La philosophie de A à Z

Introduction

Physicien de formation, Moritz Schlick (1882 – 1936) est une des figures centrales de l’empirisme logique. Schlick rejette en effet la conception de la philosophie comme genre de connaissance séparé des sciences et supérieur à elles ; il considère que les problèmes traditionnels de la philosophie consistent soit en questions mal posées – et finalement dépourvues de sens, soit en véritables questions, du même genre que celles qu’on rencontre dans la vie de tous les jours et dans les sciences. Le rôle propre de la philosophie est alors de clarifier les questions et les acquis de la science. Deux caractéristiques le distinguent cependant des autres figures de ce mouvement.

La première est thématique : bien qu’il accorde une grande importance à la nouvelle logique, Schlick ne publie rien qui en traite spécifiquement. Ses premières œuvres ignorent même la révolution frégéenne et, bien qu’il y ait consacré plusieurs séminaires, il n’a pas non plus publié à propos de la question du fondement des mathématiques.

La seconde est historique : son oeuvre assure la transition entre les théories de la connaissance et autres “logiques” qui fleurissent dans le monde germanophone à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle (cf. François Schmitz, Le cercle de Vienne, ch. 1) et la philosophie des sciences telle qu’elle existe encore de nos jours. Schlick tente de répondre aux questions des premières (qu’est-ce que connaître ? Comment une connaissance en général est-elle possible? Y a-t-il des vérités qu’on ne pourrait pas connaître ?) mais en mobilisant des moyens qui sont déjà ceux de la seconde (quelle forme prennent nos théories scientifiques les mieux établies ? Comment départage-t-on deux hypothèses rivales ?). Bien que ce soit presque toujours pour les rejeter, Schlick discute minutieusement les thèses kantiennes et néo-kantiennes et définit souvent ses propres positions à partir d’elles et dans des termes empruntés à Kant.


 Table des matières

1. Repères biographiques

a. De Berlin à Zurich (1904 – 1910) : une formation en physique et en psychologie
b. De Rostock à Kiehl (1910 – 1922) : théorie de la connaissance et théorie de la relativité
c. Vienne (1922 – 1936) : rencontre avec Wittgenstein et renouvellement de l’empirisme

2. La Théorie générale de la connaissance (1918 / 1925)

a. La connaissance comme reconnaissance et comme désignation univoque
b. Le problème de la définition : la doctrine des définitions implicites
c. Une conception réticulaire ou structurale de la connaissance
d. La vérité comme univocité de la désignation et le rejet de la notion de connaissance intuitive
e. La requalification de la chose en soi (1) : un réalisme empirique
f. La requalification de la chose en soi (2) : un réalisme structural
g. Une solution moniste du problème psycho-physique
h. La polémique anti-kantienne : il n’y a pas de jugements synthétiques a priori

i. Le rejet de la notion d’intuition pure : la critique de la conception kantienne de l’espace et du temps
ii. Le rejet de la notion de concept pur de l’entendement

3. La réception de la Théorie de la relativité : un « triomphe de l’empirisme » ?

a. La théorie de la relativité restreinte et l’élimination d’entités superflues
b. La théorie de la relativité générale et l’abandon de la géométrie euclidienne

4. La seconde philosophie de Schlick : de la théorie de la connaissance à la philosophie du langage

a. Le tournant de la philosophie : clarification des énoncés et élimination de la métaphysique
b. la notion de tautologie : “l’essence du logique”
c. Le structuralisme logique : de la doctrine des définitions implicites à celle des relations internes
d. La conception vérificationniste de la signification et le problème des définitins ostensives
e. Le problème du fondement de la connaissance et la question du physicalisme

Conclusion : un « empirisme conséquent » ?

Bibliographie


1. Repères biographiques

On peut distinguer trois périodes dans la vie intellectuelle de Schlick, les années de formation (1904 – 1910), la période de Rostock et Kiehl consacrée à la Théorie générale de la connaissance et à la réception des théories de la relativité (1911 – 1922) et les années viennoises marquées par l’influence de Wittgenstein (1922 – 1936).

a. De Berlin à Zurich (1904 – 1910) : une formation en physique et en psychologie

Après avoir soutenu une thèse de physique sous la direction de Max Planck en 1904, à propos de la Réflexion d’un rayon lumineux dans un milieu inhomogène, puis des études de physique, Schlick poursuit des études de psychologie expérimentale à Zurich entre 1907 et 1909. Son intérêt se porte sur la question de la formation de la représentation de l’espace, question marquée par la controverse entre nativistes et empiristes. Schlick se convainc dès ce moment que la thèse empiriste (notre représentation de l’espace est le résultat d’un apprentissage) est vraie. Cette conception de l’espace jouera un rôle dans l’oeuvre épistémologique. En 1908, il fait paraître un essai d’éthique d’inspiration eudémoniste (Schlick, 1908).

b. De Rostock à Kiehl (1910 – 1922) : théorie de la connaissance et théorie de la relativité

Après avoir fait des études de physique dont une thèse sous la direction de Max Planck, soutenue en 1904, Schlick poursuit des études de psychologie expérimentale à Zurich entre 1907 et 1909. Son intérêt se porte sur la question de la formation de la représentation de l’espace, question marquée par la controverse entre nativistes et empiristes. Schlick se convainc dès ce moment que la thèse empiriste (notre représentation de l’espace est le résultat d’un apprentissage) est vraie. Cette conception de l’espace jouera un rôle dans l’oeuvre épistémologique. En 1908, il fait paraître un essai d’éthique d’inspiration eudémoniste (Schlick, 1908).

En 1915 Schlick fait paraître un article portant sur la relativité restreinte, suivi d’une monographie sur la relativité générale en 1917. L’enjeu de ces travaux est double. Il s’agit d’une part de défendre la révolution einsteinienne contre le conservatisme académique et ses arguments “philosophiques” censés interdire la redéfinition de l’espace et du temps. Il s’agit aussi de souligner en quoi cette redéfinition ruine l’édifice kantien, fondé sur la doctrine de l’idéalité de l’espace et du temps. Cette question donne lieu à un échange entre Schlick, Reichenbach, Cassirer et Einstein lui-même, avec qui Schlick se lie d’amitié.

c. Vienne (1922 – 1936) : rencontre avec Wittgenstein et renouvellement de l’empirisme

En 1922, la chaire de “philosophie et d’histoire des sciences inductives” de l’Université de Vienne, qu’avaient occupée Mach et Boltzman est proposée à Schlick. Et c’est d’abord de manière tout à fait informelle que se réunit, à partir de 1924, le “cercle de Schlick”, auquel participent notamment le mathématicien Hans Hahn, le physicien Philipp Frank l’économiste et sociologue Otto Neurath, bientôt rejoints par Carnap et des chercheurs plus jeunes comme Friedrich Waismann, qui devient le secrétaire de Schlick et Herbert Feigl, futur pionnier de l’empirisme logique aux Etats-unis, qui fait sa thèse sous sa direction. Schlick découvre alors le Tractatus logico-philosophicus et entame en 1924 une correspondance avec Wittgenstein, qu’il finit par rencontrer en 1927, sans que celui-ci rejoigne le cercle, ni n’accepte d’y discuter ses propres travaux. Schlick en vient à considérer les instruments logiques dont il disposait dans la Théorie générale comme très défectueux. Il envisage un moment de la réviser. Mais il renonce finalement à cette refonte trop lourde et les retouches apportées à l’édition de 1925 visent essentiellement à préciser le rôle des conventions en science dans le droit fil de la discussion des implications épistémologiques de la théorie de la relativité.

2. La Théorie générale de la connaissance (1918 / 1925)

On pourrait résumer la Théorie générale de la connaissance par trois thèses, formulées dans des termes empruntés à Kant : connaître quelque chose c’est la désigner, lui coordonner un signe, l’expérience directe de la chose, l’intuition n’est donc ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante de la connaissance (1) ; la chose en soi est connaissable (2) ; elle n’est rien d’autre que l’ensemble des processus que décrivent les sciences de la nature (3).

La spécificité de l’entreprise de Schlick est de présenter (2) et (3) comme des conséquences de (1). Une fois reconnue la nature purement conceptuelle de la connaissance, la question de la connaissance des choses en soi cesse d’être un problème. En effet, il est certain que les propriétés sensibles des objets, par exemple la couleur, dépendent de notre constitution,. Mais cela n’enlève rien à l’objectivité de la description que nous pouvons en faire et dont Schlick estime qu’elle pourrait en principe épuiser ce qu’il y a à connaître. Contre Kant, Schlick affirme que les concepts sans intuition ne sont pas vides. Non pas au sens où ils auraient un contenu propre, distinct de celui des représentations sensibles et que nous pourrions “saisir” par une intuition intellectuelle, mais au sens où ils n’en ont pas besoin. Nos perceptions nous permettent certainement de détecter les objets que décrivent nos concepts, mais elles ne viennent en aucun cas les “remplir”. Le système d’équations qui décrit par exemple ce que nous appelons l’électricité ne nous permet pas vraiment de nous figurer ce à quoi ressemble l’électricité. Il n’y a là aucune lacune de notre connaissance. Prouver qu’il en est bien ainsi est la principale tâche que Schlick se fixe dans la Théorie générale.

a. La connaissance comme reconnaissance et comme désignation univoque

Pour cela Schlick dégage une triple définition de la connaissance. Premièrement, connaître c’est reconnaître. Dans la simple connaissance par représentation : une similitude est constatée. Le processus psychologique qui permet de telle recognition dans la vie quotidienne regarde la psychologie. Schlick estime qu’i a sans doute à voir avec la perception des “qualités de forme” mises en évidence par la psychologie de la forme (il renvoie à Ehrenfels, 1890). Sur ce point, il se sépare de la théorie associationniste. Ainsi quand je vois au loin une silhouette et que je me rends compte que c’est un chien, la silhouette que je vois est reconnue comme étant une sorte de chose. Si je dispose du mot “chien” je peux désigner cet ensemble de similitudes. Je le connais pour autant que je lui donne “son vrai nom” (TG, §1, p.48). Mais tant que nous en restons aux représentations, la connaissance reste vague. Le besoin de précision, d’univocité, conduit à la connaissance par concept (TG, §4, p.62).

Deuxièmement, connaître c’est désigner l’objet à connaître à l’aide de concepts. Schlick précise que le terme d’objet peut renvoyer à tout ce à quoi il est possible de penser et que les concepts ne sont “rien de réel”. Il rejette ainsi deux conceptions des concepts : le réalisme des universaux, tel qu’il croit le trouver dans les Recherches logiques de Husserl et le psychologisme qui tenterait d’identifier le concept à une représentation tirée de l’expérience par abstraction. Contre le premier, Schlick fait valoir le problème de l’accès à une réalité non sensible. Contre le second, il reprend la critique par Berkeley contre les prétendues idées générales : quand je me représente un triangle, ce n’est jamais le triangle (TG, §4, p.61). Ne se trouvant ni dans un monde à part, ni parmi nos états mentaux, les concepts ne peuvent plus avoir qu’un caractère de signe :

Le concept joue le rôle d’un signe pour tous les objets qui comptent parmi leurs propriétés tous les caractères du concept.(TG, §5, p. 64)

Pour faire entendre ce point, Schlick propose l’équivalence suivante : les concepts sont comme le système des latitudes et des longitudes dont on imagine qu’elles quadrillent la surface de la terre afin d’en désigner les points de manière univoque (TG, §5, p. 71). Un tel quadrillage n’existe pas, mais seulement les endroits qu’il permet de désigner. De la même manière, le concept de chien n’existe pas (personne ne s’est fait mordre par un concept) mais permet effectivement de désigner une collection d’objets réels.

Troisièmement, connaître c’est mettre en relation des concepts. C’est ce en quoi consistent beaucoup de découvertes dans les sciences : à la suite d’expériences ou de calculs, on est conduit à poser une identité entre deux concepts précédemment distincts. C’est ainsi que l’électricité d’abord définie comme la cause de certains effets observables a ensuite été identifiée à un phénomène ondulatoire par Huyghens, puis aux ondes électro-magnétiques suite au travaux de Hertz (TG, §3, p.50). Dans les deux cas, la connaissance consiste à remarquer une similitude, en l’occurrence dans les équations qui décrivent le phénomène. C’est ainsi que les trois formes de connaissance se ramènent bien à “retrouver une chose dans une autre” (TG, §3, p.51) On peut cependant se poser une question : s’ils ne résultent pas d’un processus d’abstraction à partir des données sensibles, comment parvient-on aux concepts primitifs qui interviennent dans nos connaissances ? C’est ici qu’intervient une innovation centrale de la Théorie générale de la connaissance, la doctrine des définitions implicites.

b. Le problème de la définition : la doctrine des définitions implicites

Cette doctrine se comprend à la lumière du trilemme suivant, touchant les définitions. Si la définition d’un concept (par exemple : chien) le résout en caractères (par exemple : avoir quatre pattes, manger de la viande etc.) et si ces caractères sont eux-mêmes des concepts alors de trois choses l’une :

  • le processus de définition va à l’infini : il faudra alors une infinité de concepts ;
  • le processus est clos et s’arrête à certains termes qu’on ne définit pas ;
  • le processus de définition est clos mais circulaire : si on va assez loin de définitions en définitions, on finira par retrouver le terme à définir dans la définition d’au moins un des termes qui servent à le définir.

