La philosophie de A à Z

Publié en mai 2020

L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est-elle belle? L’esclavage est-il immoral ? Les raisons de croire à la sorcellerie sont-elles forcément mauvaises ?

Aussi différentes soient-elles, ces questions ont au moins deux points communs. D’une part, les réponses qu’on leur apporte ne sont pas unanimes. D’autre part, elles sont normatives : elles demandent toutes si quelque chose mérite l’approbation ou la désapprobation. Pour le relativisme normatif, le fait que ces questions partagent ces deux points communs n’est pas un hasard. Les jugements qui attribuent un mérite esthétique, moral ou épistémique ont un rapport étroit à la subjectivité et à la vie en société. Le relativisme à propos de chacun de ces domaines (esthétique, moral, épistémique) développe l’idée selon laquelle la vérité d’un jugement normatif dépend de la subjectivité ou des habitudes sociales de celui qui le forme ou de celui qui l’évalue.

Bien que le relativisme soit parfois utilisé comme un épouvantail philosophique (le relativisme est souvent reconstruit de toute pièce par ceux qui le critiquent), il est aussi assumé et revendiqué par certains philosophes qui prennent au sérieux la possibilité qu’un jugement soit vrai ou valable en fonction d’une perspective. Le relativisme dessine ainsi une position métaéthique originale. Il se démarque à la fois du nihilisme (ou de la théorie de l’erreur) selon lequel tous les jugements normatifs sont faux et de l’absolutisme selon lequel un jugement normatif est vrai ou faux de façon absolue. Il soutient qu’il y a une dépendance essentielle entre la vérité des jugements normatifs et une variable indépendante comme les attitudes du sujet ou les moeurs d’une société. Il soutient en outre qu’il y a une multitude de systèmes de normes incompatibles et incommensurables en fonction desquels un même jugement peut être vrai ou faux.

Nous envisagerons différentes théories métaéthiques à propos des jugements esthétiques, moraux et épistémiques. Nous verrons que des théories et des problèmes sémantiques et métaphysiques communs se dessinent entre ces domaines. Le relativiste doit choisir entre une sémantique contextualiste ou le modèle sémantique du relativisme de l’évaluateur pour expliquer comment un jugement peut être vrai dans un contexte et faux dans un autre. Il doit aussi proposer une conception métaphysique des propriétés normatives : sont-elles des relations entre un sujet et un objet ? Sont-elles des relations à des moeurs ? Sont-elles des projections d’attitudes ?


Table des matières

1. Caractérisation générale du relativisme normatif

a. Les thèses centrales du relativisme

i. Non-absolutisme
ii. Dépendance
iii. Pluralisme
iv. Incompatibilité
v. Symétrie

b. Points communs aux divers relativismes normatifs

i. Deux stratégies sémantiques : contextualisme et relativisme de l’évaluateur
ii. Une thèse métaphysique générale : la distinction des faits et valeurs

2. Les relativismes subjectivistes

a. Le subjectivisme

i. Le subjectivisme classique
ii. La théorie du juge idéal
iii. Le constructivisme humien

b. Le relativisme culturel

c. Le relativisme épistémique de remplacement

3. Le relativisme de l’évaluateur

Bibliographie


1. Caractérisation générale du relativisme normatif

a. Les thèses centrales du relativisme

Entre toutes les théories auxquelles on accole l’étiquette « relativiste », il n’est pas sûr qu’il y ait toujours de point commun. Néanmoins, on peut identifier plusieurs thèses qui, en conjonction, formeraient un relativisme cohérent. Ces dernières années, plusieurs philosophes se sont attelés à cet exercice et aboutissent à des listes de thèses qui se recoupent mais qui sont plus ou moins longues (Boghossian 2009, Baghramian & Carter 2018, Baghramian & Coliva 2019, Kusch à paraître). Mais certaines thèses semblent centrales. Pour articuler une position relativiste à propos d’un domaine de jugements D (esthétique, moral ou épistémique), on prendra la conjonction des cinq thèses suivantes (Ici je m’appuie principalement sur Baghramian & Coliva 2019) :

(Non-absolutisme) Un jugement p appartenant à D n’est pas vrai de façon absolue.

(Dépendance) Un jugement p appartenant à D est vrai ou faux en fonction d’un paramètre P.

(Pluralisme) Il y a d’autres paramètres Q,R,S, etc. que P en fonction desquels la vérité des jugements de D peut être évaluée et aucun paramètre n’est plus approprié qu’un autre de manière absolue.

(Incompatibilité) Un jugement p de D est vrai en fonction d’un paramètre P et faux en fonction d’un paramètre Q.

(Symétrie) Un sujet peut être justifié à juger que p en fonction d’un paramètre P et un autre sujet peut être justifié à juger que non-p en fonction d’un paramètre Q et ils peuvent être aussi bien justifiés l’un que l’autre.

i. Non-absolutisme

Une première thèse centrale du relativisme est l’idée que la vérité n’est pas absolue. L’affirmation que la vérité n’est pas absolue est toutefois ambiguë. On peut regrouper sous le terme « absolutisme » plusieurs thèses auxquelles s’oppose le relativisme : l’universalisme, l’objectivisme et le monisme (Baghramian, Draft).

Selon l’universalisme à propos d’un domaine de propositions D caractérisé par le type de faits sur lesquels portent les propositions (par exemple les faits empiriques, esthétiques, moraux, épistémiques, logiques, etc.) il peut y avoir, en principe, un accord universel sur la vérité des propositions de D.

Selon l’objectivisme à propos d’un domaine de propositions D, si une proposition p de D est vraie, elle l’est indépendamment des croyances et des autres attitudes d’un sujet ou d’une communauté.

Selon le monisme à propos d’un domaine de propositions D, il n’y a qu’un seul ensemble cohérent de propositions vraies pour ce domaine.

ii. Dépendance

Une autre thèse centrale du relativisme à propos d’un type d’objet y (par exemple, les valeurs esthétiques, les valeurs morales, les valeurs épistémiques, la vérité des théories scientifiques, les lois de la logique) est sa dépendance à un paramètre x (les sentiments de l’individu, les moeurs, la classe sociale, les genres, etc.). Le relativisme donne un schéma d’explication qui établit une relation entre une variable dépendante et une variable indépendante : l’objet relativisé y et x, ce à quoi il est relativisé. L’objet relativisé y varie en fonction de la variable indépendante x (Baghramian & Carter 2018).

Une forme courante que prend la thèse de dépendance est l’idée selon laquelle certaines propriétés ou certaines vérités sont plus complexes qu’elles n’en ont l’air au premier abord. Concernant les propriétés, cela signifie qu’elles sont plus relationnelles qu’elles ne semblent l’être dans nos usages linguistiques ou selon nos concepts ordinaires. Des propriétés qui semblent unaires comme « être vrai », « être moralement bon », « être beau », « être correct », etc. sont, selon une analyse relativiste, binaires, ternaires, quaternaires, etc. : il n’y a pas de vrai tout court, mais du vrai selon… pas de bon tout court, mais des choses bonnes selon…, etc.

Concernant les vérités, Boghossian formule la thèse de dépendance de cette manière : « le relativiste à propos d’un domaine D prétend avoir découvert que les vérités de D impliquent des relations inattendues à un paramètre » (Boghossian 2011). Par exemple, pour un relativiste moral comme Harman (1998), les conditions de vérités d’un jugement comme X est mal de la part de S sont explicitement représentées par un jugement de la forme X est mal de la part de S selon le code moral M.

iii. Pluralisme

Le pluralisme est un autre ingrédient essentiel du relativisme. C’est la thèse selon laquelle, pour un domaine de propositions D, il y a plusieurs ensembles distincts et isolés de normes, de croyances, de schèmes conceptuels qui sont valables. Dans le schéma d’explication par dépendance x est relatif à y, la pluralité peut se trouver aussi bien du côté de la variable dépendante x que de la variable indépendante y (Baghramian & Coliva 2019). Par exemple, si on considère le relativisme à propos des normes morales : on peut dire que les systèmes de normes morales sont relatifs aux sociétés et soutenir qu’il y a une multiplicité de systèmes de normes. Mais on peut aussi soutenir une thèse pluraliste du côté de la variable indépendante et affirmer par exemple que les systèmes de normes sont relatifs à des facteurs divers : les moeurs, les classes sociales, les inclinations individuelles, les genres, etc.

Dans le domaine esthétique, le pluralisme n’est rien d’autre qu’une variante de la platitude selon laquelle il y a une grande variété d’opinions esthétiques qui semblent justifiées. Cela s’observe même chez des autorités du domaine comme les critiques d’art. Les désaccords peuvent porter non-seulement sur les opinions, mais aussi sur les critères esthétiques.

Dans le domaine moral aussi, le pluralisme semble découler du simple constat que les opinions les plus réfléchies (par exemple celles des philosophes) divergent concernant l’esclavage, l’inceste, la prostitution, l’alimentation carnée, l’homosexualité, etc. Les désaccords portent sur les opinions d’éthique appliquée, mais aussi sur les théories normatives.

Dans le domaine épistémique aussi, le pluralisme permet de rendre compte du fait que des désaccords ont lieu non seulement entre des croyances, mais entre des principes de justification des croyances. Les cas paradigmatiques sont les désaccords qui opposent les réponses religieuses et les réponses scientifiques à une même question. L’exemple désormais classique est celui du désaccord qui opposa Galilée et le cardinal Bellarmin (Rorty 1990, Boghossian 2009, Kusch 2010, Pritchard 2011). Tandis que Galilée considérait que les observations qu’il avait faites au moyen de son télescope confirmaient l’héliocentrisme copernicien, Bellarmin lui objectait que des passages de la Bible semblaient incompatibles avec l’héliocentrisme. Ce qui rend ce désaccord intéressant pour le relativisme est que Galilée semblait donner plus d’autorité épistémique à l’observation qu’à la Bible et Bellarmin semblait faire le contraire. Galilée aurait suivi un principe d’observation qui lui aurait fait privilégier des données en faveur de l’héliocentrisme. Bellarmin aurait quant à lui suivi un principe de révélation qui lui aurait fait privilégier des données (issues de la Bible) en faveur du géocentrisme. Chacun aurait été justifié en fonction du principe de justification qu’il acceptait et aucun des deux n’était, selon le relativiste, mieux justifié à accepter son principe plutôt qu’un autre.

L’observation de désaccords à propos des principes de justification est aussi devenue familière en histoire des sciences avec la thèse de Kuhn selon laquelle les normes de justification de la connaissance scientifique ont varié au long d’une succession de paradigmes incommensurables (Kuhn 1962).

iv. Incompatibilité

Selon la thèse d’incompatibilité, les divers systèmes de principes, de concepts ou de normes sont incompatibles au sens où, pour une même question, un sujet qui accepte un système S1 et un sujet qui accepte un système S2 sont conduits par leurs systèmes respectifs à former des réponses qui ne convergent pas (Baghramian & Coliva 2019).

On peut distinguer une version faible et une version forte de cette thèse (Baghramian & Coliva 2019).

Selon la version faible, pour un interprète, des jugements dérivés d’un système de normes différent du sien peuvent être incompréhensibles parce que son système de croyances et de valeurs est trop éloignée de celui des personnes qu’il interprète (Williams 1985).

Selon la version forte, un même jugement peut être vrai selon un système de normes et faux selon un autre. Cette thèse suppose que deux sujets qui appliquent des systèmes de normes différents peuvent aboutir à des jugements différents en étant éclairés sur les faits et de façon rationnelle (Lukes 2015). Or, cela est toujours incertain : dans les discussions sur l’euthanasie par exemple, on peut se demander dans quelle mesure les systèmes de normes acceptés par les sujets sont différents et dans quelle mesure les sujets sont éclairés et rationnels.

