La philosophie de A à Z

Introduction

Affalé sur un canapé à regarder des vidéos humoristiques sur Internet, vous éprouvez une sensation très agréable que vous pourriez qualifier de plaisir. Si vous prenez quelques instants pour réfléchir à votre état actuel, vous pouvez vous étonner de la spécificité de cet état mental : quelle est la différence entre l’état de plaisir dans lequel vous êtes actuellement, et l’état mental nettement moins plaisant dans lequel vous étiez quand vous faisiez la vaisselle il y a quelques heures ? Et quel est le point commun entre cet état de plaisir particulier et les autres états de plaisir dont vous avez pu faire l’expérience dans le passé ? Par ailleurs, si ce plaisir semble s’imposer à vous comme quelque chose que vous avez de bonnes raisons de rechercher, en vertu de l’effet même qu’il produit sur vous (et qui se traduit par votre réticence à quitter ce canapé), vaut-il la peine de rechercher autre chose dans sa vie ? Si le plaisir est si bon, pourquoi ne pas se satisfaire d’une vie passée à le rechercher ?

Cette réflexion préliminaire semble aller dans deux directions. D’une part, comment caractériser ces états de plaisir ? D’autre part, dans quelle mesure le plaisir est-il bon et bien ? J’aborderai ces deux questions successivement.


1. Qu’est-ce que le plaisir ?

Pour caractériser plus en détail la nature du plaisir, il est nécessaire de revenir sur les différentes catégories qui pourraient accueillir le plaisir. Une idée assez intuitive est que le plaisir est quelque chose qui se passe dans la tête, et qu’il ne s’agit pas d’une entité physique, mais avant tout d’un état mental. Certains philosophes ont avancé l’idée que le plaisir n’est pas un état mental mais plutôt une disposition (Ryle, 1949), mais il s’agit d’une position très contre-intuitive que je ne développerai pas. Si on décide de placer le plaisir dans la catégorie des états mentaux, il reste à déterminer de quel type d’état mental il fait partie. Ici, les candidats sont entre autres une émotion, une perception, une humeur, une sensation, un désir, etc.

a. La diversité des plaisirs

Avant de catégoriser le plaisir, il est nécessaire de se mettre d’accord sur des exemples de choses qui procurent du plaisir. On peut prendre plaisir dans une activité : faire du sport, avoir un rapport sexuel, etc. Une simple perception peut aussi procurer du plaisir : j’entends le chant des oiseaux, je contemple un beau paysage, ou un beau tableau. Enfin, on peut prendre du plaisir en pensant à quelque chose. Par exemple, je pense à ma réussite à un examen le mois dernier. Ce type de plaisir peut être qualifié de propositionnel car il est rattaché à une proposition, c’est-à-dire un énoncé qui est susceptible d’être vrai ou faux. Cela ouvre donc la voie à des plaisirs qui portent sur des propositions fausses, comme par exemple si je me réjouis d’avoir réussi à mon examen, alors que j’ai en fait échoué à mon examen. Une analyse philosophique satisfaisante de la notion de plaisir doit donc rendre compte de la diversité des objets du plaisir.

Par ailleurs, il semble que la diversité des objets du plaisir corresponde aussi à une diversité dans les plaisirs eux-mêmes. Quelle est le point commun entre le plaisir ressenti en lisant un livre intéressant, en écoutant le chant des oiseaux, en pensant à notre réussite académique, et en ayant un rapport sexuel ? Bien sûr, on peut tout simplement répondre : « ce sont tous des plaisirs », mais cela signifie alors que le terme plaisir recouvre des phénomènes très différents.

On en vient donc à une première conception philosophique du plaisir, qui serait de simplement nier que la notion de plaisir recouvre des phénomènes identiques. Il n’y aurait pas assez de points communs entre ces différents phénomènes pour que la notion de plaisir soit utile ou intéressante. On pourrait qualifier cette approche d’éliminativiste, parce qu’elle enjoint à éliminer la notion de plaisir de notre vocabulaire.

b. Sensation ou attitude ?

Intuitivement, le plaisir semble être une caractéristique qu’on trouve dans beaucoup d’expériences.

Pour autant, y a-t-il une composante commune à toutes ces expériences qu’on pourrait désigner par « plaisir » ? Comparez le cas du plaisir avec celui de la couleur verte. Quand on observe un objet vert, en plus d’apprendre que la couleur de cet objet est similaire à la couleur de l’herbe, par exemple, on apprend quelque chose sur l’effet que ça fait d’avoir une expérience de vert (voir l’article « Conscience »), c’est-à-dire l’expérience subjective de la couleur verte. On dit que la couleur verte a un caractère phénoménal. Est-ce que le plaisir, comme la couleur verte, a un caractère phénoménal ? Si on répond positivement à cette question, alors on défend une vision du plaisir comme sensation. Regarder des vidéos humoristiques sur Internet pourrait alors être analysé comme un mélange d’expériences visuelles (regarder l’écran de son ordinateur) et de plaisir.

