La philosophie de A à Z

Qui n’a pas remis à plus tard quelque tâche pourtant urgente ? Quelqu’un qui ne pourrait certainement pas répondre par la négative, c’est bien Ilia Ilitch Oblomov. Remémorez-vous cette première matinée décrite par Gontcharov. Comme Oblomov en avait cruellement conscience en se réveillant, plusieurs tâches importantes l’attendaient. Il devait entre autres réagir à une lettre alarmante, reçue la veille de la part du régisseur de son domaine, et lui annonçant, pour une troisième année consécutive, de fort mauvaises nouvelles – une maigre récolte, des arriérés, une baisse des revenus, entre autres. C’est pourquoi Oblomov avait « commencé à échafauder dans sa tête un plan de modifications et d’améliorations diverses à apporter dans la gestion de son domaine », mais il « se rendait compte qu’il devait entreprendre quelque chose de décisif avant même d’avoir achevé son plan. » (Gontcharov 1859, p. 19) Comme le lecteur l’apprend, Oblomov passa sa matinée allongé et vêtu de sa robe de chambre adorée, à rêvasser et à bavarder avec quelques visiteurs plutôt que de s’occuper de ses affaires. De fait, Oblomov n’a de cesse de remettre à plus tard ce qu’il devrait faire, de sorte qu’après avoir été une proie facile pour toutes sortes d’escrocs, après avoir poussé au désespoir sa promise et l’avoir ainsi contraint à rompre, il meurt appauvri, malade et isolé. Son meilleur ami dira de cette mort qu’elle n’a été causée par rien d’autre que « l’oblomovisme », soit, une affliction décrite comme un mélange d’apathie et de rêverie résultant en une tendance inexorable à la procrastination.

Mais en quoi consiste la procrastination, exactement? Et est-elle nécessairement problématique, voire irrationnelle ? Cet article, qui vise à répondre à ces deux questions centrales, offrira une définition de la procrastination qui permet de couvrir l’ensemble des cas de figure.

Comme l’étymologie le suggère, la procrastination semble impliquer un ajournement. En effet, le terme dérive du latin, pro signifiant pour ou vers, et crastinus à venir, futur, de cras, demain. Ainsi, procrastinatio signifie ajournement, remise, délai (Cic. Phil. 6, 7); et procrastino, remettre une affaire au lendemain, remettre au lendemain (Cic. Verr. 1, 141 ; 5, 102) (Gaffiot 1934). C’est là une idée généralement admise (Perry 2012 ; Silver & Sabini 1981; Steel 2007). À vrai dire, sans l’intention d’accomplir l’action en question plus tard et non pas tout de suite, il manquerait le trait caractéristique de la procrastination. Dit autrement, il faut que l’agent repousse à plus tard ce qu’il considère devoir faire plus tôt. Ce point s’accorde bien avec une observation très juste que l’on trouve chez Sarah Stroud. Comme elle le souligne, la procrastination est un problème de planification: « Ce qui rassemble fondamentalement ces différentes variétés de procrastination, c’est que lorsqu’on procrastine, nous ne parvenons pas à accomplir un travail essentiel : planifier nos activités dans le temps. » (2010, p. 66)

Admettons ainsi que procrastiner implique de remettre à plus tard. Évidemment, remettre à plus tard n’équivaut pas encore à procrastiner. Un premier point qu’il convient de souligner, c’est que l’ajournement doit être libre. Si c’était sous la menace, un pistolet pointé sur sa tempe, qu’Oblomov décidait à contrecœur de rester au lit, on ne pourrait guère parler de procrastination. Corrélativement, l’agent doit être libre (ou du moins il doit croire être libre) de pouvoir accomplir l’action qu’il remet à plus tard. Et il doit être capable (ou du moins, croire être capable), d’accomplir cette action à un moment ultérieur. S’il ne croyait pas être libre et capable d’accomplir cette action, il ne pourrait pas, semble-t-il, décider de la remettre à plus tard. Évidemment, celui qui procrastine finit parfois par se mettre dans l’impossibilité d’accomplir l’action ajournée. Pourtant, si l’agent repousse à plus tard une action avec l’intention de faire en sorte qu’il ne sera plus capable de l’accomplir, on ne peut guère parler de procrastination. Il faudrait plutôt parler d’une tentative – un peu confuse, certes – de ne pas accomplir une tâche. En ce sens, le prétendu ajournement ne serait qu’une manœuvre dilatoire.

