La philosophie de A à Z

Résumé

Nous disons souvent des personnes ou de leurs actions, croyances, émotions, qu’elles sont raisonnables ou déraisonnables, rationnelles ou irrationnelles. Pour faire de tels jugements, nous considérons les raisons que ces personnes sont supposées avoir et ce qu’elles feraient mieux de faire, croire ou éprouver. Ces jugements tiennent une place particulièrement importante dans nos vies. Ils sont à la base de nos conseils, louanges, blâmes, critiques ou réprobations. Pourtant, déterminer les raisons qui s’appliquent à un sujet s’avère particulièrement difficile parce que ce qui compte comme une raison n’est pas clair. Nous abordons en particulier les questions suivantes : Peut-on dire d’un sujet qui ne savait pas ce qu’il y avait de mieux à faire qu’il aurait néanmoins dû le faire ? Devons-nous prendre en compte ses désirs ou ses volontés, ou bien les raisons qu’il a sont-elles indépendantes de cela ? Enfin, comment des raisons peuvent-elles le motiver ?

Introduction

Les êtres rationnels possèdent la faculté de Raison. Ils sont sensibles aux raisons et enclins à acquérir, abandonner ou maintenir leurs croyances, buts, plans, intentions, émotions, sentiments, lorsqu’ils découvrent une bonne raison de le faire. Supposons que Jean n’aime pas Julie parce qu’il croit qu’elle lui a menti. Pierre donne à Jean une bonne raison de penser que Julie ne lui a pas menti. Si Jean est rationnel, il abandonnera cette croyance et son sentiment négatif. Mais qu’est-ce qu’une bonne raison ? Un bref examen de cette question nous conduira à examiner les notions de raison normative et raison motivante. La discussion sera principalement focalisée sur les raisons d’agir (raisons pratiques), mais elle pourra souvent s’appliquer aux raisons de croire (raisons épistémiques) et raison de sentir ou éprouver (raisons évaluatives)

1. Le problème

Considérons le cas suivant :

GIN TONIC. Jean désire boire un verre de gin tonic. Il se rend dans son bar préféré et il en commande un. Cependant, le serveur n’aime pas Jean. Il lui sert un verre d’essence à la place. Ignorant cela, Jean vide le verre d’une seule traite, croyant boire un verre de gin tonic.

Jean avait-il raison de boire son verre ? Si on lui demandait pourquoi il a bu ce verre, Jean pourrait répondre qu’il croyait que ce verre contenait du gin tonic, ou qu’il désirait en boire. Cette raison explique son action et nous montre qu’il était raisonnable. Il semble donc que Jean avait raison de boire ce verre. D’un autre côté, Jean pourrait facilement admettre qu’il a eu tort de le boire. Mais cela suggère que Jean n’avait pas raison de boire ce verre. Comment Jean peut-il boire le verre pour une raison s’il n’y a pas de raison pour lui de le boire ?

Le problème de savoir si Jean a eu raison de boire le verre nous invite à distinguer les raisons motivantes et les raisons normatives. Les raisons motivantes sont des considérations qui expliquent l’action d’un sujet en la rationalisant. Les raisons normatives sont des considérations qui montrent que l’action était justifiée. Le jugement selon lequel Jean avait raison de boire son verre suggère que les raisons normatives dépendent des raisons motivantes. Le jugement opposé suggère que les raisons normatives sont indépendantes.

La distinction entre raisons motivantes et raisons normatives est généralement admise. Le désaccord porte principalement sur la manière dont nous devons la comprendre, ainsi que sur la relation et la nature de ces raisons.

2. Raisons Normatives

La question de savoir si on a raison de faire, croire, ou éprouver quelque chose est fondamentalement la question de savoir si l’action, la croyance ou le sentiment en question est conforme à la norme qui le gouverne. Par exemple, supposons que la loi interdise de traverser au feu rouge. En vertu de cette norme, le fait que le feu est rouge est une raison (légale) de ne pas traverser.

Une action peut être correcte relativement à une norme mais incorrecte relativement à une autre. Néanmoins l’action que l’on a raison de faire, toutes choses considérées, n’est pas nécessairement celle qui se conforme à toutes les normes, notamment parce qu’il n’est pas toujours possible de toutes les satisfaire. Il peut être illégal de traverser au feu rouge, mais si c’est le seul moyen de sauver une vie, alors on a également une raison de le faire, et cette raison l’emporte. La balance des raisons ne permet pas toujours de déterminer l’action que l’on a raison de faire, en particulier si les raisons sont incommensurables.

