La philosophie de A à Z

Résumé

Les qualia (au singulier : quale) sont les qualités ressenties de certains de nos états mentaux, les expériences conscientes. Une sensation visuelle de rouge, une sensation olfactive de jasmin, une expérience de douleur dans la jambe, sont typiquement des expériences conscientes, c’est-à-dire des états mentaux dotés de qualia. Ces qualia sont les qualités spécifiques ressenties lors de chacun de ces épisodes mentaux, en vertu desquelles cela ne fait pas le même effet de voir du rouge et de voir du bleu, ou encore de sentir du jasmin et de sentir du poivre. Les qualia sont souvent vus comme des propriétés très spécifiques (voire mystérieuses) de nos états mentaux, à ce point que de nombreux philosophes les ont considérés comme le seul aspect de l’esprit qui résiste définitivement à une explication scientifique matérialiste (ou « physicaliste ») de l’esprit. Pour cette raison, certains penseurs se sont appuyés sur les qualia pour réfuter la thèse physicaliste d’après laquelle l’esprit humain ne serait constitué que de processus physiques, tels que ceux qui prennent place dans le cerveau. Les discussions autour des qualia sont au cœur de la philosophie de l’esprit contemporaine ; elles en constituent un pan très riche et très dynamique.


1. Définition des qualia

« Qualia » (au singulier : « quale ») est un mot latin qui fait partie du vocabulaire technique de la philosophie de l’esprit contemporaine. En première approche, on peut dire que les qualia sont tout simplement les qualités ressenties de nos expériences conscientes. Les expériences conscientes sont des états mentaux tels que, par exemple, une sensation visuelle de rouge, une sensation olfactive de jasmin ou encore une expérience de douleur dans la jambe. On dit que ces états mentaux ont des qualia au sens où chacun d’entre eux possède une qualité éprouvée spécifique et déterminée. Une sensation de rouge, ainsi, possède un quale bien particulier, qui la distingue d’autres sensations, qu’elles soient visuelles (comme les sensations de bleu, de vert, etc.) ou non visuelles (le goût du chocolat, le son d’un violon, une douleur dans la jambe).

Il est important, dans un premier temps, de distinguer les qualia, qui sont des propriétés des états mentaux, des propriétés sensibles des objets eux-mêmes (même si la question du rapport entre ces deux types de propriétés est elle-même complexe, de sorte que certains philosophes refusent cette distinction). Par exemple, le rouge est une propriété sensible (en l’occurrence, visible) des surfaces – par exemple, de la surface d’une tomate. Le rouge d’une tomate est une propriété objective de la tomate ; la tomate reste rouge même si personne ne la regarde, et la nature ultime de cette propriété semble pouvoir être révélée par les sciences sans difficulté majeure (ainsi on peut identifier le rouge de la tomate à la propriété qu’a la surface de la tomate de refléter la lumière d’une certaine manière). En revanche, le quale de rouge n’est pas une propriété des tomates, mais une propriété de certaines sensations visuelles – par exemple, des sensations visuelles causées par la présence d’une tomate, dans des conditions d’observation normales. Qu’il faille les distinguer apparaît assez clairement dans les cas d’illusions ou d’hallucinations : si je regarde une balle de ping-pong blanche sous une lumière rouge, ma perception de celle-ci la présentera comme rouge ; mon expérience sera une expérience de balle rouge, dotée du quale de rouge. Or, dans ce cas, l’objet en question n’a pourtant pas la propriété d’être rouge puisqu’il est blanc. Le cas est encore plus frappant si j’ai l’hallucination visuelle, par exemple, d’un éléphant rose : dans ce cas, mon état mental porte le quale de rose, tandis que rien dans mon environnement n’est rose, au sens où rien ne porte la propriété sensible objective d’être rose. Il faut donc distinguer les qualia, qui sont des propriétés de certains états mentaux, et les propriétés sensibles des objets présentés par ces états mentaux.

