La philosophie de A à Z

Résumé

La procrastination consiste à repousser à plus tard ce que l’on doit faire, ou du moins ce que l’on croit devoir faire. À en croire l’expérience commune, il semble bien qu’il s’agisse d’un phénomène largement répandu. Contrairement à la faiblesse de la volonté, pourtant, la procrastination n’a pas suscité un réel engouement philosophique. Or, c’est un phénomène fascinant, qui soulève d’importantes questions aussi bien au niveau théorique qu’au niveau pratique. Ainsi, même si la plupart d’entre nous en avons une connaissance intime, et même si le concept est largement répandu dans le discours ordinaire, la question de savoir en quoi consiste exactement la procrastination reste controversée. La même remarque s’applique à la question de savoir dans quelle mesure la procrastination est une forme d’irrationalité. Plus généralement, les avis divergent beaucoup au sujet de la question de savoir si procrastiner consiste toujours à se faire du tort ou non. On peut de ce fait se demander si la personne qui procrastine est dépourvue du souci de soi qui nous caractérise habituellement.

La tâche principale de cet article est de préciser la nature de la procrastination et de ses variantes. La première section soulèvera la question de la possibilité de la procrastination, ce qui permettra de contraster la procrastination et la faiblesse de la volonté. La seconde section présentera le débat sur la nature de la procrastination et offrira une définition. Il ressortira que tout comme il existe différentes formes de faiblesse de la volonté, il faut distinguer différentes formes de procrastination. L’article se penchera ensuite le lien entre procrastination et imprudence. Ici aussi, il deviendra clair qu’il existe une variété de cas de figure, la procrastination pouvant parfois être à l’avantage de l’agent ou de son entourage, mais aussi être accompagnée d’une baisse importante du souci de soi, voire de sa complète absence.


Table des matières

1. La possibilité de la procrastination

2. Nature et formes de la procrastination

3. Imprudence et procrastination

Conclusion

Bibliographie


1. La possibilité de la procrastination

Quelqu’un qui n’aurait pas pu nier l’existence de la procrastination, c’est bien Ilia Ilitch Oblomov. Remémorez-vous cette première matinée décrite par Gontcharov dans son roman éponyme. Comme Oblomov en avait cruellement conscience en se réveillant, plusieurs tâches importantes l’attendaient. Il devait entre autres réagir à une lettre alarmante, reçue la veille de la part du régisseur de son domaine, et lui annonçant, pour une troisième année consécutive, de fort mauvaises nouvelles – une maigre récolte, des arriérés, une baisse des revenus, entre autres. C’est pourquoi Oblomov avait « commencé à échafauder dans sa tête un plan de modifications et d’améliorations diverses à apporter dans la gestion de son domaine », mais il « se rendait compte qu’il devait entreprendre quelque chose de décisif avant même d’avoir achevé son plan. » (Gontcharov 1859, p. 19) Voici comment Gontcharov décrit les choses :

À peine réveillé, [Oblomov] eut l’intention de se lever, de faire sa toilette et, une fois qu’il aurait bu son thé, de réfléchir sérieusement, de considérer certaines choses, de prendre quelques notes, bref, de s’occuper à fond de cette affaire. Pendant une demi-heure environ il demeura couché, tourmenté par cette intention. Puis, il jugea qu’il aurait tout son temps après le thé, et qu’il pourrait boire le thé au lit comme d’habitude, d’autant que rien ne l’empêchait de réfléchir dans la position allongée. Aussitôt dit, aussitôt fait. Après le thé, il se souleva même sur sa couche et faillit se lever. Il commença même, regardant du côté de ses pantoufles, à y diriger une jambe qu’il ramena aussitôt. (ibid.)

Comme le lecteur l’apprend, Oblomov passa plutôt sa matinée, ainsi qu’une même bonne partie de l’après-midi, allongé et vêtu de sa robe de chambre adorée, à rêvasser et à bavarder avec quelques visiteurs plutôt que de s’occuper de ses affaires. Ainsi que le roman nous le révèle, Oblomov n’a de cesse de remettre à plus tard ce qu’il devrait faire, de sorte qu’après avoir été une proie facile pour toutes sortes d’escrocs, après avoir poussé au désespoir sa promise, Olga, et l’avoir ainsi contraint à rompre, il meurt appauvri, malade et isolé. Son ami, Stolz, dira de cette mort qu’elle a été causée par rien d’autre que « l’oblomovisme », soit, une affliction décrite comme un mélange d’apathie et de rêverie résultant en une tendance inexorable à la procrastination.

La question de savoir si la faiblesse de la volonté, qui consiste, en gros, à faire le contraire de ce qu’on juge devoir faire, est possible a traversé l’histoire de la philosophie depuis l’Antiquité (Davidson 1970, Stroud et Tappolet 2003, Stroud 2008, Tappolet 2013b). De la même manière, on pourrait se poser la question de savoir si la procrastination est possible. Et pourtant, cette question paraîtra sans doute assez étrange. Bien évidemment que la procrastination est possible, dira-t-on. Qui n’a pas, comme Oblomov, remis à plus tard quelque tâche pourtant urgente ? Heureusement, les conséquences de la procrastination sont d’habitude moins dramatiques. On ne s’étonnera pas, donc, que personne n’ait jamais douté que la procrastination soit possible. Au contraire, comme le confirme l’expérience commune, la procrastination est reconnue comme un syndrome fréquent, parfois parfaitement inoffensif, voire même tout à fait utile, parfois ayant des implications graves pour l’agent ou son entourage, au point de devoir être considérée comme pathologique.

Pourtant, le fait que la procrastination semble clairement possible devrait étonner toute personne familière avec les débats en psychologie morale. Quel que soit le rapport exact entre la faiblesse de la volonté, ou plus exactement ce qu’il est convenu d’appeler « akrasia », et la procrastination, il faut admettre qu’au moins certains cas de procrastination impliquent un conflit entre motivation et jugement pratique (voir Holton 1999, 2009 ; McIntyre 2006 ; Stroud 2010). Or, une action manifestant de l’akrasia peut être définie comme une action accomplie en dépit du jugement pratique de l’agent. L’action akratique est accomplie alors que l’agent juge en même temps qu’il ne devrait pas accomplir cette action, que cette dernière n’est pas la meilleure action possible, ou bien qu’il a des raisons suffisantes, voire décisives, de ne pas l’accomplir – les formulations exactes varient, mais l’idée fondamentale reste la même. Ce qui caractérise l’action akratique, ou plus exactement l’action akratique dite « stricte », c’est qu’il s’agit d’une action intentionnelle et libre, ou du moins telle que l’agent considère qu’elle est libre et qu’il aurait pu ne pas l’accomplir. On peut définir ce genre d’action de la manière suivante (voir Davidson 1970 ; Mele 1987 ; Tappolet 2013):

Une action A de l’agent S est akratique si et seulement si

  1. A est intentionnelle ;
  2. A est libre ou cru libre par S ; mais
  3. au moment d’agir, S juge que toutes choses considérées, il avait des raisons décisives d’accomplir une autre action B, incompossible avec A.

