La philosophie de A à Z

Résumé

La référence est une relation entre un mot et une chose. Par exemple, le nom propre « Napoléon » permet de (se) référer à l’individu Napoléon Bonaparte. Les théoriciens de la référence cherchent à élucider les mécanismes par lesquels un son prononcé ici et maintenant parvient à identifier une chose précise dans le monde, dans ce cas-ci un personnage disparu depuis deux siècles. Bien que la réponse à cette question varie en fait selon les types d’expressions linguistiques, cette introduction aux théories de la référence sera centrée sur les noms propres, pour deux raisons : ces derniers ont fourni le point de départ des débats sur la référence au XXième siècle, et ces débats ont abouti dans leur cas à une conclusion radicale : leur signification n’encoderait pas de mécanisme de référence.

 

Un terme réfère s’il désigne une chose dans le monde. Ainsi, le nom propre « Napoléon » permet de faire référence à Napoléon Bonaparte. Mais comment se noue ce lien invisible entre un mot et son référent? Dès qu’on l’examine de plus près, on s’aperçoit que cette question en apparence simple pose en fait de profondes énigmes. Or si la référence ne relève ni de la magie ni du hasard, il doit en principe être possible de résoudre ces énigmes en donnant une théorie systématique de la référence.

Une théorie de la référence linguistique vise à répondre à au moins deux questions :

(A) Par quel mécanisme une expression linguistique en vient-elle à référer à une chose particulière ?

(B) Quelle est sa contribution à la signification des phrases dans lesquelles elle figure ?

Si les théories de la référence appartiennent d’abord à la sémantique et à la philosophie du langage, elles ont aussi des implications importantes – de par leurs liens étroits avec des questions touchant à la nature de l’esprit, à la connaissance, à la vérité, ou au réalisme – dans d’autres domaines, tels que la philosophie de l’esprit, l’épistémologie, la métaphysique, et la philosophie des sciences.

La question (A) se pose de manière particulièrement pressante dans le cas des noms propres. La plupart des désignateurs linguistiques possèdent une signification dont le rôle est de fournir des indications sur ce qu’ils désignent. Une description définie telle que « l’homme le plus fort du monde » représente un référent au travers de la propriété d’être l’homme le plus fort du monde. La signification du mot indexical « je » prescrit que toute occurrence de ce mot doit désigner son producteur. Un terme d’espèce naturelle comme « citron » parait aussi encoder des traits descriptifs tels que ‘fruit’, ‘agrume’, ‘acide’, ou ‘jaune’. Mais dans le cas des noms propres, il est moins évident qu’un niveau de signification se distingue ainsi de la référence. De prime abord, « Napoléon » ne semble pas encoder d’attributs ou de propriétés de son référent. C’est ce que John Stuart Mill (1843) veut dire quand il affirme que les noms propres « dénotent sans connoter ». Dans le cas des noms propres, la signification se confondrait avec un référent. Mais alors comment un locuteur parvient-il à se référer à un individu particulier en énonçant le son [napoleõ]? Pourquoi le référent de son énonciation est-il Bonaparte – plutôt que Napoléon III, Stendhal, ou Donald Trump?

On peut commencer par relever, de façon générale, que le rapport entre ce son et Bonaparte n’est pas iconique : contrairement à un portrait (réussi) de Bonaparte, ce son (ou sa représentation écrite) ne présente aucune ressemblance avec lui. Il ne s’agit pas non plus d’un rapport purement causal, comme celui qui existe entre la fumée et le feu. Si la présence de fumée signifie qu’il y a le feu, c’est parce que dans notre environnement la fumée ne peut être causée que par du feu. À l’opposé, une occurrence du son [napoleõ] ne pourra référer à Bonaparte que si elle a été produite avec certaines intentions. En même temps, comme le note Kripke (1977), l’intention « spécifique » de se référer à un individu particulier n’est pas suffisante. Je ne pourrais pas satisfaire une intention de faire référence à Bonaparte en énonçant « Maurice Ravel ». Il faut, en plus, que la signification conventionnelle du mot choisi soit compatible avec un acte de référence à Bonaparte. On voit donc que la référence linguistique, celle qui mobilise des mots, présente des aspects à la fois intentionnels et conventionnels. Pour se référer à Bonaparte en énonçant [napoleõ], (i) il faut avoir et satisfaire l’intention de produire ce son en tant qu’il appartient à un code linguistique dans lequel il est conventionnellement pourvu d’une certaine signification, et (ii) il faut aussi que cette signification conventionnelle permette effectivement de faire référence à Bonaparte.