Les qualia, nous l’avons dit, sont des propriétés de certains de nos états mentaux – les expériences conscientes. Les états mentaux qui ont des qualia sont donc les états conscients, au sens de la conscience phénoménale – les états mentaux qui sont ressentis subjectivement, qui sont tels que « cela fait un certain effet de les avoir » (pour utiliser une périphrase due au philosophe Thomas Nagel). On considère le plus souvent qu’« avoir des qualia » et « être phénoménalement conscient », pour des états mentaux, sont la même chose. On utilise « qualités ressenties », « propriétés qualitatives », « propriétés phénoménales » ou « qualités phénoménales » comme synonymes de qualia.


2. Spécificités des qualia : ineffabilité, caractère intrinsèque, caractère non-fonctionnel

De nombreux philosophes de l’esprit affirment que les qualia possèdent certaines spécificités – dont la réalité est toutefois débattue. Je vais décrire trois de ces spécificités : l’ineffabilité, le caractère intrinsèque, le caractère non-fonctionnel. Puis, je présenterai le débat concernant la nature non-physique des qualia.

Tout d’abord, on dit souvent des qualia qu’ils sont ineffables. Par ce terme, on veut dire qu’il est impossible de décrire entièrement les qualia dans le langage sans présupposer que notre interlocuteur les connaît déjà. Par exemple, il semble impossible d’expliquer à un aveugle de naissance ce qu’est le quale de mes expériences de rouge. Je peux éventuellement tenter de lui faire appréhender la couleur rouge par des descriptions (« c’est la couleur du sang, des tomates et des rubis », « elle correspond à la perception de la lumière d’une longueur d’onde d’environ 620 nm »), par des métaphores (« c’est une couleur violente, c’est visuellement comme le son d’une trompette ») ou encore en le situant dans la structure des couleurs (« le rouge est entre le rose et le orange »), mais la nature même du quale de rouge, l’effet que cela fait de voir du rouge, semblera toujours impossible à exprimer en elle-même. Et il semble que le seul moyen de saisir la nature de ce quale est d’avoir soi-même des états mentaux qui en sont dotés : pour connaître le quale de rouge, il faut faire l’expérience visuelle du rouge. En ce sens, le caractère ineffable des qualia est parfois considéré comme indiquant d’autres spécificités des qualia : le fait qu’ils ne peuvent être entièrement connus que de manière subjective et privée, en première personne, et qu’ils sont alors saisis directement, sans la médiation du langage, dans l’introspection. Cette idée que les qualia sont saisis directement et subjectivement dans l’introspection est elle-même parfois complétée par la thèse d’après laquelle cette saisie introspective des qualia est une saisie complète et infaillible des qualia: lorsque je me concentre, par exemple, sur mon expérience de rouge, il semble que cela me permet de connaître infailliblement et complètement la nature du quale de rouge.

On dit aussi parfois des qualia qu’ils sont intrinsèques. On oppose en philosophie les propriétés intrinsèques aux propriétés extrinsèques ou relationnelles. Les propriétés intrinsèques sont les propriétés d’objets ou d’états dont la possession ne dépend pas de relation de ces objets ou de ces états à leur environnement. Beaucoup de propriétés de mes états mentaux sont extrinsèques (ou relationnelles) : par exemple, admettons que je suis en train de regarder Pierre. Ma perception a la propriété d’être une perception visuelle de Pierre, mais cette propriété est extrinsèque et relationnelle, car je pourrais avoir une perception qui serait exactement du même type, de mon point de vue, si je regardais Jacques, son sosie parfait – mais ce ne serait alors plus une perception de Pierre. Donc, la propriété « être une perception de Pierre » dépend essentiellement de la relation de ma perception à mon environnement : c’est une propriété extrinsèque de mon état mental. En revanche, les qualités dont je fais l’expérience lorsque je regarde Pierre (le noir de ses cheveux, le bleu de ses yeux, la forme de son visage, etc.) sont intrinsèques : ce sont des propriétés de mon expérience qui ne dépendent de rien d’autre que de mon expérience elle-même – et mon expérience présenterait les mêmes qualités si je regardais Jacques. Les qualia seraient donc des propriétés intrinsèques.

