La philosophie de A à Z

Publié en septembre 2018

La sociologie des sciences, puisqu’elle comprend la sociologie des scientifiques, fut d’abord conçue comme une sociologie des professions, mais elle s’est aussi posée comme une sociologie de la connaissance, même si cette synthèse fut un mariage difficile. Cette difficulté tient de l’apparente incompatibilité entre le statut épistémique privilégié de la science et l’ambition de la sociologie à fonder ses explications sur des arbitraires sociaux. La vie mentale est-elle justiciable d’une explication sociologique? Pouvons-nous en dire autant des savoirs constitués par les sciences positives? Une connaissance scientifique sociologiquement expliquée serait-elle toujours scientifique? Qu’en est-il, à ce titre, de la frontière tenace entre la connaissance savante et le discours du profane? Et, de là, jusqu’où doit s’étendre l’emprise d’objectifs pratiques, qu’ils soient économiques ou plus directement politiques, sur l’orientation et la conduite des activités scientifiques? Nous rendrons compte ici du parcours à travers lequel la sociologie des sciences et la sociologie de la connaissance se sont constituées comme des programmes distincts, mais aussi des malaises provoqués par leurs rencontres maladroites. Nous tenterons aussi de dégager ce qui, aujourd’hui, semble favoriser leur rapprochement et l’atténuation des oppositions qu’elles ont eu coutume de susciter. Plus précisément, nous retracerons les conditions par lesquelles la sociologie des sciences s’est constituée comme la sociologie d’un projet social – ou plutôt comme l’étude d’un ensemble de projets de connaissances dont les ressorts et les débouchés sont ultimement sociologiques. Puis, nous discuterons des problématiques de recherche qui émergent sitôt que cette sociologie se penche sur les conjonctures changeantes des rapports entre les sciences et les sociétés modernes, notamment en ce qui a trait à l’organisation du travail scientifique et au gouvernement démocratique.


Table des matières 

1. Les fondateurs de la sociologie et l’objet de la connaissance

2. L’évacuation de la science de la sociologie de la connaissance

3. Les scientifiques « humanistes » et la planification des sciences

4. La sociologie mertonienne des sciences

5. Vers une sociologie de la connaissance scientifique

6. L’émergence des « science and technology studies »

7. La sociologie agonistique des sciences

8. Les « sciences wars » et l’épreuve du relativisme

9. Ouverture sur la matérialité sociale des sciences

10. L’organisation sociale des sciences

11. Sciences et engagements démocratiques

Conclusion

Bibliographie.


1. Les fondateurs de la sociologie et l’objet de la connaissance

Si la réflexion sur la science est longtemps restée l’apanage de la philosophie et, plus particulièrement, de l’épistémologie, les fondateurs de la sociologie de la connaissance ont, dès le milieu du XIXe siècle, entendus s’en distancier. Alors que le courant empiriste des Lumières situait les conditions du savoir dans l’expérience sensorielle des sujets, cette nouvelle perspective les localise plutôt dans leur expérience sociale, ressaisie à l’aune des rapports sociaux plus généraux qui sous-tendent la connaissance au sens large (Hamilton, 2014). Déjà dans De l’Esprit des Lois, Montesquieu soulignait que toute pensée est liée d’une certaine façon au milieu social qui en constitue l’arrière-plan (Stark, 1960). C’est néanmoins dans les écrits de Karl Marx, à partir des années 1840, que l’idée de la conscience comme propriété du monde social prend un sens plus précis. On la retrouve par la suite exprimée, de diverses manières, dans les travaux d’Émile Durkheim, de Max Weber et de leurs contemporains.

Ces auteurs classiques opèrent un double mouvement consistant, d’une part, à rapporter les connaissances non-scientifiques à leur contingence sociale, et, d’autre part, à décrire les fondements sociaux des savoirs scientifiques. Chacune de ces opérations comporte sa propre tension. La première implique que soient négociées la part de la vie mentale déterminée par le social et celle laissée au libre jeu de la pensée. La seconde suppose d’interroger la nature et l’étanchéité de la frontière qui distingue la science des autres formes de connaissance. Si ces auteurs ont tous resitué le développement des sciences dans le contexte plus large de l’émergence des sociétés modernes, ils ont emprunté des voies différentes sitôt qu’il s’est agi de résoudre ces deux tensions, prérequis indispensable à leurs yeux pour appréhender sociologiquement les connaissances. Il s’en suit, par conséquent, qu’une telle résolution constituait, et constitue encore, le préalable nécessaire à l’avènement d’une sociologie de la connaissance scientifique.

Chez Karl Marx, la première tension s’arrime à ses efforts pour réunir la vie mentale et la vie sociale sous une seule et unique ontologie de la pratique, tandis que la deuxième vient à jouer dans sa formulation des conditions d’unification des connaissances naturelles et sociales. Pour le comprendre, rappelons que le cœur de sa sociologie de la connaissance est occupé par le concept d’aliénation, lequel renvoie aux rapports sociaux qui scindent l’unité de la relation liant le sujet humain à ses conditions objectives d’existence et d’émancipation. L’idéologie assure la persistance de ces relations aliénantes et est interprétée comme une connaissance systématiquement déformée par les rapports de classes propres au mode de production d’une époque donnée. En ce sens, l’histoire de la pensée est consubstantielle à l’histoire des relations matérielles et sociales. Dans le système capitaliste, en particulier, tant le travailleur que son travail et les produits de celui-ci sont réifiés, et donc détachés de leur être. A ce titre, ils ne peuvent qu’être appréhendés par un regard biaisé qui actualise cette violente séparation (Marx, 1972 [1844]). En témoigne, selon lui, l’inflexion déformante que la domination du regard bourgeois imprime aux sciences sociales – et particulièrement à l’économie politique (Marx 1972 [1859]. Partant, seule l’abolition des rapports aliénants, par l’entremise d’une révolution communiste, serait en mesure d’établir les conditions d’élaboration d’une véritable conscience du monde au niveau de la société (Marx & Engels, 2008 [1926]).

Qu’en est-il, de ce point de vue, des sciences modernes? Pour Marx, les connaissances qu’elles produisent demeurent comprises, en tant que telles, comme objectives, fondées « sur le fait que le monde réel a un caractère matériel unitaire, que ce monde réel est la nature » (Busino, 2007). Pour autant, il les considère subordonnées, dans leurs usages, à la réalisation des objectifs de la classe bourgeoise. Partant, seul le communisme, en réunissant tous les individus dans une seule classe, pourrait faire droit à l’émergence d’une science globale, comprenant aussi bien les sciences naturelles que les sciences sociales. A cette fin, il était attendu que les prolétaires prennent conscience de leurs conditions et en viennent à incarner une classe révolutionnaire. La réalisation pleine et entière de la conscience scientifique se trouvait ainsi conditionnée à l’élévation de la réflexivité d’un groupe social particulier et à la réussite de son projet politique.

Ces idées ont été par la suite reprises par György Lukács (1960 [1922]) notamment, qui a développé les notions de « conscience de classe » et de « fausse conscience », tout en explorant les conditions d’avènement d’une « science prolétarienne », réputée seule à même de garantir un point de vue potentiellement universel. Il a aussi poursuivi la réflexion de Marx sur les effets de réification et donc d’aliénation de la dynamique de rationalisation caractéristique du capitalisme. Celle-ci s’incarne, en particulier, dans la logique de maîtrise qui anime les sciences naturelles et appliquées. Elles conservent certes leur avantage épistémique par rapport à l’idéologie, mais demeurent instrumentalisées par des intérêts particuliers. Cette ligne marxiste sera approfondie durant les années 1940 et 1960 dans le giron d’un « collège visible » de savants communistes et socialistes (Werskey, 1978).

Si dans la tradition marxiste la connaissance est traversée par des rapports de classes et ne retrouve sa véritable universalité que par l’abolition de ceux-ci, Émile Durkheim propose une autre appréhension du rapport entre le savoir et les structures sociales. Ayant admis que la nature humaine devait être comprise comme un assemblage irréductible de l’être individuel et de l’être social, plutôt que comme le recouvrement complet du premier par le second, il lui a fallu préciser la nature du lien attachant la conscience collective de l’ensemble du corps social, compris comme réalité sui generis, et les consciences individuelles. C’est en ces termes que s’est posé à lui la question du phénomène de la connaissance et, plus précisément, celle de la genèse sociale de la pensée logique qu’il croit découvrir dans les récits ethnographiques au sujet des formes élémentaires de la vie religieuse.

Il a soutenu, avec Marcel Mauss, que tant le contenu que les formes de la connaissance elles-mêmes émergent et se transforment dans et pour l’action en commun. Dit autrement, les catégories au moyen desquelles le monde environnant nous est rendu accessible ne renvoient à aucune raison naturelle, mais émergent à même l’expérience que nous faisons du caractère socialement ordonné de nos pratiques (Ogien, 2007, p. 24-25). Ce faisant, il était conduit à rejeter la césure fondamentale entre savoirs savants et savoirs profanes, au point d’ailleurs de trouver dans la religion, entendue comme une manière de se représenter l’univers, les prémices de la connaissance scientifique : « les notions essentielles de la logique scientifique sont d’origine religieuse » (Durkheim, 2013 [1912], p. 572).

A ses yeux, connaissance ordinaire et connaissance scientifique ne diffèrent donc pas tant en nature qu’en termes de conformité aux réalités observées. Conformément au diagnostic d’Auguste Comte selon lequel la « capacité scientifique » positive serait venue capter le « pouvoir spirituel » jusqu’alors accaparé par la sphère religieuse (Comte, 1972, [1819-1828]), Durkheim et Mauss soutiennent qu’à mesure que les différenciations produites par la division du travail conduisaient l’activité scientifique à s’autonomiser (Durkheim & Mauss, 1974, [1903]), la science s’était substituée à la religion, en tant que pourvoyeuse principale des moyens de communication et d’orientation. C’était, par là, réinscrire le développement des sciences dans un mouvement plus général, celui du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes. Ce geste contribuait en retour à éclairer la fonction sociale des sciences autrement qu’en rapportant leurs usages à la pérennisation de l’ascendance de tel ou tel groupe d’individus sur l’ensemble du corps social.

On rejoint par là le constat fait par Max Weber, selon lequel la science moderne reposerait sur la conviction, éminemment sociale, qu’il est possible de maîtriser le cours du monde pour peu qu’on le comprenne rationnellement. C’est signifier par là que « la croyance en la valeur de la vérité scientifique est un produit de certaines civilisations et n’est pas une donnée de la nature » (Weber, 1965, p. 211). Il est significatif de constater que ce qui se fait ici jour, c’est une compréhension de l’idéologie qui rompt avec celle qui prévalait dans les théories marxistes de la connaissance. L’idéologie n’est plus entendue comme une fausse conscience qui, parce dissimulant des intérêts pratico-politiques, nous ferait forcément nous mystifier sur le réel, mais bien comme des idées-valeurs en référence auxquelles les individus agissent pour stabiliser ou transformer leur environnement. Cette reconceptualisation permet à Weber d’offrir une définition de la science reposant ultimement sur des valeurs culturelles (l’importance qu’on lui reconnaît en soi) qui, parce qu’elles ne peuvent être démontrées scientifiquement, imposent in fine de justifier la science par ses propres conséquences, c’est-à-dire par les buts pratiques que nous lui assignons (Weber, 1990 [1919]).

Pour autant, il importe de prendre toute la mesure du rôle pratique que Max Weber reconnaissait à la science, derrière ce qui se présente au premier abord comme un pur et simple instrumentalisme. S’il ne s’est pas engagé dans l’étude du contenu même de la science, il lui a reconnu un effet pratique propre consistant en l’exigence de clarté qu’elle impose aux hommes dans leurs conduites : si la science ne dit rien des fins qu’il faudrait vouloir poursuivre, elle renseigne néanmoins sur les conséquences qu’emporte le choix de tels ou tels moyens mis en œuvre pour les atteindre (Karsenti, 2013 : 183). Cet effet pratique de la science vient redoubler l’idée selon laquelle il n’y a pas, et ne peut y avoir, de coupure fondamentale entre savoirs savants et savoirs profanes. D’une part, parce que tous deux se fondent ultimement sur des valeurs, et, d’autre part, parce que dans le contexte particulier de la modernité, les savants et les hommes ordinaires partage une représentation de la « puissance du rationnel », dont découle une intellectualisation et une rationalisation croissantes de l’action (Weber, 1990 [1919]). C’est dire aussi que si Weber fait dépendre l’appréhension de la pratique du rapport au monde des individus (les sens qu’ils visent subjectivement), il assigne à la connaissance et aux idéologies une vie relativement autonome. Loin d’être déterminées par les relations sociales, comme elle l’était chez Marx, elles s’inscrivent plutôt dans une dépendance réciproque avec celles-ci – ce dont témoigne bien, par exemple, son idée « d’affinités électives » entre la foi protestante et les rapports de production capitalistes (Weber, 1964 [1905]).

