La philosophie de A à Z

Publié en janvier 2019

Résumé

Par analogie avec le racisme et le sexisme, le spécisme est la discrimination en fonction de l’appartenance d’espèce biologique. Tout comme on est raciste si l’on privilégie les Blancs par rapport aux Noirs et sexiste si l’on privilégie les hommes par rapport aux femmes, on est spéciste si l’on privilégie les êtres humains par rapport aux autres animaux. Cette entrée explore le spécisme sous deux angles. Dans un premier temps, elle aborde la question de sa définition, dans l’idée d’écarter certains malentendus. Elle pose ensuite la question morale : le spécisme est-il injuste ou, au contraire, moralement acceptable ?

Introduction

On doit l’invention du mot « spécisme » au psychologue britannique Richard Ryder, qui l’employait en 1970 dans une brochure dénonçant l’expérimentation animale distribuée aux alentours d’Oxford. Mais la notion ne fut véritablement popularisée que cinq ans plus tard, lors de la publication par le philosophe australien Peter Singer de son ouvrage Animal Liberation. Fidèle à l’inspiration de Ryder, Singer y définit le spécisme comme un « préjugé ou attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces » (2012, 73).

L’analogie avec les discriminations entre les humains est frappante, et revendiquée : « Les racistes violent le principe d’égalité en donnant un plus grand poids aux intérêts des membres de leur propre race quand un conflit existe entre ces intérêts et ceux de membres d’une autre race. Les sexistes violent le principe d’égalité en privilégiant les intérêts des membres de leur propre sexe. De façon similaire, les spécistes permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de prévaloir sur des intérêts supérieurs de membres d’autres espèces. Le schéma est le même dans chaque cas » (2012, 76-77). Le spécisme est donc, à l’échelle de l’espèce, ce que sont le racisme et le sexisme aux niveaux respectifs de la race et du sexe.

Cette entrée est divisée en deux sections : l’une consacrée à la définition du spécisme, l’autre à la question morale de savoir s’il est juste ou injuste.

1. Qu’est-ce que le spécisme ?

Le terme « spécisme » fait l’objet d’usage multiples. Tandis que certains considèrent que le spécisme n’a qu’une seule forme, d’autres opposent un spécisme « direct » à un spécisme « indirect ». Et tandis que certains distinguent soigneusement le spécisme de l’anthropocentrisme, d’autres négligent cette différence. Puisqu’il vaut mieux savoir de quoi l’on parle avant d’en parler, voyons donc ce qu’il en est.

a. Quelques malentendus

On définit parfois le racisme comme la croyance en l’existence des races humaines : être raciste revient alors à croire que les races existent au sein même de notre espèce. De manière analogue, on pourrait penser que le spécisme n’est autre que la croyance en l’existence des espèces, que le tort des spécistes est simplement de croire qu’il y a des humains, des chevaux et des truites. Et de fait, certains auteurs nient l’existence des espèces biologiques. D’après eux, tout comme le concept de races humaines, le concept d’espèce prétend représenter quelque chose qui n’existe en fait pas ; il est peut-être bien pratique de classer les êtres vivants en espèces, mais cette représentation du monde ne correspond à aucune réalité. La critique est séduisante, mais l’analogie qui intéresse les antispécistes ne se situe pas à ce niveau-là. De la même manière qu’on peut admettre l’existence des sexes tout en niant qu’il soit acceptable de discriminer les femmes, on peut admettre l’existence des espèces tout en niant qu’il soit acceptable de discriminer les chevaux et les truites. Et c’est souvent ce que font les antispécistes.

Alternativement, on définit souvent le racisme comme la croyance en une hiérarchie entre les races : les racistes croient typiquement que les Blancs sont plus intelligents et raffinés que les Noirs ou les Asiatiques. On pourrait en inférer que le spécisme n’est autre que la croyance qu’il y a des inégalités entre les espèces ; que les spécistes croient simplement que les humains sont plus intelligents et raffinés que les cochons et les cafards. Les antispécistes, par opposition, seraient convaincus de l’égalité de tous les animaux, humains compris. L’absurdité d’une telle conviction trahit la confusion qui est ici à l’œuvre. Tout comme on peut reconnaître que les génies et autres surdoués sont plus intelligents que le reste de la population tout en refusant de les privilégier, on peut reconnaître que les êtres humains sont plus intelligents que les cochons et les cafards tout en refusant de les privilégier. Et c’est souvent ce que font les antispécistes.