On affirme également parfois des qualia que ce sont des propriétés non-fonctionnelles. Pour comprendre l’enjeu d’une telle affirmation, il faut voir que beaucoup d’aspects de nos états mentaux peuvent se voir définis de manière fonctionnelle, c’est-à-dire par le rôle causal auxquels ils correspondent. Par exemple, je crois que Lille est au nord de Paris – je suis donc dans un état mental qui a la propriété d’être une croyance que Lille est au nord de Paris. Mais en quoi consiste cette propriété ? Une manière plausible de la définir consiste à décrire la fonction jouée par la croyance en question : être une croyance que Lille est au nord de Paris, c’est être un état mental qui a certaines causes typiques (par exemple, il est causé par l’observation d’une carte de France, ou par un cours de géographie approprié, etc.), et certains effets typiques (il cause un certain type de réponse quand on me demande où se trouve Lille ou Paris, ou bien quand je dois conduire une voiture pour me rendre de l’un à l’autre, etc.). De nombreux philosophes contemporains pensent que l’on peut entièrement définir certains états mentaux comme les croyances, les désirs, etc., de cette manière fonctionnelle. C’est la thèse du fonctionnalisme, qui a été développée par des philosophes contemporains de l’esprit comme Jerry Fodor ou Hilary Putnam. Dans une telle conception, avoir la croyance que P, ou le désir de X, ce n’est rien d’autre qu’être dans un état (par exemple un état cérébral) qui joue un certain rôle causal (ou « rôle fonctionnel ») dans le fonctionnement général de notre système cognitif.

Toutefois, les qualia semblent les propriétés de nos états mentaux qui résistent le plus nettement à une telle définition fonctionnelle. On peut argumenter en faveur du caractère non-fonctionnel des qualia de la manière suivante. Si les qualia pouvaient être définis fonctionnellement, alors le quale de rouge, par exemple, pourrait être entièrement défini par le rôle causal joué par les états qui en sont dotés. On pourrait ainsi dire que, pour un état mental, être une expérience consciente de rouge (dotée du quale de rouge), ce n’est rien d’autre qu’être un état mental ayant certaines causes typiques (par exemple, la présence de lumière d’une longueur d’onde de 620 nm) et certains effets typiques (par exemple, mais pas exclusivement, causer la prononciation de phrases comme « voilà du rouge », etc.). Or, une telle définition semble mise en cause par l’expérience de pensée du « spectre inversé ». Cette expérience de pensée prend son inspiration dans un passage de L’Essai sur l’entendement humain du philosophe du 17ème siècle John Locke. Dans sa version contemporaine, qui a été notamment développée par des philosophes comme Sydney Shoemaker ou Ned Block, l’idée est la suivante : nous pouvons concevoir une situation dans laquelle deux êtres humains réagissent exactement de la même façon, dans leur comportement verbal ou non-verbal, face aux stimuli de couleur. Tous deux disent des tomates qu’elles sont rouges, des brins d’herbe qu’ils sont verts, etc. Mais, tandis que le premier a les mêmes expériences que vous et moi, le second, lorsqu’il voit une tomate, a une expérience du type que nous nommons « expérience de vert » et que nous avons en regardant un objet vert. A l’inverse, lorsqu’il voit un brin d’herbe, il a une expérience du type que nous appelons « expérience de rouge » et que nous avons en regardant les tomates. Le spectre des couleurs se trouve, pour lui, inversé par rapport à la norme ; mais aussi bien lui que nous autres sommes incapables de nous rendre compte de cette inversion car son comportement extérieur est exactement identique au nôtre. L’idée n’est pas qu’une situation pareille de « spectre inversé » existe, mais plutôt qu’elle semble parfaitement cohérente : nous ne pouvons pas écarter a priori la possibilité d’une telle situation. Or, si les qualia pouvaient être définis par leur rôle causal, nous ne pourrions même pas concevoir une situation de spectre inversé, où les états portant les différents qualia de couleur (de rouge, de vert, etc.) échangent leurs rôles causaux entre eux, puisque ces rôles causaux devraient définir les qualia. Donc, le fait que nous puissions concevoir une telle inversion montre que les qualia ne peuvent être définis par leur rôle causal ou fonctionnel : les qualia ne sont donc pas des propriétés fonctionnelles. Il semble même qu’ils ne puissent pas être définis autrement que comme de pures qualités ressenties, intrinsèques à nos expériences, saisies immédiatement et subjectivement.