2. L’évacuation de la science de la sociologie de la connaissance

 

La question de la connaissance, de ses déterminants et des rapports entre ses formes savantes et profanes, a été appréhendée par les classiques à l’aune d’un projet de plus grande ampleur : celui d’interpréter les sociétés modernes, leurs rapports aux sociétés traditionnelles et les crises qui les traversent. Dans cette tradition, les connaissances scientifiques ont, en tant que telles, reçu un traitement plutôt accessoire. L’enjeu était limité, pour l’essentiel, à la détermination des fondements de leur spécificité par rapport à d’autres formes de connaissances. Cette circonscription continue d’ailleurs de peser dans la période de l’entre-deux-guerres, lorsque les questions fondamentales de la sociologie de la connaissance sont réacheminées pour répondre aux nouvelles anxiétés ressortissant de la fragmentation des idéologies politiques. Dans ce contexte, l’enjeu de la détermination sociale de la connaissance est reposé en vue d’interroger la possibilité d’une perspective de connaissance à vocation universelle.

On retrouve chez Julien Benda le sentiment d’urgence que ce projet suscite et que l’épigraphe de son livre, La trahison des clercs (2003, [1927]) traduit bien par une citation du philosophe Charles Bernard Renouvier : « le monde souffre du manque de foi en une vérité transcendante ». Pour lui, qui s’exaspère devant « le perfectionnement moderne des passions politiques », le social pèse sur la production des artistes, intellectuels, savants et religieux dans la mesure surtout où il les détourne de leur fonction d’interprètes désintéressés de valeurs réputées abstraites et intemporelles (la raison, la justice, la personne et la vérité). En ce sens, la dépendance au social, en temps normal, ne joue qu’au niveau des conditions du renoncement aux aspirations pratiques qu’une telle fonction implique, en principe, chez ceux qui l’endosse. On comprend, par le fait même, que Benda ne reconnaissait aucune fonction pratique légitime aux producteurs culturels et aux intellectuels en particulier.

La chose en va différemment chez deux contemporains de Benda, Max Scheler (1993 [1924]) et Karl Mannheim (2006 [1929]), qui considèrent, au contraire, la sociologie de la connaissance comme un outil politique. Celle-ci devrait en effet surpasser les idéologies, qui déchirent alors l’Allemagne de Weimar, en mettant au jour leur ancrage dans les points de vue de classes particulières, réputés toujours partiels quant à leur validité. Cela explique que la sociologie des connaissances, telle que présentée dans ces travaux, consiste surtout à établir des parallélismes et des affinités entre les formes de la pensée et les contextes dans lesquels elles s’expriment. Il ne s’agit toutefois pas là de causalités mécaniques et univoques. En ce sens, Scheler et Mannheim conservent l’idée marxiste d’une dépendance des idées aux intérêts particuliers des classes sociales, mais prennent leur distance avec toute forme de déterminisme strict en accordant davantage d’autonomie à la vie mentale. Dès lors, l’ambition d’une interprétation juste du monde n’est plus indexée, comme chez les marxistes, à une transformation radicale de celui-ci. La connaissance vraie est plutôt comprise comme la synthèse dynamique des différentes perspectives ayant cours dans le monde social, prise en charge par les membres d’une intelligentsia particulière.

Cependant, force est de constater ici que les sciences naturelles ne sont guère considérées, quand elles ne sont pas volontairement écartées. Chez Scheler, la sociologie des connaissances vient en appui à la critique de l’idéologie rationaliste et positiviste des sciences, qu’il accuse de conduire à la généralisation du relativisme sceptique et à la « destruction de l’objectivité et de l’universalité de la loi morale » (cité dans Agard, 2009, p. 164). Entre l’éthos technicoscientifique de la bourgeoisie et le ressentiment des prolétaires, Scheler envisage le retour d’une société communautaire et organique gouvernée sur le fondement de vérités immuables. Mannheim, pour sa part, est tout aussi soucieux de critiquer les prétentions idéologiques, mais il se garde d’évoquer les sciences naturelles dans sa tentative d’historicisation des formes et des contenus du savoir. Surtout, pour lui, le dépassement des points de vue socialement et historiquement déterminés ne peut passer par la réintroduction de quelque transcendantalisme : il est de part en part historique et dépendant de l’engagement des intellectuels dans le cours de leur époque.

 

3. Les scientifiques « humanistes » et la planification des sciences

 

Si le contexte de l’entre-deux-guerres a vu émerger des programmes spécifiques de sociologie de la connaissance, que ne proposaient pas les précurseurs évoqués plus haut, ceux-ci n’ont pas permis le développement d’une sociologie des sciences proprement dite. L’essentiel de leurs analyses se concentrait plutôt sur ce qu’il était courant d’appeler des « conceptions du monde » (Weltansnchauungen). Deux raisons peuvent contribuer à expliquer cette circonscription. D’une part, ces auteurs partageaient sans doute, au fond, la croyance de leur temps en la valeur universelle des sciences. C’est d’ailleurs le sens du reproche que le médecin polonais Ludwig Fleck adressait à ses collègues lorsque, dans son livre Genèse et développement d’un fait scientifique (2008), publié en allemand en 1934, il mettait en cause leur inclinaison à faire montre d’un respect doxique pour les faits scientifiques, au point de les exclure de leurs analyses. D’autre part, la centralité de l’attention qu’ils accordaient aux idéologies, joint à leur souci d’en contrer les prétentions de vérité, les portaient à osciller entre un relativisme bien fait pour les contester mais difficilement applicable aux sciences et une conception de l’universel fondée sur une nature (transcendante ou immanente) profondément antisociologique.

Il est à ce propos significatif de constater que les programmes de sociologie des sciences qui se sont tout de même développés à cette époque ont été impulsés par des auteurs qui, bien souvent, étaient eux-mêmes des scientifiques. La part belle était alors faite aux schèmes d’analyse marxiste et, plus précisément, à l’idée selon laquelle « ces sciences « pures » répondent à un objectif que leur assigne le commerce, l’industrie, l’activité matérielle des hommes, et elles en reçoivent leurs matériaux » (Marx & Engels, 2008 [1926], p. 49). C’est notamment la position du physicien russe Boris Hessen, qui a appliqué la théorie du matérialisme historique aux Principia de Newton afin de démontrer que ce dernier aurait été influencé par les problèmes mécaniques qui se posaient à une bourgeoisie montante soucieuse de développer le commerce et l’industrie (Graham, 1985). Par ailleurs, nombre d’auteurs suivirent les encouragements du cristallographe britannique J. D. Bernal qui, dans son ouvrage La fonction sociale de la science (2010 [1939]), appelait de ses vœux l’émergence d’une science de la science qui, s’opposant à toute idée de pureté idéelle, développerait, à grand renfort de marxisme, une analyse systématique des rapports entre sciences et sociétés. Pour ces scientifiques « humanistes », il s’agissait là d’un préalable nécessaire à la réorientation des sciences, via leur planification étatique, en vue de l’avènement d’une société socialiste (Schroeder-Gudehus, 1978; Barber 1990 ; Debailly, 2013). Le matérialisme historique fut ainsi appliqué à une grande diversité d’objets scientifiques et de contextes sociaux, comme la science grecque (Farrington, 1936), les mathématiques (Struik, 1942), ou encore les sciences biologiques et sociales en Chine (Needham, 1945).

Or, comme le souligne Yves Gingras, tout en portant une grande attention aux facteurs socioéconomiques et idéologiques susceptibles d’influencer sa dynamique de production, ces travaux « ne remettent jamais en question l’objectivité des résultats de la science » (2013, p. 47). Critiques de la déférence à l’endroit des sciences de leurs collègues ne traitant que des idéologies, ils partagent tout de même l’idée selon laquelle les connaissances scientifiques seraient universalisantes parce que parvenues à se désindexer des contextes socio-historiques qui les ont vu naître. Une telle posture pèse à l’évidence sur les réponses qu’ils apportent aux deux tensions que soulève la possibilité d’une sociologie de la connaissance scientifique. S’agissant de la part de vie mentale déterminée par le social, le rapprochement avec la sociologie des connaissances n’est guère envisageable pour eux, compte-tenu du fait que celle-ci ait été surtout constituée en vue de mettre au jour les fondements arbitraires des idéologies. Concernant l’étanchéité de la frontière séparant la science des autres formes de connaissances, ils s’en tiennent pour l’essentiel à relativiser l’autonomie des objectifs de la science au profit de leur planification. Au-delà de ces limites, les travaux d’obédience marxiste ont aussi pâti du fait que l’institutionnalisation de la sociologie des sciences se soit d’abord faite aux États-Unis, à partir de la fin des années 1940. Le contexte idéologique d’alors, dominé par un consensus libéral-pragmatique hostile au communisme, s’est avéré, en effet, fort peu propice à leur intégration dans le fond commun de la sous-discipline naissante.

4. La sociologie mertonienne des sciences

 

L’établissement de la sociologie des sciences comme programme de recherche s’est d’abord effectué dans le giron des travaux du sociologue américain R. K. Merton. Il a surtout reposé sur une extension de l’analyse structuro-fonctionnaliste, comprise comme l’étude des normes et des institutions assurant le contrôle et la coordination des activités humaines et la reproduction des systèmes sociaux. L’enjeu tenait, pour Merton, au dépassement des schèmes explicatifs marxistes par le développement d’un cadre théorique plus souple et ouvert à davantage de facteurs explicatifs. Sa thèse de doctorat en constitua une première occasion. Il y propose une explication wébérienne de l’émergence des sciences modernes au XVIIe siècle en Angleterre fondée sur la consolidation de la classe bourgeoise et de l’éthique protestante, en particulier dans sa variante puritaine (Merton, 2001 [1938]). Plus précisément, il soutient que les activités scientifiques se sont développées en l’Angleterre en partie parce que les valeurs qui y étaient associées (empirisme, libre-examen, anti-traditionalisme, l’éthique du travail associée à l’expérimentation, etc.) correspondaient à celles que l’éthique puritaine mettait en avant. Dans le même ordre d’idées, il souligne que la science repose à ses débuts sur des croyances d’ascendance religieuse, telle l’idée d’un « ordre naturel » à découvrir. A cela, Merton ajoute que les intérêts du commerce, de l’industrie et de l’armée ont également contribué à lier étroitement la définition et la sélection des problèmes scientifiques à un impératif d’innovation technique. Or, comprenons bien que cette thèse ne se fonde pas sur la mise en évidence de quelque causalité efficiente directe, mais bien sur l’idée d’une dépendance réciproque entre le système social dans son ensemble et le sous-système émergent des sciences : certes, les hommes de sciences justifièrent d’abord leur activité en référence à la métaphysique religieuse, à la confession puritaine et aux besoins techniques de l’heure, mais celle-ci fut ensuite appréhendée de façon plus désintéressée et rapportée à des normes et des valeurs laïcisées et réputées lui être spécifiques – cette rupture ayant d’ailleurs permis à la science de devenir « une valeur dominante » dans les sociétés modernes (Merton, 1996, p.234).

De là, Merton a aussi entrepris d’identifier les conditions sociales et politiques favorables au développement des sciences, et ce, dans un contexte d’entre-deux-guerres où se posait avec acuité la question du bien-fondé de leur autonomie (cf. Turner, 2007), comme en témoignent les écrits de Bernal et de ses collègues (cf. supra). Prolongeant les arguments de Weber relatifs aux fondements de la croyance dans la valeur des sciences, Merton avance que leur développement repose sur des conditions culturelles et institutionnelles particulières, dont, en particulier, la compatibilité des fins et valeurs scientifiques avec celles des institutions dominantes. A le suivre, il existerait une affinité spontanée entre la science et la démocratie libérale, cette dernière cultivant les valeurs d’universalisme, de rationalisme et de liberté chères aux sciences et octroyant une autonomie relative aux institutions scientifiques. Cette affinité est renforcée par le contraste que Merton (1938) faisait avec le régime hitlérien, dans lequel il trouvait une parfaite illustration des sources d’hostilité à la science les plus susceptibles d’entraver leur développement, au premier rang desquelles les doctrines raciales et idéologiques et le climat anti-intellectuel et utilitariste. Pour Merton, les affinités entre la science et certains systèmes normatifs et institutionnels relèvent de relations fonctionnelles par lesquelles ces systèmes favorisent le fonctionnement et la reproduction autonomes de la science, laquelle assure en retour une fonction de production de connaissances certifiées, susceptibles d’usages pratiques, certes, mais soumises à un contrôle interne.

