La philosophie de A à Z

 

La notion de subjectivité est à la fois largement utilisée en philosophie et particulièrement polysémique ; par surcroît, elle n’est pas souvent définie, ou bien l’est en des termes plutôt vagues. Aussi est-il important de démêler l’écheveau des principaux sens du mot pour cerner ses différents usages en philosophie contemporaine. Cette entrée définit et discute trois sens du terme qui ont fait l’objet d’un développement théorique important. Selon le premier sens, « subjectivité » qualifie tout point de vue sur le monde qui l’envisage de l’intérieur, depuis la perspective limitée d’un individu, par opposition à un point de vue objectif. Selon le second sens, « subjectivité » fait référence au fait d’être un sujet d’expérience, toute expérience consciente étant celle de quelqu’un. Enfin, selon un dernier sens plus controversé, « subjectivité » fait référence au caractère subjectif de l’expérience, c’est-à-dire à la conscience implicite que toute expérience que j’éprouve est mon expérience.

1. Subjectivité et objectivité

Dans le langage courant, la notion de subjectivité est fréquemment mobilisée par opposition à son antonyme (objectivité), et cette polarité se retrouve dans l’acception usuelle de l’adjectif « subjectif ». D’après le Trésor de la langue française informatisé, est objectif ce « qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant », tandis que ce qui est subjectif « est propre à un sujet déterminé, [et] ne vaut que pour lui seul ». Cette dichotomie s’applique principalement aux attitudes dites « doxastiques », telles que les jugements, les opinions et les croyances. On peut ainsi dire d’un jugement qu’il est subjectif s’il se fonde sur des critères propres à l’individu qui l’endosse, plutôt que sur des faits avérés ; au contraire, il sera dit objectif s’il est justifié par des données probantes dont la validité est reconnue, ou du moins admissible par différents sujets sur la base de critères communs.

On considère ordinairement que les attitudes doxastiques concernant le domaine des goûts, des sentiments, des émotions et des intuitions sont par nature subjectives, tandis que celles qui prétendent décrire le monde tel qu’il est en soi peuvent prétendre à plus d’objectivité, à supposer qu’elles soient dûment justifiées. Ainsi, si un individu déclare que le chocolat au lait est écœurant, cette opinion sera qualifiée de subjective au motif qu’elle reflète simplement la préférence idiosyncrasique de son auteur. Par surcroît, puisqu’il est question de goût personnel, il ne semble pas y avoir de fait extérieur sur lequel on pourrait s’appuyer pour contredire une telle opinion : si un autre individu rétorquait au premier que le chocolat est un mets délicieux, l’on serait bien en peine d’arbitrer cette discussion — c’est la parole de l’un contre celle de l’autre, et l’analyse de la composition chimique du chocolat au lait n’y changera rien. Il semblerait absurde de déclarer que l’un d’entre eux a raison tandis que l’autre a tort, mais il semblerait tout aussi hasardeux de conclure que les deux individus sont dans l’erreur : un jugement de goût reflète les préférences personnelles de celui qui l’émet, autrement dit il est subjectif par nature, et en tant que tel il n’existe pas de critère objectif pour mettre en doute sa vérité.

Cet exemple montre bien qu’il serait incorrect de réduire la distinction entre l’objectif et le subjectif à la distinction entre le vrai et le faux. Dire qu’une attitude doxastique donnée est fausse parce qu’elle est subjective ne va pas de soi, et s’avère même particulièrement problématique dans bien des cas. Si je juge que j’ai mal, ce jugement est subjectif au sens où il se fonde sur un critère radicalement personnel, à savoir la douleur que je ressens et qui n’est pas accessible à autrui ; néanmoins, il serait pour le moins étrange de conclure que ce jugement est faux, car je ressens bel et bien de la douleur. C’est à partir de considérations similaires que Thomas Nagel a entrepris de redéfinir un ensemble de problèmes philosophiques classiques par le biais d’une distinction plus générale entre le subjectif et l’objectif (Nagel 1979; Nagel 1986). Selon Nagel, un certain nombre de dilemmes philosophiques sont dus à une tension entre deux perspectives concurrentes sur les mêmes questions : le point de vue objectif (PVO) et le point de vue subjectif (PVS). Le dilemme générique qui émerge de cette tension peut être formulé de la façon suivante : ou bien la conception objective du monde est incomplète, car elle échoue à intégrer ce qui est connu du point de vue subjectif, ou bien le PVS lui-même est à l’origine d’illusions qu’il convient de rejeter en tant que telles. Nagel soutient que ce dilemme transparait dans de nombreux problèmes philosophiques importants, concernant par exemple le sens de la vie, le libre arbitre, l’identité personnelle, la conscience ou encore les normes métaéthiques.