La première option étant exclue, Schlick tente d’accommoder les deux suivantes. À la seconde option correspond l’opération de définition concrète ou ostensive. Certains termes n’admettent pas de définition en bonne et due forme et ne peuvent qu’être référés à une expérience immédiate. Et, en dernière instance, tous les caractères d’un concept d’objet réel doivent renvoyer à une expérience immédiate.

On ne peut apprendre ce qu’est le bleu ou le plaisir par une définition mais seulement en voyant du bleu ou en éprouvant du plaisir. (TG, §6, p.74)

Le problème que pose l’introduction de ce genre de définition pour rendre compte de notre savoir est qu’il nous fait perdre la précision qui fait la supériorité de la connaissance par concepts sur la connaissance par représentations. En témoignerait par exemple la difficulté qui peut surgir quand deux personnes se demandent si une certaine nuance de turquoise doit être appelée “bleu turquoise” ou “vert turquoise”. C’est la raison pour laquelle Schlick recourt à la notion de définition implicite, aussi appelée définition par axiomes. Il emprunte directement cette notion aux Fondements de la géométrie de Hilbert parus en 1899. Avec la découverte de géométries logiquement cohérentes mais qui ne correspondent pas à ce qui paraît intuitivement vrai, par exemple que par un point donné à une droite donnée ne passe qu’une seule parallèle, le géomètre est en effet conduit à se méfier des “évidences” de l’intuition. Et si leurs propriétés ne correspondent pas à ce qui semble être le cas sur la représentation figurée que nous nous en faisons, on peut se demander ce que sont les objets de la géométrie. La solution de Hilbert consiste à éliminer cette question : les segments, les points et les droites, seront simplement ce dont les axiomes où figurent les mots “segment”, “point” et “droite” sont vrais. Comme le dit Schlick, “leur être consiste à être les porteurs des relations stipulées par le système [ d’axiomes]” (TG, §7, p.80). Le gain est la rigueur parfaite du système conceptuel auquel parvient le géomètre. Le coût est la rupture entre système conceptuel d’un côté et la réalité de l’autre. Concernant la géométrie, cela implique de renoncer à en faire une science de l’espace : il se peut que notre notion intuitive de segment de droite soit efficacement décrite par les propositions du géomètre, mais il appartient à l’expérience de le déterminer. Et dans ce domaine, celui de la vérification empirique effective, l’erreur est toujours possible. La disjonction entre système de concepts implicitement définis d’une part et vérification sensible de l’autre implique donc l’abandon de l’idéal de connaissance apodictique de la réalité. (TG, §7, p.85)

c. Une conception réticulaire ou structurale de la connaissance

Schlick étend la démarche des définitions implicites aux objets des sciences de la nature. Cela le conduit à une conception réticulaire ou structurale des théories scientifiques. L’image qu’il propose est la suivante :

Les systèmes de nos sciences forment un réseau dans lequel les concepts représentent les nœuds et les jugements les fils qui les relient. En fait, dans la pensée réelle,, le sens des concepts consiste entièrement à être des centres de relations entre jugements. (TG, §8, p. 94-95)

N.B. : Schlick ne distingue pas rigoureusement entre la proposition p, l’assertion que p et l’acte judicatif ou l’état mental de croyance que p.

Les concepts et les propositions ou jugements y sont dans une relation réciproque. Un concept quelconque est implicitement défini par certains des jugements où ils figurent, intuitivement ceux qui “partent” directement de lui dans le graphe qui représente la théorie considérée. La signification d’un jugement (ou d’une proposition) est déterminée par les concepts qui y figurent. Reprenons l’exemple du système des latitudes et des longitudes qu’on applique au globe terrestre pour désigner des positions réelles avec précision. Le graphe des concepts et des jugements est appliqué, coordonné à la réalité de la même manière : les concepts désignent des objets, les jugements des faits.

Conséquence immédiate et apparemment déroutante : la distinction entre définitions proprement dites et jugements de connaissance est relativisée. En effet si le choix des propositions qu’on ne démontre pas n’est plus contraint par leur “évidence” intuitive, le choix de tenir certaines propositions pour des définitions implicites et d’autres pour des théorèmes est une affaire de commodité et non de vérité. (TG, §8, p. 95). En ce sens, toute découverte à propos d’un « objet » est une redéfinition du concept que nous « lui » coordonnons. La distinction entre définition et connaissance proprement dite est pourtant maintenue par Schlick :

Tout jugement sert à désigner un état de fait. S’il coordonne un nouveau signe à cet état de fait (c’est-à-dire si dans le jugement apparaît un concept qui a été forgé dans le seul but de désigner ce fait) le jugement représente alors une définition. Mais s’il n’a recours qu’à des concepts déjà utilisés à d’autres occasions, il est alors une connaissance. Car désigner un objet par des concepts qui sont déjà coordonnés à d’autres objets, cela n’est permis que si ces objets ont auparavant été retrouvés dans le premier, et c’est précisément là ce qui constitue la nature de la connaissance. (TG, §9, p.110)

Mais il est vrai qu’elle paraît relative à l’ordre dans lequel la connaissance est acquise ou du moins exposée. À la limite, ce n’est que l’ensemble des jugements tenus pour vrais à l’intérieur d’une théorie qui est une description valable des objets dont elle traite.

Cela soulève au moins deux problèmes. [Carnap, 1927] fait valoir qu’un tel système ne garantit pas l’unicité de l’objet défini. Dans le meilleur des cas, ce qui se trouve défini ou caractérisé est une famille de structures isomorphes. Si on prend, par exemple, la définition implicite des nombres naturels par les axiomes de Peano, ce ne sont pas spécifiquement ce que nous appelons nombres naturels qui sont décrits par les axiomes mais une famille de structure (les progressions) dont les nombres naturels sont un cas particulier (cf. Russell, 1919, ch.1). Pour cette raison, Carnap considère les concepts implicitement définis comme des concepts « impropres », c’est-à-dire d’un dégré d’abstraction plus élevé que celui des concepts « propres », pour lesquels nous disposons d’une définition explicite.

À cela, s’ajoute, s’agissant de décrire des théories physiques et non purement mathématiques, la question de la confrontation entre l’édifice des concepts implicitement définis et l’expérience. En cas de résultat expérimental négatif, faudra-t-il considérer que nous apprenons quelque chose à propos de l’objet dont parle notre théorie ou que nous avons tout simplement à faire à une nouvelle sorte d’objet ? Ces questions sont examinées dans Gandon (2008) et Friedl (2013, I, 3). Cette difficulté est liée au rejet, motivé, par Schlick de toute notion de connaissance intuitive ou même de connaissance par accointance. [Lewis-Turner, 1996] montre que l’articulation entre connaissance conceptuelle et expérience sensible est une difficulté qui traverse toute la philosophie de la connaissance de Schlick (voir plus bas : 3.4 et 3.5)

d. La vérité comme univocité de la désignation et le rejet de la notion de connaissance intuitive

Dès sa thèse d’habilitation en 1910, Schlick avait proposé une définition de la vérité qui élimine la question de la (prétendue) saisie intuitive de la chose à connaître.

Un jugement est vrai s’il est coordonné de manière univoque avec les faits. (Das Wesen der Wahrheit nach der modernen Logik, B, §9, p.96 ; TG, §10, p.111)

Par exemple, le jugement que la neige est blanche peut être tenu pour vrai dans la mesure où il n’introduit aucune équivoque dans l’utilisation des termes “blanc” et “neige”. En revanche, le jugement “la neige est bleu” est faux puisqu’il introduit une équivoque dès lors qu’on tente de le coordonner à des faits : il faut soit changer le sens de “bleu” soit changer le sens de “neige” et on ne pourrait les maintenir qu’au prix d’une équivocité systématique de la désignation : à deux sortes de situations ne correspondrait qu’une désignation.

Selon Schlick, l’un des principaux mérites d’une telle conception est de nous faire échapper aux difficultés de la conception de la connaissance comme “copie” de la réalité. Ces conceptions conduisent à peu près immanquablement à poser la question de l’adéquation de la représentation et de son objet : si une représentation est une copie de ce dont elle est la connaissance, une vraie copie sera une représentation qui reproduise aussi fidèlement que possible l’objet à connaître. À la limite, ce sera un doublon de l’objet à connaître. Une telle conception déboucherait sur une aporie : hors de nos représentations et de ce qu’il s’agit justement de se représenter où trouver un troisième terme qui atteste de l’adéquation, de la fidélité recherchée ? L’impossibilité pour les propriétés de la chose telle qu’elle est en elle-même de se “transporter dans ma faculté représentative” était d’ailleurs l’argument avancé par Kant pour rejeter la définition reçue de la vérité comme adéquation (Prolégomènes, III, §9, cité par Schlick en TG, §12, p. 145) Elle créait une très forte présomption en faveur de l’impossibilité de connaître la chose en elle-même, par définition telle qu’elle est indépendamment de la manière que j’ai de me la représenter. Schlick avance que sa propre conception coupe court à ce genre de questions : si l’on garde en tête “que la connaissance vient toujours d’une coordination de signes à des objets, on n’en viendra jamais à se demander si la connaissance des choses telles qu’elles sont en soi est possible” (TG, §12, p. 146).

Contrairement à ce qui se passe quand nous cherchons à reproduire l’objet à représenter (mettons quand un faussaire tente de copier une toile de maître), les propriétés intrinsèques des signes que nous coordonnons aux faits n’importent pas, ce qui fait leur valeur c’est leur précision et l’ensemble des relations qu’on peut établir entre eux (TG, §12, p.146). Une manière de se figurer la chose est de penser à la traduction de phrases déclaratives simples d’une langue dans une autre ou à un changement d’unité de mesure (du système métrique au système anglais des yards par exemple). Langues naturelles et unités de mesure ont bien quelque chose d’arbitraire, mais cela ne modifie en rien les faits objectifs qu’on désigne grâce à elles. En témoigne la traduction sans reste d’un système dans un autre. Le sentiment de manque que peut inspirer une telle description de ce que c’est que connaître trahit une “nostalgie” de la coïncidence avec la chose connue (Bonnet, 2003). Schlick estime qu’elle vient de la croyance qui voudrait qu’une intuition, une présence immédiate de l’objet à la conscience soit une condition nécessaire de la connaissance, voir la connaissance par excellence.

Contre quoi, il invite à distinguer radicalement “faire l’expérience” et “connaître” et même à nous rendre compte que l’expression de “connaissance intuitive” constitue une contradiction dans les termes (TG, §12, p.137). Si par l’intuition, nous en venions à nous confondre avec la chose intuitionnée, nous n’en aurions pas du tout connaissance. C’est la confusion entre ces deux relations à l’objet qui conduit les métaphysiciens à méjuger la connaissance ordinaire et à lui opposer une forme prétendument plus haute de connaissance, qui nous ferait coïncider avec la chose à connaître (TG, §12, p.139). C’est au fond l’erreur partagée par les métaphysiciens et par Kant. Les premiers, comme Bergson par exemple, prétendent que, par l’intuition, la philosophie peut obtenir des lumières spéciales sur les choses, interdites aux sciences spécialisées ; le second que l’absence d’intuition intellectuelle ou originaire (cf. Critique du jugement, §77) constituerait une limitation de nos connaissances. Une fois éliminée la question de la coïncidence intuitive avec l’objet à connaître, le réalisme empirique est une position plus facile à défendre.

e. La requalification de la chose en soi (1) : un réalisme empirique

Schlick reprend l’expression de “chose en soi” mais un sens qui s’écarte significativement de l’usage kantien. Il s’agit simplement de désigner « des objets dont on peut affirmer la réalité, sans qu’ils nous soient directement donnés [dans une expérience immédiate] » (TG, §26, p.279) consistant en « complexe [s] de processus et d’états » (TG, §26, p. 295), tels qu’ils sont indépendamment de la possibilité de les percevoir et tels que les sciences, en particulier la physique, les décrivent.

Schlick s’oppose donc aussi bien aux kantiens qui soutiennent que la chose en soi est inconnaissable (= phénoménalisme), qu’à ceux qu’il appelle philosophes de l’immanence. Schlick entend par là les auteurs qui croient pouvoir conclure que le rejet de la notion de substance implique l’identification de l’objet de la connaissance à la série des données sensibles (= phénoménisme). Contre les kantiens, Schlick mobilise le dilemme suivant (TG, §27, p.336 – 337) : de deux choses l’une, ou bien la chose en soi est bien la cause du phénomène, ou bien elle ne l’est pas. Si elle est la cause du phénomène, alors toute modification dans le phénomène doit correspondre à une modification dans la chose en soi et toute connaissance du phénomène est aussi bien connaissance de la chose en soi. Si elle n’est pas la cause du phénomène, on ne voit plus de quoi le phénomène est phénomène et la position défendue revient à une forme “d’idéalisme subjectif”.

Contre les philosophes de l’immanence, Schlick fait valoir deux faits dont il est difficile de rendre raison de leur point de vue :

  • la croyance aux objets que personne ne perçoit (TG, §26, a) et
  • l’accord intersubjectif à propos de la description des choses, malgré la contrariété des qualités sensibles (TG, §26, b).