Comprise comme une sphère d’activité spécifique et autonome, la science s’organise autour d’un ensemble de normes internes qui lui sont propres. On aura reconnu là l’ethos de la science, qui désigne selon Merton « l’ensemble des valeurs et des normes teintées d’affectivité, auxquelles l’homme de science est censé devoir se conformer » (1973, p. 267-268). Deux types de normes le composent : d’une part, les normes « techniques » ou « cognitives », qui ont trait aux méthodes et aux règles « logiques » (interne) orientant les processus d’élaboration et de certification des connaissances scientifiques ; d’autre part, les normes « morales » de la profession scientifique, que Merton dépeint comme des impératifs institutionnels découlant des premières (Saint-Martin, 2013, p. 40). Il en identifie quatre principales : l’universalisme, en vertu duquel les énoncés sont appréciés en fonction de critères intrinsèques et non des caractéristiques sociales ou institutionnelles de ceux qui les formulent ; le communalisme, au regard duquel les connaissances scientifiques sont considérées comme un bien public collectivement produit ; le désintéressement, qui veut que la connaissance soit poursuivie pour elle-même et non pour des fins hétéronomes ; le scepticisme organisé, en référence auquel toutes les connaissances doivent faire l’objet d’une critique rationnelle et ne peuvent être admises que par suite d’un accord entre pairs. Cet ensemble sera par la suite complété par Merton et ses disciples, qui y adjoignent en autres les normes de l’humilité et de l’originalité, de sorte à expliquer la canalisation de la course pour la reconnaissance vers la production de nouvelles découvertes et le contrôle de cette course par des actes de modestie (Merton, 1957). Ces normes forment un système d’éléments différenciés et fonctionnellement interdépendants, qui se renforcent mutuellement. C’est donc la structure normative dans son ensemble qui constitue la spécificité des sciences et permet la régulation de l’activité scientifique.

Sur la base de cette compréhension des rapports entre systèmes sociaux et institutionnels et sphère d’activité propre aux sciences, les études inscrites, de façon plus ou moins critique, dans le sillon des travaux pionniers de R. K. Merton ont emprunté deux directions principales. La première a consisté à se demander si le modèle de régulation scientifique établi par Merton sur la base de l’histoire des sciences du XVIIe au XIXe siècles demeurait valide, au regard notamment de la façon dont sont attribuées les récompenses scientifiques (ex. Zuckerman, 1977), des inégalités sociales persistantes au sein de la communauté scientifique (ex. Cole & Cole, 1973), ou encore des tensions entre socialisation scientifique et exercice de la recherche en entreprises (ex. Kornhauser, 1962). La seconde voie, davantage socio-historique, a tenu à approfondir les thèses mertoniennes relatives à l’institutionnalisation des sciences modernes, en se penchant notamment sur l’émergence graduelle du rôle de scientifique dès le XVe siècle dans plusieurs pays européens (ex. Ben David, 1971) et sur le mouvement de formation des disciplines scientifiques (ex. Hagstrom, 1965 ; Moseley, 1977 ; Kevles, 1978). L’invention par Eugene Garfield du Science Citation Index dans les années 1960 a, par ailleurs, permis aux chercheurs mertoniens d’étendre leur analyse à la structure de la science et à la dynamique de production des connaissances scientifiques (Barber 1990 : 12 ; 30).

A ce point de notre analyse, plusieurs remarques s’imposent au vu de ce qui a déjà été dit. Notons, en premier lieu, que la sociologie mertonienne, en considérant les sciences elles-mêmes, marque tout à la fois un progrès et une autonomisation de ce domaine d’études vis-à-vis d’une sociologie des connaissances jusqu’alors surtout préoccupée par les idéologies. Néanmoins, cette manière de faire droit à la différenciation des sphères d’activité à l’époque moderne jusque dans l’ordre institutionnel et épistémique des disciplines tend de facto à évacuer la problématique des rapports entre connaissances profanes et savoirs savants, ou tout au moins à laisser penser, contrairement à ce qu’étaient parvenus à démontrer Durkheim et Mauss, qu’il y aurait lieu d’établir entre eux une différence de nature plutôt que de degré. Du reste, cette insistance sur la spécificité sociale du système des sciences, si elle se situait bien dans le giron de Max Weber, conduisait à prendre quelque distance tant avec son pessimisme s’agissant de l’avenir de sociétés hyper-rationnalisées qu’avec son souci de penser de façon globale et dynamique les rapports entre espaces scientifique, politique et économique. Soulignons également que si la sociologie mertonienne a fait valoir des schèmes d’explication moins économicistes et univoques que son homologue marxiste, elle demeure, comme elle et Max Weber avant cela, attachée à l’idée de connaissances scientifiques universalisantes. Partant, elle évite tout comme ses prédécesseurs de se prononcer sur les faits scientifiques, et privilégie plutôt les analyses relatives à leur production, que l’on parle là des conditions sociales d’émergence des communautés scientifiques ou des structures institutionnelles et normatives qui en assurent le bon fonctionnement et la reproduction. A cet égard, il est significatif de constater que les normes « techniques » de l’ethos scientifique, s’il est admis qu’en découlent les normes « morales », ont fait l’objet d’une moindre attention de la part de Merton et de ses disciples. Cela corrobore l’idée que, pour eux, le contenu de la science relève ultimement de la raison universelle et de la découverte graduelle du vrai, et n’est donc guère justiciable d’une analyse sociologique.

Dès la fin des années 1960, cependant, le paradigme structuro-fonctionnaliste a fait l’objet d’importantes critiques, qui faisaient s’entremêler considérations épistémologiques et politiques. Il a été notamment reproché aux interprétations fonctionnelles de ne pas fournir d’explications véritables dans la mesure où elles se contentent de déterminer a posteriori la fonction d’un phénomène à partir de ses conséquences sur d’autres aspects du système social (Coenen-Huther, 1984). En outre, a également été mise en cause leur tendance à doter tout ou partie du système social d’un pouvoir causal propre, voire même d’intentions ou de besoins comme s’il s’agissait d’un individu (Boudon, 1979). Mais ce dont a le plus souffert le paradigme fonctionnaliste, et par là même la sociologie mertonienne, tient sans doute au reproche de conservatisme qui lui a été fait. On a mis en cause, de ce point de vue, un biais téléologique consistant à indexer tous ses raisonnements sur la représentation d’un état d’équilibre supposé du système social, susceptible d’être troublé par des cas d’ « inadaptation », de « désajustement » ou de « déviance ». Conséquemment, les dimensions conflictuelles de la vie sociale, qui ne se ramènent pas toutes à l’idée de concurrence fonctionnelle, lorsqu’elles n’étaient pas évacuées des analyses, se trouvaient fréquemment affectées d’un statut résiduel. Cela traduisait bien la tendance à n’y voir que des signes de dysfonctionnements, plus ou moins durables et appelant des processus de réprobation et de réparation en vue d’un retour à l’équilibre du système social (à titre d’exception, voir Coser, 1956).

5. Vers une sociologie de la connaissance scientifique

 

Dans les années 1960, cette mise en cause du fonctionnalisme a été augurée par plusieurs travaux ayant pour point commun de mettre davantage l’accent sur le fait que les connaissances scientifiques, comme n’importe quelle autre production mentale, sont toujours socialement situées. Sur le plan de la dynamique interne de la science, l’ouvrage de Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, paru en 1962, porte un premier coup remarqué à la séparation, jusque-là admise, entre facteurs externes et facteurs internes du développement des connaissances. Selon lui, dans un contexte de « science normale », les scientifiques se trouvent réunis autour d’un même paradigme, consacré par les manuels et par la socialisation au travail scientifique. Le paradigme est défini comme un mélange inextricable de théories, de méthodes et de critères de jugement – voire comme un système génératif de problèmes et de solutions légitimes – que les chercheurs perfectionnent et dont ils veulent étendre le champ d’application. Les crises scientifiques, de ce point de vue, sont générées par l’accumulation d’anomalies cognitives dans le cours normal de leur activité, qui viennent ultimement mettre en cause le paradigme. À ce moment, Kuhn estime que l’incommensurabilité épistémique des paradigmes interdit de réduire, comme le font les philosophes des sciences, le passage de l’un à l’autre à l’effet de facteurs « internes » décisifs. Il faut compter, à le suivre, sur toute une série d’influences « externes » (politiques, économiques, idéologiques, générationnels, etc.) qui, sitôt la crise ouverte, vont favoriser l’engagement des chercheurs en faveur de l’un ou l’autre. Ainsi, Kuhn ouvrait la voie à une sociologie qui, contrairement à celle de Merton, ferait porter ses analyses non plus seulement sur le contexte de développement des sciences, mais aussi sur les déterminants de l’émergence, de la consolidation et des éventuels revirements des faits scientifiques eux-mêmes.

Dans le sillage marxiste, entre temps, la nature des connaissances scientifiques s’est trouvée réévaluée à la faveur de nouveaux regards sur les rapports entre les sciences et le monde social dans son entier. Des années 1930 aux années 1960, ce fut le cas de la théorie critique de l’École de Francfort suite aux inflexions que lui ont imprimées Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Hebert Marcuse et, plus tard, Jürgen Habermas. Leurs écrits s’inspirent, entre autres, de Georg Lukács. Celui-ci avait, en effet, marqué l’abandon du marxisme positiviste et considérait la rationalité scientifique appliquée à la sociologie comme une « arme idéologique de la Bourgeoisie » (Lukács, 1971 [1923] p.10). Dans son prolongement, la théorie critique de l’École de Francfort s’oppose fermement aux doctrines positivistes, dont les revendications de neutralité ne viseraient qu’à occulter leur subordination de fait aux buts institutionnels de la société industrielle. Mais si elle revendique pour elle-même un engagement axiologique, celui-ci ne la condamne pas au relativisme. Adorno, par exemple, rejette l’idée d’une connaissance libérée de tout jugement de valeur, mais il considère que la connaissance « vraie » admet un fondement objectif dans le projet légitime de la raison de libérer les hommes de la peur.

Appliqué aux sciences, ce regard se prête bien à la démonstration des limites et des effets déshumanisants des découpages réificateurs du monde qu’elles proposent. Contre cela, les auteurs de l’École de Francfort mettent en avant un projet de connaissance plus humaniste et englobant, mu par un objectif d’émancipation des hommes. Dans cette perspective, la rationalité scientifique est ultimement présentée par Marcuse (1968 [1964]) comme opérant une fonction idéologique : elle est, dans son usage actuel, prédisposée à reconduire le contrôle de l’homme sur l’homme, dont les principes sont délimités et naturalisés dans l’ordre des rapports de production. Or, si la science et la technique agissent comme une idéologie, cette fonction, pour Habermas (1973 [1969]), ne repose sur aucune fausse conscience ou soumission à quelque projet technologique que ce soit. Elle s’origine plutôt dans la sujétion des hommes à une logique d’action purement instrumentale et réactive, ce au détriment d’une posture autodéterminée et ouverte qui trouverait à se manifester dans la logique communicationnelle de la délibération démocratique. Selon Habermas, cette dernière se trouve empêchée par la dépolitisation qu’opèrent la technocratie, son système de gratification, et le développement non-réflexif de nouvelles modalités technologiques de contrôle.

