La philosophie de A à Z

Le réalisme scientifique est une posture philosophique associée à la discipline de l’épistémologie des sciences qui a connu un certain regain depuis les années 1960, après la faillite du positivisme logique. Les positivistes distinguaient le langage observationnel (portant sur des entités et des propriétés directement observables par les sens) du langage théorique (portant sur des entités non observables comme les électrons, les quarks, les virus, etc.) et ne reconnaissaient de réelle signification qu’au langage observationnel, n’attribuant au langage théorique que le rôle d’instrument servant à prédire des phénomènes observables. Pour cette raison, les positivistes logiques concevaient les théories scientifiques (particulièrement de la physique) comme des constructions logico-mathématiques, dénuées de signification cognitive (c’est-à-dire n’ayant pas de référents dans la réalité), postulant ainsi l’existence d’entités non observables dans l’unique but d’interpréter et de prédire les phénomènes observables. Pour la plupart des membres de ce courant, décrire le réel ne constituait ni la fonction ni le but de la pratique scientifique. Cette forme d’instrumentalisme est devenue impossible à défendre le jour où l’on s’est rendu compte que le langage observationnel n’était pas moins imprégné de théorie que le langage théorique, rendant ainsi caduque l’idée que seul le vocabulaire observationnel serait susceptible de générer une connaissance du langage théorique.

Le philosophe qui adhère au réalisme scientifique considère que le but de la science est de décrire le réel, mais aussi que, par ses méthodes, la science est en mesure de progresser vers ce but. Il existe une controverse en philosophe concernant la possibilité que la science puisse véritablement atteindre cet objectif, mais le réaliste scientifique peut très bien admettre la possibilité du progrès scientifique sans pour autant prétendre que la science soit en mesure d’achever sa quête. Il est important de distinguer l’épistémologie des sciences de la métaphysique des sciences. Alors que la première s’intéresse à la prétention du savoir scientifique à la connaissance, la seconde cherche à déterminer l’ameublement du monde à partir des résultats de l’enquête scientifique. Le réalisme scientifique constitue une posture en épistémologie des sciences. Il fait la promotion d’une attitude positive (optimiste) vis-à-vis de la capacité de la science à découvrir la véritable nature de la réalité. Il s’oppose aux différentes formes d’antiréalismes, qui remettent en question cette prétention du savoir scientifique en insistant sur ces différentes limites. Alors que l’antiréalisme remet habituellement en question la pertinence du projet de la métaphysique des sciences, le réalisme milite en sa faveur. Toutefois, les philosophes qui y adhèrent peuvent être en désaccord concernant l’interprétation métaphysique des résultats de l’enquête scientifique à privilégier. La question du réalisme en philosophie des sciences est donc relativement indépendante des questions de métaphysique.

1. Les trois thèses fondamentales du réalisme scientifique

Les philosophes ont l’habitude d’analyser la posture du réalisme scientifique en trois thèses. La première, que l’on appelle le réalisme métaphysique, stipule qu’il existe une réalité indépendante de toute représentation que la science tente de décrire le plus fidèlement. La seconde concerne les conditions de vérité des théories scientifiques. Les philosophes l’appellent réalisme sémantique. Elle affirme simplement que la vérité d’une théorie dépend de son adéquation à la réalité. Enfin, le réaliste prétend aussi que nos théories scientifiques nous permettent de connaitre la réalité. Si une minorité de philosophes remet encore aujourd’hui en question l’existence d’une réalité indépendante et l’idée que la vérité d’une théorie scientifique est relative à son adéquation à la réalité, nous verrons que les principales formes d’antiréalisme se fondent sur la remise en question du réalisme épistémologique.

2. Réalisme scientifique et sens commun

Le réalisme peut être considéré comme la posture du sens commun vis-à-vis de la science. Toutefois, dans la vision du sens commun, on a l’habitude de faire comme si la science réussissait d’ores et déjà à décrire littéralement la réalité. Ce qui distingue le réalisme des philosophes de ce dernier réside dans le fait que le réalisme des philosophes tient compte des limites de la connaissance scientifique. C’est en insistant sur ces limites que se sont constituées les différentes postures antiréalistes qui s’inscrivent en faux contre le réalisme en philosophie des sciences et c’est en réaction à ces diverses approches que s’est constituée la formule contemporaine du réalisme scientifique, laquelle soutient plutôt la thèse modérée selon laquelle nous avons seulement de bonnes raisons de prétendre que les théories scientifiques les plus matures, celle qui ont résisté longuement et qui résistent encore à l’épreuve de l’expérience, sont au moins approximativement vraies.