La formulation la plus aboutie de cette position est celle de Russell en 1914 qui propose de réduire les choses physiques aux « séries d’aspects [= de qualités sensibles] qui obéissent aux lois de la physique » (La méthode scientifique en philosophie, chap. 4, p.144). Schlick lui adresse deux objections. Premièrement, quand l’objet n’est pas perçu, cela revient à postuler une infinité d’aspects non perçus. La construction logique des objets physiques à partir des seuls aspects n’est donc pas plus parcimonieuse que l’inférence des données sensibles aux processus physiques non perçus. (TG, §26, a, p.294) Deuxièmement, pour rendre compte de l’accord intersubjectif à propos des objets sensibles, Russell doit de toute façon postuler premièrement un espace objectif ou « espace des perspectives » (La méthode…, chap. 3, p.122) d’où les aspects sont perçus en plus des espaces perspectifs ils sont perçus et deuxièmement une correspondance entre les aspects qui surviennent dans les espaces perspectifs qui se trouvent proches dans l’espace des perspectives. En refusant d’inférer un unique objet physique qui rende compte de la correspondance, Russell reconnaît qu’il est conduit à une conception voisine de la doctrine leibnizienne des monades et de l’harmonie préétablie (La méthode…, p. 120) Schlick fait remarquer que cette conclusion est inévitable et que les autres tenants de cette position sont conduits à des contradictions ou à des obscurités pour l’éviter. (TG, §26, b, p.318 note 1)

Sans en expliciter le principe, qui s’apparente à une inférence à la meilleure explication, Schlick avance que la position de choses en soi permet d’expliquer 1°) nos perceptions à la fois changeantes et concordantes :

Percevoir un objet signifie toujours pour finir : faire l’expérience vécue d’effets qui émanent de lui. (cf. TG, §26, p. 307 ) et

2°) le succès de nos théories scientifiques les mieux corroborées  :

Pour décrire le monde comme le système réel et homogène de relations qu’il est sans aucun doute, il faut supposer des termes de liaison réels, en vertu desquels une connexion réelle prend la place de la correspondance logique.(TG, §26, p. 320).

Et de conclure :

Les sciences particulières nous fournissent précisément les concepts d’objets réels qui ne sont pas donnés et que nous avons pour cette raison désignés comme existant ‘en soi’. Nous connaissons donc véritablement, au moyen de ces concepts, ce que sont les choses en soi et le dénigrement de ces dernières sous prétexte qu’elles seraient inconnaissables consiste en vérité à se plaindre qu’elles ne peuvent pas être objet d’expérience vécue – bref, c’est une rechute dans le concept mystique de la connaissance. (TG, §26, b, p. 324)

Vu le statut particulier de la physique parmi les sciences, il n’est pas faux de considérer la position de Schlick comme un physicalisme (= tout état de chose peut être décrit dans le langage de la physique). Encore faut-il bien voir qu’il ne s’agit pas pour lui de dégager ce qui serait l’essence de la réalité mais de se rallier à l’hypothèse la plus vraisemblable (cf, TG, §32, p. 402)

f. La requalification de la chose en soi (2) : un réalisme structural

Schlick écrit que les équations de Maxwell “nous donnent accès à ‘l’essence’ de l’électricité’ (TG, §27, p.338). La relation de connaissance étant définie comme une simple relation extrinsèque entre le fait connu et le signe qu’on lui coordonne et comme toujours faillible (voir TG, §16 et plus bas 2.6), cela peut paraître étrange. On pourrait croire que n’importe quelle désignation vaudrait n’importe quelle autre, tant que l’univocité de la désignation est maintenue. Cela renvoie à la question du réalisme scientifique : la prétention métaphysique d’atteindre quelque chose comme la nature de la réalité étant déposée, comment maintenir qu’à travers les changements théoriques qui surviennent dans l’histoire des sciences, c’est bien le réel lui-même qui est connu ? Et peut-on dire qu’il l’est de mieux en mieux en ce sens que la description en serait de plus en plus fidèle ?

La caractérisation relationnelle ou structurale de l’objet de la connaissance par Schlick apporte des éléments de réponse. Puisque ce qui définit le concept est son insertion dans un système de propositions (fournissant une définition implicite de ses termes primitifs), ce qui définit l’objet c’est son insertion dans le nexus des faits et, en particulier, ses relations de dépendance causale aux autres objets. Schlick en tire la conclusion suivante :

Toute connaissance porte en dernière instance sur des relations, des dépendances et non sur des choses ou des substances.(TG, §31, p. 389).

La question de la nature de la réalité en général n’a pas de sens puisque par définition elle n’est en relation à rien d’autre. Tout au plus, Schlick propose-t-il de faire de l’insertion dans l’ordre du temps le critère de reconnaissance des événements réels (TG, §24, p.271). Pour cette raison, la question des véritables objets, c’est-à-dire des véritables termes primitifs, d’une théorie portant sur la réalité se trouve éliminée. Ainsi « une fois découverte la dépendance mutuelle des grandeurs individuelles, il y a un certain arbitraire à désigner telles ou telles intensités comme fondamentales, c’est-à-dire à en faire celles auxquelles toutes les autres se réduisent. » Il est par exemple indifférent d’exprimer la mécanique newtonienne en prenant pour termes primitifs la masse, le temps et la distance ou le volume, la vitesse et l’énergie. (TG, §31, p. 387 – 388)

C’est une conséquence directe de l’application de la notion de définition implicite aux sciences de la natures qu’en elles, comme dans les systèmes déductifs des mathématiques, la différence entre axiomes et concepts primitifs d’une part, théorèmes et concepts dérivés d’autre part est une affaire de choix, indifférente quant à ce qu’affirme la théorie considérée.

Cela n’empêche pas de distinguer des degrés d’adéquation de la connaissance à son objet. La connaissance par concept nous fait échapper au flou des représentations. De même, la connaissance quantitative nous fait échapper à l’imprécision de la connaissance qui en reste à des concepts qualitatifs. C’est ainsi que l’appréciation de la chaleur ou non d’un corps peut faire l’objet de désaccords tant que nous nous contentons du concept purement qualitatif, défini par ostension, de chaud. Un premier degré de précision est gagné avec l’introduction du concept quantitatif de température, solidaire d’une “échelle de graduation” qui organise les températures en une “série unidimensionnelle” (TG, §31, p. 385). Encore s’agit-il pour ainsi dire d’une sériation extrinsèque :

Ce type de mise en ordre ne fournirait bien sûr aucune connaissance de la nature de ces structures. La mesure des températures est donc à ce stade – c’est le stade de ce que l’on appelle thermo-dynamique pure – quelque chose de fondamentalement différent par exemple de la mesure des longueurs d’ondes lumineuses : elle n’est pas liée à la connaissance de la nature de la grandeur mesurée. (ibid.)

Le passage à une connaissance de la nature de la chaleur coïncide selon Schlick avec la réduction de cette qualité à des “grandeurs extensives” sous-jacentes – en l’occurrence l’énergie cinétique moyenne du mouvement moléculaire – qui peuvent faire l’objet d’un calcul proprement dit. On peut additionner des quantités d’énergie alors que cela n’a pas de sens d’additionner des sensations de chaleur ou même des degrés, raison pour laquelle Schlick parle alors de grandeurs intensives. Dans la théorie cinétique de la chaleur, la nature du phénomène décrit est vraiment connue : la chaleur est ramenée à quelque chose d’autre (le mouvement des molécules).

g. Une solution moniste du problème psycho-physique

La solution du problème psycho-physique joue en quelque sorte le rôle de contre-épreuve pour le réalisme défendu dans la Théorie générale. Premièrement, elle doit attester qu’il n’y a pas d’énigme qui renverrait par principe à un domaine de la réalité inaccessible à la connaissance. Deuxièmement Schlick estime que c’est pour tenter de résoudre « le problème de l’âme et du corps » que de nombreux philosophes se sont aventurés dans les voies qu’il a critiquées. En particulier, les doctrines phénoménistes de Mach (et d’Avenarius) se présentent explicitement comme des solutions de ce problème : si nous ne distinguons pas l’objet de la physique (les corps) des données immédiates des sens (les contenus de conscience), la question de leur liaison semble disparaître. Puisque Schlick refuse cette identification pure et simple, la question devrait reparaître.

Pour résoudre ce problème ou pour éviter qu’il ne se pose, Schlick affirme qu’il faut éviter de préjuger que le physique serait une sorte de réalité.

Physique ne signifie pas une espèce particulière de réel, mais une espèce particulière de désignation du réel. (TG, §32, p.402)

Pour s’en rendre compte, il faut bien distinguer :

1) la réalité elle-même (les complexes de qualités, les choses en soi) ; 2) les concepts quantitatifs de la science de la nature coordonnés à la réalité et dont la totalité constitue le concept physique du monde 3) les représentations intuitives au moyen desquelles les concepts dont il vient d’être question en 2) sont représentés dans notre conscience.  (TG, §32, p. 401)

Schlick formule ainsi ce qu’on pourrait appeler un physicalisme par provision : jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons aucune raison de postuler que notre vie mentale présente des propriétés qui ne puissent pas être désignées dans le langage de la physique.

Reste que les qualités sensibles de notre expérience immédiate et les propriétés dont parle la physique paraissent hétérogènes. Plus précisément un conflit de localisation semble surgir entre elles. Quand je vois une feuille verte, la physique m’apprend que l’objet qui correspond à la feuille est un certain agrégat de corpuscules qui, pris en eux-mêmes, ne sont d’aucune couleur. La question surgit donc : où se trouve le vert que j’attribue à la feuille ? On pourrait être tenté de répondre : dans le cerveau. Mais à nouveau la description physique du cerveau ne fait aucune mention du vert. De ce conflit entre qualités sensibles d’une part et propriétés physiques de l’autre naît la tentation de postuler entre vie psychique et processus physiques une différence de nature et d’expulser la première du règne des choses connaissables au sens ordinaire (TG, §33, p. 411 – 412).

La solution que propose Schlick est fondée sur la remise en cause de la distinction héritée de Descartes et de Locke entre qualités secondes, relatives à l’observateur (comme la couleur), et qualités premières, intrinsèques à l’objet perçu (comme la figure et la position dans l’espace). Toutes les qualités sensibles sont des qualités secondes, la figure sensible et les positions spatiales perçues aussi bien que la couleur, le son ou l’odeur. Schlick distingue même plusieurs spatialités sensibles (un espace de la vue, du toucher etc.) à partir desquelles nous formons le concept d’un unique espace objectif (cf. TG, §29, p.356 et plus 2.7). Une fois reconnue la subjectivité non seulement de la couleur mais aussi de l’espace sensible dans lequel je la perçois, le conflit de localisation disparaît. Il y a bien un agrégat de corpuscules incolores dans l’espace physique et une feuille verte dans mon champs visuel. Cela n’implique pas un dédoublement de la réalité en réel physique et réel sensible. L’impression que c’est le cas vient de notre tendance à confondre les objets que désignent les concepts de la physique avec l’image, nécessairement pourvue de qualités sensibles, par laquelle nous nous les figurons. Ainsi parler de corpuscules « incolores » est-il déjà dangereux, puisque cela suggère qu’ils le sont au sens où le sont certaines choses sensibles comme l’eau ou un film en noir et blanc par exemple. En réalité, il n’y a qu’une seule et même réalité qu’on peut décrire dans le langage de la physique et dans le langage psychologique. La possibilité de traduire le second dans le premier est rapprochée par Schlick de la doctrine du « parallélisme » (TG, §32, p. 408), mais l’usage de ce terme ne saurait masquer le primat du langage physique. Comme le souligne [Bonnet 2009], l’usage de ce terme renvoie à une difficulté : à certains moments, Schlick semble insister sur l’identité entre processus mentaux (je perçois la feuille) et processus physique (une onde lumineuse part de la feuille, frappe ma rétine, entraînant d’autres processus dans certaines aires du cerveau). Mais à d’autres, il semble suggérer qu’il y va d’une relation de cause à effet : le processus physique serait la cause de l’événement que nous décrivons comme mental (je perçois… , je me souviens… etc.)

h. La polémique anti-kantienne : il n’y a pas de jugements synthétiques a priori

En établissant qu’on peut connaître la chose en soi, Schlick estime avoir réfuté l’idéalisme transcendantal, qui affirme au contraire que nous ne connaissons les objets que dans la mesure où nous leur imposons une forme. Ce point a été âprement discuté.

Examinant l’épistémologie de la Théorie générale de la connaissance, le néo-kantien Ernst Cassirer estime par exemple que ce que Schlick dénomme chose en soi n’est rien d’autre que le phénomène kantien et que son désaccord avec Kant ne porterait en réalité que sur la philosophie pratique (cf. Cassirer, 1927.). Mais la Théorie générale attaque plus spécifiquement le kantisme. Schlick y voit une forme « modeste » du rationalisme, par opposition aux grands systèmes métaphysiques d’auteurs comme Descartes ou Spinoza (§37, p. 462-463). Là où ces-derniers ont cru pouvoir déduire certains traits de la réalité à partir de prétendues évidences rationnelles, Kant soutient simplement que certaines propriétés « formelles » appartiennent nécessairement aux choses en tant qu’objets d’expériences possibles pour nous. Contrairement à la connaissance des fait particuliers, la connaissance de ces traits, par exemple du caractère euclidien de l’espace ou du principe de causalité, serait apodictiquement certaine. Plus précisément, elle consisterait en jugements synthétiques a priori, c’est-à-dire qui étendent notre connaissance (synthétiques) et sont cependant indépendants des données sensibles contingentes (a priori) et donc nécessairement vrais (§37, p. 466-467). Schlick considère donc que s’il parvient à réfuter cet aspect du kantisme, il aura prouver que l’empirisme reste la seule théorie de la connaissance tenable.

