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La philosophie de A à Z

 

Publié en janvier 2020

Résumé

Le soleil de l’été vous donne des allergies et vous vous fiez à votre pharmacien qui vous connaît bien lorsqu’il vous propose de prendre trois granules trois fois par jour d’Allium cepa 9 CH, d’Apis mellifica 9 CH, ou encore d’Histaminum 7 CH. Il est possible que vous préfériez plutôt faire confiance à l’ami de longue date de votre tante qui vous propose une séance sophrologie ; un diplôme est nouvellement proposé dans une université sérieuse. De toute façon, votre horoscope vous annonce que l’influence positive de Vénus vous aidera à vous maintenir en forme, et vous êtes tenté de le croire, car tout de même, c’est écrit dans votre journal favori. Il semblerait que vous commenciez là à vous noyer dans les eaux troubles des pseudosciences (ou « pseudo-sciences ») et du problème de la démarcation : qui croire ?

De multiples activités gravitent autour des sciences et sont proclamées « scientifiques », ou dites posséder un statut proche de la scientificité. Doit-on accorder la même confiance à l’expertise d’un physicien qu’à celle d’un homéopathe ou d’un astrologue ? Non, mais la réponse n’est pas nécessairement évidente, et les raisons qui permettent de justifier ce choix sont diverses et polémiques. Les conséquences sont nombreuses : d’ordre sanitaire (quels soins devraient être proposés aux patients ?), politique (quels soins devraient être remboursés ?), pédagogique (quels programmes faut-il enseigner ?), ou encore, à l’échelle de la politique scientifique (quels projets convient-il de financer ?) ; la liste n’est pas exhaustive.

Le statut des disciplines dites « pseudoscientifiques » (ici l’homéopathie, la sophrologie et l’astrologie, mais ce ne sont que des exemples parmi d’autres), ainsi que la signification de cet adjectif, demeurent comme nous le verrons, obscurs et tacites. Toutefois, cette entrée encyclopédique sur les « pseudosciences » a pour objectifs de présenter les principales stratégies utilisées par les philosophes pour résoudre le problème de la démarcation entre science et pseudoscience, d’exposer brièvement leurs avantages et leurs limites, et d’apporter un aperçu général des biais pouvant mener à la pseudoscience.

1. Les critères de scientificité

La question des pseudosciences est traditionnellement associée dans la littérature classique à ce qui est appelé en philosophie « le problème de la démarcation », formulé par Karl Popper (1934 ; 1979). Celui-ci souhaitait dès 1919 selon lui « distinguer science et pseudoscience, tout en sachant pertinemment que souvent la science est dans l’erreur, tandis que la pseudoscience peut rencontrer inopinément la vérité » ; il se demandait alors s’il pouvait exister un critère permettant « d’établir la nature ou le statut scientifique d’une théorie » (Popper [1963], 1994, pp.59-60). Néanmoins, toute non-science n’est pas nécessairement une pseudoscience, et la démarche démarcationniste qui consiste à tenter de distinguer les croyances scientifiques et épistémiquement justifiées des autres types de croyances (Laudan, 1983), ne porte pas uniquement sur les pseudosciences. Elle demande de prendre en compte une multitude de pratiques différentes de celles-ci, telles que : la religion, la métaphysique, la superstition, les parasciences, la mauvaise science, la fraude scientifique, etc. C’est pourquoi la question des pseudosciences n’est qu’une partie seulement de ce qui appelé « le problème de la démarcation ». Laudan (1983) distingue pour plus de clarté « l’ancienne démarche démarcationniste » qui commence dès l’Antiquité Grecque et se poursuit jusqu’à la fin de dix-neuvième siècle, et « la nouvelle tradition démarcationniste » qui apparaît au début vingtième siècle au travers des questionnements introduits par Popper et par certains membres du Cercle de Vienne. La question des pseudosciences apparaît au sein de « la nouvelle tradition démarcationniste » bien qu’il soit possible d’observer des questionnements similaires dans des textes plus anciens (qui ne seront pas évoqués dans cette présente entrée). L’expression « pseudo-science » apparaît d’ailleurs tardivement (Andrews, 1796 ; Magendie, 1825). Dans le langage courant, l’adjectif « pseudoscientifique » permet de qualifier de manière péjorative une discipline, une pratique, une théorie, une expérience, ou un énoncé ; par extension le nom commun permet de désigner les individus associés à ceux-ci. L’adjectif intervient lorsqu’un individu souhaite contester le statut « scientifique » octroyé à l’un de ces objets par une ou plusieurs personnes, car il considère l’objet comme « fausse science » (« pseudês » (ψευδἡς) qui signifie : faux, tromper), comme ayant un caractère infondé, ou ne respectant pas les exigences de la science. Pour opérer une telle distinction il semble usuel de se référer en premier lieu aux « critères de scientificité » – c’est-à-dire à des critères que tout objet prétendu scientifique devrait respecter – et/ou aux « critères de démarcation » – c’est-à-dire des critères permettant d’opérer une délimitation du domaine scientifique. Voici à titre d’exemples deux principes épistémologiques utiles ayant été invoqués en tant que critère de scientificité et critère de démarcation : le vérificationnisme introduit par des membres du Cercle de Vienne, et le falsificationnisme introduit par de Karl Popper (1902-1994).