Si les noms propres possèdent une signification conventionnelle, quelle est-elle? Si l’on suit Mill, la signification d’un nom propre comme « Napoléon » se confond avec son référent unique. Cette thèse paraît se heurter à un problème immédiat, du fait que plusieurs individus sont appelés « Napoléon ». En réalité cette difficulté n’est que superficielle. On peut maintenir que tous ces individus portent des noms différents, qui sont seulement homonymes. Tout comme il y a deux noms communs « pensée » de même forme (pour la représentation mentale et la fleur), il y aurait plusieurs noms propres « Napoléon » de même forme (pour Bonaparte, Napoléon II, etc.). Les noms propres seront alors massivement ambigus. Ce qui permettra de désambiguïser une occurrence de « Napoléon », ce sera l’intention qu’a le locuteur d’utiliser le nom propre d’un certain individu.

Si la thèse Millienne rejette l’idée d’un mécanisme de référence qui serait encodé par la signification d’un nom propre, elle implique aussi une réponse « référentialiste » à la question (B). Dans la sémantique contemporaine, on considère que la signification d’une expression linguistique doit s’analyser comme son apport à la signification des phrases ou des énoncés dans lesquels elle figure. Selon le référentialisme, la contribution d’un nom propre se réduirait à son référent. Cette thèse intuitive va cependant devenir la cible d’un argument célèbre dû au logicien Gottlob Frege, qui marquera profondément l’histoire de la philosophie du langage et de l’esprit.

Frege (1892) formule l’énigme de la co-référence. Le référentialisme prédit que pour toute paire de noms propres co-référentiels N et N’ (qui renvoient au même objet dans le monde), N et N’ ont la même signification. Or des phrases de la forme « a=a » et « a=b » n’ont pas la même valeur cognitive : les unes sont triviales (leur vérité est connue a priori par tout locuteur qui les comprend), tandis que les autres sont informatives (leur vérité est connue a posteriori, au prix d’une enquête empirique). Ainsi, les deux phrases suivantes ne semblent pas dire la même chose :

(1) Émile Ajar est Émile Ajar.

(2) Émile Ajar est Romain Gary.

La première ne fournit aucune information nouvelle, alors que, de fait, on n’a pu établir la vérité de la seconde qu’au terme de recherches dans le monde. Avant de découvrir que l’auteur de La Vie devant Soi et celui des Racines du Ciel sont en fait la même personne, des locuteurs par ailleurs compétents ont pu, sans se contredire et en restant rationnels, à la fois accepter (1) et refuser (2). Selon Frege, cette observation suffit à établir que ces deux phrases ont des significations différentes, et, par là, que les noms « Émile Ajar » et « Romain Gary » ont des significations différentes.

À quoi correspondent ces significations? Selon Frege, tout nom propre possède un « Sens » distinct de son référent, dont les deux rôles sont de déterminer ce référent dans le monde (question A) et de contribuer aux « Pensées » exprimées par les phrases contenant le nom propre (question B). Le Sens d’un nom propre « N » contient un « mode de présentation » de son référent, une manière de le fixer dans le monde, qui peut être paraphrasée par une description définie de la forme « le D ». Le référent de N sera alors toute chose qui se trouverait satisfaire la condition d’être l’unique D. Les Pensées exprimées par des énoncés d’identité informatifs contiendront différents Sens descriptifs. Par exemple, (1) dira que l’auteur de la Vie devant Soi est l’auteur de la Vie devant Soi (ce qui est trivial), mais (2) dira que l’auteur de la Vie devant Soi est l’auteur des Racines du Ciel (ce qui est informatif). Si des « Néo-Fregéens » (comme Evans 1982, ou Recanati 2012) maintiendront plus tard que le Sens d’un terme référentiel détermine sa référence en rejetant la thèse « descriptiviste » selon laquelle le Sens serait toujours descriptif, c’est d’abord par rapport au descriptivisme attribué à Frege que la plupart des théories de la référence chercheront à se positionner au XXième siècle.

