. 

Dans la formulation ci-dessus, le « davantage » souligne la nature quantitative de la valeur. Toutefois, un problème de taille se pose pour le Critère quantitatif : son apparente circularité. Une valeur telle que la liberté y est en effet présentée comme ce qui rend le monde meilleur. Expliquer les valeurs — autrement dit, le bon — en termes du meilleur donne la fâcheuse impression que l’on tourne en rond

Mais, alors, comment définir les valeurs ? Dans le présent article, nous ferons disparaître l’apparente circularité du Critère quantitatif. Pour ce faire, nous distinguerons trois types de valeurs tout en explorant le mystère de la table de travail de Henri-Louis Bergson, philosophe français du XXe siècle. Le pupitre de Bergson s’est en effet évanoui au département de philosophie de l’Université de Genève, où on l’a vu pour la dernière fois. Selon certains, sa disparation fait suite à un délit — ou même un crime — oublié. L’énigme de la table de Bergson nous amènera à nous poser des questions sur le sens de la vie et les chapeaux insolites de Lady Gaga.
 

Le mystère de la table de Bergson

La rumeur persiste depuis des décennies. Quelque part au département de philosophie de l’Université de Genève se trouve la table de travail de Bergson. Ou peut-être un ancien membre de l’équipe l’a-t-il subtilisée pour l’emporter avec lui dans la Ville Lumière ? Une seule certitude : peu ont vu le pupitre et les théories vont bon train. 

Deux positions se dessinent sur les mesures à prendre — celle de Sam et celle de Patrizia, tous deux professeurs au département. Patrizia considère que la table a une valeur substantielle vu sa relation à Bergson et qu’il faut mener l’enquête jusqu’à Paris. Sam rétorque au contraire que le pupitre n’a rien de précieux en soi — c’était le bureau Ikea de l’époque et l’Université n’a que faire de multiples copies parfaitement identiques du meuble. « Bon débarras ! » s’exclame Sam. 

En résumé, Patrizia et Sam sont prêts à s’accorder sur l’importance et la valeur du philosophe Bergson. En revanche, leurs avis divergent sur la question de savoir si la valeur du philosophe se répercute dans la valeur des objets qui lui ont appartenu. La table de Bergson n’est pas un cas isolé. Par exemple, est-il raisonnable d’attribuer une valeur particulière au chapeau à piques pointues de Lady Gaga dans 911 plutôt qu’à une copie indistinguable qu’elle n’a pas portée ? L’original de Petits mondes de Kandinsky a-t-il véritablement une valeur artistique supérieure à une réplique parfaite ?

La théorie de la valeur répond aux questions ci-dessus et à d’autres encore : quelles choses — animés ou non — peuvent avoir de la valeur ? La valeur artistique du Kandinsky Petits mondes repose-t-elle sur une réalité objective ou est-elle entièrement subjective ? La valeur du bonheur est-elle vraiment plus fondamentale que celle de l’argent ? Et pourquoi donc ? Enfin, une existence axée prioritairement sur la collection des chapeaux de Lady Gaga est-elle vaine ou, au contraire, équivaut-elle à une forme de bonheur à part entière ?

Valeurs et bonheur

À la racine des interrogations soulevées ci-dessus et du désaccord entre Sam et Patrizia, on retrouve un thème central en axiologie — celui de la nature de la valeur fondamentale. Ce que nous poursuivons dans la vie (p. ex. l’argent et peut-être le couvre-chef de Lady Gaga dans 911) n’a souvent qu’une valeur dérivée, à savoir une valeur qui découle d’une valeur plus fondamentale. Lorsque nous recherchons la richesse et le chapeau de Lady Gaga, nous ne voulons pas véritablement ces biens pour eux-mêmes. Nous les désirons pour autre chose qui leur est liée. Par exemple, l’argent permet d’acheter le chapeau de Lady Gaga et la possession du couvre-chef permet — à travers sa relation à la chanteuse — d’accéder à la félicité, au moins pour ses plus fervents fans.

