Gestation pour Autrui (GP)

Comment citer ?

Jouan, Marlène (2021), «Gestation pour Autrui (GP)», dans Maxime Kristanek (dir.), l'Encyclopédie philosophique, consulté le ..., https://encyclo-philo.fr/

Publié en mars 2021

Résumé

La gestation pour autrui, plus connue sous le sigle « GPA », est un arrangement social par lequel une femme accepte de mener une grossesse pour quelqu’un d’autre qu’elle-même : sur le principe elle n’est pas la mère de l’enfant qu’elle porte et qu’elle remet, après l’accouchement, au couple qui l’a désiré et qui l’élèvera. Reconnue par l’Organisation mondiale de la santé comme une forme d’assistance médicale à la procréation (AMP), la pratique reste quantitativement anecdotique : sur 4 millions de naissances annuelles aux États-Unis, environ 1500 sont dues à une GPA ; au Royaume-Uni, elle permet la naissance de 400 bébés par an sur un total de 750000 ; en France, l’estimation la plus élevée porte à 100 le nombre d’enfants nés chaque année d’une GPA réalisée à l’étranger, à comparer aux 25000 enfants issus de l’AMP toutes modalités confondues. La disproportion est donc frappante entre, d’un côté, la fréquence statistique du recours à cette façon de créer ou d’agrandir une famille et, de l’autre, l’attention qu’elle reçoit dans le débat public, où la question bioéthique dite des « mères porteuses » est l’une des plus sensibles et controversées. Les positionnements « pour » ou « contre » qu’elle génère font voler en éclat les clivages idéologiques traditionnels et divisent fortement les mouvements féministes ; le désaccord est remarquable au sein même des différents courants du féminisme. Ce constat interpelle, d’autant plus qu’il fait d’abord émerger un problème de langage (§1) : comment nommer les femmes qui s’engagent dans une GPA ? Il porte aussi à soupçonner une méconnaissance de la réalité plurielle de la GPA, qui met en porte-à-faux une condamnation ou une apologie unilatérales (§2). Suivant une méthode paradigmatique en éthique appliquée, on éclairera le débat à l’aide d’une approche déontologiste puis conséquentialiste (§3), avant d’adopter une perspective politique plus novatrice (§ 4).

Une dispute sémantique révélatrice

Par définition, la GPA remet en cause un principe réputé asseoir le système euro-américain de parenté : la mère est celle qui accouche et à ce titre, selon un vieil adage romain, elle est « toujours certaine ». La maternité aurait ainsi l’évidence d’un fait brut à constater quand la paternité, jusqu’à l’avènement de la preuve génétique par analyse d’ADN dans le dernier tiers du XXe siècle, fait l’objet d’une inférence, d’une présomption ou d’une reconnaissance – aussi est-elle, inversement, toujours douteuse. Le principe n’a pourtant pas attendu la GPA pour être transgressé : on pense à l’accouchement sous X et à l’adoption, qui permettent d’établir la filiation maternelle indépendamment de la réalité biologique de la naissance. Avec la GPA toutefois, cette transgression conditionne la venue au monde de l’enfant, si bien que le fondement apodictique de la maternité devient ouvertement une fiction juridique. La première question posée par la GPA est donc celle des rapports entre nature et culture, classique en philosophie mais ici revisitée par un phénomène qui nourrit la déconstruction de l’ « instinct maternel » déjà amorcée par l’avortement : même menée à son terme, la grossesse ne fait pas forcément la mère.

Ce nouveau « trouble dans le genre », selon le titre d’un ouvrage de Judith Butler, s’illustre dans la terminologie employée pour qualifier les femmes sans lesquelles ceux qu’on appelle les parents « d’intention » (pour marquer le désir ou le projet à l’origine de la procréation), les parents « sociaux » (pour souligner leur fonction de soin et d’éducation), ou encore les parents « commanditaires » (pour mettre l’accent sur le service gestationnel qu’ils ont les moyens financiers d’acheter), n’existeraient pas. Cette terminologie n’est en effet pas unifiée, pas plus dans le débat académique que dans le débat public et pas plus en anglais qu’en français, et ce n’est pas une simple « question de mots » puisque ceux-ci véhiculent une prise de position substantielle sur la légitimité de la pratique. Alors que parler de « mère porteuse » signale souvent un refus de détacher la maternité psychologique et sociale de la grossesse accomplie, le terme « gestatrice », utilisé pour restituer la discontinuité revendiquée par les premières concernées, est ainsi accusé d’entériner leur assimilation à un « ventre » ou un « sac », un « incubateur » ou un « animal de ferme ». Dans un souci de neutralité et d’évitement de connotations déshumanisantes, l’expression « femme porteuse » proposée par le sociologue Jérôme Courduriès paraît particulièrement opportune.

