La philosophie de A à Z

Introduction

Le temps est une notion associée aux changements, qu’ils soient futiles ou existentiels. Il permet ainsi l’organisation moderne de nos sociétés à travers les agendas, la planification du travail ou les rendez-vous galants. Il rythme les saisons et nous expérimentons chaque année les couleurs chatoyantes de l’automne et les nuages sombres de l’hiver. Notre corps évolue constamment et vieillit sans cesse entre notre naissance passée et notre mort future. Toutes ces descriptions font intervenir le concept de temps, ou une notion plus spécifique généralement associée au temps comme le changement, le passé, le présent, le futur, la simultanéité ou la synchronisation. Mais quelle est la nature du temps ? Que peut-on comprendre de cette notion si fondamentale et si présente dans notre vie quotidienne, et pourtant si difficilement définissable ? Cet article vise à introduire les différentes conceptions contemporaines du temps objectif, indépendamment des perceptions que nous en avons. Le temps existe-t-il (section 1.) ? Le temps s’écoule-t-il (section 2.) ? Le passé et le futur existent-ils (section 3.) ? Le présent possède-t-il une étendue (section 4.) ? Le futur est-il déjà écrit maintenant (section 5.) ? Le temps est-il une substance qui contient les objets matériels, ou une collection de relations entre les objets matériels (section 6.) ? Quelle est la source de la direction apparente du temps (section 7.) ? Peut-on voyager dans le temps (section 8.) ? Ces questions seront présentées sous un angle contemporain. Pour un traitement de la question de la persistance des objets à travers le temps, voir l’entrée consacrée à l’identité [LIEN]. Pour une présentation du problème des futurs contingents, voir l’entrée qui lui est consacrée [LIEN]. Voir également l’entrée sur le mouvement [LIEN].



Table des matières

1. La réalité du temps

a. Propriétés A et relations B
b. L’essentialité des propriétés A
c. La contradiction des propriétés A

2. Le temps s’écoule-t-il ?

a. Théorie A et théorie B
b. L’agenda du théoricien A
c. L’agenda du théoricien B

3. Présentisme, éternalisme et non-futurisme

a. Le présentisme
b. L’éternalisme
c. Le non-futurisme

4. L’étendue du présent

a. L’étendue métaphysique du présent
b. L’étendue apparente du présent

5. Contingence et destinée

a. Les menaces fatalistes
b. Le nombre de futurs

6. Substantialisme et relationnisme

a. Caractérisation générale
b. Newton/Clarke & Leibniz
c. Temps sans changement
d. Relativité générale

7. Direction du temps

a. Les théories réalistes
b. Théorie C
c. Thermodynamique

8. Voyages dans le temps

a. La possibilité des voyages
b. Le paradoxe du grand-père
c. Influencer sans changer le passé

Bibliographie


Le temps est une notion difficile à localiser dans le domaine de ce qui existe. Les philosophes ont généralement oscillé entre une approche idéaliste selon laquelle le temps est ou bien un phénomène psychologique ou bien une illusion et l’approche objective opposée selon laquelle le temps appartient au mobilier de la réalité naturelle. Au sein de ces débats, plusieurs philosophes n’ont pas hésité à affirmer explicitement l’inexistence ou l’idéalité du temps (ces deux expressions signifiant identiquement que le temps n’existe pas objectivement, c’est-à-dire, indépendamment de l’esprit) : c’est notamment le cas de philosophes tels que Augustin (Les confessions, Livre XI), McTaggart (1908) ou Gödel (1949). L’argument le plus aisément exploitable à l’encontre de la réalité du temps, et ayant eu un impact considérable sur les discussions subséquentes à propos de la nature du temps, a ainsi été formulé par John M. E. McTaggart. Il a été présenté pour la première fois dans un article de la revue Mind intitulé « The Unreality of Time » (1908, trad. fr. Bourgeois-Gironde 2000). De nos jours, il est usuel d’accepter la validité de l’argument tout en rejetant la vérité de sa conclusion. Il s’ensuit immédiatement que les débats portent sur la sélection de la prémisse qui doit être rejetée comme fausse (cf. infra.). La présentation de cet argument permet de saisir comment nombre de thèses philosophiques sur la nature du temps se sont déployées au cours du XXème et de ce début de XXIème siècle. L’argument est présenté dans la sous-section 1.1. Les différentes prémisses de l’argument sont discutées respectivement aux sous-sections 1.2 et 1.3.

McTaggart montre que les faits et les événements peuvent être ordonnés dans le temps de deux façons. Premièrement, les faits et les événements peuvent être ordonnés dans ce que McTaggart appelle les « séries A » par des propriétés temporelles comme celles d’être ancien de deux jours, d’être présent, d’être futur de trois jours, etc. Ils sont ainsi ordonnés par rapport à l’instant présent. Ma naissance eut lieu il y a vingt huit ans de cela. Je rédige ce texte maintenant en pensant à mes lecteurs qui le liront dans quelques mois. Ces propriétés sont nommées propriétés A. Les événements sont ainsi ordonnés dans le temps par rapport au présent, en fonction des propriétés A qu’ils possèdent. Le résultat de cette mise en ordre est une série A : ma naissance eut lieu avant la rédaction de cet essai, événement qui a lui-même lieu avant la lecture de cet essai. Deuxièmement, les faits et les événements sont ordonnés dans les séries temporelles B par des relations temporelles telles qu’être antérieur de deux jours, être simultané, ou être postérieur de cinq jours par rapport à tel événement, etc. Ils sont ainsi ordonnés sans aucune référence à l’instant présent.

Les séries A et les séries B sont deux manières distinctes de décrire les mêmes collections d’événements. Une série d’événements peut se catégoriser à l’aide des relations temporelles, en une chronologie émancipée de toute référence au présent ou bien se catégoriser en fonction d’un instant de référence : le présent. Bien qu’aboutissant au même résultat, les séries A engagent l’existence de propriétés A transitoires : les propriétés générales d’être passé, présent ou futur, ainsi qu’une infinité de propriétés A transitoires plus spécifiques (par exemple, la propriété d’être passé de deux jours, d’être futur de cinq secondes, etc.). Les séries B engagent, elles, uniquement l’existence de relations d’antériorité, de simultanéité et de postériorité entre les événements. Les relations B sont ainsi permanentes, éternelles. Elles ne varient pas, contrairement aux propriétés A. Par exemple : l’énoncé « César a vécu avant Napoléon » est vrai et le restera de façon permanente car il décrit le fait que deux événements (la vie de César et la vie de Napoléon) sont ordonnés dans le temps de façon immuable (série de type B). Au contraire, si je dis « demain il fera beau », ce n’est pas une vérité permanente car le fait que demain il fera beau varie en fonction de l’instant d’énonciation : par exemple, hier cette énonciation était vraie, aujourd’hui elle est fausse, demain elle sera vraie, etc., en fonction de la transition des propriétés A.

L’argument de McTaggart se déploie à partir de deux prémisses : 1) pour que le temps soit réel, il faut que les propriétés A soient réelles, 2) les séries A sont contradictoires et donc les propriétés A ne sont pas réelles. De ces deux prémisses générales, il s’ensuit que le temps n’existe pas. Face à cet argument, un consensus s’est formé autour de l’idée selon laquelle l’argument est valide. L’attitude générale des philosophes a alors été de refuser la conclusion de l’argument ou bien en rejetant la première prémisse (aboutissant à une défense de la théorie B du temps, voir section 3.), ou bien en rejetant la seconde prémisse (aboutissant à une défense de la théorie A du temps, voir section 3.). Les prémisses sont présentées brièvement dans cette section. Pour une présentation plus détaillée des discussions sur les prémisses de l’argument, le lecteur est renvoyé à la section 2 consacrée aux théories A et B.

La première prémisse de l’argument est que les propriétés A sont nécessaires à l’existence du temps : si les propriétés A n’existent pas, alors le temps n’existe pas. Cette idée revient à défendre l’idée somme toute commune selon laquelle si le temps ne s’écoule pas (les propriétés A n’étant pas réelles), alors le temps n’existe pas. Pour nous faire saisir cette idée, McTaggart introduit un troisième terme : le changement. McTaggart défend que le temps existe si et seulement s’il existe un authentique changement de la réalité, un devenir (sous-prémisse 1a.). En un slogan : « pas de temps sans changement ». Et il soutient de plus qu’un authentique devenir ne peut exister que s’il existe des propriétés A transitoires (sous-prémisse 1b.). En un slogan : « pas de changement sans séries A ». McTaggart adopte la sous-prémisse 1a. sans justification, la trouvant évidente. Pourtant, elle est loin d’aller de soi (voir sous-section 6.c). McTaggart défend la sous-prémisse 1b. de la manière suivante.

Un changement ne peut pas être identifié à la simple existence de différentes propriétés à différents instants. Un changement n’est pas le fait de posséder deux propriétés quelconques à deux instants différents, mais de changer de propriétés A avec l’écoulement du temps : une chose change réellement en devenant présente, puis passée (en somme, en gagnant la propriété d’être présente, puis d’être passée). Le fleurissement d’une rose n’est ainsi pas un changement parce que la rose possède deux couleurs différentes à deux instants distincts. Selon McTaggart, le fleurissement de la rose constitue un changement à cause du passage du temps, c’est-à-dire, de la transition des propriétés A. L’événement était futur, il devient présent, puis l’événement devient passé.

Une conception opposée a néanmoins été défendue très tôt par un élève de McTaggart : Bertrand Russell (1996[1903], sections 442-443). Selon ce dernier, le changement consiste dans le fait qu’une même proposition est vraie à un instant t1 et fausse à un autre instant postérieur t2, ou, en passant d’une description sémantique à une description ontologique, dans le fait qu’un objet possède une certaine propriété à un instant et non à un autre instant antérieur ou postérieur. Par exemple, imaginons que la peinture ait été refaite dans ce bâtiment. On pourra affirmer que la peinture était jaune et est maintenant bleue : il existe donc deux instants auxquels les murs instancient des propriétés différentes de couleur. La transition entre des murs colorés en jaune et des murs colorés en bleu ne se sera pas faite instantanément : il y a aura eu une période de transition pendant laquelle les murs auront été plus ou moins bleus et plus ou moins jaunes. Le changement de couleur de la pièce se sera ainsi fait progressivement. Cependant, bien qu’il se soit passé un changement continu, on peut parler de changement pour caractériser la différence entre l’état de chose « salle peinte en jaune » et l’état de chose « salle peinte en bleu ». Du point de vue russellien, le changement continu est ainsi un cas spécifique de changement, la notion générique de changement ne requérant aucunement la notion de continuité. Au contraire, pour McTaggart, le changement de Russell n’est qu’un changement dérivé, qui résulte du changement continu, ce dernier dépendant lui-même de la transition des propriétés A.