Au sein de la philosophie analytique du début du vingtième siècle, le positivisme logique viennois s’était donné pour but principal de démarquer la science des croyances théologiques, des superstitions, de tout énoncé métaphysique, et plus largement non-scientifique. Les membres du Cercle de Vienne ont adopté des thèses disparates, et des conceptions de la vérification elles aussi différentes (cf. « Philosophie Analytique (A) »). Leur but commun néanmoins, était en premier lieu de rejeter l’introspection, l’intuition et les sentiments sans justification rationnelle au sein de la philosophie, au profit de l’analyse logique, et du raisonnement mathématique, comme indiqué dans le Manifeste du Cercle de Vienne de 1929 (Soulez, 1985, 2010). Le vérificationnisme ou principe de vérification, avait pour but de délimiter le contenu de toute science légitime : pour être scientifique, une proposition doit être « vérifiable » (contrairement aux énoncés métaphysiques qui sont invérifiables). L’énoncé doit être susceptible d’être vrai ou faux, et pour cela, il faut au moins qu’il fasse référence à un/des objet(s) réel(s), (cf. « Langage (A) »). Les énoncés invérifiables à l’inverse ne sont ni vrais ni faux, ils n’ont pas de valeurs de vérité ; ils sont dépourvus de signification. Par exemple, si l’on s’accorde à dire qu’il est possible de vérifier s’il pleut, ou non, aujourd’hui dans votre rue, il est impossible de vérifier si Dieu est omniscient, ou d’observer que l’inconscient est le fondement originaire du monde. Ces énoncés sont de type métaphysique ; ils font référence à des objets auxquels nous ne pouvons avoir accès, au-delà du monde physique. Cela n’implique pas qu’ils n’aient aucune valeur, simplement, ils n’ont pas une valeur scientifique – ils peuvent avoir une valeur émotionnelle, existentielle, spirituelle, artistique (Soulez, 1985, 2010, p.116), etc. Toutefois, si ces énoncés sont proclamés « scientifiques », ils deviennent « pseudoscientifiques ». Le vérificationnisme est donc un principe épistémologique très utile car il permet de mettre en lumière l’idée selon laquelle un énoncé non-vérifiable est non-scientifique, et potentiellement « pseudoscientifique ». Il devient alors possible de reconnaitre dans un discours des occurrences douteuses, faisant faussement référence à quelque chose d’empirique, telles que : « Dieu a créé les animaux et les hommes au jour six » (Musée de la Création, Kentucky), « Saturne vous veut du bien cette semaine », ou encore « la granule d’Apis mellifica 9 CH contient une substance qui vous guérira de vos allergies » ; exemples de phrases qui peuvent être utilisées par l’astrologue ou l’homéopathe. En tant que principe épistémologique, le vérificationnisme est essentiel lorsqu’il s’agit de vérifier la référence véhiculée par un énoncé. Néanmoins, invoquer ce principe en tant que critère de scientificité est problématique : comme l’indiquait déjà le Manifeste, les scientifiques utilisent aussi des énoncés métaphysiques par définition invérifiables, ne serait-ce que lorsqu’ils postulent la réalité, ou non, de l’existence du monde extérieur et des individus.