Une troisième confusion résulte du fait qu’on conçoit parfois le féminisme comme la revendication d’égalité des droits entre hommes et femmes. Selon cette conception, vous êtes sexiste si vous pensez que les hommes ont des droits que les femmes n’ont pas. On pourrait alors se dire que l’antispécisme est la revendication d’égalité des droits pour tous les animaux, humains compris ; que, selon les antispécistes, les lapins ont eux aussi le droit d’accéder aux écoles publiques et les crapauds celui de pratiquer la religion qu’ils préfèrent. Mais personne n’a jamais rien demandé de tel. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les féministes ne revendiquent pas vraiment l’égalité des droits mais se contentent d’affirmer qu’hommes et femmes ont les mêmes droits quand ils ont (ou pourraient avoir) les mêmes intérêts. Ainsi, on voit mal pourquoi les femmes toucheraient un salaire inférieur à celui des hommes lorsqu’elles effectuent le même travail sachant qu’elles ont comme eux un intérêt à bien gagner leur vie. En revanche, les hommes étant constitués de telle sorte qu’ils ne sauraient avoir un intérêt à avorter, ils n’ont pas le droit de le faire. De manière analogue, les antispécistes affirment simplement que les humains et les autres animaux ont les mêmes droits quand ils ont (ou pourraient avoir) les mêmes intérêts. Les crapauds et les lapins étant constitués de telle sorte qu’ils n’ont ni le goût de la spiritualité ni la soif d’apprendre, ils n’ont droit ni à la liberté de confession ni à l’éducation. En revanche, parce qu’ils ont comme nous un intérêt à ne pas souffrir, ils ont comme nous le droit de ne pas souffrir inutilement. C’est en tout cas l’avis des antispécistes.

Le spécisme est donc tout simplement la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce. Autrement dit, il consiste à accorder plus ou moins de considération aux intérêts des individus en fonction de l’espèce à laquelle ils appartiennent (ou dans laquelle ils sont classés, si l’on considère que les espèces n’existent pas).

b. Spécismes direct et indirect ?

Certains philosophes distinguent un spécisme « direct » d’un spécisme « indirect » : d’après la variante directe, la différence d’espèce elle-même est moralement pertinente ; d’après la variante indirecte, elle est seulement associée à des différences moralement pertinentes, telles que la rationalité ou la conscience de soi. Pour comprendre cette distinction, on peut tracer la même distinction entre deux formes de sexisme : d’après la variante directe, les hommes méritent, par exemple, d’être privilégiés à l’embauche parce qu’ils sont des hommes ; d’après la variante indirecte, ils le méritent parce qu’ils sont plus forts, plus grands ou plus doués pour la rotation mentale.

Pour d’autres, le spécisme se résume à sa variante directe. C’est apparemment le cas de Singer qui, trente ans après la Libération animale, définissait le spécisme comme « l’idée qu’il est juste de donner la préférence à des êtres uniquement pour la raison qu’ils sont membres de l’espèce Homo sapiens » (2004, 107). Nombreux sont les philosophes qui souscrivent à cette conception du spécisme. D’après eux, la discrimination basée sur l’espèce n’est spéciste que quand ses auteurs font référence à l’espèce pour la justifier.