Il est commun d’étendre la terminologie de McTaggart (il n’utilise pas lui-même ces expressions) : on peut nommer « changement B » le changement à la Russell qui ne fait intervenir aucune propriété A. Symétriquement, appelons « changement A » le changement à la McTaggart qui requiert l’existence des propriétés A transitoires. Il est important de remarquer que ces deux conceptions du changement ne sont pas logiquement indépendantes. En effet, les descriptions de changement offertes par Russell sont valables pour McTaggart. Là où les deux philosophes diffèrent, c’est à propos de savoir si le changement B est suffisant pour rendre compte de la nature du changement. Russell répond par la positive, McTaggart par la négative. Selon McTaggart, le changement B n’est que la conséquence du changement A, plus fondamental : si nous expérimentons du plaisir à t et que nous n’en expérimentons plus à t’, c’est parce que la réalité a changé du fait de l’écoulement du temps. Selon Russell, l’ordre de l’explication procède en sens inverse. Si nous postulons du changement fondamental, c’est uniquement parce que nous expérimentons ces différences d’instanciation de propriétés entre différents instants, correspondant à une différence de valeur de vérité entre des énoncés décrivant le même état de chose à deux instants t et t’. Selon McTaggart la différenciation du monde à différents instants s’explique par le changement (fondé dans l’existence des propriétés transitoires A), alors que pour Russell, au contraire, le changement n’est rien d’autre que le changement B. L’argument de McTaggart requiert ainsi que pour qu’il existe du temps il doive exister du changement (sous-prémisse 1a) et que la notion de changement B ne suffise pas à caractériser authentiquement le changement (sous prémisse 1b.).

La seconde prémisse de l’argument est que les séries A sont contradictoires et, donc, qu’il n’existe pas de propriétés A transitoires. Considérons le concept de position dans une série A. Tout événement possède une position dans une série A : par exemple, l’événement e (la rédaction de cette entrée), possède la position d’être présent. Mais, au moment où vous lisez cet essai, le même événement possède la propriété d’être passé. Or, la rédaction de cette entrée ne peut pas être à la fois présente et passée, les propriétés A étant mutuellement exclusives. Ainsi, les différentes positions dans une série A sont contradictoires. Il est impossible pour un événement d’être passé et futur, ou d’être passé et présent par exemple. Si un événement est présent, alors il n’est pas passé. Par exemple, si la rédaction de cette entrée est un événement présent, alors ce n’est pas un événement passé. Or, tout événement doit exhiber chacune des propriétés A, du fait de l’écoulement du temps. En effet, puisque le temps s’écoule, tout événement qui est futur devient présent, puis passé. Chaque événement possède successivement les trois propriétés. Mais nous l’avons vu, ces trois propriétés sont contradictoires. Les séries A impliquent donc que les événements instancient des propriétés A contradictoires.

Une réponse naturelle est d’objecter que les propriétés A sont mutuellement exclusives, certes, mais que cela exprime tout simplement l’idée banale que deux de ces propriétés ne peuvent pas être co-instanciées au même instant. En d’autres termes, un événement ne peut pas instancier simultanément deux propriétés A distinctes. Si les séries A existent, alors, puisque la position des événements dans les séries A varie, tous les événements possèdent toutes les positions à différents instants. En d’autres termes, les événements possèdent toutes les propriétés A successivement, ce qui suffit à éviter la contradiction. En effet, les propriétés contradictoires des événements ne sont jamais possédées au même instant, mais toujours à des instants différents. Si un événement possède la propriété d’être présent, il la possède à un instant particulier t1. Et lorsqu’il possède la propriété d’être passé, il la possède à un autre instant t2, avec t1 antérieur à t2. Cependant, cette objection assez évidente, génère une nouvelle difficulté.

Cette résolution génère en effet une nouvelle contradiction – une autre contradiction. La description ci-dessus, ne permet pas de saisir la totalité de l’information sur notre localisation temporelle par rapport aux propriétés A. En effet la rédaction de cette entrée est présente-relativement-à-l’instant-t1 et passée-relativement-à-l’instant-t2. Cependant, ces deux dernières propriétés indexées à des instants (respectivement P1 et P2) sont-elles supposées transiter, afin de porter le dynamisme de la réalité temporelle ? La réponse est bien sûre positive, ces propriétés indexées à des instants sont elles-mêmes des propriétés transitoires. Or, les propriétés P1 et P2 sont tout aussi contradictoires que les propriétés d’être passé et d’être présent qui les constituent. La rédaction de cette entrée possède P1 et P2 qui sont contradictoires. A nouveau, pour dissiper la contradiction, il faudra introduire des propriétés d’un ordre supérieur. On se retrouve avec le schéma suivant : une infinité de propriétés temporelles de degré de complexité n croissant sont distribuées sur une infinité de niveaux. Toute contradiction au niveau n est dissipée à l’aide d’une description à partir du niveau n+1, qui permet de relativiser les propriétés d’ordre inférieur à des instants. McTaggart interprète cette infinité de propriétés temporelles et de niveaux comme le signe d’une contraction. Plus prudemment, il est au moins clair que ces infinités sont problématiques en ce qu’elles signalent un défaut massif dans l’économie théorique du schéma explicatif.

L’argument de McTaggart, en admettant sa validité, implique donc de rejeter l’une des trois propositions suivantes : a) le temps existe, b) les séries A sont essentielles au temps, c) les séries A génèrent une contradiction. S’accordant sur la réalité du temps, le débat s’est cristallisé sur les propositions b) et c), donnant lieu au débat entre les théoriciens A et les théoriciens B, introduit à la section suivante.

Suggestions de lecture : l’argument est originellement formulé dans McTaggart (1908). L’essai est accessible en français dans Bourgeois-Gironde (2000). Pour une défense de la validité de l’argument, qui a fait date, voir Dummett (1960). Pour une discussion et une introduction éclairante voir Le Poidevin (2003). En français, le lecteur trouvera une présentation et une discussion de l’argument dans Bourgeois-Gironde (2000). Pour d’autres arguments à l’encontre de la réalité du temps, voir Gödel (1949). Pour la conception russellienne du changement, voir Russell (1996[1903], sections 442-443).



La plupart des philosophes rejettent la conclusion de l’argument de McTaggart selon laquelle le temps n’existe pas. Les théoriciens B défendent que les séries B suffisent à épuiser la nature du temps. Selon eux, le temps est fait de relations temporelles B intrinsèquement orientées et les supposées propriétés A transitoires n’existent tout simplement pas. Il n’y a donc pas d’écoulement du temps entendu comme une transition de propriétés A dans la dimension temporelle. La théorie B doit donc s’entendre comme la conjonction de deux thèses : 1) les propriétés A n’existent pas, 2) les propriétés A ne sont pas essentielles à réalité du temps. Ces deux thèses permettent de soutenir la thèse selon laquelle le temps est réel, en dépit de l’inexistence des propriétés A transitoires. Les théoriciens A, au contraire, défendent que les séries B ne suffisent pas à caractériser le temps. Les théoriciens A défendent généralement que les propriétés A transitoires d’être passé, présent et futur existent et que le temps s’écoule. La théorie A peut ainsi s’entendre comme la conjonction de deux thèses : 1) les propriétés A ne sont pas contradictoires et existent bel et bien, 2) les propriétés A sont essentielles à la réalité du temps. Ces propriétés sont alors supposées transiter dans une dimension temporelle faite de relations temporelles B intrinsèquement orientées ou dans une dimension faite de relations C non intrinsèquement orientées. Un premier débat porte ainsi sur la cohérence des séries A, et donc, sur la réalité des propriétés A, qui n’est autre que le débat à propos de la première prémisse de McTaggart : les séries A sont-elles contradictoires ? Un second débat porte sur l’essentialité des propriétés A : le temps peut-il exister s’il n’existe rien de tel que les propriétés d’être passé, présent et futur ? La théories A et B apparaissent également respectivement dans la littérature sous les noms de théorie tensée du temps (tensed theory of time) et de théorie non tensée du temps (tenseless theory of time), la langue anglaise distinguant entre time (le temps de façon globale) et tense (le temps en tant que constitué de trois parties : le passé, le présent et le futur).

Cette opposition relève de la métaphysique, et il est important de signaler qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant plusieurs décennies (jusqu’aux années 1980), l’opposition entre théoriciens A et théoriciens B s’est construite sur un terrain plus sémantique, relevant de la philosophie du langage. En effet, il était alors question de déterminer s’il était possible de traduire les énoncés A (du type « hier, je suis allé à la plage ») en des énoncés B (du type « je vais à la plage le jour antérieur au jour où est proféré cet énoncé »). Les théoriciens A arguaient de l’impossibilité de la traduction, en montrant que l’information indexicale (relative à la localisation du locuteur) perdue témoignait de l’essentialité des séries A. Au contraire, les théoriciens B arguaient qu’il est possible de traduire ces énoncés salva informatione, c’est-à-dire, sans perte de contenu sémantique. Aujourd’hui, on accepte que le débat est réglé : la traduction est en effet impossible. Le vocabulaire relevant de la théorie A ne peut être éliminé sans perte d’information (en grande partie du fait des travaux de Kaplan et Perry sur les termes indexicaux, voir Perry (2004)). Cependant, le débat s’est déplacé sur le terrain métaphysique, si bien que l’on parle parfois du tournant ontologique ou du tournant métaphysique en philosophie du temps. Il s’agit désormais de s’interroger non plus sur la signification des énoncés A, mais sur leurs conditions de vérité, c’est-à-dire, sur ce qui les rend vrais, sur les entités que l’on appelle généralement « vérifacteurs » de l’anglais « truthmakers », que l’on pourrait traduire littéralement par « faiseurs de vérité ». Ainsi, il ne s’agit plus de savoir si l’on peut traduire les énoncés B en énoncés A, mais de déterminer si les énoncés A et les énoncés B demandent des vérifacteurs distincts (ce que défend le théoricien A) ou si les deux types d’énoncés ont pour vérifacteurs les mêmes parties de la réalité, n’incluant aucunement un passage du temps (ainsi que le soutiennent les théoriciens B).