Le rejet des jugements (ou des propositions) synthétiques a priori peut même valoir définition de ce qu’il entend par empirisme. Il s’agit moins de soutenir que toutes nos connaissances auraient une origine sensible (question qui regarde la psychologie) que de reconnaître qu’elles ne sauraient avoir le même genre de validité que les théorèmes mathématiques : il n’y a de connaissance de la réalité que factuelle et, à ce titre, hypothétique. L’argumentation la plus générale de Kant en faveur de tels jugements, du moins telle que Schlick la comprend (non sans appuis textuels : voir par exemple Prolégomènes, § 12 pour les mathématiques, §15 pour la physique), peut se reconstruire ainsi :

(1) Seuls des jugements a priori sont apodictiquement certains

(2) Certaines de nos connaissances (toutes les mathématiques mais aussi la partie « pure » de la physique) sont apodictiquement certaines

(3) Seuls les jugements synthétiques étendent notre connaissances

(Conclusion) Certaines de nos connaissances consistent en jugements synthétiques et a priori.

Schlick admet les prémisses (1) et (3), mais rejette la prémisse (2). Il considère que la déduction transcendantale, parfois considérée comme une preuve de l’existence de tels jugements, postule l’existence de connaissances certaines et ne l’établit pas (TG, §7, p.85). Quoiqu’on pense de la prémisse (2), il faut bien reconnaître les succès prédictifs des sciences de la nature mathématisées et la doctrine kantienne avait le mérite de rendre compte du succès de l’application des mathématiques en physique. Si l’espace et le temps sont des formes de notre sensibilité qui s’imposent aux phénomènes et si certains concepts de notre entendement s’imposent aux données sensibles, ce succès n’est plus mystérieux. Schlick entreprend donc à la fois de montrer qu’on peut en rendre raison sans faire appel aux notions d’intuition pure (2.7.1) et d’entendement législateur pour la nature (2.7.2).

i. Le rejet de la notion d’intuition pure : la critique de la conception kantienne de l’espace et du temps

Deux arguments principaux permettent selon lui de rejeter la conception kantienne du temps et de l’espace. Le premier consiste à distinguer espace et temps subjectifs ou psychologiques d’un côté et objectifs ou physiques de l’autre. Cette distinction est elle-même fondée sur la distinction entre l’expérience immédiate « qui ne peut être que vécue mais ne peut être délimitée conceptuellement » (§28, p. 344) et le concept mathématique de « variété unidimensionnelle » (§28, p. 341) dans le cas du temps ou « puridimensionnelle » (§29, p. 362) dans le cas de l’espace, que nous coordonnons univoquement à la série des événements quand nous leur assignons une position dans l’espace et le temps objectifs. Perception de l’écoulement du temps et formation de la représentation de l’espace dépendent de circonstances empiriques. Il y a d’ailleurs autant de spatialités intuitives qu’il y a d’organes des sens  (TG, §29, p.356).

Les concepts, et non l’intuition, d’espace et de temps objectifs, sont inférés selon ce que Schlick appelle la « méthode des coïncidences » et dont il fait le paradigme d’extraction de connaissances exactes du flot des expériences vécues. Une coïncidence est ce qui se produit par exemple quand la pointe de mon stylo touche le bout de mon doigt : une expérience visuelle (je vois la pointe du stylo toucher le doigt) et une expérience tactile (je sens la pointe du stylo) se trouvent coïncider. Cela me permet d’assigner à la pointe vue et à la pointe sentie la même position dans un unique espace conçu (TG,§31 p. 374-375). De proche en proche, je peux ainsi faire correspondre des emplacements à tous les objets sensibles au sein d’une structure dont la cohérence. C’est un simple fait que cette coordination réussit, elle est simplement empirique, a posteriori.

Mais si notre connaissance de l’espace est simplement empirique, comment se fait-il que nous disposions de ce qui ressemble à une science purement a priori de l’espace, la géométrie ? Faudrait-il par exemple dire que le fait que par deux points passe une et une seule droite serait une vérité contingente du même genre que le fait que le Mont-blanc est le point le plus haut d’Europe de l’ouest ? Le second argument de Schlick consiste justement à contester que la géométrie pour autant qu’elle consiste bien en enchaînements déductifs rigoureux serait une science de l’espace (voir plus haut : 2.3).

Pour l’établir il s’appuie sur les développements qui ont conduit les mathématiciens à rejeter ce qui paraissait intuitivement « évident ». Cela le conduit à rejeter trois points de l’épistémologie kantienne de la géométrie. D’abord les démonstrations géométriques ne font pas intervenir l’intuition. Les théorèmes résultent déductivement (analytiquement) des axiomes qui définissent implicitement les concepts qui y figurent. Ensuite les axiomes eux-mêmes ne dépendent pas de l’intuition. Il se peut bien qu’ils aient une origine intuitive (et dans ce cas sensible). Mais leur signification ne dépend que des relations stipulées entre les concepts qu’ils servent à définir. C’est pour cette raison qu’on peut proposer des géométries dans lesquelles tel ou tel axiome, intuitivement évident, de la géométrie euclidienne est nié.

Mais on peut alors se demander en quel sens l’une de ces géométries incompatibles pourrait être dite vraie ? La solution de Schlick, qu’il emprunte à Poincaré, est de considérer que si une hypothèse de physique peut être objectivement vraie ou fausse, la géométrie qui sert à la formuler ne peut quant à elle qu’être plus ou moins commode, c’est-à-dire permettre une formulation plus ou moins simple des régularités physiques. (TG,§38, p.474) C’est ce caractère de libre stipulation des conventions géométriques qui explique d’après Schlick l’impression qu’elles seraient certaines et indépendantes des données sensibles comme les propositions mathématiques et porteraient cependant sur le monde physique. Dès la première édition de la Théorie générale, Schlick fait d’ailleurs remarquer que la théorie einsteinienne de la gravitation, dans laquelle la géométrie pertinente pour décrire un point de l’espace-temps dépend de la distribution de la matière dans son voisinage détrône définitivement la géométrie euclidienne. L’édition de 1925 contient une citation d’Einstein lui-même, qui résume bien la conception que se fait Schlick de la géométrie :

Pour autant que les propositions de la géométrie sont strictement valides, elles ne se rapportent pas à la réalité : pour autant qu’elles se rapportent à la réalité, elles ne sont pas strictement valides.(TG, §38, p. 475, cité d’après Einstein 1921, trad. in Balibar, 1989)

ii. Le rejet de la notion de concept pur de l’entendement

Schlick rejette également la notion de concept pur de l’entendement. Il avance deux sortes d’arguments, certains visent la notion en général et d’autres spécifiquement la table kantienne des catégories. Trois arguments devraient selon Schlick nous conduire à rejeter la notion de concept pur ou d’entendement législateur pour la nature. Premièrement, rien ne nous garantit que la coordination entre système conceptuel et données de fait sera toujours univoque :

Quand des objets réels quelconques nous sont donnés, comment pouvons-nous savoir avec une absolue certitude qu’ils sont entre eux exactement dans les mêmes relations que celles stipulées dans les postulats au moyen desquels nous pouvons définir nos concepts? (TG, §7, p.84)

Pour cette raison, la connaissance de la réalité est toujours conjecturale. Qu’il existe quelque chose comme un bon système conceptuel de description de la réalité, un système de désignation unifié tel qu’il permette la coordination univoque d’un jugement à tout état de fait est à son tour une conjecture :

Présupposer que le monde est compréhensible revient à l’évidence à supposer qu’il existe un système de définitions implicites qui correspond exactement au système des jugements d’expérience […] Mais nous avons déjà vu que nous devions adopté une position sceptique sur ce point. (§11, p.124).

C’est un point que Schlick développe très peu.

Deuxièmement, l’idée que les catégories mettraient en forme une donnée sensible informe repose sur une confusion. Avant toute connaissance, la réalité est déjà entièrement déterminée. L’impossibilité de donner une description rigoureusement exhaustive d’un état de chose n’implique pas que les descriptions que nous en donnons ne seraient pas des descriptions, de cette chose mais des modification de cette chose. L’apparence de conclusion de la limitation de fait de ce que nous pouvons connaitre à la contribution de notre pensée à la “détermination” de la chose connue repose sur l’ambiguïté du terme détermination, tantôt utilisé en son sens conceptuel et tantôt dans son sens causal (TG, §39, p.489). Il n’y a pas de relation intrinsèque entre un jugement vrai et l’état de fait qui le rend vrai. Ils n’ont pas à partager quelque chose. Le jugement se trouve simplement être vrai parce qu’il y a un fait auquel on peut le coordonner de manière univoque.

Troisièmement, même si certaines manières de se représenter les faits s’imposaient à nous, cela ne changerait aux faits représentés, cela n’atteindrait pas même la possibilité de les connaître. Ce serait une pure contingence psychologique. Comme telle, elle pourrait à son tour faire l’objet d’une connaissance. Sur ce point, le registre transcendantal s’apparente à du “psychologique dénié” (Calan, 2006).

Parmi les catégories kantiennes, Schlick insiste particulièrement sur celles de substantialité et de causalité. De l’une et de l’autre, il fait une critique explicitement humienne. Ce que nous appelons chose ou substance dans la vie quotidienne c’est un ensemble de qualités sensibles qui présente une connexion régulière dans le temps et l’espace. Et dans les sciences, la permanence de la « matière » ou de « l’énergie » n’est qu’une hypothèse, toujours susceptible d’être modifiée par une découverte ultérieure. De même, rien ne nous garantit que les processus naturels manifestent ou manifesteront partout et toujours une régularité telle que nous pouvons prévoir quand et comment ils se produiront. Schlick considère d’ailleurs que le scepticisme de Hume touchant la causalité et sa mise en évidence inductive est indépassable (TG, §41, p.528)

On peut résumer les grands traits de l’épistémologie dans la Théorie générale en esquissant une comparaison entre la classification des sciences et des types de jugements correspondant chez Kant et chez Schlick.

Kant Schlick
Jugements Validité Domaines Exemples Domaines Jugements validité
analytiques a priori Logique non (P et non P) Logique* Analytique 1 : règles de la déduction a priori
synthétiques Arithmétique 7+5=12 Analytique2 : Axiomatico-déductifs
Géométrie Le plus court chemin entre deux points est la droite. Géométrie axiomatique
Géométrie appliquée Conventions ni vraie, ni fausse, commodité
Phyique pure Principe d’égalité de l’action et de la réaction Physique Hypothèses** hypothétique (a posteriori)
a posteriori Faits César a franchi le Rubicon. Une éclipse s’est produite. Histoire, psychologie De fait, historiques**

* Schlick considère que le programme de réduction des mathématiques à la logique est en passe de réussir et que le désaccord entre l’approche formaliste de Hilbert et logiciste de Russell est secondaire (TG, §38, p.478)

** La distinction entre hypothèses (renvoyant à au moins un fait non observé) et jugements historiques (qui renvoient à des faits observés) est relativisées par Schlick puisque la relation du fait peut toujours être erronée (TG, §11, p.127).

3. La réception de la Théorie de la relativité : un « triomphe de l’empirisme » ?

Entre 1915 et 1922, Schlick consacre cinq écrits à la théorie de la relativité dont un article sur la relativité restreinte en 1915, une monographie sur la relativité générale en 1917 (rééditée et amendée quatre fois jusqu’en 1922), une recension critique des monographies de Cassirer et Reichenbach sur le sujet en 1921 et une conférence publiée en 1922. Parce qu’elles remettent en cause quelques « évidences intuitives » à propos de l’espace et du temps, les théories de la relativité, restreinte puis générale, ont d’importantes conséquences pour la théorie de la connaissance. La première implique l’abandon de la notion absolue de mesure de l’écoulement du temps et des distances ; la seconde implique l’abandon de la distinction entre l’espace et le temps d’une part et les entités physiques qui se trouvent « en » eux de l’autre, elle nous contraint à abandonner la géométrie euclidienne pour décrire l’espace lorsqu’il est significativement ‘déformé’ (mot qui suggère, à tort, qu’il y a d’abord un quelque chose qui est ensuite déformé) par un champ de gravitation. La relativisation de la notion de simultanéité est même pour Schlick le prototype de l’éclaircissement d’un terme : la véritable signification du terme est découverte par l’explicitation de la façon dont on peut savoir si des énoncés où figure ce terme sont vrais ou faux. En ce sens, l’explication de la démarche d’Einstein semble préfigurer la conception vérificationniste de la signification (voir plus bas : 4.4). La discussion des implications des découvertes d’Einstein a joué un rôle décisif dans la formation de l’empirisme logique. Schlick estimait que ces découvertes étaient incompatibles avec les philosophies de la connaissance héritées de Kant (et admettant l’existence de jugements synthétiques a priori) et corroboraient donc le genre d’empirisme qu’il défendait. Cette position fait l’objet d’une importante discussion.

