La philosophie de A à Z

Résumé

Le réductionnisme consiste en la thèse selon laquelle toute entité Y « se réduit », ou est en principe « réductible », à une entité unique de base (ou un ensemble unique d’entités de base) X(i). Ceci étant, la thèse du réductionnisme ne peut être rendue intelligible qu’au travers d’une explicitation première de ce en quoi consiste la « réduction » de Y à X(i). Une telle explicitation s’opère le long de deux dimensions, l’une associée à la nature des relata de la réduction, l’autre à la nature de la relation de réduction. Lorsque les relata de la réduction ressortissent à nos modalités de représentation du monde naturel, on parle de réductionnisme épistémologique, dont les deux variétés les plus répandues sont les réductionnismes théorique et explicatif. L’enjeu de cette première famille de réductionnisme consiste essentiellement à savoir si notre connaissance du monde peut en principe prendre la forme d’un discours unifié ou, au contraire, se révèle inexorablement fragmentée. Lorsque les relata de la réduction ressortissent aux entités qui peuplent le monde naturel lui-même, on parle plutôt de réductionnisme ontologique, dont une sous-variété sensible est le réductionnisme causal, c’est-à-dire, en substance, la thèse selon laquelle les pouvoirs causaux naturels, comme les pouvoirs vivants, mentaux ou sociaux, ne sont en réalité que des combinaisons de pouvoirs physiques sous-jacents. Relativement à cette seconde famille de réductionnisme, l’enjeu principal consiste en la défense de la spécificité, et d’ailleurs aussi de l’existence même, de réalités supérieures, telles que, par exemple, le libre arbitre humain.


Table des matières

1. Introduction

a. L’idée de réduction
b. Les variétés de réductionnisme : épistémologique, ontologique et méthodologique
c. Réductionnisme et micro-réductionnisme
d. Réductionnismes synchronique et diachronique
e. Réductionnismes rétentif et éliminatif

2. Le réductionnisme épistémologique

a. Le réductionnisme théorique

i. Le réductionnisme théorique inter-niveaux (ou synchronique)
ii. Le réductionnisme théorique intraniveau (ou diachronique)

b. Le réductionnisme explicatif

3. Le réductionnisme ontologique

a. Le réductionnisme des objets (ou des substances)

b. Le réductionnisme des propriétés

i. Par identités de types
ii. Par identités de tokens
iii. Par survenance

iv. Par réalisation

Bibliographie


1. Introduction

a. L’idée de réduction

Le réductionnisme consiste en la thèse selon laquelle toute entité Y « se réduit », ou est en principe « réductible », à une entité unique de base (ou un ensemble unique d’entités de base) X(i). Ceci étant, la thèse du réductionnisme ne peut être rendue intelligible qu’au travers d’une explicitation première de ce en quoi consiste la « réduction » de Y à X(i).

Opérer la réduction d’une entité Y à une entité (ou un ensemble d’entités) de base X(i) consiste essentiellement – et cela en cohérence avec l’étymologie même du terme « réduire », du latin « reducere » [ramener à, rétablir] – à mettre en lumière une relation de dépendance forte de Y sur X(i), de telle manière à pouvoir affirmer, dans l’esprit des slogans usuellement associés à l’idée de réduction, que « Y n’est rien d’autre – ou rien de plus – que X(i) » ou « Y n’est en réalité qu’un X(i) dérivé ». Au-delà de ces slogans, une analyse philosophique rigoureuse de la réduction doit s’opérer le long des deux dimensions suivantes, ici formulées sous la forme d’interrogations :

  1. Quelle est la nature commune des relata Y et X(i) de la réduction ?
  2. Quelle est la nature de la relation de réduction qui se noue entre ces relata?

b. Les variétés de réductionnisme : épistémologique, ontologique et méthodologique

À l’aune de la première des deux dimensions évoquées, trois catégories de réductionnisme sont généralement distinguées, sur lesquelles nous nous penchons dans cette entrée (voir par exemple, avec quelques variantes, notamment terminologiques, Nagel, 1935 ; Ayala, 1974 ; Hull, 1974 ; Bunge 1977 ; Mayr 1982 ; Sarkar 1992 ; Nagel 1998 ; Van Gulick 2001) :

Le réductionnisme épistémologique
Cette première catégorie de réductionnisme repose sur l’hypothèse de la faisabilité systématique et généralisée de réductions de Y à X(i), où Y et X(i) ressortissent à nos modalités de représentation du monde, et non au monde lui-même. Par exemple, Y et X(i) peuvent être des concepts, des théories, des lois scientifiques ou encore des modèles.

Le réductionnisme ontologique
Selon cette deuxième variété de réductionnisme, on considère que sont systématiquement réductibles à une base X(i) des entités Y qui peuplent le monde naturel. Par exemple, Y et X(i) peuvent être des objets, des propriétés, des événements ou des lois de la nature.

Le réductionnisme méthodologique
Cette dernière thèse repose sur l’idée selon laquelle toute procédure ou méthode Y associée à un champ d’investigation donné – généralement de nature scientifique – peut se réduire en principe à une procédure ou une méthode (ou un ensemble de procédures ou de méthodes) X(i), associée(s) à un autre champ d’investigation.

Nous n’évoquons ici cette dernière catégorie de réductionnisme méthodologique que dans un souci d’exhaustivité, dans la mesure où, en tant que telle, elle s’avère peu discutée dans la littérature, plus souvent le théâtre de débats relatifs aux réductionnismes épistémologique et ontologique. En conséquence, nous ne proposons pas d’analyse détaillée de cette variété de réductionnisme dans la présente entrée. En lieu et place d’une telle analyse, nous nous contentons de souligner que la méthode réductrice, c’est-à-dire la méthode qui sert de base ultime à la réduction méthologique, est généralement conçue comme la procédure qui consiste à appréhender un phénomène complexe en l’analysant, l’atomisant ou le décomposant en parties constitutives – plus simples et donc plus facilement intelligibles – pour ensuite recomposer sur base de l’étude de ces parties en isolation une compréhension du phénomène de départ dans sa totalité (Bechtel et Richardson, 2010). La reconnaissance, par certains auteurs, de biais systématiques dans l’application d’une telle procédure conduit généralement les antiréductionnistes méthodologiques a prôner la complémentarité ou l’intégration de celle-ci – plutôt que son abandon pur et simple – avec des modalités d’investigation de type « holistes », qui visent plus directement le phénomène à comprendre dans sa dimension globale (voir, à titre paradigmatique, Wimsatt, 2006).

Avant de pousser plus avant notre analyse du concept de réductionnisme, il est important de souligner dès à présent le fait que les trois catégories de réductionnisme que nous venons de distinguer sont conceptuellement indépendantes les unes des autres. En particulier, ceci est vrai pour les réductionnismes ontologique et épistémologique qui, contrairement à ce qui est souvent soutenu, ne s’impliquent pas mutuellement dans toute leur généralité. Néanmoins, on remarquera que, si l’on souscrit à l’hypothèse métaphysique supplémentaire selon laquelle les entités Y (par exemple des objets) dont il est question au sein de représentations Y* (par exemple des théories) sont constituées des entités X(i) dont il est question au sein de représentations X*(i), alors la réduction épistémologique de Y* à X*(i) implique la réduction ontologique de Y à X(i) (Sarkar, 1992, p. 171), l’inverse n’étant par contre pas vrai (Nagel, 1935, p. 49 ; Smart, 1959, p. 145). Ce rapport d’implication asymétrique nous indique que, sous réserve d’accepter l’hypothèse évoquée à l’instant, l’antiréductionnisme ontologique ne peut être soutenu simultanément au réductionnisme épistémologique. Par contre, le fait qu’il soit cohérent de concilier réductionnisme ontologique avec antiréductionnisme épistémologique ouvre la porte, dans certains contextes, au développement de positions monistes antiréductionnistes, dont l’émergentisme renaissant aujourd’hui constitue une déclinaison très en vogue (cf. l’entrée émergence dans la présente encyclopédie).

Maintenant, si l’on décide de croiser les variétés de réductionnisme épistémologique et ontologique avec la seconde dimension le long de laquelle se déploie toute analyse philosophique de la réduction, à savoir – nous l’avons précisé plus haut – celle relative à la nature de la relation qui se noue entre les relata Y et X(i), il est encore possible d’identifier certaines sous-variétés de réductionnisme dont il sera question dans la présente entrée. Sous la perspective épistémologique, nous aborderons par exemple la réduction de Y à X(i) en termes de traduction, de déductibilité ou encore d’explicabilité, autant de relations de dépendance épistémique dont la teneur exacte reste à élucider. Dans le contexte du réductionnisme ontologique, nous parlerons principalement de réduction de Y à X(i) en termes d’identité, de survenance ou de réalisation – autant de relations métaphysiques de dépendance qu’il nous incombera également d’expliciter.

c. Réductionnisme et micro-réductionnisme

Même si elle ne se révèle pas nécessaire pour capturer l’idée de réductionnisme dans toute sa généralité, il est important de noter qu’une hypothèse est souvent adoptée – même si rarement de manière explicite – qui permet de définir un cadre particulier au sein duquel se déploient la majorité des débats entre réductionnisme et antiréductionnisme. Cette hypothèse, en réalité double, consiste en ce qu’il est devenu coutume d’appeler le « modèle stratifié du monde » et, pour sa contrepartie représentationnelle, la « hiérarchie des sciences ». En substance, ce qu’une telle double hypothèse recouvre est que, d’une part, le monde peut être considéré comme organisé en une série discrète de couches ou de « niveaux » de complexité croissante, partant d’un niveau fondamental unique peuplé des constituants les plus élémentaires de la réalité jusqu’au niveaux supérieurs peuplés d’entités consistant en des organisations de plus en plus complexes de ces entités élémentaires. D’autre part, cette stratification ontologique des entités mondaines est généralement mise en correspondance avec une stratification analogue – de nature épistémologique cette fois – des sciences qui étudient ces entités mondaines, partant d’une science fondamentale étudiant les entités les plus élémentaires du monde vers des sciences dites « spéciales », faisant de leur domaine d’étude celui des organisations plus complexes de ces entités élémentaires.