3. Le principal argument pour le réalisme scientifique : l’argument de l’absence de miracle

Le principal argument évoqué par les défenseurs du réalisme scientifique est une abduction, ou une inférence à la meilleure explication. Ce mode de raisonnement consiste à reconnaitre comme justifiée, parmi un ensemble d’hypothèses visant à expliquer un phénomène, celle qui semble fournir l’explication la plus plausible de ce dernier. Son appellation vient d’une citation célèbre d’Hilary Putnam. Dans un article publié en 1975, le philosophe américain affirmait que le réalisme est « la seule philosophie qui ne rend pas le succès de la science miraculeux. » (Putnam 1975, p. 73/trad. dans Gandon et Smadja 2013, p. 123) Il est indéniable que la science est à l’origine d’énormes progrès techniques. Nos théories scientifiques les plus matures nous permettent non seulement d’expliquer une grande quantité de phénomènes, mais elles nous permettent aussi d’élargir le champ de notre savoir en prédisant de nouveaux phénomènes. Si l’on ajoute à cela le fait que ces dernières se sont montrées extrêmement résistantes face au tribunal de l’expérience, il semblerait que la seule explication plausible d’un tel succès réside dans le fait que ces dernières décrivent au moins approximativement la réalité.

L’argument de l’absence de miracle est au cœur de la défense du réalisme scientifique, mais on a mis à l’épreuve tour à tour sa conclusion et sa principale prémisse. Dans le premier cas, on a remis en question la possibilité de déterminer la vérité de nos théories en faisant valoir la sous-détermination des théories par l’expérience. Dans le second cas, on a remis en question l’idée selon laquelle la science serait une histoire de succès en insistant sur le fait qu’un grand nombre de théories ayant obtenu du succès sur le plan instrumental par le passé se sont révélées fausses. Ce sont ces deux défis lancés à l’argument du succès que nous examinerons dans ce qui suit.

4. Le réalisme scientifique face au défi de la sous-détermination des théories par l’expérience

Le défi de la sous-détermination des théories par l’expérience repose sur la reconnaissance de certaines limites inhérente au savoir scientifique. Examinons ces dernières afin de cerner ce que nous avons appelé le défi de la sous-détermination des théories par l’expérience.

a. L’observation imprégnée de théorie

Nous savons maintenant que l’expérience est toujours imprégnée de théorie, c’est-à-dire que le schème conceptuel à partir duquel nous abordons l’expérience a un impact sur l’interprétation que nous faisons des données de nos sens. À cause de leur mode de vie, les habitants du Grand Nord ont su développer une série de concepts raffinés leur permettant de qualifier la neige. Celle ou celui qui acquiert leur schème conceptuel est par conséquent en mesure d’avoir une représentation beaucoup plus raffinée du phénomène que l’habitant des grandes villes du sud. Du point de vue des sciences de la nature, cette contrainte prend forme de manière beaucoup plus explicite dans l’usage des différents instruments employés par les scientifiques pour observer les objets et les phénomènes qui ne peuvent pas être observés à l’œil nu. Ces instruments sont élaborés à partir de données théoriques dont l’étendue et la précision peuvent influencer l’adéquation des données qu’ils sont susceptibles de transmettre. Selon le mot de Bachelard, « les instruments ne sont que des théories matérialisées. » (Bachelard, 1938, p. 15)

b. Holisme de la signification

Nous savons aussi que nos concepts prennent forme dans le langage et que ce dernier fonctionne comme un réseau. À l’image d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie, nos représentations, que nous pouvons ici associées par analogie à des définitions, dépendent mutuellement les unes des autres. Si je définis la pomme comme un fruit, j’ai besoin de savoir ce qu’est un fruit et, si je définis le fruit comme un organe de la plante, je dois savoir ce qu’est un organe et ce qu’est une plante, etc. Si je modifie par la suite ma définition de ce qu’est un organe, cela aura une incidence à la fois sur ma représentation de la plante et sur ma représentation de ce qu’est un fruit, ce qui devra influencer du même coup ma représentation de la pomme. Les philosophes appellent ce phénomène holisme sémantique ou holisme de la signification.