La théorie A doit rejeter la thèse selon laquelle les propriétés A sont contradictoires. Il existe deux stratégies principales pour rejeter la thèse : ou bien interroger la nature de la circularité mise en avant par McTaggart, en affirmant que les séries A ne sont pas contradictoires simpliciter, que toute contradiction à un niveau particulier dans la régression étant toujours résolue à l’aide de propriétés d’un niveau d’ordre supérieur, il n’y a en fait aucune contradiction à un seul et unique niveau. Les propriétés A ne sont alors pas intrinsèquement contradictoires, mais elles requièrent de postuler une infinité de niveaux de complexité pour échapper à une contradiction. Cette infinité, à la fois de niveaux et de propriétés A, constitue certainement un défaut de parcimonie ontologique (il est toujours préférable d’éviter de postuler une infinité d’entités pour résoudre un problème donné). Cependant, un tel défaut n’est peut-être pas rédhibitoire et est en tout cas moins problématique que la contradiction, critère ultime de rejet de n’importe quelle théorie. Cette piste permet d’envisager la défense de la théorie du point de lumière en mouvement, qui combine éternalisme (passé, présent et futur existent) et théorie A, théorie peu populaire mais défendue par Skow (2009) et Deasy (2015).

La seconde stratégie du théoricien A consiste à restreindre l’attribution des propriétés A en niant que toutes les parties de la dimension possèdent une même réalité. Plus précisément, le théoricien A peut affirmer que seul le présent existe, et donc, que seuls les événements (ou les objets) présents instancient des propriétés A. A aucun moment ne cohabitent des propriétés A distinctes. Par exemple, l’événement de l’écriture de cette phrase possède la propriété d’être présent, mais il n’a jamais possédé la propriété d’être futur (relativement au passé, le futur n’existait pas). Et de même, cet événement ne possèdera jamais la propriété d’être passé (relativement au futur, le passé n’existe pas). Cette thèse selon laquelle seul le présent existe est appelée « présentisme ». La théorie A présentiste décrit une réalité très fine, un présent en constant devenir, c’est-à-dire, un monde naturel identifié à un état du monde (instantané ou possédant une extension temporelle faible) se renouvelant constamment. Le théoricien A doit alors donner une explication de la nature du passé et du futur, une explication peu aisée dans la mesure où l’ontologie d’un tel monde est très austère. Comment comprendre qu’une chose soit passée et non future s’il n’existe, à proprement parler aucun passé et aucun futur, aucune propriété d’être passé et aucune propriété d’être futur ? Ces difficultés spécifiques à la thèse présentiste seront discutées dans la section 3 dévolue à la présentation du débat entre présentisme, non-futurisme et éternalisme. Le théoricien A doit également, s’il prend au sérieux la notion de passage du temps (contrairement à Smart (1949) et Williams (1951)), répondre à des questions délicates : dans quoi le temps passe-t-il ? Dans un hyper-temps de niveau supérieur ? Ne doit-on pas alors postuler une infinité de niveaux de temps, comme le suggère Smart (1949) et Williams (1951) ? Et si le temps passe, à quelle vitesse passe-t-il (voir Markosian (1993), van Cleve (2011)) ?

Le défi principal de toute théorie B est de se situer par rapport à l’idée commune selon laquelle le temps passe et, plus précisément, à l’idée selon laquelle nous expérimentons le passage du temps. Ne doit-il pas défendre que l’expérience d’un passage du présent est illusoire selon une théorie de l’erreur ? Cependant, comment comprendre alors que nous ayons l’expérience d’un passage du présent s’il n’existe aucun présent s’écoulant ? Comment interpréter cette apparence de passage du temps s’il n’y a rien de tel que des propriétés A transitoires ? Les réponses à ce challenge se répartissent en trois catégories en fonction du traitement donné à la notion d’apparence de passage du temps : les théories éliminativistes, les théories représentationnalistes et les théories réductionnistes. Les théories éliminativistes éliminent non seulement le passage du temps, mais également l’apparence phénoménologique du passage du temps. D’après ces auteurs, le temps n’apparaît pas comme s’écoulant, cette idée de passage du temps est une construction linguistique qui n’a pas de contrepartie phénoménologique ou, tout du moins, pas la contrepartie phénoménologique que l’on croit (voir par exemple Prosser (2013), Frischhut (2013)). Ces auteurs arguent que nous ne percevons en fait aucun passage du temps, ou alternativement, que même si le temps s’écoulait vraiment (contrairement à ce que défend la théoricien B) nous ne pourrions pas percevoir cet écoulement (Frischhut, 2013). Le fossé n’est pas à tracer entre la réalité objective du temps et l’expérience phénoménologique que nous en avons, mais entre l’expérience phénoménologique du temps et notre manière de décrire cette expérience à travers le langage. Selon cette approche, nous n’expérimentons pas un passage du temps et nous faisons une erreur de conceptualisation lorsque nous décrivons notre expérience comme nous montrant un présent en transit.

Les théories représentationnalistes (voir Paul (2010), Dainton (2012)) reconnaissent une apparence phénoménologique de passage du temps en classant cette apparence comme une représentation d’un monde qui ne contient, objectivement, aucun passage. Les partisans de cette approche soutiennent généralement que la question de la phénoménologie temporelle (le temps apparaît-il comme s’écoulant ?) est orthogonale à la question de la métaphysique temporelle (le temps s’écoule-t-il réellement?), sapant l’inférence qui dérive des conclusions métaphysiques à partir de données phénoménologiques (voir Benovsky (2015)). Ici, le fossé est tracé entre la réalité objective et l’apparence phénoménologique du temps : nous conceptualisons adéquatement notre expérience temporelle lorsque nous affirmons que celle-ci nous montre un présent en transit. Cependant, cette apparence est une représentation non adéquate de la réalité objective. Une explication évolutionniste de ce fossé a notamment été proposée par Simon Prosser (2012). La représentation dynamique serait une simplification cognitive efficace pour agir dans notre environnement. En d’autres termes, notre expérience du changement serait une erreur du point de vue théorique, mais une erreur suffisamment bénéfique pour qu’elle soit favorisée dans un contexte d’évolution par sélection naturelle.

Enfin, les théories réductionnistes reconnaissent que le temps semble s’écouler, et réduisent cette apparence de passage à un authentique aspect transitoire du temps, un aspect transitoire compatible avec une ontologie qui ne contient que des relations B et non des propriétés d’être passé, présent et futur. L. Nathan Oaklander (2015), notamment, défend une théorie B d’inspiration russellienne, qu’il nomme « théorie R » en l’honneur de ce dernier, selon laquelle les relations B sont des relations intrinsèquement orientées et primitivement distinctes des relations spatiales (qu’il qualifie de relations R). Nous percevons un passage du temps car le passage du temps existe objectivement en dépit de l’inexistence des propriétés A transitoires. Il s’agit ainsi d’une théorie de la perception directe du passage du présent. La succession est directement intégrée dans les relations R, la succession étant elle-même porteuse du dynamisme temporel. L’apparence du passage du temps est alors identifiée à la perception des relations R. Ainsi, non seulement nous conceptualisons adéquatement notre expérience temporelle comme dynamique, mais cette expérience décrit adéquatement un monde objectif intrinsèquement dynamique, bien que structuré par un temps purement relationnel.

Il est possible d’adopter différentes positions à l’égard des différentes notions relevant de l’apparence dynamique du temps, par exemple en affirmant que nous faisons l’expérience d’un changement, sans pour autant faire l’expérience d’un passage du présent (voir ainsi Prosser 2012 que l’on peut classer comme un éliminativisme à propos du passage du présent et un représentationnaliste à propos du changement).

Suggestions de lecture : Parmi les premiers défenseurs de la théorie B on trouve Nelson Goodman 1951 trad. fr. 2004), W. V. O. Quine (1939, 1960 trad. fr. 1999), Smart (1949, 1953, 1963) et Williams (1951). Les premiers théoriciens A incluent entre autres Richard Gale (1962, 1964, 1968) et Arthur Prior (1967, 2003). Les principaux défenseurs de la nouvelle vague de théoriciens B sont J. J. C. Smart (1980), Hugh Mellor (1981), Robin Le Poidevin (2003), et Nathan Oaklander (1984, 2004, 2015). Les nouveaux théoriciens A comptent, parmi d’autres, Quentin Smith (1987, 1993, 2002), William Lane Craig (2000a, 2000b, 2001), Ned Markosian (1993) et Dean Zimmerman (2005, 2008). Pour une défense récente de l’ancienne théorie B, voir Orilia et Oaklander (2013). Récemment, Fine (2005) a défendu la théorie fragmentaliste selon laquelle la réalité est faite de fragments incluant eux-mêmes des faits incompatibles (voir la discussion de Lipman (2015)) qui s’apparente à une théorie dynamique, et Correia et Rosenkranz (2012) ont défendu une théorie A s’appuyant sur des faits tensés demeurant numériquement le mêmes à travers le temps tout en subissant des changements qualitatifs. L’approche éliminativiste à propos du passage du présent est défendue par Prosser (2013) et Frischhut (2013). L’approche représentationnaliste est défendue par Paul (2010) et Dainton (2012). L’approche réductionniste est défendue par Oaklander (2015). Pour une présentation de la notion de passage en rapport avec les sciences cognitives, voir Baron et al. (2015)).



Le passé existe-t-il ? Le futur existe-t-il ? Le présentisme est la thèse selon laquelle seul le présent existe, contrairement au passé et futur. L’éternalisme est la thèse selon laquelle le passé, le présent et le futur existent tout autant. Le non-futurisme est la thèse intermédiaire selon laquelle le passé et le présent existent, contrairement au futur. Ces questions portent sur l’existence simpliciter du passé et du futur. En effet, tous les protagonistes du débat s’accordent sur le fait que le passé n’existe plus. Cependant, ils sont en désaccord sur la manière d’interpréter philosophiquement cette idée commune. Le présentiste affirme que le passé n’existe plus car il n’existe pas simpliciter. L’éternaliste et le non-futuriste affirment que le passé n’existe plus car ce dernier existe simpliciter en une localisation temporelle différente de la localisation du présent. Symétriquement, le présentiste et le non-futuriste affirment que le futur n’existe pas encore en ce sens que le futur n’existe pas simpliciter. Et l’éternaliste défend que le futur n’existe pas encore en ce sens qu’il existe simpliciter en une localisation distincte de la localisation du présent. Ainsi, il ne s’agit pas dans ce débat de s’interroger sur la réalité objective de la tristinction entre passé, présent et futur (qui relève plus proprement du débat entre théorie A et théorie B), mais de déterminer si les entités autres que présentes existent simpliciter.