Le descriptivisme fait de la référence une relation toujours indirecte, devant obligatoirement passer par les propriétés d’un référent avant de pouvoir le trouver. Le philosophe et logicien Bertrand Russell, qui au départ contestait ce point, aboutira de fait à une conclusion similaire. Il (1905) formule l’énigme de la non-référence. Le référentialisme prédit que si un nom propre n’a pas de référent réel, il est alors dénué de signification. Or un nom propre vide de référence tel que « Romulus » ne paraît pas dépourvu de signification. S’il l’était, d’ailleurs, une phrase comme (3)

(3) Romulus n’existe pas.

devrait avoir une signification incomplète : que __ n’existe pas. Mais cette phrase paraît vraie, et pour dire quelque chose de vrai (ou de faux), il faut bien qu’elle ait une signification complète. En même temps, si sa signification est complète, il semble que la phrase doive être fausse. On a là un paradoxe : si « Romulus » désigne quelque chose, (3) est fausse ; si « Romulus » ne désigne rien, (3) a une signification incomplète et est incapable d’être vraie (ou fausse) ; or on a l’intuition que (3) dit quelque chose de vrai. Russell propose un remède descriptiviste. Les noms propres vides – comme d’ailleurs tous ceux dont nous ne connaîtrons la référence que « par description », et pas « par accointance » (Russell 1911) – sont en fait des abréviations déguisées de descriptions définies. Le nom « Romulus » sera ainsi synonyme d’une description définie « l’unique fondateur de Rome, qui enfant avait été abandonné dans un panier sur le Tibre, qui a tué son frère Rémus, etc. ». Selon la théorie des descriptions de Russell (1905), la phrase (3) exprimera alors l’affirmation vraie qu’il n’existe pas d’individu unique ayant fondé Rome, ayant tué son frère, etc.

Le descriptivisme issu des arguments de la co-référence et de la non-référence s’oppose doublement au référentialisme Millien : (A) le référent d’un nom propre est déterminé par un Sens descriptif, et (B) ce Sens descriptif est sa contribution à la signification des phrases dans lesquelles il figure. Il va dominer la philosophie du langage durant la première moitié du XXième siècle. Ensuite, une révolution anti-descriptiviste, en gestation depuis 1950, va s’épanouir autour de 1970. D’un côté, les développements de la logique modale quantifiée révèlent des différences majeures entre les fonctionnements sémantiques des noms propres et des descriptions (Ruth Barcan Marcus, Saul Kripke). D’un autre côté, les « philosophes du langage ordinaire » (comme John Austin, Peter Strawson) soutiennent que la référence est un phénomène pragmatique, qui dépend essentiellement du contexte et de l’usage : ce ne sont pas les mots eux-mêmes, mais bien les locuteurs qui les utilisent avec certaines intentions, qui ont le pouvoir de référer (voir aussi Donnellan 1966 sur les « usages référentiels » de descriptions). Ces deux foyers de contestation anti-descriptivistes vont ensemble susciter un regain d’intérêt fertile pour les indexicaux, dont la logique des démonstratifs de Kaplan (1989) est représentative (cf. aussi Perry 1979 ; pour une traduction de Perry en français, voir Dokic & Preisig 1999 ; voir aussi le livre de Recanati 1993 qui introduit et développe la théorie de la « référence directe » issue de Kaplan).

En ce qui concerne les noms propres, la contribution majeure est celle de Kripke (1980), qui réfute le descriptivisme de Frege et Russell par de nouveaux arguments, modaux, sémantiques et épistémiques (voir Soames 2003 ; Drapeau Contim & Ludwig 2005 pour une synthèse en français).