À titre illustratif, on peut évoquer l’un des premiers modèles de ce genre ayant été proposé dans la littérature (Oppenheim et Putnam, 1958), et constitué des six niveaux successifs suivants : particules élémentaires, atomes, molécules, cellules, organismes et groupe sociaux. En guise de relation d’ordre coordonnant ces niveaux, la composition peut être proposée, capturant par là l’idée intuitive selon laquelle, par exemple, une cellule est composée de molécules, elles-mêmes composées d’atomes, eux-mêmes composés de particules élémentaires, l’inverse n’étant pas vrai. Ceci étant, à ces niveaux de composition peut être associée la hiérarchisation des sciences constituée des étages successifs que sont la physique, la chimie, la biologie et les sciences sociales.

Maintenant, si l’on considère que la relation de composition n’implique pas nécessairement le réductionnisme ontologique – dans le sens : s’il est vrai qu’une molécule se compose d’atomes, il n’est pas garanti qu’une molécule se réduise à un ensemble d’atomes –, alors le double modèle stratifié – des entités mondaines et des sciences qui les étudient – constitue un cadre conceptuel neutre au sein duquel peuvent être formulés les débats entre réductionnisme et antiréductionnisme d’une manière intéressante (notons toutefois que certains auteurs résistent à considérer le modèle stratifié comme un cadre propice pour penser ces débats, à l’instar de Cartwright, (1999), s’inspirant de Neurath). Une telle formulation s’articule autour de deux éléments interdépendants : d’une part, le niveau « zéro » de chacune des deux stratifications, c’est-à-dire le niveau des particules élémentaires (pour le versant ontologique) et le niveau de la physique des particules élémentaires (pour le versant épistémologique), constitue la base ultime X(i) de toutes les réductions potentielles. Dans la perspective du réductionnisme ontologique, on dira ainsi, par exemple, que les organismes « ne sont que » des amas de particules élémentaires, que les propriétés mentales éventuellement attachées à ces organismes « ne sont jamais que » des propriétés « dérivées » des propriétés des particules élémentaires, ou encore que les lois régissant les phénomènes organismiques « ne sont rien de plus » que la résultante de l’action conjointe de lois régissant les particules élémentaires. Dans la perspective du réductionnisme épistémologique, on dira plutôt, toujours ici à titre illustratif, que le concept biologique d’« organisme » peut se traduire, sans perte de contenu, en termes des concepts attachés aux particules élémentaires, ou encore que la biologie des organismes n’est jamais qu’une théorie « dérivée » de la théorie physique des particules élémentaires. D’autre part, la base ultime des réductions potentielles étant généralement considérée comme attachée au niveau « zéro » des hiérarchies du monde et des sciences, les variétés de réductionnisme ontologique et épistémologique possèdent une certaine « directionalité » au sein de ces hiérarchies, à savoir, en l’occurrence, depuis les niveaux supérieurs vers les niveaux inférieurs.

À l’égard de ces considérations, on comprendra aisément la raison pour laquelle les variétés de réductionnisme attachées à l’image stratifiée du monde et des sciences sont souvent qualifiées de « micro-réductionnismes », dans la mesure où elles s’alignent sur la relation relative « macro-micro » qui se noue entre les niveaux successivement décroissants des hiérarchisations du monde et des sciences dont il est ici question. Par ailleurs, le fait que les bases ultimes de réduction soient généralement associées aux niveaux « zéro » de ces hiérarchisations, c’est-à-dire aux niveaux peuplés des entités physiques élémentaires et attachés aux sciences physiques qui les étudient, fait du micro-réductionnisme une thèse intimement liée à celle du physicalisme (cf. l’entrée correspondante dans cette encyclopédie). Notons cependant que si une telle préférence pour des bases ultimes de réduction attachées au monde ou aux sciences physiques est aujourd’hui généralisée, elle n’est en réalité pas nécessaire au réductionnisme. On pourrait tout à fait envisager, sur le modèle de Berkeley par exemple, un réductionnisme de type phénoménaliste qui reposerait sur l’hypothèse que les objets du monde se réduisent tous ultimement à une base mentale, et non physique. On pourrait aussi embrasser la perspective spinoziste d’un monisme neutre, selon lequel tout se réduit ultimement à une base neutre, au sens de ni physique ni mentale. Il peut également être souligné que la problématique du réductionnisme est parfois intimement liée à celle du naturalisme, dans la mesure où la réduction peut être conçue comme un outil pour « naturaliser » – c’est-à-dire, en substance, ramener dans le giron du monde ou des sciences naturelles – des entités qui peuvent apparaître a priori comme non naturelles, comme (peut-être) les propriétés mentales, esthétiques ou normatives.

d. Réductionnismes synchronique et diachronique

Le micro-réductionnisme dont il a été question dans la section précédente correspond à une variété de réductionnisme aussi parfois qualifiée de « synchronique ». Cette qualification peut se comprendre différemment selon que l’on se place dans la perspective du réductionnisme ontologique ou épistémologique. Dans le premier cas de figure, la nature « synchronique » de la réduction ressortit au fait que l’entité à réduire et l’entité réductrice sont supposées simultanées. Par exemple, lorsqu’il s’agit de la réduction – ou, au contraire, de l’irréductibilité – d’un organisme à la somme des particules physiques qui le composent, il est sous-entendu que les deux entités en présence – organisme et somme de particules – sont considérées comme contemporaines. Dans le cadre du réductionnisme épistémologique, la dimension synchronique de la réduction est plutôt à comprendre dans le sens d’une indépendance par rapport à l’activité particulière des scientifiques ou au développement de la science. Par exemple, si l’on décide de s’interroger quant à la possible réductibilité de la biologie des organismes à la physique des particules, on s’interroge quant aux rapports formels – par exemple déductifs ou explicatifs, et donc foncièrement anhistoriques – entre ces différents niveaux de description.

Une autre perspective est toutefois envisageable, et peut se cristalliser sous l’appellation générique de réductionnisme « diachronique ». La version ontologique d’un tel réductionnisme n’a pas été fortement développée ni discutée dans la littérature, dans la mesure – mais ceci n’est qu’une hypothèse – où elle semble largement recouvrir une autre notion philosophique déjà largement débattue, à savoir le déterminisme (cf. l’entrée correspondante dans cette encyclopédie). En substance, le réductionnisme ontologique diachronique constituerait la thèse selon laquelle les états futurs d’un système sont réductibles à ses états passés. Exprimée autrement, cette thèse préciserait que, lors de l’évolution de systèmes réductibles, rien de « vraiment » neuf n’apparaît au fil du temps (pour une approche discutant ce genre assez marginal de réduction, voir Rueger, 2000). Dans la perspective épistémologique, par contre, le réductionnisme diachronique a été plus largement discuté, au point que nous lui dédions une sous-section à part entière dans la suite de la présente entrée. Par contraste avec le réductionnisme épistémologique synchronique qui s’interroge sur les rapport formels entre différents niveaux de description d’un même phénomène (ou de phénomènes liés par une relation de dépendance synchronique, comme la composition), le réductionnisme épistémologique diachronique est relatif aux remplacements des concepts, théories ou modèles au cours de l’histoire du développement des sciences. À cet égard, l’entité réductrice, par exemple une nouvelle théorie, succède à l’entité réduite, par exemple une théorie jugée obsolète.

e. Réductionnismes rétentif et éliminatif

Afin de terminer ce tour d’horizon introductif des différentes variétés de réductionnisme, une dernière distinction peut être mise en évidence. Celle-ci repose sur l’idée selon laquelle, relativement à tout type de réduction – ontologique ou épistémologique, synchronique ou diachronique, entre objets, propriétés ou lois, ou entre concepts, théories ou modèles –, deux attitudes peuvent être adoptées. Selon la première, qualifiée de « rétentive », l’entité réduite est conservée malgré le succès de la réduction. Selon la seconde attitude, qualifiée d’« éliminative », l’entité réduite peut être – ou doit être – évacuée ou éliminée.

La rétention et l’élimination dont il est ici question prennent bien sûr une figure différente selon que la réduction qu’elles qualifient est ontologique ou épistémologique. C’est sans doute néanmoins dans le cas de la réduction ontologique que la distinction revêt les enjeux philosophiques les plus importants. Dans ce cas de figure, c’est en effet de l’existence même de l’entité réduite qu’il en va. Selon le cas, l’entité réduite continuera d’exister avec l’entité réductrice dont elle dérive ou, à l’inverse, elle sera révélée illusoire, seule l’entité réductrice existant « réellement ». La démarcation entre les deux cas de figure ressortit naturellement à la question du réalisme ou de l’anti-réalisme à l’égard des entités dérivées (cf. l’entrée réalisme de la présente encyclopédie). Pour reprendre la célèbre image des deux tables d’Eddington, doit-on considérer par exemple que les tables, en tant qu’objets de notre quotidien, n’existent tout simplement pas, mais que seules existent « réellement » les entités dont elles dépendent, à savoir des particules se mouvant à grandes vitesses dans un espace presque vide (Eddington, 1928 ; La question de l’élimination ontologique des entités réduites ne se pose en réalité que peu à l’égard des entités mondaines comme les tables. Elle se pose plus souvent relativement à des entités plus fugaces comme, par exemple, certains phénomènes mentaux (voir par exemple Churchland, 1986))?

Ces considérations introductives le montrent bien : le réductionnisme est une thèse philosophique multiforme, associée à des problématiques et des enjeux divers et variés. En outre, rien n’empêche a priori qu’un certain éclectisme ne soit de mise lorsqu’il en va de la question de la réduction. Autrement dit, rien ne peut raisonnablement nous pousser à considérer que toutes les réductions qui pourraient s’opérer dans le monde ou les sciences aient à se conformer à une compréhension unique et monolithique de la notion. Il en résulte qu’une grande prudence s’avère de mise lorsque l’on souhaite se prononcer sur la viabilité ou le bien-fondé de la réduction ou du réductionnisme. Scander un réductionnisme arrogant en affirmant par exemple que, « en science, il n’y a que la physique. Le reste, c’est de la philatélie » (Rutherford, cité dans Kim, 2010, p. 282) ou, à l’inverse, proclamer abruptement que « le réductionnisme est mort » (Maudlin, 1998, p. 54), se révèle un mouvement philosophique relativement hasardeux, et dans tous les cas très réducteur quant à toute la complexité et la richesse du réductionnisme.