Le présentisme, en affirmant que seul le présent existe, est réputé offrir une échappatoire au théoricien A face à l’argument de McTaggart. En effet, le présentiste peut arguer que les séries A sont contradictoires uniquement si l’on accepte qu’il existe simpliciter plusieurs instants distincts, relativement auxquels des propriétés A mutuellement exclusives doivent être attribuées aux mêmes événements. En d’autres termes, les séries A ne sont contradictoires que si l’on suppose, à la suite de McTaggart, que la thèse éternaliste est vraie. Dès lors que l’on accepte au contraire la thèse du présentisme, il devient impossible d’attribuer des propriétés A mutuellement exclusives aux événements. Seul les événements présents existent et, donc, seuls les événements présents instancient la propriété d’être présent. La réalité n’inclut tout simplement aucun événement qui instancierait la propriété d’être passé ou la propriété d’être futur.

Cependant, la thèse présentiste doit faire à trois problèmes principaux : quels sont les vérifacteurs des énoncés à propos du passé ? Par exemple, s’il est vrai que hier il a plu à Berne, qu’est-ce qui rend vrai l’énoncé « hier il a plu à Berne » ? Une difficulté pour le présentiste est ainsi le problème de la vérifaction des énoncés qui décrivent le passé : quelles sont les entités qui rendent vrais les énoncés à propos du passé, si le passé n’existe pas simpliciter ? Les solutions possibles, non sans problèmes, sont les suivantes : ou bien les énoncés qui décrivent le passé ne sont tout simplement jamais vrais (Łukasiewicz 1968), ce qui révise considérablement nos croyances ordinaires à propos du passé. Ou bien ils sont rendus vrais par des vérifacteurs localisés dans le présent, par exemple des eccéités (les propriétés qu’ont les choses d’être identiques à elles-mêmes) (Adams 1986) ou des propriétés tensées (Bigelow 1996). Ou bien ils sont rendus vrais par des vérifacteurs abstraits, c’est-à-dire par des entités localisées dans un monde platonicien d’entités atemporelles (Bourne 2006), un coût ontologique non négligeable. Quelque soit la solution adoptée ici, il faut s’écarter des intuitions pré-théoriques à propos du temps, ce qui montre que le présentisme n’est probablement pas une théorie aussi intuitive qu’il pourrait sembler au premier abord.

Un second problème auquel doit faire face le présentiste est le problème des relations trans-temporelles (voir Bigelow (1996), Sider (2001) et Torrengo (2006)). En général, on admet que l’existence d’une relation implique l’existence des relata de cette relation. Si une relation existe concrètement entre deux choses, alors ces deux choses qui entretiennent la relation en question, existent elles-aussi. Or, dans le cadre du présentisme, les relations temporelles trans-temporelles font figure d’exceptions puisqu’au moins l’un des relata n’existe pas. Plus généralement, le présentiste doit expliquer la manière dont nous pouvons référer, dans le langage et dans la pensée, à des choses qui n’existent pas simpliciter, et leur attribuer des relations temporelles avec les entités présentes.

Un troisième problème émane de la relativité restreinte. Cette dernière théorie physique énonce que la simultanéité n’est pas une relation absolue, mais est une relation qui dépend du cadre de référence. Plus précisément, cela signifie qu’il n’existe aucune manière unique de découper un plan dans l’espace-temps qui serait le présent. Un événement peut être présent relativement à un certain découpage, et non relativement à un autre. Ceci rend très problématique l’affirmation présentiste selon laquelle seul le présent existe, puisqu’il n’existe pas un seul présent, de manière objective (pour une exposition de l’argument, voir Putnam (1967)).

L’éternaliste, en affirmant que le passé, le présent et le futur existent tout autant, peut interpréter de deux manières la distinction même entre le passé, le présent et le futur. Il peut tout simplement nier que cette tristinction ait une correspondance ontologique : le passé est un raccourci pour désigner tout ce qui est antérieur à une pensée ou à une énonciation particulière relativement à l’instant où a lieu cette pensée ou cet énoncé. Le futur est un raccourci pour désigner tout ce qui est postérieur à une pensée ou à un énoncé particulier relativement à l’instant où a lieu cette pensée ou cet énoncé. Mais la réalité n’est pas intrinsèquement constituée de trois régions distinctes que seraient le passé, le présent et le futur. Cette approche correspond à la théorie B éternaliste, également appelée « théorie de l’univers-bloc ». Il peut au contraire accepter que le passé, le présent et le futur sont trois régions distinctes de la réalité, aboutissant à la théorie que critiquait McTaggart, et qu’il est désormais courant de nommer « théorie du point de lumière en mouvement » (moving spotlight theory), la théorie A éternaliste. Selon cette théorie la réalité est éternelle, mais le présent (et donc le passé et le futur) se déplace dans l’éternité, tel un train le long des rails. La théorie B éternaliste est plus populaire que la théorie A éternaliste, cette dernière semblant précisément être la théorie du temps dont McTaggart a montré qu’elle était, sinon incohérente, au moins problématique.

L’éternalisme permet d’éviter le problème de la vérifaction des énoncés qui décrivent le passé. L’énoncé « hier il a plu à Berne » puise sa vérité dans une partie de la réalité, la partie associée à la date d’hier et à la localisation de Berne. Cependant, l’éternaliste rencontre une difficulté à l’égard du futur. Puisque l’avenir existe tout autant que le passé, les énoncés qui décrivent le futur doivent donc aussi être vrais maintenant, puisqu’il existe simpliciter des vérifacteurs à ces énoncés. Il est ainsi déjà vrai maintenant, selon l’éternaliste, que demain il va pleuvoir à Berne. Or si cela est déjà vrai maintenant, ne doit-on pas alors accepter une forme de fatalité ? L’éternalisme ajoute ainsi une nouvelle forme de menace fataliste aux versions plus classiques qui prennent leur source dans l’attribution de valeurs de vérité aux énoncés qui décrivent le futur (fatalisme sémantique) ou dans l’omniscience divine (fatalisme théologique). Ce point est discuté par Diekemper (2007) et Le Bihan (2015b).

Le non-futurisme est la thèse selon laquelle le passé et le présent existent, contrairement au futur. La théorie décrit une réalité dont la taille augmente au fur et à mesure que le temps s’écoule. Des tranches de réalité surgissent à chaque instant et viennent s’empiler sur le stock de tranches existant déjà qui constituent le passé. La réalité est ainsi un bloc passé-présent, le présent étant défini comme la dernière tranche temporelle de la réalité, la tranche qui n’admet pas de successeurs. Il s’agit donc d’une théorie dynamique du temps, en ce que la réalité quadri-dimensionnelle, appréhendée dans sa totalité, varie à chaque instant. Cette théorie s’appelle ainsi « théorie de l’univers-bloc en croissance » (growing-block theory) dès lors qu’on ne se focalise plus uniquement sur sa dimension existentielle (le non-futurisme), mais aussi sur sa dimension dynamique (théorie A ou théorie B dynamique). Cette théorie de l’univers-bloc est réputée répondre à un certain nombre de problèmes, en constituant un chemin intermédiaire entre le présentisme et l’éternalisme. En effet, le non-futuriste s’accorde avec l’éternaliste sur la réalité du passé et peut ainsi proposer des vérifacteurs simples pour rendre compte de la vérité des énoncés qui décrivent le passé : ces énoncés sont rendus vrais par des parties propres spatio-temporelles de la réalité. Par exemple, l’énoncé « hier il a plu à Berne » est rendu vrai par la région du bloc passé-présent qui correspond à la date d’hier et à la localisation de Berne. Et il s’accorde avec le présentiste sur l’irréalité du futur, échappant ainsi à la menace déterministe existentielle, selon laquelle l’existence d’un seul et unique futur implique une certaine fatalité à l’égard de ce qui peut réellement se produire dans le futur.

Le principal argument à l’encontre de la théorie de l’univers-bloc en croissance est un argument sceptique. Si le passé existe tout autant que le présent, comment savoir que nous sommes localisés dans le présent et non pas perdus quelque part dans le passé du bloc ? Il ne s’agit pas tant de savoir si nous sommes présents ou non. Le fait que nous soyons présents est appréhendé comme une contrainte sur l’explication : toute théorie adéquate du temps doit être compatible avec le fait que nous sommes bel et bien présents. Le problème est de savoir comment nous sommes justifiés à croire (comment nous savons) que nous sommes présents dans l’arrière-plan théorique du non-futurisme. Le présentiste n’a aucun problème ici : nous savons que nous sommes présents car nous savons que nous existons. Or, seul le présent existe d’après le présentiste. De même, l’éternaliste n’a aucun problème. Selon lui, le présent n’est rien d’autre que la simultanéité avec une pensée ou une énonciation. Toute personne dans le bloc spatio-temporel est présente en ce sens. Le non-futuriste doit lui introduire deux manières d’être présent, la manière indexicale qui vaut à la fois pour les entités objectivement passées et les entités objectivement présentes, et la manière objective d’être présente (en étant localisé dans la tranche présente du bloc passé-présent qui n’admet pas de successeurs). Ainsi, dans le cadre du non-futurisme, nous savons que nous sommes indexicalement présents, mais nous ne savons pas si nous sommes objectivement présents. La théorie non-futuriste ne permet donc pas de préserver l’intuition somme toute commune selon laquelle nous ne confondons pas quotidiennement le présent objectif avec le passé objectif.

Suggestions de lecture : Le présentisme est défendu notamment par Łukasiewicz (1968), Adams (1986), Merricks (1999), Bourne (2006) et Crisp (2007). Il s’accommode cependant très mal avec la physique contemporaine : voir Wüthrich (2010). L’éternalisme trouve notamment des défenseurs en les personnes de Quine (1960), Lewis (1986) et Sider (2001). Le non-futurisme fait l’objet d’une attention renouvelée depuis peu : voir Broad (1923), Tooley (2000), Forrest (2004, 2006), Button (2006) et Correia et Rosenkranz (2013). Elle est critiquée par Bourne (2002, 2006), Braddon-Mitchell (2004), Heathwood (2005) et Le Bihan (2014). La théorie du point de lumière en mouvement, la conception critiquée par McTaggart, vient de retrouver une place importante dans l’espace contemporain à travers les travaux de Skow (2009), Deasy (2015) et Cameron (2015). Pour une introduction éclairante de la relativité restreinte, voir Einstein (1990) ou Russell (1965).



Une question relevant de la philosophie de la perception porte sur notre expérience d’un présent étendu. Si notre expérience du présent est composée de plusieurs moments, alors seul le moment central à l’extension est véritablement présent, les moments antérieurs et postérieurs à ce moment central étant respectivement passés et futurs. On peut réitérer ce raisonnement à l’infini en ciblant le moment central de l’intervalle pour arriver à un présent instantané sans épaisseur temporelle. Mais si le présent est instantané, ne doit-on pas alors envisager que le présent n’existe pas, ainsi que le suggère Augustin (Les confessions, Livre XI, XX, 26) ? Le problème de l’épaisseur du présent se situe à deux niveaux : à un niveau métaphysique (le présent tel qu’il est) et à un niveau phénoménologique (le présent tel qu’il nous apparaît). Au niveau métaphysique, il s’agit de savoir si la notion même de présent est cohérente pour décrire adéquatement la réalité temporelle : si le présent est une partie de la réalité, quelle extension possède-t-il ?