Quoi qu’il en soit, l’ajournement libre d’une action que l’on croit être libre et capable d’accomplir ne constitue pas encore de la procrastination. Si Oblomov avait décidé de prendre son thé un peu plus tard parce qu’il voulait d’abord rédiger sa lettre, on ne dirait pas qu’il procrastine, tout au contraire. Dans ce cas de figure, il aurait eu une bonne raison de repousser l’heure du thé. En fait, il faut que l’ajournement soit, d’une manière ou d’une autre, problématique pour qu’on puisse parler de procrastination. De quelle sorte de problème s’agit-il ?

Les psychologues Maury Silver et John Sabini (1981) soutiennent que la sorte de défaillance qui caractérise la procrastination n’est rien d’autre que de l’irrationalité. L’irrationalité qu’ils ont en tête semble être de la même sorte que celle qui est habituellement attribuée aux actions manifestant de l’akrasie (ou faiblesse de la volonté), soit, des actions caractérisées par un conflit entre l’action et le jugement pratique de l’agent, comme quand on prend une seconde part de gâteau alors qu’on juge avoir des raisons décisives de ne pas le faire (Aristote, EN ; Davidson 1980 ; Mele 1987). L’irrationalité serait due au conflit entre ce que l’on fait, d’une part, et ce que l’on croit ou sait devoir faire, d’autre part. Selon cette conception, Oblomov devrait croire, ou peut-être même savoir, qu’il devrait écrire la lettre maintenant, pour que remettre cette tâche à plus tard puisse compter comme de la procrastination. Il existe certainement des cas correspondant à cette description.

Toutefois, il y a aussi des cas qui impliquent un changement d’avis. Supposons qu’avant de se coucher la veille, Oblomov ait jugé devoir se lever à 7 heures du matin, et ait même pris la résolution de se lever à cette heure-là. Mais au matin, la douce chaleur de son lit lui fait changer d’avis. On peut décrire de tels cas comme impliquant une inversion de préférence. La veille, la préférence d’Oblomov était de se lever à 7 heures, alors que l’heure venue, il préfère rester au lit plus longtemps. Dans la mesure où ces cas s’expliquent par l’inversion des préférences, ils se prêtent à une explication en termes d’escompte temporelle, une idée qui est souvent considérée comme un principe fondamental en économie (Loewenstein 1992; Ainslie 1992). Le point crucial est que la préférence accordée à une chose vue de loin peut aller en diminuant drastiquement quand cette chose s’approche dans le temps : il s’ensuit que les préférences peuvent complètement s’inverser. Ainsi, la veille Oblomov préfère se lever à 7 heures plutôt que de se lever plus tard, mais au moment de se lever, il préfère se lever plus tard. Dans la mesure où ces changements ne sont pas motivés par de nouveaux faits, la valeur des choses ne changeant pas en fonction de l’éloignement dans le temps, on peut les considérer comme irrationnels.

Le modèle de l’inversion des préférences, et plus généralement du changement d’avis, explique bien certaines formes de procrastination (Andreou 2007). D’autres pourtant lui échappent. La raison à cela est qu’il n’est pas nécessaire que l’agent fasse un jugement, ait pris une résolution ou ait eu une préférence à un moment donné pour qu’il y ait procrastination. Il peut être suffisant que l’agent remette à plus tard une tâche alors qu’il a plus de raisons de l’accomplir maintenant ; et ces raisons sont celles qu’il aurait pu avoir s’il avait réfléchi un peu mieux. Ainsi, il semble possible qu’Oblomov procrastine eu égard à la rédaction de la lettre même s’il ne juge pas qu’il devrait écrire cette lettre ce matin même. S’il réfléchissait un tant soit peu, il réaliserait sans difficulté qu’il doit écrire cette lettre au plus vite. Et cela semble suffisant pour qu’on puisse parler de procrastination. De la même manière, Oblomov pourrait procrastiner sans avoir eu auparavant la préférence d’écrire la lettre ce matin. Comme nous l’avons vu, il pourrait simplement juger devoir écrire cette lettre ce matin tout en repoussant cette tâche à plus tard.