Enfin, il faut noter que l’incompatibilité des jugements, des normes ou des concepts normatifs a peut-être une fonction. Bourdieu (1979) soutient qu’elle permet aux différentes classes sociales de se distinguer les unes des autres. De ce point de vue, l’incompatibilité des jugements et des normes esthétiques exprime les tensions qui traversent une société.

v. Symétrie

Selon la thèse de symétrie, un sujet peut être justifié à juger que p en fonction d’un paramètre P et un autre sujet peut être justifié à juger que non-p en fonction d’un paramètre Q et ils peuvent être aussi bien justifiés l’un que l’autre.

Cette thèse peut être interprétée d’au moins trois façons (voir en particulier Baghramian & Coliva 2019 et Kusch, à paraître) :

Non-neutralité : les jugements sont impossibles à hiérarchiser parce que cette hiérarchisation présupposerait elle-même d’accepter un système de principes, normes ou concepts (Kusch à paraître p5, Field 2009) ;

Incommensurabilité : il est impossible d’évaluer les jugements les uns par rapport aux autres parce qu’il n’y a pas de sens à interpréter l’un en fonction d’un autre (Baghramian & Coliva à paraître et Kusch à paraître p6). Comprise ainsi, la thèse de symétrie peut être appuyée par un relativisme conceptuel selon lequel les divers langages et concepts propres à différentes communautés empêchent de comparer leurs jugements normatifs, les cadres normatifs sont alors supposés être incommensurables (Lukes 2015, Velleman 2015, Williams 1985, Wittgenstein 2006, Kuhn 1962, Rorty 1990) ;

Egale-validité : les jugements sont tous aussi justifiés ou vrais les uns que les autres (Kusch à paraître p6, Boghossian 2009). Selon Boghossian, le relativiste fonderait la thèse d’égale validité sur l’idée que la justification des principes fondamentaux est circulaire. Par exemple, quelqu’un qui suit le principe d’observation serait amené à justifier ce principe en se fondant sur des observations en disant quelque chose comme « regardez, c’est le principe d’observation qui nous a amenés à accepter toutes les théories et les croyances portant sur le monde qui sont justifiées ». Mais, pour considérer cette remarque comme une justification du principe d’observation, il faut déjà accepter le principe d’observation. Le raisonnement serait alors le suivant : si les différents systèmes épistémiques sont justifiés de façon circulaire, aucun n’est mieux justifié que les autres. (Pour une discussion, voir Boghossian 2009)

b. Points communs aux divers relativismes normatifs

Parmi les théories relativistes, on distingue le relativisme global qui affirme que « tout est relatif » et les relativismes locaux qui portent sur un domaine de jugements particulier (la formulation classique du relativisme global est dans le Théétète de Platon). Les domaines de jugements en question peuvent être circonscrits par les types de concepts qu’ils mobilisent (sur les domaines de jugements, voir Scanlon 2014). La présente entrée porte sur trois domaines qui se caractérisent par l’emploi de concepts normatifs. L’expression « concepts normatifs » est ici prise au sens large, recouvrant aussi bien les concepts déontiques comme les concepts de devoir, interdiction, autorisation que les concepts évaluatifs comme les concepts de bien, mal, beau, laid (sur les concepts déontiques et évaluatifs, voir en particulier Ogien & Tappolet 2009).

Les principaux domaines de jugements normatifs sont le domaine esthétique, le domaine moral et le domaine épistémique.

Le domaine esthétique peut être circonscrit par les jugements employant les concepts de beau, de laid, de sublime et une multitude de concepts plus précis tels que délicieux, grâcieux ou élégant. En un sens large, le « jugement esthétique » ne se réduit pas à l’application de concepts évaluatifs. Comme le remarque Wittgenstein (1992), « avoir du jugement » dans le domaine esthétique, c’est être capable de développer une appréciation, c’est pouvoir expliquer les raisons pour lesquelles on attribue des prédicats évaluatifs à des objets ou des évènements particuliers. Cependant, l’expression « jugement esthétique » sera prise ici au sens étroit d’une attitude propositionnelle qui a pour contenu une proposition intégrant un concept esthétique.

Le domaine moral peut être circonscrit par les jugements employant des concepts tels que bien, mal, obligatoire, interdit, courageux, juste. Les termes « bien » et « mal » sont ambigus ; ici, ils sont uniquement compris dans leur sens moral.

Le domaine épistémique se caractérise par l’emploi de concepts liés au but d’obtenir des croyances vraies (Alston 2005) ou des connaissances, par exemple les concepts de connaissance, justification, raisons de croire.

Enfin, notons que les concepts les plus « fins » comme bon, mauvais, obligatoire, interdit, peuvent se retrouver dans tous les domaines.

Les différentes formes de relativisme normatif que nous allons examiner ont en commun d’être des théories métaéthiques portant sur la nature des jugements normatifs. Ici, le terme « métaéthique » est pris en un sens large : il couvre aussi bien le domaine des jugements esthétiques et épistémiques que le domaine des jugements moraux. La réflexion métaéthique prend du recul sur les jugements normatifs comme il faut interdire l’esclavage pour étudier leur rapport à la réalité (portent-ils sur des faits moraux ?), à l’esprit (sont-ils des croyances ou sont-ils un autre type d’attitude ?) et au langage (quelle est la signification des énoncés qui les expriment ?).

Parmi les théories relativistes, on peut distinguer les relativismes subjectivistes et les relativismes de l’évaluateur. Les relativismes subjectivistes relativisent la vérité du jugement visé au sujet qui a formé ce jugement ou à la communauté à laquelle il appartient. De ce point de vue si Aristote a affirmé « l’esclavage est juste » et que cette affirmation est cohérente avec les normes acceptées par Aristote, le relativisme du sujet nous demande de considérer que ce jugement est vrai, même si cela est contraire à notre opinion sur l’esclavage. Les relativismes de l’évaluateur relativisent la vérité d’un jugement normatif aux critères acceptés par celui qui l’évalue. Dans cette perspective, si Aristote a affirmé « l’esclavage est juste », le relativisme de l’évaluateur nous demande de l’évaluer selon nos propres normes morales. Cette distinction est étroitement liée à la distinction entre le contextualisme sémantique et relativisme de l’évaluateur (voir paragraphe suivant) mais elle ne se réduit pas à un partage des théories sémantiques, elle recouvre aussi des théories ontologiques. Les théories subjectivistes affirment que les propriétés normatives sont des propriétés relationnelles. C’est l’application de la thèse de dépendance en ontologie : les propriétés normatives dépendent d’une variable indépendante qui, selon les théories qui nous allons envisager, est constituée par les sentiments du sujet, l’ensemble des attitudes du sujet et des faits ou les moeurs de la communauté à laquelle le sujet appartient. Le relativisme de l’évaluateur peut être associé à une ontologie relationaliste similaire, mais il peut aussi être associé à une thèse non-factualiste. Field (2009, 2018) défend par exemple une forme de relativisme de l’évaluateur associée à une conception expressiviste des normes et de valeurs selon laquelle les jugements normatifs ne font pas référence à des propriétés mais expriment plutôt des attitudes non-cognitives.

i. Deux stratégies sémantiques : contextualisme et relativisme de l’évaluateur

Dans les domaines esthétique, moral et épistémique, les relativistes peuvent choisir deux théories sémantiques : le contextualisme et le relativisme de l’évaluateur. Ces deux théories permettent d’expliquer comment un même énoncé peut être vrai dans un contexte et faux dans un autre ou comment un énoncé et sa négation peuvent être vrais en même temps. Prenons par exemple l’énoncé :

e : « il pleut »

Imaginons que, le 5/6/2020, Pierre, qui se trouve à Paris, soit au téléphone avec son amie Sabine, qui se trouve à Marseille. Il est possible que Loïc affirme « il pleut » et que son affirmation soit vraie et que Sabine affirme au même moment « il ne pleut pas » et que son affirmation soit vraie aussi. Selon le contextualisme, cela est possible parce que l’énoncé « il pleut » exprime une proposition plus complexe qui fait référence à des éléments pertinents du contexte d’énonciation comme le temps et le lieu. La proposition exprimée par l’énoncé « il pleut » serait il pleut à l’endroit e et au moment t. Quand Loïc emploie l’énoncé e, il exprime la proposition il pleut à Paris le 5/6/2020 et quand Sabine nie cet énoncé, elle exprime la proposition il ne pleut pas à Marseille le 5/6/2020. On comprend alors comment un énoncé et sa négation peuvent être vrais en même temps : c’est parce qu’ils n’ont pas le même contenu.

On peut concevoir la relativité des jugements normatifs sur ce modèle. Par exemple, l’expression « l’esclavage est immoral » peut être interprétée comme une expression elliptique (« l’esclavage est immoral selon … ») qui doit être complétée par un ancrage contextuel comme « le cadre moral M ». Le contenu du jugement change à chaque fois que la variable M prend une nouvelle valeur. Cela permettrait d’expliquer comment l’expression « l’esclavage est immoral » pourrait être vraie dans un contexte (un contexte dans lequel le cadre moral en vigueur condamne l’esclavage) et fausse dans un autre (un contexte dans lequel le cade moral saillant autorise l’esclavage).

Une autre stratégie a été suggérée par David Lewis. Elle consiste à dire que Loïc et Sabine expriment la même proposition il pleut quand ils emploient l’énoncé « il pleut », mais que la valeur de vérité de cette proposition peut varier en fonction des contextes. On appelle cette forme de relativisme le relativisme « aléthique » dans la mesure où ce n’est pas le contenu propositionnel de l’énoncé qui varie en fonction des contextes mais la vérité elle-même. La même proposition peut être vraie-à-Paris et fausse-à-Marseille.

Les « nouveaux relativistes » (Mac Farlane 2005, 2014 Kölbel 2003) ont appliqué cette stratégie à divers domaines de discours tels que les énoncés sur le futur, les modalités épistémiques, les jugements de goût, les jugements moraux et les attributions de connaissance. Cette théorie est aujourd’hui au centre des discussions sur la sémantique qui cerne le mieux les intuitions relativistes.

Appliqué à un jugement normatif comme « l’esclavage est immoral », ce modèle nous dit que le contenu du jugement est le même dans tous les contextes. En revanche, sa valeur de vérité est variable en fonction des cadres moraux des évaluateurs. La même proposition peut être vraie-selon-le-cadre-moral-M1 et fausse-selon-le-cadre-moral-M2

Comment départager ces deux théories sémantiques vis-à-vis de l’explication des jugements normatifs ?

Le contextualisme a en premier lieu l’avantage de rendre compte de la relativité des expressions à partir d’un modèle simple, celui des expressions indexicales comme « ici » et « maintenant ». La transposition de ce modèle peut être justifiée par le fait qu’il a fait ses preuves pour les indexicaux comme « ici » et « maintenant ».