Les hédonistes estiment d’ailleurs que seul le plaisir détient de la valeur fondamentale, tandis qu’Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, misait sur le bonheur comme candidat au statut de « souverain bien ». Selon Aristote, le souverain bien est le seul détenteur de valeur fondamentale : par conséquent, tout ce que nous poursuivons dans la vie, nous devons le désirer, en définitive, en vue du souverain bien. Il défend ainsi que l’existence du souverain bien est nécessaire pour que nos vies fassent sens. Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote examine donc les prétendants possibles au rang de souverain bien. Il considère notamment le bonheur — en une acception large du bonheur qui dépasse le bien-être physique ou la moralité pour s’approcher de notre notion contemporaine d’accomplissement de soi-même. Aristote soulève ainsi les questions bien modernes du sens de la vie et de la réalisation de soi.

Les liens entre axiologie, sens de l’existence et bonheur signalent que la théorie de la valeur fait en réalité partie d’un ensemble plus grand : la philosophie pratique. La philosophie pratique correspond à la portion normative de la philosophie.
 

Idéal normatif et réalité descriptive

Par opposition à la philosophie théorique, la philosophie pratique ne se contente pas de décrire le monde tel qu’il est, mais considère comment le monde devrait être, voire comment l’améliorer en pratique. Sous la perspective du sujet, la philosophie pratique demande « Que faire ? Que ne pas faire ? ». Elle ne se limite pas à poser des questions sur l’état du monde réel comme « Rémunère-t-on moins les femmes à travail égal ? », mais s’intéresse à ce qu’il faudrait faire — par exemple, rémunérer équitablement le travail des femmes — et à comment parvenir à cet idéal. Plutôt que purement descriptive, la philosophie pratique est ainsi normative et invite au changement. 

De la sorte, la philosophie pratique, dont l’axiologie fait partie, constitue l’étude de la sphère normative. La sphère normative est riche et diverse : en plus des valeurs, elle comprend le domaine des vertus et vices (à savoir, les traits de caractère moraux), ainsi que le domaine des obligations et interdictions (le domaine dit « déontique », un mot d’origine grecque qui signifie le devoir et que l’on retrouve dans le terme « déontologie »).

Conceptuellement, l’espace normatif s’oppose à l’espace descriptif. Malgré l’opposition entre les deux domaines, nombre de philosophes considèrent que le normatif dépend du descriptif. Par exemple, la beauté du Kandinsky Petits mondes est une valeur — valeur qui relève du champ normatif. Cependant, elle dépend de la structure physique de la toile et ses couleurs — structure qui relève du champ descriptif. On constate la relation de dépendance le plus simplement à travers le fait que (seuls) des changements dans la structure physique de la toile peuvent affecter la beauté du Kandinsky. En jargon philosophique, on nomme cette relation de dépendance la « survenance » du normatif sur le descriptif : on dira ainsi que la beauté de Petits mondes survient sur sa structure physique.

Au sein de la sphère normative, le présent article se focalise sur le domaine des valeurs. Pour l’aborder, utilisons l’un des outils principaux de la philosophie : la distinction. Commençons alors par distinguer trois types de « valeurs » : 

i) les valeurs de quelqu’un que l’on peut appeler « attachements axiologiques »,

Exemples : l’attachement de Patrizia au savoir et son attachement à l’intégrité morale.

ii) les valeurs point barre que l’on peut appeler « qualités axiologiques »,

Exemples : la valeur de la liberté et la valeur de la beauté.

iii) la valeur nue, catégorie quantitative sur laquelle le présent article conclura.  

Exemples : la valeur instrumentale et la valeur finale.

La distinction des trois types de valeurs ci-dessus fera disparaître la circularité apparente du Critère quantitatif présenté en introduction. De plus, elle permettra de comprendre le désaccord entre Sam et Patrizia quant à la table de Bergson, et de cerner le lien entre valeurs, chapeaux de Lady Gaga et sens de la vie. 

Les valeurs de quelqu’un — les attachements axiologiques

Liberté, égalité, fraternité pour la France. Un pour tous, tous pour un pour la Suisse. Je me souviens pour le Québec. L’union fait la force pour la Belgique. Fluctuat nec mergitur pour Paris. Les devises des nations, états ou villes évoquent souvent des valeurs essentielles aux collectivités humaines. Aspirationnelles ou réalisées, les valeurs des communautés humaines reflètent une part de leurs identités. On parle des valeurs de la France, du Québec, ou encore de Paris. D’autres groupes humains, allant des associations à but non lucratif aux entreprises commerciales ont aussi leurs valeurs. La compagnie laitière Candia le clame explicitement : même son lait — solidaire — aurait des valeurs !

