La philosophie de A à Z

Résumé

Les raisonnements constituent un type de pensée enchaînant des prémisses pour parvenir à une conclusion. Ils visent à résoudre des problèmes aussi bien théoriques que pratiques. Les formes principales en sont la déduction, dont la conclusion est nécessaire, et l’induction et l’hypothèse, raisonnements incertains mais plus informatifs car ils permettent de nouvelles découvertes.


1. En quoi l’activité de raisonner consiste-t-elle ?

Quand on raisonne, on ne pense pas n’importe comment. Rêvasser, imaginer, se souvenir sont aussi des formes de pensée, mais le raisonnement s’en distingue par son application rigoureuse à un problème. Raisonner peut consister à dévider le fil des idées, à juger, à conclure, mais toujours en exerçant sa raison pour prouver, argumenter, expliquer, éventuellement décider. Par exemple, quand Rouletabille se demande comment un agresseur a pu entrer dans une chambre fermée de l’intérieur, il en vient à imaginer des possibilités alternatives, faire des hypothèses, les inventorier, les classer, en comparer la plausibilité : peut-être l’agresseur était-il caché dans la chambre avant que la victime ne s’y enferme ; ou bien n’était-il pas vraiment là ; ou encore, sera-t-il sorti par une trape dérobée ? Tout ce processus de questionnement, censé conduire à la résolution d’une difficulté, forme les étapes d’un raisonnement.

Raisonner, c’est donc réfléchir. Mais ce dernier verbe implique la plupart du temps un retour sur soi : la réflexion, comme dans un miroir, nous renvoie à notre propre personne. Un raisonnement s’apparente plutôt à une enquête, à l’examen d’un problème qu’on veut résoudre, d’une sorte d’énigme. Miss Marple fournit un exemple remarquable de l’art de tirer des conclusions à partir de petits faits qui semblent insignifiants au commun des mortels. Le célèbre personnage d’Agatha Christie ne fait pas usage de connaissances spécifiques pour raisonner : elle mobilise simplement son bon sens et une attention à tous les indices qui se rapportent à l’affaire qu’elle examine.

Comme Miss Marple, la personne qui raisonne tire une conclusion : raisonner fait passer d’un état initial de croyances à un autre état de croyances qui en résulte. Ce passage est une inférence. Les croyances (ou les hypothèses) de départ sont appelées prémisses du raisonnement, l’état final est la conclusion du raisonnement. La particularité du raisonnement est que les prémisses déterminent la conclusion : c’est en vertu des prémisses qu’on est autorisé à en tirer une conclusion appropriée.

Le raisonnement est donc une activité mentale : mentale parce qu’elle relève de la pensée, activité parce qu’en raisonnant on fait quelque chose – on réunit des informations, on élimine les moins pertinentes, on examine des possibilités, on se forge des convictions, etc. Par opposition, croire est un état mental et non une activité. L’activité consistant à raisonner est au moins partiellement contrôlée : il peut y entrer des processus inconscients, des paramètres qui nous échappent, mais pour l’essentiel le raisonnement est un fonctionnement de la pensée dont nous avons la maîtrise. Nous en sommes responsables.


2. Raisonnement théorique et raisonnement pratique

Étant responsables de nos raisonnements, nous pouvons les soumettre à une évaluation morale. Certains raisonnements sont bons, d’autres particulièrement blâmables. Encore cela dépend-il de leur objet. Sur quoi raisonne-t-on ?

Les aventures de Miss Marple fournissent un modèle parlant d’enquête, mais elles sont d’un genre assez rare dans la vie de tous les jours. On raisonne pour savoir comment organiser sa journée, d’où vient le bruit suspect qu’on vient d’entendre, qui a bien pu éventer tel secret, quelle excuse crédible pourrait justifier notre absence à un rendez-vous, s’il vaut mieux attendre ou vendre ses actions tout de suite, etc. Les objets du raisonnement sont infinis, mais on peut globalement les classer en deux grandes catégories.