Par exemple, celui qui juge avoir raisons décisives de ne pas fumer une cigarette qu’on lui tend, mais qui intentionnellement et librement (ou du moins alors qu’il croyait qu’il aurait pu s’abstenir), accepte la cigarette et la fume, manifeste très clairement de l’akrasia. Cela est vrai, en tous cas, si l’on suppose qu’il ne souffre pas d’une dépendance addictive qui non seulement limiterait le contrôle qu’il exerce sur ce genre d’action, mais qui l’empêcherait littéralement de renoncer à fumer la cigarette en question. Dit plus simplement, il fume cette cigarette en dépit de ce qu’il est convenu d’appeler son « meilleur jugement », et ce, intentionnellement et librement, ou du moins, en ayant la croyance qu’il agit librement. En agissant ainsi, l’agent cède à la tentation : il manifeste un manque de contrôle de soi (Tappolet, 2016).

Il est clair que la procrastination consiste au moins parfois à agir en dépit d’un meilleur jugement. En effet, on peut facilement imaginer que notre fumeur juge qu’il a des raisons décisives de ne pas fumer une cigarette parce qu’il veut arrêter de fumer, mais que contre son meilleur jugement, il fume cette cigarette et décide d’arrêter de fumer plus tard. Dans ce genre de cas, l’agent juge que toutes choses considérées, le mieux serait d’arrêter immédiatement de fumer, mais il repousse ce moment difficile à plus tard.

Or, la question de savoir si l’akrasia est possible a fait et fait toujours l’objet de vifs débats. En résumant grossièrement, les philosophes de Socrate à R.M. Hare (1963) et, selon une interprétation plausible, aussi incluant Davidson, se sont traditionnellement évertués à nier qu’il soit, à strictement parler, possible d’agir librement et intentionnellement contre son meilleur jugement. Plus récemment, la tendance est plutôt inverse : Alfred Mele (1987), Robert Audi (1990), Michael Smith (1994) ou Thomas Scanlon (1998), entre autres, admettent la possibilité de l’akrasia. C’est plus exactement de la possibilité de l’akrasia dite « stricte » qui a été discutée, c’est-à-dire une sorte d’akrasia définie comme libre et intentionnelle. Ce serait librement et intentionnellement que l’agent accomplit une action alors qu’en même temps, il juge qu’il ne devrait pas l’accomplir.

En simplifiant, la question qui se pose est celle de savoir s’il est réellement possible d’agir librement et intentionnellement tout en agissant à l’encontre de son meilleur jugement. Cette possibilité peut effectivement sembler paradoxale. En effet, si vous jugez que la crème glacée à la tire d’érable est la meilleure, et que personne ne vous force à opter pour une saveur jugée inférieure, on voit mal pourquoi vous choisiriez intentionnellement une saveur que vous considérez comme moins bonne. Plus généralement, les philosophes, de Socrate à Hare, ont développé toute une série d’arguments tendant à montrer que les actions akratiques strictes ne sont tout simplement pas possibles. En bref, une des difficultés principales à admettre la possibilité d’actions akratiques strictes vient du fait qu’il semble plausible d’admettre que les jugements pratiques impliquent nécessairement le passage à l’acte. Autrement dit, les jugements pratiques entretiendraient un lien interne avec la motivation et l’action. Ainsi, celui qui n’est pas motivé à aider un aveugle à traverser la rue alors qu’il affirme que c’est son devoir ne jugerait pas vraiment qu’il doit accomplir cette action (Tappolet 2013b ; Stroud 2014). En principe, les différents arguments visant à montrer que l’akrasia stricte est impossible devraient aisément se transposer aux cas de procrastination impliquant cette sorte d’akrasia. Par conséquent, la question de la possibilité de la procrastination se pose très certainement. Elle se pose en tous cas autant que celle de savoir si l’akrasia est possible.

Il existe une autre problématique qui concerne plus directement la procrastination et sa possibilité. Il s’agit d’une difficulté liée à la notion de souci de soi (le self-concern anglais et non la notion au sens de Foucault 1984), ce souci spécial que nous avons, semble-t-il, exclusivement pour nous-mêmes. Il semble en effet indéniable que les personnes sont dotées d’un tel souci de soi. Ainsi, nous réagissons avec peur si un danger imminent semble nous menacer, nous ressentons de l’espoir si notre situation nous semble devoir s’améliorer, et finalement du soulagement quand nous jugeons que le danger est écarté (Shoemaker 2003 ; Nussbaum 2001). Ces réactions sont suscitées non seulement dans des situations actuelles, mais aussi par rapport au futur. En utilisant les concepts de moi présent et de moi futur, on peut dire que nous avons peur pour notre moi présent, mais aussi pour notre moi futur, ou peut-être plus exactement, pour tous ces différents mois d’âges différents qui peuplent notre futur. En bref, il semble bien que nous soyons dotés d’un souci particulier à la fois pour notre moi présent et pour nos mois futurs.

Or, cette thèse pourtant banale semble remise en question par le fait tout aussi banal que nous nous adonnons à la procrastination. En effet, la procrastination implique souvent une prise de risque injustifiée. Ainsi, en remettant au lendemain la soi-disant « dernière » cigarette, le fumeur met en danger ses mois futurs. En s’accordant de manière répétée une « dernière » tranche de tarte à l’érable, la personne obèse menace clairement la santé de ses mois futurs. Et pourtant, ce sont là des comportements extrêmement courants. Ils sont sans doute bien moins rares que l’imprudence crasse qui consiste à se nuire à soi-même sans arrière-pensée, sans conflit intérieur.

En bref, il semble que les trois propositions suivantes sont à fois plausibles et difficilement compatibles :

  1. La procrastination est possible.
  2. La procrastination implique souvent une absence de souci de soi.
  3. Toute personne normale est dotée d’un souci de soi.

