La philosophie de A à Z

I act like you act, I do what you do
But I don’t know, what it’s like to be you
What consciousness is, I ain’t got a clue
I got the zombie blues
(chanson populaire australienne)

Résumé

Les zombies philosophiques sont des êtres fictifs imaginés par des philosophes contemporains dans le but de formuler des arguments au sujet de la nature de la conscience. Un zombie philosophique se comporte comme un être humain, possède la même constitution physique qu’un être humain, mais est totalement dépourvu de conscience. La réflexion sur la cohérence de cette notion et sur la possibilité de l’objet auquel elle renvoie s’est montrée particulièrement utile pour formuler des thèses philosophiques au sujet des relations entre la conscience, le cerveau et le comportement.

1. Introduction

Les zombies philosophiques sont des êtres fictifs imaginés par des philosophes contemporains pour raisonner sur la nature de la conscience. Oubliez pour le moment les zombies que vous avez vu au cinéma ou à la télévision, il s’agit de créatures assez différentes : un zombie philosophique est défini par trois caractéristiques : (1) il se comporte comme un être humain, (2) il possède la même constitution physique qu’un être humain, mais (3) il est totalement dépourvu de conscience. La réflexion sur la cohérence de cette notion et sur la possibilité de l’objet auquel elle renvoie s’est montrée particulièrement utile pour formuler des thèses philosophiques au sujet des relations entre la conscience, le cerveau et le comportement. Mais comment peut-on espérer trancher ce genre de questions simplement en réfléchissant sur la cohérence et la possibilité d’une entité fictive ? Avant de voir plus précisément quel travail philosophique ces zombies sont censés fournir (§3) et de discuter de leur capacité à réellement le mener à bien (§4), il est nécessaire de commencer par analyser en détail la définition zombies philosophiques (§2).

2. Ce que sont les zombies philosophiques (et ce qu’ils ne sont pas)

La définition des zombies philosophiques que nous avons donnée combine trois caractéristiques qui méritent chacune d’être explicitées. Selon la première, il est impossible de distinguer un zombie d’un être humain en se limitant à l’observation de son comportement. Plus précisément, lorsque nous disons que les zombies se comportent comme nous, nous voulons dire qu’ils réagissent comme nous aux stimuli qui se présentent à eux dans leur environnement. Par exemple, si je laisse tomber une boule de pétanque sur mon pied, je vais hurler un nom d’oiseau puis me tordre de douleur. Et si mon jumeau zombie subit la même mésaventure, il réagira exactement de la même manière, même si, par définition, il ne vivra aucune expérience consciente douloureuse. Ce que l’on appelle ici « comportement » comprend certes tous les mouvements observables que nous, et nos jumeaux zombies, pouvons faire, mais aussi notre comportement linguistique, c’est-à-dire ce que nous comprenons et disons. Une conséquence de la définition des zombies est qu’ils sont capables de prendre part à des conversations, exactement comme nous, y compris à des conversations philosophiques au sujet de la conscience. A la différence de nous cependant, ils ne savent évidemment pas de quoi ils parlent, mais cela ne les empêche pas d’en parler.

Ensuite, en vertu de la deuxième caractéristique des zombies, il n’y a aucune différence physique entre un zombie et un être humain. Par exemple, vous pouvez imaginer votre propre jumeau zombie : c’est un être qui est constitué exactement des mêmes atomes et des mêmes molécules que vous à l’instant où vous lisez ces lignes. Aucune propriété physique ne peut vous différencier de lui. On entend ici la notion de propriété « physique » en un sens assez large qui inclut certes le genre de propriété dont parlent les théories physiques (par exemple la propriété d’avoir une masse ou d’avoir une charge électrique négative), mais aussi toutes les propriétés dont parlent les sciences dites naturelles, comme la biologie et les neurosciences. On supposera ainsi que votre jumeau zombie possède les mêmes propriétés biologiques que vous et en particulier que son cerveau, d’un point de vue neurobiologique, fonctionne exactement comme le vôtre.

La troisième caractéristique des zombies, celle qui permet de vous différencier de votre jumeau zombie, est que vous possédez une vie mentale consciente, alors que votre jumeau zombie en est par définition totalement dépourvu. Par vie mentale consciente, il faut ici entendre le fait d’avoir une expérience subjective et qualitative de votre environnement ou de votre vie intérieure. Nous avons une expérience consciente en ce sens lorsque nous écoutons un morceau de musique, imaginons visuellement la maison de nos rêves ou lorsque nous ressentons de la tristesse. A contrario, certains moments de notre existence peuvent être dépourvus d’expérience consciente, par exemple lorsque nous dormons d’un sommeil profond sans rêve. Notre vie mentale ressemble alors à un grand vide qui se remplit à nouveau d’expériences conscientes à notre réveil. Un trait distinctif de votre jumeau zombie est que ce vide constitue la totalité de sa vie intérieure.