c. Holisme de la confirmation

Ces deux derniers constats ont plusieurs conséquences sur la représentation que les savants se font du savoir scientifique. D’abord, il semble impossible de mettre directement à l’épreuve un énoncé individuel ou une hypothèse. Toute mise à l’épreuve, dans le cadre d’une expérience scientifique, d’un énoncé ou d’une hypothèse individuelle, présuppose tout un réseau d’hypothèses auxiliaires (il s’agit, par exemple, de théories logiques et mathématiques d’arrière-plan, ou d’hypothèses portant sur le fonctionnement des divers instruments de mesure employés utilisés par les expérimentateurs). Lorsque, au terme d’une expérience, nous obtenons un résultat favorable, ce résultat positif se propage à l’ensemble des hypothèses auxiliaires. Toutefois, dans le cas inverse, face à une expérience récalcitrante, il nous est impossible de savoir avec précision laquelle des hypothèses de notre assemblage est erronée. Les philosophes nomment ce phénomène holisme épistémologique ou holisme de la confirmation parce que, contrairement à l’holisme de la signification qui qualifiait la manière dont les concepts constituant notre représentation du monde acquièrent leur signification (c’est-à-dire à travers les relations logiques qu’ils entretiennent avec les autres membres d’un réseau de concepts), il s’agit plutôt ici d’insister sur la manière dont nous mettons notre savoir à l’épreuve de l’expérience.

Mais les deux formes d’holisme évoluent conjointement. Devant une expérience récalcitrante, comme les données d’observations ne sont plus suffisantes pour déterminer laquelle ou lesquelles parmi les différentes hypothèses de notre schème conceptuel devraient être mises en question, les chercheurs doivent s’en remettre à des considérations d’ordre pragmatique. Par exemple, on favorisera les hypothèses qui nous apparaissent plus compatibles avec l’état actuel de notre savoir en général, qui sont en mesure d’expliquer davantage de phénomènes et qui nous permettent de découvrir de nouveaux phénomènes qui ne nous étaient pas accessibles avant leur ajout à notre corpus de savoirs. Parallèlement, on retranchera plus facilement les hypothèses susceptibles de remettre en question de larges pans de notre savoir actuel. Les choix qu’ils feront ne seront pas sans conséquence, dans la mesure où toute modification apportée à une hypothèse risque d’entrainer une modification de la signification de toutes les autres, qui entretiennent des relations logiques avec elle, au sein de la théorie.

d. Sous-détermination des théories par l’expérience

La conséquence du caractère holistique du savoir scientifique est qu’il est toujours possible, sur la base de tels critères pragmatiques, de sélectionner une variété d’hypothèses différentes pour rendre notre représentation du monde plus adéquate aux données de l’expérience, de telle sorte que nous ne sommes jamais véritablement en mesure de déterminer, parmi les différentes interprétations envisageables, laquelle décrit correctement la réalité. Cette situation émerge d’un autre phénomène associé au caractère holistique du savoir scientifique, celui de la sous-détermination des théories par les données de l’expérience. Celle-ci implique qu’il est toujours possible d’envisager, pour un même groupe de phénomène, une pluralité d’interprétations divergentes, mais néanmoins équivalentes qu’il nous est impossible de départager par le recours à l’expérience.

Comme la réalité ne peut pas adopter simultanément différentes formes incompatibles, il ne devrait y avoir qu’une seule de ses interprétations qui puisse constituer une description juste de la réalité. Toutefois, la sous-détermination nie que nous soyons en mesure, en ayant recours aux méthodes employées par les scientifiques, de savoir laquelle il s’agit. La sous-détermination semble donc remettre en question le réalisme scientifique en s’attaquant à sa troisième thèse, c’est-à-dire en niant que les méthodes scientifiques soient en mesure de produire une connaissance adéquate de la réalité.