2. Le réductionnisme épistémologique

Dans cette section, nous nous penchons sur une première famille de réductionnisme – par ailleurs sans doute la plus discutée dans la littérature –, qui se caractérise par le fait que les relata de la réduction ont égard à nos modalités de représentation du monde, et non au monde lui-même. En particulier, parmi les diverses variétés possibles de ce que nous avons identifié dans la section précédente comme ressortissant au « réductionnisme épistémologique », nous nous focalisons dans ce qui suit sur les deux cas les plus sensibles, à savoir le réductionnisme dit « théorique » (ou parfois « interthéorique ») et le réductionnisme dit « explicatif ». Les deux faisceaux de questions qui vont nous occuper dans cette section sont donc les suivants :

  1. De deux théories scientifiques données, sous quelles conditions peut-on affirmer que l’une est réductible à l’autre ? Plus généralement, les théories scientifiques sont-elles généralement réductibles à une théorie scientifique unique et fondamentale ?
  2. De deux explications scientifiques données relatives à un même phénomène, sous quelles conditions peut-on affirmer que l’une est réductible à l’autre ? Plus généralement, les différentes modalités explicatives déployées dans les sciences sont-elles généralement réductibles à une modalité explicative unique et fondamentale ?

Ces deux faisceaux de questions relatives au réductionnisme épistémologique mettent bien en évidence le principal enjeu de la problématique. Répondre à ces questions revient en effet à se prononcer sur l’éventuelle unité ou désunité épistémologique des sciences (voir par exemple Oppenheim et Putnam, 1958). Selon que l’on adhère ou non aux réductionnismes théorique et/ou explicatif, on soutiendra en effet que la science est ou n’est pas, dans son ensemble, un édifice sous-tendu par un principe unificateur, sous la forme soit d’une théorie unique, ultime et finale (quelque chose comme un raffinement de la « théorie de grande unification » ou la « théorie du Tout »), soit d’une modalité explicative unique et fondamentale (les deux principes unificateurs évoqués ici n’étant bien sûr pas exclusifs). Il est intéressant de noter qu’un tel débat relatif à l’unification possible des sciences dans une théorie ou une modalité explicative fondamentale n’est pas l’apanage des philosophes des sciences. Ce débat se déploie aussi largement dans la littérature scientifique (voir par exemple la discussion entre le physicien nobélisé Steven Weinberg et le biologiste évolutionniste Ernst Mayr dans la revue Nature (cf. Weinberg, 1988 ; Mayr, 1988), ou encore l’affirmation, par un autre physicien nobélisé, que l’échec du réductionnisme entraine le remplacement du rêve d’une « théorie du Tout » par la réalité d’une hiérarchie de théories locales indépendantes les unes des autres (Laughlin et Pines, 2000)).

a. Le réductionnisme théorique

La variété de réductionnisme épistémologique sans doute la plus débattue aujourd’hui est très certainement celle qui ressortit à la procédure systématique par laquelle une théorie scientifique secondaire T2 – dite théorie « réduite » – se réduit à une théorie primaire T1 – appelée « théorie réductrice ». Ceci n’est pas surprenant si l’on prend au sérieux les propos de Hooker (1981), selon lesquels la réduction entre théories constitue la variété la plus riche et la plus précise de la notion et que, en outre, toute autre variété peut, et même doit, s’y rapporter d’une certaine manière.

Dans ce qui suit, nous tâchons donc d’expliciter le plus complètement possible ce que recouvre cette variété de réduction. En particulier, nous scindons notre analyse en deux moments qui font écho à certaines notions évoquées en introduction. D’une part, nous envisageons le cas de réductions théoriques synchroniques ou inter-niveaux, c’est-à-dire comme prenant corps entre théories contemporaines décrivant des niveaux différents du modèle stratifié du monde naturel. D’autre part, nous évoquons également le cas de réductions diachroniques ou intra-niveaux, consistant en des modalités de relation particulières entre théories qui décrivent un même (domaine de) phénomène(s) et qui se succèdent historiquement.

i. Le réductionnisme théorique inter-niveaux (ou synchronique)

La première version explicite de réductionnisme théorique inter-niveaux, et sans doute encore à ce jour la plus influente, est celle mise au point par le penseur néopositiviste Ernst Nagel (cf. Nagel 1949 ; et Nagel, 1961, chapitre 11). Afin d’en présenter succinctement les éléments clés, il est utile de décrire au préalable ce qui constitue au yeux de Nagel lui-même un cas paradigmatique d’une telle réduction, à savoir celui de la réduction de la thermodynamique à la mécanique statistique.

Considérons à cet égard un récipient rigide empli de n molécules de masse m d’un gaz supposé parfait à l’équilibre. Relativement à un repère quelconque, chacune de ces molécules individuelles peut être localisée dans le récipient à l’aide d’un vecteur x, et se voir associé une certaine vitesse v. Ceci étant, quelques manipulations (pour plus de détails, cf. Reif, 2000, pp. 360-362) peuvent nous conduire à montrer que la pression moyenne p exercée par les molécules de ce gaz sur les parois du récipient peut s’exprimer sous la forme p=1/3nmv’2 (v’ étant la vitesse moyenne des molécules du gaz) ou, s’il on tient compte du fait que l’énergie cinétique moyenne d’un gaz peut s’écrire comme Ec=1/2mv’2, p=2/3nEc. Or, en vertu d’un théorème issu de la mécanique statistique, appelé « théorème d’équipartition », l’énergie cinétique moyenne d’un gaz parfait peut s’exprimer comme une fonction de sa température, sous la forme Ec=3/2kT (k étant une constante). Par simple substitution dans l’expression précédente, on établit que p=nkT, ce qui n’est rien d’autre que la célèbre loi thermodynamique dite « des gaz parfaits » qui, dans des circonstances particulières, établit la manière précise dont covarient la pression et la température d’un gaz parfait (ici à volume constant).

Ce qui nous importe dans cet exemple simpliste consiste en cela qu’il peut être formellement reconstruit sous la forme du raisonnement valide suivant :

(L1) Deuxième loi de Newton : F=ma=dp/dt
(C) Principe de connexion : Ec=3/2kT
(Hi) Ensemble d’hypothèses auxiliaires
(L2) Loi des gaz parfaits : p=nkT

Ce qu’un tel raisonnement montre, et qui se révèle crucial pour délimiter les contours du concept nagélien de réduction interthéorique, est qu’il est possible de déduire logiquement ou de dériver la loi thermodynamique des gaz parfaits L2 sur base de lois exclusivement mécaniques (ici la loi de Newton L1) en conjonction avec un principe de connexion approprié C et certaines hypothèses auxiliaires Hi (comme la définition de la pression (p=FN/S) et de l’énergie cinétique (Ec=1/2mv2), le fait que la répartition en vitesse des molécules du gaz est isotrope (la vitesse moyenne des molécules dans chacune des trois directions spatiales est la même), le fait que les collisions des molécules sont élastiques, etc). Si, maintenant, on imagine qu’une telle déduction peut être reproduite pour toutes les lois de la thermodynamique, alors on pourra affirmer que la thermodynamique est réductible à la mécanique statistique. À cet égard, la première pourra être considérée comme une théorie simplement « dérivée » de la seconde, plus fondamentale.

L’exemple évoqué nous permet d’établir les deux conditions formelles que doit remplir en général toute théorie T2 pour pouvoir être qualifiée de réductible à une théorie T1 au sens de Nagel (pour des conditions informelles supplémentaires, voir Nagel, 1961, pp. 358-366). Les voici :

  1. Condition de connectabilité : tous les prédicats de T2 doivent être connectés (ou en principe connectables) aux prédicats de T1, et ce à l’aide de « principes de connexion » Ci (ou « lois-ponts »). Dit autrement, il ne peut y avoir de prédicats de T2 qui ne soit exprimable dans le langage de T1.
  2. Condition de déductibilité : toutes les lois de T2 doivent être déduites (ou en principe déductibles) à partir des lois de T1 augmentées des principes de connexion Ci (et éventuellement d’hypothèses auxiliaires). Dit autrement, il ne peut y avoir de lois de T2 qui ne soit pas montrée comme la simple conséquence logique des lois de T1 (augmentées des Ci).

On le voit, l’exemple empirique évoqué ci-dessus se conforme à ces deux conditions formelles. D’une part, la connectabilité est garantie par le principe selon lequel Ec=3/2kT, grâce auquel il est possible de parler, dans le langage de la mécanique statistique, d’une réalité pour laquelle, a priori, cette théorie n’est pas équipée. Pour que la mécanique statistique puisse ne fut-ce que dire quelque chose à propos de température, il est nécessaire en effet que le prédicat « T » soit traduit en des termes qui font partie du langage de cette théorie, ici, en l’occurrence, « Ec ». Autrement, la réduction serait impossible par principe, dans la mesure où, dans tout raisonnement logique valide, il ne peut y avoir de termes dans la conclusion qui n’apparaisse pas (au moins implicitement) dans les prémisses. D’autre part, la déductibilité de la loi des gaz parfait est bien réalisée sur base de lois mécaniques conjointes à un principe de connexion et certaines hypothèses auxiliaires, comme le montre le raisonnement présenté plus haut.

Ceci étant précisé, la plausibilité de la thèse générale du réductionnisme théorique repose maintenant sur la possibilité d’appliquer la recette formelle nagélienne ici présentée à toutes les interfaces inter-théoriques connues ou envisageables. La réduction théorique étant par ailleurs transitive – si T3 se réduit à T2 et T2 à T1, alors T3 se réduit aussi à T1 –, le réductionnisme théorique requiert que toutes les théories scientifiques Ti, de la chimie organique à la sociologie en passant par la biologie évolutionniste et la géologie, soient réduites (ou en principe réductibles) à une théorie primaire T1 unique et ultime, qui serait sans doute quelque chose comme une théorie physique des constituants élémentaires de la réalité.