L’apport de la pensée marxiste à une sociologie de la connaissance scientifique est aussi passé par l’assouplissement du réductionnisme économique associé au matérialisme historique. Lukács l’avait anticipé en se penchant, plus directement que ses prédécesseurs, sur les conditions de formation d’une conscience de classe et sur les luttes à travers lesquelles une classe parvient à imposer son point de vue – une ligne de questionnement également empruntée par Antonio Gramsci dans son développement du concept d’hégémonie culturelle. Louis Althusser est ensuite venu prolonger ce mouvement en mettant l’accent sur les dispositifs institutionnels auxquels il reconnaît la charge d’inculquer l’idéologie dominante (l’école, l’église, la famille, les médias, etc.). C’est un de ses étudiants, Michel Foucault, qui déploie finalement ce tournant discursif au-delà du marxisme, en posant l’existence de contraintes ou de codes qui opèrent dans l’arrière-plan de tous les domaines de connaissance, sciences comprises (1966, 1969). Il reprend à Canguilhem notamment l’idée selon laquelle les connaissances scientifiques se développent toujours dans des configurations épistémiques particulières, qui définissent tout à la fois les problématiques et les critères de jugement légitimes. Sur cette base, il reconstitue les différentes épistémès qui ont déterminé, pour chaque époque, les conditions et les limites du pensable (celles de la Renaissance, de l’âge classique et de l’ère moderne), en considérant tout à la fois les connaissances, dans leurs différentes spécifications (textes théologiques, énoncés savants, etc.), et les institutions mises en place aux fins de leur production et de leur transmission. Il faisait ainsi valoir l’idée d’une détermination sociale des conditions de la vérité (où se mêlent inextricablement positions de savoir et positions de pouvoir), qui certes impose d’assumer un certain relativisme historique et épistémologique, mais ne requiert aucunement de réduire les discours réputés « vraies » à quelque paravent idéologique.

Aussi divers soient-elles, les perspectives avancées par Kuhn, Foucault et l’École de Francfort sont symptomatiques d’un moment de transition où les connaissances scientifiques sont désacralisées et soumises à l’interrogation sociologique, tant sur le plan des rapports sociaux et historiques qui encadrent leur capacité générative et leurs transformations (paradigmes; épistémès) que sur celui des logiques d’action qu’elles favorisent et leurs effets sur la vie moderne. Pour ces auteurs, une telle désacralisation n’implique en rien que la science perde sa spécificité de connaissance « vraie ». Cependant, la métaphore de l’accumulation des savoirs cède le pas à celle du gestalt switch et la justification philosophique de son emprise sur la conduite des humains est soumise à une critique renouvelée. De plus, les débats entre historiens « internalistes » (ne voyant que la dynamique interne de la découverte dans le cours du développement des sciences) et historiens « externalistes » (qui comme les marxistes de l’entre-deux-guerres prennent en considération les facteurs sociaux) ont progressivement perdu de leur vigueur, témoignant par là de la popularisation de l’œuvre de Kuhn qui, tout en faisant grand cas de la dynamique interne des sciences, avait montré l’irréductibilité sociale du travail scientifique et de ses transformations (Barber 1990 : 5-6).

6. L’émergence des « science and technology studies »

 

L’intérêt interdisciplinaire pour l’étude des sciences et des technologies, dans leurs dimensions sociales et leurs rapports aux politiques publiques, s’est affermi à mesure que les gouvernements des pays industrialisés ont admis, après la Deuxième Guerre mondiale, la nécessité d’organiser plus systématiquement leurs systèmes de recherche au moyen de politiques scientifiques nationales. En outre, alors que Kuhn s’apprêtait à révolutionner l’image qu’avait les sociologues des sciences naturelles, les travaux de Derek de Solla Price (1961, 1963) ont impulsé une expansion de l’étude quantitative (scientométrique) de la production scientifique et de l’analyse de la dynamique des réseaux scientifiques. Se trouvaient ainsi jetées les bases des Sciences and Technologies Studies. Très vite, la structuration de ce domaine d’études a aussi eu partie liée avec la désillusion croissante vis-à-vis des priorités gouvernementales en matière scientifique et des effets délétères, sur l’environnement notamment, des sciences et des technologies. En témoigne la centralité de la question politique du gouvernement du développement scientifique et technique dans les premières revues, organisations et programmes d’études STS (Spiegel Rösing, 1977 ; Debailly & Quet, 2017). Pour autant, au-delà de certaines préoccupations partagées – dont une tendance à humaniser et désessentialiser la science qui montre bien les ruptures discutées plus haut –, ce domaine apparaît tout de même peu cohésif dans les années 1970, ce dont montre bien le fait que son premier manuel ait été organisé en fonction de « perspectives disciplinaires » distinctes (cf. Spiegel-Rösing & de Sola Price 1977). C’est dans ce contexte que la sociologie des sciences s’institutionnalise en établissant ses propres revues et associations.

7. La sociologie agonistique des sciences

 

Constituée comme une spécialité au sein de la nébuleuse interdisciplinaire des STS, la sociologie des sciences déploie de nouveaux programmes qui entendent rompre davantage avec la sociologie mertonienne, en particulier par l’adoption d’une focale d’analyse plus portée sur la dimension agonistique de l’activité scientifique. Cette réorientation repose, entre autres, sur une remise en cause du caractère contraignant des normes censées gouverner les pratiques et les carrières des scientifiques. Dans le sillage des travaux de Kuhn, plusieurs auteurs, dont Michael Mulkay (1969), Barry Barnes et R. G. Dolby (1970) suggèrent que les préférences cognitives pour les paradigmes dominants pèsent fortement sur le travail des scientifiques et les portent, bien souvent, à se placer collectivement en porte-à-faux de la norme du scepticisme. Par ailleurs, la mise au jour de « contre-normes » (Mitroff, 1974) – comme celle du secret (afin de protéger ses projets), du particularisme (privilégiant des critères personnels pour fonder le jugement) ou de l’intéressement (pour motiver l’engagement dans le travail scientifique) – suggère que l’institution scientifique tire aussi profit d’écarts aux normes conventionnelles de l’ethos mertonien et nourrit, ce faisant, l’ambivalence des comportements scientifiques. Plus généralement, cela induit, comme l’avait bien vu Wittgenstein (1958), que les normes ne prescrivent pas dans le détail les modalités de leur application (Sismondo, 2004). Il en résulte, ajoutait Barnes (2007), que l’adéquation ou non des comportements aux normes est sujette à interprétation, ce qui implique d’appréhender plus subtilement le sens pratique que développent les scientifiques, dans leurs efforts pour organiser et maintenir les honneurs qu’ils s’octroient. Ces analyses poussent à réinterpréter l’éthos scientifique, suivant Michael Mulkay (1976) et Thomas Gieryn (1983), comme un ensemble de ressources « idéologiques » ou « rhétoriques » mobilisées par les scientifiques en fonction d’intérêts spécifiques.

Ces discussions ont nourri la formulation de nouvelles représentations, plus agonistiques, de la communauté scientifique, de ses fondements et de son fonctionnement. Ce fut notamment le cas de la théorie du champ scientifique proposée par Pierre Bourdieu, dans laquelle les scientifiques sont présentés comme des agents en lutte pour le monopole de la compétence scientifique, « entendue au sens de capacité de parler et d’agir légitimement (c’est-à-dire de manière autorisée et avec autorité) en matière de science » (1976, p. 89). Ici, la distinction entre « facteurs internes » et « facteurs externes » du développement de la science se trouve fortement atténuée, puisque la définition des termes du jeu scientifique (règles, problèmes, théories, hypothèses, etc.) est elle-même comprise comme un enjeu de lutte : « les dominants sont ceux qui parviennent à imposer la définition de la science selon laquelle la réalisation la plus accomplie de la science consiste à avoir, être et faire, ce qu’ils ont, sont ou font » (ibid., p. 92). Néanmoins, l’idée d’une spécificité des connaissances scientifiques est conservée, puisque celles-ci sont réputées produites dans un espace relativement autonome, qui dispose de ses propres règles, valeurs et hiérarchies. Cela n’exclut pas la possibilité d’influences hétéronomes (politiques, économiques, etc.), l’autonomie n’étant toujours que relative, mais celles-ci doivent être retraduites dans les termes du champ pour y avoir quelque efficacité. Surtout, loin d’aboutir à un scepticisme généralisé autour de l’idée de « vérité », Bourdieu encourage bien plutôt à lui restituer son historicité, c’est-à-dire sa qualité d’accord intersubjectif entre pairs dans un état déterminé de la structure et du fonctionnement du champ scientifique.

On trouvait là une restitution des conditions sociales de la rationalité scientifique susceptible de compléter, semble-t-il, leur articulation cognitive chez des auteurs comme Gaston Bachelard (1884-1962). Car l’un des principaux mérites du « rationalisme appliqué » (Bachelard, 1966 [1949]) de ce dernier avait, justement, consisté à montrer l’inanité de l’opposition philosophique entre rationalisme et empirisme du point de vue de la dynamique de production des sciences. Les scientifiques, selon lui, ne cessent en effet d’appliquer la théorie abstraite à des recherches concrètes. Ce faisant, ils construisent les phénomènes factuels dans une circularité dialectique entre raison et expérience qui peut très bien être généralisé à l’échelle des rapports entre savants eux-mêmes. Du reste, son épistémologie faisait grand cas des erreurs et des ruptures et interdisait par là toute absolutisation des représentations.

Dans une perspective similaire, Richard Whitley (2000 [1984]) a proposé un modèle des champs scientifiques compris comme des unités de production et de coordination où se joue la socialisation des chercheurs – l’apprentissage de compétences techniques et l’investissement dans des pratiques, des objectifs et des identités collectifs –, mais aussi le contrôle réputationnel de leur travail de recherche. Ce contrôle, via l’appréciation des pairs, articulerait une double exigence de nouveauté et de conformité, cadrant par là la production d’innovations valides et légitimes. Pour Whitley, un tel contrôle collégial interne du travail scientifique est requis en raison du degré d’incertitude de la tâche scientifique. Sa réussite étant incertaine, ses principes constamment révisés et sa qualité sujette à interprétation, le travail d’un scientifique ne peut être évalué que par d’autres scientifiques. Ceux-ci consacrent la réputation d’un travail en le reprenant pour informer leur propre production, tout en se faisant concurrence pour la reconnaissance de leurs pairs. De là, Whitley avance que la variabilité organisationnelle des disciplines peut être expliquée par le degré d’incertitude des tâches qui s’y réalisent, mais aussi par leur degré d’intégration ou d’interdépendance, autant sur le plan fonctionnel (la nécessité de se référer au travail de ses pairs) que sur le plan stratégique (la nécessité de démontrer l’importance ou la centralité de ses contributions). Cette perspective organisationnelle ne prétend pas expliquer le contenu des connaissances scientifiques. Elle met plutôt l’accent sur les conditions d’émergence des champs scientifiques et entend expliquer leur dynamique en se référant à leur degré de coordination, aux modalités de leur concurrence interne et aux façons dont les scientifiques peuvent imposer leurs idées et leurs concepts à leurs collègues.

S’il semble que Whitley offre discrètement des pistes pour faire dialoguer Kuhn et Bourdieu, il y a aussi lieu de trouver dans son travail l’expression d’un mouvement plus général au sein de la sociologie des sciences des années 1970 et 1980 consistant à aborder l’activité scientifique sous l’angle privilégié de la concurrence entre ses producteurs. Il en résulte, en particulier, une tendance à étendre significativement le champ d’application de la notion d’intérêt. Dans nombre de travaux de l’époque, en effet, celle-ci est utilisée pour appréhender tant les dimensions sociales, politiques et idéologiques que les dimensions cognitives et techniques de l’activité scientifique (Gingras, 2013, p. 50-51). En sorte que le schème agonistique n’est plus seulement mobilisé pour comprendre les inégalités de ressources entre chercheurs, leur concurrence pour la reconnaissance et leur lutte autour de la définition légitime de la science. Il est généralisé à l’ensemble de l’activité scientifique, au motif de la diversité des intérêts susceptibles d’être engagés dans celle-ci (Barnes, 1982). Ainsi compris, le « social » permettrait d’expliquer de part en part l’émergence de connaissances spécifiques, qu’elles soient vrai ou non, sans qu’il soit nécessaire de recourir à une séparation a priori entre facteurs « internes » et « externes » ou entre erreur et vérité. Cette perspective est notamment défendue dans les travaux du « programme fort » de Barry Barnes et David Bloor, à l’Université d’Édimbourg. S’ils disent reconnaître par principe une pluralité de facteurs, ces travaux ont en commun de rapporter les prises de position scientifiques divergentes autour d’un phénomène aux différences de ressources et d’intérêts, aussi bien sociaux que cognitifs, qui caractérisent les groupes qui les soutiennent. L’enjeu consiste ici à expliquer les prises de positions des gagnants et des perdants par les mêmes types de causes, en vertu de l’idée selon laquelle les facteurs sociaux rendraient aussi bien compte de l’erreur que de la vérité (voir par exemple le recueil d’études, Barnes & Shapin, 1979). Cette approche s’est surtout développée en histoire des sciences. Elle a été complétée par le « programme empirique du relativisme » (EPOR), développé par le sociologue des sciences Harry Collins et tourné vers l’analyse microsociologique d’expériences de laboratoire (Collins, 1992). L’un de ses principaux apports a consisté à montrer la « régression de l’expérimentation » qui peut avoir cours devant les limites techniques des instruments. Dans ces conditions, la controverse prend un tour insoluble : ceux croyant à l’existence du phénomène acceptent toute nouvelle expérience venant la corroborer, tandis que ceux qui n’y croient pas la rejettent en mettant en doute le fonctionnement des instruments, la rigueur des manipulations effectuées par les chercheurs, voire leur intégrité professionnelle (Collins, 1975).