Un autre argument en faveur du contextualisme à propos des jugements moraux est proposé par Velleman (2015) : considérer les énoncés moraux comme des expressions indexicales permet d’expliquer leur fonction de « guidage » pour les sujets. Velleman propose de concevoir les énoncés moraux comme ce que Perry (1979) appelle des « indexicaux essentiels ». Selon cette théorie, la fonction de « guidage pratique » de certaines expressions est « essentiellement indexicale » dans la mesure où ces expressions ne peuvent avoir cette fonction que si la proposition qu’elles expriment est déterminée par le contexte, comme dans les expressions indexicales « ici », « maintenant », « je », « tu », « il », etc. Si, par exemple, David Velleman est à Paris et demande le chemin de la gare de Lyon, et si quelqu’un lui répond « Elle est droit devant vous », cette expression exprime la proposition complète La gare de Lyon est droit devant David Velleman, le 8/1/2020 à 15h40. Mais si son interlocuteur avait explicitement formulé cette proposition, son affirmation n’aurait pas eu sa fonction de guidage pratique, à moins que David Velleman ne sache par ailleurs qu’il est David Velleman le 8/1/2020 à 15h40. Et, dans ce cas de figure, c’est encore un concept indexical (je) qui lui permettrait de s’identifier à cette description. Tant que la proposition La gare de Lyon est droit devant David Velleman, le 8/1/2020 à 15h40 n’est pas appréhendée depuis une certaine perspective au moyen de concepts indexicaux (moi, ici, maintenant), elle ne peut pas jouer le rôle de guide pour l’action (Velleman 2015 p78). Velleman soutient qu’il en va de même avec les jugements moraux : ils ne peuvent avoir une fonction de guidage pratique qu’en étant mis en perspective grâce à des indexicaux (Velleman 2015 p30). Le jugement on doit tenir ses promesses ne peut guider l’action de S que si S s’identifie à ce on et peut en inférer je dois tenir mes promesses.

Le relativisme de l’évaluateur a, quant à lui, l’avantage de mieux rendre compte des désaccords : le contextualisme interprète les désaccords normatifs entre des sujets issus de contextes différents comme des quiproquos puisque leurs jugements ne sont pas les mêmes en fonction de leurs contextes respectifs. Mais c’est un problème dans la mesure où nous avons l’intuition d’avoir des désaccords normatifs et nous agissons en conséquence. Le relativisme de l’évaluateur ne rencontre pas ce problème : il permet d’expliquer pourquoi deux personnes peuvent être en désaccord sur le jugement « l’esclavage est immoral » même s’ils ne partagent pas le même système de normes morales.

Le relativisme de l’évaluateur permet aussi de justifier que l’on évalue une affirmation de quelqu’un qui a des normes entièrement différentes des nôtres en nous appuyant sur nos propres normes. On peut par exemple se permettre de critiquer les jugements d’Aristote sur l’esclavage, même si l’on se considère très éloigné des normes morales qu’il acceptait. C’est un point qui semble important dans la pratique de la réflexion et du discours normatifs.

ii. Une thèse métaphysique générale : la distinction des faits et valeurs

Il y a une idée métaphysique influente qui engage au relativisme normatif, c’est la distinction des faits et des valeurs (Putnam 1984). Bien qu’elle ne soit pas nécessairement au fondement du relativisme, c’est une thèse qui rend le relativisme particulièrement attractif à propos du domaine normatif. Exposée grossièrement, c’est l’idée que, tandis que la science étudie des faits solides et nous donne des connaissances universelles, les jugements normatifs sont relatifs aux subjectivités. La distinction des faits et des valeurs peut être caractérisée par des intuitions que nous avons sur la convergence que nous pouvons espérer atteindre entre nos jugements (Williams 1985). Imaginons la science arrivée à son point d’achèvement idéal : elle offre une image du monde sur laquelle convergent tous les êtres intelligents qui utilisent des méthodes fiables et qui disposent de toutes les observations pertinentes. Il est plausible qu’une telle image du monde le décrive en termes de qualités premières, c’est-à-dire de propriétés qui ne dépendent pas de la perspective de l’observateur, et non en termes de qualités secondes, c’est-à-dire en termes de propriétés qui dépendent de la perspective de celui qui les observe (Locke 2009). Les couleurs telles qu’on les perçoit et qui ne pourraient pas être connues par quelqu’un qui ne dispose pas de notre système de perception visuelle y laissent place à des longueurs d’onde qui peuvent être connues par quelqu’un qui ne dispose pas de notre système de perception visuelle. La science achevée serait la même pour des êtres humains et pour des extra-terrestres venus de loin qui n’auraient pas les mêmes organes de perception que nous mais qui aboutiraient par d’autres voies à la connaissance des diverses longueurs d’onde que nous appelons « couleurs » et à toutes les autres qualités premières dont le monde est fait.

On peut poser une question métaéthique concernant cette histoire : y a-t-il des normes et des valeurs dans l’image du monde que donne la science achevée ? Il est probable que tous les détenteurs hypothétiques de cette science idéale, humains et extra-terrestres, partagent une allégeance à des normes épistémiques. Ils doivent tous se baser sur des méthodes fiables et ils doivent tous avoir la vérité pour but. Mais ces normes font-elles partie de l’image du monde sur laquelle leurs croyances convergent ?

Une intuition qui semble être à la racine du relativisme est que les jugements normatifs ne doivent pas converger. Selon cette thèse relativiste, les normes sont plus comparables à des qualités secondes comme les couleurs qu’à des qualités premières comme des longueurs d’onde : elles dépendent d’une certaine perspective sur l’objet évalué.

Tous les relativistes n’acceptent pas cette distinction : elle présuppose une forme de réalisme ou d’universalisme à propos de la connaissance scientifique. Pour les partisans du relativisme épistémique (Rorty 1990, Kuhn 2008), c’est une conception naïve de la connaissance scientifique. Elle présuppose aussi l’anti-réalisme métaéthique, pour les réalistes il y a des faits normatifs.

2. Les relativismes subjectivistes

Dans cette section, nous envisagerons plusieurs théories relativistes qui ont en commun de relativiser la vérité d’un jugement à une caractéristique du sujet qui le produit. Dans la relation de dépendance x dépend de y, x est ici la vérité et y est la caractéristique du sujet mise en avant par la théorie. Selon le subjectivisme classique, cette caractéristique est un sentiment du sujet ; selon la théorie du juge idéal, c’est à une version idéalisée du sujet ; selon le constructivisme humien, c’est l’ensemble des attitudes évaluatives du sujet et selon le relativisme culturel ce sont les mœurs de la société à laquelle le sujet appartient.

a. Le subjectivisme

Le terme « subjectivisme » désigne ici la famille des théories qui soutiennent que la vérité d’un jugement normatif dépend (au moins en partie) d’autres attitudes du sujet qui le forme.

i. Le subjectivisme classique

Le subjectivisme classique à propos d’un domaine normatif D est la thèse selon laquelle un jugement de D est vrai ou faux en fonction d’un certain sentiment éprouvé par le sujet qui forme le jugement. Cette thèse peut facilement être illustrée avec un jugement de goût. Si Jean affirme « ces choux de Bruxelles sont délicieux », le subjectivisme nous dit que le jugement exprimé par Jean est vrai si Jean éprouve un sentiment de plaisir à manger les choux de Bruxelles en question. Selon le subjectivisme, ce n’est pas une norme établie par des spécialistes de cuisine, ni un standard partagé du goût des choux de Bruxelles réussis qui rend vrai ou faux le jugement de Jean, mais uniquement le sentiment éprouvé par Jean quand il en mange. C’est en ce sens que la vérité de ce type de jugement est, pour le subjectivisme, relative au sujet qui les forme.

Dans le domaine esthétique, la thèse subjectiviste semble courante. Hume la présente comme un « axiome » du sens commun (Hume 2000).

(Subjectivisme esthétique classique) Pour tout sujet S et tout objet O, un jugement de S de la forme O est beau est vrai si et seulement si S a plaisir à contempler O.

De ce point de vue, lorsque Nadia affirme que « l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle », son affirmation est vraie ou fausse en fonction des sentiments qu’elle éprouve lorsqu’elle écoute l’interprétation de My favourite things par John Coltrane. Ce qui rend cette thèse relativiste est que les sentiments en question sont des expériences individuelles. Bernard peut affirmer « l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle », et son affirmation peut être vraie en fonction des sentiments que lui, Bernard, éprouve en écoutant ce morceau de musique.

Dans le domaine moral, le subjectivisme propose d’analyser les jugements moraux comme des descriptions de l’approbation ou de la désapprobation de certains actes par le sujet. Cette thèse est appelée « subjectivisme du locuteur » (Jaquet et Naar 2019, Schroeder 2010), ou « théorie de l’intérêt » (Stevenson p11) je l’appellerai ici « subjectivisme classique ». Pour Hobbes, par exemple « quel que soit l’objet de l’appétit ou du désir que l’on éprouve, c’est cet objet que l’on appelle bon ; et l’objet de notre haine ou de notre aversion est ce qu’on appelle mauvais » (Hobbes 2000, p127). La thèse peut être énoncée ainsi :

(Subjectivisme moral classique) Pour tout sujet S et toute action A, un jugement de S de la forme « il est bien de A » est vrai si et seulement si S approuve A, et un jugement de la forme « il est mal de A » est vrai si et seulement si S désapprouve A.

Selon cette thèse, lorsque Pablo affirme « il est mal de pratiquer l’esclavage », son affirmation est vraie s’il désapprouve l’esclavage. Tout comme dans le domaine esthétique, la thèse subjectiviste implique que le même énoncé peut être vrai ou faux en fonction des individus. Par exemple, lorsqu’Alice affirme « Il n’est pas mal de pratiquer l’esclavage », son affirmation est vraie si elle ne désapprouve pas l’esclavage.

Le subjectivisme classique suppose à la fois une thèse sémantique et une thèse ontologique.

La thèse sémantique est le contextualisme selon lequel un énoncé est vrai ou faux en fonction du contexte dans lequel il est affirmé. En l’occurrence, la question pertinente est « par qui l’énoncé est-il affirmé ? ». De la même façon que l’énoncé « je m’appelle Quentin » est vrai quand il est énoncé par Quentin et faux quand il est énoncé par Alfred, l’énoncé « l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle » est vrai quand il est énoncé par Nadia et faux quand il est énoncé par Bernard. Si l’on adopte cette interprétation, tout comme le pronom « je » introduit une référence à un élément spécifique au contexte d’énonciation (le locuteur), le prédicat « est belle » doit faire référence à un élément propre au contexte d’énonciation. Pour le subjectivisme, cet élément est une expérience du locuteur. C’est donc une condition de vérité de l’énoncé qui varie d’un individu à un autre. Lorsque Nadia affirme « L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle, » elle exprime quelque chose comme l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle pour moi. De ce point de vue, il y a un écart entre les énoncés formulés dans les échanges linguistiques et les jugements exprimés. Dans l’usage conventionnel, la référence au sujet n’est pas représentée dans l’expression linguistique. Pour un objet quelconque O, on dit « O est beau » et pour une action ou un comportement A, on dit « A est moralement bon ». Mais si le contextualisme subjectiviste est vrai, ces énoncés signifient en fait O est beau pour moi (ou plus précisément, si l’on formule le subjectivisme en termes d’expérience esthétique j’ai une expérience esthétique à propos de O) ou j’approuve A. Les jugements exprimés par les énoncés esthétiques et moraux sont plus complexes que ce que les énoncés semblent montrer. Ils représentent une relation entre le sujet et l’objet ou entre le sujet et l’action évaluée plutôt qu’une simple propriété de l’objet ou de l’action.