Considérons deux arguments. Le premier s’appuie sur une différence de valeurs cognitives. Le descriptivisme dit qu’un nom propre comme « Gödel » est associé à une description qui est censée fixer sa référence, telle que « l’homme qui a prouvé l’incomplétude de l’arithmétique ». Or deux phrases comme (4) et (5) ont en fait des valeurs cognitives différentes :

(4) Celui qui a prouvé l’incomplétude de l’arithmétique a prouvé l’incomplétude de l’arithmétique.

(5) Gödel a prouvé l’incomplétude de l’arithmétique.

Contrairement à ce que prédit le descriptivisme, ces deux phrases ne sont pas synonymes. La vérité (4) est connue a priori, mais celle de (5) est connue a posteriori. Or selon le descriptivisme que Kripke attribue à Frege et Russell, tout locuteur qui comprendrait (5) devrait immédiatement – en se basant uniquement sur sa compétence linguistique – s’apercevoir que cette phrase est vraie.

Un second argument (dit « de l’erreur ») s’appuie sur une différence de valeurs sémantiques. Imaginons qu’on découvre que l’homme que nous appelons « Gödel » n’est pas l’inventeur de la preuve, mais un imposteur qui l’a volée à son inventeur réel, un certain Schmidt. Qui désignerions-nous en énonçant la phrase (5) en pareilles circonstances : Gödel ou Schmidt ? La réponse intuitive est Gödel : même si nous nous trompions et que Gödel ne satisfaisait pas la description que nous lui associons couramment, il n’en demeurerait pas moins le référent du nom propre « Gödel » tel que nous l’utilisons. Cependant, d’après le descriptivisme, c’est Schmidt qui devra ici être le référent, car dans ces circonstances, c’est lui qui a prouvé l’incomplétude de l’arithmétique.

Après 1970, le référentialisme est devenu la nouvelle orthodoxie en philosophie du langage, pour les noms propres (Kripke 1980), les indexicaux (Kaplan 1989), les termes d’espèces naturelles (Putnam 1975), et même certains usages « référentiels » de descriptions (Strawson 1955, Donnellan 1966). En philosophie de l’esprit, le pendant du référentialisme est « l’externalisme ». Selon la thèse externaliste, qui a renversé sa rivale internaliste autour de 1980, les contenus de pensées englobent directement des référents de l’environnement externe au penseur (cf. Burge 1979, Evans 1982).

Depuis les années 1970-1980, on admet généralement que le mécanisme de référence se trouve, non pas toujours dans la tête du locuteur ou du penseur, mais dans une relation (causale) entre sa tête et les choses dans son environnement, et que les référents contribuent directement à la signification des phrases et aux contenus des pensées qui les visent. Depuis lors, l’enjeu est devenu de réconcilier le référentialisme avec une explication convaincante de la valeur cognitive. Ici aussi, une opposition se répète entre descriptivistes (cf. les articles collectés dans Stalnaker 1999 et dans García-Carpintero & Macìa 2006) et anti-descriptivistes (par exemple Evans 1982 et Recanati 2008, 2012). Pour l’heure, toutefois, aucun consensus n’a encore pu émerger dans ce débat passionnant.


Bibliographie

Burge, T. (1979). “Individualism and the Mental.” Midwest Studies in Philosophy 4(1), pp. 73-122.
Dans cet article influent mais difficile, Tyler Burge défend systématiquement l’externalisme (ou anti-individualisme) social, c’est-à-dire la thèse que les contenus de pensée d’un individu dépendent de la signification conventionnelle des mots qu’il emprunte dans sa communauté linguistique.

Dokic, J. & Preisig, F. (1999). Problèmes d’indexicalité, Standford/Paris: CSLI.
La traduction française d’un livre du philosophe américain John Perry, The Problem of the Essential Indexical, qui rassemble ses articles les plus importants sur la référence et l’indexicalité entre 1977 et 1999.