En d’autres termes, la question est de savoir comment la procrastination est possible si elle implique une prise de risque incompatible avec le souci de soi qui semble nous caractériser.

Pour répondre à cette question, il serait nécessaire de préciser et d’évaluer chacune des trois propositions mentionnées ci-dessus. Plutôt que d’entreprendre cette tâche, cet article se concentrera principalement sur la seconde proposition. En effet, une discussion de la troisième thèse nous mènerait trop loin de la question de la procrastination. Quoi qu’il en soit, il ressortira de la discussion que c’est sans doute la troisième proposition qui doit être remise en question. Commençons cependant par voir en quoi la procrastination consiste exactement.


2. Nature et formes de la procrastination

Comme son l’étymologie le suggère, la procrastination semble impliquer un ajournement. En effet, le terme dérive du latin, pro signifiant pour ou vers, et crastinus à venir, futur, de cras, demain. Ainsi, procrastinatio signifie ajournement, remise, délai (Cic. Phil. 6, 7); et procrastino, remettre une affaire au lendemain, remettre au lendemain (Cic. Verr. 1, 141 ; 5, 102) (Gaffiot 1934). C’est là une idée généralement admise (Perry 2012 ; Silver & Sabini 1981 ; Steel 2007). Toutefois, l’idée que procrastiner implique de remettre à plus tard a été récemment critiquée. Ainsi, pour Sarah Stroud (2010), il ne serait pas nécessaire que l’agent choisisse ou décide d’accomplir l’action plus tard, et une telle décision serait requise pour qu’on puisse parler d’ajournement. Par conséquent, l’ajournement ne serait pas nécessaire à la procrastination. La raison invoquée par Stroud pour soutenir cette thèse, c’est qu’à son avis, il n’est pas nécessaire d’avoir l’intention d’accomplir l’action en question, que ce soit maintenant ou plus tard, pour qu’on puisse parler de procrastination. Or, avoir une telle intention est nécessaire pour qu’on puisse parler de choix ou de décision de remettre quelque chose à plus tard – et pour fixer les choses, on peut supposer avec Bratman (1984) que les intentions sont des sortes d’engagements (committments) à l’égard d’actions futures, distincts des croyances et des désirs.

Son argument se base sur un exemple. Amanda a le sentiment qu’elle devrait vraiment faire une demande de subvention cette année. Elle imprime les instructions, établit la liste des pièces qu’elle doit réunir (une description du projet de recherche, son cv, etc.), note la date limite, et rassemble ces documents dans nouveau dossier qu’elle pose bien en vue sur son bureau, au sommet de sa pile de choses à faire. Mais à chaque fois qu’elle contemple la possibilité de se mettre au travail, ses vieilles anxiétés au sujet de la qualité de son projet de recherche l’assaillent. À chaque fois, elle se trouve quelque raison pour ne pas commencer à préparer sa demande de subvention. Si bien que la date limite arrive sans qu’Amanda ait même commencé à rédiger la demande. Selon Stroud, Amanda ne forme à aucun moment l’intention de rédiger la demande de subvention. Elle ne formerait pas non plus l’intention de la rédiger plus tard. C’est pourquoi elle ne remettrait pas cette action à plus tard. Dans les termes de Stroud (2009):

Amanda a-t-elle décidé de soumettre une demande de subvention cette année? A-t-elle vraiment formulé ou adopté une telle intention? Il me semble que non. Elle a sans doute jugé qu’elle devait préparer et soumettre une demande, mais comme le soulignent Holton et McIntyre, cela ne revient pas à décider de le faire. D’un autre côté, il semble plausible de considérer qu’Amanda a bien procrastiné tout au long de cette période: elle ne s’est pas mise au travail pour rédiger sa demande. Si c’est deux affirmations sont exactes, nous sommes alors face à un cas de procrastination sans intention: un cas qui relèverait de la procrastination en vertu du jugement que l’on doit faire x, plutôt que d’une intention définie de faire x. Voilà pourquoi je doute sérieusement qu’on puisse définir la procrastination comme requérant une intention d’agir ou comme requérant qu’on mette cette activité à plus tard en choisissant ou en décidant de la faire plus tard au lieu de maintenant.

On peut s’accorder sur le fait qu’Amanda procrastine eu égard à sa demande de subvention. De plus, il semble aussi correct d’affirmer que la procrastination d’Amanda ne consiste pas à indûment réviser une intention préalable. Supposons qu’Amanda procrastine au temps t, mettons deux semaines avant la date limite, qui tombe le 15 octobre. Pour cela, il n’est pas nécessaire qu’elle ait au préalable formé ou qu’elle forme l’intention d’accomplir l’action au temps t. Il s’ensuit que la procrastination se distingue bien de cette forme d’irrationalité pratique, considérée par certains comme la forme authentique de faiblesse de la volonté (Holton 1999; McIntyre 2006) et qui consiste à indûment réviser une intention ou plus exactement une résolution. Toutefois, le fait qu’elle ne forme pas l’intention de préparer sa demande au temps t, le 1er octobre, n’implique pas qu’Amanda ne forme pas l’intention de s’y mettre plus tard.

À vrai dire, sans l’intention d’accomplir l’action en question plus tard et non pas tout de suite, il manquerait le trait caractéristique de la procrastination. Dit autrement, il faut que l’agent repousse à plus tard ce qu’il considère devoir faire plut tôt. Ce point s’accorde bien avec une observation très juste que l’on trouve chez Stroud. Comme elle le souligne, la procrastination est un problème de planification: « Ce qui rassemble fondamentalement ces différentes variétés de procrastination, c’est que lorsqu’on procrastine, nous ne parvenons pas à accomplir un travail essentiel : planifier nos activités dans le temps. » (2009) Pour illustrer ce point, imaginons un être dénué d’extension temporelle, qui n’existerait qu’un instant. La procrastination n’est pas une activité à laquelle il pourrait s’adonner. En effet, on voit mal comment un tel être temporellement ponctuel pourrait ajourner quoi que ce soit.