Il a certes a pu être reproché à cette perspective son penchant relativiste et le caractère parfois trop mécaniste de ses explications causales (Cole, 1996). Néanmoins, la diversité des intérêts (cognitifs, idéologiques, politiques, etc.) qu’elle mettait au jour n’allait pas jusqu’à remettre frontalement en question la spécificité des connaissances scientifiques, ni celle des modes d’organisation et de fonctionnement des espaces au sein desquels elles sont produites. Elle adoptait plutôt un agnosticisme méthodologique, en vertu duquel le sociologue doit seulement constater l’acceptation ou le rejet d’un fait, d’une théorie ou d’une hypothèse par la communauté de chercheurs concernée. Celui-ci s’accompagnait d’un souci d’identifier un espace d’indétermination pour « chaque application d’un terme, d’une catégorie ou d’une règles », de sorte à ce les « jugements de similitude et de différence » effectués dans la pratique scientifique puissent, tout ou en partie, faire l’objet d’une explication sociologique (Sismondo 2004, P. 43-44). Du reste, elle entendait expliquer l’émergence de tel ou tel phénomène scientifique (que l’on parle là d’un fait ou d’une discipline) par des schèmes qui, ne cédant pas à l’économicisme des lectures les plus marxisantes, faisaient droit à la conjugaison d’une diversité de facteurs. Or, comme le souligne Y. Gingras, l’extension donnée à la catégorie d’intérêt « n’affecte pas vraiment le récit explicatif, ce qui est appelé « social » par un relativiste pouvant être considéré comme « cognitif » par un rationaliste » (2013, p. 51).

8. Les « sciences wars » et l’épreuve du relativisme

 

Le rapport ambivalent au relativisme qui caractérise le programme fort s’est poursuivi avec le développement, à partir des années 1980, de programmes sociologiques rompant avec l’idée selon laquelle la part sociale de la pratique scientifique se limiterait à ce qui en permet l’autonomie, la spécificité et la légitimité. A les suivre, il conviendrait tout au contraire de reconnaître dans la science une institution sociale qui, comme n’importe quelle autre, est traversée de bout en bout par des relations de pouvoir. De ce point de vue, certains auteurs, autour notamment des épistémologies du point de vue situé (Harding, 1986 ; Haraway, 1991), se sont employés à dépeindre l’activité scientifique comme un travail incessant d’occultation de la part d’arbitraire qu’elle emporte (genrée ou raciale, en particulier). Les études féministes, en particulier, ont d’abord investi la question de la sous-représentation des femmes en sciences, pour considérer ensuite, à partir de points de vue théoriques variés, les effets de cette non-représentativité sur la production des connaissances scientifiques. Leurs analyses ont notamment porté sur la prégnance des préjugés sexuels et genrées dans les métaphores, les représentations et les explications des scientifiques. Or, si ces études ont parfois cherché à caractériser la spécificité du regard féminin en sciences, elles furent aussi confrontées au mouvement de déconstruction des catégories de genre elles-mêmes.

D’autres chercheurs, à la manière de Bruno Latour et Steeve Woolgar (1988) ou Karin Knorr-Cetina (1981), ont développé cette socialisation de la science dans un sens moins immédiatement politique, en décrivant les pratiques scientifiques à l’aune de ce qu’elles pouvaient avoir, justement, de non-spécifiques. Plus précisément, les scientifiques ont été présentés comme des acteurs intéressés, développant des stratégies d’enrôlement, recourant à des savoirs tacites et mettant au point des rhétoriques pour convaincre leurs partenaires. L’enjeu consistait là à dévoiler tout ce que ces derniers tendraient, dans ce qu’ils font, à occulter, et qui pourrait fragiliser l’idéologie de la neutralité et de la spécificité de leur production et de leur position. Plus largement, la théorie de l’acteur réseau, développée par Michel Callon (1986), Bruno Latour (1987) et John Law (1987), généralise l’impartialité du programme fort en envisageant une « hypersymétrie » octroyant le statut d’acteur aux objets de la nature aussi bien qu’aux scientifiques eux-mêmes et aux autres sujets humains. Dans cette ontologie aplanie, tout ce qui existe prend forme par leur inscription dans un réseau d’acteurs: le social et la nature se constituant mutuellement de sorte que ni l’un ni l’autre n’impose sa primauté, ni sur le fait scientifique, ni sur l’analyse.

Cette attention aux conduites ordinaires, si elle a permis de rendre davantage compte de l’écart entre la présentation stylisée de la science et la façon dont elle est effectivement produite (Lynch, 1985), s’est parfois muée en une forme d’analyse hyper descriptive, qui a pu faire douter certains commentateurs de leur portée explicative (Bourdieu, 2001, p. 68). On a souligné le fait, en particulier, que leurs observations ethnographiques n’étaient jamais replacées dans le contexte social et institutionnel plus large, dont nombre d’éléments (ressources, rapports de force, règles partagées, etc.) contribuent pourtant à façonner le sens et le déroulement de l’action des chercheurs, telle qu’elle se donne à voir localement.

Surtout, la tendance de ces travaux à présenter les faits scientifiques comme localement construits et négociés et à ne considérer les réalités du monde physique et naturel qu’à l’aune des usages variés, voire contradictoires, que les chercheurs en font, a justifié d’importantes critiques. Nombre de chercheurs, issus d’horizons disciplinaires variés, ont en effet mis en cause cette pente relativiste de la sociologie des sciences (Gingras, 1995 ; Dawkins, 1995 ; Hacking, 2001 ; Boghossian, 2006), trop encline à désindexer les croyances scientifiques des réalités matérielles et à minimiser la justification et la critique rationnelles dans l’établissement des faits scientifiques. Les débats entourant ces questions, qualifiés de « science wars », prirent un tour particulièrement polémique après la parution de Higher Supersition : the Academic Left and Its Quarrels with Science par Paul Gross et Norman Levitt (1994). Les tensions furent également attisées par la soumission d’un faux article sur la physique quantique, truffé de jargon postmoderne, à la revue Social Text par le physicien Alain Sokal en 1996. Il entendait par là mettre au jour l’incompétence des tenants du « constructivisme » et la superficialité du processus d’examen par les pairs d’une revue postmoderne assez importante (Dubois, 2001).

En réponse, plusieurs auteurs du courant constructiviste se sont défendus d’avoir soutenu le relativisme épistémologique radical que leur prêtaient leurs détracteurs, et en vertu duquel il y aurait plusieurs façons, toutes également valides, de connaître le monde (Koertge, 1998). A suivre David Bloor, par exemple, si posture relativiste il y a eu, celle-ci n’était mue que par le souci de rejeter une conception absolutiste de la connaissance, réputée vraie sans aucune restriction. C’était là tirer la conséquence nécessaire du fait que toute connaissance est conjecturale, partielle et susceptible d’être révisée (Bloor, 2007). Collins, pour sa part, a réaffirmé l’heuristique de sa lecture idéaliste de l’activité scientifique qui, en faisant temporairement abstraction des données liées à l’expérience sensible, permettrait de mieux percevoir la part qui revient aux interactions sociales dans la construction des faits scientifiques (Collins, 1999). Latour s’est lui aussi défendu d’avoir un jour voulu saper l’autorité de la science, tout l’enjeu de ses travaux ayant consisté, à l’inverse, à montrer que l’on gagnait en objectivité en rompant avec toute forme de naturalisation des faits scientifiques. Il s’agissait, à ses yeux, de se donner par là les moyens de défendre la science de façon plus réaliste et efficace (Latour, 2012, p. 17-20).

9. Ouverture sur la matérialité sociale des sciences

 

Les sciences wars ont constitué une exacerbation de l’opposition entre les thèses « anti-différenciationnistes », selon lesquelles «no interesting epistemological différence could be identified between the pursuit of truth and the pursuit of power » (Knorr-Cetina, 1995, p. 151), et les thèses « differenciationnistes », qui admettent, de manière certes diverse, l’idée d’une spécificité des sciences par rapport aux autres activités sociales (Shinn & Ragouet, 2005; Berthelot, 2008). Plus fondamentalement, la tendance des constructivistes à confondre – ou à jouer sur la confusion de – la « nature » et la « représentation » que nous en avons (ou encore, des « faits » et de notre « croyance » en ceux-ci) a suscité l’ire de rationalistes qui dénonçaient là une ambivalence philosophique portant à nier la force de l’idée vraie dans la construction des connaissances aussi bien mondaines que scientifiques (Sokal, 2001). Néanmoins, loin de cantonner à l’impasse, cette controverse a poussé un certain nombre de sociologues à tirer les conséquences des limites de chacun de ses deux pôles.

D’une part, il a semblé acquis que la nébuleuse constructiviste sous-estimait à l’excès le rôle de la nature et de la raison dans la production des connaissances scientifiques (Raynaud, 2003; Berthelot, 2008) et cédait trop souvent aux biais du radicalisme rhétorique (Gingras, 1995). D’autre part, on a admis que la reconnaissance de la spécificité de l’activité scientifique ne pouvait signifier une démission de la sociologie au profit de l’épistémologie. Tout l’enjeu consistait alors à mobiliser ou prolonger des programmes sociologiques susceptibles de considérer tout à la fois la production des faits scientifiques et leur contenu, et de le faire en ne réduisant l’espace scientifique ni à un pur système fonctionnel ni à une simple arène de luttes. Cela supposait, en particulier, de reconnaître que si la production de connaissances savantes fait certes intervenir des oppositions, au premier rang desquelles celles qui engagent la définition des critères de scientificité eux-mêmes, leur dynamique concoure à la production d’un accord intersubjectif sur la validité de certaines représentations sur la réalité (Bourdieu, 2001). De ce point de vue, si l’activité scientifique est bel et bien tributaire d’un certain ordre social et épistémique, lui-même produit de rapports de forces antérieures, et que ses résultats sont le produit d’un travail au sein du laboratoire, à l’occasion duquel des chercheurs recourent à des instruments et des stratégies argumentatives, cela n‘impose aucunement de conclure à la relativité des énoncés sur lesquels on en vient à s’accorder suivant la norme de la raison.

Certain de ces programmes, dont ceux avancés par Bourdieu et Whitley, ont été développées dès les années 1970-1980 et ne constituent donc pas, à ce titre, le produit du constat d’impasse ressortissant des sciences wars. Seulement, ils ont constitué un sentier pour renouer avec une appréhension de la part sociale de l’activité scientifique qui ferait davantage droit à la spécificité des institutions qui l’encadrent et permettent l’accord intersubjectif duquel procèdent les vérités scientifiques. C’est notamment le cas de l’approche développée par T. Shinn et P. Ragouet qui, fondée sur une double critique de la tradition mertonienne et du constructivisme radical, entend « rendre intelligible les dynamiques sociales à l’œuvre dans l’élaboration des connaissances scientifiques, mais également […] faire la lumière sur les conditions qui permettent aux scientifiques de neutraliser les facteurs socio-cognitifs susceptibles de peser sur le libre exercice de la rationalité critique » (2005, p. 192). Dans cette perspective, l’enjeu est de considérer tout à la fois les conditions sociales qui favorisent et défavorisent l’établissement, sur fond de justification et de critique rationnelles, d’un consensus durable entre scientifiques sur la validité de certains énoncés.

On peut également évoquer le programme de sociologie internaliste des sciences proposé par Dominique Raynaud. Contre le constructivisme radical, il propose une série d’études (sur la controverse entre Pasteur et Pouchet et les débats sur la détermination de la vitesse de la lumière, par exemple : 1999, 2013) qui mettent toutes en échec la thèse selon laquelle la mise au jour de déterminants extrascientifiques suffirait à expliquer la réussite ou l’échec des pratiques scientifiques ou celle voulant que les énoncés scientifiques puissent être construits et déconstruits au gré des intérêts des chercheurs. Force est de reconnaître, selon Raynaud, que « les hypothèses, et les séries qui les portent, sont départagées par les tests et par l’exercice collégial de la critique rationnelle, fondement de la structure normative des sciences » (2013, p. 380). Et si ce processus s’inscrit dans une compétition entre chercheurs, celle-ci n’est ni indéfinie dans sa forme (i.e. dans ses buts et ses moyens légitimes), ni susceptible d’être réduite à celle qui prévaut dans les sphères économique et politique.