À en croire un troisième groupe, cependant, la discrimination basée sur l’appartenance d’espèce est spéciste quelle que soit sa justification – que ses auteurs se défendent en faisant appel à l’espèce, en faisant appel à des caractéristiques qui lui sont corrélées, ou qu’ils ne cherchent pas à se justifier du tout. L’analogie avec le racisme milite pour cette troisième conception. De fait, il est raciste de privilégier les Blancs aux Noirs quelle qu’en soit la justification. Puisqu’on n’a pas affaire à deux comportements distincts mais à deux justifications d’un seul et même comportement – la discrimination en fonction de l’espèce –, on peut penser que c’est ce comportement qui mérite le nom de « spécisme ».

c. Spécisme et anthropocentrisme

En définissant le spécisme comme « l’idée qu’il est juste de donner la préférence à des êtres uniquement pour la raison qu’ils sont membres de l’espèce Homo sapiens » (2004, 107), Singer le confond peut-être avec une autre notion : l’anthropocentrisme. L’analogie avec le racisme plaide néanmoins pour que l’on distingue les deux notions. En effet, il est raciste non seulement de privilégier les Blancs par rapport aux Noirs, mais aussi de privilégier les Asiatiques par rapport aux Noirs ou les Noirs par rapport aux Blancs. De manière analogue, il sera spéciste non seulement de privilégier les humains par rapport aux autres animaux, mais aussi de privilégier les chiens et les chats par rapport aux vaches et aux cochons ou les animaux non humains par rapport aux humains.

(Les amateurs de sociologie contestent parfois l’existence du racisme anti-Blancs sous prétexte que le racisme seraient « systémique » et qu’un même système ne saurait privilégier les Blancs au détriment des Noirs et les Noirs au détriment des Blancs. Mais cette objection repose sur une confusion. Le racisme existe peut-être sous forme systémique, mais il arrive incontestablement que les Blancs soient discriminés sur la base de la couleur de leur peau, et on voit mal pourquoi cette discrimination ne mériterait pas le nom de « racisme ». Après tout, elle satisfait manifestement les conditions d’application du concept ordinaire de racisme.)

Il n’en demeure pas moins que la forme la plus répandue de spécisme consiste à privilégier les êtres humains en comparaison des autres animaux. C’est donc principalement au spécisme anthropocentrique que nous allons maintenant nous intéresser.

2. Le spécisme est-il injuste ?

Comme nous l’avons constaté, le spécisme tire son nom d’une analogie avec le racisme et le sexisme. Tandis que les racistes et les sexistes discriminent les individus en fonction de leur race et de leur sexe, les spécistes le font en fonction de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Peut-être le spécisme est-il alors injuste pour la même raison qui rend injustes le racisme et le sexisme.

On oppose souvent à cette idée un constat banal : il existe, entre le spécisme et les discriminations qui concernent les humains, des différences importantes. Les Noirs et les femmes sont en mesure de lutter activement contre leur discrimination, alors qu’on imagine difficilement des saumons et des poulets organiser un rassemblement antispéciste. Et puis, si les races sont égales, les espèces ne le sont pas – en particulier, les capacités mentales des êtres humains surpassent à bien des égards celles des autres animaux. Enfin, l’histoire du racisme est totalement différente de celle du spécisme. Les objections de ce type reposent toutefois sur un malentendu. Personne ne prétend que le spécisme est similaire au racisme et au sexisme sous tous ses aspects. Une analogie n’est d’ailleurs jamais l’affirmation d’une exacte similarité. Les critiques du spécisme soutiennent simplement qu’il partage avec ces discriminations la caractéristique qui les rend moralement condamnables. Mais alors, quelle est cette caractéristique ?

Selon un principe de justice que l’on doit à Aristote, il faut traiter les cas similaires de manières similaires. Or, il n’y a pas, entre les Blancs et les Noirs, entre les hommes et les femmes, de différence qui justifie que l’on privilégie les premiers au détriment des seconds. Le racisme et le sexisme sont donc injustes parce qu’ils violent le principe aristotélicien. Toute la question est alors de savoir s’il y a une différence moralement pertinente entre les humains et les autres animaux ou si, au contraire, le spécisme viole lui aussi ce principe. Toutes les défenses du spécisme prétendent identifier une telle différence. Comme nous l’avons vu ci-dessus, elles s’articulent autour d’une distinction : certaines sont directes (qui font appel à l’appartenance d’espèce elle-même), tandis que d’autres sont indirectes (qui font appel à des caractéristiques qui lui sont simplement associées).