Admettons ainsi que procrastiner implique de remettre à plus tard. Évidemment, remettre à plus tard n’équivaut pas encore à procrastiner. Un premier point qu’il convient de souligner, c’est que l’ajournement doit être libre. Si c’était sous la menace, un pistolet pointé sur sa tempe, qu’Oblomov décide à contrecœur de rester au lit, on ne pourrait guère parler de procrastination. Corrélativement, l’agent doit être libre, ou du moins il doit croire être libre, de pouvoir accomplir l’action qu’il remet à plus tard. Et il doit être capable, ou du moins croire être capable, d’accomplir cette action à un moment ultérieur. S’il ne croyait pas être libre et capable d’accomplir cette action, il ne pourrait pas, semble-t-il, décider de la remettre à plus tard. Évidemment, celui qui procrastine finit parfois par se mettre dans l’impossibilité d’accomplir l’action ajournée. Pourtant, si l’agent repousse à plus tard une action avec l’intention de faire en sorte qu’il ne sera plus capable de l’accomplir, on ne peut guère parler de procrastination. Il faudrait plutôt parler d’une tentative – un peu confuse, certes – de ne pas accomplir une tâche. En ce sens, le prétendu ajournement ne serait qu’une manœuvre dilatoire.

Quoi qu’il en soit, l’ajournement libre d’une action que l’on croit être libre et capable d’accomplir ne constitue pas encore de la procrastination. Si Oblomov avait décidé de prendre son thé un peu plus tard parce qu’il voulait d’abord rédiger sa lettre, on ne dirait pas qu’il procrastine, tout au contraire. Dans ce cas de figure, il aurait eu une bonne raison de repousser l’heure du thé. En fait, il faut que l’ajournement soit, d’une manière ou d’une autre, problématique pour qu’on puisse parler de procrastination. De quelle sorte de problème s’agit-il ?

Les psychologues Maury Silver et John Sabini (1981) soutiennent que la sorte de défaillance qui caractérise la procrastination n’est rien d’autre que de l’irrationalité (mais voir Stroud 2010 et Scanlon 1998, pp. 25-30). L’irrationalité qu’ils ont en tête semble être de la même sorte que celle qui est habituellement attribuée aux actions akratiques, soit de l’irrationalité dite « pratique ». Elle serait due au conflit entre ce que l’on fait, d’une part, et ce que l’on sait ou croit devoir faire, d’autre part. Voici comment ils formulent cette idée: « les ajournements relèvent de la procrastination seulement s’ils sont irrationnels, et cette irrationalité provient de ce qu’on considère (ou suppose) devoir faire. » (1981, p. 211) Selon cette conception (voir aussi Andreou 2007), Oblomov devrait savoir ou croire qu’il devrait écrire la lettre maintenant, pour que remettre cette tâche à plus tard puisse compter comme de la procrastination. Comme cet exemple le montre, il existe certainement des cas correspondant à cette description. Par analogie avec l’akrasia lucide (clear-eyed akrasia), qui consiste en une action accomplie contre le meilleur en toute connaissance de cause (Pears 1984; Charlton 1988), on pourrait parler de « procrastination lucide ».

Toutefois, il y a aussi des cas qui impliquent un changement d’avis. Supposons qu’avant de se coucher la veille, Oblomov ait jugé qu’il doit se lever à 7 heures du matin, et ait même pris la résolution de se lever à cette heure-là. Mais au matin, la douce chaleur de son lit lui fait changer d’avis. On peut décrire de tels cas comme impliquant une inversion de préférence. La veille, la préférence d’Oblomov était de se lever à 7 heures, alors que l’heure venue, il préfère rester au lit plus longtemps. Dans la mesure où ces cas s’expliquent par l’inversion des préférences, ils se prêtent à une explication en termes d’escompte temporelle, une idée qui est souvent considérée comme un principe fondamental en économie (Loewenstein 1992; Ainslie 1992). Le point crucial est que la préférence accordée à une chose vue de loin peut aller en diminuant quand cette chose s’approche dans le temps : il s’ensuit que les préférences peuvent complètement s’inverser, parce que les courbes qu’elles tracent à travers le temps sont hyperboliques et non pas exponentielles (voir Ross 2014). Ainsi, la veille Oblomov préfère se lever à 7 heures plutôt que de se lever plus tard, mais au moment de se lever, il préfère se lever plus tard. Dans la mesure où ces changements ne sont pas motivés par de nouveaux faits, la valeur des choses ne changeant pas en fonction de l’éloignement dans le temps, on peut les considérer comme irrationnels.

Le modèle de l’inversion des préférences, et plus généralement du changement d’avis, explique bien certaines formes de procrastination. D’autres pourtant lui échappent. La raison à cela est qu’il n’est pas nécessaire que l’agent fasse un jugement, ait pris une résolution ou ait eu une préférence à un moment donné pour qu’il y ait procrastination. Il peut être suffisant que l’agent remette à plus tard une tâche alors qu’il a plus de raisons de l’accomplir maintenant ; et ces raisons sont celles qu’il aurait pu savoir s’il avait réfléchi un peu mieux (elles sont « internes » comme le dit Williams 1976). Ainsi, il semble possible qu’Oblomov procrastine eu égard à la rédaction de la lettre même s’il ne juge pas qu’il devrait écrire cette lettre ce matin même. S’il réfléchissait, il réaliserait sans difficulté qu’il doit écrire cette lettre au plus vite. Et cela semble suffisant pour qu’on puisse parler de procrastination. De la même manière, Oblomov pourrait procrastiner sans avoir eu auparavant la préférence d’écrire la lettre ce matin. À l’inverse du cas de figure précédent, il pourrait simplement juger qu’il doit écrire cette lettre ce matin tout en repoussant cette tâche à plus tard.

Ainsi, ce qui est problématique dans les ajournements qui constituent la procrastination ne vient pas toujours d’un conflit entre le jugement pratique et la motivation. Si l’on retrouve ce genre de conflit dans les cas de procrastination lucide, d’autres cas sont caractérisés par une convergence entre jugement pratique et motivation. L’agent procrastine alors qu’il juge ne pas devoir accomplir l’action en question immédiatement. La définition proposée par Chrisoula Andreou permet ces cas qu’on pourrait qualifier de « procrastination aveugle », par contraste avec la procrastination lucide que nous avons vue plus haut. Selon Andreou (2007, p.183), la procrastination consiste en l’ajournement, parfois indéfini, de ce qu’on devrait avoir fait plus tôt, selon les fins et les informations de l’agent. Aussi longtemps que l’agent ne juge pas qu’étant donné ses fins et ses informations, il devrait accomplir une action donnée à un moment donné plutôt que plus tard, on est face à un genre de procrastination qui ne peut être qualifiée de lucide.