La thèse ontologique est le relationalisme à propos des propriétés esthétiques et morales. Selon cette thèse, la propriété d’être beau et la propriété d’être (moralement) bon ne sont pas des propriétés simples mais des relations. De ce point de vue, un objet O n’est pas beau tout court mais seulement en relation à quelque chose d’autre comme la sensibilité du sujet qui le perçoit. De la même façon, de ce point de vue, un acte ou un comportement A n’est pas moralement bon tout court, mais seulement en relation à autre chose. Les propriétés d’être beau ou d’être moralement bon ont la forme …est beau relativement à X ou …est moralement bon relativement à X où X est une variable indépendante. Pour le subjectivisme, la variable en question peut être la sensibilité du sujet. La beauté et la bonté seraient des relations entre un objet ou un acte et une sensibilité esthétique ou morale. Hume formule cette thèse lorsqu’il présente la thèse relativiste esthétique (qu’il ne partage pas) :

[…] aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet. Il marque seulement une certaine conformité ou une relation entre l’objet et les organes ou facultés de l’esprit, et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment n’aurait jamais pu, selon toute possibilité, exister. La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. (Hume 2000, p127)

Les propriétés normatives sont ainsi conçues comme des propriétés dépendantes de la réponse (Prinz 2015). L’idée de propriétés dépendantes de la réponse vient de la distinction que fait Locke (2009) entre les qualités premières et les qualités secondes. Les qualités premières des objets, telles que la forme, les dimensions et le mouvement, sont des propriétés qui ne dépendent pas de notre perception. En revanche, les qualités secondes des objets, tels que le son, la couleur, l’odeur, sont conçues par Locke comme des pouvoirs que les objets ont de provoquer certaines réponses en nous (Locke 2009, Prinz 2015).

Cette thèse permet-elle de rendre compte adéquatement des jugements normatifs ? Partons du principe qu’une étude philosophique de ces jugements se doit d’expliquer certaines de leurs caractéristiques centrales (Jaquet et Naar 2019) : a) la variabilité des opinions normatives qui est un fait évident et qui se manifeste notamment à travers des désaccords ; b) l’aptitude à la vérité des jugements normatifs qui se manifeste dans le fait que nous n’hésitons pas à les qualifier de « vrais » ou « faux », c) la possibilité de faire des erreurs, qui se manifeste dans la possibilité de réviser nos propres jugements ou dans la possibilité de corriger les jugements des autres ; et d) leur normativité dans la mesure où ils ont en commun de considérer ce qui « compte en faveur » (Parfit 2011) d’une attitude ou d’une action.

Le subjectivisme classique explique bien la variabilité des opinions esthétiques. Si le subjectivisme est vrai, il est normal que les opinions esthétiques soient variées puisque les expériences esthétiques qu’elles représentent sont des relations entre un objet et une sensibilité individuelle. Si l’on admet une part irréductible de singularité dans la sensibilité, les expériences esthétiques sont qualitativement singulières.

Le subjectivisme classique explique l’aptitude à la vérité des jugements esthétiques. Ces jugements ont bien des conditions de vérité. Par exemple si le sujet S forme le jugement J selon lequel O est beau, et si on appelle E l’expérience esthétique que nous nommons conventionnellement « la beauté », J est vrai si et seulement si S a l’expérience esthétique E à propos de O.

Enfin, le subjectivisme classique s’appuie sur une ontologie plausible : il n’y a rien de mystérieux ou d’étrange dans la description de la beauté par le subjectivisme. Elle est réduite à une relation psychologique qui peut être étudiée de façon empirique.

En revanche, le subjectivisme classique peut avoir des difficultés à expliquer la possibilité de l’erreur dans les jugements esthétiques et moraux. Si l’on suppose que le jugement esthétique fait uniquement référence à un sentiment de plaisir ou de souffrance, il semble immunisé contre l’erreur. Lorsque Nadia affirme « l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle », elle exprime selon le subjectiviste quelque chose comme j’ai plaisir à écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane. Or, on peut supposer que ce jugement est infaillible. Imaginons que, tandis qu’elle croit être dans un fauteuil en train d’écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane, Nadia soit en fait un cerveau dans une cuve, câblé à une machine qui envoie des impulsions électriques produisant l’illusion d’être dans un fauteuil en train d’écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane. Plus largement, dans ce scénario, toutes les croyances de Nadia à propos du monde extérieur sont fausses. Bien que la croyance de Nadia selon laquelle elle est dans un fauteuil en train d’écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane soit fausse, la croyance qu’elle éprouve du plaisir en écoutant ce morceau n’est pas remise en cause comme toutes ses croyances à propos du monde extérieur. De ce point de vue, le jugement esthétique serait immunisé contre l’erreur. Hume formule cette idée lorsqu’il expose le relativisme esthétique : « Tout sentiment est juste, parce que le sentiment ne renvoie à rien au-delà de lui-même et qu’il est toujours réel, partout où un homme en est conscient » (Hume 2000, p126). Mais alors, le subjectivisme ne remplit pas l’exigence d’expliquer la possibilité de l’erreur et c’est un défaut de la théorie.

Un deuxième problème du subjectivisme classique apparaît lorsqu’il s’agit d’expliquer les désaccords. Pour qu’il y ait un désaccord entre deux sujets, il faut qu’ils aient des jugements ou des croyances contradictoires. Or il semble bien y avoir des désaccords sur les jugements esthétiques. Par exemple, dans cet échange sommaire, Nadia et Bernard semblent être en désaccord :

Nadia : L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle.

Bernard : Non, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle.

Mais si on interprète ces énoncés comme le demande le subjectivisme, le dialogue de Nadia et Bernard devient :

Nadia : J’ai plaisir à écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane.

Bernard : Je n’ai pas de plaisir à écouter l’interprétation de My favourite things par John Coltrane.

Dans cette interprétation, Nadia et Bernard ne se contredisent pas puisqu’ils ne parlent pas de la même chose. Nadia parle de son plaisir et Bernard parle de son état affectif et leurs propos peuvent être vrais en même temps. Par conséquent, le subjectivisme ne remplit pas l’exigence d’expliquer les désaccords.

Un troisième problème du subjectivisme est son incapacité à expliquer la normativité des jugements esthétiques et moraux. Il semble naturel de considérer que les jugements moraux indiquent ce qui « compte en faveur » (Parfit 2011) d’une attitude ou d’une action. Et si l’on suit Kant (Kant 1985, Zangwill 2019), la normativité du jugement esthétique se caractérise par le fait que lorsque nous jugeons qu’une chose est belle nous nous voyons en droit d’exiger des autres qu’ils jugent eux aussi que cette chose est belle. Or, si le subjectivisme classique est vrai, cette exigence est illégitime si Nadia juge que l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle parce qu’elle a plaisir à l’écouter et que Bernard juge que l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle parce qu’il n’a pas de plaisir à l’écouter. Nadia n’a pas de raison d’exiger de Bernard qu’il juge que l’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle puisque, toutes choses étant égales par ailleurs, Bernard est mieux placé qu’elle pour savoir ce qu’il ressent en écoutant l’interprétation de My favourite things par John Coltrane. Si les jugements de goût sont des descriptions de ses propres sentiments par le sujet, il ne semble tout simplement pas y avoir de norme du goût. C’est l’opinion de Hume qui affirme que le relativisme « représente l’impossibilité de jamais atteindre aucune norme du goût » (Hume 2000, p 126). Si c’est le cas, le subjectivisme est incapable d’expliquer un aspect essentiel du jugement esthétique.

Le subjectiviste pourrait répondre à cela qu’il y a bien une norme du goût, mais qu’elle est individualiste. Elle prendrait la forme suivante : Pour tout sujet S et tout objet O, si S ressent du plaisir à contempler O, alors il est vrai que O est beau pour S. Etant donné que la (ou les) norme(s) du goût est habituellement considérée comme universelle (Kant 1985) ou au moins collective (Bourdieu 1979), si le subjectiviste veut défendre cette norme individualiste, il ne doit pas simplement prétendre décrire la norme du goût ; il doit la réformer. Il doit faire cela sur le terrain normatif en promouvant l’individualisme esthétique.

Un quatrième problème du subjectivisme classique est une objection adressée par Moore (1903) aux théories métaéthiques naturalistes analytiques appelé l’argument de la question ouverte. Une théorie naturaliste analytique affirme qu’il y a une identité entre les propriétés normatives et des propriétés naturelles. Le subjectivisme classique peut être interprété comme une théorie naturaliste analytique : il soutient que la propriété d’être (moralement) bon est identique à la propriété d’être approuvé par quelqu’un. L’identification d’une propriété normative à une propriété naturelle est ici comprise comme une entreprise de « réduction », soit l’entreprise de donner une définition réelle (qui énonce les conditions nécessaires et suffisantes de l’existence de cette propriété) d’une propriété normative en termes naturels (Wedgwood 2007). C’est à cette entreprise de réduction que s’oppose l’objection de la question ouverte de Moore (1903). Selon cette objection, toute définition par X du terme « bon » laisse ouverte la question « X est-il réellement bon ? ». Par exemple la définition « ce qui est bon est ce qui est approuvé par S » laisse ouverte la question « ce qui est approuvé par S est-il réellement bon ? ». Mais si on pense avoir donné la définition qui énonce les conditions nécessaires et suffisantes de la bonté, la question ne devrait pas rester ouverte. Le caractère ouvert de la question semble indiquer que l’entreprise de définition a échoué. Cela est clair si l’on compare cette situation avec un cas où l’on sait que l’on dispose d’une définition qui énonce des conditions nécessaires et suffisantes. Par exemple, une fois que l’on connaît la définition du carré comme un polygone à quatre angles droits et quatre côtés égaux, la question « est-ce qu’un polygone à quatre angles droits et quatre côtés égaux est un carré ? » n’est plus ouverte, il n’y a plus de sens à la poser. Le caractère fermé de la question s’explique par le fait que les prédicats « être un carré » et « être un polygone à quatre angles droits et quatre côtés égaux » signifient la même chose. En revanche, le fait que l’affirmation « ce qui est bon est ce qui est approuvé par S » laisse ouverte la question « ce qui est approuvé par S est-il réellement bon ? » semble indiquer que « être bon » et « être approuvé par S » ne signifient pas la même chose. L’entreprise de définition a donc échoué. En généralisant, si toute définition X du terme « bon » laisse la question « X est-il réellement bon ? » ouverte, c’est qu’aucune définition ne décrit les conditions nécessaires et suffisantes de la bonté. En généralisant encore cet argument à la définition de tout concept normatif, l’argument de la question ouverte s’oppose au naturalisme analytique.

Il y a toutefois une option qui s’offre au subjectiviste classique pour parer l’objection de la question ouverte : il pourrait soutenir à la façon du naturalisme synthétique que, si les propriétés normatives sont identiques à des propriétés naturelles, en revanche, la signification des prédicats normatifs n’est identique à celle d’aucun prédicat naturel. Dans ce cas même si on savait que la propriété d’être bon était identique à la propriété d’être approuvé par S, la question « ce qui est approuvé par S est-il réellement bon ? » resterait ouverte.

Le subjectivisme classique rencontre un cinquième problème en se heurtant à une intuition à propos de l’objectivité des faits moraux. Il s’agit d’un problème d’ordre modal (Schroeder 2010) : le subjectivisme implique d’accepter des conditionnels comme « si je ne désapprouvais pas l’esclavage, alors il ne serait pas mal de pratiquer l’esclavage. » Mais cette affirmation se heurte à une intuition selon laquelle les faits moraux ne dépendent pas (à ce point) de nous.

ii. La théorie du juge idéal

Une façon de répondre aux objections soulevées par le subjectivisme classique consiste à conserver l’intuition subjectiviste selon laquelle le jugement normatif porte sur un sentiment du sujet, mais en supposant qu’il s’agit d’une version idéalisée du sujet. Dans le domaine esthétique, c’est le projet de la théorie du critique idéal (désormais notée TCI). Dans le domaine moral, c’est le projet de la théorie de l’observateur idéal (désormais notés TJI).