e. Incidence de la sous-détermination sur le réalisme scientifique

La sous-détermination des théories par l’expérience ne remet pas en question les deux premières thèses du réalisme scientifique. Elle reconnait l’existence d’une réalité indépendante et admet que la vérité de nos théories est relative à leur adéquation à cette dernière. Ce qu’elle affirme n’est pas qu’il n’existe pas de théorie vraie, mais plutôt que nous sommes dans l’incapacité de découvrir laquelle, parmi les théories que nous sommes en mesure d’élaborer, est vraie. La reconnaissance de ce phénomène ne remet pas non plus en question la possibilité du progrès scientifique. Au-delà de l’adéquation empirique, les scientifiques ont l’habitude de s’en remettre aux critères pragmatiques dont nous avons parlé plus haut pour procéder à la discrimination des hypothèses qui s’offrent à eux, et éliminer ainsi celles qui ne constituent pas des explications plausibles des phénomènes qu’ils étudient. Cela leur permet de favoriser un nombre restreint de théories, voire une seule qui pourrait constituer la meilleure explication de ces mêmes phénomènes. C’est en utilisant ce type de critères que les scientifiques ont réussi à élaborer un corps de savoir faisant preuve d’un grand succès instrumental. Tout ce qui est nécessaire au réaliste pour justifier la possibilité du progrès scientifique est que les scientifiques disposent de critères leur permettant de restreindre le nombre d’hypothèses valables. En reconnaissant cela, le partisan de la thèse de la sous-détermination est en mesure de donner un sens au progrès scientifique sans prétendre que la science arrivera nécessairement à développer une seule et unique description littérale de la réalité. Dans la mesure où la thèse du réalisme consiste uniquement à affirmer que le but de la science est la vérité, et que les méthodes employées par les scientifiques leur permettent de développer des théories qui s’en rapprochent de plus en plus sans nécessairement croire que l’objectif d’une description littérale de la réalité constitue un but atteignable, la sous-détermination représente davantage un défi pour le réalisme naïf du sens commun qui croit que nous sommes en mesure de déterminer la pleine vérité de nos théories scientifiques (contrairement à leur vérité approximative). C’est pour cette raison que nous avons dit en introduction que le réalisme scientifique tient compte, en tant que posture philosophique, des limites de la connaissance scientifique. Dans cette optique, on peut dire que l’image de la science à laquelle adhère ce dernier est celle d’un savoir conçu comme un réseau (ou schème) de concepts qui se développe par l’entremise d’ajustements que les savants jugent pertinent d’y apporter (en appliquant des critères pragmatiques) dans un processus dialectique qui prend forme à travers la mise à l’épreuve systématique d’hypothèses scientifiques.

f. Sous-détermination, empirisme constructif et instrumentalisme

Dans le cadre des discussions contemporaines en philosophie des sciences, le défi de la sous-détermination est au cœur de la défense de l’empirisme constructif, défendue par le philosophe canadien Bas van Fraassen dans son livre The Scientific Image (1980). Contrairement au réaliste scientifique, l’empirisme constructif rejette l’idée selon laquelle l’utilisation de critères pragmatiques puisse nous permettre de nous rapprocher de la vérité. Reprenant à son compte la thèse du positivisme logique, il prétend qu’en réalité, le but de la science n’est pas de développer une description littérale de la réalité, mais uniquement de développer des théories empiriquement adéquates. Une théorie est empiriquement adéquate lorsqu’elle permet de prédire correctement des phénomènes observables par les sens (c’est-à-dire lorsqu’elle obtient un certain succès instrumental). L’ensemble des affirmations théoriques portant sur des entités inobservables comme les atomes, les quarks et les virus (dont on ne peut en observer que les prétendus effets) n’ont pas à être interprétés comme portant sur des phénomènes réels, mais uniquement comme des moyens détournés d’interpréter les données empiriques. Devant l’impossibilité de déterminer, sur la seule base de l’adéquation empirique, laquelle, parmi les différentes interprétations envisageables en vertu de la sous-détermination, constitue la seule et unique bonne interprétation de la réalité, ce dernier suggère de demeurer agnostique quant à la vérité de nos théories scientifique. Comme l’objectif de la science est, pour l’empiriste constructif, son succès instrumental plutôt que la description de la réalité, il constitue, au même titre que le positivisme logique, une forme d’instrumentalisme, qui est la posture selon laquelle les théories scientifiques ne sont que des instruments destinés à faciliter la prédiction de phénomènes observables. L’empirisme constructif se distingue toutefois du positivisme logique dans la mesure où il ne rejette pas l’idée que les énoncés théoriques puissent avoir une signification cognitive. Tout ce qu’il rejette est l’idée que nous puissions savoir s’ils sont vrais ou faux. Il est pertinent de noter que l’instrumentalisme est habituellement considéré par les philosophes comme constituant la principale alternative au réalisme scientifique.