Popper critiqua le principe de vérification : accumuler des observations de cas particuliers ne permet pas d’obtenir une certitude, une vérification empirique qui serait définitive. Il constata en revanche, qu’un seul cas particulier contraire à la théorie permet de la contredire. Par exemple, il nous est impossible de vérifier la couleur de tous les cygnes présents sur Terre à ce jour, ceux du passé et du futur (et donc d’affirmer avec certitude leur couleur), mais lorsque des explorateurs observent des cygnes noirs en Australie Occidentale (1967), cela réfute instantanément la théorie selon laquelle ils seraient tous blancs. Il n’est pas possible de vérifier définitivement une théorie, mais il serait possible de la réfuter au moyen d’un seul cas particulier. Popper développa alors un critère de démarcation selon lui plus approprié, appelé falsificationnisme, réfutationnisme, ou critère de réfutabilité : pour qu’une théorie soit scientifique elle doit être falsifiable, réfutable ; c’est-à-dire qu’il faut que la théorie soit formulée de façon à ce que l’on puisse, grâce à l’expérimentation, montrer qu’elle pourrait être fausse ou non. Il doit être possible de tester son éventuelle fausseté. La phrase « il ne pleut jamais les vendredi », est un énoncé falsifiable – il suffit d’observer de la pluie un vendredi pour réfuter cet énoncé. Mais rien ne peut réfuter la phrase suivante : « le vendredi soit il pleut, soit il ne pleut pas ». Rien ne pourrait contredire cet énoncé puisque cet exemple contient sa propre contradiction (l’énoncé ne peut pas être faux). Il est aussi impossible de tester si Saturne nous veut du bien, ou non (aucune observation factuelle ne pourrait attester que Saturne ne nous veut pas du bien). Les théories assertées au sein des pseudosciences proposent selon Popper des énoncés et/ou des prédictions non-réfutables, tandis que les énoncés scientifiques le seraient toujours, et les bonnes théories scientifiques sont hautement réfutables – elles fournissent davantage d’énoncés se prêtant aux tests empiriques – mais non réfutées. Plus une théorie résiste aux tests, plus elle sera considérée comme sérieuse. À l’inverse, les théories qui sont falsifiées ou réfutées doivent être rejetées sans ménagement (Chalmers, [1976] 1990, p.81). Popper qualifiera alors les disciplines qui proposent des théories non-réfutables de « pseudosciences », telles que le matérialisme historique de Marx, la psychanalyse de Freud et la psychologie individuelle d’Adler (aucune observation factuelle ne pourrait suggérer par exemple que l’inconscient, ou encore le sentiment d’infériorité, ne seraient pas à l’origine des problèmes psychologiques). Le fait qu’une théorie qui se prétend scientifique soit compatible avec tout ce qui peut arriver est en général un signe manifeste de pseudo-scientificité. La puissance méthodologique du falsificationnisme repose sur deux éléments essentiels : 1° le falsificationnisme permet de prévenir les biais de confirmation qui consistent à prendre uniquement en compte les observations venant confirmer l’hypothèse initiale et à ignorer celles qui pourraient la contredire. 2° Le falsificationnisme permet un gain de temps : les théories non-falsifiables ne nécessitent pas de chercher en vain des observations qui les contredisent, ou de montrer la défaillance du raisonnement ; elles peuvent être directement considérées comme de la pseudoscience. Toutefois, en tant que critère de scientificité et critère de démarcation, le falsificationnisme a lui aussi ses limites (même en le considérant dans ses formes plus sophistiquées (Lakatos, 1978)) : certains énoncés pseudoscientifiques sont réfutables, aussi, il est toujours difficile de déterminer sur quoi porte une réfutation (cf. thèse Duhem-Quine), et la réfutation peut elle-même être réfutée (peut-être que les cygnes étaient peints en noir). Plus problématique encore, certaines propositions consensuellement considérées scientifiques sont pourtant non-falsifiables, et, l’histoire des sciences suggère que certaines autres méritent d’être poursuivies en dépit des falsifications apparentes. En effet, certaines propositions scientifiques sont admises sans démonstration (les principes, les axiomes), et il faut parfois du temps pour que certaines autres soient assez précises pour pouvoir rivaliser avec les résultats de l’observation et de l’expérience, comme ce fût le cas pour la théorie de la gravitation de Newton, la théorie de l’atome de Bohr, ou encore la théorie cinétique des gaz de Maxwell (Chalmers, [1976] 1990, pp.116-117).