3. Les qualia sont-ils des propriétés physiques ?

Certains philosophes, en prenant appui (implicitement ou explicitement) sur ces spécificités des qualia, ont argumenté en faveur de l’idée d’après laquelle les qualia de nos expériences ne sont pas réductibles à des propriétés physiques (même pas à des propriétés physiques composées et complexes, comme des propriétés complexes de notre cerveau) et qu’elles étaient au contraire des propriétés d’une nature fondamentalement différente : des propriétés non-physiques. En ce sens, les qualia ont pu être considérés comme constituant la base d’un argument contre le physicalisme, c’est-à-dire contre la thèse, très populaire dans la philosophie contemporaine et dans les sciences cognitives, d’après laquelle l’esprit est uniquement et entièrement de nature physique (par exemple parce qu’il se réduit au cerveau et à son fonctionnement, qui peut inclure ses relations à son environnement), et en faveur du dualisme, qui admet la réalité d’aspects de l’esprit qui échappent au monde physique.

L’argument le plus influent en ce sens est l’argument de la connaissance, proposé notamment par Frank Jackson dans les années 1980. Dans sa version la plus connue, l’argument repose sur l’expérience de pensée suivante : Jackson nous demande d’imaginer Mary, une scientifique très brillante qui a passé sa vie dans une chambre en noir et blanc, et qui n’a jamais vu de couleurs. A l’intérieur de cette chambre, Mary a étudié les neurosciences de la vision, et on suppose qu’à l’issue de cet apprentissage elle connaît toute l’information physique concernant le phénomène de la vision des couleurs. Elle sait ainsi par exemple, au moindre détail près, ce qui se passe du point de vue physique dans les yeux, dans les cerveaux, et dans l’environnement des humains qui perçoivent un cercle rouge, un oiseau bleu, un brin d’herbe vert, etc. Imaginons maintenant que Mary soit enfin libérée de sa chambre en noir et blanc et qu’on lui montre son tout premier objet rouge – par exemple, une tomate mûre. Apprend-elle alors, oui ou non, quelque chose de nouveau ? Pour Jackson, la réponse est évidente : elle apprend quelque chose qu’elle ne connaissait pas : ce que cela fait de voir du rouge, la nature du quale de rouge. Donc, cela signifie que sa connaissance précédente, qui comprenait toute l’information physique sur la vision des couleurs, n’était pas complète. Jackson en conclut que les qualia ne sont pas de nature physique, puisqu’on peut ignorer les qualia associés à un phénomène mental (la perception des couleurs) même lorsqu’on connaît toute l’information physique portant sur ce phénomène. Le physicalisme doit donc être abandonné.