Il est important de noter d’une part que la distinction entre PVO et PVS ne concerne pas simplement des attitudes doxastiques, mais plus largement des modes de compréhension du monde, et d’autre part qu’elle n’est pas absolue mais relative. Ainsi, Nagel considère que le point de vue générique d’un être humain quelconque, c’est-à-dire le point de vue qui dépend des caractéristiques biologiques de l’espère humaine en général, est plus objectif que le point de vue d’un être humain spécifique (un individu particulier), mais moins objectif que le point de vue de la science physique. Dans le vocabulaire de Nagel, le subjectif caractérise tout mode de compréhension du monde qui l’envisage de l’intérieur, tandis que l’objectif tend à réaliser l’idéal d’un « point de vue de nulle part », qui comprend le monde tel qu’il est, et pour ainsi dire de l’extérieur. Si la théorie physique peut prétendre à l’objectivité, ou du moins à plus d’objectivité qu’une description du monde d’après le PVS d’un individu ou d’une espèce, c’est qu’elle fait abstraction des contingences de l’appareil perceptif humain afin de décrire le monde dans un langage symbolique qui transcende notre mode d’accès à celui-ci.

Le succès de ce mode d’objectivation dans le domaine physique l’a érigé en paradigme de la connaissance objective. Cependant, Nagel considère que la tendance à appliquer ce paradigme à d’autres domaines est illusoire, car l’antinomie entre PVS et PVO ne peut pas toujours être résolue de cette façon. Par exemple, chaque être humain a un accès privilégié à sa vie mentale, c’est-à-dire à ses expériences conscientes, telles que la vision d’un citron de couleur jaune ou la sensation de la chaleur du soleil sur sa peau. Ces expériences conscientes dépendent intrinsèquement du PVS individuel, si bien que pour Nagel il n’est ni souhaitable ni même possible de les annexer à une description plus objective de la réalité en termes strictement physiques. D’un autre côté, il n’est pas non plus souhaitable de nier leur réalité, car cela reviendrait à mettre en question la réalité de notre mode d’accès au monde lui-même, qui dépend fondamentalement d’un PVS individuel. Pour reprendre une expression de Ludwig Wittgenstein, le PVS qualifie « le monde tel que je l’ai trouvé » (Wittgenstein 1993, prop. 5.631), et nier l’existence d’expériences subjectives conscientes reviendrait à refuser d’admettre les conditions mêmes de toute compréhension du monde, qu’elle soit subjective ou objective : ce n’est qu’à partir du PVS que l’on peut chercher à comprendre le monde en termes plus objectifs. Il faut donc faire droit à la primauté épistémologique du PVS, ainsi qu’y ont insisté les phénoménologues dans le sillage de Edmund Husserl (voir par exemple Husserl 2004).

2. Subjectivité et sujets d’expérience

En un sens plus spécifique, « subjectivité » peut simplement désigner le fait d’être un sujet. Cette définition est à son tour ambiguë en raison de la polysémie du terme « sujet », notamment dans la philosophie contemporaine. Ainsi, « sujet » est fréquemment employé pour désigner un être humain en général, notamment au regard de son statut d’agent autonome appartenant à une époque ou une communauté. Par exemple, on peut parler du « sujet religieux », du « sujet moderne », et corrélativement de la « subjectivité » religieuse ou moderne. Néanmoins cet usage libéral du terme « sujet » n’est guère utile pour préciser le second sens philosophique de la notion de subjectivité, car il est bien trop général et vaguement délimité (on pourrait tout aussi bien parler de « l’être humain moderne » et de « l’humanité moderne », par exemple, sans que cette variation lexicale marque une différence substantielle).