Comment les collectivités humaines acquièrent-elles leurs valeurs ? Les communautés agrègent les valeurs des membres qui les composent, à savoir des individus humains — du moins jusqu’à l’avènement d’individus distincts, naturels ou artificiels, capables eux aussi d’avoir des valeurs. Un groupe humain agrège les valeurs de ses membres de manière différente selon sa structure. Par exemple, une démocratie agrège les valeurs de ses membres autrement qu’une société en mains privées. Au sein d’une démocratie idéale, les valeurs de chaque citoyen pèsent du même poids au regard de la communauté. Il en va souvent différemment dans une firme, qui peut refléter la position anti-contraception de sa famille propriétaire plutôt que les valeurs de tous ses employés — comme Hobby Lobby le fait aux États-Unis.

Qu’est-ce qu’avoir des valeurs pour un individu ? Les humains — et peut-être d’autres êtres naturels ou artificiels que nous ne connaissons pas encore — ont des capacités psychologiques sophistiquées. Parmi leurs capacités psychologiques, on compte celle d’avoir des attitudes vis-à-vis des valeurs. Par exemple, les humains peuvent apprécier la valeur de la liberté ou la beauté du Kandinsky Petits mondes. On peut appeler de telles appréciations de valeurs « attachements axiologiques ». Les attachements axiologiques ont des forces variables et une hiérarchie de nos attachements axiologiques en résulte : tout comme le goût prononcé de Sam pour la glace parfum truffes au chocolat est plus fort que son goût modéré pour la glace caramel, l’attachement de Patrizia aux valeurs morales surpasse son attachement aux valeurs esthétiques. 

Les attachements axiologiques et leur hiérarchie nous permettent de clarifier le sens d’une question souvent posée dans les sphères privée comme publique : « Quelles sont les valeurs de X ? ». Lorsque, par exemple, Sam demande à Patrizia « Quelles sont tes valeurs ? », Sam l’interroge sur ses attitudes vis-à-vis des valeurs, autrement dit sur ses attachements axiologiques. Plus précisément, il questionne Patrizia sur ses attachements axiologiques les plus forts : le top des valeurs de Patrizia. 

Les attachements axiologiques les plus forts de Patrizia sont non seulement ceux que l’on désigne habituellement en parlant des « valeurs de Patrizia », mais constituent aussi des éléments essentiels de l’identité de Patrizia. Dès lors, il en va pour les individus comme pour les collectivités humaines. Les devises des nations mettent en évidence les valeurs essentielles à l’identité des collectivités humaines pertinentes — par exemple la liberté, l’égalité et la fraternité. Contrairement aux nations, les individus affichent rarement des devises ; pour autant, ils ne s’en définissent pas moins par leurs valeurs, à savoir leurs attachements axiologiques.

Les valeurs point barre — les qualités axiologiques

Comme nous l’avons vu, les attachements axiologiques sont un premier type de valeurs et correspondent en réalité à des états psychologiques : des attitudes psychologiques comme l’amour de Patrizia pour la connaissance. Voilà qui peut surprendre : en effet, on ne catégorise généralement pas les valeurs avec les états psychologiques tels que la croyance, les émotions ou l’imagination. Une raison pour laquelle on nomme les attachements axiologiques de Patrizia « les valeurs de Patrizia » réside peut-être dans leurs objets précis. Les attachements axiologiques sont en effet des attitudes psychologiques qui prennent pour objet un deuxième type de valeurs que nous allons maintenant découvrir. Il s’agit des valeurs point barre.