5. Le réalisme face aux défis lancés par l’histoire des sciences

Au-delà des limites que nous avons identifiées auparavant, une certaine interprétation de l’histoire des sciences permet de lancer d’autres défis à la conception réaliste du savoir scientifique. Selon cette interprétation qui a été mise de l’avant dans les années 1960 par le philosophe et historien des sciences Thomas S. Kuhn, dans son livre La structure des révolutions scientifiques (1962), non seulement le réaliste se tromperait lorsqu’il parle de la science comme d’une histoire de succès, mais la manière même dont le savoir scientifique évolue entrerait en contradiction avec l’idée réaliste selon laquelle à travers l’élaboration de nouvelles théories, la science progresserait vers la vérité, au sens où nos meilleures théories constitueraient des descriptions toujours de plus en plus fidèles à de la réalité.

a. Historicisme, constructivisme social, incommensurabilité et externalisme sémantique

Cette dernière conséquence de l’analyse historiciste de Kuhn, qui est à l’origine d’une certaine forme de constructivisme social prônant que la science serait davantage une pratique sociale qu’une démarche rationnelle, est aujourd’hui très controversée. Le lecteur intéressé à en savoir davantage à son sujet est invité à consulter la section 4.2 (Le défi de l’incommensurabilité) de la version académique de cet article, version au sein de laquelle est aussi abordée (dans la section 4.3) la réponse réaliste à ce défi qui consiste à défendre une approche externaliste de la signification des termes se référant à des entités théoriques (approche que les philosophes appellent l’externalisme sémantique). C’est principalement parce que cette dernière approche de la signification des concepts théoriques est largement acceptée au sein de la communauté philosophique que les philosophes font aujourd’hui peu de cas du défi de l’incommensurabilité.

b. Induction pessimiste

Il n’en va pas de même de la première conséquence de l’analyse kuhnienne de l’histoire des sciences. À travers son analyse, Kuhn a mis en évidence, en se référant à un grand nombre d’exemples, le fait que l’histoire des théories scientifiques est davantage une histoire d’échecs qu’une histoire de succès. L’histoire scientifique est remplie d’exemples de théories qui, malgré le fait qu’elles aient remporté un certain succès, sont maintenant considérées fausses. À partir de ces données historiques, on peut formuler ce que les philosophes appellent l’argument de l’induction pessimiste. Si, par le passé, des théories ayant obtenu un grand succès instrumental se sont révélées fausses, alors il y a tout lieu de croire que même nos meilleures théories actuelles (les plus matures) se révèleront fausses dans le futur. Si cela est juste, alors le succès instrumental de nos théories ne peut pas constituer une raison de croire en leur vérité, même approximative.

Habituellement, pour se défendre d’une telle objection, le réaliste scientifique insiste sur le fait que le succès auquel il se réfère est celui des théories scientifiques les plus matures et tente de montrer qu’en réalité la plupart des théories données en exemple par les défenseurs de l’induction pessimiste n’ont jamais atteint un niveau adéquat de maturité et que, même dans les cas où nous avons affaire à des théories qui satisfont ce critère, ce n’est jamais toute la théorie qui a été remise en question, mais seulement certains de ses constituants qui normalement n’étaient pas indispensables au succès de la théorie. L’exemple de la théorie du calorique du 18e siècle peut servir d’illustration de ce point de vue. L’idée que la chaleur était un fluide (le calorique) n’était pas véritablement centrale au sein de celle-ci et était même fortement remise en question par les savants de l’époque. Plus important encore, une telle hypothèse n’était pas indispensable au succès de la théorie et les lois et les hypothèses auxiliaires que les savants de l’époque employaient pour faire leurs prédictions étaient entièrement indépendantes de ce postulat. Si aujourd’hui nous avons abandonné la notion de calorique, on retrouve encore plusieurs constituants de la conception que se faisaient de la chaleur les savants du 18e siècle au sein de la thermodynamique contemporaine et ce sont ces derniers qui étaient responsables du succès de la théorie du calorique.