La réponse à la question métaphysique diffèrera grandement en fonction de la thèse adoptée à l’égard de l’existence temporelle et du passage du temps. En effet, un théoricien B éternaliste se voit déchargé de cette question épineuse puisqu’il nie tout simplement que le présent existe. De son point de vue, la question de l’extension du présent ne se pose pas puisqu’il n’y a pas de tristinction entre trois zones passée, présente et future de la réalité naturelle, et l’on peut sélectionner ce fait comme une raison supplémentaire de privilégier la théorie B éternaliste à l’une des théories A. De manière analogue, une autre manière de décrire la situation consiste à accepter que le présent existe d’une façon indexicale dans la théorie de l’univers-bloc : l’expression « présent » désigne alors une partie temporelle de la réalité qui peut avoir une extension temporelle en fonction du contexte d’utilisation de l’expression (voir Power (2011, 128)). Par exemple, si j’affirme que je vais bien en ce moment, vraisemblablement, l’expression « en ce moment » ne dénote pas un instant mais une durée relativement longue. Un théoricien A doit, au contraire, répondre directement à cette question, la réalité naturelle se réduisant, selon le théoricien A présentiste, au présent. Le non-futuriste est dans une situation légèrement différente, mais similaire : il doit répondre à la question de savoir quelle est l’extension du présent ou, dans son vocabulaire, décrire l’extension temporelle de la dernière tranche d’espace-temps qui constitue le bloc, en précisant la frontière entre le présent et le passé du bloc. Pour une discussion de la notion d’extension métaphysique du présent, voir Gale (1971) et Ford (1974).

Au niveau des apparences, les philosophes s’entendent sur le fait que nous percevons un présent, plus ou moins faiblement étendu, mais ils diffèrent sur l’explication à donner d’une telle expérience étendue, appelée expérience du « présent spécieux » (le problème est discuté en détail pour la première fois par James (1890)). Les deux problèmes de l’extension métaphysique et de l’extension phénoménologique du présent sont orthogonaux (voir Benovsky (2013) et Frischhut (2013)), en ce sens que le problème métaphysique relève d’une part de la discussion du présentisme et de l’éternalisme alors que le problème phénoménologique relève d’une analyse du contenu temporel de notre perception : nous expérimentons un présent plus ou moins étendu et il s’agit d’analyser cette apparence de présent étendu. Comment pouvons-nous percevoir un présent étendu, étant entendu que nous devrions alors percevoir des parties du présent antérieures à d’autres parties du présent, et donc juger que la première partie n’est pas présente, mais plutôt passée ?

Il existe deux théories rivales principales pour rendre compte de ce problème : l’extensionnalisme et le rétentionnalisme. D’après l’extensionnalisme, le présent spécieux est réellement étendu : nous expérimentons un présent étendu structuré, articulé d’épisodes antérieurs les uns aux autres, des épisodes très courts qui se chevauchent. L’expérience possède elle-même une extension temporelle. Notre expérience quotidienne nous présente ainsi un contenu qui possède la double casquette d’être temporellement étendu et d’être entièrement présent, un contenu qui possède la même extension que l’expérience même de ce contenu. L’extensionnalisme est donc la théorie la plus simple, mais aussi la plus menacée de contradiction puisqu’elle accepte qu’une durée peut nous apparaître présente dans son ensemble, tout en ayant une multiplicité de parties temporelles apparentes.

D’après le rétentionnalisme, une théorie que l’on peut faire remonter à Husserl, le contenu temporel est étendu, mais le présent spécieux, lui-même, est instantané. L’expérience du présent ne dure jamais plus d’un seul et unique instant. Le rétentionnaliste introduit ainsi une distinction entre le présent spécieux (l’expérience) et le contenu du présent spécieux (l’objet de l’expérience). Le terme de « rétention » découle de l’idée husserlienne selon laquelle le présent apparent contient, en rétention, des morceaux du passé. Le présent nous apparaît instantané, mais avec un riche contenu, un contenu articulé dans lequel on peut détecter des parties du contenu qui correspondent à des épisodes passés, et qui possède un degré plus ou moins élevé de « présence » (au sens littéral temporel). Cette théorie est plus complexe que la théorie extensionaliste, impliquant que l’expérience et son contenu n’ont pas la même extension temporelle. L’un des principaux problèmes de cette approche est qu’elle implique qu’à tout instant nous avons l’expérience partielle d’un futur, et qu’il est tout à fait banal de percevoir un avenir très proche.

Suggestions de lecture : Pour une présentation générale de la perception et de l’expérience du temps, voir Power (2011) et Le Poidevin (2015). Le principal défenseur contemporain de l’extensionnalisme est Dainton (2002, 2008, 2012), mais il est également défendu par Russell (1915), Broad (1923) et Foster (1982), (1991). Le rétentionnalisme trouve son origine chez Brentano (1988) et Husserl (1964). Pour une défense contemporaine, voir Lockwood (1989).



Aristote (De l’interprétation, 18a-19b), prenant l’exemple d’une bataille navale devant avoir lieu le lendemain au pied d’Athènes, s’interrogeait : s’il est vrai que cette bataille navale aura lieu demain, n’est-il pas alors nécessairement vrai que cette bataille navale aura lieu demain ? Ainsi, en attribuant une valeur de vérité (vrai ou faux) aux énoncés qui décrivent des faits futurs contingents, une menace fataliste apparaît : le futur semble écrit de toute éternité du simple fait sémantique que les énoncés qui décrivent le futur sont vrais ou faux. Parallèlement à ce fatalisme que l’on peut qualifier de sémantique ou de logique en ce qu’il dépend du langage et de la logique, et que rencontre toute théorie qui accepte que ces énoncés futurs contingents possèdent une valeur de vérité, l’éternaliste doit faire face à un fatalisme ontologique prenant sa source dans l’existence du futur. Si le fait futur de la bataille navale existe, alors ce fait n’existe-t-il pas nécessairement ? Les fatalismes logique et ontologique partagent avec d’autres types de fatalismes (tels que le fatalisme théologique prenant sa source dans la connaissance divine de ce qui se produira, ou le fatalisme nomologique prenant sa source dans le caractère déterministes de certaines lois de la nature) une structure commune. Une certaine entité (l’énoncé futur contingent, le fait futur, un être omniscient, une loi de la nature) offre une possibilité de principe d’accéder à un instant t aux propriétés de la réalité à un instant postérieur t’.

Le problème du fatalisme sémantique étant traité plus spécifiquement dans l’entrée « Futur contingent » de cette encyclopédie, examinons les différentes stratégies face au problème du fatalisme ontologique.

Il existe quatre grandes stratégies face à la menace fataliste. Premièrement, il est possible d’accepter la conséquence de l’éternalisme en affirmant que cette existence implique une certaine fatalité. Les trois autres stratégies rejettent le fatalisme, ou bien en rejetant l’existence du futur (présentisme et non-futurisme), ou bien en acceptant l’existence du futur ou des futurs. En effet, une façon relativement standard de réintroduire de la contingence dans le monde de l’éternaliste consiste à accepter que, bien que le futur existe, ce dernier n’existe pas de manière unique. Chaque possibilité future est une authentique possibilité car il existe un futur tel que décrit par cette possibilité. Ces réalismes modaux à propos du futur prennent deux formes principales : la théorie divergente de David Lewis (1986 trad. fr. Lewis 2007) et la théorie arborescente de Belnap (1992) et de McCall (1994).

Selon le réalisme modal de Lewis, le monde actuel est un espace-temps parmi d’autres espaces-temps possibles, l’actualité héritant d’un traitement indexical : le monde actuel est ce monde qui est le mien, de la même manière qu’un éternaliste affirme que le présent est cet instant (ou cette faible extension temporelle) où je me trouve. D’après Lewis, les mondes possibles sont des espaces-temps possibles, ce qui signifie que les différents futurs ne sont pas des mondes possibles à proprement parler, mais des parties temporelles de mondes possibles. Les différents mondes possibles sont ainsi radicalement séparés, ils n’entretiennent notamment aucun rapport causal. Ainsi, dans le cadre du réalisme modal lewisien, même s’il existe une pluralité de futurs possibles, seul l’un de ces futurs possibles est causalement connecté au présent actuel où nous nous trouvons. Aussi exotique et puissante dans la résolution d’autres problèmes que soit la théorie de Lewis, elle n’offre qu’un gain minime à l’égard de la menace fataliste puisqu’elle postule un seul et unique futur causalement connecté au présent.

Une autre variante de réalisme modal est une théorie arborescente qui connecte causalement le présent à une pluralité de futurs (voir McCall 1994). Il n’existe qu’un seul et unique état présent de l’univers et de même, pour tout instant passé, il n’existe qu’un seul et unique état de l’univers à cet instant passé. Seuls les instants futurs voient cohabiter une pluralité d’états alternatifs possibles de l’univers. Ce type de réalisme modal fait justice à l’intuition selon laquelle notre futur est ouvert, contrairement au réalisme modal de Lewis. Autre différence, les futurs possibles de McCall et Belnap sont nomologiquement possibles (il n’y a pas de futurs possibles qui violent les lois de la nature), contrairement aux futurs possibles de Lewis qui sont des parties propres d’espace-temps métaphysiquement possibles, type de modalité plus vaste incluant des mondes dont les lois de la nature diffèrent de celles du monde actuel. La théorie de McCall est une théorie dynamique en ce qu’elle reconnaît l’existence d’un passage du temps qu’elle identifie à la disparition de futurs possibles au fur et à mesure que le temps s’écoule et doit en ce sens faire face à l’objection sceptique suivante : comment savez-vous que vous êtes localisés dans le présent et non dans le passé, ou pire, dans l’une des branches futures vouées à basculer dans l’inexistence ? Cependant, la théorie arborescente peut être défendue dans une variante statique (Belnap (1992), Belnap et Green (1994)), qui assimile la réalité à un espace-temps arborescent qui, dans sa globalité, ne change aucunement.