2. Critère de démarcation unique et indicateurs multiples.

Les démarches adoptées par les philosophes de manière générale pour résoudre le problème de la démarcation témoignent de deux stratégies notables (Hansson, 2013). La première, comme précédemment, consiste à chercher un critère de démarcation unique et directement applicable (exhaustif, anhistorique, nécessaire et suffisant) mais il est raisonnable de douter qu’un tel critère puisse exister en dépit de la grande diversité des pratiques et du caractère humain de l’activité scientifique (Laudan, 1983 ; Pigliucci & Boudry, 2013). Le vérificationnisme et le falsificationnisme qui sont très souvent utilisés, à l’instar des autres principes invoqués jusqu’aujourd’hui en tant que critère de scientificité (l’objectivité, la reproductibilité, la testabilité, la fécondité, etc.), sont des principes épistémologiques essentiels qui peuvent comme nous l’avons vu aiguiller le jugement : si une théorie ne manifeste pas les qualités préconisées, le statut scientifique de celle-ci peut être mis en doute. Mais, puisqu’ils ont des limites et qu’ils ne sont pas nécessaires et suffisants pour distinguer ce qui est scientifique, ce sont des critères de scientificité ou des critères de démarcation insatisfaisants. Bien qu’aucun critère de scientificité invoqué ne soit jusqu’à présent nécessaire et suffisant (ce qui est attendu pour obtenir une démarcation stricte), certains sont au moins nécessaires ; ils ont alors une valeur normative. D’autres ne sont ni nécessaires, ni suffisants, mais rendent compte de caractéristiques largement partagées et privilégiées en science ; ils ont une valeur descriptive. C’est pourquoi sans être des critères de scientificité satisfaisants, ni des critères de démarcation, ils restent des indicateurs essentiels (et peuvent être normatifs, descriptifs, ou les deux) (Mahner, 2013), ou autrement dit, des « signes » de scientificité.

La seconde stratégie consiste plutôt à additionner différentes exigences, à chercher une liste à critères de scientificité multiples, ou encore, des indicateurs multiples de pseudoscientificité. Ces différentes tentatives témoignent elles aussi du fait que certains éléments semblent être communément admis comme signes de scientificité : le raisonnement rationnel, la précision, la cohérence logique, la fiabilité, la testabilité, la justification, les preuves empiriques, la reproductibilité, la fécondité/le progrès, l’unité scientifique, le pouvoir explicatif, le pouvoir prédictif, la reconnaissance par les pairs, les standards de publication. Cette seconde démarche a peu de chance d’aboutir pleinement elle aussi. Ces listes peuvent elles aussi servir d’indications, mais elles ne permettent pas une démarcation stricte. Cela supposerait qu’il y ait au préalable une définition consensuelle des termes « rationalité », « simplicité », « fécondité » etc., et que l’ordre d’importance de ces exigences ainsi que leurs pouvoirs discriminants soient reconnus. Or, ces définitions restent discutées par les philosophes, et la présence, ainsi que l’importance de certaines exigences, varient d’un auteur à l’autre (Fasce, 2017). Plus problématique encore, les exigences citées peuvent être présentes au sein des activités dites « pseudoscientifiques ». C’est pourquoi il est possible d’observer des pseudosciences proposant des énoncés vérifiables, des expériences empiriques reproductibles, des prédictions précises, réfutables, ou manifestant un raisonnement rationnel, méthodologique, et/ou qui intègrent de nombreux standards de communication scientifique (peer-review, congrès, associations internationales, revues spécialisées).