Ainsi, ce qui est problématique dans les ajournements qui constituent la procrastination ne provient pas toujours d’un conflit entre le jugement pratique et la motivation. Si l’on retrouve ce genre de conflit dans les cas de procrastination impliquant un conflit entre action et jugement pratique, d’autres cas sont caractérisés par une convergence entre jugement pratique et motivation. L’agent procrastine même s’il ne juge pas devoir accomplir l’action en question immédiatement.

Cette conception ne s’applique pas à tous les cas, toutefois. Elle exclut en effet les cas dans lesquels les fins et les informations de l’agent, ou plus simplement ses raisons, militent en faveur de l’ajournement, alors que l’agent juge de manière erronée que l’action doit être accomplie à tel et tel moment. Ce genre de cas s’apparente aux cas d’akrasia dite « rationnelle » ou « raisonnable », qui sont caractérisés par le fait que contrairement au meilleur jugement de l’agent, l’action correspond aux raisons d’agir de l’agent (McIntyre 1993, Arpaly 2000). En modifiant quelque peu notre exemple, on peut imaginer un cas dans lequel Oblomov a, tout bien considéré, plus de raisons de rester au lit que de se lever. On peut supposer qu’en fait, il a besoin de plus de repos et serait trop fatigué pour entreprendre quoi que ce soit. Il pourrait néanmoins juger, à tort, qu’il doit se lever immédiatement. Dans un tel cas, remettre cette action à plus tard constituerait un cas de procrastination. Pourtant, étant donné que ses raisons pèsent dans l’ensemble en faveur de l’ajournement, ce cas de procrastination peut être considéré comme tout à fait raisonnable. Plus exactement, il serait plus raisonnable de remettre à plus tard ce que l’on doit faire plutôt que de tenter de l’accomplir immédiatement.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas pour autant d’irrationalité dans ce genre de cas. D’abord, le jugement pratique en question est irrationnel, car ce jugement ne tient pas bien compte des raisons d’agir de l’agent. De plus, le conflit entre le jugement pratique et la décision est lui aussi révélateur d’une défaillance de la rationalité. En effet, il semble bien que l’exigence d’agir en fonction de notre jugement pratique est une des normes de rationalité. Toutefois, comme dans les cas d’akrasia dans lesquels le meilleur jugement de l’agent ne correspond pas à ses raisons d’agir, procrastiner peut être, en un sens, moins déraisonnable qu’agir sans délai.

Il existe donc des formes très différentes de procrastination. Pour tenir compte de toute la variété de ces cas, on peut proposer la définition suivante :

(Définition) Un agent libre et capable d’accomplir une action procrastine eu égard à cette action si et seulement si cet agent a ou juge avoir des raisons décisives d’accomplir l’action avant une certaine échéance, mais avant cette échéance, l’agent décide d’ajourner son action.

Bien que cela n’apparaisse pas explicitement dans la définition, tous les cas qui satisfont cette définition impliquent une forme ou une autre d’irrationalité. Soit il y a un conflit entre la motivation et l’action, d’une part, et le jugement pratique de l’agent, d’autre part (Oblomov juge qu’il devrait se lever maintenant, mais remet cela à plus tard), soit l’action ne reflète pas les raisons d’agir de l’agent (Oblomov devrait se lever maintenant, mais remet ça à plus tard), soit il y a un conflit entre le jugement pratique et la motivation, mais par contre l’action reflète les raisons d’agir (Oblomov juge qu’il devrait se lever maintenant et remet cela à plus tard, mais remettre à plus tard correspond en fait à ce qu’il devrait faire).

Au final, il convient de souligner que la procrastination admet une grande variété de formes. Toutefois, toutes les formes de procrastination comprennent un élément d’irrationalité. Ajoutons que cela n’implique pas que la procrastination soit nécessairement néfaste pour celui qui la pratique ou pour son entourage. Elle l’est parfois, comme dans le cas d’Oblomov, mais comme l’a souligné John Perry (2012), la procrastination peut nous permettre réaliser un grand nombre d’autres tâches. De la même manière, il sera clairement bénéfique de procrastiner eu égard à une action imprudente, ou encore malveillante.


Bibliographie

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Christine Tappolet
Université de Montréal
christine.tappolet@umontreal.ca