Si de nombreux auteurs se sont montrés enthousiastes quant à la plausibilité d’une telle thèse, de nombreuses voix se sont aussi élevées à son encontre. Celles-ci ont soulevé divers problèmes que nous classons, dans ce qui suit, en deux familles. D’un côté, il a été soutenu que la réduction de Nagel n’est pas une bonne procédure de réduction pour des raisons conceptuelles, dans la mesure où elle repose sur une conception erronée de la science ou de la manière dont celle-ci fonctionne. D’un autre côté, il a aussi été défendu que le modèle nagélien échoue à s’appliquer concrètement à des cas empiriques précis (au-delà de l’exemple simpliste et caricatural de la loi des gaz parfaits), et cela quand bien même ce modèle capturerait un bon (ou le bon) concept de réduction.

Relativement à la première de ces familles de critiques, trois principales lignes argumentatives méritent d’être épinglées :

  1. La réduction nagélienne repose sur une mauvaise conception de ce que sont les théories scientifiques. Cette procédure de réduction suppose que les théories sont à comprendre dans une dimension syntaxique, i.e. comme ensembles axiomatiques de propositions formulées en logique du premier ordre, et pour lesquelles les termes non logiques peuvent être séparés de manière non ambiguë en termes observationnels et théoriques. Or, une telle conception est erronée, et doit conséquemment être remplacée par une vision alternative, par exemple la conception dite « sémantique » des théories scientifiques. La portée de cette première critique du modèle nagélien, critique essentiellement développée par Suppe (1974), est en réalité assez faible, dans la mesure où rien n’indique chez Nagel (et, encore plus, chez ses successeurs) que la réduction repose de manière essentielle sur la manière syntaxique de concevoir les théories (Dizadji-Bahmani et al., 2010).
  2. Toute réduction épistémologique réussie, et en particulier la réduction théorique nagélienne, doit avoir une valeur explicative, dans le sens où, par la réduction, notre compréhension de l’entité réduite doit se voir augmentée. Or, l’explication scientifique se conçoit chez Nagel à l’aune du modèle déductivo-nomologique d’Hempel-Oppenheim (1948), selon lequel, en substance, expliquer un phénomène revient à le subsumer à partir de lois, en conjonction avec certaines propositions précisant les conditions initiales ou frontières. Etant donné les limites établies de ce modèle d’explication (cf. par exemple Salmon, 1984), et son abandon corrélatif et quasi généralisé par la communauté des philosophes des sciences après les années 1970, la réduction nagélienne n’a pas d’authentique valeur explicative. Elle ne peut donc constituer une véritable variété de réduction. Pour les partisans de la réduction nagélienne, une stratégie d’évitement de cette critique est néanmoins envisageable : rien n’indique en effet a priori que, pour compter comme réduction, une procédure doit revêtir une valeur explicative. La réduction peut se justifier par l’entremise d’autres vertus épistémiques, telles l’unification, la systématisation ou la parcimonie.
  3. Ernst Nagel ne propose pas d’interprétation précise quant à la nature exacte des principes de connexion Ci, qui pourtant jouent un rôle crucial dans son modèle. Cet état de fait ne constitue pas en tant que tel une critique du modèle nagélien, mais plutôt une manière de mettre en évidence sa nature incomplète. Ce seront des auteurs postérieurs à Nagel qui fixeront dès lors l’interprétation standard : les principes de connexion, sur le modèle de Ec=3/2kT, doivent être vus comme des identités synthétiques ou des coextensions nomologiques (Feigl 1958 ; Schaffner 1967 ; Sklar 1967). Cette manière particulière de concevoir les principes de connexion, non prônée par Nagel lui-même mais néanmoins considérée aujourd’hui comme faisant partie prenante du modèle, constitue la porte d’entrée pour une autre critique, plus incisive, de la réduction théorique (voir le point (e) ci-dessous).

Ces trois premières critiques du modèle nagélien, qui ont en commun de remettre en question la plausibilité même du réductionnisme théorique à un niveau conceptuel, peuvent, nous l’avons vu, être assez facilement évitées. Elles ne touchent en effet que des hypothèses ou conceptions attenantes à la réduction théorique, qui peuvent être amendées ou remplacées sans dénaturer essentiellement la procédure. Plus critiques se sont révélés les arguments antiréductionnistes portant sur la faisabilité même de la réduction théorique telle que conçue par Nagel dans la pratique scientifique. Nous nous penchons dans ce qui suit sur les deux principaux d’entre eux.

Pour bien appréhender le premier de ces arguments, commençons par préparer le terrain en considérant brièvement un exemple plus réaliste de déduction d’une loi scientifique par une loi sous-jacente que celui évoqué précédemment dans le contexte de la thermodynamique. Considérons en particulier le cas de la déduction d’une loi de la théorie T2 de l’optique géométrique, à savoir ici, en particulier, la loi de Fresnel selon laquelle Ai/Ar=sin(i+r)/sin(i-r) (Ai et Ar représentant l’intensité de rayons lumineux incidents et réfléchis sur une surface, respectivement, et i et r représentant les angles d’incidence et de réflexion, respectivement), sur base des lois d’une théorie sous-jacente T1, à savoir l’électromagnétisme classique. D’une telle base, constituée des équations de Maxwell, il est possible de dériver, moyennant l’hypothèse de connexion selon laquelle les rayons lumineux de l’optique géométrique sont en réalité des ondes électromagnétiques, l’équation Ai/Ar=1/2[1±(1/2)(sini/sinr)(cosr/cosi)]. D’emblée, un contraste avec le cas de la dérivation de la loi des gaz parfaits évoqué précédemment se manifeste : l’équation ici dérivée dans le contexte de l’électromagnétisme n’est pas l’équation de Fresnel proprement dite, mais une équation analogue plus complète. Cette dernière fait en effet intervenir une grandeur que l’optique géométrique ignorait, à savoir la susceptibilité magnétique (), constituant une mesure de l’influence des propriétés magnétiques d’un milieu sur la lumière le traversant. Ce qu’il est important de constater ici est que, en réalité, la loi de Fresnel constitue un cas particulier de la loi plus complète dérivée de l’électromagnétisme, en particulier, quand les milieux d’incidence et de réflexion ont même susceptibilité (de telle sorte que 1/2=1).

Ceci étant, nous sommes maintenant armés pour décrire une quatrième critique ayant été adressée à l’encontre de la réduction théorique nagélienne.

  1. Sur base d’exemples analogues à celui juste évoqué, relatif à l’obtention de la loi de Fresnel comme cas particulier d’une loi plus complète elle-même dérivable à partir des principes de l’électromagnétisme, on peut affirmer que la réduction nagélienne échoue à s’appliquer dans la pratique, dans la mesure où la condition de déductibilité n’est pas rigoureusement remplie (Feyerabend, 1962 ; Popper, 1974). Ce qui est formellement déduit ne consiste en effet qu’en une loi « analogue » ou « ressemblante » à la loi à déduire, et non en cette loi elle-même. Une autre manière de capturer l’essence de la critique dont il est ici question consiste à dire que, en toute rigueur, la loi à déduire est fausse (car révélée incomplète), et qu’on ne peut déduire du faux sur base de vrai (et vice versa).

Pour pertinente qu’elle soit, une telle critique n’a pas historiquement conduit à l’abandon du modèle nagélien de réduction théorique. Plutôt, le modèle fut rapidement amendé et enrichi pour tenir compte de cette objection. En 1967, Kenneth Schaffner établit en effet ce qu’il dénomme le « paradigme général de réduction » qui, en substance, modifie le modèle de Nagel de la manière suivante : plutôt que de considérer que, pour réduire T2 à T1, T2 doit être déductible de T1 (en conjonction avec les principes de connexion appropriés), on considérera qu’il est suffisant qu’une « correction » T*2 de T2 puisse être déduite de T1 (en conjonction avec les principes de connexion appropriés). Par « correction » T*2 de T2, il est entendu que, outre le fait que T*2 est « fortement analogue à » T2, T*2 corrige T2 dans le sens où (i) T*2 produit des prédictions expérimentales plus précises et nombreuses que T2, (ii) T*2 permet de montrer pourquoi T2 est littéralement fausse, et (iii) T*2 permet d’expliquer pourquoi T2 fonctionne (approximativement) dans certains contextes (le lecteur se convaincra aisément que ces conditions (i-iii) sont remplies dans le cas de l’exemple évoqué ci-dessus, ce qui indique que l’optique géométrique est réductible à l’électromagnétisme classique au sens de Nagel dans sa version amendée). Il est intéressant de noter que l’amendement proposé par Schaffner traduit un gain philosophique certain par rapport à la recette formelle initialement établie par Nagel. Par l’entremise de l’idée de correction, une réduction réussie permet en effet d’enrichir notre compréhension de la science à réduire et du comportement des entités que cette science décrit. Un tel enrichissement de notre compréhension est impensable à l’aune du modèle nagélien originaire, dans la mesure où une déduction logique stricte n’est pas ampliative, c’est-à-dire que, par pétition de principe, elle ne contient rien dans sa conclusion qui n’est déjà (au moins implicitement) contenu dans les prémisses (et inversement).