Les deux stratégies se heurtent donc à différentes limites, en ce sens, elles ne permettent pas de concevoir des « critères de scientificité » ainsi que des « critères de démarcation » au sens strict. Les qualités évoquées peuvent néanmoins être perçues comme des « indicateurs » : soient elles sont au moins nécessaires, mais insuffisantes, soit elles représentent des caractéristiques largement partagées dans la pratique scientifique. Contrairement à des critères, ceux-ci n’ont donc pas besoin d’être nécessaires et/ou suffisants. La présence de ces qualités ne permet pas d’affirmer qu’une théorie est scientifique, par contre, quand une théorie ne possède pas les qualités préconisées, il est raisonnable de douter de sa scientificité. Une troisième stratégie reste encore possible : celle d’une définition générale des pseudosciences.

3. Une définition analytique des pseudosciences

Dans un recueil qui se veut être une introduction à la Philosophie des Pseudosciences (Pigliucci & Boudry, 2013) Sven Ove Hansson propose une définition de type « si seulement si » du terme « pseudoscience ». Si un item rempli les trois conditions de la définition exposée dans cette section, il peut être qualifié de « pseudoscientifique ». L’auteur précise que l’une des particularités de sa démarche est que son objectif est avant tout de proposer une définition générale de la pseudoscience (ce que ne permettaient pas les anciennes tentatives, sans un ensemble de conditions individuellement nécessaires et conjointement suffisantes). Sa définition est toutefois proposée de façon anhistorique, et elle se compose de conditions qui peuvent être interprétées comme des indicateurs nécessaires multiples. Elle a donc quelques points communs avec les précédentes démarches exposées. Hansson expose sa définition comme étant foncièrement différente des démarches précédentes, car pour avoir la portée générale attendue d’une définition, celle qu’il propose est volontairement non-opérationnelle (seule), c’est-à-dire, qu’il n’est pas possible de l’appliquer directement et d’obtenir une démarcation stricte. Selon lui, en raison de la grande diversité des méthodes au sein de la pratique scientifique, la définition de la pseudoscience ne peut pas être exhaustive, et être directement applicable à la fois. Il précise cependant que sa démarche et les démarches précédentes peuvent être complémentaires. Ci-après je propose une traduction française de sa définition (Hansson, 2013, pp.70-71) :

Un énoncé peut être qualifié de « pseudoscientifique » si et seulement si, il satisfait ces trois critères :

  1. Il se rapporte à une question relevant du domaine de la science au sens large (le critère du domaine scientifique).
  2. Il souffre d’un manque de fiabilité si important qu’il est complètement impossible de s’y fier (le critère du manque de fiabilité).
  3. Il fait partie d’une doctrine dont les principaux partisans tentent de donner l’impression qu’elle représente la connaissance la plus fiable sur son sujet (le critère de la doctrine déviante).

Formulée comme telle, la définition de Hansson ne fait pas consensus au sein de la communauté philosophique (Fasce, 2017 ; Pseudoscience (A)) : il serait notamment préférable de remplacer « la connaissance la plus fiable » par « une connaissance fiable » (condition n°3), car beaucoup d’activités qualifiées de pseudosciences, telles que l’homéopathie, la psychanalyse freudienne, ou encore l’astrologie, ne prétendent pas être la source de connaissance la plus fiable quant aux phénomènes qu’elles étudient. Néanmoins, une étude fondée sur soixante-dix caractéristiques extraites des propositions de vingt-deux auteurs (Fasce, 2017), semble corroborer certains éléments de la définition proposée par Hansson : une méthodologie déficiente, le manque de preuve et le fait de se revendiquer « scientifique » (tout en étant exclu du domaine de la science au sens large ; référence au terme allemand : Wissenschaft), paraissent être les éléments les plus pertinents pour qualifier les pseudosciences. Le dernier élément (se revendiquer scientifique) est même une condition nécessaire de la définition. Il semble inapproprié de qualifier de « pseudoscientifique » un objet qui ne se prétend pas scientifique au préalable, même si celui-ci peut avoir un lien avec la connaissance (telle que la révélation au sein du discours religieux).