Dans le domaine esthétique, le subjectivisme simple fait porter les jugements esthétiques sur les sentiments des sujets réels comme vous et moi dont le goût est borné. Or nous pouvons progresser dans le raffinement de notre goût. Nous pouvons développer notre sensibilité, approfondir nos connaissances artistiques et nous libérer de nos préjugés (Hume 2000, Goldman 1995). Cette perfectibilité semble sans limites : les experts dans un domaine critique semblent toujours pouvoir progresser. La TCI construit un personnage hypothétique, le critique idéal, qui aurait fait tous les progrès possibles dans le raffinement de sa sensibilité, dans l’approfondissement de ses connaissances et l’affranchissement vis-à-vis de ses préjugés.

La TCI peut être formulée de cette façon, en appelant « version idéale de S » le critique idéal qui naîtrait de tous les progrès possibles du goût d’un sujet S :

Théorie du critique idéal : Pour tout sujet S et tout objet O, un jugement de S de la forme O est beau est vrai si et seulement si la version idéale de S aurait plaisir à contempler O.

La même stratégie d’idéalisation peut être appliquée dans le domaine moral. Plutôt que de se référer aux sentiments d’un sujet borné, les jugements moraux pourraient se référer aux sentiments d’un sujet idéal. Tout comme nos aptitudes au jugement esthétique, nos capacités de jugement moral sont perfectibles. Nous pouvons enrichir notre sensibilité morale en affinant nos sentiments moraux et en acquérant de nouveaux sentiments moraux. Nous pouvons aussi perfectionner nos capacités de raisonnement et acquérir des connaissances non morales utiles au jugement moral. Un juge idéal sera un personnage hypothétique qui aura fait tous les progrès possibles dans le perfectionnement de sa sensibilité morale. Il existe plusieurs théories morales subjectivistes basées sur une stratégie d’idéalisation (voir Jaquet et Naar 2019, ch II.3), mais nous nous concentrerons ici uniquement sur la théorie morale construite sur le modèle de la théorie esthétique du critique idéal (voir Blackburn 1984).

La TJI peut être formulée en appelant « version idéale de S » le juge idéal qui résulterait de tous les progrès possibles de la sensibilité morale, de la connaissance et des aptitudes au raisonnement d’un sujet S :

Théorie du juge idéal : Pour tout sujet S et toute action A, un jugement de S de la forme « il est bien de A » est vrai si et seulement si la version idéale de S approuve A.

On peut distinguer deux types de théories du critique ou du juge idéal : absolutiste et relativiste. Les deux types de théories se démarquent sur la question des désaccords entre critiques ou juges idéaux (Goldman 1995 chapitre 2, bien que Goldman parle de « réalisme » plutôt que d’absolutisme).

Dans le domaine esthétique, l’absolutiste soutient que deux critiques idéaux qui considèrent le même objet ne peuvent pas être en désaccord à propos de ses propriétés esthétiques. En écoutant l’interprétation de My favourite things par John Coltrane, leurs jugements esthétiques doivent converger. Cette confiance en une convergence des jugements des critiques idéaux peut s’appuyer sur la théorie humienne selon laquelle les critiques idéaux développent les mêmes dispositions propres à la nature humaine et réagissent aux mêmes propriétés des objets (Hume 2000). Les propriétés esthétiques qui résultent de cette relation entre les dispositions subjectives et les propriétés non-esthétiques des objets doivent être les mêmes pour tous les critiques idéaux. Le relativiste, quant à lui, rejette l’idée que les critiques idéaux doivent nécessairement parvenir à un consensus à propos des propriétés esthétiques d’un même objet. Pour cela, il lui suffit de rejeter la prémisse douteuse de l’absolutiste selon laquelle les dispositions subjectives des critiques idéaux sont nécessairement les mêmes. Il semble plausible que des critiques, même idéaux conservent une part d’idiosyncrasie dans leurs goûts.

Dans le domaine moral aussi, la théorie du juge idéal absolutiste serait celle qui supposerait une convergence nécessaire des jugements des juges idéaux sur un même acte, tandis que le relativiste soutiendrait que la convergence serait contingente. Le relativiste supposerait pour cela une part irréductible d’idiosyncrasie dans les sensibilités morales des juges.

La TCI et la TJI expliquent beaucoup mieux la possibilité de l’erreur et la normativité que le subjectivisme simple. Mais elles rencontrent toujours un problème avec les désaccords.

Tout d’abord, la TCI et la TJI expliquent aisément l’erreur dans les jugements esthétiques et moraux. Ici, il faut revenir un peu sur le subjectivisme simple pour bien voir le contraste avec la TCI et la TJI. Une même personne peut reconnaître qu’un jugement de goût ou un jugement moral qu’elle tenait pour vrai par le passé ne l’est plus si elle se réfère à ses sentiments actuels. Selon le subjectivisme simple cela ne signifie pas que son jugement passé était faux mais plutôt que les conditions de vérité du jugement (en l’occurrence les sentiments de cette personne) ont changé. Par exemple, Nadia peut avoir trouvé laide l’interprétation de My favourite things par John Coltrane quand elle avait 7 ans et l’avoir trouvé belle lorsqu’elle l’a réécoutée à 17 ans. Pour le subjectivisme simple, Nadia à 17 ans ne devrait pas considérer que Nadia à 7 ans s’était trompée : elle avait raison étant donnés ses sentiments. La TCI n’envisage pas du tout les choses de cette façon : il est possible que Nadia à 7 ans se soit réellement trompée, tout comme il est possible que Nadia à 17 ans se trompe. Selon la TCI, les conditions de vérité du jugement de Nadia à 7 ans et celles du jugement de Nadia à 17 ans sont les mêmes : il s’agit des sentiments de la version idéale de Nadia lorsqu’elle écoute l’interprétation de My favourite things par John Coltrane. La TCI et la TJI expliquent très bien l’erreur : quelqu’un se trompe lorsqu’il forme un jugement esthétique ou un jugement moral, lorsqu’il forme un jugement différent de sa version idéale.

La TCI et la TJI ont aussi une explication de la normativité du jugement esthétique et du jugement moral. D’une part, on comprend pourquoi les sujets accordent une autorité aux critiques et aux juges idéaux : il est courant d’accorder une autorité à une meilleure version de soi-même. Par exemple, nous préférons parfois reporter nos jugements esthétiques à un moment ultérieur où nous aurons enrichi notre expérience de l’objet ou acquis plus d’informations pertinentes. Un critique idéal étant la meilleure version de nous-mêmes pour former des jugements esthétiques, il semblerait naturel de lui accorder de l’autorité. D’autre part, la TCI et la TJI expliquent aussi qu’il y ait des normes intersubjectives partagées à plus ou moins grande échelle. Tout dépend ici du degré d’idiosyncrasie que l’on suppose chez les sujets et chez leur version idéale. Si le goût de chaque critique est singulier, alors il n’y aura pas de normes intersubjectives du goût. En revanche, si l’on suppose que plusieurs individus partagent des préférences qui aboutissent à des jugements similaires, on peut supposer qu’il y aurait des accords locaux entre les critiques idéaux. Lorsqu’on pense former un jugement correct à propos d’un objet O, on peut exiger de ceux que l’on suppose partager nos préférences pour le domaine d’objets auquel O appartient qu’ils forment le même jugement que nous à propos de O. Si Nadia aime la musique de Coltrane et qu’elle juge que l’interprétation de My favourite things par Coltrane est belle, elle peut exiger des amateurs de Coltrane qu’ils partagent son jugement. La communauté de préférences à propos d’un domaine d’objets peut être plus ou moins étendue, sur certains points ; le relativiste pourrait même supposer que des jugements esthétiques sont vrais universellement si la préférence pour le domaine d’objets sur lequel ils portent est partagée universellement. Mais un aspect intéressant de la TCI est qu’elle rend compte de la localité des normes esthétiques. C’est un fait notable que les normes de goûts varient avec les communautés et les classes sociales (Bourdieu 1979). Or la TCI permet d’expliquer comment un jugement esthétique pourrait être vrai dans une communauté de goût est faux dans une autre. De la même façon, la TJI peut rendre compte de la localité des normes morales. Par opposition au subjectivisme simple, la TCI et la TJI ont donc une explication de la normativité des jugements esthétiques et moraux.

Cependant, la TCI et la TJI rencontrent le même genre de problème que le subjectivisme simple avec les désaccords esthétiques et moraux. Lorsque deux critiques ou juges idéaux discutent d’un jugement comme « O est beau » ou « A est mal », ils ne parlent pas de la même chose puisque la beauté est une relation à l’objet propre à chaque critique et que le mal dépend de la sensibilité morale de chaque juge.

Comme nous l’avons vu, la discussion suivante semble intuitivement être un désaccord :

Nadia : L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle.

Bernard : Non, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle.

Mais interprétée à la lumière de la TCI, elle devient :

Nadia : Ma version idéale aime l’interprétation de My favourite things par John Coltrane.

Bernard : Non, ma version idéale n’aime pas l’interprétation de My favourite things par John Coltrane.

Par conséquent, la TCI n’explique pas les désaccords.

Mais la TCI et la TJI peuvent tenter de répondre en s’appuyant sur l’idée de communautés de préférence ou de communautés de sentiments moraux. Si plusieurs sujets partagent leurs dispositions à éprouver du plaisir pour un domaine d’objet, on peut supposer que leurs versions idéales tomberaient d’accord dans leurs jugements esthétiques à propos des objets de ce domaine. Si plusieurs sujets partagent les mêmes dispositions morales à propos d’un type d’acte A, leurs versions idéales convergeraient dans leurs jugements sur A.

iii. Le constructivisme humien

Dans plusieurs articles (Street 2006, 2009, 2011, 2016), Sharon Street a développé une forme de constructivisme métaéthique à propos de la nature des raisons qui se veut explicitement relativiste (Street, Draft). Dans ses articles, Street ne traite que des raisons morales et épistémiques. Mais étant donnée la généralité de sa théorie métaéthique, on peut supposer que, s’il y a des raisons esthétiques, elles sont aussi concernées par cette théorie.

Le constructivisme humien de Street se démarque du subjectivisme classique en concevant les jugements normatifs de façon holiste : un jugement ne renvoie pas à un état particulier du sujet mais à l’ensemble de ses « attitudes évaluatives ». Les « attitudes évaluatives » en question sont bien plus larges que de simples approbations ou désapprobations : elles comprennent des jugements normatifs (il n’est donc pas question de réduire les concepts normatifs à des concepts non normatifs) mais aussi des « proto-jugements », un proto-jugement étant décrit comme une « une tendance motivationnelle non linguistique [et] non réflexive à éprouver quelque chose comme ‘requis’ ou ‘exigé’ en lui-même, ou à éprouver quelque chose comme ‘appelant’ ou ‘comptant en faveur’ de quelque chose d’autre. » (Street 2006)

La thèse métaéthique de Street peut être présentée ainsi :

(Constructivisme humien) Pour tout sujet S et tout jugement normatif J, J est vrai pour S si et seulement si J est impliqué par les attitudes évaluatives de S conjointes aux faits non normatifs.