Suggestions de lectures : Pour une discussion de la bataille navale d’Aristote, voir Anscombe (1956). Pour une discussion des énoncés futurs contingents dans le cadre du relativisme sémantique, voir MacFarlane (2003). Pour la défense de l’idée selon laquelle l’existence du futur ne génère pas de fatalité particulière, voir Diekemper (2007). Pour une approche du concept de mondes multiples qui s’inscrit dans l’histoire des sciences, voir Lepeltier (2010). Pour l’idée selon laquelle il existe une pluralité de futurs, seul l’un d’entre eux étant notre futur, voir Lewis (1986 trad. Fr 2007), Belnap et Green (1994), Borghini et Torrengo (2013) et Correia et Iacona (2013). Pour une version basée sur une forme de vague ontologique, voir Barnes et Cameron (2009). Pour une défense de l’ouverture du futur dans un cadre éternaliste actualiste basée sur le conventionnalisme modal (Sidelle, 1989), voir Le Bihan (2015b). Voir également Torre (2011) et l’entrée sur les futurs contingents [LIEN].



Le temps est-il une substance dans laquelle prennent place des objets matériels, une substance dont l’existence ne dépend pas de celle des objets qui prennent place en son sein (substantialisme) ? Le temps est-il au contraire une collection de relations entre les objets matériels, des relations dont l’existence dépend de celle des objets matériels (relationnisme) ? Le substantialisme et le relationnisme s’opposent sur trois points principaux. 1) La classification catégorielle : le temps appartient à la catégorie métaphysique de la substance pour le substantialiste, et à la catégorie métaphysique des relations pour le relationniste ; 2) Le statut modal : l’existence du temps dépend nécessairement de l’existence des entités matérielles pour le relationniste, et non pour le substantialiste. 3) La contenance : les objets matériels sont dans le temps pour le substantialiste, quand les objets matériels ne sont pas dans le temps pour le relationniste.

Ce débat porte non seulement sur le temps, mais aussi sur l’espace. S’il n’est pas logiquement contradictoire de défendre une position distincte à propos du temps et de l’espace, à l’égard de ce problème, il est naturel de défendre ou bien une position relationniste à propos de l’espace et du temps, ou de défendre une position substantialiste à propos de l’espace et du temps. Pour aller plus loin, il est possible de considérer que l’entité pertinente ici n’est pas l’espace d’un côté, et le temps de l’autre, ou arguant que l’entité fondamentale importante ici est celle d’espace-temps. En effet, il existe des raisons d’appréhender l’espace et le temps comme deux abstractions à partir d’une entité plus fondamentale. Ces raisons sont à la fois d’ordre empirique (avec les théories physiques de la relativité restreinte et de la relativité générale) et d’ordre conceptuel (Mellor (2001), par exemple, soutient que l’espace et le temps constituent les quatre dimensions d’une configuration quadri-dimensionnelle requise à tout contact : les quatre dimensions partagent la responsabilité de permettre la rencontre de deux entités matérielles).

Ce débat fait l’objet d’une attention soutenue dans trois sous-disciplines philosophiques distinctes : l’histoire de la philosophie moderne (sous-section b.), la métaphysique contemporaine (sous-section c.) et la philosophie de la physique (sous-section d.).

Le débat sur la nature substantielle du temps (et de l’espace) a vu s’opposer Newton (et son disciple Clarke) et Leibniz, le premier défendant que l’espace et le temps sont des substances absolues, sortes de contenants dans lesquels prennent place les objets matériels, quand le second défendait qu’ils sont des collections de relations entre les objets matériels, des relations dont l’existence est conditionnée à l’existence même des objets ou événements qu’ils connectent. Le débat se focalise alors sur l’existence ou non d’un cadre absolu (non relatif à la distribution des objets et de la matière) : l’espace et le temps.

Leibniz avance l’argument du décalage à l’encontre du substantialisme. Cet argument est formulé en deux versions, l’une s’appuyant sur le principe de raison suffisante, l’autre sur le principe d’identité des indiscernables (Leibniz justifie lui-même le second principe à l’aide du premier, pour plus d’information à ce sujet, voir Rodriguez-Pereyra (2014)). La première version de l’argument prend la forme suivante : 1) Supposons que la conception substantialiste soit vraie ; 2) en ce cas, le monde a été créé à une localisation particulière dans l’espace absolu et avec une certaine vitesse uniforme par rapport à l’espace absolu ; 3) Cependant, il n’y a pas de raison suffisante pour laquelle le monde devrait avoir cette localisation particulière (qu’elle soit spatiale ou temporelle) et cette vitesse particulière plutôt qu’à une autre localisation dans l’espace absolu ou dans le temps absolu et une autre vitesse de déplacement par rapport à l’espace absolu. Il faut donc rejeter la première prémisse de l’argument.

La seconde version de l’argument prend la forme suivante : 1′) Supposons que l’espace existe : il s’agit d’une substance absolue ; 2′) alors, il peut exister deux mondes (qui seraient décalés statiquement dans l’espace ou dans le temps ou cinématiquement l’un par rapport à l’autre) qui sont indiscernables ; 3′) Cependant, ils ne sont pas identiques puisqu’ils ne possèdent pas les mêmes localisations absolues ou les mêmes vitesses absolues. 3′) viole le principe de l’identité des indiscernables et il faut donc rejeter la prémisse selon laquelle il existe un espace et un temps substantiels et absolus. Les deux arguments de Leibniz à l’encontre de la substantialité de l’espace et du temps dépendent donc respectivement de la vérité du principe de raison suffisante et du principe d’identité des indiscernables.

A l’opposé, les newtoniens avancent l’argument du seau à l’encontre de la position relationniste. Imaginons que l’on accroche un seau empli d’eau à une corde. On fait ensuite tourner le seau de façon à torsader la corde. Puis, lorsqu’on lâche le seau, celui-ci se met à tourner. Imaginons que le seau tourne pendant une minute. Qu’observe-t-on ? Au début, on observe que le seau tourne, mais que l’eau, elle, ne tourne pas. Mais progressivement, le mouvement du seau va entraîner le mouvement de l’eau : la rotation du seau va causer une rotation de l’eau que contient le seau. Avec les forces d’inertie, la surface de l’eau va devenir concave : le niveau de l’eau est alors plus élevé au bord du seau qu’au centre. Or, au bout d’un certain temps, la vitesse de rotation de l’eau va devenir identique à celle de la rotation du seau. L’eau, relativement au seau ne sera plus en mouvement. Et pourtant, la surface de l’eau, en conséquence de la force centrifuge, sera toujours concave. Mais si l’eau n’est plus en mouvement relativement au seau, par rapport à quoi est-elle en mouvement ? Selon les newtoniens, cette expérience montre que l’eau est en mouvement relativement à l’espace absolu, ce qui explique les forces d’inertie observées (les forces centrifuges) à l’origine de la forme concave de la surface de l’eau dans le seau. Mach proposera ensuite que la force centrifuge ne signale pas un mouvement par rapport à l’espace absolu, mais uniquement un mouvement relativement à un système plus général incluant les étoiles distantes (voir Mach (1883[2010]).

Plus récemment un autre argument a priori a été avancé en faveur de la conception substantialiste du temps. Cet argument se déploie en montrant la possibilité d’une extension de temps sans changement (Shoemaker (1969), Le Poidevin (2010)), c’est-à-dire, d’une extension de temps lors de laquelle il ne se passe absolument rien. La possibilité d’un tel temps sans changement, si elle était avérée, montrerait qu’il peut exister du temps en l’absence de tout événement et donc que l’existence même du temps ne dépend pas de l’existence du changement. Or si l’existence du temps ne dépend pas de l’existence de changements, le temps gagne certaine indépendance à l’égard de ce qui se passe en son sein, pointant vers la conception substantialiste. Afin de défendre cette possibilité du temps sans changement, Shoemaker (1969) a fait date en présentant un univers découpé en trois régions distinctes, chacune de ces régions subissant des gels (chaque région se fige pendant une certaine durée, ne subissant aucun changement intrinsèque lors de cette période, si bien que les habitants des deux autres régions peuvent observer le gel en question) selon des cycles différents, aboutissant toutes les x années à un gel global des trois régions, lorsque les gels dans les trois régions se produisent simultanément. Shoemaker prend ce scénario comme une preuve de la possibilité logique d’extensions de temps sans changement, concluant que le temps est indépendant des entités qui prennent place en son sein.

Cependant, d’après Benovsky (2010, 2011) le relationnisme et le substantialisme ne décrivent pas nécessairement des mondes différents et possèdent des ressources équivalentes pour rendre compte de la possibilité de temps sans changements en général. Selon lui, le relationniste et le substantialiste peuvent en particulier tous deux répondre au problème du temps sans changement en postulant un même nombre de notions primitives dans leurs explications du gel global dans le scénario de Shoemaker. Dans le cas substantialiste, on peut postuler une substance temporelle qui possède des parties temporelles qualitativement identiques mais numériquement distinctes. Dans le cas relationniste, on peut postuler des parties non substantielles du temps (des instants par exemple) qui sont qualitativement identiques mais numériquement distinctes.

En philosophie de la physique, le statut de l’espace-temps est principalement discuté dans le cadre de la théorie de la relativité générale (en laissant de côté les discussions autour des théories physiques en construction non empiriquement confirmées, qui ne seront pas abordées ici). Cette théorie décrit l’interaction de deux entités jusqu’alors appréhendées comme indépendantes : les objets matériels d’une part, et l’espace-temps d’autre part. Dans la vision pré-relativiste de la dynamique (la discipline physique qui étudie le mouvement des corps), les objets interagissent à l’aide de forces, et notamment, de la force à distance gravitationnelle. Ces objets et ces forces prennent place dans un cadre externe indépendant qui n’influe pas ce qui se passe en son sein et, inversement, qui n’est pas influencé par ce qui se passe en lui : l’espace et le temps. La relativité générale vient neutraliser cette indépendance du cadre en réévaluant le statut de la gravitation, traitant cette dernière non pas comme une force à distance, mais comme une déformation du cadre spatio-temporel. Si deux objets massifs s’attirent, ce n’est pas à cause d’une force qui les connecte, mais à cause de la forme même du récipient dans lequel existent ces deux objets. Les deux objets, lorsqu’ils ne subissent aucune force, persistent en fait dans leur mouvement d’inertie le long d’un espace courbé et semblent s’attirer du fait d’une apparente force gravitationnelle. Ils persistent ainsi dans leur mouvement rectiligne uniforme, sans subir une « force » gravitationnelle, mais ce mouvement rectiligne uniforme prend place dans un espace qui est lui-même courbé, expliquant la force de gravitation apparente. Contrairement aux apparences, les satellites tels que la Lune ne subissent donc pas l’attraction de la Terre. La lune persiste dans son mouvement rectiligne uniforme, au sein d’un espace-temps qui est courbé par la masse de la Terre.