« Nous sommes toutes et tous l’enfant d’une mère », rappelle la philosophe Eva Feder Kittay. Oui, mais laquelle ? Cette question, à laquelle les adversaires de la GPA ont toujours déjà répondu, fait écho à un épisode de la Bible hébraïque dans lequel Salomon, roi d’Israël, est confronté à deux femmes ayant chacune mis au monde un garçon, à trois jours d’intervalle dans leur maison commune, sans témoin. Un fils meurt et l’une des femmes accuse l’autre de lui avoir volé l’enfant vivant. Salomon ayant ordonné de couper ce dernier en deux pour en donner une moitié à chacune d’elles, il l’attribue finalement à celle qui préfère renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mourir. Le test de l’amour maternel lui aura permis d’identifier la vraie mère, qui ne peut qu’être sa mère de naissance. Les rares cas de GPA qui arrivent devant les tribunaux parce que la femme porteuse souhaite finalement garder l’enfant qu’elle a porté posent aussi un problème d’identification, mais qui ne peut être tranché aussi facilement puisque le critère ou la cause de la maternité ne va plus de soi. Il se pourrait cependant que la question de savoir qui est la mère soit biaisée : elle esquive la possibilité, aussi ouverte par l’AMP pour les couples de femmes et attestée dans des configurations familiales éloignées du modèle nucléaire dominant dans la culture occidentale, d’être l’enfant de plusieurs mères.

La réalité plurielle de la GPA

Si la définition générique donnée en introduction isole la singularité de la GPA par rapport à d’autres formes d’AMP, cette pratique est aujourd’hui à ce point diverse d’un bout à l’autre du globe que l’on peut considérer impropre d’en parler au singulier. Même si elle est souvent jugée a priori et « en bloc », plusieurs distinctions expliquant cette diversité doivent ainsi être prises en compte.

La première d’entre elles est dissimulée par le débat précédent qui passe à côté des deux composantes de la maternité biologique : gestationnelle, ou utérine, mais aussi génétique. Dans la GPA traditionnelle, dite « partielle », la femme porteuse les réunit puisque l’enfant est conçu avec son propre ovocyte inséminé par le sperme du futur père ; dans la GPA dite « complète », de loin la plus répandue, cet ovocyte est fourni soit par la mère d’intention si mère d’intention il y a et qu’elle est fertile, soit par une donneuse de gamètes, l’embryon issu d’une fécondation in vitro étant ensuite implanté dans l’utérus de la femme porteuse. Mère d’intention il n’y a en effet pas nécessairement puisque la GPA permet à des couples homosexuels masculins, et pas seulement à des couples hétérosexuels, d’avoir des enfants génétiquement liés à l’un des deux futurs pères (où, beaucoup plus rarement, au futur père célibataire). Tout en critiquant la survalorisation des gènes solidaire de ce désir d’avoir « un enfant à soi » on différencie alors souvent, pour des raisons que l’on peut estimer discriminatoires, l’infertilité « médicale » qui serait subie d’une infertilité « sociétale » qui, au prétexte qu’elle serait choisie, ne mérite pas la même réponse de la société.

On imagine que l’expérience des femmes porteuses, en particulier leur attachement à l’enfant, diffère dans les deux formes de GPA. La réalité est plus complexe, y compris à la lumière des découvertes scientifiques sur la contribution génétique de la maternité utérine, et suggère d’accorder un poids déterminant à leur intention d’avoir cet enfant pour autrui plutôt que pour elles-mêmes. Une deuxième distinction paraît en revanche fondamentale : celle entre les versions respectivement « altruiste » et « commerciale » de la pratique. Les guillemets en signalent les limites : la femme porteuse reçoit de l’argent dans les deux cas, que ce soit au titre d’une indemnisation pour les frais engrangés par sa grossesse ou d’une rémunération pour le service rendu ; et il serait naïf, comme l’anthropologie nous l’a appris, d’associer le don gratuit à des motifs purement désintéressés quand inversement l’intérêt économique emporterait toutes les raisons de l’acte. Pour beaucoup, cette distinction est néanmoins incontournable pour autoriser une GPA « éthique » par contraste avec une GPA qui, soumettant les capacités reproductives des femmes et les enfants eux-mêmes à la logique du marché, est au contraire inacceptable ; elle informe de fait les législations du Royaume-Uni et de la Grèce, du Brésil ou encore du Québec. Une troisième distinction vient toutefois compliquer le tableau.