a. La théorie de la relativité restreinte et l’élimination d’entités superflues

Dans la mécanique classique, un mouvement rectiligne et uniforme est relatif à un corps de référence. On peut ainsi dire qu’un train (qui n’accélère pas) est en mouvement par rapport au quai ou indifféremment que le quai est en mouvement par rapport au train. C’est le principe de relativité galiléen. Un premier problème est posé par la vitesse de la lumière. Les résultats en électro-dynamique invitent à penser que celle-ci est constante dans tous les référentiels galiléens (en mouvement rectiligne uniforme). Or cela contredit la loi (galiléenne) de l’addition des vitesse : un observateur situé dans le train lancé en direction d’une source lumineuse devrait être frappé par la lumière avant un observateur qui serait immobile par rapport à la source lumineuse. Le mouvement de la lumière paraît donc contredire au principe galiléen de relativité, il semble absolu. Afin de lever la contradiction, les physiciens imaginèrent un corps de référence privilégié par rapport auquel la vitesse de la lumière pourrait être constante, l’éther. Mais les effets du mouvement de la terre relativement à ce corps s’avérèrent indétectables (d’après les expériences de Michelson et Morley de 1881 et 1887). Lorentz émit donc l’hypothèse d’une contraction des corps « dans l’éther » proportionnelle à leur vitesse (et détectable seulement si cette vitesse n’est pas négligeable par rapport à la vitesse de la lumière) dans le sens de leur mouvement : se trouvent ainsi conciliés le mouvement absolu de la lumière et l’impossibilité de détecter les effets des mouvements de la terre relativement à l’éther. La solution d’Einstein consiste à considérer qu’on peut se débarrasser de l’hypothèse de l’éther (ou du mouvement absolu) à condition de renoncer à deux présuppositions de la mécanique classique : l’indépendance de la mesure du temps et celle des distances par rapport à l’état de mouvement du corps de référence d’où est faite la mesure par rapport à celui du corps dont on mesure la vitesse. En effet, la synchronisation de deux horloges comme la fixation d’une unité de mesure ne peut se faire que par la constatation d’une coïncidence entre la disposition d’une horloge et la réception d’un signal lumineux dans un cas, d’une coïncidence entre les extrémités d’un corps et celle d’un corps étalon dans le second. Si l’on tient la vitesse de la lumière pour constante, la mesure des distances et de l’écoulement du temps est donc dépendante de l’état de mouvement relatif du corps de référence dont on mesure le mouvement et de celui d’où est effectuée la mesure. De cette façon, on retrouve les effets observables prédits par la contraction de Lorentz sans avoir à supposer un effet réel (mais en lui-même indétectable) du mouvement absolu (ou relatif à l’éther seulement). Suivant Einstein, on ne dira pas que l’observateur situé dans le train est frappé plus tôt par le rayon lumineux et qu’il ne peut s’en apercevoir. On dira qu’il est frappé à un instant t relativement à une horloge située dans le train et à un instant t’ relativement à une horloge située à quai. Ce que Schlick explicite :

Ainsi, la contraction qui, dans la théorie de Lorentz, est un effet réel du mouvement absolu est, pour Einstein, simplement l’expression de la relativité de toute mesure de longueur.

(« La signification philosophique du principe de relativité », 1915, traduction anglaise, Schlick 1979a, ch. 7, p. 160)

La supériorité de la théorie de la relativité restreinte vient donc non pas de sa meilleure adéquation empirique mais de sa conformité au principe de parcimonie :

Les conceptions d’Einstein et de Lorentz peuvent toutes les deux être considérées comme vraies dans la mesure où elles permettent toutes les deux une désignation univoque de tous les faits empiriques. (ibid. p.170)

Les deux théories sont empiriquement équivalentes. Mais la supériorité de la théorie d’Einstein n’est pas seulement pragmatique. En effet, Schlick avance l’idée que la théorie la plus simple est meilleure non pas seulement parce qu’elle serait plus commode, mais bien parce qu’un plus petit nombre d’entités postulées y jouant un rôle explicatif, elle contient moins « d’éléments arbitraires » (ibid., p. 171). En ce sens, elle est plus proche de la réalité. Selon Schlick, la théorie de la relativité restreinte soulève deux problèmes pour le (néo-)kantisme. Premièrement, la situation épistémologique où deux théories empiriquement équivalentes mais conceptuellement distinctes, expliquent également les données empiriques semble contredire la thèse d’un entendement législateur a priori pour la nature (ibid., p.173). Deuxièmement la position d’un espace et d’un temps absolus (identifiés par Kant respectivement à la forme du sens externe et interne) devrait exclure la relativisation de la mesure du temps et des distances (ibid., p. 175).

b. La théorie de la relativité générale et l’abandon de la géométrie euclidienne

La théorie de la relativité restreinte comme la mécanique classique privilégie les référentiels dits galiléens (en mouvement rectiligne uniforme). La mécanique classique distingue ainsi entre le mouvement rectiligne uniforme, relatif à un référentiel, et le mouvement accéléré, qui semble « absolu ». Cette distinction a une apparence très forte. Contrairement au mouvement uniforme, dont nous ne pouvons nous apercevoir qu’en fixant un point par rapport à quoi nous sommes en mouvement, un mouvement accéléré ou circulaire est directement sensible. Par exemple, l’accélération du train plaque le passager à son siège, la rotation de la fronde y maintient la pierre.

Deux arguments conduisent cependant Einstein à rejeter cette distinction. Le premier argument est pour ainsi dire purement épistémologique : rien ne prouve que les forces qui paraissent manifester la réalité du mouvement accéléré ne se manifesteraient pas dans un système inertiel autour duquel se trouverait un corps très massif en rotation. Autrement dit, ces deux situations seraient empiriquement indiscernables. Postuler qu’existent des mouvements absolus distincts des mouvements relatifs c’est donc faire un postulat évitable. (Les fondements de la relativité générale, 1916, traduction française, p. 332 ; Espace et temps dans la physique contemporaine, 1917-1922, traduction anglaise dans Schlick 1979a, chap. 9, VI, p.234).

Le second argument est proprement physique. Les effets de la gravitation dans un référentiel non accéléré et les effets de l’accélération sont équivalents. Einstein propose l’expérience de pensée suivante : imaginons qu’un physicien enfermé dans un ascenseur qui accélère voit les objets tomber d’un mouvement uniformément accéléré dans la boite et se trouve lui-même plaqué au « sol » de l’ascenseur. Il peut aussi bien expliquer la pesanteur qu’il ressent et la chute des corps autour de lui en postulant une force de gravitation ou un mouvement accéléré de la boite dans laquelle il se trouve. L’égale justification des deux hypothèses vient du fait que la masse inerte (qui explique la résistance à l’accélération) est égale à la masse pesante (qui explique que les corps ne lévitent pas). Ces deux arguments conduisent à l’exigence de covariance des lois de la nature : les mêmes lois doivent décrire les phénomènes qu’on les situe dans un référentiel galiléen ou non. (Einstein 1916, traduction française p. 333 – 334 ; Schlick 1979a, p. 236 – 237)

Cette exigence conduit à son tour à renoncer à l’idée que la géométrie euclidienne fournirait la seule ou même la meilleure description de l’espace. On considère un référentiel en rotation uniforme par rapport à un référentiel galiléen et on tente de mesurer la circonférence du cercle ainsi décrit. À cause de la contraction de Lorentz, l’unité de mesure que prendrait un observateur immobile par rapport au référentiel en rotation serait raccourcie dans le sens de son mouvement. La contraction n’a en revanche par lieu dans le sens du rayon du cercle. Entre le rayon et la circonférence du cercle, l’observateur obtiendrait donc un rapport différent de celui qui se déduit des postulats de la géométrie euclidienne. Chercher des lois du mouvements valables dans tous les référentiels implique d’admettre des systèmes de coordonnées tels que les portions de l’espace semblent y être déformées par rapport à la description que nous en donnerions dans un système de coordonnées cartésiens. En supprimant le privilège des référentiels galiléens, on est conduit à « abandonner la géométrie euclidienne » (Géométrie et expérience, 1917, traduction française, p. 370).

Schlick croit pouvoir tirer trois leçons du succès de la relativité générale.

La première est la confirmation du conventionnalisme géométrique qu’il a emprunté à Poincaré (cf. supra 3.7.1) et qui au fond ramène le choix d’une géométrie axiomatique ou d’une autre pour décrire la structure de l’espace physique à une convention, analogue à la stipulation d’une unité de mesure :

Ce n’est pas plus l’essence de l’espace d’être euclidien que d’être non-euclidien, pas plus qu’il ne lui appartient d’être mesuré en kilomètres ou en miles.

(Espace et temps dans la physique contemporaine, 1917 /1922, III ; traduction anglaise dans Schlick 1979a, ch. 9, p. 232)

Deuxièmement, l’exigence de covariance fournit un critère pour distinguer ce qui relève de nos conventions et ce qui est objectivement physique, à savoir ce qui est invariant quelles que soient les coordonnées qu’on choisit pour opérer la description. Schlick l’exprime ainsi :

Deux mondes qui peuvent être transformés l’un dans l’autre par une transformation parfaitement arbitraire mais continue et biunivoque [= à chaque point du premier correspond un et un seul point du second et le voisinage immédiat entre points est conservé] sont du point de vue physique réellement identiques. (Espace et temps…, IV ; traduction anglaise p.227)

Autrement dit, le caractère conventionnel de la géométrie ne touche pas la composante proprement physique de la théorie.

Troisièmement, cette composante physique est à son tour identifiée au contenu empiriquement détectable de la théorie. En effet, ce qui est objectif, ce sont les « coïncidences spatio-temporelles ». Le lien entre l’exigence de covariance et la possibilité en principe d’être observé (ou détecté) est ainsi explicité par Einstein en 1916 :

Que cette exigence de covariance générale qui ôte à l’espace et au temps ce qui leur restait d’objectivité physique, soit une exigence naturelle c’est ce qui ressort clairement de la considération suivante. Toute constatation relative à l’espace-temps se ramène toujours à la détermination de coïncidences spatio-temporelles. Si, par exemple, ce qui arrive ne consistait qu’en mouvements de points matériels, on ne pourrait finalement rien observer d’autre que les rencontres entre deux ou plusieurs de ces points.  (Les fondements de la théorie de la relativité générale, §3 ; trad. Balibar, 1989, p.339 – 340)

Schlick souligne que les coïncidences sont tout ce en quoi consistent nos opérations de mesure :

Ajuster et lire n’importe quel instrument de mesure – qu’il s’agisse d’une aiguille sur un cadran, d’un niveau à eau, d’une colonne de mercure ou d’autre chose – consiste toujours à observer la coïncidence dans le temps et l’espace de deux points au moins. Cela est aussi vrai des appareils de mesure que nous appelons familièrement ‘horloge ‘. De telles coïncidences sont à proprement parler les seules choses qu’on puisse observer ; et toute la physique peut être regardée comme l’ensemble des lois d’après lesquelles se produisent ces coïncidences. (Espace et temps…, VII ; Schlick 1979a, p. 241)

Bien qu’elles paraissent pouvoir se réclamer d’affirmations d’Einstein lui-même, l’interprétation empiriste de Schlick a été vivement (et abondamment) discutée. À l’époque de Schlick, la discussion s’est concentrée sur la question de la réfutation ou non de l’idéalisme transcendantal. Dans une monographie de 1920, Reichenbach a commencé par défendre une forme relativisée de synthèses a priori : celles-ci ne seraient pas absolument certaines comme les jugements kantiens mais joueraient néanmoins un rôle constitutif irréductible à une simple donnée factuelle. Reichenbach devait par la suite admettre que cet a priori constitutif était équivalent aux conventions dont parle Schlick et même présenter l’interprétation canonique de la théorie de la relativité pour l’empirisme logique dans une monographie de 1924.

[Cassirer, 1921] propose également une défense et un amendement de la doctrine kantienne : l’intuition pure est simplement une méthode d’objectivation et l’entendement doit être considéré comme législateur a priori pour la nature au sens où l’exigence d’univocité de la coordination entre données et théorie et la possibilité de ramener la diversité des données sensibles à l’unité de la loi physique (la présupposition de l’unité de la nature) ne saurait être elle-même une donnée empirique. Jules Vuillemin regardait comme douteuse la « réfutation » de l’idéalisme transcendantal par la théorie de la relativité. Il fait notamment remarquer que Kant excluait la cinématique de la géométrie proprement dite, que la réécriture de l’exposition transcendantale de l’espace ne se prononce plus sur le caractère euclidien de l’espace et que son exposition métaphysique du concept d’espace anticipe la théorie des groupes de transformation de Klein (Vuillemin, 1964). [Vuillemin, 1974] propose de rapprocher la position kantienne de l’intuitionnisme de Brouwer et examine la possibilité de jugements synthétiques a priori en mathématiques et en physique. Reprenant les premières analyses de Reichenbach, [Friedman, 1999] fait valoir le même argument en faveur de ce qu’il baptise en suivant la terminologie de Reichenbach « a priori relativisé ». Contre quoi, [Oberdan, 2008] souligne l’exact recoupement entre les conventions au sens de Schlick et l’a priori relativisé de Reichenbach et soutient que la nuance qui les sépare touche l’indépendance des faits vis-à-vis des conventions qui les « constituent » selon Reichenbach et permettent seulement leur désignation selon Schlick. [Ryckman 2005] propose d’établir la compatibilité entre la théorie de la relativité et l’idéalisme transcendantal en montrant la consistance des formulations de la théorie données par Eddington et surtout Weyl. [Neuber, 2011] revient en détails sur la controverse entre Cassirer et Schlick et soutient que la position du second est mieux fondée. La question du conventionnalisme géométrique (défendu par Schlick, mais surtout discuté dans la forme canonique que lui donne Reichenbach en 1924 et dans sa contribution au recueil [Schilpp, 1949], consacré à Einstein) est examiné dans [Jammer 1993], et plus en détails dans [Friedman 1999].