La liberté et l’égalité sont des exemples de valeurs point barre. Je les appelle « point barre », car, contrairement aux valeurs de Patrizia ou de la France, elles ne sont pas les valeurs de quelqu’un. La liberté et l’égalité appartiennent par ailleurs à une famille de valeurs point barre : la famille politique. La fraternité relève elle d’une famille de valeurs voisine : la famille des valeurs sociales et communautaires. Les familles de valeurs point barre sont en effet variées. Elles comprennent : 

— les valeurs politiques, qui ont trait à la chose publique (p. ex. la liberté, l’égalité, la justice)

— les valeurs sociales et communautaires, qui ont trait aux communautés de personnes (p. ex. la solidarité ou fraternité, la tradition, le vivre-ensemble)

— les valeurs morales, qui ont trait aux actions des personnes (p. ex. l’intégrité, le courage, la générosité) 

— les valeurs esthétiques, qui ont trait prioritairement à la perception (p. ex. le beau, la « classe », l’exquis)

— les valeurs hédoniques, qui ont trait à une dimension de l’expérience qui préoccupe tant les philosophes qu’elle mérite une famille à part entière : c’est la dimension du plaisir et déplaisir.

— les valeurs de la santé, qui ont trait au fonctionnement des organismes vivants (p. ex. le bien-être, la vitalité, la « superforme »)

— les valeurs épistémiques et aléthiques, qui ont trait à la croyance et à la connaissance (p. ex. la validité d’une preuve, le caractère justifié d’une croyance, la vérité)

— les valeurs religieuses (p. ex. le sacré, le profane)

Les familles de valeurs ci-dessus ne sont pas mutuellement hermétiques ou exhaustives. Cependant, elles offrent un bon aperçu de la richesse du domaine axiologique. À leur propos, remarquons deux particularités clés. Premièrement, les familles comprennent uniquement ce que les philosophes appellent des « propriétés » ou des « qualités ». Deuxièmement, les familles se distinguent l’une de l’autre non par leur composante normative, mais par leur composante descriptive — selon les termes introduits à la section 3.

Premièrement, donc, toutes les valeurs point barre sont des propriétés ou qualités en jargon philosophique. Contrairement aux attachements axiologiques qui sont des états psychologiques à la réalité concrète, la liberté et la beauté sont des qualités non concrètes, à savoir des abstractions. En conséquence, on peut appeler les valeurs point barre des « qualités axiologiques ». Quoiqu’abstraites, les qualités axiologiques ne flottent pas dans l’éther philosophique. Des objets bien concrets les détiennent. Par exemple, le Kandinsky Petits mondes est un objet concret qui possède la beauté et l’athlète Serena Williams est un être concret qui possède une condition physique optimale — la « superforme », l’une des valeurs de la santé. En axiologie, on nomme « porteurs de valeurs » les choses concrètes — animées ou inanimées — qui détiennent des qualités axiologiques. 

Deuxièmement, les familles de valeurs se distinguent les unes des autres non par leurs composantes normatives, mais par leurs composantes descriptives. Par exemple, les valeurs esthétiques se distinguent par leur relation à la perception et aux cinq sens, tandis que les valeurs de la santé ont trait au fonctionnement des êtres vivants. La beauté et la superforme ne se distinguent pas par leur caractère normatif — qui est positif pour toutes deux —, mais par leurs composantes descriptives diverses. En effet, la beauté du Kandinsky Petits mondes est en partie constituée par des éléments descriptifs : les couleurs sur la toile et leur arrangement — toutes choses que l’on peut décrire de façon purement non normative, purement physique. Il en va de même pour la santé : le bon fonctionnement d’un organisme vivant, comme le corps humain, est en partie constitué par l’état biologique de ses parties (comme les organes) et leurs interactions — toutes choses que l’on peut décrire de façon purement non normative, purement biologique. Ainsi, ce qui différencie la beauté du Kandinsky Petits mondes de la superforme de Serena n’est pas leur dimension normative positive partagée, mais leurs composantes descriptives distinctes. 

L’importance de la composante descriptive des qualités axiologiques n’est pas à négliger. En raison de la dimension descriptive des qualités axiologiques, il serait, par exemple, faux de croire que tout porteur de valeur peut posséder n’importe quelle valeur. Le Kandinsky Petits mondes n’est ni en bonne ou mauvaise forme — Petits mondes n’étant pas un organisme vivant, il n’est pas un porteur des valeurs de la santé. En revanche, Petits mondes porte des valeurs esthétiques comme la beauté. De plus, il serait peu informatif de réagir à la question « Quelles sont les valeurs de Patrizia ? » en relevant uniquement que Patrizia préfère le bon en général — à savoir le caractère normatif positif pur — sans faire référence aux familles de qualités axiologiques et à leurs composantes descriptives. En effet, pour décrire les attachements axiologiques de Patrizia, il faut préciser qu’ils portent, entre autres, sur les valeurs morales comme l’intégrité, les valeurs esthétiques comme la classe et les valeurs épistémiques comme la connaissance. Seule une réponse à l’aune des qualités axiologiques — prenant en compte leurs composantes descriptives — nous renseigne substantiellement sur les attachements axiologiques de Patrizia et, par ce truchement, sur une part essentielle de son identité individuelle.