La GPA n’est en effet plus une pratique que les législations étatiques peuvent entièrement contrôler : sa version dite « domestique », organisée et encadrée selon des modalités extrêmement variables, coexiste avec sa version transnationale, où la femme porteuse est citoyenne d’un autre pays voire d’un autre continent que celui des parents d’intention (ainsi que des éventuels donneurs et donneuses de gamètes). Comme on le sait depuis la France où la situation juridique de leurs enfants nés d’une GPA à l’étranger a longtemps été précaire, ces derniers peuvent contourner l’interdiction à domicile en empruntant les circuits mondialisés du « tourisme » ou de l’ « exil » reproductif ; à moins que les coûts trop élevés de la GPA dans leur propre pays – jusqu’à 130000 € aux États-Unis – ne les conduisent vers des offres low cost en Ukraine, en Asie ou plus récemment au Kenya. Jusqu’au retournement législatif conclu en 2018 l’Inde constituait ainsi la « plaque tournante », à l’abri de toute régulation contraignante et pour un profit annuel de plus de 2 billions de dollars, de l’industrie florissante de la GPA. Largement médiatisé, son statut d’« usine à bébés » ou de « bordel reproductif » a mis en évidence les inégalités socio-économiques et géopolitiques systémiques sur lesquelles repose cette industrie, tout en faisant écran à d’autres modèles existants ou envisageables.

Un problème typique d’éthique appliquée

Il est difficile d’évaluer la légitimité morale de la GPA, et a fortiori l’opportunité de sa légalisation, indépendamment des réactions émotionnelles viscérales suscitées par les descriptions sélectives et plus ou moins métaphoriques qui cadrent sa perception. Comme à l’endroit de n’importe quel problème d’éthique appliquée ou concrète, une approche normative raisonnée peut mobiliser les deux théories dominantes dans l’histoire de la philosophie morale moderne, à savoir le déontologisme et le conséquentialisme, dont la variante la plus courante est l’utilitarisme. D’après la première, une action est immorale lorsqu’elle contredit des devoirs ou des principes éthiques fondamentaux ; d’après la seconde, une action est immorale si ses conséquences délétères pour les parties affectées outrepassent ses conséquences bénéfiques. Une spécificité de l’examen de la GPA, qu’elle partage avec l’avortement et la prostitution, est que les arguments impersonnels convoqués par chaque théorie demandent à être infléchis par des considérations féministes, qui attirent l’attention d’une part sur la différence du corps des femmes et l’expérience de la grossesse, d’autre part sur leur situation historique de domination. Or ces considérations ne conduisent pas à des conclusions unanimes.

L’approche déontologiste

Selon l’argument le plus fréquemment opposé à la GPA, cette pratique porte intrinsèquement atteinte à la dignité des femmes porteuses ; elle dérogerait également à l’intérêt supérieur des enfants. L’argument peut se décliner de trois manières, à commencer par l’objection de l’instrumentalisation : le corps des femmes, et à travers lui leur personne, est traité comme un moyen au service du désir des futurs parents et donc comme une chose ; aussi la comparaison avec l’esclavage est-elle pertinente. En second lieu vient l’objection de l’aliénation : leurs capacités reproductives sont si essentielles à l’identité personnelle des femmes qu’en faire usage pour autrui ne peut que détruire l’intégrité de leur « moi » et les rendre étrangères à elles-mêmes, même si elles n’en ont pas conscience. Renforcées par l’intervention de l’argent qui justifie l’idée de « location d’utérus », ces deux objections mettent enfin en cause le caractère inapproprié de la marchandisation du corps et des personnes, jusqu’à celle des enfants qui seraient vendus et achetés et se verraient donc assigner un prix. L’argument moral de la dignité rejoint alors l’argument juridique de l’indisponibilité du corps humain, qui n’est pas une propriété et ne saurait faire l’objet d’un échange marchand.