Mais le problème avec cette conception est qu’il est difficile d’identifier ce mystérieux caractère plaisant qui serait pourtant présent dans tant d’expériences. Revenons à la couleur verte, ou bien à l’expérience des chatouillements. Il semble que l’on soit capable d’identifier ces qualités (verte et « chatouillante »), et de les isoler du reste de notre expérience. Rien de tel n’est possible dans le cas du plaisir. On est confronté -de nouveau- au problème de la diversité des plaisirs.

Si on considère que cette objection est décisive contre la conception du plaisir comme sensation, on peut adopter la position suivante. Puisqu’il n’y a en fait pas de point commun entre toutes les expériences plaisantes, le plaisir ne peut pas être inclus dans le contenu (phénoménal) de notre expérience. Toute expérience peut être rendue plaisante quand le sujet a une certaine attitude envers cette expérience (Sidgwick, 1907). C’est l’approche attitudinale : il n’y a pas de point commun entre toutes mes expériences plaisantes, si ce n’est que j’ai une certaine attitude envers elles qui les rend plaisantes. Si c’est vrai, alors de quel type d’attitude s’agit-il ? Plusieurs théories sont en compétition ici, la plus importante définissant cette attitude comme une attitude de désir. Ce qui rend une expérience plaisante, c’est le fait de désirer que cette expérience continue, sans considération des conséquences de la poursuite de cette expérience. Il est important de raisonner en excluant les conséquences de cette expérience, pour la raison suivante. Imaginez que vous travaillez dans un bar pour gagner de l’argent que vous dépenserez pendant vos vacances. Il paraît évident que vous ne prenez aucun plaisir à travailler, pour autant vous désirez certainement continuer à travailler dans le bar, pour la simple raison que c’est le seul moyen de payer vos vacances. Votre désir de continuer à travailler n’est pas lié au travail en lui-même, mais aux conséquences de ce travail (vous gagnerez de l’argent).

Selon cette approche, le plaisir est donc réductible au désir. Cela peut sembler contre-intuitif, car on explique d’habitude un désir par le fait que l’objet du désir est plaisant, et non l’inverse. Par ailleurs, pour que cette approche soit plausible, il faut admettre que nous avons un contrôle limité sur nos désirs. En effet, il est difficile de s’empêcher de prendre du plaisir dans quelque chose. On peut donc en conclure, puisque le plaisir est un désir, que ce désir est en partie involontaire.

Mais comment peut-on rendre compte des situations où une personne semble désirer une expérience déplaisante, comme par exemple les personnes masochistes. Ou bien on nie que l’expérience est vraiment déplaisante, ou bien que la personne désire vraiment avoir cette expérience. À moins de faire intervenir des concepts plus avancés (par exemple différents types de désirs), cette approche rend difficilement compte de ces situations.

c. La place du plaisir dans une vision naturaliste de l’esprit

Le naturalisme en philosophie de l’esprit cherche à expliquer les phénomènes mentaux en recourant à la science. Les philosophes naturalistes cherchent souvent à défendre l’idée que les états mentaux sont réductibles ou identiques à des états physiques du cerveau.

Par rapport aux états mentaux les plus étudiés comme la croyance ou la perception, le plaisir est particulier en ce qu’il possède, comme la douleur, une dimension affective qui nous motive à agir d’une certaine façon (on l’appelle aussi la dimension motivationnelle du plaisir). Or, cette dimension affective rend l’intégration du plaisir dans un modèle naturaliste de l’esprit particulièrement difficile.

Par exemple, si on adopte une vision représentationnaliste de l’esprit, comme par exemple Tye (1995), selon laquelle le contenu de nos états de conscience représente ce qu’il y a dans le monde, il est difficile de faire sens d’un état de plaisir. En effet, quand on perçoit visuellement une table, on peut dire que cette perception représente la table qui existe dans le monde extérieur. Quand je ressens un pincement désagréable dans le pied, mon picotement représente un certain type de contact de ma peau avec un objet extérieur (peut-être, par exemple, la piqûre d’une fourmi). Mais la souffrance elle-même, le fait que ça fasse mal, peut difficilement être considérée comme représentant quoi que ce soit dans le monde extérieur. De la même manière, le plaisir, dans sa dimension affective, ne semble pas représenter quoi que ce soit.


2. Le plaisir, la bonne vie et la morale

La deuxième direction évoquée dans l’introduction concerne le rôle du plaisir dans les problématiques de bonne vie (qu’est-ce qui est le mieux pour soi-même ?) et de morale (qu’est-ce qui est le mieux tout court ?).

a. Le plaisir et la bonne vie

Comme on l’a vu, le plaisir semble positif en soi. Pour autant, tout plaisir est-il bon à prendre ?

Répondre à cette question revient à se demander jusqu’à quel point le plaisir rend la vie qu’on mène bonne, ou, en des termes un peu différents, nous rend heureux. Plusieurs réponses sont possibles.