Selon ce modèle, si l’univers était vide de toute entité matérielle, l’espace-temps serait plat et vide. Sur l’illustration ci-dessus, il faut imaginer qu’en enlevant la Terre du quadrillage qui représente l’espace-temps, ce dernier serait plat. Un tel monde est physiquement possible, c’est-à-dire, compossible avec les lois de la relativité générale. Cette dernière attribue donc à l’espace-temps une indépendance ontologique : l’espace-temps peut exister indépendamment des objets matériels. Cette indépendance ontologique étant l’un des critères de la substantialité, il semble ainsi que la relativité générale pointe vers une conception substantialiste de l’espace-temps. Cependant, il importe de voir que la structure géométrique de l’espace-temps est fixée partiellement par la distribution des entités physiques dans cette structure. Il y a donc aussi une relation de dépendance entre la structure physique et la matière qui peuple cette structure. La relativité générale postule donc à la fois une indépendance ontologique et une dépendance de la structure à l’égard des habitants de la structure. La structure spatio-temporelle pourrait exister en l’absence de tout occupant physique (pointant vers l’idée que la structure est une substance indépendante des entités matérielles qui prennent place en son sein) mais elle est néanmoins modelée par ses occupants (pointant vers l’idée que la structure est une collection de relations qui dépendent de l’existence de relata matériels). Ainsi, dans le cadre de la relativité générale, l’espace-temps possède à la fois des aspects relevant de la catégorie métaphysique de la substance et d’autres aspects relevant de la catégorie des relations.

Suggestions de lecture : pour une défense du substantialisme, voir Newton (1686 [2011]), Shoemaker (1969) et Le Poidevin (2010). Le super-substantialisme, thèse selon laquelle l’espace-temps est une substance qui instancie directement les propriétés, sans la médiation des objets matériels, est défendu par Schaffer (2009) (selon une perspective métaphysique) et par Arntzenius (2012, chapitre 5) (selon une perspective relevant de la philosophie de la physique). Pour une défense du relationnisme voir Aristote (Physique, IV, 11, 218b) et Leibniz (2001, voir en particulier lettre du 25 février 1716, paragraphe 5). Pour une défense du super-relationnisme, thèse selon laquelle l’espace-temps n’est pas une substance mais instancie directement les propriétés, voir Le Bihan (2015b). Pour une discussion récente du principe de raison suffisante, voir l’entrée de cette encyclopédie qui lui est consacrée (LIEN) et Guigon (2015). Deux essais importants sur le principe d’identité des indiscernables sont Black (1952 trad. fr. 2012) et Hacking (1975). Pour une présentation critique plus générale du débat en philosophie de la physique, voir Pooley (2013). Pour une présentation de l’argument du trou, un argument influent supposé menacer le substantialisme, voir Norton (2015) et Arntzenius (2012, section 5.10). En français, le lecteur trouvera une introduction éclairante à ces questions sous la plume de Esfeld (2012, chapitre 6).



Le temps semble posséder une direction car l’ensemble des phénomènes se déploient dans une même direction (du passé vers le futur, de l’avant vers l’après). Il est possible de reconnaître cette direction comme une authentique propriété de la dimension temporelle ou, au contraire, d’envisager que cette dimension n’a pas de direction intrinsèque. Les théories classiques du temps reconnaissent que le temps possède une direction intrinsèque, on peut les qualifier de réalistes à propos de la direction du temps. A l’opposé, une théorie externaliste reconnaît l’orientation intrinsèque des phénomènes dans le temps, mais se refuse à connecter cette orientation des phénomènes dans le temps avec une direction intrinsèque de la dimension temporelle.

Les théories A et B classiques sont réalistes à propos de la direction du temps. La théorie A décrit la direction du temps, comme la conséquence du passage du temps dans la dimension temporelle, à la suite de McTaggart. En termes techniques, dans le cadre de la théorie A, les relations qui constituent la dimension temporelle ne possèdent pas d’orientation intrinsèque, elles héritent leur orientation de façon dérivée par la transition des propriétés A dans la dimension. McTaggart nomme ces relations sans orientation intrinsèque « relations C ». Dans ce modèle, la direction du temps résulte de l’application du passage du temps à la dimension temporelle, les relations B étant le résultat de la transition des propriétés A dans le réseau de relations C qui constituent la dimension temporelle. On peut ainsi nommer cette théorie « théorie B=C+A ». La théorie B décrit, au contraire, des relations primitivement orientées. Cette primitivité signifie ici que l’orientation est un fait brut des relations B. La direction du temps est alors une propriété primitive de la dimension temporelle. Les relations C n’existent tout simplement pas, de même que les propriétés A. Dans ce modèle, la direction du temps est une propriété primitive de la dimension temporelle qui n’est rien d’autre qu’une collection de relations B.

Une ontologie alternative résulte de la modification de la théorie B en substituant aux relations B des relations C, pour aboutir à une théorie anti-réaliste à propos de la direction du temps. Cette théorie résultante, la théorie C, appréhende la dimension temporelle comme une collection de relations C, sans orientation intrinsèque. La théorie B et la théorie C diffèrent ainsi sur la source de la directionnalité des phénomènes dans le temps. La théorie B localise cette source dans la dimension temporelle elle-même, la théorie C la localise dans les phénomènes qui prennent place dans le temps (pour une défense de ce type de théorie C, également appelée théorie « symétrique » du temps, voir Price (1996)). Cette autre source peut relever de différentes catégories ontologiques, une option plausible étant la causalité (les relations causales s’ajoutent aux relations temporelles pour générer la direction) ou un processus nomologique. La distinction entre l’orientation des relations temporelles et l’orientation des relations causales ou nomologiques entre les événements se retrouve dans la littérature sous différents noms : entre asymétrie du temps et asymétrie dans le temps ou entre flèche du temps et cours du temps (Klein 2007).

La théorie C aboutit ainsi à une théorie causale de la direction temporelle (défendue notamment par Reichenbach (1928, 1956)), en réduisant les relations temporelles orientées (asymétriques) à des relations causales entre des événements connectés par des relations temporelles non primitivement orientées (symétriques), envisageant le temps comme une dimension intrinsèquement symétrique. Cette théorie implique alors de rejeter toute théorie humienne de la causalité, qui requiert de définir la causalité en termes de relations temporelles intrinsèquement orientées (une théorie humienne est une théorie s’inspirant des travaux de David Hume sur la causalité, qui réduit les relations causales, ou la perception des relations causales entre deux types événements, aux trois conditions de contiguïté, de régularité et d’antériorité entre ces deux types d’événements, ou à la perception de ces trois conditions). Toute théorie humienne de la causalité requiert, en effet, la vérité de la théorie A ou de la théorie B du temps. La question de la direction du temps est ainsi intimement connectée à la question de la nature de la causalité.

La physique contemporaine apporte des éléments de réponse sur l’orientation du temps à travers la thermodynamique. La thermodynamique, avec sa seconde loi de la dynamique connecte l’orientation globale des phénomènes (le fait que tous les processus naturels se déploient du passé vers le futur) avec le degré d’entropie des systèmes physiques. L’entropie d’un système physique est la mesure du degré de désordre du système en question. La seconde loi énonce que tout système physique fermé (sans interaction avec l’extérieur de ce système) tendra naturellement vers un plus haut degré de désorganisation. Plus précisément, l’élévation de l’entropie est seulement très probable, mais cette probabilité est si élevée qu’en pratique, dans toute l’histoire de l’univers, il est vraisemblable qu’on n’observera jamais la moindre baisse conséquente de l’entropie. L’univers pris dans sa totalité est un tel système clos. Une explication assez simple de cette loi, par exemple pour un gaz, s’obtient en plongeant au niveau fondamental du système pour examiner les particules qui composent le système. Les particules, telles des boules de billard, se déplacent en tout sens et voient leur direction de déplacement évoluer en fonction des chocs qu’ils subissent, la probabilité étant très grande, proche de 1, que les particules ne se rangent pas spontanément selon une organisation géométrique particulière.

Boltzman a proposé l’interprétation selon laquelle la direction du temps n’est rien d’autre que cette asymétrie dans le comportement des systèmes physiques. Cette théorie C qui extrait la direction du temps de la dimension temporelle elle-même (là où elle est habituellement supposée être) pour la relocaliser dans les entités qui habitent la dimension est appelée dans ce contexte « théorie thermodynamique du temps » ou « théorie externe de la direction du temps ». Cependant, selon Sklar (1981) et Christensen (1987, 1994), la thermodynamique n’implique aucunement que l’asymétrie thermodynamique est seulement dans le temps sans être une asymétrie du temps.

Suggestions de lecture : pour une présentation de la théorie C+A=B, voir McTaggart (1908) et McDaniel (2015, section 3). Pour une défense des relations B primitives, voir Oaklander (2015). Pour une présentation de la théorie C, voir Le Bihan (2015, section 4). Elle est défendue par Price (1996) et critiquée par Christensen (1987, 1994) en rapport avec la thermodynamique sous le nom de théorie entropique du temps. Pour une introduction critique éclairante, voir Sklar (1981). Pour une discussion synthétique en français du rapport entre temps et causalité, voir Bourgeois-Gironde (2002). Voir aussi Mellor (1995) et Tooley (2000). Une introduction à l’asymétrie temporelle dans le cadre de la thermodynamique est offerte par Callender (2011).



Depuis l’ouvrage classique de Wells, La machine à voyager dans le temps, les récits de ces voyages sont légion, non seulement sous la forme de romans, mais aussi sous la forme de films (tels que L’armée des douze singes (1995) de Terry Gilliam, adaptation de La jetée de Chris Marker (1962), Looper de Rian Johnson (2012), ou Predestination de Michael Spierig et Peter Spierig (2014)), les séries télévisées (Doctor Who (1963-)) ou encore les bandes dessinées (Universal War One de Denis Bajram (1998-2006)). La culture populaire tente ainsi de montrer à quoi ressembleraient des voyages dans le temps. On peut envisager ces derniers sous des formes très différentes : sur le modèle de la téléportation (on disparaît à un instant pour réapparaître à un autre instant passé ou futur), du déplacement continu à rebours (on remonterait le temps progressivement) ou du déplacement dans des boucles temporelles (on suivrait le cours du temps « en avant » en forçant celui-ci à se tordre, pour en faire une boucle nous amenant dans le passé). Les voyages dans le temps sont-ils possibles, sous une forme ou une autre ? Cette question suppose de comprendre ce qu’est le temps, mais aussi, de manière plus discrète, de se demander ce qu’est une possibilité. Par exemple, vous pouvez vous rendre à New-York en moins de 24 heures. Il vous suffit pour cela de réserver votre ticket et d’embarquer sur le premier vol accessible. Vous avez la possibilité pratique de vous rendre à New-York. Mais pouvez-vous faire le trajet Paris-New York en moins d’une heure ? Il est clair qu’aucun transport ne voyage si rapidement, et donc qu’un tel voyage est une impossibilité pratique. Cependant, notez bien qu’il ne s’agit pas d’une impossibilité théorique. On pourrait tout à fait envisager, dans un avenir plus ou moins proche, que des transports très rapides soient mis en place, offrant la possibilité pratique de voyager suffisamment rapidement. Cependant, d’après la théorie de la relativité restreinte, la vitesse de la lumière est une barrière théorique infranchissable d’environ 300 000 kilomètres par seconde, montrant qu’il existe également des impossibilités physiques.