Enfin, une dernière critique, sans doute historiquement la plus incisive, peut être formulée à l’égard du modèle nagélien. Celle-ci repose sur le fait, établi par Putnam dès 1967, que certaines propriétés de niveau supérieur peuvent être « réalisées de manières multiples », c’est-à-dire, en substance, qu’elles peuvent être implémentées ou instanciées dans de nombreuses propriétés de base – dites les propriétés « réalisatrices » – différentes. Pour reprendre l’exemple invoqué par Putnam lui-même, une même propriété mentale comme la propriété « douleur » peut être réalisée par une large gamme de structures neurophysiologiques différentes (celles-ci ne seront pas identiques chez l’homme, le chien ou le poulpe ; elles ne seront également pas les mêmes entre deux individus humains, même jumeaux ; elles ne seront d’ailleurs encore pas identiques chez un même individu humain lors de deux expériences différentes d’un même ressenti de douleur). Cette idée selon laquelle de mêmes propriétés mentales peuvent se réaliser de manières diverses dans le système nerveux a été historiquement à la base de la recrudescence du physicalisme antiréductionniste dans les sciences de l’esprit, et s’est intimement associée à l’idée aujourd’hui encore largement défendue selon laquelle le mental « survient » sur le biologique (Davidson, 1970). La réalisation multiple a ensuite vite débordé les frontières des sciences de l’esprit pour faire son entrée en biologie (Rosenberg, 1978) et dans les sciences physico-chimiques (Sklar, 1993). Il est à noter que, selon Sklar (1993), même la température est une propriété multiplement réalisable (en témoignent les entités, comme par exemple les rayonnements, auxquels ont peut attribuer une température mais pas une énergie cinétique). Il en résulte que même l’exemple simpliste de réduction « réussie » que nous avons évoqué plus haut, à la suite de Nagel, relativement à la loi des gaz parfait, est soumis à la critique que nous formulons en (e). Sur une telle base, on peut formuler la double critique suivante du modèle de réduction théorique de Nagel (critique essentiellement développée par Fodor (1974)):

  1. Étant donné la réalisabilité multiple d’une propriété de niveau supérieur P par un ensemble de bases possibles de niveau inférieur {B1, B2, …, Bn} (avec 1<n<∞), il n’est pas possible de formuler de principes de connexion entre P et chacun de ses réalisateurs Bi sous la forme de biconditionnelles capturant des coextensions nomologiques, ce que précisément la réduction nagélienne semble requérir (clause de « connectabilité » complétée au regard de la critique (c) abordée plus haut). En l’occurrence, l’absence de connexion de la forme P Bi empêche la substitution de P par Bi dans les lois de la théorie à réduire, ce qui bloque la déduction de ces lois (contenant P) au départ des lois de la théorie réductrice (contenant Bi). En substance donc, on ne peut pas traduire le prédicat « P » par un prédicat « Bi » issus du langage de la théorie réductrice. Les seules connexions envisageables à cet égard sont en fait les simples conditionnelles de la forme Bi P.

Ceci étant, la clause de connectabilité et, par suite, celle de déductibilité peuvent être rencontrées si l’on considère comme principe de connexion approprié la coextension nomologique entre P et la disjonction de tous ses réalisateurs possibles, sous la forme P B1 ^ B2 ^ … ^ Bn. La connexion étant ici établie sous la forme d’une biconditionnelle, on peut substituer formellement les occurrences de P dans les lois de la théorie à réduire par la disjonction de tous les Bi, et ainsi procéder à la déduction idoine. Cependant, selon Fodor (1974), une telle procédure ne peut être considérée comme accomplissant une réduction au sens de Nagel, dans la mesure où des propositions disjonctives (ici les principes de connexion et les « lois » de la théorie réductrice) ne peuvent être considérées comme des lois à proprement parler. Cette dernière idée repose sur la supposition faite par Fodor que les lois connectent nécessairement des genres naturels, et que des genres naturels ne peuvent être disjonctifs, même si chacun des termes des disjonctions en question est lui-même, individuellement, un genre naturel (par exemple, si « électron » et « proton » sont des (prédicats de) genres naturels et peuvent ainsi figurer dans des lois physiques, « électron ou proton » n’est pas un (prédicat de) genre naturel, et toute proposition qui l’invoque ne peut être considérée comme une loi. Il est à noter que le fait que la disjonction B1 ^ B2 ^ … ^ Bn soit potentiellement infinie ne fait que renforcer ce point de vue défendu par Fodor).

Si la critique de Fodor ici brièvement esquissée n’est pas sans soulever de vives critiques (voir, en particulier, Papineau, 1992 ; ou Sober, 1999), il n’en demeure pas moins que la formulation de ce qu’il est aujourd’hui coutume d’appeler l’« argument de la réalisation multiple » marque un moment de transformation profonde dans l’histoire du réductionnisme épistémologique. Si, avant Fodor, les diverses critiques du modèle nagélien de réduction théorique n’ont simplement conduit qu’à toiletter le modèle pour le rendre plus complet ou réaliste, après Fodor, la réduction nagélienne se retrouve massivement rejetée. Alors qu’aujourd’hui encore, quelques auteurs « néonagéliens » résistent (voir par exemple Dizadji-Bahmani et al., 2010 ; ou Butterfield, 2011), on assiste, depuis les années 1970, à la naissance de nombreux modèles alternatifs de réduction épistémologique. Parmi ceux-ci, on peut noter l’avènement du réductionnisme dit « de la nouvelle vague » [« New wave reductionism »], principalement développé et défendu par Hooker (1981), Churchland (1985) et Bickle (1996). Nous ne nous attarderons pas sur la pensée de ces auteurs dans la présente entrée, notamment en vertu du fait qu’il a été montré que ce nouveau réductionnisme est en réalité formellement analogue à l’ancien, d’inspiration nagélienne (Endicott, 1998). En lieu et place, nous nous attachons plutôt à décrire une variété de réductionnisme épistémologique qui s’est plus largement distanciée du modèle de Nagel, à savoir le « réductionnisme fonctionnel » de Jaegwon Kim (voir par exemple Kim, 1998, pp. 23-27). Cette dernière variété de réductionnisme se révélant « explicative » plutôt que « théorique », nous en renvoyons la discussion à la section 2.b.

ii. Le réductionnisme théorique intraniveau (ou diachronique)

Nous l’avons vu, dans toute sa généralité, le réductionnisme théorique constitue une prise de position quant à la possibilité d’opérer des réductions systématiques entre couples de théories scientifiques (T1, T2). Dans l’optique du modèle nagélien que nous avons abordé dans la section précédente, les théories T1 et T2 en présence avaient la particularité d’être associées à des niveaux de description différents et contemporains d’un même phénomène (par exemple : l’équilibre d’un gaz parfait en termes thermodynamiques ou mécaniques ; ou encore la réflexion d’un rayon lumineux en termes optiques ou électromagnétiques). Ce qui importait à cet égard était la nature des relations logiques (de connectabilité des concepts et de déductibilité des lois) à même de se nouer entre ces différents niveaux de description.

Au regard de la réduction théorique, une autre perspective – sans doute, il est vrai, moins discutée – existe néanmoins. En contraste avec l’approche nagélienne, celle-ci revêt une dimension diachronique ou historique, et non (nécessairement) inter-niveaux (à cet égard, elle ne requiert pas d’adopter l’image hiérarchisée de la science dont il a été question en section 1.c). Au regard de cette approche alternative, la question de la réduction théorique n’est pas relative à la nature de la relation logique entre théories T1 et T2 de niveaux différents, mais ressortit plutôt au fait que, au sein d’un même niveau, T2 peut être montrée comme constituant un cas particulier de T1 (et ce par un biais non logique, faisant intervenir un processus limite). Cette autre conception possible de la réduction théorique, qui se révèle plus en phase avec le sens intuitif du terme tel que l’emploient les scientifiques, a été mise en évidence et principalement discutée par Nickles (1973). En substance, elle consiste en cela qu’une théorie T1 se réduit à une théorie T2 lorsque l’on peut montrer que T1 s’identifie à T2 dans la limite de l’un de ses paramètres fondamentaux p. Plus formellement, on dira que T1 se réduit à T2 au sens de Nickles lorsque lim(p0) T1=T2. Il est notable que la réduction ici en jeu fonctionne « en sens inverse » par rapport à la réduction nagélienne dont il a été question plus haut. C’est en effet ici T1, la théorie nouvelle, plus fine et plus complète, qui se réduit à T2, l’ancienne théorie révélée moins précise ou incomplète.

Afin de rendre ces dernières considérations plus concrètes, il peut être bon d’évoquer un exemple paradigmatique de réduction opérante au sens de Nickles. À cet égard, on peut considérer que T2 consiste en la mécanique classique de Newton et T1 en la relativité restreinte d’Einstein, constituant une théorie plus récente, plus fine et plus complète. Pour se convaincre du fait que la première de ces théories se réduit bien à la seconde au sens dont il est ici question, on notera que les grandeurs de T1 convergent bien continûment vers les grandeurs de T2 dans la limite d’un paramètre, ici en l’occurrence la vitesse, tendant vers zéro. Pour n’évoquer qu’un cas précis d’une telle convergence, la quantité de mouvement relativiste mov/(1-v2/c2)1/2 tend bien vers la quantité de mouvement non relativiste mov lorsque v tend vers zéro (le dénominateur (1-v2/c2)1/2 tendant alors vers 1; mo étant la masse au repos et c la vitesse constante de la lumière dans le vide). De manière analogue, une autre illustration classique de réduction opérante au sens de Nickles consiste en la réduction de la mécanique quantique non relativiste à la mécanique newtonienne, dans la limite où le quantum d’action h tend vers zéro.

Il est notable que la variété de réduction théorique envisagée par Nickles se rapproche fortement de l’idée de remplacement ou de succession des théories dans l’histoire du développement des sciences. En effet, lorsque T2 est présentée comme un cas limite de T1, on est naturellement tenté d’abandonner T2 au profit de T1, qui se révèle plus générale et complète. À cet égard, le modèle de Nickles se rapproche de celui, plus ancien, de Kemeny et Oppenheim (1956). Cependant, il y a des raisons de penser que, alors que le modèle de Nickles capture bien un sens de réduction différent de – bien que fortement apparenté à – l’idée de remplacement, le modèle de Kemeny et Oppenheim s’identifie purement et simplement à l’idée de remplacement (Schaffner, 1967). Ceci peut être rendu explicite au moyen des exemples que ces derniers auteurs invoquent, parmi lesquels la « réduction » – nous dirions donc plutôt, à la suite de Schaffner, le « remplacement » – de la théorie du Phlogiston à la chimie de Lavoisier.