Cette expérience de pensée, et l’argument qui s’appuie sur elle, sont l’un des points les plus abondamment discutés de la philosophie de l’esprit des quarante dernières années. Certains acceptent la conclusion de l’argument (ainsi que d’autres arguments anti-physicalistes, notamment les arguments de concevabilité, tels que l’argument traditionnel de Descartes dans la 6ème des Méditations métaphysiques, l’argument de Kripke ou l’argument des zombies) et embrassent le dualisme. Le dualisme proposé à l’époque par Jackson présente toutefois l’inconvénient d’être un dualisme épiphénoménaliste, c’est-à-dire que les qualia y sont considérés comme des propriétés qui, non seulement ne peuvent être définies par leur rôle causal (puisqu’elles ne sont pas des propriétés fonctionnelles), mais n’ont même pas du tout de pouvoir causal. Selon cette conception, le fait que nous ayons certains qualia est bien causé par quelque chose (par exemple, par les états physiques de notre cerveau), mais ce fait ne cause rien lui-même : il n’a en lui-même aucun effet, et notamment aucun effet sur les états physiques de notre cerveau ou sur notre comportement. Ce genre de point de vue pose de nombreuses difficultés (voir le problème classique de la causalité mentale), mais il semble que ce soit également le cas, si ce n’est plus, de son principal concurrent historique dans la famille du dualisme, le dualisme interactionniste (défendu notamment par Descartes), qui affirme qu’il existe une véritable interaction causale entre le monde physique et le monde mental (qui pourtant sont distincts au point de vue fondamental). Malgré ces difficultés, certains auteurs récents, comme notamment David Chalmers, ont tenté d’élaborer et de développer en détail des conceptions dualistes (ou au moins anti-physicalistes, telles que le monisme neutre, qui affirme que physique et mental sont simplement deux aspects d’un même et seul type de réalité fondamentale). La question de savoir si ces théories parviennent ou non à échapper au problème de la causalité mentale est sujette à débat.

D’autres philosophes ont refusé la conclusion de cet argument. Certains ont ainsi tenté d’appuyer la thèse d’après laquelle les qualia sont entièrement physiques, en niant que Mary ignore les qualia de couleurs avant de sortir de sa chambre en noir et blanc, sauvegardant ainsi l’idée d’après laquelle Mary, en connaissant toute l’information physique sur la perception des couleurs, savait bien tout ce qu’il y a à savoir sur la perception des couleurs. Une réponse possible dans cette direction a été développée par Fred Dretske et s’appuie sur une conception représentationnaliste et externaliste des qualia. Dretske refuse de voir les qualia comme des propriétés intrinsèques de nos expériences. Selon lui, en réalité, le quale de rouge n’est pas une propriété de notre expérience de rouge ; c’est une propriété des objets rouges qui est simplement représentée par notre expérience de rouge (d’où le terme de « représentationnaliste »). En ce sens, il tend à refuser la distinction entre qualia et propriétés sensibles : pour lui et les autres représentationnalistes externalistes, les qualia sont tout simplement les propriétés sensibles des objets externes, et non des propriétés de nos états mentaux internes (d’où le terme d’« externaliste »). Et avoir une expérience consciente, ce n’est pas avoir un état mental conscient doté de qualia, c’est avoir un état mental (qui est un état cérébral) par lequel nous sommes conscients de qualia – par lequel nous représentons les qualia (c’est-à-dire, donc, les propriétés sensibles des objets). Où donc trouver le quale de rouge, d’après Dretske, et comment Mary peut-elle le connaître avant même de sortir de sa chambre en noir et blanc ? Pas en étudiant les cerveaux des humains, mais en s’intéressant à la nature de la propriété sensible rouge, qui n’est pas dans notre tête mais dans les objets extérieurs, comme les tomates ou les roses. Si l’on sait ce qu’est le rouge, comme propriété sensible (ce qui peut être très difficile à déterminer entièrement : le rouge est une disposition complexe des surfaces à renvoyer la lumière d’une manière très particulière), alors on sait ce que notre expérience de rouge représente, ce dont nos expériences de rouge nous rendent conscients – on connaît donc le quale de rouge. Pour cette raison, une connaissance physique complète du processus de la vision des couleurs, qui doit inclure une connaissance physique complète des propriétés sensibles détectées lorsque nous percevons visuellement, fournit une connaissance complète des qualia de couleurs – ce qui permet de rejeter l’argument de la connaissance. A noter que le premier défenseur de l’argument de la connaissance, Frank Jackson, a lui-même fini, à la fin des années 90, par considérer que son argument échouait à prouver la nature non-physique des qualia, et par embrasser une conception représentationnaliste de ce type (mais d’autres philosophes continuent de défendre son argument).