Le sens du concept de dignité n’est pourtant pas plus limpide et univoque que celui d’intérêt de l’enfant et ses usages conservateurs, restreignant indûment les libertés individuelles, sont régulièrement dénoncés. Emmanuel Kant, qui en fait le motif du respect que l’on doit aux personnes, ne pense pas que leur valeur absolue et inaliénable soit incompatible avec le fait de traiter autrui ou de se traiter comme un moyen, tant que notre statut de fin en soi n’est pas négligé. Le consentement des personnes tient à cet égard un rôle discriminant, et sauf à montrer qu’il est impossible que des femmes consentent de façon libre et éclairée à une GPA, le philosophe ne pourrait guère cautionner l’attitude paternaliste qui consiste à nier par principe leur autonomie quand bien même elle est – comme celle de tout un chacun – empiriquement limitée. Quant à déterminer les attributs ou les capacités constitutifs de notre identité, il s’agit d’une tâche délicate qui risque de se retourner contre l’égalité de statut des femmes et des hommes. L’idée que l’exercice de ces capacités au bénéfice d’autrui ne devrait pas faire l’objet d’un paiement est également disputée : elle pourrait reposer sur de simples préjugés relatifs aux façons convenables pour une femme d’user de son propre corps, quand bien même celui-ci n’est pas, non plus que les enfants qu’elle peut porter, un bien appropriable et monnayable.

L’approche conséquentialiste

Si les arguments déontologistes opposés à la GPA n’étaient pas convaincants, les dommages que cette pratique est susceptible d’infliger pourraient néanmoins, d’après le principe de non-nuisance formulé par John Stuart Mill, conduire à la considérer comme immorale. On compte d’abord ceux relatifs à la santé des femmes porteuses : inhérents à toute grossesse, les dommages physiques sont accrus par l’implantation fréquente de plusieurs embryons ; la séparation d’avec l’enfant porté pendant 9 mois fait aussi craindre des dommages psychiques, y compris pour l’enfant. La pratique étant parfois fortement stigmatisée, leur estime de soi pourrait par ailleurs en souffrir. Mais ces dommages directs et immédiats ne sont pas seuls en cause : qu’en est-il des effets négatifs d’une légalisation de la GPA sur l’image et la condition de toutes les femmes, sur le sens même de ce qu’est une famille, et plus largement sur l’ensemble des valeurs qui configurent l’orientation éthique d’une société ? On ne saurait non plus sous-estimer les inégalités socio-économiques déjà mentionnées : dans la mesure où l’on ne voit guère de riches femmes porteuses au service de femmes et d’hommes qui le sont moins, la GPA ne conduit-elle pas à légitimer voire à renforcer ces inégalités ?

Ces objections reçoivent pour partie une réponse empirique, qui fait pencher la balance en faveur des conséquences positives de la pratique. Alors que les grossesses multiples peuvent médicalement être évitées, les enquêtes psychologiques menées à ce jour ne confirment pas les dommages anticipés, ni pour l’enfant lui-même, qui autrement ne serait d’ailleurs pas né du tout, ni pour les femmes porteuses qui ne regrettent généralement pas leur acte, qui peuvent en tirer des récompenses émotionnelles et symboliques en sus d’éventuels bénéfices économiques, et qui le cas échéant souffrent davantage de l’indifférence des parents d’intention que du deuil de l’enfant porté. Quant aux effets collatéraux d’une légalisation de la GPA, ils sont ardus à mesurer mais surtout, ils sont aussi à envisager sous l’hypothèse inverse. Pour beaucoup de féministes libérales préoccupées par l’assignation sociale des femmes à la maternité, cette pratique tombe sous le droit de disposer librement de son corps et participe ainsi à leur émancipation ; pour d’autres son potentiel de déstabilisation de l’ordre familial traditionnel, qui constitue un frein à cette émancipation, est à encourager. En admettant qu’elle contribue au maintien du statu quo en matière d’inégalités, on peut enfin soutenir que pour les femmes porteuses les plus pauvres, l’option de la GPA commerciale est néanmoins un moindre mal.