Si l’interprétation que nous propose le réaliste de l’histoire des sciences est juste, alors il semblerait que l’idée que cette dernière soit une histoire d’échecs doive être relativisée. S’il est juste qu’à plusieurs moments les savants ont dû remettre en question des hypothèses face à des expériences récalcitrantes, il est plus difficile de soutenir qu’ils aient eux à quelque moment que ce soit à remplacer la totalité d’une théorie. Cette réplique du réalisme permet de réactiver l’image réaliste du savoir scientifique qui se déploie de manière holistique et auquel, à travers un processus systématique de mise à l’épreuve de l’expérience, les savants apportent des ajustements afin d’en améliorer l’adéquation au réel sans jamais le remettre en question de manière monolithique. Dans la mesure où ce dernier obtient un grand succès instrumental et que les parties qui sont principalement responsables d’un tel succès sont celles qui correspondent à nos théories les plus matures, il semble que le réalisme puisse bel et bien continuer à soutenir un certain optimisme épistémologique sur la base du succès de la science.

Conclusion : quelle distance entre le réalisme et l’antiréalisme ?

Aujourd’hui, une grande majorité de philosophes adhère au réalisme scientifique (cf. Bourget et Chalmers 2014) et même les philosophes qui se réclament de l’antiréalisme ont tendance à reconnaitre le bienfondé des intuitions réalistes. C’est notamment le point de vue d’Arthur Fine qui écrivait, après avoir tenté de démonter les principaux arguments des réalistes dans son article « L’attitude ontologique naturelle » (1984) :

« Il est certain que je me fie dans l’ensemble au témoignage de mes sens sur l’existence et les caractéristiques des objets de tous les jours. J’accorde par ailleurs une confiance similaire aux garde-fous édifiés dans les institutions scientifiques, et en particulier au système de vérification de l’enquête scientifique (« vérifiez, revérifiez, vérifiez, revérifiez encore… »). Par conséquent, si les scientifiques me disent qu’il y a réellement des molécules, des atomes, des particules J/ψ et, qui sait, peut-être même des quarks, et bien soit! Puisque je leur fais confiance, je dois admettre l’existence de toutes ces choses, avec les propriétés et les relations qui les accompagnent. En outre, si un instrumentaliste (ou tout autre spécimen de l’espèce nonrealistica) vient me dire que ces entités et tout ce qui les accompagne ne sont en fait que des fictions (ou autres choses du même genre), alors je ne vois pas plus de raisons de le croire que de croire qu’il est lui-même une fiction, façonnée (d’une manière ou d’une autre) pour faire effet sur moi; or ce n’est pas là ce que je crois. Il semble donc bien qu’il me faille être réaliste. » (Fine, 1984, pp. 269-270/trad. pp. 355-356)

Bien que les débats entre réalistes et antiréalistes en philosophie des sciences soient encore vivants, étant donné que l’on retrouve souvent ce genre de concession chez les philosophes antiréalistes, il devient pertinent de se demander si, dans la mesure où le réalisme scientifique fait la promotion de l’optimisme épistémologique vis-à-vis de l’entreprise scientifique tout en reconnaissant les principales limites de la connaissance, ces derniers ne sont pas finalement en train de lui concéder précisément ce qu’il revendique.

Suggestions de lectures en français

Bachelard, Gaston. Le nouvel esprit scientifique. Paris: Les presses universitaires de France, 1934, introduction, section 1.

Il s’agit de l’ouvrage principal du philosophe des sciences français au sein duquel il y développe entre autres la thèse selon laquelle l’observation scientifique est imprégnée de théorie.

Chalmers, Alan F. Qu’est-ce que la science ? Traduit par Michel Biezunski. Paris: La découverte, 1897, chap. 3.

Ce petit ouvrage d’Alan F. Chalmers propose un panorama des principales thèses développées par les philosophes des sciences durant le 20e siècle. On y retrouve entre autres un exposé éclairant de la thèse selon laquelle l’expérience est imprégnée de théorie (chap. 3).

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 2.