Plus largement, la fin des sciences wars a coïncidé avec la consolidation du champ des Sciences and Technology studies et de la sociologie des sciences en leur sein. Si le deuxième Handbook of Science and Technology Studies, publié en 1995, témoignait encore, jusque dans la méthode de sélection des textes, d’une incertitude quant à l’identité et la forme de ce champ d’études, ce n’est plus le cas de l’édition suivante, parue en 2008. Ses éditeurs partent, en effet, d’une vision plus établie des STS et de leurs rapports aux autres disciplines. Sur cette base, ils font valoir une série de théories, de méthodes et de thèmes réputés propres à ce domaine, et revendiquent pour lui une contribution spécifique aux débats sociaux et à l’élaboration des politiques publiques. On n’entend plus fonder son identité sur quelque positionnement dans des polémiques épistémologiques, mais sur l’originalité et la pertinence d’analyses multidimensionnelles des activités de production de connaissance et de la diversité de leurs rapports aux institutions publiques, à l’économie et à la société civile (Hackett et al. 2008, p.3).

Or, cette normalisation des Sciences studies, et de la sociologie des sciences plus spécifiquement, ne repose pas tant sur le partage d’une théorie unifiée que sur celui d’un horizon ontologique qui appelle à diverses postures « anti-essentialistes ». Les sciences, dans cette perspective, ne s’organisent pas autour d’une quelconque « méthode » universelle et ne disposent pas de propriétés essentielles par lesquelles l’on pourrait les décrire sous les traits d’un « type naturel » (Sismondo 2004 : 10). Elles sont d’abord multiformes et plurielles, mais aussi profondément humaines et historiques. Il s’en suit que les sciences sont constituées socialement par des individus, des groupes et des communautés dont les propriétés et les conduites sont justiciables d’une analyse en termes sociologiques. Cela signifie aussi que les connaissances scientifiques, loin d’être réductibles à des découvertes, sont en fait des produits concrets qui portent en eux la marque des « circonstances de leur production » (Ibid.). C’est dire que les sciences et leurs produits en viennent à être saisies comme reposant sur une matérialité sociale, laquelle n’implique en rien de leur refuser une adéquation critériologique ou améliorable au « vrai », mais oblige à reconnaître que la production et la reconnaissance de cette vérité sont en soi des accomplissements sociaux.

La reconnaissance de cette matérialité venait déjà poindre chez les classiques, que ce soit dans l’arbitraire de la science bourgeoise au sein de la tradition marxiste, dans les fondements sociaux des catégories du savoir chez Durkheim ou dans l’historicité des valeurs scientifiques chez Weber et Merton. Chez Mannheim, aussi, la réalisation de la connaissance est de part en part un processus historique concret. Néanmoins, cette matérialité ne pouvait réunir la sociologie de la science et la sociologie de la connaissance, si tant est que la seconde continuait à être comprise dans le seul giron de l’étude des idéologies. De même, ceux qui ont étendu l’explication sociologique à la connaissance scientifique dans les années 1970 et 1980 ne pouvaient tirer leurs implications épistémologiques radicales — et en quelque sorte maladroites — qu’en oubliant d’inclure la spécificité de l’organisation sociale des sciences parmi les facteurs sociaux ordinaires à partir desquels ils ont construit leurs explications. Une fois ces dérives écartées, il reste une orientation générale plus fondamentale examinant l’accomplissement concret de la science – par des interrogations, des ressources, des instruments, des calculs, des inscriptions, etc. – mais aussi ses conditions sociales de possibilités et ses effets sociaux.

Cette ontologie renoue avec les traditions durkheimienne et wébérienne en faisant valoir une conceptualisation de la science comme accomplissement social régi par des valeurs particulières. Par là, elle marque le passage de la science immatérielle (et donc immuable) à la science matérielle (et donc mutable). Elle permet à la sociologie des connaissances scientifiques de répondre de façon plus assurée et sur des bases plus solides à la double interrogation que son projet ne manque jamais de susciter. A la question de savoir quelle est la part de vie mentale déterminée par le social et celle laissée au libre jeu de la pensée, la sociologie répond en considérant d’abord qu’aucune pensée n’est jamais réalisée en dehors de cadres sociaux : ceux-ci fournissent les catégories et les concepts qui balisent la production de connaissance, dont les accords et les différends entre scientifiques à un moment donné. Conséquemment, si liberté de la raison humaine il y a, ce n’est pas contre mais grâce à un certain état du social, marqué par une série de normes logiques et morales faisant droit à l’autonomie de la réflexion individuelle. La sociologie de la science ajoute qu’il n’y a pas lieu de considérer le social comme nécessairement générateur d’arbitraire : la vérité comme l’erreur trouvent, dans un contexte socio-historique déterminé, leurs conditions sociales de félicité. A la question de savoir ce qui sépare les sciences des autres formes de savoir, la sociologie n’admet de réponse qu’empirique : elle interroge le sens pratique des chercheurs pour apprécier la spécificité des repères qu’ils mobilisent dans la conduite de leurs activités, mais également la variabilité et les conditions d’existence des institutions scientifiques qui fournissent ces repères et encadrent ces activités.

À cet égard, la contribution des travaux de Gaston Bachelard mérite, une nouvelle fois, d’être soulignée. S’il n’a jamais cessé d’insister sur la rupture des sciences avec le sens commun et de mettre l’emphase sur les « obstacles épistémologiques » à une accumulation unitaire des connaissances, il a tout de même posé, à sa manière, les prémisses épistémologiques d’une sociologie des sciences : « Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit » (Bachelard, 2005 [1934] : 17). Nombre de ses analyses, en ce sens, préfigurent ce que la sociologie des sciences viendra éprouver dans ses enquêtes, et à plusieurs égards problématiser. Dit autrement, puisque sa vision des sciences nous pousse à devoir comprendre leur progression en fonction d’un projet de construction actif, l’on peut dire qu’il ouvrait la voie à ce que ce projet soit envisagée à travers de ses fondements sociaux et de sa variabilité.

De là, la sociologie des connaissances scientifiques se trouve encouragée, sinon forcée, de revisiter l’intuition marxiste qui avait poussé les scientifiques humanistes de l’entre-deux-guerres et l’École de Francfort, entre autres, à interroger l’organisation sociale des sciences : en fonction de quels objectifs et priorités les sciences s’organisent-t-elles? Quels sont les acteurs sociaux susceptibles de contribuer à leur développement? Dans quelle mesure les choix scientifiques sont-ils aussi des choix sociaux?

10. L’organisation sociale des sciences

 

Si les sociologues ont été portés, à mesure de la désessentialisation des sciences, à rendre compte de leur variabilité et de leur mutabilité, les débats académiques sur leur organisation sociale ont aussi rapidement dû compter avec les transformations profondes des universités anglo-saxonnes et européennes depuis les années 1990. Ces dernières ont généralement été dépeintes comme participant d’un mouvement de « libéralisation » et/ou de « managérialisation » du gouvernement de la recherche (Slaughter & Leslie, 1997; Washburn, 2005; Charle & Soulié, 2007). En effet, ont été développés du côté des responsables politiques nationaux et d’organisations internationales comme l’OCDE de nouveaux instruments d’action publique réputés plus favorables à l’innovation et plus inclusifs vis-à-vis des différents partenaires des pouvoirs publics (Henriques & Larédo, 2013). Tant le financement concurrentiel sur projets que les partenariats public-privé ou l’adjonction d’objectifs socio-économiques dans les politiques scientifiques ont été favorisés (Whitley & Glaser, 2014). Dans ce contexte, des modèles théoriques comme ceux du « Mode 2 de production des connaissances » (Gibbons & al., 1994), de « l’université entrepreneuriale » (Clark, 1998) ou de la « Triple Hélice » des rapports entre l’université, l’État et l’industrie (Etzkowitz & Leydesdorff, 2000) sont devenus des références pour les réformateurs d’un nombre croissant de systèmes nationaux d’enseignement supérieur et de recherche. Au-delà de leurs différences, ils impliquent tous, notamment, une plus grande intégration des intérêts académiques et des enjeux d’application des connaissances et l’instauration d’un encadrement du travail scientifique faisant davantage droit aux dimensions de productivité et de pertinence socio-économique.

La mise en œuvre de ces réformes a pu compter avec la recrudescence des critiques formulées à l’endroit de la profession académique, dont la crédibilité s’en est trouvée amoindrie. Ces critiques ont notamment été portées par des intellectuels qui accusaient les universitaires de céder à un corporatisme exacerbé et de se soustraire, ce faisant, à tout sens de la responsabilité sociale (Soley, 1995). En réaction, ils encourageaient à l’établissement d’une évaluation du travail académique moins tributaire du jugement des pairs et plus ouverte à la considération des besoins des étudiants, des pouvoirs publics et des entreprises. Cette délégitimation de la profession académique, comme le suggère Lamy (2014), s’est appuyée sur une représentation des normes scientifiques faisant écho aux analyses des sociologues qui mettaient l’accent sur le rôle dans la clôture de la profession et, plus centralement, sur leur caractère construit et donc ultimement malléable. De telles postures sont entrées en résonnance avec les vues de réformateurs et théoriciens de la réforme qui, tout en s’accordant sur la nécessité d’investir dans le développement des connaissances scientifiques, comprises comme autant de ressources dans l’ « économie du savoir », entendaient le faire sur fond d’un relativisme éthique à l’endroit des normes de la communauté scientifique. Celles-ci n’étant pas une condition sine qua none de la production des connaissances, selon eux, mais des conventions arbitraires toutes faites pour préserver le pouvoir social des scientifiques, elles gagneraient à être remplacées par d’autres, inspirées du New Public Management et réputées plus propices à l’intégration fonctionnelle des espaces académiques, politiques et économiques.

Du point de vue de la sociologie des sciences, ces transformations ont encouragé à considérer davantage la pluralité des registres d’action avec lesquels doivent composer les scientifiques, en posant à nouveaux frais la question du degré d’autonomie des préoccupations qui ordonnent le travail scientifique. En premier lieu, il a bien fallu admettre que la négation de la spécificité du champ scientifique n’est pas d’un grand secours pour comprendre la façon dont les chercheurs se positionnent vis-à-vis des effets, micro et microsociaux, emportés par la mise sur pieds d’institutions régulatrices externes faisant toujours moins de cas de l’autonomie scientifique. Les approches qui nient la spécificité de l’organisation de la communauté scientifique ne permettent pas, en particulier, de comprendre l’attachement, cognitif et axiologique, des chercheurs à toute une série d’institutions (des collectifs professionnels, des fins partagées, des règles de coordination, etc.) qu’ils estiment aujourd’hui menacés et auxquelles ils continuent de se référer dans leur activité quotidienne (Jouvenet, 2012). Sans nier les spécifications différentes de cet attachement, fonction notamment des disciplines et structures organisationnelles considérées, force a été de constater qu’il se trouve partagé par des chercheurs aux positions différentes, ressources inégales et capacités variables à persévérer dans les nouveaux cadres de la production scientifique (Giry & Schultz, 2017). Ainsi, sans pour autant renouer avec le caractère trop homogène et rigide prêté aux normes de l’ethos mertonien, il a bien fallu (ré)admettre l’existence d’ « institutions du sens » (Descombes, 1996) sans la référence auxquelles on ne pourrait comprendre ni le sens ni la complexité des prises de position des chercheurs quant aux transformations qui affectent les réalités de leur métier ou de leurs façons d’investir les nouveaux dispositifs de production des connaissances (Owen-Smith & Powell, 2004; Lam, 2010).