Pour intéressant et pertinent qu’il soit, notamment en vertu du fait qu’il capture de manière plus réaliste le sens de la réduction que les scientifiques eux-mêmes ont à l’esprit, le modèle de Nickles trouve sa limite dans la nature en réalité extrêmement restreinte de son champ d’application. Le critère de réduction réussie entre deux théories T1 et T2, formellement capturé par l’expression lim(p0) T1=T2, ne se révèle en effet applicable que lorsque la limite qu’il invoque s’avère régulière, c’est-à-dire qu’elle n’implique aucune divergence à l’infini ou « explosion ». Exprimé autrement, une théorie T1 ne peut être jugée comme réductible ou non au sens de Nickles à une théorie T2 que dans la mesure où, pour des valeurs de p très petites mais non nulles, T1 approche continûment T2. Dans le cas inverse où la limite en question se révèle singulière, c’est-à-dire, lorsque T1 diffère drastiquement de T2 pour des valeurs très petites, mais non nulles, de p, le critère de Nickles est inapplicable. Or, il se fait que les relations limites entre théories scientifiques sont très souvent singulières, le cas régulier constituant en réalité l’exception plutôt que la règle (Batterman, 2002). C’est au départ d’une telle observation qu’un auteur tel que Batterman défend une certaine forme d’antiréductionnisme théorique (et, par suite et plus largement, explicatif). Selon ce dernier, tout cas de relation limite singulière entre deux théories T1 et T2 est en effet le signe de l’avènement d’une nouvelle physique « asymptotique », capturée par une nouvelle théorie T3 située dans le « no man’s land » entre T1 ou T2, dans le sens où T3 contient des lois qui n’appartiennent en particulier ni à T1, ni à T2.

b. Le réductionnisme explicatif

Après avoir discuté dans la section précédente d’une variété particulière, dite « théorique », de réductionnisme épistémologique, nous nous tournons à présent vers une élucidation de ce que recouvre – ou plutôt de ce que peut recouvrir – le réductionnisme qualifié d’« explicatif ». Bien sûr, les deux variétés de réductionnisme ici en question ne sont pas exclusives, en atteste la première version du réductionnisme théorique envisagée par Nagel qui, nous l’avons vu précédemment, peut également revêtir une dimension explicative lorsque l’on considère l’explication scientifique à l’aune du modèle déductivo-nomologique. Néanmoins, puisqu’il est envisageable, notamment, de concevoir la réduction dans une dimension explicative mais non théorique, une analyse séparée du réductionnisme explicatif s’avère de mise.

D’emblée, on notera que, au regard de cette variété particulière de réductionnisme, les propositions de modèles de réduction ont été nombreuses dans la littérature (cf. par exemple les modèles de Kauffman, 1971 ; Wimsatt, 1976 ; ou Sarkar, 1992). Même si elles diffèrent dans les détails, ces diverses propositions ont en commun de capturer l’idée selon laquelle le comportement d’un système naturel peut être qualifié d’explicativement réduit – ou en principe réductible – aussitôt que celui-ci peut être expliqué en des termes qui ne réfèrent qu’aux parties constitutives de ce système (ou de leurs propriétés), conjointement à la manière dont ces parties se révèlent organisées spatio-temporellement. Ceci met en évidence le fait que la réduction explicative, bien plus que la réduction théorique, constitue généralement un cas de micro-réduction au sens précisé en section 1.c (ceci n’implique bien sûr pas que toute réduction explicative doive nécessairement être formulée en des termes ne référant qu’aux entités et propriétés les plus élémentaires de la réalité. L’explication scientifique revêtant une certaine dimension pragmatique, on pourra considérer comme réductive une explication d’un phénomène de niveau n, aussitôt que celle-ci est formulée en les termes d’entités et de propriétés de niveau m (avec 0<m<n) qui sont considérées, au regard du contexte particulier de l’explication en question, comme non problématiques. Par exemple, l’explication de certains traits organismiques en termes cellulaires ou moléculaires peut être jugée réductive, même si le comportement des cellules ou des molécules en jeu dans cette explication pourrait encore être expliqué en termes atomiques ou subatomiques). Outre l’adhésion à l’idée selon laquelle tout phénomène naturel peut être expliqué réductivement – idée à laquelle on peut référer sous le nom de « disponibilité des explications réductives » –, le réductionnisme explicatif souscrit aussi généralement à la thèse supplémentaire selon laquelle d’autres modalités explicatives des phénomènes naturels (par exemple, les explications systémiques, téléologiques, historiques, etc.) peuvent en principe être reformulées, sans perte de contenu épistémique, en termes d’explications réductives – thèse que l’on peut appeler la « primauté des explications réductives ». Bien entendu, la plausibilité de ces deux thèses constitutives du réductionnisme explicatif dans toute sa généralité repose de manière essentielle sur la manière particulière dont on choisit de concevoir l’explication scientifique.

Comme nous l’annoncions en fin de section 2.a.i, nous nous penchons dans ce qui suit sur la variété particulière de réductionnisme explicatif telle qu’elle a été conçue par Jaegwon Kim en diverses occasions (nous nous référons ici en particulier à la version du modèle telle qu’elle est exposée dans Kim, 1998, pp. 23-27). Ce choix est triplement motivé. Premièrement, l’élaboration du modèle de Kim est l’occasion d’une nouvelle critique – de nature conceptuelle – du modèle nagélien de réduction. Ensuite, la réduction de Kim, en tant que procédure locale et contextuelle, est immunisée contre l’argument le plus incisif ayant été formulé à l’encontre du modèle de Nagel, à savoir, nous l’avons vu, l’« argument de la réalisation multiple ». Enfin, la réduction de Kim est en phase avec une conception de l’explication scientifique comme causale – et donc non déductivo-nomologique –, ce qui rend le modèle congruent avec de nombreux courants contemporains en philosophie des sciences, notamment, pour ne citer que celui-ci, le « nouveau mécanisme » revenu récemment au goût du jour (voir par exemple Machamer, Darden et Craver, 2001).

Eu égard à une propriété P attachée à un système naturel S de niveau n, la « réduction fonctionnelle » telle qu’envisagée par Kim s’articule autour des trois moments suivants :

  • (i) La propriété P en question doit tout d’abord être (re-)construite fonctionnellement, c’est-à-dire, P doit être (re-)définie de manière extrinsèque ou en termes de relations causales avec d’autres propriétés. P consiste ainsi en une propriété qui traduit le fait de remplir un certain rôle causal dans certaines circonstances. Par exemple, la propriété de température peut être (re-)définie comme une magnitude qui, lorsqu’elle est importante, cause une sensation de chaleur chez les êtres sensibles, provoque l’expansion volumique de gaz ou la fonte de glaces, etc. La propriété d’acidité peut quant à elle se définir comme la propriété de susciter un goût aigre chez les humains, de réagir avec des bases pour former des sels, de dissoudre certains métaux, etc. Cette première étape de la procédure – appelée « fonctionnalisation » – est de nature essentiellement conceptuelle (même si elle est orientée ou contrainte par la recherche empirique).
  • (ii) Une fois que P a été correctement fonctionnalisée, il est nécessaire d’identifier des propriétés naturelles qui instancient la fonctionnalisation de P, c’est-à-dire qui remplissent le rôle ou le profil causal de P identifié en (i). À l’inverse de la première étape de fonctionnalisation, cette deuxième étape est exclusivement empirique. Son éventuel succès réside dans la recherche scientifique en tant que telle. Par exemple, la capacité à faire fondre la glace se manifeste dans des amas de particules en mouvement dont les constituants possèdent ensemble une certaine énergie cinétique moyenne (par exemple un gaz chaud) et la disposition à réagir avec des bases pour former des sels s’instancie dans des composés chimiques tels que H2SO4, HF ou HNO3. Il est important de noter que les multiples « occupants » du rôle causal définitoire de P (par exemple, dans le cas de l’acidité, H2SO4, HF ou HNO3) consistent en des propriétés situées à même niveau que P au sein du modèle stratifié du monde. Aucune micro-réduction n’a donc encore été accomplie à ce stade, bien que les deux premières étapes ici décrites puissent être rassemblées sous l’appellation de « réduction rôle/occupant » (Kistler, 2007, p. 25).
  • (iii) Enfin, il est nécessaire d’expliquer comment les occupants du rôle causal définitoire de P sont capables de remplir ce rôle causal. Une telle explication consiste à mettre en évidence comment les parties de ces occupants se coordonnent spatio-temporellement pour donner naissance aux capacités définitoires de P. Par exemple, il est nécessaire d’expliquer comment les propriétés des molécules mouvantes constitutives d’un gaz se coordonnent pour produire la capacité qu’a le gaz à faire fondre la glace dans certaines circonstances; ou comment les atomes d’hydrogène, d’oxygène et d’azote peuvent se combiner pour donner naissance à la capacité qu’a l’acide nitrique de relâcher un proton dans certaines circonstances. C’est à l’occasion de cette dernière étape de la procédure que le sens intuitif de la réduction explicative se retrouve capturé, en cela que cette étape consiste en la formulation d’une explication réductive de la propriété considérée.

Ceci étant précisé, nous sommes maintenant en mesure de justifier les trois motivations de la réduction fonctionnelle évoquées plus haut. Tout d’abord, la réduction envisagée par Kim est une réduction « authentique », dans le sens où, pour compter comme une réduction, l’explication de la propriété P qu’il est nécessaire de formuler ne peut se fonder que sur des considérations ressortissant aux parties du système S portant P. En particulier, l’étape (iii) de la réduction fonctionnelle exclut que puissent figurer dans l’explication de P des informations relatives au niveau qu’occupe P dans le modèle stratifié. Cette exigence n’est, selon Kim, par remplie par le modèle nagélien de réduction, qui ne peut dès lors constituer une procédure « authentique » de réduction (Kim, 2000). En effet, afin que puisse être déduite une loi de niveau supérieur (comme une loi thermodynamique), le modèle nagélien requiert qu’un principe de connexion soit considéré à titre de prémisse d’un raisonnement déductif valide (comme Ec=3/2kT). Or, un tel principe fait appel à des considérations relatives au niveau à réduire (ici, en l’occurrence, T), ce qui est exclu pour que la réduction envisagée soit jugée « authentique ».