La valeur nue — la quantité axiologique

Nous avons vu deux types de valeurs : les attachements axiologiques et les qualités axiologiques. Malgré sa vacuité, la réponse à la question « Quelles sont les valeurs de Patrizia ? » qui soulignerait que Patrizia préfère le bon en toute généralité nous amène à examiner un troisième type de valeurs.  Je l’appelle « valeur nue ». Par opposition aux qualités axiologiques, la valeur nue est quantitative. Elle est dépourvue de composantes qualitatives.

Pour découvrir la valeur nue, revenons au désaccord entre Sam et Patrizia quant à la table de Bergson. Quel est leur point exact de dissension ? Il ne porte pas sur leurs attachements axiologiques — à savoir, le premier type de valeur, identifié à la section 4. Sam et Patrizia aiment tous deux la connaissance et la philosophie avant tout. Leur divergence ne porte pas non plus sur les qualités axiologiques — à savoir, le deuxième type de valeur, identifié à la section 5. Sam et Patrizia s’accordent bien sur les qualités axiologiques de Bergson. Patrizia le considère comme un bon philosophe ; Sam aussi, même si Bergson n’est pas son philosophe préféré. De cette façon, la dissension entre Sam et Patrizia est structurellement similaire à celle qui existerait entre deux admirateurs de Lady Gaga à propos de la valeur de son chapeau à piques pointues dans 911. Tous deux reconnaissent la valeur de la chanteuse. La fan Patrizia estimerait que la valeur de Lady Gaga se répercute en partie sur son chapeau insolite, tandis que le fan Sam considérerait que non. En conséquence, les fans Sam et Patrizia divergeraient sur les moyens à investir pour récupérer le couvre-chef de Lady Gaga en cas de vol — tout comme ils sont en désaccord à propos des mesures à prendre après la mystérieuse disparition de la table de Bergson.

Le désaccord entre Sam et Patrizia nous ramène à la question du sens de la vie que pose l’Éthique à Nicomaque. Aristote y explique que nos existences font sens uniquement si nous poursuivons ce qui nous rapproche de la valeur fondamentale — dont il appelle le porteur « souverain bien ». Sans quoi, nos vies seraient « vides et vaines ». Toujours selon Aristote, nous ne serions alors que des archers dépourvus de cible à viser. D’après lui, tout candidat au statut de souverain bien doit satisfaire la condition nécessaire d’être désirable en lui-même et pour lui-même plutôt qu’en vertu d’autre chose. En jargon contemporain, tout candidat doit détenir une valeur à la fois intrinsèque et finale, ce qui garantit que sa valeur est fondamentale. L’Éthique à Nicomaque cherche ensuite à déterminer ce qui satisfait la condition nécessaire en question. Le bonheur est un candidat de choix. En revanche, le pupitre de Bergson et le couvre-chef de Lady Gaga n’ont pas de valeurs intrinsèques significatives. Dans un cadre aristotélicien, ils ne seraient donc pas de bons candidats au statut de souverain bien.