Pour que la définition proposée par Hansson soit pleinement opérationnelle (c’est-à-dire pour qu’elle permette de directement déterminer le statut d’une discipline ou d’une théorie en particulier), l’auteur indique qu’il faudrait la compléter par une caractérisation plus précise du critère de fiabilité. Néanmoins, celui-ci ferait référence à des particularités méthodologiques différentes suivant le domaine d’étude concerné, et celles-ci peuvent aussi varier au cours du temps. Sa définition ne peut donc avoir qu’une portée générale.

4. Conclusion : comment reconnaître une pseudoscience ?

Les trois stratégies exposées précédemment (définition générale, critère de scientificité unique et critères multiples) se heurtent à des limites philosophiques ; il semblerait qu’aucune définition de la science et des pseudosciences ne fasse pleinement consensus au sein de la communauté scientifique, parmi les philosophes et les sociologues des sciences. La diversité des pratiques au sein de l’activité scientifique explique en partie les difficultés inhérentes à ces trois types de stratégies. Cependant, ces constats n’impliquent pas qu’il soit totalement impossible de reconnaître une pseudoscience. Bien que les premières stratégies mentionnées ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs de départ, peut-être trop ambitieux (Hansson, 2013 ; Mahner, 2013) – proposer des conditions nécessaires et suffisantes pour définir la science ou la pseudoscience, qui deviendraient alors des « critères de scientificité et/ou des critères de démarcation » – et que la démarche de Hansson ne soit pas pleinement satisfaisante, ces différentes tentatives permettent toutefois de constater des caractéristiques communes généralement présentes au sein des pseudosciences (les énoncés invérifiables, les propositions non-réfutables, le manque de preuve, la méthodologie déficiente représentent quelques exemples importants parmi d’autres). Ces caractéristiques peuvent être considérées comme des indicateurs ou des signes de pseudoscientificité potentielle. Elles suggèrent quoi qu’il arrive qu’une analyse plus approfondie est nécessaire pour juger du statut (pseudoscientifique, scientifique, ou non-scientifique) de l’objet qui manifeste ces signes. L’étude de la science et des méthodes scientifiques offrent d’autres ressources de ce type pour identifier les discours et activités pseudoscientifiques. Les listes proposées dans cette section peuvent être utiles mais ne sont pas exhaustives (cf. bibliographie).

Le manque de fiabilité d’une étude repose souvent sur des biais méthodologiques et/ou psychologiques qui viennent altérer la recherche (biais de sélection, biais potentiels dans l’élaboration des protocoles, biais de mesures, biais de confirmation, illusion de corrélation, surestimation des liens de causalité, biais de l’expérimentateur, effet de l’observateur, biais d’interprétation, biais de mémorisation, biais téléologique, illusion d’agent, biais d’ancrage, illusions sensorielles, faux positifs / faux négatifs, effet rebond, biais de représentativité, etc.), ainsi que sur des sophismes et des arguments fallacieux (exemples qui n’illustrent pas ce à quoi ils réfèrent, généralisation abusive, appel à l’ignorance, argument ad-hominem, argument homme de paille, raisonnement circulaire, argument d’autorité, argument de l’ancienneté, analogie abusive, faux dilemme, etc.). Reconnaître ces erreurs fréquentes permet de ne pas se laisser aisément manipuler par des discours de nature pseudoscientifique. Certains comportements peuvent aussi éveiller le soupçon : ignorer volontairement, cacher, oublier les erreurs, les échecs de l’expérimentation, les critiques ; convaincre par l’appel à la foi, à l’intuition, aux convictions personnelles ; ne pas mentionner des conflits d’intérêts existants ; cultiver le dogmatisme ; utiliser des termes qui paraissent scientifiques pour cultiver la ressemblance, mais qui ne le sont pas ; détourner des résultats mathématiques pour servir ses intérêts ; abuser de théories inutilement complexes, d’un langage ambigu. Mahner (2013) suggère qu’une « démarcation » au sens strict (qui implique un ensemble de propriétés individuellement nécessaires et conjointement suffisantes) est sûrement impossible, mais que la présence de plusieurs caractéristiques communes permet au moins de « distinguer » ou de « reconnaître » la pseudoscience en attendant une solution plus satisfaisante. Le premier paragraphe de l’introduction de cette entrée encyclopédique fait volontairement appel à certains de ces éléments pour illustrer le fait que même le style d’écriture peut éveiller le soupçon. En dernière instance, il est aussi possible de se référer à l’aspect relationnel de l’agent qui proclame scientifique un objet, et à ses interactions avec la communauté scientifique. Le terme « pseudoscience » permet de qualifier les discours, mais aussi une démarche et/ou les actions des individus. La fiabilité de la science en tant que moyen de production de la connaissance repose en partie sur sa capacité à s’autoréguler, s’autocorriger. Pour cela, ses membres et leurs produits sont en perpétuelle interaction ; la science est une activité collaborative (Kitcher, 1993 ; Douglas, 2009). Se prétendre « scientifique », et occulter totalement ces collaborations, les éviter et/ou les ignorer systématiquement, mène à la pseudoscience.