Les deux principales objections à l’encontre de Schlick sur ce point sont les suivantes : premièrement, le conventionnalisme géométrique n’est pas spécifiquement une leçon de la théorie de la relativité générale (Norton, 2015) ; deuxièmement, la spécificité de cette dernière résiderait plutôt dans l’intrication entre géométrie et physique (Stachel, 1993). L’assignation d’une structure à l’espace ne pouvant se faire indépendamment de la distribution des masses dans cet espace, cela n’aurait pas grand sens de séparer la partie purement géométrique et conventionnelle et la partie proprement physique (et hypothétique) à l’intérieur d’une théorie physique et Schlick aurait méconnu le « message holiste » de la théorie d’Einstein (Howard 1994, voir aussi Ryckman 1992).

Troisièmement, faire un lien entre les coïncidences comme événements réels auxquels renvoie la théorie physique et les coïncidences sensibles ou inter-sensorielles permettant de construire a posteriori l’espace objectif est problématique. Les travaux menés sur les archives d’Einstein à partir des années 80 suggèrent que l’invocation des coïncidences comme seuls termes physiquement réels ne renvoient pas tant à une exigence d’observabilité mais servent à rejeter une objection qu’Einstein croyait devoir opposer à la formulation de lois covariantes, à savoir « l’argument du trou » : si on considère que l’espace existe indépendamment des point-événements, l’exigence de covariance des lois physiques a des conséquences indésirables quand on considère un espace vide. L’argument en faveur de la seule réalité des coïncidences serait donc une réponse à cette difficulté et un argument indirect contre toute conception substantielle de l’espace (voir Norton, 1999 et Seck, 2007). [Glassner 2003] signale l’ambiguïté de la notion de coïncidence chez Schlick qui renvoie à la fois à l’expérience de discontinuités sensibles et aux « points-événements » de la physique, lesquels ne sont en toute rigueur pas sensibles (étant par définition sans étendue). Cette ambiguïté renvoie à son tour à la difficulté d’articuler système de concepts implicitement définis et donnée empirique, difficulté nodale dans la philosophie de la connaissance de Schlick (cf. plus haut 2.4 et plus bas 4.4 et 4.5).

4. La seconde philosophie de Schlick : de la théorie de la connaissance à la philosophie du langage

La confrontation avec les grandes œuvres du logicisme et surtout avec le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein change la conception que Schlick se fait de la philosophie. Elle marque le passage de la théorie de la connaissance à une activité d’élucidation de la signification des énoncés et surtout des conditions de la signification en général. Dans l’esprit de Schlick, ce passage doit constituer un « tournant de la philosophie » (Schlick, 1930a) enfin à même de liquider les questions métaphysiques traditionnelles (comme la question de la réalité du monde extérieur, cf. Schlick 1932b ou des relations entre le corps et l’esprit, Schlick 1935c) et ainsi de réaliser pleinement la vocation « socratique » de la philosophie, c’est-à-dire nous permettre de penser plus clairement.

a. Le tournant de la philosophie : clarification des énoncés et élimination de la métaphysique

Dès 1926, Schlick explicite le lien entre connaissance et signification ; puisque connaître c’est coordonner un signe à un état de chose, “toute connaissance est communicable, tout communicable est connaissance” (Le vécu, la connaissance, la métaphysique, trad. fr. 183). Cela conduit Schlick à substituer la question des conditions auxquelles doit satisfaire un énoncé pour vouloir dire quelque chose à la question de la validité et des limites de la connaissance, et donc à une redéfinition de la philosophie qui rompt avec la tradition des théories de la connaissance, dont le projet restait au fond tributaire de l’idée que la philosophie serait un genre de connaissance. Au contraire, l’examen des conditions qui font qu’une proposition a ou non du sens n’est pas à son tour une connaissance. Ce que Schlick résume ainsi :

La philosophie clarifie les énoncés, la science les vérifie (« Le tournant de la philosophie », trad. fr. p. 182)

Le but ultime que Schlick assigne alors à la philosophie peut paraître excessivement modeste, il s’agit d’atteindre une situation dans laquelle:

Il ne sera plus nécessaire de parler de ‘questions philosophique’, parce que l’on parlera de toutes les questions de manière philosophique, c’est-à-dire d’une manière douée de sens et claire. (Ibid., p. 186)

Cette façon de parler s’oppose principalement à celle, obscure et dépourvue de sens de la métaphysique, identifiée par Schlick à la tentative de dire ce qu’est la nature de la réalité, d’exprimer quelque chose qui n’est pas communicable, et donc pas connaissable. L’exemple des doctrines dites “matérialistes” telles que Schlick les critique illustre bien qu’il ne s’agit pas seulement de rejeter les façons de parler apparemment les plus éloignées du sens commun et de ce que nous enseignent les sciences de la nature :

A y regarder de plus près il apparaît que pour le matérialisme, la matière, élevée au rang de substance métaphysique, est représentable de façon entièrement sensible ; pour lui, le contenu du concept de matière est un donné ultime, immédiat. Sa conception repose sur la croyance obscure que, par l’expérience vécue qu’il a en regardant, en touchant un corps, il se trouve directement au fond intime de la ‘vraie essence’ de la substance (Le vécu, la connaissance, la métaphysique, trad. fr. p. 195).

Pour comprendre ce rejet de principe de toute métaphysique, il faut expliciter trois emprunts principaux que Schlick fait à Wittgenstein : la notion de tautologie, celle de relation interne et la conception vérificationniste de la signification.

b. la notion de tautologie : “l’essence du logique”

Pour comprendre l’intérêt de Schlick pour la conception que Wittgenstein propose de la logique, il faut revenir aux éléments de philosophie de la logique que comportait la Théorie générale. Schlick y rejetait aussi bien le psychologisme qui identifie les règles du raisonnement correct et les régularités psychologiques des raisonnements effectifs que le platonisme, qui pose l’existence d’objets logiques (par exemple les nombres ou les universaux) à côté ou au-dessus des réalités physiques (cf. plus haut 2.1). Tout en tenant pour acquis le succès du projet logiciste (cf. 2.7), Schlick y minorait par ailleurs la nouveauté de la logique frégéenne, considérant que le syllogisme de forme barbara suffit pour une présentation rigoureuse de nos connaissances (TG, §14, p.171). Il écartait enfin les doutes sceptiques touchant les raisonnements logiques en considérant d’une part que le principe de contradiction n’est pas un jugement de connaissance qui pourrait s’avérer faux mais « la règle qui sert à utiliser les mots ‘ne pas’,’aucun’ etc. » (TG, §36, p.454) et croyait pouvoir en conclure à l’unicité de la logique (classique), identifiant au passage principe de non contradiction et principe du tiers exclu.

Or selon Wittgenstein la logique est bien absolue mais non pas parce qu’elle décrirait des « objets logiques » non sensibles. Au contraire, c’est parce qu’elles ne décrivent aucun état de chose en particulier que les apparentes « vérités logiques » ne sauraient s’avérer fausses. C’est en ce sens que ce sont des tautologies, elles sont dépourvues de sens (sinnlos, cf. Tractatus logico-philosohicus, 4.46 et 4.461) – mais non absurdes (unsinnig) – et, à ce titre, inconditionnellement vraies. Ainsi la vérité de la proposition « il pleut » dépend-elle de la réalisation d’un état de chose. En revanche, celle de « il pleut ou bien il ne pleut pas » ne dépend de la réalisation de rien, elle est compatible avec toutes les situations possibles et elle ne nous apprend rien non plus.

Schlick estime que la clarification apportée par Wittgenstein établit définitivement l’identification de l’a priori et du logique, résout la question de la nature de ce dernier et valide ainsi l’empirisme, défini par le rejet du synthétique a priori.

Elle coupe court au « problème de Platon » : comment rendre compte de la vérité de la logique et des mathématiques ? Les différentes formes de platonisme tirent leur force de l’apparente évidence suivante : si les propositions des mathématiques sont vraies, il faut bien qu’elles soient vraies de quelque chose. La solution que Schlick emprunte à Wittgenstein consiste à nier que la logique (et les mathématiques) disent vrai et soient constituées de propositions au sens ordinaire. En elles, se trouvent simplement explicitées les règles du langage en général : « Elles ne sont que les règles pour l’emploi de nos signes » (Schlick, 1933 – 1934, p.150). Une apparente proposition illogique (je suis assis débout) ne dit pas quelque chose de faux mais échoue tout simplement à dire quoi que ce soit. Pour la même raison, cette conception paraît éliminer la question de savoir si « la réalité est rationnelle » au sens où certaines conditions particulières seraient remplies, qui permettent la connaissance en général et l’application des mathématiques à la nature en particulier. La position initiale et les lois qui règlent le mouvement d’une planète étant données, le calcul ne fait que « montrer que la localisation précise de la planète est déjà contenue dans la loi » (Forme et contenu, III, 2, p. 138).

C’est aux yeux de Schlick une raison de plus (ou la raison profonde?) d’écarter la possibilité de propositions synthétiques a priori. Des formulations comme « 7+5=12 » ou « la même surface ne peut pas en même temps être rouge et verte » sont assimilées par Schlick à des tautologies : les règles qui gouvernent l’usage des mots (en l’occurrence : de couleur) qui y figurent s’y trouvent simplement explicitées.(Schlick, 1932a, Schlick, 1933-1934, ch.12, p.145)

La position de Schlick soulève deux sortes de difficultés. La notion de tautologie renvoie initialement à des propositions explicitement analytiques, telles qu’en elles, on puisse remplacer les termes non logiques librement sans changer la vérité de la proposition. Ainsi peut-on remplacer « pleuvoir » par « neiger » dans la formule « il pleut ou il ne pleut pas » sans changer la vérité de cette affirmation. Au contraire, dans la formule « la même surface ne peut pas être à la fois verte et rouge », si on remplace « rouge » par « ronde » ou « lisse », on obtient une affirmation fausse. (cf. Simons, , 1992 ; Bouveresse, 1998 et Benoist, 1999, ch. 1 à 3).

En affirmant que les formules de la logiques sont en fait des règles, Schlick semble retrouver la notion de définition déguisée qu’il appliquait aux axiomes de la géométrie dès lors qu’on les applique à la réalité. Il s’agirait d’étendre le conventionnalisme à la logique. Mais dans le cas de la logique ce qui spécifie les conventions est encore moins clair que dans le cas de la géométrie. On peut se poser la question du caractère éventuellement arbitraire des conventions linguistiques.

c. Le structuralisme logique : de la doctrine des définitions implicites à celle des relations internes

Alors que la Théorie générale de la connaissance affirmait que la relation entre un fait et le jugement qui le désigne était une relation extrinsèque, Schlick va reprendre de Wittgenstein l’idée qu’il doit y avoir quelque chose de commun entre la proposition et l’état de chose qu’elle représente :

La proposition nous communique une situation donc elle doit avoir une interdépendance essentielle avec cette situation.

Et cette interdépendance consiste justement en ce qu’elle est l’image logique de la situation. (Tractatus, 4.03)

Ce que Schlick interprète ainsi : “la proposition et le fait qu’elle exprime doivent correspondre de façon naturelle ou essentielle l’une à l’autre : ils doivent avoir quelque chose en commun” (Forme et contenu, I, 4, p.42). Ce quelque chose en commun, Schlick l’appelle indifféremment agencement, ordre logique ou structure. La structure, commune à la proposition et au fait, est ce qui assure le passage entre l’expérience immédiate et le système conceptuel, étant donné qu’il n’est pas possible de “transporter” le perçu dans le discours (c’est même la racine de l’illusion métaphysique selon Schlick que de vouloir le faire.)

On peut exprimer un seul et même fait en mille langages : les mille propositions différentes auront la même structure, et le fait exprimé aura la même structure, et c’est pour cette raison que toutes ces propositions expriment justement ce fait-là

(Forme et contenu, I, 5, trad. fr. p.45 ; voir aussi “Le tournant de la philosophie”, p. 180)

Comme le fait remarquer [Schmitz, 2009, chap.3, p.244], il s’agit d’étendre au langage tout entier la doctrine des définitions implicites exposée dans la Théorie générale. Schlick fait d’ailleurs explicitement le lien entre les deux doctrines dans son article de 1926 :

puisqu’il n’y a rien de l’ordre du contenu qui, tiré de l’immense multiplicité de nos vécus, puisse faire l’objet d’un énoncé, alors on ne peut, à quelque énoncé que ce soit, attacher d’autre sens que celui d’exprimer des relations purement formelles. Et ce qu’il faut entendre par ‘relation formelle’, ou ‘propriété’, doit être tiré de la théorie de la définition implicite (Le vécu…, p.186).

À l’instar des théories scientifiques selon la Théorie générale, c’est le langage tout entier qui est conçu comme une sorte de réseau conceptuel, quadrillant a priori la totalité des faits possibles. L’exemple des couleurs, souvent pris par Schlick, le fait bien comprendre : savoir ce que signifie le mot “vert” c’est savoir “où” se situe le vert dans l’espace des couleurs. C’est donc l’ensemble des relations qu’entretient par définition le vert avec les autres couleurs qui permet de comprendre n’importe quel énoncé où figure le mot vert, même s’il rapporte un fait d’un genre inédit pour l’auditeur, mettons qu’un objet inconnu de lui est vert. De la même manière, ce sont les relations posées par définition entre les coordonnées d’un système de repérage à la surface de la terre (mettons le système des latitudes et des longitudes) qui permettent de désigner n’importe quel emplacement à partir d’un point de référence. Ces relations constitutives de la “forme logique” des faits exprimés sont ce que Schlick appelle relations internes et dont il trouve le modèle dans la définition des nombres :

Manifestement il appartient à la nature intrinsèque de notre vert d’occuper une position définie dans la gamme des couleurs ainsi que dans l’échelle des tons, et cette position est commandée par les relations de ressemblance et de dissemblance qu’il entretient avec les autres éléments (les autres nuances) du système tout entier.