En retour, il a également été souligné que la recrudescence des réflexions théoriques et pratiques sur la bonne façon de réguler les rapports entre science et société avait forcé à revenir sur la marginalisation, dans le cadre des sciences studies, des études sur le « système général d’organisation et de contrôle du travail » (Whitley, 2000, p. 10). Leurs microanalyses avaient certes fait émerger une richesse et une complexité des pratiques ordinaires jusqu’alors insuffisamment considérée, ce dont témoigne, par exemple, la place accordée dans leurs analyses aux artefacts matériels ou leur souci de décomposer finement les différentes séquences d’action. Seulement, cette attention privilégiée à l’action au niveau « local » et à ce qu’elle peut avoir de « contingente » ou d’incessamment « négociée », avait fait perdre de vue l’intrication de l’action telle qu’elle se donne à voir et ce qu’elle doit aussi à diverses déterminations historiques et structurelles ou, plus simplement, organisationnelles. Or, dans le contexte actuel, il est apparu de plus en plus clair que l’autonomie du champ académique n’était pas totale et qu’il lui fallait composer avec des logiques organisationnelles différentes, ayant souvent partie liée avec des formes de dominations organisées et systématiques. Partant, les sociologues ont été d’autant plus enclins à admettre la nécessité de se doter d’une théorie plus globale des espaces scientifiques qui, tout en reconnaissant que leur influence sur les conduites internes sont « relativement indépendantes des contraintes du monde social global englobant », permet d’interroger leur capacité différentielle à « réfracter, en les retraduisant sous une forme spécifique, les contraintes ou les demandes externes » (Bourdieu, 1997, p. 15).

Cependant, l’attention renouvelée pour les principes et les modalités de l’organisation sociale de la production scientifique a aussi permis de mesurer, plus fondamentalement, le caractère insatisfaisant d’une vision du social trop souvent réduite à un quasi-utilitarisme généralisé, qui se fondait sur « une forme de fonctionnalisme du pouvoir qui réussit à dissoudre toute forme de diversité culturelle dans le bain acide des “effets de domination” » (Sahlins, 2009, p. 17). C’est dire que si les programmes sociologiques post-mertoniens ont eu raison d’amender le fonctionnalisme par une plus grande attention prêtée aux relations de pouvoir, ils ont eu le défaut de tendre à en faire le cœur de toute l’activité scientifique, comme si celle-ci n’était mue que par le seul souci d’accumuler de la crédibilité. Ce biais interprétatif a été reconnu à l’endroit de toutes les perspectives théoriques qui réduisaient la communauté scientifique, au titre de n’importe quelle autre, à n’être qu’un espace conflictuel où les chercheurs, de façon consciente ou non, « se présentent comme autant de puissances individuelles et collectives, de force et de capacités disproportionnées, visant à s’arroger tout ce qui peut renforcer leur situation matérielle et symbolique » (Vibert, 2016, p. 292).

Or, une telle appréhension de la relation sociale comme rapport conflictuel de volontés, de désirs et d’intérêts s’avérait bien incapable de restituer la dimension proprement politique du travail normatif que les chercheurs et leurs partenaires opèrent autour des dispositifs de régulation et d’interface entre espaces politiques, scientifiques et économiques. Car bien qu’appartenant à des sphères d’activités distinctes, il est vite apparu que leurs confrontations n’étaient pas celles de vues incommensurables, susceptibles d’être rapportées univoquement à quelques différences d’ancrage social. Elles supposent, au contraire, de reconnaître que les différents groupes en présence ont en partage une certaine « hiérarchie d’idées et de valeurs » (Dumont, 1991), dont la pluralité même explique qu’il y ait des désaccords, par exemple sur la bonne façon de spécifier les normes d’autonomie, de responsabilité sociale ou de liberté et la meilleure manière de les articuler entre elles (Vinokur, 2008 ; Paradeise, 2008 ; Descombes, 2009). C’est dire que les désaccords révèlent des préoccupations techniques et sociales qui ne se réduisent pas à des intérêts matériels ou symboliques particularistes. C’est dire aussi que les chercheurs ne sont pas mus que par l’enjeu de leur reconnaissance, mais tout aussi essentiellement par « la liberté, le plaisir de la connaissance, le goût de la recherche et de la découverte, le droit d’affirmer face à quiconque, une position fondée », etc. (Berthelot 2008 : 101).

Notons également la reconnaissance du fait que ces nouveaux dispositifs de gouvernement de la recherche, loin de contraindre mécaniquement les conduites des chercheurs, ont plutôt pour principe d’agir sur la compréhension qu’ils ont des situations, des cadres de l’organisation de la science et de leur activité de recherche elle-même (Barrier, 2011). Celle-ci a encouragé les sociologues à prêter davantage attention au travail d’interprétation et de construction de sens que les scientifiques opèrent vis-à-vis d’un environnement professionnel d’autant moins immédiatement saisissable qu’il se trouvait réorganisé selon des référents exogènes, tirés pour l’essentiel de la sphère économique (Berman, 2014). De ce point de vue, si certains sociologues avaient, à raison, reproché à la conceptualisation mertonienne des normes régulatrices de l’activité scientifique de faire la part trop belle à la logique pure des consciences, ce au détriment de la force explicative des positions et des dispositions (Bourdieu, 1997, p. 204), cette critique a pu nourrir une tendance non moins problématique : celle consistant à réduire la subjectivité des individus à des effets de positions et leur action à l’actualisation de dispositions précédemment acquises. Or, dans un contexte de transformation des bases organisationnelles de la science, ces schèmes d’analyse sont apparus plus difficilement tenables. On leur a, en particulier, reproché de ne pas rendre compte de ce que les raisonnements pratiques des chercheurs peuvent aussi devoir à des contraintes situationnelles et à des tendances à agir plus labiles et contextuelles que les dispositions qu’ils ont durablement acquises (Normand & Derouet, 2012). Ces critiques ont encouragé à faire davantage droit à l’agentivité interprétative et réflexive des chercheurs, laquelle s’est trouvée d’autant plus sollicitée qu’il leur fallait faire face à la complexité et au foisonnement des nouveaux dispositifs de politique scientifique (Hubert et al., 2012).

Dans ce contexte, les sociologues ont aussi eu à complexifier leur appréhension de l’identité pratique des chercheurs. En effet, tant leur continuité que leur cohérence à eux-mêmes ne semblent plus aller de soi (Beck & Young, 2005 ; Barnett & Di Napoli, 2008 ; Garrat & Hammersley-Fletcher, 2009). Elles semblent moins qu’auparavant garanties par la force socialisatrice des premières expériences dans le champ scientifique. Il faut de plus en plus compter, en effet, avec les contradictions et interrogations qu’impliquent, chez les chercheurs, la multiplication d’engagements successifs et la pluralisation des attentes, souvent contradictoires, qui leur sont adressées (Henkel, 2005 ; Churchman, 2006 ; Watermeyer, 2015). Dans cette perspective, les sociologues se trouvent encouragés à prendre davantage au sérieux le travail d’ajustement et de mise en cohérence que les chercheurs ont à faire régulièrement pour continuer à être ce qu’ils sont tant vis-à-vis de leurs partenaires que d’eux-mêmes (Lemieux, 2008). Cela revient, à remarquer que la construction de leurs identités doit de plus en plus compter avec les schismes que provoque l’imposition d’un référentiel de gouvernement des sciences faisant la part belle à la rationalité instrumentale, la culture managériale et l’entrepreneuriat (Deem, Hillyard & Reed, 2008).

Les transformations récentes des cadres de la recherche n’ont pas manqué de rappeler, à leur manière, l’historicité et la matérialité sociale des sciences : ses principes d’organisation ont toujours reposé sur des conjonctures socio-historiques susceptibles d’être renversées. De ce point de vue, l’attachement des chercheurs à des principes d’organisation autonomes des sciences témoigne non seulement de la spécificité de cet espace, mais également du fait que sa différenciation par rapport aux sphères de la vie sociale (économique et politique, en particulier) est un accomplissement social et historique. Elle n’est jamais acquise et se réaffirme constamment dans l’épreuve. La persistance des principes en question tient, en ce sens, au fait qu’ils soient généralement partagés et défendus dans le champ scientifique sitôt que se font jour des velléités de les mettre à mal. C’est d’ailleurs en référence à cette résistance qu’il a été permis de tenir pour « performatifs » ou normatifs les travaux des théoriciens de la nouvelle organisation sociale des sciences qui y voyaient le produit de changements inéluctables (Godin, 1998). Par ailleurs, si les choix touchant aux bases institutionnelles ou aux finalités des sciences ne peuvent être fondés sur aucune immanence, naturalité ou destinée de celles-ci, ils ne peuvent, pour autant, être déterminés indépendamment de leur forme sociale objective, comme pratique de recherche et de découverte institutionnalisée. Une telle perspective encourage à appréhender de façon plus problématique la permanence des institutions régulatrices des sciences telles que nous les connaissons. Aussi historiques, plurielles et mutables que soient les sciences, elles sont établies sur une hiérarchie de valeurs, propre aux sociétés modernes, qui accorde une grande importance à la « norme du vrai » (Berthelot, 2008). Ceci dit, la façon dont les différentes valeurs qui composent cette hiérarchie (autonomie, liberté, raison, émancipation, etc.) devraient être spécifiées, agencées les unes vis-à-vis des autres et traduites dans des arrangements institutionnels, demeure un enjeu. Et c’est à même les engagements et les oppositions politiques qu’il suscite que la place des sciences, de leur projet de connaissances et d’émancipation dans nos sociétés trouve à s’actualiser.

11. Sciences et engagements démocratiques

 

Depuis les années 2000, il semble que les ambitions de théories paradigmatiques pour la sociologie des sciences et les investissements dans leur confrontation se soient amoindries, au profit d’un certain éclectisme théorique et d’une spécialisation croissante des thématiques étudiées. Pour autant, les schèmes d’analyse véhiculés témoignent de la reconnaissance du fait que la production scientifique ne peut être réduite ni à l’idée simple d’acteurs en interactions qui reconstruiraient sans cesse leurs mondes – la profession scientifique – ni à celle d’un ordre social immuable – la Science – doté d’un pouvoir causal propre et susceptible de se reproduire indépendamment des pratiques et du sens que les acteurs prêtent à leurs actions. C’est entre ces deux écueils que semble se structurer le foisonnement des perspectives particulières. En témoigne le souci récurrent, évoqué plus haut, d’identifier tout à la fois la part prise par certaines institutions, propres aux sciences ou externes à celles-ci, dans la coordination des chercheurs entre eux et avec leurs partenaires, mais aussi la façon dont ces acteurs contribuent à modifier ces mêmes institutions, en se les appropriant ou en les critiquant (Pestre, 2013, p. 214).

A cette relative diversité des cadrages théoriques s’est ajoutée celle des postures d’engagement autour des enjeux de gouvernance et de délibération touchant aux sciences et aux technologies. Certes, les manières d’envisager la dimension politique des sciences sont diverses (Latour, 2008), mais aucune ne semble manquer de poser la question. La centralité de celle-ci doit, pour une large part, à la tombée en désuétude d’un certain nombre de conceptions solides s’agissant du savoir scientifique, de la décision politique et de leur combinaison, qui ont eu cours depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui motivaient une part importante des enquêtes publiques et universitaires sur les sciences et les technologies. Leur développement avait certes donné lieu à des interrogations, dans les années 1960-1970, sur la légitimité de l’influence des experts scientifiques sur les gouvernements démocratiques. Mais, si les conclusions pouvaient être tantôt négatives (compte-tenu, notamment, du risque qu’il y a à voir la délibération démocratique mise à mal par une élite scientifico-technique : Price, 1972) tantôt positives (sitôt que la fin des idéologies se trouvait saluée, par exemple : Lane, 1966), le rôle du savoir scientifique demeurait identique : ses résultats informent la conscience publique et contribuent à changer les représentations du monde. Partant, la compétence scientifique au sein des gouvernements n’a pas cessé de s’affirmer, jusqu’à devenir un trait omniprésent. Cela d’autant plus que la « démocratisation » du savoir des experts, via notamment la diversification de ses lieux de production en dehors des universités, a contribué à atténuer, sans toutefois les faire complètement disparaître, les craintes précédemment exprimées sur la possible influence illégitime des scientifiques sur la décision politique. Comme le souligne P. Weingart, « la fin du statut d’élite pour les scientifiques (qui justifiait autrefois ces inquiétudes) va de pair avec la démocratisation du savoir dans l’arène politique » (2004, p. 93). Cependant, l’assise grandissante de la fonction légitimante du savoir en politique a paradoxalement nourri la prise de conscience collective d’un double phénomène de « scientificisation de la politique » (qui s’exprime à travers la volonté des gouvernants d’orienter la production des connaissances) et de « politisation de la science » (que traduit l’usage inflationniste de l’expertise scientifique et l’investissement de ses porteurs dans des controverses publiques). Il en est ressorti tour à tour une perte d’autorité de la science, au moment même où les chercheurs étaient encouragés à considérer davantage leur responsabilité sociale, et une délégitimation du politique, accusé de faire un usage partiel et partial de la connaissance scientifique (Weingart, 1999). Considérant cela, il est apparu pressant de discriminer davantage les différentes formes d’expertise et de favoriser, dans le même temps, l’inclusion du public dans les débats relatifs aux choix scientifiques et technologiques.