a. Justifications directes

De l’avis des spécistes directs, il existe une différence entre les humains et les autres animaux qui justifie que l’on privilégie les premiers au détriment des seconds, et cette différence n’est autre que l’appartenance à l’espèce humaine. Les intérêts des êtres humains importent plus que ceux des autres animaux pour la simple et bonne raison qu’ils font partie de l’espèce humaine. Bien sûr, les spécistes directs concèdent généralement que l’appartenance d’espèce ne confère pas un statut moral supérieur aux êtres humains d’un point de vue absolu. D’après eux, nous avons des raisons de privilégier nos congénères parce qu’ils sont nos congénères. Des extraterrestres intelligents auraient des raisons analogues de privilégier leurs congénères. Pour soutenir cette position, les spécistes directs s’appuient souvent sur l’idée que certaines relations justifient des privilèges. En effet, il n’y a pas de mal à favoriser ses proches parents par rapport à des inconnus. L’espèce étant simplement un cercle plus large que celui de la famille, peut-être justifie-t-elle alors le même genre de privilèges.

En admettant que cette justification fonctionne, sa portée sera toutefois limitée. À choisir, vous devriez peut-être sauver votre sœur d’un incendie plutôt qu’un parfait inconnu. Mais vous ne pouvez pas tuer un inconnu et faire un pot-au-feu de sa dépouille sous prétexte que votre sœur aime le goût de la chair humaine. De manière analogue, cette justification du spécisme permettrait au mieux d’établir que nous pouvons accorder plus d’importance aux intérêts humains qu’aux intérêts comparables des animaux ; elle ne permettrait pas de justifier que nous accordions plus de poids à des intérêts humains superficiels (tels que le plaisir gustatif que nous procure la consommation de viande) qu’aux intérêts fondamentaux des animaux (tels que leur intérêt à ne pas souffrir et à continuer de vivre).

Mais cette justification est douteuse de toute façon. Comme le souligne Singer, « Si l’argument fonctionne à la fois pour les cercles rapprochés de la famille et des amis, et pour le cercle plus large de l’espèce, il devrait aussi fonctionner pour la case intermédiaire : la race » (2004, 109), ce qui n’est clairement pas le cas. En outre, à l’instar de la relation de-la-même-race-que et contrairement aux relations familiales, la relation de-la-même-espèce-que n’est pas une relation personnelle. Elle est strictement biologique, si bien qu’on voit mal comment elle pourrait être moralement pertinente. Nous devons certes être loyaux envers nos proches, mais cela découle du simple fait que la loyauté est essentielle aux relations personnelles, que l’amitié et les liens familiaux ne seraient simplement pas possibles dans un monde strictement impartial. D’un autre côté, l’appartenance à un groupe purement biologique, tel que la race blanche, le sexe masculin ou l’espèce humaine ne dépend clairement pas de telles attitudes partiales.

En clair, les spécistes ne peuvent apparemment pas justifier leurs comportements en faisant appel à l’appartenance d’espèce. Si le spécisme peut être justifié, ce sera indirectement, en référence à une caractéristique associée à l’appartenance d’espèce.

b. Justifications indirectes

Pour les spécistes indirects aussi, il existe une différence entre les êtres humains et les autres animaux qui justifie que l’on privilégie les premiers par rapport aux seconds. Cette différence n’est toutefois pas l’appartenance d’espèce elle-même. Dans cette optique, les humains doivent leur statut moral supérieur à leurs capacités mentales : contrairement aux autres animaux, ils sont rationnels (Aristote 1959), autonomes (Kant 2013), capables de langage et de réciprocité, dotés d’un sens moral et d’une culture (Ferry 1992).

Dans son Discours de la méthode (1930), René Descartes développe un tel argument. D’après lui, les êtres humains ont la particularité d’être sentients, c’est-à-dire capables de ressentir des choses agréables ou désagréables, contrairement aux animaux, qui ne ressentent rien – ni plaisir, ni douleur, et encore moins des émotions. N’étant pas sentients, les animaux n’ont pas d’intérêts : il n’est pas davantage possible de leur faire du bien ou du mal qu’il n’est possible d’en faire à un arbre ou à un rocher. Par voie de conséquence, il est légitime de ne respecter que les intérêts humains (trivialement, puisqu’il est impossible de faire autrement). Cet argument ne constitue cependant pas une défense du spécisme à proprement parler car il a pour conséquence que le spécisme n’existe pas. En effet, si les animaux n’ont pas d’intérêts que nous pourrions prendre en compte, ils n’ont pas d’intérêts que nous pourrions négliger en comparaison des intérêts humains. Il est impossible de les discriminer.