Ensuite, la réduction fonctionnelle de Kim s’accommode très bien de l’argument de la réalisation multiple tel que formulé, notamment, par Fodor. La raison en est que la réduction envisagée par Kim est éminemment locale, en opposition à la réduction globale telle qu’envisagée par Nagel. Un tel contraste est manifeste lorsque l’on remarque que la réduction nagélienne repose principalement sur des principes de connexion constituant des identités entre types (par exemple les propriétés de température et d’énergie cinétique), alors que la réduction fonctionnelle repose plutôt sur des identités entre tokens, donc entre instances particulières de propriétés plutôt qu’entre propriétés elles-mêmes (par exemple, ce qu’on explique réductivement n’est pas l’acidité en tant que telle, mais l’acidité en tant qu’instanciée dans de l’acide nitrique ou l’acide sulfurique, selon le cas). À cet égard, si la réalisation multiple conduit bien à l’irréductibilité au sens de Nagel, elle ne fait que conduire à la réductibilité vers des bases locales multiples dans le contexte du modèle de Kim.

Enfin, l’étape (iii) du modèle de réduction fonctionnelle de Kim suppose une conception causale-mécanique de l’explication scientifique, conception plus en phase avec la réalité des sciences (en tout cas des sciences spéciales, dont les objets sont précisément les cibles de réductions) que la conception néopositiviste formulée en termes de déductions logiques au départ de lois. Exprimé autrement, le modèle de Kim suppose qu’expliquer un phénomène revient à le situer dans un réseau de causes plutôt que dans un réseau de lois, un point de vue aujourd’hui largement plus répandu que celui alors en vogue du temps des beaux jours de l’empirisme logique.

Il n’est pas le lieu ici pour pousser plus avant la discussion des mérites et possibles apories du modèle de réduction explicative de Kim. On se contentera tout de même de noter que ce modèle possède une certaine limite, de l’aveu même de son instigateur. Si, selon Kim, toutes les propriétés naturelles causales sont fonctionnalisables et donc, par extension, en principe fonctionnellement réductibles, il n’en demeure pas moins que certaines propriétés non causales, en l’occurrence les propriétés conscientes dans leur dimension expérientielle – les fameux « qualia » –, résistent par principe à la réduction fonctionnelle. En conséquence, Kim se voit contraint d’adopter une position réductionniste (au sens explicatif) généralisée, « mais pas tout à fait » (Kim, 2005), certaines réalités – en l’occurrence les qualia – demeurant à jamais irréductibles. Malgré son réductionnisme, Kim souscrit donc ici au célèbre « explanatory gap » de Levine (1983), qui constitue l’un des marqueurs du problème de l’incorporation de la conscience dans une pensée physicaliste.


3. Le réductionnisme ontologique

Jusqu’à présent, nous avons restreint le champ de notre analyse du réductionnisme aux variétés dites épistémologiques de la notion, ayant en commun de considérer la faisabilité systématique de procédures de réduction entre entités relatives à nos modalités représentationnelles du monde naturel, et non au monde naturel lui-même. En particulier, nous avons discuté d’un réductionnisme conçu comme une relation particulière (logique ou limite) entre théories scientifiques (section 2.a), ainsi que d’un réductionnisme envisagé comme une explication de phénomènes d’un niveau supérieur par l’entremise de facteurs ressortissant aux niveaux sous-jacents (section 2.b). Dans la présente section, nous ouvrons une analyse du réductionnisme en son versant ontologique, c’est-à-dire entendu comme une thèse se prononçant sur la faisabilité de réductions opérantes entre entités naturelles elles-mêmes. À nouveau, diverses variétés de ce type de réductionnisme sont envisageables, le long des différentes dimensions évoquées dans l’introduction à cette entrée.

D’emblée, on remarquera que la problématique du réductionnisme ontologique se calque sur le débat ancien opposant monisme et dualisme (et plus généralement pluralisme). En effet, affirmer que toutes les entités naturelles se réduisent ontologiquement à un ensemble unique d’entités fondamentales revient à embrasser une certaine forme de monisme (par exemple matérialiste ou mentaliste), alors que défendre l’irréductibilité ontologique de certaines entités naturelles s’assortit nécessairement de l’adhésion à un certain dualisme. Cette tension entre monisme réductionniste et dualisme antiréductionniste se cristallise en particulier sur aux moins deux pôles que nous distinguons dans ce qui suit : celui des objets (ou des substances ; voir section 3.a) et celui des propriétés (voir section 3.b).

Avant d’ouvrir l’analyse du premier de ces pôles, une brève mise en contexte s’impose. Alors que, nous l’avons vu, le réductionnisme épistémologique est aujourd’hui sujet à de nombreux débats, le réductionnisme ontologique est quant à lui généralement moins discuté, et souvent même tacitement admis. Une telle situation trouve son reflet dans le fait que le dualisme ontologique est aujourd’hui très marginal. Ceci est particulièrement vrai dans le contexte des sciences de la matière comme la physique, la chimie ou la biologie (bien sûr, quelques exceptions subsistent toujours, à l’instar d’Hendry (2010) dans le contexte particulier de la chimie). Néanmoins, l’antiréductionnisme ontologique demeure une option encore parfois prise au sérieux dans le contexte particulier des sciences de l’esprit, où il est possible de trouver certains défenseurs de variétés diverses de dualisme ontologique (voir par exemple, pour un dualisme des substances cartésien, Popper et Eccles, 1977 ; pour un dualisme des substances non cartésien, Lowe, 2006 ; ou pour un dualisme des propriétés, O’Connor et Jacobs, 2003).

a. Le réductionnisme des objets (ou des substances)

Selon cette première variété de réductionnisme ontologique, toutes les entités naturelles se réduisent à un ensemble unique d’entités naturelles élémentaires, par exemple les particules de la physique fondamentale (en ce cas de figure réside en particulier la déclinaison la plus répandue de ce type de réductionnisme, dite physicaliste ou matérialiste). Dans ce contexte, la relation de réduction se calque généralement sur la relation de composition, de la manière suivante : une entité de niveau n, par exemple un organisme vivant, est réductible à un ensemble de particules élémentaires physiques dans le sens où le premier est ultimement et exclusivement composé des secondes. Exprimé par la négative, un organisme vivant ne se révélera ontologiquement irréductible que dans l’éventualité où on peut justifier l’idée selon laquelle il serait composé de « quelque chose d’autre » que de particules élémentaires physiques. Cette dernière manière de formuler les choses met en évidence l’exigence que doit satisfaire tout défenseur de l’antiréductionnisme ontologique relatif aux objets, à savoir préciser ou identifier la nature exacte de ce « quelque chose » constituant un surplus ontologique non physique.

Historiquement, diverses propositions ont été faites dans ce sens, même si, comme nous l’avons dit plus haut, elles ne sont plus prises au sérieux aujourd’hui (à l’exception peut-être des cas relatifs à l’esprit). En guise d’exemple, on peut évoquer le vitalisme dualiste de Driesch, postulant l’existence, en guise de surplus ontologique non physique dont seraient aussi composés les organismes vivants, d’un principe vital, l’« entéléchie », que l’embryologiste allemand qualifie lui-même d’« agent sui generis, non matériel et non spatial […] » (Driesch, 1914, p. 204).

b. Le réductionnisme des propriétés

Selon cette seconde variété de réductionnisme ontologique, ce sont toutes les propriétés naturelles qui se réduisent systématiquement à un ensemble unique de propriétés naturelles élémentaires, comme par exemple, dans la perspective physicaliste, les propriétés des entités de la physique fondamentale (telles, peut-être, le spin, l’énergie ou la charge). Lorsque l’on croise cette idée avec la théorie causale des propriétés, selon laquelle, en substance, les propriétés naturelles s’identifient à des faisceaux de pouvoirs causaux qui se manifestent (ou non) en certaines circonstances (Shoemaker, 1980), alors le réductionnisme des propriétés est aussi parfois appelé « réductionnisme causal » (voir, par exemple, Searle, 2002). Cette appellation s’avère assez intuitive, dans la mesure où, selon un tel réductionnisme, tous les pouvoirs causaux naturels – par exemple biologiques, mentaux ou sociaux – dérivent en réalité de pouvoirs physiques élémentaires. À cet égard, seules les propriétés physiques sont authentiquement efficaces, les autres propriétés naturelles ne l’étant pas, ou alors éventuellement de manière secondaire, en tant qu’elle se réduisent à des propriétés physiques. Face à de telles conséquences, les défenseurs de l’existence de pouvoirs causaux non physiques – tels que, par exemple, les pouvoirs mentaux, souvent considérés comme conditions nécessaires pour le libre arbitre – se revendiquent généralement d’une certaine forme d’antiréductionnisme de propriétés.

Le réductionnisme des propriétés s’articule donc autour d’une relation systématique et généralisée de réduction entre propriétés naturelles. La nature exacte de cette relation peut prendre divers visages, dont nous donnons un bref aperçu dans ce qui suit. De manière analogue au cas du réductionnisme des objets tel qu’il a été abordé plus haut, on notera que la tension entre réductionnisme et antiréductionnisme des propriétés peut également être ressaisie en les termes d’une opposition entre ce qui peut être appelé « monisme des propriétés » et « dualisme des propriétés » (voir, par exemple, Robinson, 2003). On remarquera par ailleurs que, en toute généralité, aussi bien le monisme que le dualisme des propriétés se révèlent compatibles avec le monisme des substances. Aussi, il est par exemple cohérent de défendre un monisme des substances conjointement à un dualisme des propriétés, ce qui, en les termes qui nous occupent ici, s’identifie à une position qui allierait réductionnisme des objets et antiréductionnisme des propriétés (pour un représentant d’une telle position, dans le cas particulier des propriétés de la conscience, voir par exemple Chalmers, 1996).

i. Par identités de types

Une première manière de concevoir la réduction entre propriétés revient à simplement la considérer comme une relation d’identité. Bien qu’Ernst Nagel, en tant qu’empiriste, n’ait pas développé lui-même d’aspect ontologique à son modèle formel de réduction théorique, on peut voir la réduction par identités des types comme une interprétation littérale du modèle nagélien, où la connectabilité des concepts s’appuie sur l’identité stricte de ce à quoi ces concepts réfèrent. Dans le cas particulier des relations corps-esprit, une telle piste a été historiquement empruntée par les partisans de la « théorie de l’identité » (Place, 1956 ; Feigl, 1958 ; Smart, 1959), selon lesquels les propriétés mentales ne sont rien d’autre que des (faisceaux de) propriétés physiques.