Lorsque l’on fait un usage philosophique de la notion de subjectivité définie comme la qualité d’être un sujet, c’est une acception plus spécifique du terme que l’on a généralement à l’esprit : celle de sujet d’expérience ou de sujet conscient. En reprenant à nouveau le vocabulaire de Nagel, on peut définir le sujet d’une expérience consciente C comme celui pour lequel il y a un effet que cela fait d’éprouver C (Nagel 1974). Il est donc trivialement vrai que je suis l’unique sujet des expériences conscientes que j’éprouve, et seulement de celles-ci. La subjectivité de l’expérience consciente, en ce sens, fait référence au fait que toute expérience a nécessairement un sujet. Il s’agit d’une vérité a priori : il serait absurde qu’une expérience consciente, telle que la vision d’un citron jaune, ne fût pas l’expérience de quelqu’un. Pour cette raison, Christopher Peacocke considère que les états conscients et les sujets conscients sont ontologiquement interdépendants : les uns ne peuvent exister sans les autres, et réciproquement (Peacocke 2014). Il importe de souligner que le concept de sujet conscient ainsi défini n’engage pas nécessairement à adopter une métaphysique dualiste assimilant les sujets à des substances immatérielles, à l’instar de Descartes. Par exemple, il est tout à fait possible de compléter cette définition en identifiant les sujets à des organismes dotés d’une certaine constitution physique. Il n’en demeure pas moins que toute expérience consciente peut être dite subjective au sens minimal où elle appartient à un sujet conscient.

3. Le caractère subjectif de l’expérience consciente

La notion de « subjectivité de l’expérience » peut également recevoir un sens philosophique plus fort. D’après la formule influente de Nagel précédemment citée, on dit généralement qu’un état mental est conscient s’il y a un « effet que cela fait » pour un sujet d’être dans cet état (voir l’entrée CONSCIENCE). Le caractère qualitatif d’un état conscient fait référence à ses qualités phénoménales, aussi appelées « qualia » : lorsque j’ai une expérience visuelle d’un citron jaune, la nuance de jaune que je perçois fait partie du caractère qualitatif de mon expérience consciente. Cependant, plusieurs auteurs ont récemment soutenu qu’il existe un autre aspect de l’expérience consciente, outre son caractère qualitatif, à savoir son caractère subjectif (Levine 2001; Kriegel 2005). Le caractère subjectif d’un état conscient désigne le fait qu’il y a un effet que cela fait pour moi d’être dans cet état. Imaginons que je regarde successivement un citron jaune et une pomme rouge : ces deux expériences visuelles conscientes diffèrent nettement par leur caractère qualitatif, mais d’après les partisans de cette distinction elles sont semblables eu égard à leur caractère subjectif, car dans les deux cas c’est pour moi qu’il y a un effet que cela fait de les éprouver. Cela ne signifie pas simplement que ces expériences sont les miennes, mais aussi que j’éprouve leur « mienneté » (for-me-ness, mineness, Meinheit).

Ainsi, la notion de caractère subjectif ne spécifie pas seulement le fait que toute expérience est l’expérience d’un sujet, mais qualifie en outre le contenu de l’expérience lui-même. Autrement dit, il s’agit de dire que la subjectivité est un aspect de l’expérience consciente à part entière (Zahavi and Kriegel 2015). On peut préciser cette idée, dans le sillage de la tradition phénoménologique dont elle hérite (Sartre 1943), en décrivant la subjectivité de l’expérience comme une « conscience de soi préréflexive », c’est-à-dire une conscience de soi immanente à toute expérience consciente et ne supposant pas de processus introspectif (Zahavi 2014). Ainsi, selon les partisans de cette idée, la subjectivité s’éprouve dans l’expérience consciente : mes états mentaux conscients sont toujours associés à l’expérience de leur « mienneté ». Notons cependant que cette théorie de la subjectivité ne fait pas l’unanimité : certains philosophes ne sont pas d’accord pour admettre qu’il existe un « caractère subjectif » que l’on pourrait éprouver dans toute expérience consciente. Selon eux, l’expérience consciente n’implique pas, ou pas nécessairement, une forme de conscience de soi préréflexive (voir par exemple Schear 2009).

Bibliographie

Husserl, Edmund. 2004. La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Trad. G. Granel, Paris, Gallimard.

Dans cet ouvrage, Husserl critique le primat du paradigme objectiviste des sciences naturelles, qui masque le fait que le point de vue subjectif est au fondement de toute connaissance scientifique. Le point de vue subjectif est donc épistémologiquement premier, et le progrès de la science vers une compréhension plus objective du monde dépend crucialement de l’intersubjectivité, à travers la collaboration des membres de la communauté scientifique.

Kriegel, Uriah. 2005. “Naturalizing Subjective Character.” Philosophy and Phenomenological Research, vol. 71, n°1, pp. 23–57.

Levine, Joseph. 2001. Purple Haze: The Puzzle of Consciousness. Oxford, Oxford University Press.

Dans Purple Haze, Levine soutient qu’il existe un « fossé explicatif » entre l’expérience consciente et le monde physique. Si la thèse matérialiste est correcte – si tout ce qui existe est de nature physique –, il doit y avoir un moyen d’expliquer dans les termes de notre meilleure physique l’existence de la conscience phénoménale. Or, selon Levine, une telle explication demeure introuvable.