Quoi qu’il en soit, l’argument cartésien n’est pas convaincant. Les scientifiques sont unanimes : nous n’avons pas le monopole de la sentience, bien au contraire. Tous les vertébrés sont capables de ressentir du plaisir et de la douleur, et c’est vraisemblablement le cas aussi de certains invertébrés, tels que les poulpes et les abeilles. Il est donc possible de faire du bien ou du mal à ces animaux, et a fortiori de les discriminer – en accordant moins d’importance à leurs intérêts. Si le spécisme est injuste, nous devons tenir compte du bien-être et de la souffrance des animaux sentients au même titre que nous tenons compte du bien-être et de la souffrance des êtres humains. Les spécistes ne peuvent donc pas se satisfaire de la sentience comme critère de démarcation entre humains et animaux ; il leur faut un critère plus exigeant, qui soit véritablement le propre de l’homme.

Malheureusement pour eux, quelle que soit la caractéristique qu’ils choisissent de mettre en avant, ils rencontrent l’argument dit des « cas marginaux » : en termes de rationalité, de conscience de soi, d’autonomie, de langage, de réciprocité, de moralité et de culture, certains êtres humains ne sont pas plus doués que les animaux (Singer 2012 ; Regan 2013). Le critère de la conscience de soi, par exemple, impliquerait que nous devions privilégier les humains adultes normaux non seulement par rapport aux truites et aux poulets, mais aussi par rapport aux handicapés mentaux profonds. Parce qu’il implique que les intérêts de certains humains n’importent pas plus que ceux des animaux, ce critère ne permet pas de justifier la discrimination en fonction de l’appartenance d’espèce.

Le spécisme indirect absolu soulève un autre problème : celui de la pertinence des critères en question. L’exemple de l’intelligence illustre parfaitement cette difficulté. Une société organisée selon les scores de QI, dont les membres verraient leurs intérêts plus ou moins pris en compte en fonction de leur intelligence, serait fondamentalement injuste (Singer 2012, 69). De toute évidence, le plaisir d’une Michelle Obama n’importe pas plus que celui d’un Jean-Marc Morandini, la souffrance d’un Stephen Hawking pas plus que celle d’une Nabilla. Mais si les différences d’intelligence ne justifient pas que l’on discrimine les êtres humains entre eux, comment pourrait-elle justifier qu’on les privilégie par rapport aux animaux ?

Le spécisme ne peut donc pas être justifié par les capacités supérieures des êtres humains. Reste que, strictement parlant, l’argument des cas marginaux demeure assez silencieux sur la manière dont nous devrions traiter les animaux. Certains philosophes reconnaissent sa force tout en retenant le critère de la rationalité, au détriment des humains marginaux plutôt qu’au bénéfice des animaux. D’après eux, l’argument ne montre pas qu’il est immoral d’effectuer des expériences douloureuses sur des rats ou des chimpanzés ou d’élever des cochons et des veaux pour notre consommation. Il montre qu’il est moralement acceptable d’infliger de tels traitements aux humains dont les capacités mentales sont amoindries. Compte tenu du caractère extrêmement contre-intuitif de cette réaction, et de l’objection de la pertinence, il semble qu’on puisse conclure de l’argument des cas marginaux que le critère d’inclusion dans la sphère morale n’a rien à voir avec la rationalité ou quelque propre de l’homme que ce soit. Dans l’attente d’un meilleur argument, le spécisme demeure injustifié.