La perspective politique de la justice sociale

Les arguments offerts par l’éthique normative n’ont pas permis d’apaiser la « panique morale » générée par l’apparition publique de la GPA au début des années 1980. Le débat fait toujours rage entre d’un côté les partisans d’une abolition universelle, pour qui la pratique est immorale par essence et/ou, mais plus rarement, par ses conséquences, et de l’autre les avocats d’une régulation juridique de la pratique à l’échelle tant nationale qu’internationale, pour qui elle est moralement neutre voire moralement bonne. En agissant sur les circonstances dans lesquelles se déroule une GPA ainsi que sur les droits et obligations des parties prenantes, l’objectif est alors de minimiser les torts qu’elle est susceptible d’infliger aux femmes porteuses et aux enfants. Un point de vue pragmatique parle en faveur de cette position réformiste. Il semble en effet qu’il y ait peu d’espoir d’obtenir, par la seule vertu de la discussion rationnelle, une résolution consensuelle des dilemmes moraux soulevés par la GPA : on est manifestement en présence d’un cas de « divergence » éthique irréductible entre conceptions du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Or, la plupart des spécialistes conviennent du caractère irréaliste de la revendication abolitionniste : qu’on le veuille ou non la pratique continuera de prospérer, même loin de nous, clandestinement et dans des conditions parfois dramatiques.

Reste qu’une simple résignation devant le fait accompli est peu satisfaisante philosophiquement, elle incite donc à emprunter une piste de réflexion plus critique. Depuis les années 2000, l’appréhension de la GPA est de fait modifiée par les enquêtes ethnographiques de terrain qui donnent à entendre les femmes porteuses elles-mêmes, d’une part en situant leurs récits dans les contextes socio-culturels spécifiques où ils s’élaborent, d’autre part en écartant tant l’illusion d’une solution « gagnant-gagnant » pour tout le monde que la réduction des femmes porteuses à des victimes impuissantes. Cette perspective non manichéenne, qui oblige à décentrer nos catégories d’évaluation, permet d’expliquer le résultat aporétique de la délibération morale, souvent trop peu sensible soit aux conditions d’existence des femmes porteuses ici ou là soit à la spécificité de l’épreuve qu’elles choisissent de traverser. Elle a néanmoins aussi pour caractéristique de ne pas faire de la GPA une exception par rapport à d’autres activités humaines généralement exercées par des femmes, souvent défavorisées socialement et souvent non-blanches, à l’instar de celles qui empruntent aujourd’hui les circuits migratoires des pays du Sud vers ceux du Nord pour s’occuper des enfants des familles les mieux loties. Les enquêtes font en effet émerger un cadre d’analyse parfaitement commun puisque la GPA s’y découvre comme un travail.

Des questions conceptuelles plus inattendues sont dès lors ouvertes : qu’est-ce qu’un travail ? Certains types d’efforts ou d’investissements physiques et psychiques, difficilement quantifiables, résistent-ils à cette qualification ? Quels rapports structurels de pouvoir – de genre, de classe, de race – sont à l’œuvre dans la reconnaissance ou le déni d’une activité comme travail ? À quelles conditions peut-on dire qu’un travail est exploité ? Quel rôle joue la rémunération, ou son absence, dans cette exploitation ? Quels autres facteurs font de l’exploitation, même consentie et mutuellement avantageuse, une injustice sociale et pas seulement économique ? Et bien sûr, comment lutter contre les situations ainsi dénoncées ? Ces questions, qui relèvent de la philosophie sociale et politique, ne sont pas nouvelles : elles sont au cœur de l’analyse matérialiste de l’oppression des femmes qui, dans les années 1970, s’est inspirée de Karl Marx pour rendre visible le travail domestique et le travail reproductif qui leur est alloué, par contraste avec le travail salarié effectué, alors principalement par les hommes, dans la sphère publique. Sous cet angle la GPA, parfois considérée comme l’ultime aberration des sociétés capitalistes contemporaines, produit un effet de loupe sur des phénomènes malheureusement très ordinaires dont, à l’exemple de nos pratiques de consommation, nous sommes peu ou prou complices mais qui ne suscitent pas la même indignation morale.

Bibliographie

La littérature en français consacrée à la GPA est essentiellement juridique et sociologique et compte à ce jour de nombreux articles mais très peu d’ouvrages entièrement dédiés à cette question, souvent traitée comme un chapitre du domaine plus large de l’AMP. Pour une première familiarisation très accessible, on consultera l’ouvrage de Catherine Mallaval et Mathieu Nocent, Mais qui est la mère ? Porter l’enfant des autres (Paris, Les Arènes, 2017), qui comporte des témoignages en première personne, fait intervenir médecins et chercheur·e·s aux avis contraires et propose un état des lieux de la GPA dans quelques pays. Pour un portrait empiriquement informé et sans parti-pris idéologique des différent·e·s protagonistes de la GPA, on se penchera sur le volume dirigé par Isabel Côté, Kevin Lavoie et Jérôme Courduriès, Perspectives internationales sur la gestation pour autrui. Expériences des personnes concernées et contextes d’action (Presses de l’Université du Québec, 2018). Dans une perspective pluridisciplinaire plus analytique, qui inclut la philosophie et laisse place au débat contradictoire y compris dans le « camp » favorable à la GPA, deux ouvrages collectifs sont recommandés : Marie-Xavière Catto et Kathia Martin-Chenut (dir.), Procréation assistée et filiation. AMP et GPA au prisme du droit, des sciences sociales et de la philosophie (Paris, Mare & Martin, 2019) ; Daniel Borillo et Thomas Perroud (dir.), Penser la GPA : aspects juridiques, philosophiques et sociologiques (Paris, L’Harmattan, 2021).