La définition proposée par Andreou ne saurait être généralisée, toutefois. Elle exclut en effet les cas dans lesquels les fins et les informations de l’agent, ou plus simplement ses raisons, militent en faveur de l’ajournement, alors que l’agent juge de manière erronée que l’action doit être accomplie à tel et tel moment. Un tel cas s’apparente aux cas d’akrasia dite « rationnelle » ou « raisonnable », qui sont caractérisés par le fait que contrairement au meilleur jugement de l’agent, l’action correspond aux raisons d’agir de l’agent (McIntyre 1993, Audi 1990, Arpaly 2000, Brunero 2013). En modifiant quelque peu notre exemple, on peut imaginer un cas dans lequel Oblomov a, tout bien considéré, plus de raisons de rester au lit que de se lever. On peut supposer qu’en fait, il a besoin de plus de repos et serait trop fatigué pour entreprendre quoi que ce soit. Il pourrait néanmoins juger, à tort, qu’il doit se lever immédiatement. Dans un tel cas, remettre cette action à plus tard constituerait un cas de procrastination. Pourtant, étant donné que ses raisons pèsent dans l’ensemble en faveur de l’ajournement, ce cas de procrastination peut être considéré comme tout à fait raisonnable. Plus exactement, il serait plus raisonnable de remettre à plus tard ce que l’on doit faire plutôt que de tenter de l’accomplir immédiatement.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas pour autant d’irrationalité dans ce genre de cas. D’abord, le jugement pratique en question est irrationnel – ou en tous cas déraisonnable –, car ce jugement ne tient pas bien compte des raisons d’agir de l’agent. De plus, le conflit entre le jugement pratique et la décision est lui aussi révélateur d’une défaillance de la rationalité. En effet, il semble bien que l’exigence d’agir en fonction du notre jugement pratique est une des normes de rationalité. Toutefois, comme dans les cas d’akrasia dans lesquels le meilleur jugement de l’agent ne correspond pas à ses raisons d’agir, procrastiner peut être, en un sens, moins déraisonnable qu’agir sans délai.

Un dernier point qu’il convient de souligner, c’est que selon le genre d’actions impliquées, différents cas de figure peuvent être distingués. Dans certains cas, l’action qui est reportée est une action qu’on peut qualifier de « ponctuelle », comme celle de rédiger une lettre ou encore de se marier. Cependant, la procrastination concerne souvent des actions qu’on peut, par opposition, appeler « étendues », comme faire du sport, suivre un régime, ou fumer. Pour un fumeur, allumer une cigarette particulière est un des nombreux éléments qui constitue l’action étendue de fumer des cigarettes. Ainsi, pour cesser complètement de fumer, il faut ne pas fumer cette cigarette-là et toutes les cigarettes qui suivent. D’où la difficulté de s’arrêter de fumer : car celui qui décide de s’arrêter peut aisément ajourner sa décision en fumant encore et encore une « dernière cigarette ». Il convient aussi de souligner que pour des actions complexes, qui impliquent différentes phases, un agent peut procrastiner eu égard à une partie de l’action. Souvent, il s’agit d’ailleurs de la dernière partie. Ce que le procrastinateur ajourne, c’est l’aboutissement de la tâche. Par exemple, on imagine bien qu’Oblomov commence sa lettre, mais ne parvient jamais à écrire le dernier paragraphe, ou pire encore, qu’il n’arrive jamais à l’envoyer – c’est d’ailleurs ce qu’il fait pour une autre lettre urgente, adressée à son logeur.

Il existe donc des formes très différentes de procrastination, allant de la procrastination lucide à la procrastination « raisonnable », en passant par la procrastination que nous avons qualifiée « d’aveugle » et qui n’implique pas que l’agent juge qu’il devrait accomplir l’action plus tôt que plus tard. Pour tenir compte de toute la variété de ces cas, il faut envisager une définition plus libérale que celles qui ont étés formulées dans la littérature. Sur le modèle de la définition de l’akrasia stricte évoquée plus haut, on peut proposer la définition suivante :

(P) Un agent S procrastine eu égard à l’action ou la partie d’action A si et seulement si

a) S est (ou croit être) libre et capable d’accomplir A aux temps t et t+n ; et

b) S a (ou juge avoir) des raisons décisives d’accomplir A au plus tard à t; mais

c) au temps t, S décide librement de faire A à t+n.

On s’étonnera peut-être de la tentative de donner une définition stricte de la procrastination. Le concept de procrastination admet-il vraiment une analyse en bonne et due forme? N’est-ce pas plutôt un phénomène qui peut au mieux se saisir en se basant sur des prototypes? Cette hypothèse expliquerait bien pourquoi on trouve différentes définitions dans la littérature en psychologie et philosophie : chacun tenterait de saisir les cas qui lui paraissent prototypiques. D’une manière générale, il est vraisemblable que le concept ordinaire de procrastination soit plus flou que ce que la définition ci-dessus suggère. Mais même si le concept ordinaire était relativement flou, cela ne changerait pas grand-chose. Il faudrait simplement reconnaître que la définition que je propose ne cherche pas seulement à recouvrir le concept ordinaire de procrastination : elle contient une part de reconstruction conceptuelle. À ma décharge, j’ajouterai que la plupart des théoriciens qui s’intéressent à la procrastination ont avancé des définitions, ne serait-ce que pour rendre le concept théoriquement opérationnel (Steel 2007). L’avantage de la définition proposée ici, c’est que contrairement à ses rivales, elle est entièrement compatible avec les différentes formes de procrastination.

Bien que cela n’apparaisse pas explicitement dans la définition, tous les cas qui satisfont cette définition impliquent une forme ou une autre d’irrationalité. Soit il y a un conflit entre la motivation et l’action, d’une part, et le jugement pratique de l’agent, d’autre part (Oblomov juge qu’il devrait se lever maintenant, mais remet cela à plus tard), soit l’action ne reflète pas les raisons d’agir de l’agent (Oblomov devrait de fait se lever maintenant, mais remet ça à plus tard), soit il y a un conflit entre le jugement pratique et la motivation, mais par contre l’action reflète les raisons d’agir (Oblomov juge qu’il devrait se lever maintenant et remets ça à plus tard, mais remettre à plus tard correspond en fait à ce qu’il devrait faire).

Avec cette définition en main, nous pouvons désormais nous demander dans quelle mesure la procrastination a tendance à nuire à l’agent. Plus spécifiquement, la procrastination implique-t-elle nécessairement une dissociation entre nos mois présents et nos mois futurs, bref, une forme d’imprudence ?