On peut raisonner sur des questions purement théoriques, par exemple sur une démonstration mathématique ou un problème de physique ; on peut aussi raisonner sur des questions pratiques, liées à l’action. Dans ce dernier cas, il est possible d’examiner d’une part les fins que l’on se donne (quel but veut-on atteindre ? quel est le sens ultime de nos actes ?), d’autre part les moyens qu’on mettra en œuvre (comment s’y prendre pour réaliser les buts qu’on s’est fixés ?). Cette dernière forme est qualifiée de raisonnement instrumental.

Un raisonnement instrumental peut être juste ou injuste (par exemple, instrumentaliser des personnes pour arriver à ses fins n’est pas moralement acceptable). C’est encore plus évident pour le raisonnement sur les fins, par lequel on choisit ce que nous viserons parce que cela nous semble juste. À la fin du Mystère de la chambre jaune, Rouletabille laisse délibérément au coupable le temps de s’enfuir. Il a pour cela dû réfléchir à l’enjeu : s’agit-il de condamner un homme malheureux, ou simplement de faire la lumière sur l’affaire ? Si le but est de sauver l’honneur des protagonistes, alors sans doute est-il préférable que le coupable disparaisse dans la nature. Le raisonnement sur les fins a ici commandé les moyens de mettre en œuvre l’évasion.

Les raisonnements théoriques en revanche semblent moralement neutres. Beaucoup de raisonnements pratiques le sont aussi. Néanmoins, tous les raisonnements sont bons ou non, justes ou non, par rapport à un autre critère, celui de la correction logique. Cette propriété des raisonnements relève de ce qu’on appelle leur caractère normatif : ils peuvent être rapportés à une norme immuable, un repère indépendant de ce que les hommes peuvent en penser, qui nous indique en toutes circonstances ce que la raison admet et ce qu’elle rejette. Si Rouletabille pensait : « je veux sauver l’honneur des protagonistes ; pour ce faire il faut laisser le coupable s’enfuir ; donc je ne vais pas le laisser s’enfuir », on ne comprendrait pas son raisonnement, qui serait incohérent ou illogique. Un raisonnement nous contraint à accepter une certaine conclusion ou à prendre certaines mesures ; refuser la conclusion ou ne pas mettre les moyens au service des fins acceptées semble incorrect, du fait de la normativité du raisonnement.


3. Valide en vertu de sa forme

Lorsqu’on raisonne correctement, conformément à la logique, on produit un raisonnement valide. Les raisonnements mathématiques dûment contrôlés, dont la conclusion découle infailliblement des prémisses, sont valides, c’est-à-dire logiquement nécessaires. Cette nécessité se traduit par le fait que si les prémisses en sont vraies, la conclusion sera elle aussi toujours vraie. Ce type de raisonnement est une déduction.

Toute déduction vaut en vertu de sa seule forme, ce qui signifie qu’on peut savoir si elle est correcte simplement en examinant les rapports qu’elle établit entre propositions, quel que soit le contenu de ces propositions. Un raisonnement déductif est valide en vertu de sa « grammaire », quel que soit le sens des termes utilisés, le lexique. Les syllogismes catégoriques relèvent de cette catégorie et valent par leur forme, car un des fondements en est la transitivité : si Didi est une autruche et qu’une autruche est un oiseau, alors Didi est un oiseau. D’autres règles existent, comme le modus ponens : pour n’importe quelles propositions p et q, si p et p implique q, alors q (par exemple, si je mange du gâteau, et si manger du gâteau fait grossir, alors je vais grossir). On peut donc dire que d’une certaine façon, raisonner consiste à appliquer des règles formelles.

En toute rigueur, seules les déductions sont valides. Un syllogisme du type « Tous les hommes sont mortels, or les Grecs sont des hommes, donc les Grecs sont mortels » en est une instance. Mais elle est fort peu informative, peut-être parce qu’en affirmant que les Grecs sont des hommes on avait du même coup déjà présupposé qu’ils sont mortels, de sorte que la conclusion ne dit rien de plus que ce qui était contenu dans les prémisses.