Nagel, Thomas. 1974. “What Is It Like to Be a Bat?” The Philosophical Review, vol. 83, n°4, pp. 435–50. Trad. P. Engel, « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? », in Questions mortelles, Paris, PUF, 1983.

———. 1979. “Subjective and Objective.” In Mortal Questions, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 207–22. Trad. P. Engel, « Le subjectif et l’objectif », in Questions mortelles, Paris, PUF, 1983.

Questions mortelles est un recueil d’essais dans lesquels Nagel aborde un ensemble de questions philosophiques fondamentales concernant différents aspects de l’existence humaine, tels que la mort, le sens de la vie, l’éthique, la conscience et la subjectivité. Dans « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? » (chap. 12), il défend l’idée que les qualités de l’expérience consciente, ou qualia, ne peuvent être connues que du point de vue subjectif, en première personne. Par exemple, aucune connaissance théorique du fonctionnement de l’appareil sensoriel des chauves-souris ne peut nous renseigner sur l’effet que cela fait de se représenter le monde par écholocalisation. Dans « Le subjectif et l’objectif » (chap. 14), Nagel soutient que la tension entre points de vue subjectifs et objectifs est à l’origine d’un grand nombre de problèmes philosophiques.

———. 1986. The View From Nowhere. Oxford, Oxford University Press. Trad. S. Kronlund, Le point de vue de nulle part, Paris, Éditions de l’Éclat, 1993.

Le point de vue de nulle part approfondit le problème introduit dans « Le subjectif et l’objectif » (Questions mortelles, chap. 14). L’ouvrage traite un vaste nombre de questions à la lumière de la distinction entre l’objectif et le subjectif: la nature de la réalité, la possibilité de la connaissance, le libre-arbitre, la moralité, le sens de la vie. Toutes ces questions ont en commun de reposer sur le dilemme suivant: comment harmoniser le point de vie d’un individu particulier dans le monde avec un point de vue objectif sur ce même monde, incluant cet individu et son point de vue subjectif? Selon Nagel, c’est ce dilemme qui pousse chaque individu à chercher à transcender son point de vue particulier et à concevoir le monde tel qu’il est dans sa totalité.

Peacocke, Christopher. 2014. The Mirror of the World: Subjects, Consciousness, and Self-Consciousness. Oxford, Oxford University Press.

Dans The Mirror of the World, Peacocke s’intéresse aux conditions de la conscience de soi. La plupart des sujets d’expérience ont la capacité de se représenter eux-mêmes, mais cette représentation de soi s’échelonne sur plusieurs degrés. Peacocke distingue la représentation de soi implicite, au niveau pré-conceptuel, et la représentation de soi explicite, qui requiert la possession d’un concept de soi.

Sartre, Jean-Paul. 1943. L’être et le Néant. Paris, Gallimard.

Dans l’introduction de L’Être et le Néant, Sartre introduit et discute l’idée qu’il existe une forme de conscience de soi « non positionnelle » ou « préréflexive », qui ne requiert pas de penser à soi-même dans une attitude introspective, mais se situe au contraire à l’arrière-plan de toute expérience consciente.

Schear, Joseph K. 2009. “Experience and Self-Consciousness.” Philosophical Studies, vol. 144, n°1, pp. 95–105.

Wittgenstein, Ludwig. 1993. Tractatus Logico-Philosophicus. Trad. G. Gaston Granger, Paris, Gallimard.

Zahavi, Dan. 2014. Self and Other: Exploring Subjectivity, Empathy, and Shame. Oxford University Press.

Dans Self and Other, Zahavi s’intéresse à la subjectivité de l’expérience à la frontière de la tradition phénoménologique et de la philosophie de l’esprit contemporaine. Il résume le spectre des positions principales sur le sujet, et défend l’idée qu’il existe un caractère subjectif de la conscience, lequel transparait dans l’expérience. Cela le conduit à défendre une conception minimale et processuelle du « soi expérientiel », qu’il situe au niveau le plus fondamental de ce qui constitue le « soi », lequel comprend aussi des aspects narratifs et intersubjectifs de plus haut niveau.

Zahavi, Dan, and Uriah Kriegel. 2015. “For-Me-Ness: What It Is and What It Is Not.” In D.O. Dahlstrom, A. Elpidorou and W. Hopp (éds.), Philosophy of Mind and Phenomenology: Conceptual and Empirical Approaches, Londres, Routledge.

Raphaël Millière
milliere.raphael@gmail.com
Université d’Oxford