Beaucoup de philosophes ont toutefois jugé ce genre de réponses insatisfaisantes, par exemple parce qu’ils ont refusé la conception externaliste des qualia qu’elle suppose, ou parce qu’il leur a semblé qu’il restait malgré tout un élément que Mary ne pouvait pas connaître avant de sortir de la chambre en noir et blanc, même en sachant tout du rouge comme propriété sensible que représentent nos états cérébraux. Certains ont tout de même décidé de défendre le physicalisme, mais en faisant des concessions plus importantes à l’argument de la connaissance : ils ont ainsi préféré admettre que la connaissance des qualia ne pouvait effectivement pas être obtenue à partir de la connaissance du monde physique – qui inclut la connaissance du cerveau et de l’environnement perçu – et que la nature exacte des qualia était en un sens inexplicable à partir de celle des états physiques. Toutefois, d’après eux, il n’est pas correct d’inférer, du fait que nous ne parvenons pas à expliquer ou à connaître les qualia à partir du monde physique, que les qualia sont réellement distincts du monde physique et de ses propriétés (que les qualia soient conçus comme des propriétés des états cérébraux ou comme des propriétés sensibles des objets externes représentées par nos états cérébraux) : en termes techniques, une distinction épistémologique (dans l’ordre de la connaissance) n’indique pas nécessairement une distinction métaphysique (qui concerne la nature fondamentale des choses). Cette idée a d’abord été mise en avant par Joseph Levine, qui a développé l’idée qu’il existait un gouffre explicatif entre le monde physique et les qualia, mais que ce gouffre explicatif n’indiquait pas nécessairement l’existence d’un gouffre « réel » et métaphysique, dans la nature même des choses. L’idée a ensuite été poursuivie selon de nombreux chemins différents dans la philosophie contemporaine. Une stratégie très populaire de défense du physicalisme dans la philosophie contemporaine est ainsi la stratégie des concepts phénoménaux : selon les défenseurs de cette stratégie, tels que Brian Loar, David Papineau ou Katalin Balog, nous disposons de concepts particuliers (les « concepts phénoménaux ») nous permettant de penser aux qualia sur la base de l’introspection. Et ces concepts ont certaines spécificités qui sont telles que les qualia, qui sont pourtant entièrement physiques, ne nous apparaissent pas être de nature physique. Selon une telle conception, les qualia sont donc entièrement physiques – par exemple, ce sont peut-être des propriétés cérébrales complexes – mais notre manière spécifique d’y penser via l’introspection nous empêche de rendre ce fait intuitif, de sorte que le physicalisme à propos des qualia continue de nous sembler étrange, même s’il est vrai.

Enfin, certains philosophes tels que, notamment, Daniel Dennett, ont suggéré l’idée suivante : peut-être que les qualia n’existent tout simplement pas. Selon cette position, qualifiée d’éliminativiste, il n’y aurait pas de qualia, et ceux-ci ne seraient par exemple qu’une invention de philosophes trop influencés par une conception erronée, d’origine cartésienne, qui comprend l’esprit comme une entité purement subjective, distincte du monde physique. D’autres philosophes, tels que Keith Frankish ou Derk Pereboom, ont proposé une légère variante de cette position éliminativiste, variante parfois nommée illusionnisme (même si la distinction entre éliminativisme et illusionnisme n’est pas toujours nette), en suggérant l’hypothèse suivant: il n’y a pas de qualia mais il nous semble qu’il y en a. Nous avons simplement l’illusion qu’il y a des qualia, et ce, non parce que nous serions trop influencés par notre héritage théorique cartésien ou par nos préjugés, mais parce que notre système introspectif lui-même tendrait à se tromper systématiquement en attribuant faussement des qualia à nos états mentaux. Dans cette conception, les qualia seraient des propriétés irréelles, jamais instanciées dans la réalité, présentes uniquement dans la représentation fausse que l’esprit se fait de lui-même et de ses propres états dans l’introspection.