Bien sûr, comme nous l’avons vu précédemment, l’argument de la réalisabilité multiple rend difficilement tenable une telle idée, dans la mesure où l’on voit mal comment une propriété mentale donnée (comme « ressentir de la douleur ») pourrait être strictement identique à une propriété physique donnée (comme « activation du neurone X ») alors même que la première pourrait être implémentée dans un réalisateur physique différent de la seconde (comme par exemple « activation du neurone Y »). En réponse à cela, le réductionnisme des propriétés peut être « affaibli » sous la forme du réductionnisme des tokens (i.e. des instances de propriétés).

ii. Par identités de tokens

 Une seconde manière de comprendre la réduction entre propriétés revient à la concevoir à l’aune d’une relation d’identité se nouant entre les instances de ces propriétés. Il ne s’agit donc pas, par exemple, de considérer l’identité de la propriété « douleur » avec celle, sous-jacente, d’« activation du neurone X », mais plutôt de considérer, pour chacune des instances particulières de douleur D1, D2, … Dn, quelles sont les instances de propriétés physiques P1, P2, … Pn auxquelles celles-ci s’identifient respectivement. Il a été défendu que des telles relations « locales » d’identités entre instances de propriétés constituent en réalité tout ce dont a besoin le physicalisme (appelé d’ailleurs, à cet égard, « physicalisme des tokens » ; cf. Fodor, 1974). Une telle manière de concevoir la relation de réduction en jeu dans le contexte du réductionnisme ontologique a été par exemple défendue – et est d’ailleurs encore aujourd’hui défendue – par un courant assez répandu, essentiellement en philosophie de l’esprit, à savoir le fonctionnalisme (voir, par exemple, Kim, 1992).

iii. Par survenance

La réduction ontologique entre propriétés n’a pas nécessairement à être pensée comme ultimement fondée dans une quelconque déclinaison de la relation d’identité, qu’elle soit des types ou des tokens. Une alternative très populaire, mais aussi très controversée, consiste à penser qu’une famille de propriétés se réduit à une autre dans la mesure où la première « survient » sur la seconde (Armstrong, 1989). Le concept de survenance ici employé, historiquement introduit dans l’arsenal philosophique par Moore (1902) sous le terme anglais de « supervenience », capture une relation particulière de dépendance entre deux familles de propriétés A et B qui fait droit à la maxime selon laquelle « il ne peut y avoir de différence eu égard à A sans différence eu égard à B ». Affirmer que la famille de propriétés A survient sur la famille de propriétés B revient ainsi à dire que toute variation au sein de A implique nécessairement une variation au sein de B ou, par contraposition, que l’absence de variation de B s’accompagne nécessairement de l’absence de variation de A. Notons que Les occurrences de l’expression « nécessairement » indiquent que la relation de survenance est une relation modale, dont la force peut varier selon les cas. On parlera ainsi par exemple de survenance faible lorsque la nécessité en jeu est nomologique ou physique, ou de survenance forte lorsqu’elle est logique ou métaphysique

Un exemple peut être proposé afin d’illustrer cette caractérisation générale de la relation de survenance. En considérant A comme étant l’ensemble des propriétés esthétiques et B l’ensemble des propriétés physiques que l’on peut associer à un objet, affirmer que A survient sur B consiste à dire, de manière équivalente, que (i) deux objets ne peuvent différer quant à leurs propriétés esthétiques sans aussi différer quant à leurs propriétés physiques. Ainsi, il est nécessaire qu’un bel objet soit physiquement différent d’un objet laid. Et (ii) deux objets physiquement identiques partagent nécessairement des propriétés esthétiques identiques. Il est ainsi impossible que l’un soit beau et l’autre laid.

La relation de survenance a été principalement popularisée à l’occasion de son introduction, par Davidson (1970) et, par suite, Kim (1993), dans le contexte de la philosophie de l’esprit. Affirmer que les propriétés mentales surviennent sur les propriétés physiques constitue une idée attractive, dans la mesure où elle semble garantir un monisme physicaliste minimal (la survenance exclut en effet le dualisme des substance de type cartésien) tout en laissant ouverte une brèche pour penser une certaine autonomie du monde mental (le monde mental survenant n’est pas simplement identique au monde physique).

Néanmoins, si l’enthousiasme pour la survenance a été grand pour repenser le réductionnisme ontologique dans les années 1970, cet enthousiasme est vite retombé lorsqu’il a été établi que, comme telle, la relation de survenance n’est pas une relation métaphysique authentique et explicative (comme l’identité ou la causalité), mais qu’elle ne constitue plutôt qu’un schème de covariation entre familles de propriétés lui-même en attente d’explication (Kim, 1998 ; Van Gulick, 2001). La proposition la plus courante à cet égard particulier, à savoir rendre compte du pourquoi deux familles de propriétés covarient d’une manière telle que capturée par la relation de survenance, consiste à concevoir les rapports entre ces familles de propriétés à l’aune d’une relation qui, elle, est censée être authentique et explicative, à savoir, par exemple, la réalisation.

iv. Par réalisation

Une autre manière de concevoir la relation de réduction ontologique entre propriétés consiste en la réalisation. Cette relation, introduite dès 1960 par Putnam dans le contexte des relations corps-esprit et qui peut être apparentée aux relations de constitution, d’implémentation ou d’incarnation, se décline aujourd’hui en une très large gamme de variétés (pour un aperçu synthétique, voir Baysan, 2015), dont les rapports avec le réductionnisme peuvent varier drastiquement. Nous n’évoquons ici que la plus répandue d’entre elles, en indiquant, la cas échéant, la ou les manières de pouvoir l’amender pour réévaluer ses rapports avec le réductionnisme ontologique (mais avant cela, il est sans doute important de désamorcer d’emblée ce qui peut ici apparaître au lecteur comme une tension, et qui consiste en réalité plutôt en une ironie de l’histoire. Alors que la réalisation multiple a en effet constitué, nous l’avons vu, un argument antiréductionniste majeur à l’encontre du modèle de réduction épistémologique de Nagel, la réalisation a quant à elle renforcé ou même garanti la réduction ontologique des entités réalisées. Néanmoins, comme nous l’évoquons dans ce qui suit, certains auteurs défendent aujourd’hui l’idée selon laquelle certaines compréhensions « non standard » de la réalisation permettent de faire droit à un certain antiréductionnisme ontologique.).

Une manière assez standard de caractériser la réalisation est de l’associer à la relation métaphysique de constitution, en considérant qu’une instance de propriété R réalise une instance de propriété Q lorsque l’existence de R est constitutivement suffisante pour l’existence de Q (bien sûr, caractériser la relation de constitution elle-même est, au même titre que d’autres relations métaphysiques de détermination comme la causalité, une entreprise ardue. Il suffit pour notre propos de noter que la relation de constitution (par exemple d’un nuage par un ensemble de gouttes d’eau) n’est pas l’identité (car le nuage peut rester « le même » alors que ses gouttes d’eau constitutives se transforment ou se remplacent ; voir, par exemple, Unger, 1980)).

Des exemples paradigmatiques de réalisation consistent en la relation entre software et hardware en informatique, entre fonction et structure en biologie ou encore entre propriété mentale et substrat neurobiologique dans les sciences de l’esprit. Dans chacune de ces trois familles d’exemples, l’existence d’une certaine base physique et de ses propriétés – la mécanique de l’ordinateur, l’organe vivant ou le système nerveux central – traduit la condition physique d’existence qui constitue l’entité réalisée et ses propriétés. Notons par ailleurs que chacun des exemples évoqués tolère que la réalisation soit multiple (par exemple, un même software peut s’implémenter dans des hardwares différents) et rend compte de la survenance des propriétés réalisées par leurs réalisateurs (« il ne peut y avoir de différence eu égard au software sans différence eu égard au hardware »). Ceci étant, certains auteurs défendent l’idée selon laquelle, lorsqu’une instance de propriété R réalise une instance de propriété P, les pouvoirs causaux de R se transmettent à P, de telle manière que la puissance causale de P est en réalité toute entière « héritée » de son réalisateur R (voir le « principe d’hérédité des pouvoirs causaux » de Kim, 1992). Exprimé autrement, lorsque R constitue P, les pouvoirs causaux de P sont identiques à ceux de R. Nous le voyons, la relation de réalisation ainsi comprise implique le réductionnisme causal tel qu’il a été introduit plus haut, de telle sorte que toute l’efficacité causale des propriétés naturelles trouve fondamentalement sa source dans l’efficacité causale des réalisateurs ultimes de ces propriétés, à savoir les propriétés élémentaires de la physique.

Bien sûr, que la réalisation conduise ainsi inexorablement au réductionnisme ontologique – et ici en particulier causal – n’est pas sans soulever des objections. Nombreuses sont aujourd’hui les tentatives pour concilier un monisme minimal articulé autour de la relation de réalisation avec un certain antiréductionnisme ontologique selon lequel les entités réalisées ont un réel poids ontologique en sus de leurs réalisateurs ou, en des termes causaux, font une véritable différence en sus de celle induite par leurs réalisateurs (voir par exemple Gillett 2010 et sa notion de « réalisation conditionnée »). À ce dernier égard, bien qu’elle s’avère plus souple que l’identité et plus « authentique et explicative » que la survenance, la réalisation n’est pas clairement l’arme décisive à même de clore une fois pour toute les débats quant à la plausibilité et la formulation même du réductionnisme ontologique.


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Olivier Sartenaer
olivier.sartenaer@uclouvain.be
Université Catholique de Louvain