Conclusion

Le spécisme est omniprésent dans nos sociétés. Il se manifeste chaque fois que nous traitons des animaux de manières dont nous refuserions de traiter des êtres humains (Giroux 2016). C’est le cas notamment dans le domaine de l’alimentation puisque nous consentons à ce que des animaux soient élevés puis abattus au nom de notre préférence pour la viande, le poisson, les produits laitiers et les œufs. C’est aussi le cas dans le domaine de la recherche, où toutes sortes de produits sont testés sur des animaux avant d’être introduits sur le marché. Inutile d’objecter que nous discriminons sur la base des capacités mentales plutôt que de l’appartenance d’espèce, car nous privilégions non seulement les êtres humains rationnels mais aussi les cas marginaux. Nous discriminons bel et bien en fonction de l’appartenance d’espèce.

Or, cette forme de discrimination ne fait plus l’unanimité. Le racisme et le sexisme sont injustes parce qu’ils violent un principe bien établi : nous devons traiter de manières similaires les cas similaires. Et tout porte à penser que le spécisme viole lui aussi ce principe : il n’y a pas, entre les êtres humains et les autres animaux, de différence qui justifie que l’on privilégie les premiers par rapport aux seconds. D’une part, la différence d’espèce est moralement insignifiante parce qu’elle est purement biologique. D’autre part, les différences mentales qui lui sont associées ne le sont qu’imparfaitement et sont elles aussi dénuées de pertinence morale. Puisque le spécisme partage manifestement avec le racisme et le sexisme la caractéristique qui les rend injustes, une conclusion s’impose : il est lui aussi injuste, au moins autant que ces autres formes de discrimination (et peut-être plus, étant donné le nombre de ses victimes et l’intensité des souffrances qu’elles endurent).

Bibliographie

Aristote (1959). Éthique à Nicomaque. Paris : Vrin.
Dans cet ouvrage consacré à l’éthique, la politique et l’économie, Aristote n’aborde la question des animaux que marginalement. Il confère néanmoins aux humains un statut moral particulier du fait de leur rationalité.

Descartes, R. (1930). Discours de la méthode. Paris : Vrin.
C’est dans ce texte qui traite principalement du fondement des sciences que René Descartes développe sa théorie des animaux-machines, selon laquelle les animaux non humains n’ont pas de vie mentale subjective.

Ferry, L. (1992). Le nouvel ordre écologique : L’arbre, l’animal et l’homme. Paris : Grasset.
Luc Ferry s’en prend à l’antispécisme, qu’il confond malencontreusement avec une forme d’écologie. Ce livre a initié une grande tradition française de critiques de l’antispécisme basées sur l’incompréhension du concept.

Giroux, V. (2016), « Véganisme », version Grand Public, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/veganisme-gp/
Valéry Giroux présente deux arguments en faveur du véganisme, dont l’un repose précisément sur le rejet du spécisme. L’entrée dispose également d’une version académique, dans laquelle Giroux discute notamment une série d’objections souvent adressées au véganisme.

Kant, E. (2013). Fondements de la métaphysique des mœurs. Paris : Presses Universitaires de France.
Kant examine les concepts et principes fondamentaux de la morale et insiste sur l’importance morale de l’autonomie, qui serait le propre de l’homme. Nous n’avons selon Kant que des devoirs indirects à l’égard des animaux.

Regan, T. (2013). Les droits des animaux. Paris : Hermann.
Le principal théoricien des droits des animaux présente sa théorie, selon laquelle les animaux ont des droits moraux dès lors qu’ils sont des « sujets d’une vie ». La possession de droits ne dépend pas, directement ou indirectement, de l’appartenance d’espèce.

Singer, P. (2004). Comment vivre avec les animaux ? Paris : Les empêcheurs de penser en rond.
Dans ce petit livre de vulgarisation, Singer introduit les notions de spécisme et d’égale considération pour tous les animaux.

Singer, P. (2012). La libération animale. Paris : Payot & Rivages.
Il s’agit de l’ouvrage fondateur du mouvement animaliste. Singer y présente l’antispécisme et démontre au moyen de descriptions patientes que l’exploitation des animaux pour l’alimentation et l’expérimentation animale sont des pratiques spécistes.


François Jaquet
Université de Genève
francois.jaquet@unige.ch


Comment citer cet article? 

Jaquet, F. (2019), « Spécisme », version Grand Public, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/specisme-gp/