De là, nombre d’auteurs ont entendu se positionner sur la posture politique ou morale que serait en droit ou aurait le devoir d’adopter celui qui étudie les sciences et les technologies. Les discussions récentes autour de la démocratisation de l’expertise dans le champ des STS font notamment ressortir deux grands pôles. Le premier renvoie à la « troisième vague » théorisée par Collins et Evans (2002). Ils posent la question de la critique pour les STS, sous l’angle des frontières qu’il conviendrait de préserver entre les experts et les profanes, sans les poser a priori ou les essentialiser, de sorte à parer au double risque de l’indécision et du populisme technologique. S’ils reconnaissent la nécessité de permettre à des profanes de participer à la discussion sur des sujets techniques, c’est à la condition qu’ils aient acquis l’expérience nécessaire par un fort engagement pratique dans le domaine considéré (Collins & Evans, 2007, p. 14). Or, en distinguant diverses formes d’expertise n’étant pas partagées a priori par l’ensemble du public, ces auteurs entendent par là contribuer à (ré)établir une ligne de démarcation entre inclusion légitime et inclusion illégitime (d’acteurs, de registres et d’arguments) dans les débats scientifico-techniques. Au second pôle, des auteurs comme Jasanoff (2003) et Wynne (2003) mettent en doute le modèle de la « troisième vague » en soulignant qu’il présuppose une démarcation des problèmes techniques et des problèmes politiques qu’on serait bien en peine de fonder de façon complètement neutre et impartial. La reconnaissance d’une expertise légitime étant toujours socialement située, produit de négociations où s’hybrident science et politique, il n’existe aucun point fixe depuis lequel déterminer ce qui relève ou non de l’expertise. Tout l’enjeu consisterait donc non pas tant à réaffirmer la frontière entre experts et non-experts qu’à en étudier la fonction et les ressorts de l’autorité qu’on reconnaît dans chaque controverse à un petit groupe de scientifiques. Surtout, ils rejettent l’alternative fondamentale posée par Collins et Evans (2003) entre plus de démocratie et une expertise scientifique plus rigoureuse. Ils mettent plutôt en avant la nécessité de faire participer les non-experts à la production de connaissance et à la délibération publique, car c’est encore le moyen le plus sûr de rendre claire le caractère conditionnel et négocié de l’expertise légitime et de laisser la porte ouverte à la discussion critique. Ce faisant, on contribuerait, d’une part, à circonscrire le pouvoir des experts et à mettre à l’épreuve leurs cadrages, et, d’autre part, à favoriser la circulation des connaissances et l’accroissement des capacités civiques de l’ensemble des citoyens.

Malgré le caractère apparemment tranché de cette opposition, il est significatif de constater que les STS maintiennent dans l’ensemble – par leur engagement envers la matérialité et l’imbrication sociale de la science (par ex. Pickering, 1995) – une attitude critique vis-à-vis de tout réalisme qui se voudrait fondé sur une séparation absolue entre, d’une part, l’ordre « de la nature, des faits, de l’objectivité, de la raison, et de l’action publique » et, d’autre part, le monde « de la culture, des valeurs, de la subjectivité, de l’émotion, et du politique » (Jasanoff, 2004, p. 3). La notion de « co-production » avancée par Sheila Jasanoff, par exemple, renvoie à une attitude analytique qui consiste à retracer les manières dont les sciences et les structures sociales se constituent mutuellement. C’est dire, comme le soulignaient Shapin et Schaffer (1985), que l’établissement de connaissances scientifiques et l’institution de l’ordre social relèvent de la résolution d’un même et unique problème de normalisation et de coordination. Cette attitude se retrouve aussi du côté de Collins et Evans (2003), qui réaffirment leur accord de fond avec les démarches se proposant de déconstruire les frontières professionnelles et les décisions dites techniques et de mettre au jour leurs dimensions normatives à l’égard de l’appréhension des enjeux sociaux et des types d’intervention qu’ils appellent. Cette posture commune constitue, en particulier, un utile garde-fou contre la revalorisation, dans la nouvelle configuration des rapports entre science, expertise et politique, de l’argument positiviste, tel qu’il s’exprime notamment dans la promotion de l’expérimentalisme via le référentiel de l’evidence-based policy. Présenté comme la réponse la plus adéquate aux limites d’une expertise qui serait politisée et de gouvernements trop enclins à céder à des biais idéologiques, l’expérimentalisme est en fait tributaire d’un certain régime épistémique qui transforme les modalités de preuve et les normes de vérité et favorise, par le fait même, certains modes de connaissance et d’intervention plutôt que d’autres (Normand, 2016).

Il en résulte un prisme d’analyse des sciences et des technologies consistant à expliquer relationnellement la façon dont se résolvent des controverses, se cristallisent ou se transposent des théories, des standards et des pratiques dans et entre des sphères d’activité distinctes, et la façon dont se constituent dans chaque cas le sens et la légitimité des activités scientifiques et des experts ou encore des dispositifs techniques qu’ils avancent. Cette approche générale s’étend aussi aux sciences sociales et humaines (voire par exemple Camic, Gross et Lamont 2012). Du reste, la matérialité des sciences et des technologies a pris un sens d’autant plus précis que se sont affirmés, d’une part, un intérêt croissant pour les instruments scientifiques dans le champ de l’histoire des sciences (Galison, 1997 ; Taub, 2011), et, d’autre part, l’idée selon laquelle le monde social dans lequel interviennent les sciences et les technologies ne serait pas seulement composé d’ « acteurs » et de « relations », mais aussi de « choses » toujours constituées par leurs rapports concrets, mutuels et variables avec les êtres humains (Pinch & Swedberg, 2008). Enfin, dans le domaine de l’étude de l’expertise, le traitement substantialiste du savoir expert, tel que manifesté par Collins et Evans notamment (2002 ; 2007), fut critiqué par les tenants d’un programme de recherche visant à comprendre l’expertise comme constituée par un réseau plus large « d’objets, d’acteurs, de techniques, d’appareils, et d’arrangements spatiaux et institutionnels » (Eyal, 2013, p. 864), c’est-à-dire comme un dispositif concrètement accompli dans sa matérialité sociale.

Or, même dans leur production académique, les sciences studies en général et la sociologie des sciences en particulier se sont rarement développées, pour ne pas dire jamais, de façon isolée, c’est-à-dire sans être influencées ni par des fonds publics ou privés ni par l’ambition d’investir les débats de l’heure ou d’avoir un impact ultérieur sur la recherche scientifique. Elles envisagent aussi depuis longtemps de faire valoir leurs connaissances dans le processus d’élaboration des politiques publiques, tout en pondérant cette orientation par le maintien d’une attitude critique vis-à-vis de la science et de la technologie (Spiegel-Rösing 1977). Cela a conduit à une division du travail au sein même de ces disciplines, à travers laquelle la recherche la plus académique est complétée par des programmes plus appliqués et des postures civiques, critiques ou engagées. Ce point ressort très clairement de la structuration des trois principales revues du champ des STS. Si les rédacteurs de Minerva, créée en 1962, manifestent ouvertement leur volonté de contribuer à l’élaboration de politiques scientifiques plus rationnels, ceux de Sciences Studies (1971) et de Science, Technology & Human Values (1976) insistent davantage sur les effets négatifs du progrès scientifique et technique (Debailly & Quet, 2017). N’en demeure pas moins qu’il s’agit toujours de diverses manières de se positionner vis-à-vis d’une question politique, celle de la place de la science dans la société et son gouvernement, dont la centralité est admise par tous. Et cette division du travail n’a pas cessé dans les décennies suivantes, tantôt en s’accélérant, au plus fort des sciences wars, tantôt en décélérant, sitôt celles-ci clôturées.

Il en ressort, pour la période récente, une pluralisation importante des façons d’envisager la matérialité sociale des sciences et des technologies. De plus en plus souvent, les objets étudiés se situent, ou sont plus explicitement situés, à la jonction d’espaces sociaux que l’on considérait traditionnellement comme séparés. Cela concerne en premier lieu ceux faisant le plus directement écho à l’idée de « science entrepreneuriale » (Jones, 2009). Que l’on pense seulement aux réformes de politique scientifique et à leurs effets sur le professionnalisme académique (Shinn & Lamy, 2006 ; Barrier, 2011), ou encore à la création de nouveaux domaines de recherche comme les nanotechnologies (Moret, 2006) et le neuromarketing (Wannyn, 2017). Cela renvoie également aux objets marqués par des interrelations fortes entre espaces scientifiques et société civile. Il peut notamment s’agir de controverses publiques sur les usages sociaux des sciences et des technologies, autour par exemple des biotechnologies (Joly, 2016), des déchets radioactifs (Barthe, 2002), des OGM (Bonneuil, 2006), du changement climatique (Guillemot, 2014), ou encore du clonage reproductif humain (Pulman, 2005). Cela trouve également à s’incarner dans les rapprochements entre sociologie des sciences et cultural studies, autour par exemple de l’influence des innovations biomédicales sur la condition féminine (Löwy, 2005) et de la médicalisation des problèmes sociaux (Abraham, 2010 ; Rose, 2007). Dans chaque cas, la matérialité sociale des sciences et des technologies est saisie du point de vue des forces, des intérêts et des registres argumentatifs qu’elles font intervenir, ou encore du point de vue des groupes sociaux qu’elles avantagent ou défavorisent. Plus fondamentalement, cette matérialité est appréhendée au niveau des irréversibilités et réversibilités que les sciences et les technologies crées dans nos façons de vivre et dans nos manières d’envisager le destin de l’humanité et le gouvernement de sociétés démocratiques (Barthe, Callon & Lascoumes, 2001).

Conclusion
Les principaux obstacles à l’élaboration d’une sociologie des connaissances scientifiques depuis les classiques peuvent être résumés en pointant leur difficulté à dépasser deux tensions fondamentales, soit la question de la détermination sociale, ou non, de la pensée et celle de la nature de la différence entre la science et les connaissances profanes. Une réponse à ces tensions, nourrie d’études empiriques relatives aux dimensions sociales de la connaissance scientifique, a consisté, d’une part, à ne plus tant chercher à délimiter la frontière entre le social et le cognitif qu’à saisir leur imbrication nécessaire, et, d’autre part, à considérer davantage la variabilité des sciences et de l’organisation de leurs frontières. S’agissant de la structuration interne des disciplines, par exemple, on observe une importante variabilité des degrés de standardisation des tâches et d’intégration théorique, méthodologique et programmatique. Celle-ci renvoie à des dynamiques de production différentes et donc à des projections distinctes de ce qu’est la fonction sociale de la production scientifique – affinement de paradigmes centraux, engagement dans des programmes discrets, réponses à des problèmes sociaux, etc. Or, pour dégager la sociologie des connaissances scientifiques des tensions que son projet même ne manque pas de susciter, il fallait déjà que la science soit « dénaturalisée » sans pour autant nier son emprise sur le vrai.

Sur un autre plan, l’on peut dire que la sociologie des sciences emporte une dimension proprement émancipatoire. Au-delà de leur diversité, ces programmes laissent entrevoir un souci de maîtrise, totale sinon relative, de la matérialité sociale des sciences, de sorte, d’une part, à contrôler collectivement la justice et la justesse de leurs productions, et, d’autre part, à garantir leur intégration dans la détermination collective des fins que la collectivité se reconnaît et des plus sûrs moyens d’y parvenir. Surtout, ils ont contribué à problématiser davantage l’intégration des sciences au projet d’émancipation des sociétés modernes dans ses reformulations successives. Loin d’aller de soi, on a fini par y trouver un enjeu de luttes : la détermination des modalités de cette intégration constitue en elle-même une épreuve, qu’il s’agit de réguler du point de vue des forces, des intérêts et des registres de justification qu’elle engage.


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Johan Giry
Université de Strasbourg
giry.johan@gmail.com

Julien Landry
jlandry_06@hotmail.com


Comment citer cet article ?

Giry J., Landry J. (2018), « Sociologie des Sciences », version académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL : http://encyclo-philo.fr/sociologie-des-sciences-a/