Donnellan, K. (1966). “Reference and Definite Descriptions.” Philosophical Review 75(3), pp. 281-304.
Dans cet article révolutionnaire, Keith Donnellan introduit sa distinction entre usages « référentiels » et « attributifs » des descriptions. Contre Russell et Strawson (voir ci-dessous), il montre qu’une description peut être employée pour référer à un individu particulier, et ce même quand cet individu ne satisfait pas la description en question.

Drapeau Contim, F. & Ludwig, P. (2005). Kripke, référence et modalités. Paris: PUF.
Une introduction synthétique et claire aux idées révolutionnaires de Kripke, replacées dans leur contexte historique, et principalement au travers de son texte Naming and Necessity (voir ci-dessous).

Evans, G. (1982). The Varieties of Reference. Oxford: Clarendon Press.
Dans cet ouvrage imposant, Gareth Evans repart des théories de Frege et de Russell pour ébaucher une théorie non-descriptiviste du Sens et de la référence dans la pensée et le langage.

Frege, G. (1892). “Uber Sinn und Bedeutung”. Dans son Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, 100, pp. 25-50. (Trad. “On Sense and Reference” par P. Geach, dans P. Geach & M. Black (éds.), Translations from the Philosophical Writings of Gottlob Frege. 1970. Oxford: Blackwell, pp. 56-78).
Un article clair et puissant, peut-être le plus célèbre de toute la philosophie du langage de tradition analytique, dans lequel le logicien et philosophe Gottlob Frege introduit de façon saisissante sa distinction entre Sens et référence, au travers de l’énigme de la co-référence.

Garcia-Carpintero, M. & Macia, J. (2006). Two-Dimensional Semantics: Foundation and Applications. Oxford: Oxford University Press.
Les articles assez techniques repris dans ce volume thématisent ou proposent de nouvelles applications du cadre de la sémantique bi-dimensionnelle, apparue dans les années 1970, qui encourage une conception descriptiviste de la valeur cognitive.

Kaplan, D. (1989). “Demonstratives”. Dans J. Almog, J. Perry & H. Wettstein (éds.), Themes from Kaplan. Oxford: Oxford University Press, pp. 481-563.
L’un des articles les plus importants pour la sémantique et la théorie de la référence contemporaines. David Kaplan introduit sa distinction devenue standard entre deux niveaux de signification (le caractère et le contenu) pour les termes indexicaux comme « je », « ici », « maintenant », « cela », etc. dont la référence varie en fonction de leur contexte d’usage.

Kripke, S. (1977). “Speaker’s Reference and Semantic Reference”. Midwest Studies in Philosophy 2, pp. 255–276.
Kripke critique l’idée, attribuée à Donnellan, selon laquelle les usages référentiels des descriptions relèveraient de la sémantique plutôt que de la pragmatique. Il introduit au passage de nouvelles distinctions importantes, dont celle entre intentions « spécifiques » et « générales ».

Kripke, S. (1980). Naming and Necessity. Cambridge, MA.: Harvard University Press. (1ère parution en 1972: “Naming and Necessity”. Dans D. Davidson et G. Harman (éds.), Semantics of Natural Language. Dordrecht: D. Reidel, 253–355); trad. fr. de P. Jacob et F. Recanati, La logique des noms propres, Paris, Les éditions de Minuit, coll. « Propositions », 1982.
Ce livre sur les noms propres est devenu un classique. Bref et accessible, il reprend les notes de conférences données par Saul Kripke à Princeton en 1970, qui mèneront à la révolution anti-descriptiviste des années 1970.

Mill, J. S. (1843). “A System of Logic, Ratiocinative and Inductive: Being a Connected View of the Principles of Evidence and the Methods of Scientific Investigation”. Dans J. M. Robson (éd.), The Collected Works of John Stuart Mill. Vol. 7 (Livres I-III), 8 (Livres IV-VI). 1973. University of Toronto Press, Routledge & Kegan Paul.
John Stuart Mill remarque ici que les noms propres « dénotent sans connoter » et propose par ailleurs une classification intéressante des noms propres et des noms communs.