3. Imprudence et procrastination

Certains, comme John Perry (2012), font l’apologie de la procrastination. Selon Perry, un procrastinateur avisé peut structurer ses préférences de sorte à accomplir un grand nombre de choses utiles, dans le simple but de repousser à plus tard les tâches jugées fastidieuses. Pourtant, la procrastination est en général considérée comme nuisible pour qui s’y adonne. Par exemple, Silver et Sabini (1981, p. 208) affirment que la procrastination constitue un « assaut contre soi-même », cet assaut étant même tout à fait lucide (an assault on the self, one the actor appreciates). Un autre spécialiste de la procrastination, Piers Steel, admet quant à lui que le terme « procrastination » est parfois utilisé de manière positive, mais il soutient sur la base d’un bref historique du terme que la forme négative est première. Selon lui, celui qui procrastine remet quelque chose à plus tard alors qu’il s’attend à se retrouver en moins bonne posture de ce fait (2007, p. 66).

La question est de savoir si la procrastination implique toujours un tort que l’on s’inflige à soi-même. Après tout, la définition que nous avons proposée n’implique rien de tel, ce qui suggère que la procrastination n’est pas nécessairement néfaste pour celui qui la pratique. De plus, il faudrait aussi savoir si le coût que le procrastinateur est censé s’infliger implique vraiment de l’imprudence. D’une manière générale, celui qui agit de sorte à subir volontairement un coût n’est pas nécessairement imprudent, tout au contraire. En effet, il peut juger, parfois même avec raison, que c’est dans son intérêt. À titre d’exemple, on peut considérer le cas d’Ulysse (Elster 1979 ; Ainslie 2001). C’est clairement parce qu’il se soucie de son moi futur et veut le protéger des dangers que représentent les Sirènes qu’Ulysse fait de sorte que les désirs de son moi futur ne soient pas satisfaits. Pour mémoire, rappelons qu’écouter le chant des Sirènes tout en évitant de succomber à la tentation de les rejoindre, il se fait attacher par ses marins au mât du bateau.

Comme nous l’avons vu, il est plausible que toute sorte de procrastination implique une forme ou l’autre d’irrationalité. Toutefois, contre ceux qui soutiennent que la procrastination a toujours des effets négatifs sur celui qui s’y adonne, on peut faire valoir qu’il existe bien des cas dans lesquels l’agent ne s’attend pas à une diminution de son bien-être.

Considérons tout d’abord les cas de procrastination que l’on peut qualifier « d’immoraux », c’est-à-dire des cas dans lesquels la procrastination produit des torts, mais des torts qui sont infligés à autrui. Par exemple, Oscar peut remettre à plus tard l’envoi d’une lettre dans laquelle il avoue avoir commis un crime, et qui permettrait d’innocenter une personne faussement accusée. Toutes sortes de vices sont susceptibles de caractériser Oscar – la lâcheté, le manque d’égard envers autrui, etc. – mais il n’est pas nécessaire de supposer qu’il souffre d’un manque de souci pour son ou ses mois futurs. Au contraire, c’est certainement parce qu’il craint les conséquences pénibles de son aveu qu’il procrastine. C’est un souci de soi peut-être exagéré qui l’empêche de faire ce qu’il juge devoir faire.

La procrastination peut toutefois aussi être moralement admirable. Supposons qu’Otto, un fervent adepte du nazisme, pense qu’il devrait dénoncer ses voisins juifs, mais qu’à chaque fois qu’il en a l’occasion, il remet la chose à plus tard. Comme dans les cas d’akrasia dite « inversée », telle que décrite par Arpaly et Schroeder (1999), ce genre de procrastination peut avoir des conséquences bénéfiques et être moralement désirable. Évidemment, il serait faux de penser que cela doit être par prudence qu’Otto ajourne la dénonciation. Au moins deux cas de figure sont possibles : on peut supposer qu’Otto pense avoir tout intérêt à repousser la dénonciation – ses voisins pourraient le récompenser – tout comme on peut penser que c’est imprudent de le faire.

La procrastination peut aussi manifester de la prudence. Prenons le cas du héros Petits Suicides entre Amis du finlandais Arto Paasilinna (2003), Onni, qui nourrit des envies de suicide, mais qui à chaque fois qu’il s’apprête à mettre fin à ses jours trouve quelque prétexte pour repousser le moment fatidique. Il est à nouveau possible d’admettre qu’il s’agit d’un cas de procrastination lucide : ce serait contre son meilleur jugement qu’Onni remettrait l’acte fatidique à plus tard. Mais évidemment, il faut convenir que l’ajournement favorise le ou les mois futurs d’Onni. Cela n’est d’ailleurs pas sans rappeler John Perry (2012) lorsqu’il soutient que procrastiner permet souvent d’accomplir toutes sortes d’autres choses utiles.

Toutefois, de nombreux cas de procrastination impliquent un manque de souci à l’égard des mois futurs. L’ajournement implique un coût futur non compensé et souvent consciemment assumé (paradoxalement, c’est parfois par peur de l’échec, et donc, en ce sens, par souci des mois futurs). Les premiers cas qui viendront à l’esprit sont ceux qui impliquent des actions que j’ai qualifiées d’étendues. On peut penser aux exemples familiers des fumeurs, qui remettent toujours et encore la « dernière » cigarette à plus tard. Comme Chrisoula Andreou (2009) l’affirme, il est possible de considérer que ces cas impliquent un problème de « resquillage intertemporel ». Le moi présent ne contribue pas sa juste part dans la production du « bien collectif ». Dans le cas envisagé, le bien collectif serait la santé de la personne à travers le temps, quelque chose dont tous des mois individuels espèrent jouir. Notons toutefois que ce modèle n’explique pas bien l’asymétrie qu’on trouve entre le moi présent, à qui tout le travail de collaboration incombe, et le moi futur, qui n’est pas en bonne posture pour contribuer à l’effort collectif.

Selon Andreou, ce genre de cas n’implique pas toujours une absence d’identification avec les mois futurs. Pourquoi ? Parce que le coût de l’ajournement est souvent minimal. Le coût qui résulte d’une cigarette de plus, par exemple, est si petit qu’il est raisonnable de le considérer comme négligeable. C’est pourquoi Andreou (2010, p. 206) écrit : « la fumeuse soulève ce problème du resquillage intertemporel même si elle se soucie de et s’identifie à son moi futur (…). Car elle pourrait voir à juste titre sa décision présente de garder le cap sur la tâche à accomplir comme négligeable relativement ses objectifs à long terme et à son bien-être futur. » Est-il vrai que de tels cas de procrastination n’impliquent pas d’absence de souci de soi? Il faut d’abord noter que même si le tort peut être minime, il n’est pas entièrement absent. De plus, ce qu’il faut souligner, c’est qu’en général, il y a réitération – les soi-disant « dernières » cigarettes s’entassent dans le cendrier. Dès lors, le coût imposé aux mois futurs devient rapidement considérable. En négligeant des coûts même minimes, l’agent finit par nuire sérieusement à ses mois futurs. Il semble donc bien qu’à moins de ne pas réaliser que les coûts s’additionnent, un tel agent manifeste un manque de souci de soi.