Ces relations qui existent entre les éléments du système des couleurs sont manifestement des relations internes. Il est d’usage en effet d’appeler interne une relation qui relie deux termes (ou plus) de façon telle que ces termes ne sauraient exister sans que cette relation existe entre eux – autrement dit, une relation qui est impliquée par la nature même de ses termes. En ce sens, toutes les relations entre les nombres sont internes (Forme et contenu, I, 7, p. 50).

La notion de relation interne permet d’étendre à la totalité des choses à connaître la caractérisation des nombres par la structure (une progression) qu’ils forment ensemble. Les connaître, c’est justement leur assigner une place au sein d’un système de relations internes, idéalement spécifié par un enchaînement hypothético-déductif.

Le partage entre contenu (intuitif) et structure (conceptuelle ou langagière) est une manière de parler dont Schlick ne se satisfait pas totalement. De cette construction conceptuelle Schlick s’accorde avec Russell pour exclure “cette essence de l’individualité qui dépasse toujours les mots et déjoue la description” (Introduction à la philosophie mathématique, IV, dernier alinéa ; passage cité dans Le vécu.... et dans Forme et contenu, II, 9, p. 119.) qu’il identifie justement à ce dont on ne peut que faire l’expérience. Mais c’est immédiatement pour assortir son accord d’une réserve : prise au pied de la lettre, cette façon de parler serait égarante, qui suggère que le “contenu” serait un quelque chose à tout jamais soustrait à l’enquête. Il s’agit simplement de la pure donnée sensible, mettons de ce que “ça fait” à tel ou tel de voir une tache de couleur ou d’entendre un son.

Schlick résume dans le tableau suivant la distinction entre contenu incommunicable (le « vert vécu ») et structure :

Intuition Connaissance
un seul terme deux termes
dont on peut faire l’expérience utile
vivre penser
présentation explication
contact direct (accointance) description
inexprimable expression
ce qui est mis en ordre ordre
contenu forme

(Forme et contenu, II, 5, p. 100)

La distinction sur laquelle insistait la Théorie générale de la connaissance entre qualités sensibles d’une part (par exemple la spatialité intuitive) et propriétés objectives conceptuellement désignées de l’autre (l’espace du physicien) est ainsi déplacée : toute désignation de la réalité étant purement structurale, les concepts qui désignent les qualités sensibles ne se distinguent que par la précision des concepts quantifiables des sciences.

Les commentateurs ont souligné les difficultés qui s’attachaient à cette extension de la conception des théories scientifiques les plus avancées de la Théorie générale au langage tout entier. [Gandon, 2008] souligne que la doctrine des définitions implicites rend problématique la compréhension de ce qu’est une découverte en science, la distinction entre dire quelque chose d’autre des mêmes objets (découvrir une propriété de l’électricité) et parler d’autres objets (redéfinir l’électricité) devenant inassignable, si ce n’est dans le langage pré-scientifique, gagé sur des définitions ostensives. [Benoist, 2006] signale la même difficulté, aggravée par l’extension de la doctrine à la totalité du langage, conçu en quelque sorte comme un quadrillage a priori ou une forme donnée d’un coup et avant les expériences venant la « remplir ».

[Friedl, 2013, ch. III] souligne la difficulté de concilier cette conception structurale de la connaissance et la conception vérificationniste de la signification.

d. La conception vérificationniste de la signification et le problème des définitins ostensives

Il appartient à Friedrich Waismann d’avoir le premier donné la formulation canonique de ce qu’on appelle parfois la conception vérificationniste de la signification : “Car le sens d’une proposition est la méthode de sa vérification.” (Waisman, 1930, p. 229)

Schlick remarque qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une doctrine, mais d’une présupposition pratique de toute expression. Il s’agit non pas d’exposer une hypothèse particulière concernant le langage, mais de mettre au jour son fonctionnement en général. Tout langage étant un système réglé de contrastes et l’expérience immédiate (le “contenu”) d’autrui m’étant par principe inaccessible, la compréhension des énoncés passe par l’observation des différences constatables que cela fait que les énoncés soient vrais ou faux.

Schlick en arrive ainsi à montrer que la la conception dite “vérificationniste” de la signification s’impose :

Tant qu’il m’est logiquement impossible d’indiquer une méthode pour établir la vérité ou la fausseté d’une proposition, je dois admettre que je ne sais pas ce que la proposition affirme véritablement.

(Forme et contenu, I, 14, p. 77)

Un exemple simple peut le faire comprendre : si une personne me dit qu’elle a schtroumpfé ses chaussures et que je ne sais pas quelles observations (mettons un trou dans une des chaussures ou leur simple présence aux pieds de la personne qui parle) peuvent me confirmer ou m’infirmer ce qu’elle a dit, je ne sais tout simplement pas ce qu’elle a voulu dire.

Cela réintroduit donc la nécessité d’une coordination entre certains termes primitifs du langage et certains états de chose. Et cette coordination ne peut que prendre la forme de définitions ostensives de ces termes.

Il est certes possible de donner une description verbale de n’importe quelle situation ; mais il est impossible de comprendre la description si une sorte de lien n’a pas été établi au préalable entre les mots et le reste du monde. Cela ne peut être accompli que par certains actes (des gestes par exemple) qui mettent nos mots et nos expressions en corrélation avec certaines expériences.

(Forme et contenu, I, 14, p. 76)

La conception vérificationniste semble donc déboucher sur une confirmation de l’empirisme : en dernière analyse, c’est leur liaison avec l’expérience qui fait que nos signes, linguistiques en particulier, ont du sens.

Sur ce point, Schlick hérite d’une question soulevée par la conception de la représentation du Tractatus, celle des termes ultimes de la représentation. Si une proposition partage avec l’état de chose qui la rend vraie la forme logique, il est bien possible de résoudre cette proposition en un certain nombre de termes placés dans une certaine relation et d’analyser l’état de chose en un certain nombre d’objets entre lesquels existe une certaine relation. Certains termes peuvent à leur tour se résoudre en termes en relation etc., mais sauf à ce que l’analyse aille à l’infini il faut bien qu’elle arrive en butée sur des termes ultimes. C’est ce que Wittgenstein semble désigner par le terme « objet » quand il affirme que les objets sont simples (Tractatus, 2.02). et que les état de chose élémentaires sont des combinaisons d’objets (Tractatus, 0272), à chaque objet correspondant des « éléments » de la représentation (2.131).

Schlick comprend ces éléments ultimes de la représentation comme ce qui ne peut que faire l’objet d’une définition ostensive, c’est-à-dire d’un acte d’indication. Il écrit ainsi en 1932 :

Le travail de définition ne peut se poursuivre à l’infini, nous parvenons donc à des mots dont la signification ne peut plus être à son tour décrite par une proposition ; il faut qu’elle soit présentée directement à l’attention, au bout du compte, la signification du mot doit être montrée, elle doit être donnée. Cela se produit quand on présente directement quelque chose, qu’on le montre, et il est nécessaire que ce qui est montré soit donné, sinon mon attention n’est attirée sur rien. (Schlick, 1932b, p.6-7 )

Et dans son dernier article publié :

Nous en concluons qu’il n’est pas possible de comprendre la signification de quoi que ce soit sans renvoyer pour finir à des définitions ostensives et cela signifie évidemment renvoyer à ‘l’expérience’ ou la ‘possibilité de vérifier’. (Schlick 1936b, p.342)

C’est une thèse déjà rencontrée dans la Théorie générale à propos du bleu (ou plutôt : de ce que c’est que de voir du bleu) ou du sentiment de plaisir (cf. TG, §6 et plus haut 2.2).

L’introduction de définitions ostensives soulève au moins deux problèmes. Premièrement, le « contenu » d’abord réputé incommunicable semble requis pour donner sens aux énoncés. C’est sans doute l’une des raisons qui conduisent Schlick à abandonner l’opposition forme communicable / contenu incommunicable, dont il signalait déjà les dangers (voir plus haut, 4.3).

Deuxièmement, il n’est pas évident que l’acte « d’ostension [fasse] sortir du langage et [mette] les signes en rapport avec la réalité » selon la formulation de Waismann en 1930 (cf. Brian Mc Guinness ed. 1979, p.246) Comme Wittgenstein finira par le conclure les définitions ostensives ne nous font pas sortir du langage étant donné que la compréhension d’une indication suppose en fait déjà la maîtrise du langage (cf. Recherches philosophiques, §§28-30). En montrant une feuille de papier colorée on peut aussi bien attirer l’attention sur sa couleur que sa légèreté (Grammaire philosophique). Schlick le signale d’ailleurs lui-même (voir Forme et contenu, I, 11, p. 65).

Sans renoncer à l’idée d’une mise en rapport entre le langage et l’expérience (voir plus bas, 4.5), Schlick soutient que les actes d’ostension « sont aussi en un certain sens des règles pour l’utilisation des mots » (Logik und Erkenntnistheorie, cours du semestre d’hiver 1934 – 1935 ; cité d’après Chapuis-Schmitz, 2010, ch. 3, p.88). Cette reconnaissance du caractère conventionnel du langage a deux conséquences que Schlick entend concilier avec le maintien de la position vérificationniste (et la notion de vérité objective).

1°) Le quadrillage de tous les faits possibles (désignables) n’est pas donné une fois pour toute, en tout cas on ne peut présumer qu’il est exhaustif :

Un mot n’a une signification déterminée que dans un contexte déterminé auquel on l’a ajusté ; dans tout autre contexte, il n’a pas de signification sauf si nous fournissons de nouvelles règles pour l’usage de ce mot dans ce cas de figure nouveau et cela peut se faire en principe de manière arbitraire.

Prenons un exemple. Si un ami me dit : ‘conduis moi dans un endroit où le ciel est trois fois plus bleu qu’en Angleterre !’ Je ne saurais comment satisfaire son souhait ; sa phrase m’apparaîtrait comme dépourvue de sens parce que le mot ‘bleu’ est utilisé d’une façon pour laquelle notre langage ne fournit pas de règle.

Mais l’ami pourrait bien faire comprendre les règles qu’il mobilise implicitement en exprimant numériquement l’intensité d’un bleu. Il pourrait par exemple montrer un aplat de bleu ou « indiquer des circonstances physiques dont il veut que sa phrase soit la description. » (« Meaning and Verification » ; 1979b, p. 457)

2°) Le partage du signifiant et de l’insignifiant est relatif au choix d’un langage et de ses règles d’application. Pour cette raison, les prétendues thèses métaphysiques sont moins des non-sens absolus que des invitations (mal comprises ou mal exprimées) à adopter un certain langage.

Cela rejaillit directement sur la façon d’éliminer la métaphysique. Schlick prend l’exemple du solipsiste ou de l’idéaliste subjectif qui affirme par exemple : « je ne peux ressentir que ma propre douleur » (P).

Deux de choses l’une : ou bien « je » renvoie à un certain corps et c’est un énoncé dont la vérité n’est qu’empirique, logiquement contingente (il n’est pas logiquement impossible que je ressente de la douleur quand un autre corps est blessé), ou bien il s’agit en fait d’une stipulation concernant l’usage des mots « je », « mon », etc. Dans ce dernier cas (P) devient une pure tautologie ; même dans une monde où je pourrais ressentir ce qui affecte le corps de quelqu’un d’autre, (P) resterait trivialement vraie : on appellerait simplement « mienne » toute sensation que j’ai, compte non tenu de la liaison entre cette sensation et un corps particulier, mais en vertu d’une convention linguistique (Schlick, 1936b, p.361-363).

Reconnaître le caractère conventionnel du choix d’un langage n’implique selon Schlick ni d’ abandonner la notion de vérité objective, ni l’idée de vérification empirique. Au contraire la référence aux règles d’application lui permet de distinguer les propositions et les énoncés. Les propositions sont des suites de signe dont une syntaxe logique doit régler la formation et la transformation les unes dans les autres. Les propositions deviennent des énoncés dès que s’ajoutent à la syntaxe des règles d’application associées qui transforment les signes en mots proprement dit.

Ce qui forme le contenu véritable d’une loi de la nature est exprimé par le fait que des propositions bien déterminées relèvent en tant que vraies descriptions de la réalité, de règles grammaticales déterminées (celle d’une géométrie par exemple), et ce fait est parfaitement invariant relativement à tout arbitraire dans la description.

(« Les lois de la nature sont-elles des conventions », 1936 ; trad. fr. dans Bonnet et Wagner 2006 p .)

Schlick rappelle ainsi la leçon de la théorie de la relativité : on peut décider de considérer que la lumière se propage toujours en ligne droite (au sens euclidien) au risque de complexifier à l’extrême l’expression des lois de la nature ou admettre que la forme de l’espace dépend de la répartition de la matière dans l’univers. Dans les deux cas, l’état de chose qui sera désigné sera le même et renverra à un ensemble de différences empiriquement assignables. L’invariance des faits décrits pour tout système de description possible et la contrainte que font peser les données de l’expérience sur l’adoption de tel ou tel système sont la marque de l’objectivité.