Ce manuel de philosophie des sciences propose, par l’entremise de chapitres succincts et accessibles, les principaux concepts et résultats issus de l’histoire de la philosophie des sciences. La première partie traite de l’épistémologie des sciences alors que la seconde se concentre sur la métaphysique des sciences.

Fine, Arthur. «L’attitude ontologique naturelle.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Adrien Barton, 329-372. Paris: Vrin, 2004, section 1.

Il s’agit du principal article dans lequel Arthur Fine développe ce qu’il appelle la NOA [Natural Ontological Attitude], que l’on traduit par « attitude ontologique naturelle ».

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, chap. 3

Cet ouvrage très accessible de Ian Hacking constitue une des références majeures du nouvel expérimentalisme.

Kuhn, Thomas S. La structure des révolutions scientifiques. Traduit par Laure Meyer. Paris: Flammarion, 1972.

C’est dans cet ouvrage incontournable de la philosophie des sciences que Thomas Kuhn a proposé son analyse de l’histoire des sciences à l’origine du défi de l’incommensurabilité.

Kuhn, Thomas S. «La tension essentielle: tradition et innovation dans la recherche scientifique.» Dans De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique, édité par Pierre Jacob, traduit par Pierre Jacob, 303-320. Paris: Gallimard, 1980.

Dans cet article, Thomas Khun apporte un certain nombre de précisions concernant sa vision de l’histoire scientifique et nuance sa position quant aux conséquences de cette dernière. Il y présente notamment la notion d’incommensurabilité locale pour contrer le reproche qu’on lui faisait d’avoir développé une conception relativiste du savoir scientifique.

Laugier, Sandra, et Pierre Wagner (édit.). Textes clés de la philosophie des sciences, vol. II. Paris: Vrin, 2004.

Il s’agit d’un rassemblement de traductions de quelques-uns des principaux articles ayant marqué l’histoire du débat concernant la question du réalisme en philosophie des sciences. Chaque article est accompagné d’une brève présentation par un spécialiste.

Putnam, Hilary. «Explication et référence.» Dans De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique, édité par Pierre Jacob, traduit par Pierre Jacob, 337-364. Paris: Gallimard, 1980.

Putnam, Hilary. «La signification de « signification ».» Dans Philosophie de l’esprit II, problèmes et perspectives, édité par Denis Fisette et Pierre Poirier, traduit par Dominique Boucher, 41-83. Paris: Vrin, 2003.

Les deux articles ci-haut mentionnés sont les principales références pour l’externalisme sémantique qui constitue aujourd’hui la réponse standard du réalisme scientifique au défi de l’incommensurabilité. C’est dans le premier qu’Hilary Putnam formule sa théorie comme une réponse au ce dernier défi. C’est toutefois le second que les philosophes ont l’habitude de cité comme référence principale de son externalisme sémantique.

Putnam, Hilary. «Qu’est-ce que la vérité mathématique ? (extrait).» Dans Philosophie des mathématiques I, ontologie, vérité et fondements, édité par Sébastien Gandon et Ivahn Smadja, traduit par Sébastien Gandon, 117-127. Paris: Vrin, 2013, p. 123.

C’est dans ce texte que l’on retrouve la formulation paradigmatique de l’argument de l’absence de miracle.

Quine, Willard van Orman. «Les deux dogmes de l’empirisme.» Dans Du point de vue logique, neuf essais logico-philosophiques, de Willard van Orman Quine, édité par Vrin, traduit par Pierre Jacob, Sandra Laugier et Denis Bonnay. Paris, 2003.

Il s’agit de l’article séminal dans lequel W.O. Quine a défendu l’holisme de la signification et l’holisme de la confirmation.

Quine, Willard van Orman. «Sur les systèmes du monde empiriquement équivalents.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Sophie Hutin et Sandra Laugier, 114-138. Paris: Vrin, 2004.

Dans cet article, Quine défend la plausibilité de la thèse de la sous-détermination des théories par l’expérience.

van Fraassen, Bas C. «Sauver les phénomènes.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Guillaume Garreta, 147-164. Paris: Vrin, 2004.

Ce court article propose une présentation succincte de l’empirisme constructif et de ses principaux arguments.

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000, chap. 1.

Avant d’aborder la problématique de la nature du réel à travers le débat philosophique autour de la question du réalisme scientifique, cet ouvrage s’intéresse, d’une manière accessible, aux principaux résultats à l’origine du questionnement des philosophes en physique et en mathématiques.