Les zombies philosophiques sont donc assez différents des zombies que l’on peut voir dans les films cultes de George Romero. Même si les différents scénarios peuvent varier sur détails, on peut dire qu’en général les zombies cinématographiques sont physiquement assez différents de nous (il n’est pas clair qu’ils soient à proprement parler vivants, et à supposer qu’ils le soient, leur biologie est manifestement différente de la nôtre). Et même s’ils semblent avoir des capacités cognitives réduites par rapport à nous, rien ne semble indiquer qu’ils soient dépourvus d’expériences conscientes : les morts-vivants qui errent dans les centres commerciaux abandonnés dans le film Zombie ne sont manifestement pas doués d’une grande intelligence, mais on peut supposer qu’ils éprouvent néanmoins de la faim avant de manger de la chair humaine, et probablement de la douleur lorsqu’ils se font abattre par les héros humains. Même si les deux espèces de zombies sont devenues populaires au même moment – les premiers zombies philosophiques ont été décrits et discutés sous cette appellation au milieu des années 1970, sous la plume de Robert Kirk (1974), quelques années après les premiers succès des zombies cinématographiques en salles – elles sont assez différentes et doivent être bien distinguées l’une de l’autre. Comme nous n’avons plus aucune raison de parler de cinéma dans le reste de cet article, nous utiliserons dorénavant le terme de « zombie » uniquement pour désigner les zombies philosophiques.

3. La puissance philosophique des zombies

Pourquoi les philosophes qui s’intéressent à la nature de la conscience, et à ses relations avec le cerveau et le comportement ont-ils eu besoin d’imaginer de tels êtres, physiquement et comportementalement identiques à nous, mais dépourvus de conscience ? Ces philosophes reconnaissent généralement que les zombies sont des êtres fictifs, mais estiment néanmoins qu’il est utile de raisonner sur l’hypothèse que les zombies philosophiques sont possibles, au moins en principe, même s’ils n’existent pas de fait.

En effet, si l’on admet que les zombies sont possibles, alors des conséquences philosophiques importantes s’ensuivent au sujet de la nature de la conscience. Un problème philosophique traditionnel, issu de la doctrine de la distinction de l’âme et du corps défendue par Descartes au XVIIe siècle, mais qui a connu une actualité nouvelle à la suite des derniers développements des neurosciences, nous demande de clarifier la relation que le mental entretient avec le physique, ou plus spécifiquement les relations qu’entretient la conscience avec le cerveau. Une réponse populaire chez les philosophes qui prennent au sérieux les progrès des neurosciences consiste à dire que la conscience doit être identifiée à une certaine caractéristique neurobiologique du cerveau, une caractéristique dont les détails ne sont pas encore connus, mais que les neuroscientifiques finiront bien par isoler dans un avenir plus ou moins proche – c’est du moins le pari de certains philosophes. Cette thèse est connue sous le nom de « physicalisme », dans la mesure où elle consiste à faire de la conscience quelque chose de « physique » au sens large que nous avons défini plus haut. Il s’avère que cette thèse physicaliste est logiquement incompatible avec l’idée que les zombies sont possibles. Admettons en effet, ne serait-ce que pour les besoins de l’argument, que la conscience ne soit rien de plus qu’une caractéristique du cerveau et essayons de voir à quoi pourrait ressembler mon jumeau zombie : il posséderait la même constitution physique que moi, et donc, a fortiori, le même cerveau. En vertu du physicalisme, nous pouvons en conclure qu’il posséderait forcément une conscience, dans la mesure où son cerveau, exactement comme le mien, possède la caractéristique neurobiologique à laquelle la conscience peut être identifiée. Mais alors il cesse d’être un zombie, puisque par définition un zombie est dépourvu de conscience. Ainsi, nous pouvons conclure que si le physicalisme est vrai, alors les zombies sont absolument impossibles. La contrepartie de cette implication est que si les zombies représentent une authentique possibilité, alors le physicalisme est faux. Le philosophe australien David Chalmers a ainsi proposé de réfuter le physicalisme en prenant appui sur la possibilité (de principe) des zombies.