Tous ces éléments peuvent aiguiller le jugement bien qu’ils ne soient pas pleinement satisfaisants. Les tentatives consistant à chercher « un ensemble de propriétés individuellement nécessaires et conjointement suffisantes » ne sont pour l’instant pas satisfaisantes, et ont peu de chance d’aboutir. Les « indicateurs » ou « signes » de scientificité et de pseudoscientificité, varient d’une discipline à l’autre, d’un auteur à l’autre, et ne permettent pas une démarcation stricte. Et, il est possible que la définition des pseudosciences ne puisse avoir qu’une portée générale. Elle ne peut pas être suffisamment précise pour permettre de déterminer directement le statut d’une théorie ou d’une discipline. Il faut nécessairement procéder à des examens plus approfondis et se reporter à de la littérature spécialisée et contemporaine pour chaque domaine d’étude concerné. À défaut d’une démarcation stricte, une reconnaissance partielle des pratiques faussement scientifiques est possible : en ayant recours à la littérature spécialisée et contemporaine ; en se reportant aux indicateurs ayant une valeur normative en science ; en ayant connaissance de façon plus générale des valeurs épistémiques privilégiées dans la pratique scientifique (signes de scientificité) ; en apprenant à reconnaître les principaux biais, et comportements menant à la pseudoscience (signes de pseudoscientifcité). Des définitions et des analyses philosophiques plus complexes sont par contre nécessaires pour procéder à un traitement systématique de la non-science en général. Ainsi, les pseudosciences ne seraient plus confondues avec les fake-news, la fraude, l’erreur, ainsi qu’avec les parasciences, la proto-science, la fringe science, la junk science, l’alter-science, la comercially-driven research, ou encore la bad-science.

 

Bibliographie

– Références bibliographiques conseillées et indications :

– CHALMERS, Alan Francis : 1976, Qu’est-ce que la science ? : récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend ; traduit de l’anglais par Michel Biezunski. – Paris, Librairie générale française, 1990. Cet ouvrage synthétique et tout à fait accessible permet d’approfondir les considérations développées dans la première section. C’est aussi une référence appropriée pour prendre connaissance de la thèse Duhem-Quine, citée, mais non-explicitée dans cette présente entrée.

– FASCE, Angelo, “What do we mean when we speak of pseudoscience? The development of a demarcation criterion based on the analysis of twenty-one previous attempts”, Disputatio. Philosophical Research Bulletin, 6(7), 459-488, 2017. L’article cité dans cette entrée encyclopédique propose de lister les difficultés inhérentes au problème de la démarcation, ainsi que les caractéristiques les plus pertinentes pour qualifier les pseudosciences. L’article rend compte de nombreuses tentatives illustrant la seconde stratégie exposée dans cette entrée : chercher une liste à critères de scientificité multiples, ou encore, des indicateurs multiples de pseudoscientificité.

– JACOB, Pierre, L’empirisme logique. Paris, Les Éditions de Minuit, 1980. Cet ouvrage est essentiel pour mieux comprendre la tradition analytique, le principe de vérifiabilité, et pour approfondir ce qui n’a été exposé que brièvement dans la première section.