Munis de cette distinction entre ces types de possibilités, posons à nouveau frais la question de la possibilité des voyages dans le temps. Pouvons-nous en pratique voyager dans le temps ? A l’heure actuelle, la réponse est clairement non. Il n’existe aucune ébauche de mécanisme qui permette d’envisager cela. Cependant, comme le montre l’exemple du transport aérien, ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas voyager dans le temps maintenant que ceci ne deviendra pas possible à l’avenir. Nous en arrivons ainsi à nous interroger sur la possibilité théorique des voyages dans le temps. La nature même du temps permet-elle ces voyages ? Le « profil » du temps permet-il d’alterner son cours naturel, nous faire sauter d’une localisation temporelle à une autre, de tordre localement la forme du temps, ou de remonter le temps ?

Cette question revient, en grande partie, à s’interroger sur les similitudes entre le temps et l’espace : le temps est-il une dimension dont toutes les parties existent, comme autant de destinations possibles ? Au contraire, le temps se réduit-il à un présent dont nous sommes prisonniers ? L’approche présentiste, en affirmant que seul le présent existe rend très difficile de comprendre comment nous pourrions nous rendre en des endroits qui n’existent pas. Le théoricien B éternaliste, au contraire, en affirmant que la distinction même entre un passé, un présent et un futur est construite par l’homme, n’a pas d’objection de principe à reconnaître qu’il est possible, au moins en théorie, si nous arrivions à nous affranchir de notre localisation, de nous rendre en d’autres temps comme nous nous rendons en d’autres lieux. Mais encore faudrait-il que les lois de la physique permettent de tels voyages. Or, la possibilité physique des voyages dans le temps est loin de faire consensus chez les physiciens. Ainsi, à l’heure actuelle, nous ne savons pas si les voyages dans le temps sont une possibilité physique. Néanmoins, ces voyages sont une possibilité logique si nous vivons dans un univers-bloc, et une impossibilité logique si la théorie du devenir décrit adéquatement l’univers (voir Keller et Nelson (2001) et Daniels (2012), cependant, qui arguent en faveur de la compatibilité des voyages dans le temps et du présentisme).

Le principal paradoxe à l’encontre des voyages dans le temps est le paradoxe du grand-père. Imaginez qu’un voyageur décide de voyager dans le temps afin d’assassiner son grand-père avant que ce dernier ne donne naissance à son père. Il effectue le voyage et met en joue son grand-père, le doigt sur la gâchette. Le voyageur temporel peut-il appuyer sur la gâchette ? Si la réponse à cette question est positive, alors le voyageur temporel peut rendre impossible sa propre existence. En effet, si son grand-père meurt avant d’avoir donné naissance à son père, le voyageur ne sera jamais venu à l’existence. Il n’entreprendra jamais le voyage dans le temps. Et il n’aura pas pu appuyer sur la gâchette puisqu’il n’aura jamais existé. Il semble donc qu’il soit impossible au voyageur de tirer sur le grand-père, sous peine de contradiction. Cependant, comment expliquer cette impossibilité logique d’appuyer sur la gâchette alors que cette action est clairement (physiquement) possible ? Le paradoxe nous met ainsi face à une situation extraordinaire, une situation dans laquelle une action semble physiquement possible et logiquement impossible. En général, tout ce qui est physiquement possible est ipso facto logiquement possible, le physiquement possible étant défini par les lois de la nature, ou par la causalité, dans le respect des lois de la logique. Ici, tout se passe comme si la logique venait s’incarner en un agent physique, la main de la logique venant empêcher la main du voyageur d’appuyer sur la gâchette ; la logique entre en conflit avec les lois physiques.

Face à ce paradoxe, les philosophes ont développé plusieurs stratégies. La première consiste à affirmer que c’est la preuve éclatante que les voyages dans le temps sont impossibles. Ici, il ne s’agit pas d’affirmer qu’il est impossible pour le tireur d’appuyer sur la gâchette, mais en amont, que l’hypothèse même du voyage dans le temps qui préside à l’élaboration du paradoxe est incohérente. Cependant, il n’y a aucune raison de croire que l’hypothèse des voyages dans le temps n’est pas cohérente. En effet, il existe d’autres scénarios de voyages dans le temps lors desquels aucune contradiction n’apparaît. On peut songer notamment aux récits de tourisme temporel qui évoquent l’histoire de gens voyageant dans le temps pour observer passivement le cours de l’histoire, sans influencer de façon notable le passé. Ces récits sont cohérents, et si l’on prend cette cohérence comme le signe d’une possibilité logique, il faut bien se résoudre à admettre que les voyages dans le temps constituent une possibilité logique. Lewis (1976) défend ainsi que certains voyages dans le temps sont possibles et d’autres non. Selon lui, le tireur peut appuyer sur la gâchette, mais il est certain qu’il ratera sa cible, ou que sa cible n’est pas son grand-père, bref qu’une explication ordinaire permettra de rendre compte du fait que le grand-père n’est pas assassiné. Aucune magie ici, mais du point de vue global du scénario, le scénario ne représente une réelle possibilité que si le scénario est cohérent.

Ce paradoxe montre qu’il est impossible de changer le passé. Il est certes possible d’influencer le passé, de participer à sa réalisation en prenant part aux processus causaux dans ce passé (pour une illustration radicale de cette idée, voir le film Predestination de Michael Spierig et Peter Spierig (2014)), mais il est impossible de substituer un passé à un autre passé. En fait, cette impossibilité de la substitution dérive de la thèse éternaliste, et ne porte pas uniquement sur le passé : si le passé, le présent et le futur existent, alors il est impossible de substituer un existant (un objet, un fait, un événements, etc.) localisé à un instant particulier par un autre existant au même instant. En ce sens, nous ne changerons jamais le passé, mais nous ne changeons pas non plus le présent et le futur. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas des agents causaux (personnes, causes physiques ou autre) : les agents causaux peuvent tout à fait participer à la réalisation du présent et du futur. Cependant, cette influence causale n’est pas un changement au sens d’une substitution d’un existant par un autre existant qui n’appartient pas au mobilier de la réalité prise dans sa totalité quadri-dimensionnelle.

Il faut noter qu’un certain type de substitution est cohérente, mais que la substitution n’est pas là où l’on croit. En adoptant la thèse des univers parallèles, le voyage dans le temps avec changement du passé devient possible, en ce sens que le voyageur créé ou découvre un autre passé alternatif. Par exemple, le voyageur qui retournerait dans le passé pour empêcher la mort d’un proche et parviendrait effectivement à empêcher sa mort aurait substitué un passé par un autre passé en ce sens très particulier qu’il serait alors en fait localisé dans un autre passé, c’est-à-dire, dans un passé appartenant à un autre monde (qu’il ait créé le monde parallèle en question ou, alternativement, qu’il se soit rendu dans un autre passé qui existe indépendamment du voyage dans le temps). La substitution n’est alors pas celle d’un passé objectif par un autre passé objectif, mais la relocalisation du voyageur dans un autre passé. La personne voyage alors non seulement dans le temps, mais aussi entre différents mondes possibles alternatifs. Aussi intéressant que soient ces récits, et en négligeant les questions qu’ils créent à propos de l’ontologie de ces mondes parallèles, ils ne correspondent pas aux voyages classiques dans le temps. La mort du proche est irrévocable et quelque soit le monde et la nature de la personne qui ressemble au défunt, rien ne pourra changer le fait que dans le monde à partir duquel a été entrepris le voyage, le défunt est mort. Pour une défense de ce dernier point voir N. J. J. Smith (1997), pour une critique voir Goddu (2003).

Une autre stratégie de réponse au paradoxe du grand-père, souvent évoquée en science-fiction est plus brutale. Selon l’hypothèse de l’apocalypse, changer le passé est une possibilité réelle qui résulte en une contradiction, et donc, puisqu’il est possible de donner le jour à une contradiction, cette « contradiction ontologique » entre deux réalités incompatibles mais pourtant réelles au même instant, par opposition à une « contradiction sémantique » entre deux propositions mutuellement exclusives, va détruire ou au moins menacer la réalité dans son ensemble. Cette hypothèse de l’apocalypse est populaire en science-fiction (elle justifie souvent l’existence de gardiens du temps, dont la mission est de protéger ce dernier d’éventuelles altérations par les voyageurs temporels), mais elle est très peu discutée en philosophie. La raison en est que l’hypothèse de l’apocalypse est elle-même contradictoire. Affirmer que modifier le passé P1 pour lui substituer un passé P2 menacerait l’intégrité de la réalité revient à affirmer qu’il est possible de détruire la réalité en effaçant de l’existence ce qui existe de tout temps simpliciter. Si le passé P1 existe simpliciter, alors nous pouvons au mieux participer à la réalisation de ce passé, mais il est contradictoire d’espérer l’altérer au sens de la substitution.

Suggestions de lecture : Lewis (1976), qui défend que les voyages dans le temps sont étranges mais logiquement possibles, et Smith (2013) constituent un point de départ idéal. Horwich (1975) défend que ces voyages sont possibles mais extrêmement improbables (pour une critique de l’argument, voir N. J. J. Smith (1997) et Dowe (2003)). D’autres travaux importants sur la possibilité des voyages dans le temps sont Sider (2002), Ismael (2003), Arntzenius (2006), et Smeenk et Wüthrich (2011). Sur la question de la rétro-causalité impliquée par certains voyages dans le temps (la causalité à rebours du temps), voir Dummett (1964) et Price (2008). Sur les boucles causales, voir par exemple Newton-Smith (1980) et Hanley (2004). La compatibilité des voyages dans le temps et du présentisme est critiquée par Miller (2005), Sider (2005), Hales (2010). Elle est défendue par Keller et Nelson (2001) et Daniels (2012).



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(Augustin 1993)(Aristote 1999)

Merci à Jiri Benovsky, Annabel Colas, Ghislain Guigon, Nathan Oaklander, Alejandro Pérez et un(e) relecteur(trice) anonyme pour leurs corrections et suggestions.

Baptiste Le Bihan
Baptiste.LeBihan@univ-rennes1.fr
Université de Genève