Pour présenter la thèse de Street il est important d’introduire la distinction qu’elle propose entre le réalisme métaéthique de l’anti-réalisme (Street 2006, 2016). Pour le réalisme (tel que Street comprend cette thèse), si un jugement moral est vrai, il l’est indépendamment des attitudes évaluatives d’un sujet quelconque. Par exemple si le jugement « il est mal de pratiquer l’esclavage » était vrai, il serait vrai même si personne ne l’avait jamais formé et s’il n’était impliqué par les attitudes évaluatives de personne. Pour l’anti-réaliste tel que Street le caractérise (tous les anti-réalistes n’approuveraient pas cette formulation de l’anti-réalisme), si un jugement est vrai, il ne l’est qu’en fonction des attitudes évaluatives du sujet qui le forme. On semble retrouver ici le problème modal auquel se heurte le subjectivisme. Mais, à la différence du subjectivisme classique, pour le constructivisme humien, la dépendance de la vérité d’un jugement vis-à-vis des attitudes évaluatives du sujet n’implique pas que le jugement doive actuellement être formé par le sujet en question. La vérité du jugement dépend du sujet en un sens un peu moins fort : un jugement est vrai s’il peut être dérivé de l’ensemble de ses attitudes évaluatives et des faits. Le constructivisme humien n’implique pas les conditionnels de la forme « si je ne désapprouvais pas l’esclavage, alors il ne serait pas mal de pratiquer l’esclavage », mais seulement ceux de la forme « si cela n’était pas impliqué par l’ensemble de mes attitudes évaluatives et des faits, alors il ne serait pas mal de pratiquer l’esclavage ». Or, dans la mesure où les attitudes évaluatives peuvent inclure des principes moraux partagés par une communauté, cela rend la vérité normative beaucoup moins contingente que ce qu’affirme le subjectivisme classique.

Néanmoins, le constructivisme dit « humien » se démarque du constructivisme dit « kantien » dans la mesure où il affirme qu’il n’y a pas de vérités morales nécessaires. Le constructivisme kantien soutient qu’il y a des vérités morales nécessaires qui peuvent être connues a priori. Korsgaard (1992) soutient par exemple que l’on peut découvrir des obligations universelles en réfléchissant sur le statut de personne que nous nous attribuons et que nous attribuons aux autres. Par contraste, le constructivisme humien considère que les vérités morales sont construites à partir des attitudes contingentes des sujets qui ne peuvent être connues que a posteriori.

Si cette thèse est vraie, les deux clauses de la thèse relativiste morale vont de soi : d’une part on comprend pourquoi un jugement qui est vrai en fonction des attitudes évaluatives de Pablo et des faits non normatifs ne l’est pas en fonction des attitudes évaluatives différentes de Sabrina et des mêmes faits non normatifs.

Selon Street, la raison principale d’accepter le constructivisme subjectiviste est que les théories métaéthiques alternatives (en particulier le réalisme et l’expressivisme quasi-réaliste) sont confrontées à un « dilemme darwinien » (Street 2006). En résumé, l’argument est le suivant. Street présuppose une forme de déterminisme biologique : si l’on accepte la théorie de l’évolution des espèces, on doit admettre que l’évolution a façonné le contenu de nos jugements normatifs. (Cette prémisse peut être élargie : on peut supposer qu’un déterminisme sociologique influence le contenu de nos jugements normatifs.) Si l’on accepte ce déterminisme biologique, le réaliste (pour Street, cela signifie celui qui pense que la vérité des jugements normatifs est absolument indépendante des attitudes du sujet) est confronté à deux options aussi mauvaises l’une que l’autre. Sa première option est de nier que l’influence de l’évolution sur le contenu de nos jugements normatifs détermine la vérité normative elle même. Cette option doit le rendre sceptique parce qu’il doit admettre que nos jugements sont influencés par l’évolution et en même temps que la vérité normative est indépendante de toute influence de l’évolution. La deuxième option est d’essayer d’expliquer que les contenus de nos jugements normatifs ont été sélectionnés pour leur vérité. Le problème est que cette hypothèse est en concurrence avec une autre hypothèse scientifique beaucoup plus probable : les contenus de nos jugements normatifs ont été sélectionnés parce qu’ils augmentaient les chances de survie et de reproduction.

Par contraste, le constructivisme subjectiviste n’a aucun problème pour accepter l’influence de l’évolution et de la société sur le contenu des jugements normatifs que nous tenons pour vrais. Dans la mesure où le constructiviste humien affirme que la vérité d’un jugement normatif est sa cohérence avec l’ensemble des attitudes évaluatives du sujet et des faits non normatifs, il n’a aucun problème avec l’idée que le contenu de nos attitudes évaluatives ait été déterminé par l’évolution puisqu’il n’a jamais supposé que la vérité d’un jugement devait être indépendante des attitudes du sujet.

On pourrait tout de suite soulever un problème classique pour le relativisme : il semble s’auto-réfuter. Imaginons que Socrate admette le principe absolutiste selon lequel un jugement normatif est vrai indépendamment des attitudes du sujet qui a formé ce jugement. Il y a plusieurs façons d’interpréter le statut de ce genre de principes métaéthiques : on peut les considérer comme des jugements non normatifs portant sur des jugements normatifs, ou bien ou peut les considérer eux mêmes comme des jugements normatifs. Supposons comme nous y invite Street elle-même (Draft) que la deuxième interprétation soit vraie et que ce principe soit lui-même un jugement normatif. Alors, il semble que selon le constructivisme subjectiviste, Socrate aurait raison de considérer que la thèse constructiviste subjectiviste est fausse.

Street (Draft) envisage ce problème et propose une réponse originale. Face au problème, le constructiviste subjectiviste a deux options : soit il admet que la thèse constructiviste subjectiviste est une exception à elle-même, qu’elle est absolument vraie, mais alors il reconnaît une forme d’absolutisme métaéthique (Street Draft, Boghossian 2011), soit il admet que la thèse constructiviste est vraie seulement en un sens relatif. Selon Street (Draft), les raisons qui appuient la thèse constructiviste (le dilemme darwinien) devraient nous demander d’accepter la deuxième option : le constructivisme subjectiviste n’est vrai que relativement à la perspective de ceux qui doivent l’accepter pour être cohérents vis-à-vis de l’ensemble de leurs attitudes normatives et des faits. Mais cette deuxième option semble conduire directement à l’auto-réfutation : elle admet que l’absolutiste a raison. Cependant, Street propose une réponse : la thèse constructiviste n’est vraie que relativement aux perspectives subjectives avec lesquelles elle est cohérente, et Street ajoute qu’elle devrait être acceptée dans toute perspective subjective. En effet, dans la perspective de n’importe quel sujet S, si S admet l’absolutisme à propos de la vérité normative, le dilemme darwinien se posera pour S. Par conséquent, pour tout sujet S, la thèse constructiviste subjectiviste devrait être acceptée et considérée comme vraie pour S. La thèse constructiviste a donc l’étrange privilège d’être à la fois vraie de façon relative aux attitudes normatives particulières de chaque sujet et à la fois vraie de façon universelle, quelles que soient les attitudes particulières de chaque sujet.

On pourrait aussi remarquer que le constructivisme humien ne donne qu’une réponse partielle au problème de l’erreur. Certes, il explique comment il est possible qu’un jugement normatif soit faux : si le jugement J de S n’est pas impliqué par les attitudes évaluatives de S conjointes aux faits non normatifs, il est faux. Mais un proche parent du problème de l’erreur se pose pour le constructivisme humien : on pourrait l’appeler le problème du progrès. Le constructivisme humien ne semble pas avoir les ressources pour expliquer qu’un sujet soit capable de progrès moral. Street (2016) imagine un Caligula entièrement cohérent qui juge qu’il a de très bonnes raisons de torturer des gens pour s’amuser. Selon le constructivisme humien, son jugement est vrai. Mais cela exclut la possibilité qu’un Caligula futur adopte de nouvelles attitudes évaluatives et en vienne à juger que son jugement était faux. Le Caligula futur devra considérer que le jugement formé par son moi passé était vrai, même s’il est faux par rapport à ses nouvelles attitudes évaluatives. De ce point de vue, son changement d’attitudes ne peut pas être considéré comme un progrès dans la mesure où il ne peut pas considérer qu’il a corrigé une erreur. Pourtant, dans ce scénario, Caligula interpréterait son changement d’attitude comme un progrès moral. Cette interprétation est plausible mais il semble que le constructivisme humien ne puisse pas en rendre compte.

Le constructivisme humien rencontre en outre un problème commun aux différentes formes de subjectivisme : il n’explique pas les désaccords. Imaginons un cas apparemment clair de désaccord moral :

Pablo : Il est mal de pratiquer l’esclavage.

Alice : Il n’est pas mal de pratiquer l’esclavage.

Dans ce dialogue, Pablo et Alice ont l’air de se contredire. Interprété selon le constructivisme humien, ce désaccord disparaît :

Pablo : Selon l’ensemble de mes attitudes évaluatives (à moi, Pablo) et des faits, il est mal de pratiquer l’esclavage.

Alice : Selon l’ensemble des mes attitudes évaluatives (à moi, Alice) et des faits, il n’est pas mal de pratiquer l’esclavage.

Dans cette interprétation, Pablo et Alice ne se contredisent pas. Le constructivisme humien ne rend donc pas compte des désaccords.

b. Le relativisme culturel

Nous avons vu que les théories du juge et du critique idéal permettaient de rendre compte de l’idée selon laquelle les normes du goût et les normes morales étaient des faits sociaux. Cette idée peut être développée indépendamment des théories du juge et du critique idéal. Ce type de relativisme se démarque du subjectivisme dans la mesure où le jugement formé par un sujet n’est pas vrai ou faux en fonction de certaines de ses attitudes, mais plutôt en fonction des normes de la communauté à laquelle il appartient.

Pour le relativisme esthétique culturel, les jugements exprimés à travers les énoncés esthétiques sont solidaires d’une manière de vivre partagée par une communauté (Wittgenstein 1992, Michaud 1999). Dans cette perspective, l’énoncé : « L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle » signifie L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle selon les normes de la communauté C à laquelle j’appartiens. Dans la communauté des amateurs de jazz qui partage certaines normes pour évaluer des performances de jazz, cet énoncé a un autre sens que dans une communauté qui n’est pas habituée au jazz ou qui n’aime pas le jazz ou qui n’aime pas le style de John Coltrane.

Les normes intersubjectives du goût dont parle le relativisme culturel permettent d’expliquer la plupart des phénomènes pertinents à propos des jugements esthétiques.

Il permet d’expliquer l’aptitude à la vérité des jugements esthétiques puisque le jugement L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle selon les normes de la communauté C à laquelle j’appartiens donne les conditions de vérité de l’énoncé « L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle. »

Il explique la possibilité de faire des erreurs dans la mesure où le jugement du sujet peut ne pas être en accord avec les normes de la communauté auxquelles il se réfère.

Il peut expliquer la normativité si l’on suppose que les normes de la communauté exercent une forme d’autorité sur le sujet. Une telle hypothèse a été soutenue par Gibbard (1990), selon qui les jugements normatifs sont caractérisés par un phénomène de « gouvernance normative » : nous avons tendance à être motivés par le consensus. Ce phénomène illustre une tendance plus générale au consensus qui a pour fonction, selon Gibbard, de coordonner les émotions, les croyances et les actions des individus.

Le relativisme culturel moral permet lui aussi de rendre compte de l’intersubjectivité des normes. Selon cette approche, la vérité des jugements moraux doit être relativisée à des cadres moraux compris comme des systèmes de normes variant en fonction des communautés (Harman 1996, Boghossian 2009, Velleman 2015). Cette thèse a généralement été associée à un contextualisme sémantique (Harman 1996 p4, Boghossian 2009 p61-62, Velleman 2015 p77-79). De ce point de vue, le jugement « Il est mal de pratiquer » l’esclavage doit être interprété comme signifiant Il est mal de pratiquer l’esclavage selon le cadre moral de la communauté C à laquelle j’appartiens.