On dit que les raisons sont des faits qui favorisent une certaine action ou attitude. Mais en vertu de quoi un fait favorise-t-il une certaine action ou attitude ? Reprenons l’exemple du feu rouge. Il semble que c’est en vertu du fait que le législateur a énoncé cette interdiction que le fait que le feu est rouge compte en faveur de ne pas traverser. Néanmoins, pourquoi a-t-on raison de suivre ce que le législateur a énoncé ? Supposons que je sois face à un échiquier et que je souhaite déplacer un fou. Ai-je une raison de le déplacer en diagonal ? Si je ne joue pas aux échecs, la règle du jeu ne s’impose pas à moi. De même, la question de savoir si j’ai une raison de ne pas traverser lorsque le feu est rouge revient à la question de savoir si la loi s’impose à moi.

Pour certains philosophes, la question de savoir si une règle s’impose à un sujet dépend essentiellement de ses désirs. On appelle parfois cette conception la “conception instrumentale de la raison” ou la “théorie humienne des raisons”, en référence au philosophe Hume. Cette conception maintient que le fait que p est une raison pour un sujet S de faire une action A seulement si, étant donné qu’il est le cas que p, faire A permet à S de satisfaire un de ses désirs.

Par exemple, supposons que Jean désire ne pas risquer de payer une amende. Si le feu et rouge, Jean satisfera son désir s’il ne traverse pas. Ainsi, le fait que le feu est rouge est une raison que Jean a de ne pas traverser. Mais si Paul n’a pas ce désir, le fait que le feu est rouge n’est peut-être pas une raison pour Paul de ne pas traverser.

D’autres philosophes suivent Kant et se réfèrent à la volonté du sujet plutôt qu’à ses désirs. À la base de cette approche on retrouve l’idée que certaines normes s’imposent nécessairement aux agents parce qu’adopter ces normes est une condition nécessaire pour être susceptible d’agir, c’est-à-dire, se déterminer à se mouvoir pour une raison plutôt que par un simple désir. La loi morale, en particulier, fournit aux agents des raisons indépendantes de leurs désirs. Certaines raisons sont néanmoins relatives aux type d’agent que l’on veut être et des principes d’action que l’on adopte de ce fait. Par exemple, si Jean veut être le genre de personne économe, alors le fait qu’une action implique une certaine dépense donne à Jean une raison de ne pas la faire.

D’autres philosophes pensent que les raisons sont irréductibles aux désirs ou volontés des agents. Ainsi, certains soutiennent, à la suite d’Aristote et Thomas d’Aquin, que la question de savoir si un sujet a une raison de faire une certaine action dépend de la valeur objective de cette action (ou de ses conséquences) mais pas des désirs du sujet ou de s’il a une bonne volonté. Supposons qu’aider quelqu’un dans le besoin est une bonne action. Dès lors, Jean a une raison d’aider Paul si Paul est dans le besoin. D’autres soutiennent que les raisons sont primitives et ne reposent pas ainsi sur des valeurs. Par exemple, ils diront qu’il y a une vérité fondamentale selon laquelle on a raison d’aider quelqu’un dans le besoin. Le fait que Paul est dans le besoin implique donc directement que Jean a une raison d’aider Paul.

Enfin, il y a des philosophes qui pensent qu’il n’y a pas de vérités concernant les raisons. Selon une première version de cette idée, tous les énoncés sur les raisons sont faux parce qu’il n’y a rien qui rend ces énoncés vrais. Selon une seconde version, les énoncés sur les raisons ne sont ni vrais ni faux car ils ne représentent pas une réalité, mais expriment simplement l’attitude positive (ou négative) de l’énonciateur. Par exemple, en disant que Jean a une raison d’aider Paul, Marie exprime son approbation que Jean aide Paul, ou bien sa désapprobation que Jean n’aide pas Paul.

3. Raisons motivantes

Admettons que, d’une manière ou d’une autre, il y a bien des raisons normatives qui s’imposent à certains sujets. Ces raisons doivent, semble-t-il, être le genre de chose qui les incline à agir, croire, éprouver, s’ils sont rationnels. Elles doivent donc être susceptibles d’expliquer, au moins dans certaines circonstances, les actions et attitudes de ces sujets. En d’autres termes, elles doivent pouvoir être des raisons motivantes. Mais qu’est-ce qu’une raison motivante ?

Les raisons motivantes expliquent l’action ou l’attitude du sujet. Si c’est le cas, il semble qu’elles soient des causes de ces actions et attitudes. Ceci peut suggérer qu’elles sont des états psychologiques. Ainsi, Davidson a soutenu qu’expliquer l’action d’un sujet par une raison consiste à fournir la combinaison de croyance et désir qui a causé son action (de la bonne manière). Donner la raison pour laquelle Jean s’est arrêté au feu rouge, c’est dire qu’il désirait ne pas risquer une amende et croyait que s’arrêter au feu était un moyen de faire cela. L’action doit être causée de la bonne manière, car on pourrait imaginer un cas où la croyance de Jean le paralyse au feu rouge. Dans ce cas, même si la croyance de Jean cause son arrêt, on ne dira pas que Jean s’est arrêté pour cette raison.