Le lecteur qui souhaite avoir des précisions sur un sujet précis qui a été abordé dans cet article peut se référer à ces ouvrages de la manière suivante :

Pour une présentation générale du positivisme logique et de ses principales critiques :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 2.

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, chap. 3.

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000, chap. 1.

Pour une présentation générale du réalisme scientifique :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 1.

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, chap. 1.

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000, chap. 6.

Sur la distinction entre réalisme naïf et réalisme scientifique :

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000, pp. 281-283.

Sur l’argument de l’absence du miracle :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 1.

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000, chap. 6.

Fine, Arthur. «L’attitude ontologique naturelle.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Adrien Barton, 329-372. Paris: Vrin, 2004, section 1.

Putnam, Hilary. «Qu’est-ce que la vérité mathématique ? (extrait).» Dans Philosophie des mathématiques I, ontologie, vérité et fondements, édité par Sébastien Gandon et Ivahn Smadja, traduit par Sébastien Gandon, 117-127. Paris: Vrin, 2013, p. 123.

Sur le phénomène de l’expérience imprégnée de théorie :

Bachelard, Gaston. Le nouvel esprit scientifique. Paris: Les presses universitaires de France, 1934, introduction, section 1.

Chalmers, Alan F. Qu’est-ce que la science ? Traduit par Michel Biezunski. Paris: La découverte, 1897, chap. 3.

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 4.

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, partie B.

Sur la question de l’holisme et de la sous-détermination des théories par l’expérience :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 3 et 9.

Quine, Willard van Orman. «Les deux dogmes de l’empirisme.» Dans Du point de vue logique, neuf essais logico-philosophiques, de Willard van Orman Quine, édité par Vrin, traduit par Pierre Jacob, Sandra Laugier et Denis Bonnay. Paris, 2003.

Quine, Willard van Orman. «Sur les systèmes du monde empiriquement équivalents.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Sophie Hutin et Sandra Laugier, 114-138. Paris: Vrin, 2004.

Sur une présentation générale de l’empirisme constructif et de l’implication de la sous-détermination dans sa défense, le lecteur pourra consulter :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 9.

van Fraassen, Bas C. «Sauver les phénomènes.» Dans Philosophie des sciences II, naturalisme et réalisme, édité par Sandra Laugier et Pierre Wagner, traduit par Guillaume Garreta, 147-164. Paris: Vrin, 2004.

Sur l’analyse kuhnienne de l’histoire des sciences :

Chalmers, Alan F. Qu’est-ce que la science ? Traduit par Michel Biezunski. Paris: La découverte, 1897, chap. 8.

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, chap 5.

Kuhn, Thomas S. La structure des révolutions scientifiques. Traduit par Laure Meyer. Paris: Flammarion, 1972.

Kuhn, Thomas S. «La tension essentielle: tradition et innovation dans la recherche scientifique.» Dans De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique, édité par Pierre Jacob, traduit par Pierre Jacob, 303-320. Paris: Gallimard, 1980.

Pour la réponse réaliste au défi de l’incommensurabilité :

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989, chap. 6.

Putnam, Hilary. «Explication et référence.» Dans De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique, édité par Pierre Jacob, traduit par Pierre Jacob, 337-364. Paris: Gallimard, 1980.

Putnam, Hilary. «La signification de « signification ».» Dans Philosophie de l’esprit II, problèmes et perspectives, édité par Denis Fisette et Pierre Poirier, traduit par Dominique Boucher, 41-83. Paris: Vrin, 2003.

Pour approfondir les débats entourant la question du réalisme en philosophie des sciences :

Esfeld, Michael. Philosophie des sciences, une introduction, 2e édition. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2009, chap. 1 à 9.

Hacking, Ian. Concevoir et expérimenter. Paris: Christian Bourgeois Éditeur, 1989.

Laugier, Sandra, et Pierre Wagner (édit.). Textes clés de la philosophie des sciences, vol. II. Paris: Vrin, 2004.

Zwirn, Hervé. Les limites de la connaissance. Paris: Odile Jacob, 2000.

Pierre-Yves Rochefort
rochefort_py@hotmail.com
Université de Montréal