Ce n’est pas toujours le cas. L’inférence faisant passer de « tous les corbeaux que j’ai vus sont noirs » à « tous les corbeaux sont noirs » est correcte (du moins pour autant que les volatiles ne mutent pas et qu’on ne les trempe pas dans la peinture), mais pas en vertu de sa forme : si l’on remplace le mot « corbeau » par « tablette de chocolat », la conclusion doit être rejetée. La première inférence vaut parce qu’être noir est essentiel au fait d’être un corbeau : la couleur des corbeaux exprime des facteurs génétiques stables. Pour ce type d’inférence, ce qui compte est donc moins la forme du raisonnement que la sélection des caractères mentionnés et la manière dont sont réalisées les observations. Un raisonnement de ce genre est une induction.


4. Induction et abduction

Examinons maintenant l’induction suivante : « tous les oiseaux que j’ai observés volent, donc tous les oiseaux volent ». L’inférence fait cette fois passer d’une prémisse vraie à une conclusion fausse : le raisonnement n’est pas valide, car il repose sur le fait contingent que je n’ai jamais croisé d’autruche ni de pingouin. On peut néanmoins considérer que cette induction, quoiqu’invalide, est fructueuse, car elle conduit à une approximation fidèle de la réalité : sa conclusion est statistiquement assez juste, autrement dit elle décrit la très grande majorité des cas (puisque presque tous les oiseaux volent).

De manière générale, le raisonnement inductif n’est jamais valide : puisqu’il consiste à se prononcer sur des cas qui n’ont pas été observés, les faits peuvent toujours lui donner tort. C’est un type d’inférence qui accroît (ou « amplifie ») notre connaissance mais peut être invalidé par de nouvelles connaissances. Pour cette raison, on le classe dans la catégorie des raisonnements « ampliatifs », par opposition aux raisonnements nécessaires. Le type d’induction qui vient d’être présenté n’est pas le seul raisonnement ampliatif. D’abord, il existe des inductions qui ne consistent pas en généralisations. On peut inférer de cas particulier à cas particulier, en estimant par exemple qu’une réaction chimique observée sur tel échantillon se répétera sur tel autre, ou que si le soleil s’est levé aujourd’hui il se lèvera demain.

Y a-t-il un fondement à ces inductions ? Autrement dit, existe-t-il un principe, rationnel ou empirique, qui légitime de tirer des conclusions sur ce qu’on n’a pas (encore) observé ? Cette question, qui renvoie au « problème de Hume » (du nom du philosophe David Hume, qui se demandait pourquoi nous avons la certitude que le soleil se lèvera demain alors qu’aucun raisonnement incontestable ne peut le prouver), est l’une des plus redoutables de la philosophie. On a pu invoquer notamment la régularité des lois de la nature, l’existence de classes naturelles, ou un besoin psychologique, pour légitimer le raisonnement inductif, mais ce qui fonde sa légitimité demeure incertain.

Par ailleurs, l’induction n’est pas le seul raisonnement ampliatif. L’« abduction », ou invention d’hypothèses – scientifiques ou non –, suppose aussi de raisonner, non pas en appliquant des règles, ni en observant des schémas formels, ni en généralisant, mais en faisant preuve d’une certaine audace, puisqu’il s’agit de produire une idée nouvelle. L’hypothèse n’est toutefois pas le fruit du hasard ni seulement d’un coup de génie : elle doit apporter un gain d’explication, par exemple en regroupant des observations auparavant non connectées. Ainsi, l’hypothèse que toute action s’accompagne d’une réaction implique que si la Terre attire la Lune, alors la Lune attire également la Terre, ce qui fournit une explication au phénomène des marées.

L’abduction s’inscrit alors dans une procédure plus générale visant à infirmer (ou non) les hypothèses par l’observation de conséquences qu’on peut en déduire. Tel est le principe du raisonnement hypothético-déductif. Si celui que Rouletabille soupçonne est réellement le coupable, alors il tirera parti du retard du procès pour prendre la fuite. Or il se trouve qu’au bout des deux heures de délai demandé il est devenu introuvable. Cela ne fournit pas la preuve irréfutable qu’il est coupable (il a pu rentrer chez lui parce qu’il avait de la fièvre, ou tomber dans un trou), mais c’est un tout de même un bon indice en faveur de l’hypothèse.