Si les raisons normatives doivent pouvoir être des raisons motivantes et que les raisons motivantes sont des états psychologiques, alors les raisons normatives sont des états psychologiques. Cette approche s’accorde avec la théorie qui base les raisons normatives sur les désirs ou la volonté du sujet mais plus difficilement avec l’idée que les raisons normatives s’imposent aux sujets indépendamment de leurs états psychologiques.

Certains philosophes, comme Anscombe, ont nié qu’une explication par les raisons est une explication causale. Si l’on adopte cette approche, les raisons motivantes et normatives n’ont pas besoin d’être identifiées à des états psychologiques de l’agent.

On a aussi nié que si l’explication par les raisons est causale, alors les raisons motivantes sont des états psychologiques. Les raisons motivantes peuvent être conçues comme les considérations qu’un sujet traite comme ses raisons (normatives). Ce que Jean traite comme raison lorsqu’il s’arrête au feu n’est pas qu’il croit que le feu est rouge, mais que le feu est rouge. Il faut distinguer la raison qui motive l’agent, qui n’est typiquement pas un état psychologique, et ce en vertu de quoi cette raison peut causer l’action, par exemple, le fait que l’agent a une croyance que cette considération est le cas. Si les raisons motivantes ne sont typiquement pas des états psychologiques, alors même si les raisons normatives doivent pouvoir être des raisons motivantes, ce ne sont typiquement pas des états psychologiques.

Conclusion

Revenons à GIN TONIC. D’un côté, il est clair que Jean a agi raisonnablement, et donc, semble-t-il, il avait raison d’agir ainsi. Ce jugement repose sur l’idée que les raisons normatives sont les raisons motivantes, définies comme les considérations qui rendent raisonnable l’action du sujet. On pourra admettre qu’il aurait mieux valu pour Jean qu’il ne boive pas ce verre mais, si l’on distingue raison et valeur, cela n’implique pas qu’il avait tort de le boire.

D’un autre côté, il semble que Jean n’aurait pas dû boire son verre, et donc, qu’il n’avait pas raison d’agir ainsi. Ce jugement repose sur l’idée que les raisons normatives ne sont pas nécessairement des considérations qui peuvent rationaliser l’action du sujet dans la situation particulière dans laquelle il se trouve. Jean n’ayant pas accès au fait que son verre est rempli d’essence, ce fait ne peut pas faire qu’il aurait pu rationnellement refuser de boire le verre. Néanmoins, cela ne rend pas son action correcte.

Il y a alors au moins deux manières d’expliquer pourquoi on juge que Jean est raisonnable. On peut dire que la notion de raison est ambiguë. Jean est raisonnable au sens de ses raisons motivantes, mais il n’est pas raisonnable au sens de ses raisons normatives. Ou bien on peut dire que Jean a fait l’action que tout sujet raisonnable aurait faite dans ces circonstances, et c’est pourquoi il n’est pas blâmable ou jugé irrationnel. Mais la notion de raison n’est pas ambiguë, et il n’y a en fait aucune raison pour laquelle Jean a bu ce verre. Ce qui explique pourquoi Jean a bu ce verre, c’est simplement l’apparence trompeuse d’une raison et sa croyance que son verre est rempli de gin. Jean a une excuse mais pas une raison.

Bibliographie

Anscombe, Elisabeth, L’Intention, Gallimard, Paris, 2002, tr. fr. Maurice, M. et Michon, C.
Anscombe défend l’idée que la raison pour laquelle un sujet agit (sa raison motivante) est son intention, et que la relation entre intention et action est une relation non causale. Si les raisons d’agir ne sont pas des causes, l’explication d’une action n’est pas une explication causale.

Davidson, Donald, “Actions, raisons et causes”, in Actions et événements, PUF, Paris, 1993, tr. fr. Engel, P.
Davidson défend l’idée que l’explication d’une action est causale et donc que les raisons sont des causes. La raison d’une action est la combinaison de la croyance et du désir qui la cause de manière non déviante.

Williams, Bernard, “Internal and External Reasons”, in Moral Luck, Harvard University Press, 1982.
Bernard Williams soutient que les raisons justifiantes (normatives) doivent pouvoir être également des raisons explicatives (motivantes), et qu’un sujet ne peut être motivé à agir à la lumière d’une certaine considération que s’il a un désir qui serait satisfait par cette action. Les raisons justifiantes qui s’appliquent à un sujet ne dépendent cependant pas de ses désirs actuels, qui peuvent reposer sur de fausses croyances, mais des désirs qu’il aurait s’il délibérait rationnellement à partir de ses désirs actuels sans avoir de croyances fausses. Comme cette thèse admet que les raisons normatives dépendent d’une certaine manière des états motivationnels internes des sujets, elle est dite “internaliste”.

Jacques Vollet
Jacques-Henri.Vollet@unige.ch
Université de Genève