Le relativisme culturel peut s’appuyer sur le contextualisme sémantique. Velleman (2015) propose de considérer les concepts normatifs comme des indexicaux essentiels (voir la section I.b.i de cette entrée). Si l’on accepte cette théorie et que l’on considère en outre que la moralité (ou plus généralement la normativité) est constituée par la fonction de guidage pratique (Velleman 2015), il est alors essentiel à la morale d’être appréhendée en perspective. Le contextualisme sémantique serait une bonne théorie pour rendre compte de cette forme de jugement en perspective.

Le relativisme complète cette thèse par les thèses de dépendance, de pluralité et d’incompatibilité.

Une version culturaliste de la thèse de dépendance est la suivante :

(Constitution sociale) Les raisons d’agir et d’avoir des attitudes sont constituées par les mœurs d’une communauté.

Velleman (2015) soutient ainsi que des faits constituent des raisons pour des sujets S en fonction d’un cadre de référence qui est fixé par les mœurs d’une communauté. Il développe une analogie avec la gravité : de même qu’un objet est lourd relativement à un centre de gravité, un fait est une raison relativement aux mœurs d’une communauté.

Velleman complète cette ontologie par une sociologie spéculative : nous avons constamment à nous interpréter les uns les autres et, pour cela, nous nous efforçons d’être « ordinaires ». Or, il n’y a rien de tel que l’« ordinarité » ; être ordinaire est quelque chose qui se fait en convergeant sur des manières de penser, d’agir et de sentir. Les mœurs sont « les façons de penser, de sentir, d’agir sur lesquelles [les gens] convergent » (p86). Il s’appuie enfin sur cette théorie sociologique pour affirmer que ce qui constitue la force normative des raisons est l’attraction vers la socialité.

Velleman ne donne pas d’argument pour préférer cette ontologie à une autre ; il considère que le relativisme est justifié par deux observations : les êtres humains vivent et ont vécu avec une grande variété de mœurs et personne n’a réussi à montrer qu’un ensemble de normes était universellement valable (p 75). Mais ces deux thèses sont très spéculatives et elles ne peuvent pas être assimilées à de simples observations. Il s’agit des thèses d’incompatibilité et d’égale validité qui sont discutables.

Concernant le problème de l’erreur auquel se heurte le subjectivisme classique, la réponse apportée par le relativisme culturel risque de ne pas satisfaire tout le monde. En effet, le relativisme culturel peut expliquer pourquoi un jugement normatif peut être faux si le sujet accepte les normes qui font consensus dans sa communauté. Si quelqu’un juge L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle selon les normes de la communauté C à laquelle j’appartiens alors que, selon les normes de sa communauté, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle, il se trompe. Mais le relativisme se heurte à une autre version du problème de l’erreur : il semble incapable d’expliquer qu’une communauté se trompe dans les normes qu’elle accepte de façon consensuelle. Pourtant, les communautés semblent capables d’autocritique et de progrès, pour cela, il faut qu’elles soient capables de réviser certaines normes.

En outre, la sémantique contextualiste rencontre ici encore un problème avec les désaccords, quoique le problème soit ici plus limité que pour les théories subjectiviste et constructiviste humienne. En effet, le relativisme culturel peut expliquer les désaccords au sein d’une même communauté, si Bernard et Nadia appartiennent à la même communauté C1, le dialogue :

Nadia : L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle.

Bernard : Non, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle.

signifie :

Nadia : L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle selon les normes la communauté C1 à laquelle j’appartiens.

Bernard : Non, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle selon les normes la communauté C1 à laquelle j’appartiens.

Il y a donc bien un désaccord. En revanche, le relativisme culturel ne peut pas expliquer les désaccords entre des personnes appartenant à des communautés différentes. Imaginons que Nadia appartienne à la communauté C1 et Bernard à la communauté C2. Leur dialogue devient :

Nadia : L’interprétation de My favourite things par John Coltrane est belle selon les normes la communauté C1 à laquelle j’appartiens.

Bernard : Non, l’interprétation de My favourite things par John Coltrane n’est pas belle selon les normes la communauté C2 à laquelle j’appartiens.

Or ce dialogue n’est pas un désaccord.

Enfin, le relativisme culturel rencontre un problème analogue à celui que rencontrent le subjectivisme classique et le constructivisme humien avec certaines situations contrefatuelles. Le relativisme culturel admet des conditionnels comme « si les normes de ma communauté n’interdisaient pas l’esclavage, alors il ne serait pas mal de pratiquer l’esclavage. » Mais peu de gens seraient prêts à accepter cette conséquence du relativisme. L’une des raisons en est que ce type de raisonnement métaéthique a une incidence éthique (Blackburn 1998). Ce conditionnel a une portée normative : dire « si les normes de ma communauté n’interdisaient pas l’esclavage, alors il ne serait pas mal de pratiquer l’esclavage » sonne comme une promotion de l’esclavage.

c. Le relativisme épistémique de remplacement

Une tentative de formulation systématique du relativisme épistémique a récemment été proposée par Boghossian (2009). Selon Boghossian, le relativisme épistémique est la conjonction de trois thèses :

« (Non-absolutisme épistémique) Il n’y a pas de faits absolus sur quelle croyance est justifiée par un certain élément d’information.

(Relationalisme épistémique) Si nous voulons que les jugements épistémiques d’un sujet S aient une chance d’être vrais, nous ne devons pas interpréter les énoncés de forme :

« L’information I justifie la croyance »

comme exprimant l’affirmation :

L’information I justifie la croyance C

mais comme exprimant l’affirmation :

Selon le système épistémique E, que j’accepte, l’information I justifie la croyance C.

(Pluralisme épistémique) Il y a de multiples systèmes épistémiques fondamentalement différents et authentiquement alternatifs, mais il n’y a pas de faits en vertu desquels l’un de ces systèmes est plus correct qu’un autre. » (Boghossian 2009)

Notons tout de suite que la thèse du pluralisme épistémique telle qu’elle est formulée par Boghossian contient en elle les thèses d’incompatibilité et de symétrie. L’expression « multiples systèmes épistémiques fondamentalement différents et authentiquement alternatifs » capture l’idée d’incompatibilité. Et l’affirmation « il n’y a pas de faits en vertu desquels l’un de ces systèmes est plus correct qu’un autre » exprime la thèse de symétrie.

Nous examinerons ici uniquement la thèse du relationalisme épistémique qui est l’originalité de ce modèle. Cette thèse nous dit que les énoncés épistémiques ordinaires de la forme « L’information I justifie la croyance C » peuvent être remplacés par des énoncés qui représenteraient leurs conditions de vérité complètes de la forme « Selon le système épistémique E, que j’accepte, l’information I justifie la croyance ». De la même manière les jugements ordinaires de la forme L’information I justifie la croyance C devraient être remplacés par des jugements de la forme Selon le système épistémique E, que j’accepte, l’information I justifie la croyance C.

Boghossian soutient que la thèse relationaliste n’est pas tenable. Le relationalisme affirme que les jugements de forme L’information I justifie la croyance C ne sont pas vrais. Selon Boghossian, il y a deux façons d’interpréter cette non-vérité : selon la première, ces énoncés sont faux ; selon la deuxième, ces énoncés sont incomplets. Or chacune de ces interprétations se heurte à des objections (Boghossian 2009, Adam-Carter 2015).

Si le relativiste considère que ces jugements sont faux, il rencontre deux problèmes. Premièrement, le relativiste n’étant pas un nihiliste, il est censé accepter un système épistémique composé de jugements épistémiques. Mais on ne voit pas pourquoi le relativiste accepterait un système épistémique qu’il sait être composé entièrement de propositions fausses. Deuxièmement, les jugements épistémiques sont normatifs, ils sont censés avoir une autorité sur nos croyances. Mais on ne voit pas non plus pourquoi ils conserveraient une autorité normative pour le relativiste qui les considère comme faux.

Si le relativiste considère que ces jugements sont incomplets, Boghossian affirme qu’il faut comprendre cette incomplétude sur le modèle d’un jugement tel que « Tom est plus grand que… ». Mais alors il rencontre quatre problèmes.

Premièrement, si on remplace les jugements de la forme L’information I justifie la croyance C par des jugements de la forme Selon le système épistémique E, que j’accepte, l’information I justifie la croyance C, on échange des propositions normatives contre des propositions descriptives, par conséquent on perd la normativité des jugements épistémiques (Carter 2015).

Deuxièmement, le relativiste considèrerait que le système épistémique qu’il accepte est composé de propositions incomplètes, mais on ne voit pas pourquoi il accepterait un système de propositions incomplètes.

Troisièmement, si le relativiste entreprend de compléter les propositions qui constituent son système épistémique, il entrera dans une régression à l’infini. En effet, il complètera par exemple une première proposition L’information I justifie la croyance C par Selon N, qui appartient au système épistémique E, que j’accepte, l’information I justifie la croyance C. Mais N doit avoir la forme d’une proposition épistémique ordinaire comme les informations de type I justifient les croyances de type C. Or ces propositions doivent selon le relativiste être remplacées par des propositions qui représentent la relation à un système épistémique la proposition N aurait alors la forme Selon le système épistémique E, que j’accepte, les informations de type I justifient les croyances de type C. Mais cette proposition devrait à son tour être rapportée à une autre norme du système E et ainsi de suite à l’infini. Le relativiste devrait donc réitérer son opération à l’infini sans jamais pouvoir expliciter les normes qui composent son système épistémique.

Quatrièmement, le relativiste ne peut pas expliquer les relations d’implication logique entre des principes épistémiques généraux (comme Si S observe visuellement que p dans les conditions C, alors S est prima facie justifié à croire que p) et des jugements épistémiques particuliers (comme Jean est justifié à croire que p parce qu’il a observé visuellement que p dans les conditions C). En effet, si les propositions qui composent un système épistémique sont incomplètes, on ne peut, selon Boghossian, rien en dériver logiquement.

Martin Kusch a proposé une défense du relativisme de remplacement contre les objections de Boghossian (Kusch 2010, Carter 2015).

Kush remet en question un présupposé de Boghossian selon lequel le remplacement d’un jugement :

x est P

prends la forme

(x est P) entretient la relation R avec S

Dans cette perspective, les jugements de la forme x est P sont faux et ils doivent être remplacés par des jugements de la forme (x est P) entretient la relation R avec S. Par exemple, le jugement ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée par ce que je perçois doit être remplacé par Selon le système épistémique S que j’accepte, ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée par ce que je perçois.

Mais Kusch propose un autre modèle de remplacement. Kusch prend pour paradigme la découverte de Galilée selon laquelle le mouvement est relatif. On a alors découvert que les jugements de la forme :

X est en mouvement

pouvaient être remplacés par des jugements de la forme X est en mouvement relativement au cadre de référence C. Mais cette nouvelle proposition n’est pas « construite autour de la première » (Kusch 2010) selon la forme (x est P) entretient la relation R avec S. Sa forme logique est plutôt xRy. Autrement dit :

X est en mouvement

ne doit pas être remplacé par

Selon le cadre de référence C, X est en mouvement

mais plutôt par

X est en-mouvement-relativement-au-cadre-de-référence-C.

Il est important de noter que les jugements pré-galiléens comme le bateau est en mouvement ne sont pas systématiquement jugés incomplets ni faux. Selon Boghossian et Kusch, le concept de mouvement du sens commun n’est ni absolutiste ni relativiste. Il y aurait un concept général de MOUVEMENT dont les concepts absolutistes et relativistes sont des sous-espèces. Dans cette perspective, l’incomplétude de X est en mouvement est une incomplétude théorique qui n’empêche pas les jugements pré-galiléens d’être vrais.