– KAHNEMAN Daniel (trad. Raymond Clarinard), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de pensée, Flammarion, 2012. Ce livre accessible aux lycéens et à ceux n’ayant pas de formation universitaire, permet de revenir sur les différents types de biais évoqués dans la quatrième section et propose des illustrations. Il est aussi possible de se référer à l’Organon d’Aristote pour les sophismes et arguments fallacieux

PIGLIUCCI, Massimo and BOUDRY, Maarten (eds.), Philosophy of Pseudoscience. Reconsidering the demarcation problem. Chicago: Chicago University Press, 2013. Ce recueil de vingt-quatre articles se veut être une introduction à la philosophie des pseudosciences, il réunit philosophes, sociologues, et philosophes des sciences autour de la question de la démarcation. Les articles de Mahner et Hansson, cités dans l’entrée encyclopédique sont extraits de ce recueil.

– Autres références citées dans « Pseudoscience (GP) », accessibles à un niveau confirmé :

  • ANDREWS, JP, HENRY, R, History of Great Britain, from the death of Henry VIII to the accession of James VI of Scotland to the crown of England. II. London: T. Cadell and W. Davies, 1796, p.87. Dans cet extrait Andrews utilise l’expression « pseudo-science fantastique » pour qualifier l’alchimie.
  • DOUGLAS, Heather E. Science, Policy, and the Value-Free Ideal. University of Pittsburgh Press, 2009. Ce livre qui a eu un grand impact en philosophie des sciences permet d’approfondir le concept « d’objectivité scientifique » et de mieux comprendre la place des valeurs en science, ainsi que la façon dont procèdent les scientifiques dans leurs prises de décisions.
  • KITCHER, Philip, The Advancement of science, New York, Oxford University Press, 1993. Cette œuvre apporte clarté et subtilité pour mieux se représenter le « progrès scientifique », « l’objectivité scientifique, « la rationalité », ainsi que l’organisation de l’activité scientifique. Elle est conseillée pour préciser le rôle des collaborations au sein de l’activité scientifique.
  • LAKATOS Irme : 1978, Histoire et méthodologie des sciences – Programmes de recherche et reconstruction rationnelle, traduction de C.Malamoud, et J-F Spitz, sous la direction de L.Giard, Paris, Puf, 1994. Les considérations apportées par Lakatos permettent de distinguer différents types de « falsificationnisme », ainsi que différentes versions de ceux-ci. Dans cette entrée, seul le falsificationnisme dit « naïf » apparaît distinctement.
  • LAUDAN, Larry, “The Demise of the Demarcation Problem”, Physics, Philosophy and Psychoanalysis, 1983, 111-127. Dans cet article, Laudan résume les tentatives passées consistant à tenter de résoudre le problème de la démarcation entre science et pseudoscience ainsi que leurs limites ; il montre les difficultés inhérentes au problème, et propose d’abandonner une partie de la question.
  • MAGENDIE, François, Précis élémentaire de Physiologie, t. 1, Paris, Méquignon-Marvis, Libraire-éditeur, 1825, 2e éd., p. 202. Magendie utilise dans cet extrait l’expression « pseudo-science » pour parler de la phrénologie.
  • POPPER, Karl, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, 1994. Cet ouvrage correspond à des articles et conférences choisis pour donner un aperçu général de la philosophie de Popper. Ses œuvres : « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance, 1930-1933 » (publiée à partir de 1979), et, « La Logique de la découverte scientifique » (publiée en allemand en 1934) sont aussi citées dans cette présente entrée, car ce sont les premiers écrits dans lesquels Popper formule le problème de la démarcation.
  • SOULEZ, Antonia (dir) : 1985, La Conception scientifique du monde : Le Cercle de Vienne, dans le Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits : Carnap, Hahn, Neurath, Schlick, Waismann sur Wittgenstein ; traductions de l’allemand par Barbara Cassin, Christiane Chauviré, Anne Guitard… [et al.]. – 2e édition revue et modifiée. – Paris : J. Vrin, 2010. Le Manifeste a pour but de présenter le programme initial du Cercle de Vienne. C’est une référence fortement conseillée pour revenir sur la distinction entre les énoncés vérifiables et invérifiables. 

 

Stéphanie Debray
Université de Lorraine
stephanie.debray@univ-lorraine.fr

Comment citer cet article? 
Debray, S. (2020), « Pseudoscience », version Grand Public, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/pseudoscience-gp/