En niant la réalité des qualia, ces positions (l’éliminativisme et l’illusionnisme) font également disparaître, d’une manière radicale, le problème que les qualia semblaient poser au physicalisme concernant l’esprit. Beaucoup de philosophes jugent toutefois que les solutions de ce genre sont trop radicales, et qu’elles reviennent à « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Certains insistent également sur l’idée d’après laquelle il semble absurde de nier l’existence des qualia : les qualia, après tout, sont les qualités de nos expériences dont nous sommes immédiatement conscients, et nous sommes assurés avec certitude de leur réalité – bien plus que de quoi que ce soit d’autre. On peut ainsi suivre un raisonnement d’inspiration cartésienne : quand j’ai la perception d’une tomate rouge, je peux envisager que la tomate n’est pas vraiment rouge (elle pourrait être d’une autre couleur, et je pourrais être victime d’une illusion), et je peux même envisager qu’il n’y a peut-être pas de tomate du tout en face de moi (je pourrais être en train d’halluciner ou de rêver). Mais le fait que j’aie une expérience dotée de certaines qualités (le quale de rouge, le quale de la forme de la tomate) semble lui indéniable et certain. Or, les éliminativistes et les illusionnistes nient précisément la réalité de ces qualia, qui semble pourtant si certaine, ce qui rend leur position peu attractive pour beaucoup de philosophes.


Conclusion

Les débats sur l’argument de la connaissance et l’existence de qualia non-physiques, et plus généralement autour du caractère ineffable, intrinsèque et non-fonctionnel des qualia, sont parmi les points les plus discutés de la philosophie de l’esprit récente. Les débats autour des qualia ne se limitent toutefois pas à ceux-ci, et d’autres problèmes importants occupent les philosophes. Par exemple, si l’on admet que certains de nos états mentaux ont des qualia (et que l’on refuse l’éliminativisme et l’illusionnisme), on peut se demander lesquels de nos états mentaux en ont. Sont-ce seulement les sensations, ou les états mentaux conceptuels (par exemple, les pensées abstraites, telles que la pensée d’après laquelle 2+2=4, ou la pensée d’après laquelle Strasbourg est en France) peuvent-ils aussi se voir attribuer des propriétés qualitatives ? C’est ce que l’on appelle le débat autour de l’existence de la phénoménologie cognitive. Toujours en supposant la réalité des qualia, on peut aussi poser la question suivante : quelles sont les créatures qui ont des états mentaux dotés de qualia ? Si l’on admet que les humains et les animaux complexes en ont, peut-on aussi en attribuer à des créatures artificielles, telles que les robots ou les ordinateurs ? A des entités qui sont des groupes organisés et unifiés, tels que les organismes collectifs ou les Etats ? Ou faut-il supposer que les qualia sont des propriétés fondamentales de la réalité qui sont omniprésentes dans le monde, de sorte que des qualia seraient associés même aux entités les plus simples de l’univers, comme par exemple des atomes ou des particules élémentaires ? Certains philosophes comme David Chalmers ont défendu la plausibilité de positions de ce type (que l’on nomme des positions « panpsychistes ») d’après lesquelles tout, dans l’univers, possède, en un certain sens, un esprit (en ce cas, des formes, peut-être frustes, d’états conscients dotés de qualia). Le panpsychisme (qui vient en de nombreuses variétés) est notamment défendu, malgré son caractère étonnant, parce qu’il est vu comme une conséquence naturelle de certaines doctrines anti-physicalistes concernant les qualia (par exemple, le monisme neutre) qui semblent elles-mêmes présenter des avantages.

Les querelles philosophiques sur les qualia, et notamment sur l’argument de la connaissance, font partie des discussions les plus intenses et les plus passionnées de la philosophie de l’esprit contemporaine, et peut-être même de la philosophie contemporaine tout court, à tel point qu’ils ont pu inspirer certains pans de la culture populaire et de la littérature – voir par exemple le roman Pensées secrètes de David Lodge. Si le problème de la nature des qualia constitue aujourd’hui un problème « classique » de la philosophie de l’esprit contemporaine, celui-ci n’est pas considéré comme tranché, et les discussions sur ce sujet sont encore très vives.