Une raison similaire pour laquelle les zombies ont pu intéresser les philosophes est que si les zombies sont possibles, et si l’on admet le principe, plausible par ailleurs, selon lequel tout événement physique doit trouver sa cause dans le monde physique, alors nos états conscients, comme par exemple nos douleurs, ne peuvent avoir aucune influence causale sur notre comportement. Supposons, pour reprendre un exemple mentionné plus haut, qu’une boule de pétanque me tombe sur le pied, ce qui provoque en moi un cri de douleur ; et acceptons le principe selon lequel tout effet physique possède une cause physique. Si l’on admet que mon jumeau zombie, dans la même situation, se comporterait exactement comme moi et proférerait le même cri, alors il faut en conclure que mon cri n’a pas été causé par l’expérience consciente douloureuse que j’ai vécue en recevant cette boule de pétanque sur le pied, mais seulement par des événements physiques situés dans mon corps. En effet, si ma douleur avait été la cause de mon cri, alors ou bien ma douleur est une cause non physique des événements physiques qui constituent mon comportement, ou bien ma douleur peut être identifiée à une cause physique. Dans le premier cas, on enfreint le principe selon lequel tout événement physique possède une cause physique ; et le second cas de figure, pour les raisons exposées dans le paragraphe précédent, est incompatible avec la possibilité de mon jumeau zombie. C’est pourquoi nous devons conclure que l’expérience consciente de la douleur n’a pas pu être la cause de mon comportement. Plus généralement, il s’ensuit que nos expériences conscientes ne sont que des « épiphénomènes » du fonctionnement de mon organisme, c’est-à-dire des effets de ce fonctionnement qui eux-mêmes n’ont aucun pouvoir causal (un peu comme le bruit du sifflet qui accompagne le train à vapeur mais ne contribue en aucune manière à le faire avancer). Ainsi, la possibilité des zombies implique la thèse philosophique, assez contre-intuitive il faut le noter, selon laquelle la conscience n’a aucun pouvoir causal sur notre comportement (à moins que certains événements physiques aient des causes non physiques).

4. Faut-il avoir peur des zombies philosophiques ?

Nous avons vu que la possibilité de principe des zombies est associée à des thèses philosophiques non triviales : l’irréductibilité de la conscience à une caractéristique du cerveau d’une part et le caractère « épiphénoménal » de la consicence. Mais quelles raisons avons-nous de croire que les zombies sont authentiquement possibles, même en admettant que rien de tel n’existe ? Les philosophes qui souhaitent utiliser la puissance des zombies pour défendre les thèses philosophiques mentionnées ci-dessus répondent que les zombies sont possibles, parce qu’ils sont concevables. Ici « concevable » signifie « logiquement cohérent » ou « non-contradictoire ». En liant la concevabilité et la possibilité de cette manière, on reconnaît que seules les contradictions logiques sont absolument impossibles, mais que toutes les autres choses, pourvu qu’elles soient cohérentes, peuvent légitimement être comptées comme des possibilités authentiques. Ainsi la question de savoir si nous avons de bonnes raisons d’accepter la possibilité des zombies nous renvoie à la question suivante : les zombies sont-ils concevables ?

Nous avons introduit les zombies à l’aide d’une définition, mais le simple fait de définir un mot ne garantit pas qu’il existe un objet correspondant à la définition, ni même que la définition exprime une idée cohérente. En effet, nous pouvons à loisir définir de nouvelles notions à partir de notions que nous possédons déjà, en les combinant à l’aide de connecteurs logiques. Par exemple je peux poser que par définition un objet x est un cercle-carré si et seulement si x est un cercle et x est un carré. Mais il est facile de voir que la notion de cercle-carré est incohérente : un carré possède nécessairement quatre angles, un cercle, non moins nécessairement, n’en possède aucun et aucune figure géométrique ne peut posséder à la fois quatre et zéro angles. Nous avons ainsi défini quelque chose qui est incohérent et dont nous avons de bonnes raisons de penser qu’il ne peut pas exister. Mais cela ne semble pas être le cas des zombies. On ne voit pas, du moins pas de façon évidente, comment dériver une contradiction de la définition des zombies que nous avons donnée et cela semble indiquer qu’il n’y a rien de contradictoire dans l’idée d’un zombie. En d’autres termes, l’idée d’un zombie, à la différence de celle d’un cercle-carré semble être une idée tout à fait cohérente.