Toutefois, depuis Aristote, la philosophie a fait voler en éclats l’idée que le souverain bien est nécessairement un alliage de valeur intrinsèque et finale. Sur la base de cas comme la table de Bergson ou le chapeau de Lady Gaga, certains philosophes épousent la thèse que l’on peut désirer comme fins des objets sans valeur intrinsèque. Peu importe que la valeur des objets soit entièrement tributaire de leurs relations à des figures de la philosophie ou de la pop. Par exemple, Shelly Kagan relève la valeur de la plume avec laquelle Lincoln a signé la Proclamation d’émancipation des esclaves aux États-Unis. Supposons que la plume est quelconque et ne détient pas de valeur en soi, à savoir de « valeur intrinsèque ». En raison de son rôle historique, elle possède néanmoins une immense valeur comme fin, à savoir une « valeur finale ». Sa valeur finale justifie que l’on préserve précieusement la plume, bien qu’elle soit dépourvue de valeur intrinsèque. Dans une perspective néo-kantienne, le bonheur n’a lui aussi pas de valeur intrinsèque mais seulement une valeur finale, car la valeur du bonheur trouve sa source hors du bonheur. La valeur du bonheur provient de sa relation à la vertu. Inspirés par les cas ci-dessus et d’autres encore, des philosophes estiment de nos jours que le souverain bien ne doit pas nécessairement avoir une valeur intrinsèque. Rien n’empêcherait alors que la table de Bergson ou le couvre-chef à piques pointues de Lady Gaga fassent partie du souverain bien, ou même le constituent entièrement. Tout comme la poursuite du bonheur aristotélicien, une vie axée prioritairement sur la collection des chapeaux de Lady Gaga ferait sens. 

Malheureusement, nous ne pourrons pas ici identifier le souverain bien ou découvrir le sens de la vie. Toutefois, nous avons maintenant les outils nécessaires pour faire disparaître l’apparente circularité du Critère quantitatif qui ouvre le présent article :

Le Critère quantitatif : une qualité est une valeur si davantage de ladite qualité rend le monde meilleur.

Caractériser une valeur à gauche du « si » en termes du meilleur à droite du « si » donnait la fâcheuse impression de tourner en rond. Une solution à l’apparente circularité du Critère quantitatif ressort dans les différents types de valeurs que nous avons examinés. À gauche, on retrouve des qualités axiologiques — les valeurs point barre. À droite, on a affaire à des quantités axiologiques — ce que j’ai appelé la valeur nue. Vu que les deux types de valeur à gauche et à droite du « si » sont distincts, on peut conclure que le Critère quantitatif n’est pas circulaire.

C’est également la valeur nue qui est en jeu dans le désaccord entre Sam et Patrizia et dans la discussion aristotélicienne du souverain bien. Sam pense que la table de Bergson n’a pas de valeur, tandis que Patrizia estime que le pupitre a de la valeur. La préposition « de » est un signe que la valeur apparaît comme une quantité : la table a de la valeur, comme une amphore contient de l’huile. De plus, la valeur nue quantitative ne présente pas de composantes qualitatives — contrairement aux qualités axiologiques. 

Lorsque l’on considère les chaînes de valeur fondamentale et dérivée — par exemple, la possible transmission de valeur du philosophe Bergson vers son pupitre, de la chanteuse Lady Gaga vers son chapeau, ou du souverain bien vers le reste de nos vies — les qualités axiologiques ne sont plus nécessairement pertinentes. Leurs composantes qualitatives ne se transmettent pas le long des chaînes de valeur. Le talent philosophique (une valeur épistémique) de Bergson ou le talent vocal (une valeur esthétique) de Lady Gaga ne se répercutent pas qualitativement sur la valeur de la table du philosophe et du couvre-chef de la chanteuse. Ils se répercutent tout au plus sous la forme quantitative de la valeur nue. La preuve en est que le pupitre de Bergson n’est pas un porteur adéquat de la valeur épistémique talent philosophique et le couvre-chef de Lady Gaga n’est pas un porteur adéquat de la valeur esthétique talent vocal. Par conséquent, le désaccord entre Sam et Patrizia porte sur la possible transmission de valeur nue — une quantité axiologique — depuis le philosophe Bergson vers sa table ou depuis la chanteuse Lady Gaga vers son chapeau à piques pointues.

Du chapeau de Lady Gaga au sens de la vie

On le voit donc : le désaccord entre Sam et Patrizia quant à la table de Bergson revêt une dimension existentielle. Au moins parfois, nous poursuivons toutes et tous des choses sans valeur intrinsèque, voire à la valeur douteuse. Un pupitre ou un chapeau sans valeur intrinsèque particulière peuvent posséder une valeur en raison de leur relation historique à une figure de la philosophie ou de la pop. Mais serait-il acceptable d’organiser fondamentalement nos vies autour de la recherche d’objets qui ne détiennent qu’une valeur relationnelle, à la manière de la table de Bergson ou des chapeaux insolites de Lady Gaga ? Répondre positivement ou négativement, c’est offrir des perspectives diamétralement opposées sur le souverain bien et le sens de la vie 