Comme nous l’avons vu, la procrastination peut impliquer des actions qualifiées de ponctuelles. Dans certains cas, évidemment, le coût imposé aux mois futurs peut être de moindre importance. Mais il peut très bien être considérable. Oblomov, par exemple, impose un fardeau très important à ses mois futurs : il leur fait subir une longue et pénible maladie et une mort précoce. Et comme Oblomov lui-même ne pourrait le nier, ce fardeau est loin d’être compensé par le plaisir qu’il s’octroie, comme le plaisir de dormir et de rêvasser. De tels cas manifestent eux aussi un manque patent de souci de soi.

J’aimerais terminer avec un dernier cas de figure, qui me paraît particulièrement éloquent. Il s’agit de cas dans lesquels le moi futur se retrouve à accomplir les tâches ajournées. Voici un exemple. Quand Odette procrastine eu égard à la vaisselle qui s’empile dans son évier, elle a pleinement conscience du fait que la vaisselle doit être faite à un moment donné – personne d’autre ne la fera et elle n’a pas les moyens de la jeter et de s’en racheter. Elle sait aussi que quand elle s’y mettra finalement, il sera bien plus pénible de laver une immense pile de vaisselle encrassée que de s’en occuper immédiatement. Quand il est possible de le faire, on est souvent tenté de se décharger de ce genre de tâche sur autrui. Structurellement, ce qui se passe dans le cas intersubjectif ressemble à ce qui se passe au niveau intrasubjectif. Ainsi, on peut dire qu’Odette cherche à se débarrasser de la vaisselle sur ses mois futurs. C’est pourquoi il semble particulièrement clair que ce genre de procrastination implique une absence ou au moins une diminution du souci de soi. Les mois futurs sont, en quelque sorte, traités comme des étrangers.

Selon les fardeaux imposés, les cas de procrastination qu’on pourrait qualifier d’imprudente, peuvent se comparer à ce que Parfit appelait une « grande et délibérée imprudence ». Voici comment Parfit décrivait de tels cas : « Au nom de petits plaisirs dans ma jeunesse, je suis la cause du fait que je vais sérieusement souffrir dans mes vieux jours. Je pourrais, par exemple, commencer à fumer lorsque j’étais jeune. Je sais que je vais probablement m’imposer une mort douloureuse et prématurée. Je sais que je fais quelque chose qui est susceptible d’être le pire pour moi. » (1984, p. 317) Dans de tels cas, l’agent semble clairement ne pas être autant concerné par ses mois futurs que par son moi présent. Un tel agent ne satisfait pas ce que Parfit (1984) considère comme central à la théorie de l’intérêt personnel : à savoir qu’une personne rationnelle devrait être également concernée par chaque partie de son futur (notons que Parfit (1982, p.231) rejette cette exigence). En fait, il semble que le jeune fumeur n’est pas seulement inégalement concerné par le sort de ses mois futurs ; il parait ne pas vraiment être concerné du tout par leur sort.

En résumé, ce qui semble expliquer ce genre de procrastination imprudente, dans laquelle un coût non négligeable est imposé aux mois futurs, c’est un manque de souci pour les mois futurs. Les mois futurs sont considérés comme des étrangers, auxquels on peut imposer un fardeau parfois important et rarement compensé. On pourrait donc suggérer que si l’agent réalisait vraiment que c’est à lui-même qu’il impose le coût de mourir lentement en souffrant atrocement, par exemple, il réagirait de la même manière que si quelqu’un lui annonçait qu’il va mourir tout de suite en souffrant atrocement.

Le manque de souci pour les mois futurs est particulièrement évident dans les cas de procrastination lucide, puisque l’agent sait, ou du moins croit savoir qu’il ne devrait pas procrastiner. Mais même dans les cas de ce que j’ai qualifié de procrastination confuse, il semble que ce qui explique au mieux l’ajournement consiste en un manque de souci de soi. Même si le procrastinateur n’effectue aucun jugement pratique, il suffit en général que ses raisons exigent qu’une action soit accomplie maintenant, pour qu’on puisse dire que l’ajournement manifeste un manque de souci de soi. En effet, si l’agent s’était réellement soucié de lui-même, il aurait fait l’effort de prendre conscience de ce qui est nécessaire pour le bien-être de ses mois futurs.

On peut objecter que si le procrastinateur lucide juge qu’il doit accomplir une action à un certain moment, il doit être vrai qu’il s’identifie avec ses mois futurs. C’est certainement parce qu’il croit que son moi présent est identique à ses mois futurs qu’il pense qu’il doit accomplir cette action maintenant. Supposons que cela soit correct. Il restera vrai, pourtant, que si l’agent décide d’ajourner la tâche, il sera non seulement vrai que son jugement n’aura pas eu l’influence escomptée sur ses motivations, mais aussi que cette décision manifeste un manque de souci de soi. Ainsi, malgré sa croyance que c’est bien lui qui subira les conséquences de sa procrastination, le procrastinateur ne semble pas se soucier de ses mois futurs. Dit autrement, il n’accorde pas vraiment d’importance, au niveau affectif, à leur sort. Ainsi, l’identification, au sens de croyance que l’on est numériquement identique avec ses mois futurs, ne s’accompagne pas nécessairement d’une identification émotionnelle, d’un souci pour les mois futurs.

D’autres objections sont reliées au fait que le souci de soi est d’ordre dispositionnel. D’une manière générale, se soucier de quelqu’un ou de quelque chose consiste à être disposé à ressentir un certain nombre de réactions émotionnelles : la tristesse si les choses vont mal pour l’objet du souci, l’espoir que les choses se passent bien pour cet objet, la peur si quelque chose menace l’objet, etc. (Darwall 2002). Or, rien n’interdit de proposer d’autres explications de la procrastination. Il se pourrait que le procrastinateur ait un souci égal pour son moi présent et ses mois futurs, mais qu’il attribue une utilité attendue moindre à ses options lorsque ces dernières sont plus éloignées dans le temps. La question qui se pose est de savoir pourquoi cela serait le cas. Une réponse qui paraît raisonnable invoque l’incertitude grandissante attachée aux événements futurs. Pourquoi se soucier de ce qui se passera dans 30 ans, puisqu’on ne peut pas vraiment savoir ce qui se passera à ce moment ?