Il y a plusieurs manières de contester la possibilité des zombies, cependant. Une première option consiste à s’attaquer au principe selon lequel tout ce qui est concevable est possible. Considérons l’hypothèse selon laquelle l’eau est un élément chimique, et non un composé d’hydrogène et d’oxygène. Cette hypothèse est concevable, au sens où elle est logiquement cohérente. Mais elle est en même temps impossible dans la mesure où l’essence de l’eau est d’être une molécule d’H2O. En concevant une situation dans laquelle l’eau est un élément chimique, nous concevons quelque chose d’impossible. Donc le passage du concevable vers le possible n’est pas valable en général, et cela affaiblit la justification qui est donnée de la possibilité des zombies.

Une autre manière de remettre en cause la possibilité des zombies consiste à montrer que cette possibilité a des conséquences désastreuses. Nous savons, au-delà de tout doute raisonnable, que nous sommes conscients et nous pouvons exprimer cette connaissance en affirmant des propositions au sujet de notre vie mentale consciente, par exemple : « je ressens toujours le même sentiment de mélancolie à l’écoute du Prélude n°4 de Chopin ». De plus, il semble incontestable que ces expériences conscientes jouent un rôle causal important dans nos vies. Nous évitons les expériences désagréables et cherchons à répéter les expériences plaisantes. Plus généralement, si le fait de jouir d’expériences phénoménalement conscientes était absolument sans effet, on pourrait même se demander si la vie vaudrait d’être vécue. Or la possibilité des zombies philosophiques, avons-nous vu, implique justement que la conscience phénoménale ne peut que rester sans effet, puisqu’elle n’est qu’un épiphénomène. Comment pourrions-nous accorder tant de valeur à quelque chose qui est incapable de produire aucun effet dans le monde, et par conséquent en nous ?

Ce genre de conséquence déconcertante tend à montrer qu’il y a peut-être quelque chose qui ne va pas avec les zombies, et qu’il est plus raisonnable de les considérer non seulement comme des êtres fictifs, mais aussi comme des êtres impossibles. Les philosophes zombiephiles, tels Chalmers répondront qu’il n’y a rien de contradictoire dans l’idée d’un zombie et qu’à ce titre nous n’avons pas le droit de les considérer comme des impossibilités. Mais on peut alors demander à Chalmers à quel titre il accorde tant de confiance au principe selon lequel tout ce qui est logiquement cohérent, ou concevable, est possible. Répondre à cette question nous engagerait dans un débat épistémologique et métaphysique, qui dépasse de beaucoup le cadre de cette discussion.

5. Conclusion

Bien que tout le monde s’accorde sur le fait que les zombies n’existent pas, la réflexion sur leur simple possibilité s’est montrée particulièrement féconde pour mettre en évidence les implications de certaines doctrines philosophiques au sujet de la conscience telles que le physicalisme ou l’épiphénoménisme. Les arguments qui mettent en scène les zombies pour réfuter la première ou défendre la seconde sont cependant loin d’être décisifs. La cohérence et la possibilité des zombies restent des questions ouvertes qui divisent encore les philosophes qui s’intéressent à la nature de la conscience. Mais on peut au moins reconnaître aux zombies philosophiques le mérite d’avoir permis de poser des questions fondamentales au sujet de la conscience et d’illustrer de façon élégante les conséquences des réponses que l’on peut y donner.

Bibliographie

Casati, Roberto et Varzi, Achille, « Somnifère Zombie S.A. », in 39 petites histoires d’une redoutable simplicité, Paris, Albin Michel, 2005, p. 27-31.
Dans ce petit livre où des problèmes philosophiques sont traités à l’aide de petites fictions, les auteurs décrivent un somnifère zombie ayant la capacité d’éteindre la conscience de celui qui en prend, sans altérer son comportement.

Chalmers, David, L’esprit conscient, traduction française par Stéphane Dunand, Montreuil, Éditions d’Ithaque, 2010.
Dans cet ouvrage, publié initialement en anglais en 1996, David Chalmers fait maintes fois références aux zombies philosophiques pour défendre une théorie non physicaliste de la conscience. Il contient une défense de la concevabilité et de la possibilité des zombies.

Dennett, Daniel, La conscience expliquée, traduction française par Pascal Engel, Paris, Odile Jacob, 1993.
Daniel Dennett développe sa propre théorie de la conscience, qui implique une remise en question radicale de la cohérence de l’idée des zombies philosophiques.

Kirk, Robert, « Sentience and Behavior », Mind, vol. 83, 1974, p. 43-60
Le tout premier article à mettre en scène des zombies philosophiques, utilisés pour réfuter la conception matérialiste selon laquelle l’homme n’est rien de plus qu’un objet physique.

Pierre Saint-Germier
pierre.saintgermier@free.fr
Postdoctorant à l’Université de Genève