Selon Kusch le relativiste épistémique devrait prendre modèle sur le relativisme à propos du mouvement et remplacer les jugements de la forme :

La croyance C est justifiée

par

La croyance C est justifiée-selon-le-système-épistémique-S-qui-est-un-système-épistémique-valable-parmi-d’autres

Par exemple, le jugement :

ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée par ce que je perçois

devrait alors être remplacé par :

ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée-par-ce-que-je-perçois-selon-le-système-épistémique-S-qui-est-un-système-épistémique-valable-parmi-d’autres.

Le remplacement d’un jugement de sens commun par un jugement relativiste n’est alors pas compris comme une élimination du premier. Pour un relativiste qui accepte ce modèle, un jugement de la forme La croyance C est justifiée a une forme logique qui le rend apte à la vérité et utilisable dans les discussions de premier ordre sur le statut épistémique des croyances. Ces jugements de premier ordre intègrent un concept de JUSTIFICATION qui n’est ni absolutiste ni relativiste et dont les concepts absolutistes et relativistes sont des sous-espèces.

Cela permet selon Kusch de couper court à toutes les objections de Boghossian qui reposent sur le présupposé que le modèle du remplacement considère les jugements de premier ordre comme incomplets ou faux (Kush 2010, voir Carter 2015 pour une discussion).

3. Le relativisme de l’évaluateur

Jusqu’à présent, nous avons considéré des formes diverses de relativismes du sujet associées à une sémantique contextualiste. Nous allons maintenant envisager une autre forme de relativisme et une autre sémantique, celle du relativisme de l’évaluateur (désormais noté RE). Contrairement au contextualisme, qui affirme que le contenu des jugements esthétiques varie avec les contextes, le RE affirme que le contenu des jugements est invariant mais que leur valeur de vérité varie en fonction des contextes. Les avantages de cette théorie sémantique sur le contextiualisme sont qu’elle permet de rendre compte des désaccords, de l’intuition selon laquelle c’est la vérité qui est relative et de celle selon laquelle la vérité est relative au point de vue de l’évaluateur. Le RE s’est développé récemment pour expliquer la sémantique de différents domaines de discours comme les futurs contingents, les modaux épistémiques et les jugements de goût (MacFarlane 2005, 2014, Kölbel 2003). Il a été appliqué au domaine moral Beebe 2010, Schafer 2012, Kölbel 2015, Stojanovic 2019) et au domaine épistémique (Wright 2008; Carter 2015).

Pour comprendre l’originalité du RE, comparons les traitements différents que le RE et le contextualisme font de l’énoncé suivant :

c : « les crêpes de la grand-mère de Loïc sont délicieuses »

Le contextualisme affirme que cet énoncé exprime une forme de jugement indexical qui spécifie le sujet qui forme le jugement :

les crêpes de la grand-mère de Loïc sont délicieuses pour moi.

Le RE affirme pour sa part que l’énoncé c exprime le jugement :

les crêpes de la grand-mère de Loïc sont délicieuses

Le RE se démarque du contextualisme sur deux points. Premièrement, pour le RE, le contenu du jugement n’est pas déterminé par le contexte dans lequel il est énoncé, ce n’est pas le contenu mais la valeur de vérité du jugement qui varie en fonction d’un contexte. Deuxièmement, le contexte en fonction duquel la valeur de vérité de l’énoncé varie est celui de l’évaluateur et non celui de l’énonciateur.

La variation peut venir du fait que les mêmes critères conduisent à des jugements différents dans des contextes différents : par exemple, le critère selon mes goûts peut conduire Loïc à évaluer c comme vrai et conduire Hélène à évaluer c comme faux. Mais les critères aussi peuvent varier d’un contexte d’évaluation à un autre par exemple Gaël peut utiliser le critère personnel selon mes préférences tandis qu’Hélène peut utiliser le critère intersubjectif comparé aux crêpes que l’on trouve généralement dans les restaurants de Rennes.

Le premier intérêt majeur du RE est qu’il permet de conserver l’intuition selon laquelle il y a bien des désaccords à propos des jugements normatifs. Considérons la discussion suivante :

Loïc : « Les crêpes de ma grand-mère sont délicieuses ! »

Hélène : « Non, les crêpes de ta grand-mère ne sont pas délicieuses. »

Selon le relativisme de l’évaluateur, les jugements exprimés par les affirmations de Loïc et Hélène sont :

Loïc : Les crêpes de ma grand-mère sont délicieuses.

Hélène : Les crêpes de la grand-mère de Loïc ne sont pas délicieuses.

Il y a donc bien un désaccord, comme on aurait tendance à le penser intuitivement. Mais le relativisme de l’évaluateur permet en outre de dire que les deux affirmations contradictoires sont toutes les deux vraies relativement à un contexte d’évaluation différent. C’est pourquoi le relativisme de l’évaluateur affirme qu’il y a des « désaccords non-fautifs » (Kölbel 2003).

Le RE a un autre avantage sur le contextualisme : il rend compte du fait que nous évaluons la vérité d’un énoncé normatif par rapport à notre point de vue plutôt que par rapport à son contexte d’énonciation (Stojanovic 2019). Imaginons par exemple que l’énoncé « l’esclavage est moralement acceptable » ait été affirmé par Aristote dans un contexte où les moeurs (ou, pour les subjectivismes, les attitudes d’Aristote lui-même) permettaient l’esclavage. Pour le contextualisme, c’est par rapport aux normes morales en place dans le contexte d’énonciation (donc les moeurs des Grecs à l’époque d’Aristote ou dans une version subjectiviste, aux attitudes évaluatives d’Aristote) que l’on doit déterminer la valeur de vérité de l’énoncé. Pour le RE, c’est par rapport au contexte d’évaluation, par exemple, par rapport aux normes pertinentes pour un évaluateur comme vous et moi en 2020 que l’on doit évaluer la valeur de vérité de l’affirmation d’Aristote. Cette évaluation depuis notre point de vue des énoncés affirmés dans d’autres contextes permet de prendre du recul sur des jugements pour y adhérer ou les critiquer depuis notre perspective. Cela permet de hiérarchiser les jugements moraux : on peut par exemple considérer que les jugements favorables à l’esclavage étaient faux et que nous avons fait un progrès en changeant de perspective. C’est quelque chose que nous faisons dans nos conversations ordinaires et qui a son importance dans les discussions morales. C’est un avantage de la part du RE de pouvoir en rendre compte.

Dans le domaine épistémologique, c’est la raison pour laquelle Wright propose le RE comme une alternative au modèle contextualiste « du remplacement ». Le modèle du remplacement constitué des thèses non absolutiste, relationaliste et pluraliste semble capturer les intuitions centrales du relativisme épistémique. Pourtant, Wright critique la thèse relationaliste comme une thèse qui déforme l’ambition du relativisme (Wright 2008 et Carter 2015 pour une discussion). Les jugements par lesquels le relativisme remplace les jugements du sens commun sont des jugements qui décrivent des propriétés plus complexes que celles que décrivent les jugements de sens commun, mais cela n’empêche pas que ces jugements proposés par le modèle du remplacement soient vrais ou faux absolument. Par exemple, le jugement :

ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée-par-ce-que-je-perçois-selon-le-système-épistémique-S-qui-est-un-système-épistémique-valable-parmi-d’autres

est vrai ou faux de façon absolue. Mais l’ambition du relativisme est de montrer que les jugements épistémiques ne sont vrais que de façon relative. Selon Wright (2008), le relativisme épistémique devrait plutôt être formulé selon le modèle du relativisme de l’évaluateur. Dans cette perspective, Field (2009, 2018) défend une forme de relativisme épistémique, qu’il appelle « évaluativisme » s’inspirant du relativisme de l’évaluateur proposé par MacFarlane (MacFarlane 2005). Selon MacFarlane, le prédicat de vérité est doublement contextuel, il signifie : « vrai dans le contexte d’usage CU et dans le contexte d’évaluation CE ». Dans le cas de :

ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée par ce que je perçois »

le contexte d’usage CU réunit les paramètres de temps et de lieu, et le contexte d’évaluation CE peut intégrer les normes épistémiques acceptées par l’évaluateur. Si l’on ajoute à cette idée les thèses pluraliste et incompatibiliste selon lesquelles il y a plusieurs systèmes de normes différents incompatibles entre eux qui peuvent être employés par les évaluateurs, on obtient le relativisme épistémique de l’évaluateur. De ce point de vue, c’est la même proposition :

ma croyance selon laquelle je suis face à mon bureau est justifiée par ce que je perçois

qui est vraie ou fausse selon les contextes d’évaluation. Le modèle du relativisme de l’évaluateur permet ainsi de dire que c’est bien la vérité qui varie en fonction des contextes.

Le relativisme de l’évaluateur rencontre au moins deux objections (Boghossian 2011).

La première objection est soulevée par Mark Richard à l’encontre de l’idée de désaccords non fautifs (Richard 2008). Richard propose un argument basé sur le fait que la vérité est décitationnelle, ce qui est exprimé par le principe selon lequel :

« p » est vraie si et seulement si p

ce qui permet, si l’on sait que « p » est vraie, d’affirmer que p (pour une présentation générale, voir Engel 2002). L’argument de Richard est le suivant (je reprends ici la présentation de Boghossian 2011 p62) :

« La proposition p est, au mieux, vraie de façon relative. (Relativisme de l’évaluateur)

Si D juge de façon valide que p, il sera aussi valide de la part de D de juger qu’il est vrai que p. (la vérité est décitationnelle dans une perspective)

Si D juge qu’il est vrai que p, alors D doit, sous peine d’incohérence, juger qu’il est faux que non-p.

Si D juge qu’il est faux que non-p, D doit juger, sous peine d’incohérence, que quiconque qui juge que non-p (par exemple, N) fait une erreur.

Donc,

D doit juger que N fait une erreur et ne peut donc pas voir son désaccord avec N comme non fautif.

Donc,

Le désaccord entre D et N n’est pas fautif.

Le relativisme de l’évaluateur doit fournir une réponse à cet argument (voir Boghossian 2011 pour une discussion)

La deuxième objection est soulevée par Boghossian (2011). Selon lui, malgré l’ambition du relativisme de l’évaluateur de rendre compte des désaccords dans le domaine relativisé comme des désaccords réels, il n’y parvient pas. En effet, imaginons que Ludwig et Jules soient en désaccord sur l’énoncé :

o : « César est justifié à croire qu’il gagnera la bataille par les prévisions de l’oracle. »

Supposons que Ludwig juge que o est faux de façon parfaitement valide à la lumière du système de normes épistémiques S1 qu’il accepte et que Jules juge que o est vrai de façon parfaitement valide aussi à la lumière du système S2 qu’il accepte. Supposons aussi que Ludwig et Jules savent l’un et l’autre que chacun juge l’énoncé o de façon valide par rapport au système de normes épistémiques qu’il accepte. Supposons enfin que Ludwig et Jules sont tous les deux relativistes et considèrent qu’aucun système épistémique n’est supérieur à un autre. Dans ces conditions, Boghossian affirme qu’il n’est plus question d’un désaccord.

On peut toutefois noter que cette deuxième objection repose sur une interprétation particulière de la thèse de symétrie (comme égale validité) que tous les relativistes ne seraient pas prêts à accepter (Kusch, à paraître).

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Quentin Soussen
EHESS
quentin.soussen@gmail.com

Comment citer cet article? 
Soussen, Q. (2020), « Relativisme normatif », version Académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/relativisme-normatif-a/