Il n’est cependant pas clair que cette suggestion soit satisfaisante. En effet, l’affirmation selon laquelle la procrastination s’explique par le manque de certitude concernant le futur présuppose que celui qui procrastine est parfaitement raisonnable. En effet, il ne ferait rien d’autre que tenir compte des différences d’utilité attendue. Or, dans les cas qui nous intéressent, le procrastinateur se nuit parfois réellement, et le fait souvent tout en ayant conscience, c’est-à-dire quand bien même ses croyances concernant l’utilité attendue le font conclure qu’il devrait agir maintenant. De plus, si on considère des cas qui n’impliquent que peu de distance temporelle, il est peu plausible de faire appel à une diminution de l’utilité attendue qui serait fondée sur le manque de certitude concernant le futur. Il faudrait dire qu’Odette accorde une plus grande désutilité à faire la vaisselle maintenant qu’à la faire demain, et que cette différence se fonde sur son manque de certitude quant à ce qui va lui arriver : aura-t-elle encore besoin de vaisselle, sera-t-elle encore en vie ou bien est-ce qu’un tsunami aura tout emporté ? Il n’est pas impossible qu’Odette entretienne de telles idées. Mais on peut tout aussi bien imaginer qu’aucune de ces considérations ne lui traverse l’esprit. Odette peut très bien être convaincue qu’elle sera bel et bien en vie demain et encore pour un certain temps, et qu’elle aura bel et bien besoin de vaisselle.

Plutôt que de manquer totalement de souci pour ses mois futurs, il se peut aussi que le procrastinateur soit doté d’un souci dont les manifestations se trouvent contrecarrées par d’autres préoccupations, par exemple un souci prépondérant pour son moi présent. C’est là un cas de figure parfaitement possible. La situation serait comparable à celle de la personne qui se préoccupe des autres tout en ayant un souci de soi prépondérant. Au mieux, ce que montreraient les cas de procrastination, c’est que le souci pour les mois futurs est plus faible que le souci pour le moi présent. La question qui se pose est de savoir si l’imposition régulière de fardeaux souvent importants à quelqu’un est compatible avec un réel souci pour cette personne. Dans beaucoup de cas, la réponse sera négative. C’est pourquoi il n’est pas interdit de penser que si les mois futurs se trouvent systématiquement sacrifiés pour le moi présent, on ne peut pas vraiment parler de souci pour ces mois futurs. Ce que cela suggère, c’est que pour qu’on puisse parler d’un réel souci pour les mois futurs, il faut que ce souci puisse parfois l’emporter sur le souci pour le moi présent, et peut-être aussi qu’un certain seuil d’intensité soit atteint.

Quoi qu’il en soit, il n’existe sans doute pas d’arguments décisifs permettant d’exclure l’affirmation que la procrastination implique simplement un affaiblissement du souci de soi. Malgré cela, il est vraisemblable que dans la vaste majorité des cas de procrastination imprudente, on trouve une absence de souci pour les mois futurs. Le procrastinateur imposerait un fardeau non compensé à ses mois futurs. C’est pourquoi de tels procrastinateurs semblent dénués du souci spécial de moi que les philosophes nous attribuent universellement (Perry 1976). Or, sachant que la procrastination imprudente semble extrêmement répandue (80 à 95% des étudiants en souffriraient, et elle occuperait un tiers de leurs journées de travail selon Steel 2007), on peut en inférer que le manque de souci pour les mois futurs est répandu. Qui plus est, il semble bien que des personnes tout à fait normales procrastinent : même si la procrastination peut sembler parfois pathologique, elle ne l’est certainement pas toujours. Ainsi, contrairement à ce qu’affirme la troisième proposition de notre trilemme, ce serait une erreur de penser que nous avons normalement un souci de nous-mêmes. Bien souvent, notre souci pour nos mois futurs est soit défaillant, soit carrément absent.


Conclusion

Ce qui ressort de cet examen de la procrastination, c’est que la procrastination admet une grande variété de formes, allant de la procrastination lucide, accomplie en connaissance de cause, à des cas dans lesquels l’ajournement n’est pas en conflit avec le meilleur jugement de l’agent. . Selon la définition proposée, la procrastination implique que l’agent soit (ou croit être) libre et capable d’accomplir une action qu’il devrait (ou croit devoir) ne pas remettre à plus tard ; et pourtant, il la remet à plus tard. Nous avons vu que toutes les formes de procrastination comprennent un élément d’irrationalité. Cela n’implique pas que cela soit nécessairement néfaste pour celui qui la pratique ou pour son entourage. Toutefois, la procrastination peut comporter un manque de souci de soi important. En effet, même si la procrastination n’est pas toujours et nécessairement en conflit avec le souci de soi, elle semble souvent marquée soit par une diminution importante, soit par une absence de ce souci. C’est ce défaut de souci de soi qui, bien souvent, explique le défaut de planification temporelle de l’agent.

C’est ce qui m’amène à terminer avec une suggestion d’ordre « thérapeutique ». Le tableau brossé ci-dessus suggère que notre relation à nos mois futurs n’est pas essentiellement différente de celle que nous avons à l’égard d’autrui. C’est pourquoi contrer la tendance à la procrastination pourrait être du même ordre que ce qu’il faut faire pour se débarrasser d’une absence de souci à l’égard d’autrui. Dans le cas moral, on admet qu’une bonne stratégie consiste à pratiquer de l’identification imaginaire avec autrui (Nichols 2004, Maxwell 2008). Il s’agit d’imaginer ce que ressent quelqu’un s’imaginant être dans la peau de cette personne. En principe, un tel exercice aura pour effet qu’on se souciera un peu plus du sort des autres. Par analogie, la thérapie que l’on peut recommander pour lutter contre la procrastination consiste à pratiquer l’identification imaginaire avec nos mois futurs. Ainsi, il n’est pas interdit de penser que si Oblomov avait tenté de se mettre dans la peau de la personne qu’il pouvait s’attendre à devenir, il aurait écrit cette fameuse lettre, remis son domaine en état, reconstruit Oblomovka, et fini par se marier avec la belle et vertueuse Olga.


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Christine Tappolet

Université de Montréal
christine.tappolet@umontreal.ca