La question de la confrontation entre énoncés et faits reste cependant pendante.

e. Le problème du fondement de la connaissance et la question du physicalisme

Le problème du fondement de la connaissance peut se présenter ainsi : disposons-nous d’une classe d’énoncés qui n’aient pas besoin de justification et permettent de justifier tous les autres. Concernant aussi bien les mathématiques pures et leur application à l’expérience, le problème est résolu selon Schlick. Les mathématiques sont réputés réductibles à la logique, elle-même identifiée aux conditions de toute signification. Leur application est une affaire de convention, dont l’adoption ne change rien aux états de chose connus c’est-à-dire désignés grâce à l’appareil symbolique adopté (par exemple la géométrie euclidienne ou une autre.)

En revanche, la question se pose pour les connaissances proprement dites. Aussi bien engage-t-elle celle de leur caractère proprement empirique : y a-t-il une classe particulière d’énoncés qui assurent la liaison entre l’édifice théorique d’une science d’une part et le flux des vécus sensibles de l’autre ? Comment spécifier ces énoncés et quel rôle jouent-ils dans la mise à l’épreuve des hypothèses ?

Ces questions font l’objet d’une âpre controverse entre les membres du cercle de Vienne. Elle émerge directement de la contradiction entre deux thèses que ces membres veulent défendre :

  • l’empirisme affirme que tous nos énoncés tirent leur signification et leur validité de l’expérience.
  • le physicalisme affirme que tous nos énoncés doivent renvoyer à des données intersubjectives et donc (?) pouvoir être traduits dans le langage de la physique , ou du moins dans un langage dépourvu de termes « indexicaux » ou « particuliers égocentriques » comme « je », « ici », et « maintenant ».

On obtient alors l’aporie suivante :

(1) Les énoncés qui rapportent nos expériences immédiates sont certains, infaillibles.

(Cela n’aurait par exemple pas de sens de douter que j’ai mal aux dents au moment où je ressens ce mal de dents.)

(2) Tous les énoncés qui rapportent nos expériences sont traductibles en énoncés physiques.

(La traduction est entendue en un sens fort : à un énoncé d’expérience correspond une classe d’énoncés empiriquement équivalents, mettons la description de mon corps au moment où j’éprouve la douleur à la dent.)

(3) Tous les énoncés physiques sont révisables.

(Autrement dit, la connaissance de la réalité a toujours un caractère conjectural, comme en témoignent les révisions théoriques qui interviennent régulièrement dans les sciences.)

L’option physicaliste, adoptée par Neurath et, avec certaines réserves, par Carnap (voir Carnap, 1932) à sa suite, consiste à renoncer à privilégier une classe d’énoncés du point de vue épistémique, autrement dit à rejeter (1). Tous les énoncés doués de sens sont révisables, les énoncés d’observation (ou énoncés «protocolaires» au sens d’un protocole expérimental) au même titre que les autres.

En principe, si un résultat d’expérience contredit une hypothèse, on n’est pas forcément certain s’il faut rejeter l’hypothèse mise à l’épreuve ou l’énoncé d’observation qui paraît l’invalider. Et, de fait, l’histoire des sciences comporte des situations de « fausses observations », par exemple la « réfutation » de l’héliocentrisme par les observations à l’œil nu de Tycho Brahé.

Tout cela Schlick le reconnaît. Mais il craint qu’en rejetant l’idée-même de « comparer un énoncé avec un fait », on renonce à une conception de la vérité comme adéquation ou comme correspondance avec la réalité au profit d’une théorie de la vérité comme cohérence (« Sur le fondement de la connaissance », 1934, II, trad. fr. p. 421). Or un récit fictif pouvant être parfaitement cohérent, on serait alors contraint de le tenir pour vrai au même titre qu’un récit historique (Schlick, 1935b).

Schlick introduit une classe d’énoncés à part qu’il appelle « constatations » et qui, rapportant directement un vécu sensible, ne sauraient être fausses. Schlick les distingue des autres énoncés empiriques (conjecturaux) selon deux critères.

Le premier critère est cognitif ou psychologique. Je ne peux douter que « je vois maintenant du bleu » sauf si je ne sais pas ce qu’on appelle «bleu». Il en va de même selon Schlick des propositions analytiques : je ne peux douter de la vérité de « 2+2 = 4 » à partir du moment où j’ai bien compris ce que signifiait cette expression. En ce sens, les constatations se ramènent en quelque sorte à la tautologie : « ce que je ressens, je le ressens.»

Le second critère est grammatical : « ‘ici maintenant le jaune tire sur le bleu’, ‘ici maintenant la douleur’ etc. Tous ces énoncés ont ceci de commun qu’y figurent des déictiques, ayant le sens d’un geste effectué à ce moment-là, c’est-à-dire que les règles de leur emploi prévoient que lorsque la proposition dans laquelle figurent ces termes est formulée, une expérience est faite, l’attention se porte sur quelque chose d’observé. Ce que signifient les mots ‘ici’, ‘maintenant’, ‘ça là’, etc. ne peut être indiqué par des définitions verbales générales, mais seulement par une définition ayant recours à des ostensions, à des gestes.» (Sur le fondement…, VII, p. 436)

Autrement dit, et comme Carnap et Neurath ne manquent pas de le faire remarquer à Schlick, les constatations ne sont pas des énoncés au sens strict, ils n’entrent pas en tant que tels dans l’édifice discursif de la connaissance. Ils ne sauraient donc jouer un rôle véritablement équivalent à celui des axiomes ou de ce que la métaphysique appellerait des vérités premières. Ce que Schlick reconnaît d’ailleurs et énonce clairement dans ses leçons de 1933 – 1934 :

Ce sont ces propositions qui nous importent en dernière instance ; toutes les sciences ne servent qu’à nous conduire à ces propositions car toutes les autres ne sont que des hypothèses. Mais ces propositions concernant ce qui est immédiatement donné ne peuvent pas servir de fondements à la construction d’une science, elles constituent toujours un terme ultime. Car si j’exprime oralement ou par écrit une telle proposition pour l’employer plus tard alors la proposition a déjà perdu son caractère de certitude absolue, le «ici, maintenant» devient un «à tel endroit, un tel jour», la proposition devient une hypothèse. Les sciences sont composés de propositions qui sont liées à de telles propositions sur ce qui est immédiatement donné, mais ce ne sont pas de telles propositions, mais au contraire des généralisations conjecturées

(Die probleme der Philosophie in ihrem Zusammenhang, chap. 13, p. 162).

Schlick semble donc rejeter la prémisse (2) de l’aporie. Il parait donc rejeter le physicalisme : il y aurait une classe d’événements psychiques sans équivalent physique, c’est-à-dire tels que le langage de la physique ne permettrait pas de les exprimer. Or Schlick maintient par ailleurs la solution moniste et physicaliste du problème psycho-physique qu’il défendait dans la Théorie générale (TG, §§32-34 et plus haut 2.6). Il attire simplement l’attention sur le fait que la possibilité de re-décrire nos états mentaux en termes physiques est simplement le résultat d’une circonstance heureuse, un fait empirique contingent et non une nécessité logique, inscrite dans la nature même de l’expression. La thèse physicaliste ne peut être affirmée que « sur la base d’expériences déterminées » (cf. «Sur les relations entre les notions physiques et les notions psychologiques», Revue de Synthèse, 1935, p. 14)

La solution de Schlick est considérée comme ambiguë par Heiner Rutte qui y voit une sorte de «semi-mentalisme» (Rutte, 1996). Johannes Friedl approfondit cette critique et souligne qu’en postulant une classe d’énoncés dont la signification n’est accessible qu’à celui qui les forme Schlick expose sa conception à la critique wittgensteinienne des langages privés (Friedl, 2013, ch. VI).

Conclusion : un « empirisme conséquent » ?

La question de l’unité de la pensée de Schlick de la période de Rostock à celle de Vienne est très discutée. Elle se concentre notamment sur la question du réalisme, défendu dans la Théorie générale. Certains commentateurs, à commencer par Herbert Feigl, élève de Schlick, considèrent qu’il aurait abandonné cette position dans les années 30. [Neuber, 2014] avance quatre points de divergence entre le réalisme scientifique de la Théorie générale et le positivisme de la période viennoise :

1°) Dans la Théorie générale, Schlick distinguait soigneusement la chose en soi des « constructions logiques » de données sensibles de Russell ou des « complexes de sensations » de Mach (TG, §26, plus haut : 2.5). Dans « le vécu, la connaissance, la métaphysique », Schlick écrit :

Nous appellons « transcendants » les objets qui ne sont pas objets d’expérience vécue sans nous soucier de savoir si on les considère (avec le positivisme strict) comme des ‘constructions logiques’ ou si on leur attribue (avec le réalisme) une ‘réalité indépendante’. La différence entre les deux points de vue ne renvoie, d’après ce que nous avons dit, qu’ à de l’inexprimable, et ne peut donc elle-même être formulée. (trad. p.189)

2°) Dans la Théorie générale, les atomes et autres entités théoriques appartenaient à la réalité transcendante (par opposition aux vécus immanents). En 1932, Schlick affirme qu’ils relèvent de la « même réalité empirique » que les arbres ou les maisons. Et de préciser qu’il entend par réalité empirique la même chose que Kant. (1932b, p.23)

3°) La discussion entre phénoménisme et réalisme était centrale dans l’argumentation de la Théorie générale. Schlick considère ensuite qu’il s’agit d’une question mal posée et que le savant qui regarde ses constructions comme référant à des choses réelles et celui qui n’y voit que des moyens commodes pour prédire l’apparition de données sensibles ne diffèrent que par leur attitude, leurs sentiments, dont on aurait tort de faire des thèses proprement dites. (ibid. p.27)

4°) Les deux positions étaient considérées comme réellement incompatibles en 1925. Schlick affirme au contraire :

Positivisme logique et réalisme ne sont donc pas des positions opposées ; celui qui reconnaît notre principe fondamental ne peut même être qu’un réaliste empirique. (ibid. p.30)

[Neuber, 2017, II] tend à montrer que la stratégie schlickéenne pour « désamorcer » l’opposition (points 3 et 4) repose sur une conception problématique de la signification et de la vérification des énoncés, les arguments, finalement mieux fondés, de la Théorie générale anticipant les défenses contemporains du réalisme structurale en philosophie des sciences (sur ce point voir notamment Gadennes, 2003)

On peut au contraire suivant les remarques de [Granger, 1992] et de [Schmitz, 2009] concernant la « démocratie ontologique » chez Schlick tenir qu’un même refus des « arrières mondes », de la distribution de la réalité en plusieurs « niveaux » et de l’absolutisation du partage entre réalité et apparence fait l’unité de sa pensée : il n’y a qu’une seule réalité, intégralement connaissable à la façon dont nous connaissons dans la vie de tous les jours et dans les sciences spécialisées. (TG, §27, p.338 ; §35, p.439 ; Forme et contenu, III, 7, p.158 ; Die Probleme… ,ch.2, p.28 -36 ch.18, p.210 ; ch. 19, p. 217 – 218).

Le point de divergence est ici peut-être moins le statut des entités postulées par nos théories les mieux corroborées – dont Schlick n’a jamais songé à nier l’existence – que celui de la philosophie : s’agit-il de dissoudre cette question comme Schlick a tenté de le faire (1932b, 1936b) ou de s’engager dans une réflexion ontologique à partir des acquis des sciences expérimentales comme le propose par exemple [Esfeld, 2008].

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Volumes des œuvres complètes « Moritz Schlick Gesamtausgabe » [=MSGA]

2006, MSGA I, 1 contient [9]
2007, MSGA, I, 2 contient [8]
2009, MSGA I, 3 contient [1, 16]
2011, MSGA, I, 4 contient [2 – 7]
2011b, MSGA, I, 5 contient [ 10, 11, 12]
2013, MSGA, I, 6 contient [13 – 28 ; moins 20 et 24]
2013, MSGA, II, 1.2 contient [20 et le texte allemand de 24]

Traductions françaises

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Les énoncés scientifiques et la réalité du monde extérieur, trad. de [15, 19] par E. Vouillemin, Paris, Hermann, 1934

Sur le fondement de la connaissance, trad. de [21, 24 et 25] par E. Vouillemin, plus une introduction originale, Paris, Hermann, 1935

Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Dir. A. Soulez, Paris, Vrin, 1985, contient une traduction de [13] par B. Cassin

Questions d’éthiques, Paris, Puf, 2000, trad. de[16] par C. Bonnet

Forme et contenu. Une introduction à la pensée philosophique, trad. de [22] par D. Chapuis-Schmitz, Marseille, Agone, 2003

Textes clés de philosophie des sciences, (Dir. S. Laugier et P. Wagner) contient une traduction de [15] révisée par D. Chapuis-Schmitz, Paris, Vrin, 2004

L’âge d’or de l’empirisme logique , (C. Bonnet et P. Wagner dir.), Paris,Gallimard, 2006, contient les traductions de [17] par C. Vautrin, de [21] par D. Chapuis-Schmitz, de [27] par C. Vautrin

Théorie générale de la connaissance, trad. de [9] par C. Bonnet, Gallimard, Paris, 2009

« Y a-t-il une connaissance intuitive ? » trad de [5] par C. Bonnet et C. Bouriau dans Kant et ses grands lecteurs, Nancy, PUN – éditions universitaires de Lorraine, 2016

Traductions anglaises

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Germinal Ladmiral
Université Paris I Panthéon Sorbonne
Germinal.Ladmiral@univ-paris1.fr