Perry, J. (1979). “The Problem of the Essential Indexical.” Noûs 13, pp. 3-21.
Cet article célèbre de John Perry défend au travers d’exemples amusants et frappants l’idée que les langues et la pensée elle-même sont essentiellement indexicales (voir Dokic & Preisig plus haut). Il remarque en effet que la valeur cognitive des énoncés indexicaux est irréductible à celle d’énoncés non-indexicaux.

Putnam, H. (1975). “The Meaning of ‘Meaning’.” Minnesota Studies in the Philosophy of Science 7, pp. 131-193.
Un article révolutionnaire, très influent, dans lequel le philosophe américain Hilary Putnam, inspiré par les idées de Kripke sur les noms propres, soutient la thèse alors controversée selon laquelle les termes d’espèces naturelles (comme « eau » ou « citron ») réfèrent directement, et non pas au travers des qualités ou propriétés superficielles qu’on leur associe couramment.

Recanati, F. (1993). Direct Reference: From Language to Thought. Cambridge, MA.: Blackwell.
Cet ouvrage incontournable à la fois présente une synthèse limpide des arguments en faveur du référentialisme et développe une théorie positive de la référence directe dans le langage et la pensée.

Recanati, F. (2008). Philosophie du Langage (et de l’Esprit). Gallimard.
Une introduction brève et claire, en français et destinée d’abord aux étudiants, aux théories contemporaines de la signification, du contenu et de la référence. Des notions de base de la sémantique et de la pragmatique actuelles (telles que la compositionnalité, les actes de langage, etc.) y sont présentées.

Recanati, F. (2012). Mental Files. Oxford: Oxford University Press.
Dans ce livre de philosophie de l’esprit et du langage, assez difficile, le philosophe du langage François Recanati développe une approche non-descriptiviste du Sens et de la référence, faisant appel à la notion de « fichiers mentaux » dans lesquels seraient stockées des informations sur les objets qui nous entourent.

Russell, B. (1905). “On Denoting”. Mind 14, pp. 479-493.
Dans cet article fondateur, le philosophe, logicien et mathématicien anglais Bertrand Russell introduit sa célèbre théorie des descriptions définies en vue de résoudre plusieurs énigmes logiques, dont celle de la non-référence.

Russell, B. (1911). “Knowledge by Acquaintance and Knowledge by Description”. Proceedings of the Aristotelian Society (New Series) 10, pp. 108-128.
Un article très connu de Russell, dans lequel il pose sa distinction fameuse entre connaissance par accointance et connaissance par description. Il soutient que quand nous ne connaissons un objet que par description, c’est-à-dire selon lui la plupart du temps, nous demeurons incapables de nous y référer directement.

Soames, S. (2002). Philosophical Analysis in the Twentieth Century, Volume 2 : The Age of Meaning. Princeton : Princeton University Press.
La septième partie de cette anthologie offre une synthèse éclairante sur les apports théoriques de Kripke dans Naming and Necessity.

Stalnaker, R. (1999). Context and Content. Oxford: Oxford University Press.
Un volume reprenant des articles du philosophe américain Robert Stalnaker sur les rapports entre contexte et contenu, dont plusieurs sont des contributions majeures à la théorie de la référence (Pragmatics, Assertion, Indexical Belief). Stalnaker y introduit une version pragmatique du cadre bi-dimensionnaliste, combinant le référentialisme avec une approche largement descriptiviste de la valeur cognitive.

Strawson, P. (1950). “On Referring.” Mind (New Series) 59(235), pp. 320-344.
Dans cet article classique, le philosophe d’Oxford Peter Strawson conteste la théorie des descriptions de Russell en faisant valoir que les usages de descriptions peuvent référer à un individu, lequel sera alors le seul apport de la description à la signification de l’énoncé. Donnellan viendra radicaliser cette idée, en montrant en outre que le mécanisme de référence d’une description n’est pas forcément descriptif.

Gregory Bochner
Université Libre de Bruxelles (F.R.S.-FNRS)
gbochner@ulb.ac.be