En philosophie morale, l’ouvrage grand public vigoureusement engagé contre la GPA est celui de Sylviane Agacinski Corps en miettes, dont la deuxième édition est parue en 2013 chez Flammarion. Son argumentation principalement déontologiste nourrit également l’avis n°110 du Comité Consultatif National d’Éthique (2010), tandis que le chapitre 4 de l’avis n°126 (2017) développe une argumentation conséquentialiste. La position adverse, favorable à la GPA commerciale, est défendue par le philosophe libéral Ruwen Ogien dans des textes courts dont « Mères porteuses : qui doit décider ? » (dans La vie, la mort, l’État. Le débat bioéthique, Paris, Grasset, 2009, p. 177-186), ainsi que dans l’ouvrage Le corps et l’argent qui traite également de la prostitution et du don d’organes (Paris, La Musardine, 2010). Même dans le champ de la réflexion purement normative les positions ne sont toutefois pas toujours aussi tranchées. Face à celle de René Frydman l’intervention dépassionnée de Monique Canto-Sperber, qui prend en compte l’ensemble des arguments pro et contra, est particulièrement indiquée (Naissance et liberté. La procréation : quelles limites ?, Paris, Le Livre de Poche, 2008, p. 178-236). Dans un format plus concis on pourra comparer les récentes contributions de Guillaume Durand dans « Pour une conception neutre de la Gestation Pour Autrui » (La vie des idées, 11 septembre 2018 : https://laviedesidees.fr/Pour-une-conception-neutre-de-la-Gestation-Pour-Autrui.html), et de Christophe Salvat dans « L’éthique à l’épreuve de la Gestation Pour Autrui (GPA) » (Raison publique, n°23, 2019, p. 163-174). Plus technique que la première la seconde contribution introduit, en sus des approches déontologiste et utilitariste dont elle décline plusieurs versions, la perspective du contractualisme associée à John Rawls ou Thomas Scanlon.

Pour alimenter la réflexion à d’autres sources philosophiques que l’éthique normative, on conseille le classique d’Elisabeth Badinter L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIe-XXe siècle) initialement paru en 1980 (Paris, Flammarion), le chapitre « Familles désordonnées » du dialogue de Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco dans De quoi demain… (Paris, Flammarion, 2001, p. 63-82), ainsi que, par Marie Gaille, Le désir d’enfant. Histoire intime, enjeu politique (Paris, PUF, 2011). La perspective politique du travail reproductif est présentée dans le n°56 des Cahiers du Genre coordonné par Ilana Löwy, Virginie Rozée et Laurence Tain (2014), et développée par l’autrice du présent article dans plusieurs textes dont « L’acceptabilité morale de la gestation pour autrui : les enseignements de la gestation pour soi au service de plus de justice » (Travail, genre et sociétés, n°37, 2017, p. 37-54) et, co-écrit avec l’économiste Clémence Clos, « Le privé est politique… et économique ! Pour une économie politique du travail de gestion pour autrui » (Nouvelles Questions Féministes, vol. 39, n°2, 2020, p. 47-61). On y trouvera de nombreuses références à la littérature anglophone qui est abondante. Un bref ouvrage constitue un outil pédagogique et critique très utile : France Winddance Twine, Outsourcing the Womb. Race, Class, and Gestational Surrogacy in a Global Market, New York, Routledge, 2011. Enfin les deux ouvrages évoqués au §1, de haute tenue théorique, sont sans apport explicite à la réflexion philosophique sur la GPA mais néanmoins instructifs : Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité (1990), trad. fr. C. Kraus, Paris, Amsterdam, 2005 ; et Eva Feder Kittay, Love’s Labor. Essays on Women, Equality, and Dependency, New York, Routledge, 1999.