Bibliographie

CHALMERS, David. L’esprit conscient. A la recherche d’une théorie fondamentale. Paris, Ithaque, [1996] 2010.
Dans ce livre, David Chalmers critique les conceptions physicalistes de l’esprit : il s’efforce notamment de montrer, en s’appuyant sur l’argument de la connaissance de Jackson et sur l’argument des zombies, que les qualia ne sont pas de nature physique. Il tente de développer une théorie dualiste compatible avec l’approche scientifique (quoique non-physicaliste) de l’esprit : le « dualisme naturaliste ».

DENNETT, Daniel. La conscience expliquée. Paris, Editions Odile Jacob, [1991]1993.
Dans ce livre, Daniel Dennett propose une conception entièrement physicaliste de l’esprit humain. Il y développe également l’idée d’après laquelle les qualia, ces propriétés qualitatives ineffables, intrinsèques et non-fonctionnelles de nos expériences, dont on voit mal comment elles pourraient se réduire à des propriétés physiques, ne sont pas réels. Pour lui, les qualia, entendus en ce sens, n’existent tout simplement pas dans la réalité.

DRETSKE, Fred. Naturalizing the Mind. Cambridge, MA, The MIT Press, 1995.
Dans ce livre, jamais traduit en français, qui reprend les conférences Jean Nicod données par Dretske à Paris en 1994, Dretske développe sa conception représentationnaliste et externaliste des qualia. Il montre comment, selon lui, il est possible de comprendre et de « naturaliser » (c’est-à-dire de comprendre comme une partie du monde naturel, physique) l’esprit conscient grâce au concept de représentation.

JACKSON, Frank. « Epiphenomenal qualia ». Philosophical Quarterly, 32 (Avril), pp. 127-136, 1982.
Article très influent du philosophe australien Frank Jackson (jamais traduit en français). Jackson y expose l’argument de la connaissance, et notamment l’expérience de pensée de Mary. Il y défend l’idée d’après laquelle les qualia sont de nature non-physique, et y présente son dualisme épiphénoménaliste.

LEVINE, Joseph. « Omettre l’effet que cela fait », dans D. Fisette et P. Poirier, Philosophie de l’esprit, tome II. Paris, Vrin, [1993]2003.
Dans cet article, Levine développe l’idée d’après laquelle nous ne sommes pas capables d’expliquer les qualia à partir des propriétés physiques des états mentaux : il existe un gouffre explicatif entre le monde physique et les qualia. Toutefois, d’après Levine, il n’est pas garanti qu’on puisse inférer, de ce gouffre explicatif, le fait que les qualia sont véritablement des propriétés non-physiques.

LODGE, David. Pensées secrètes. Paris, Payot&Rivages, 2001.
Ce roman de l’auteur britannique David Lodge appartient au genre du roman de campus (campus novel). Adoptant un ton humoristique, il met en scène une relation amoureuse entre un professeur de sciences cognitives et une écrivaine, sur fond de discussions sur le thème des qualia.

NAGEL, Thomas. « Quel effet cela fait, d’être une chauve-souris ? », dans D. Dennett & D. Hofstadter, Vues de l’esprit. Paris, InterEditions, [1974]1987.
Article du philosophe américain Thomas Nagel, qui insiste sur le fait que la dimension qualitative des états mentaux (qu’il désigne par la périphrase « l’effet que cela fait » (what it is like)) ne peut être saisie que du point de vue du sujet qui se trouve dans ces états mentaux. Il s’appuie sur l’exemple des chauves-souris, en prenant appui sur le fait que les chauves-souris disposent d’une capacité perceptive par écholocation (sonar) très différente de toutes celles que nous avons. Nagel montre que, même si nous pouvions savoir tout ce qu’il y a à savoir en ce qui concerne le fonctionnement physique des mécanismes perceptifs des chauves-souris lorsqu’elles utilisent leur système de perception par écholocation, nous ne saurions toujours pas l’effet que cela fait aux chauves-souris de percevoir par écholocation. L’article a beaucoup contribué à poser le problème des qualia (encore que ce terme exact n’y figure pas).


François Kammerer
Université Paris-Sorbonne
kammerer.francois@gmail.com