Le présent article a ébauché trois types de valeurs : les attachements axiologiques tels que l’attachement de Patrizia à la connaissance, les qualités axiologiques telles que la beauté, et la valeur nue — un type quantitatif de valeur représenté, entre autres, par la valeur fondamentale. Les trois types de valeurs ont permis de dissoudre l’apparente circularité du Critère quantitatif. À travers les cas de la table de Bergson et du chapeau de Lady Gaga, les trois types de valeurs nous ont également amenés à revisiter des questions déjà chères à Aristote sur la nature du souverain bien et le sens de l’existence. 

Reste à relever que les trois types de valeurs s’imbriquent : nos attachements axiologiques portent sur les qualités axiologiques telles que la beauté. Les qualités axiologiques mises à l’honneur dans les devises nationales telles que Liberté, égalité et fraternité constituent les objets d’attachements axiologiques collectifs. Idéalement, une devise commune reflète des valeurs mutuelles et fixe une identité partagée. Similairement, les attachements axiologiques individuels fixent nos identités particulières. À lire Aristote, nos attachements axiologiques doivent en outre viser la cible du souverain bien — à savoir le ou les porteurs de la valeur (nue) fondamentale. Le souverain bien équivaut à ce qui compte vraiment.

Ainsi, nos attachements axiologiques forment nos identités particulières et les dépassent aussi. Nos valeurs fixent nos identités et nous lient au souverain bien, à ce qui compte vraiment — à ce qui, au-delà de leurs limites physiques et temporelles, donne du sens à nos vies. Les valeurs soudent également les communautés humaines d’aujourd’hui et les générations à travers le temps. D’ailleurs, derrière leur désaccord à propos de la table de Bergson, l’attachement de Sam et Patrizia à la connaissance et à la philosophie les unit et ce sont des valeurs que tous deux n’ont de cesse de transmettre.

Bibliographie

Deux ouvrages classiques portant sur l’éthique au sens large, en français :

Aristote. Éthique à Nicomaque (J. Tricot, trad.). Paris : Vrin. 

Ogien, R. & C. Tappolet 2008. Les concepts de l’éthique : Faut-il être conséquentialiste ? Paris : Hermann.

Deux courtes lectures (un article et un livre) pour découvrir l’axiologie plus précisément, en anglais : 

Mulligan, K. 2009. Values. Dans R. Le Poidevin, P. Simons, A. McGonigal, R. P. Cameron (éd.), The Routledge Companion to Metaphysics. Londres : Routledge, 401-411.

Orsi, F. 2015. Value Theory. Londres : Bloomsbury.

Un dictionnaire des valeurs (au sens de qualités axiologiques identifiées à la section 5), en français :  

Deonna, J., Tieffenbach, E. (éd.). 2018. Petit traité des valeurs. Paris : Ithaque.

Deux cours d’introduction à l’éthique, en ligne et en français :  

Massin, O. 2013. Introduction à la philosophie morale. 

Cours tout public à télécharger sur Academia.edu https://www.academia.edu/5075927/Introduction_%C3%A0_la_Philosophie_des_Valeurs_UNI3_cours_1_6_2013

—. 2008. Introduction à la philosophie morale

Cours de licence/bachelor à télécharger sur

https://edu.ge.ch/moodle/mod/resource/view.php?id=64481

Remerciements

Je remercie Sam et Patrizia d’avoir fait naître et nourri mon attachement axiologique à la philosophie et mes nombreux collègues pour l’avoir fait grandir à travers nos échanges à l’Université de Genève, à l’Université de Rutgers-New Brunswick, l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, au centre Arché à l’Université de St Andrews et à l’Université de Yale. Je suis reconnaissant en particulier à Steve Humbert-Droz, Maxime Kristanek, Kevin Mulligan et un.e relecteur.trice anonyme pour leurs précieux commentaires sur les versions précédentes du présent article.

Mes formation et recherche en axiologie ont bénéficié du généreux soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique, de la Fondation Boninchi, de la Société académique de Genève et de la Cogito Foundation — institutions auxquelles je témoigne ma pleine gratitude.