La méthode consistant à formuler des hypothèses puis à observer si leurs conséquences se vérifient est à la base du raisonnement scientifique. Mais l’abduction et l’induction sont aussi présentes dans les enquêtes moins formelles et les réflexions quotidiennes. Ainsi, Miss Marple fait beaucoup moins usage de déductions qu’elle n’a recours à un ensemble de raisonnements dans lesquels entrent le « flair » et le sens du détail (qui lui permettent de faire les bonnes observations), la sagacité (pour faire rapidement les meilleures hypothèses), une grande capacité de synthèse, la mémoire (notamment pour faire des analogies entre différentes affaires), le bon sens (pour ne pas se perdre en conjectures invraisemblables), etc. Un raisonneur calculant mécaniquement ou enchaînant déduction sur déduction ne parviendrait vraisemblablement qu’à un résultat pauvre et stérile.


5. Y a-t-il des raisonnements non logiques ?

Peut-on dénombrer les types de raisonnement possibles, ou y en a-t-il autant que d’objets, voire de personnes ou de situations ? Sans doute, le sociologue raisonnera plutôt à partir d’enquêtes et de questionnaires, l’historien à partir de documents ou d’exemples, le physicien d’observations, le mathématicien d’objets abstraits, qui ont peu à voir avec les dilemmes moraux auxquels tout un chacun peut être confronté. Est-ce à dire que la profusion des styles de raisonnement l’emporte sur l’unité du raisonnement ? On peut probablement retrouver sous leurs instanciations particulières les figures de la déduction, de l’induction et de l’abduction.

L’analogie est-elle une autre forme de raisonnement ? À strictement parler, elle consiste en une identité de rapports : A est à B comme C est à D ; par exemple, les ailes sont aux oiseaux ce que les bras sont aux humains. Généralement jugée non scientifique parce qu’elle repose sur des ressemblances parfois superficielles, elle est pourtant fréquemment mobilisée pour ses vertus heuristiques. Il n’est peut-être après tout pas essentiel de déterminer s’il s’agit d’une forme de raisonnement sui generis ou non : tandis qu’un psychologue appellera du nom de raisonnement toutes nos tentatives pour penser et résoudre rationnellement des problèmes, un logicien exigera davantage de garanties normatives.

Dans la vie de tous les jours, il importe finalement assez peu que nos raisonnements soient logiquement parfaits. On fait de nombreux raisonnements soit seulement approximativement valides, soit franchement incorrects, quoiqu’utiles à l’explication, à la compréhension ou à l’action. Même si nous pouvons manquer d’appliquer les bonnes règles, ou manquer de bien les appliquer, un mauvais raisonnement demeure un raisonnement. Des expériences ont mis en évidence certains biais qui font que, en dépit des règles normatives du raisonnement, nous commettons certaines erreurs presque systématiquement. Ainsi des paradoxes du mouvement ou d’autres sophismes. Les erreurs de raisonnement peuvent notamment indiquer que l’évolution nous a portés à penser vite et en économisant les efforts, quitte à ce qu’un deuxième « système » cognitif (Kahneman 2012), plus rationnel, vienne corriger le raisonnement quand il est manifestement faux.


Bibliographie

Aristote, Premiers Analytiques, traduction française par Jean Tricot, Paris, Vrin, 1962.
Dans ce troisième volume de l’Organon, Aristote expose la théorie du syllogisme qui constituera la base des théories du raisonnement et l’objet de la logique pour les deux millénaires à venir.

Harman, Gilbert, Change in View, Boston, MIT Press, 1986.
Harman insiste sur la différence entre principes du raisonnement et lois de la logique. Par exemple, il serait irrationnel de s’encombrer l’esprit avec des centaines de déductions valides, alors que la logique le permet tout à fait.

Kahneman, Daniel, Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, traduction française par Raymond Clarinard, Paris, Flammarion, 2012.
Un best-seller du prix Nobel d’économie américain, qui met en évidence les biais cognitifs à l’origine de nombre d’erreurs de raisonnement. Notre esprit utilise le plus souvent un système rapide et frugal, et passe au deuxième système, plus lent et réflexif, pour résoudre les problèmes les plus difficiles.

Jean-Marie Chevalier
jeanmariechevalier@yahoo.fr
GRÉ, Collège de France