Pour certains philosophes, comme Jeremy Bentham, philosophe anglais du XIXème siècle, le bonheur n’est que la balance des plaisirs sur les peines, à la fois sensoriels et intellectuels, dont nous faisons l’expérience le long de notre vie. De plus, il est illusoire de vouloir déterminer a priori les plaisirs qui contribuent au bonheur et ceux qui n’y contribuent pas. Bentham soutient donc que tout plaisir est bon à prendre, sous réserve bien sûr qu’il ne mène pas à des souffrances pires dans le futur.

Il s’éloigne ainsi des doctrines de la plupart des philosophes grecs. Par exemple, dans le Philèbe, Platon discute de la place respective de la sagesse et du plaisir dans la bonne vie. Il conclut qu’une vie uniquement faite de plaisir n’est pas adapté à la nature de l’être humain, mais qu’une vie uniquement consacrée à la sagesse non plus. Il faut plutôt mélanger sagesse et plaisir pour atteindre la bonne vie. Les philosophes de l’antiquité étaient aussi prompts à distinguer des plaisirs supérieurs et inférieurs, c’est-à-dire plus ou moins dignes d’être recherchés. C’est l’idée qu’il existerait une hiérarchie des plaisirs. Ainsi les Épicuriens pensent que le plaisir que la personne sage doit rechercher est celui associé à l’ataraxie, à l’absence de souffrance. Remarquez qu’il s’agit d’un plaisir assez paradoxal : l’objet de ce plaisir est une absence !

John Stuart Mill, au XIXème siècle, a aussi réfléchi à la question de la hiérarchie des plaisirs, mais pour amender la théorie utilitariste de Bentham que nous avons vue précédemment. Mill insiste sur l’existence de plaisirs de qualités différentes (mais au prix de dénaturer l’idée principale de l’utilitarisme). Pour lui, certains plaisirs de l’esprit dominent les plaisirs sensoriels que les êtres humains partagent avec les animaux. En effet, selon Mill, toute personne qui ferait l’expérience des deux types de plaisir préférerait les premiers sur les seconds.

La question de la contribution du plaisir à la bonne vie peut aussi être abordée depuis une perspective scientifique, et il s’agit d’un des principaux sujets de recherche d’un champ de la psychologie : la psychologie positive. Pour étudier scientifiquement les relations entre le plaisir et la bonne vie, il est important de réussir à les mesurer. Cependant, comme le bonheur ou la bonne vie sont des notions assez ambigües et controversées, elles sont souvent délaissées au profit de concepts alternatifs, comme la satisfaction par rapport à sa vie. On peut alors se demander, par exemple, à quel point les expériences de plaisir dans la vie quotidienne permettent d’expliquer la satisfaction générale que les sujets éprouvent vis-à-vis de leur vie. La psychologie apporte donc des connaissances empiriques à la réflexion philosophique, mais elle n’a pas de démarche explicitement normative, c’est-à-dire qu’elle ne cherche pas à déterminer le style de vie qu’il faut mener.

b. Le plaisir et la morale

Comme on l’a vu, la plupart des philosophes considèrent que le plaisir contribue à la bonne vie, c’est-à-dire à notre propre bien. Mais qu’en est-il du bien tout court, c’est-à-dire, de ce que la morale nous recommande de faire ?

Selon les théories morales hédonistes, la seule chose qui compte moralement est le plaisir (et son pendant négatif, la souffrance). Quand on réfléchit à ce que l’on doit faire, il faut donc prendre en compte uniquement le plaisir de soi-même ou des autres. Si le plaisir des autres est pris en compte, il s’agira d’une théorie altruiste. Sinon, la théorie est égoïste (Parfit, 1984). L’exemple principal de théorie altruiste est l’utilitarisme défendu par Bentham, Mill, et Sidgwick.

Beaucoup de philosophes pensent que les théories hédonistes vont trop loin. D’autres éléments que le plaisir et la souffrance doivent être pris en compte pour atteindre une théorie morale satisfaisante. Il semble cependant consensuel qu’une théorie morale qui ignorerait complètement le plaisir et la souffrance serait inadmissible.


Bibliographie

Bentham, Jeremy, Introduction aux principes de morale et de législation (1780), Vrin, 2011
L’auteur développe une théorie utilitariste et hédoniste, dans laquelle tous les plaisirs contribuent au bonheur à hauteur de leur quantité, sans prendre en compte leur éventuelle qualité.

Épicure, Lettre à Ménécée, Hatier, 2012
Le plaisir selon l’approche épicurienne peut difficilement être distingué de l’ensemble de l’éthique épicurienne, qui se base sur la recherche modérée de plaisirs et la connaissance de ses propres limites.

Mill, John Stuart, L’utilitarisme (1861), Flammarion, 2008
L’auteur y développe sa théorie utilitariste. Il s’éloigne de l’hédonisme benthamien en rétablissant des plaisirs supérieurs et inférieurs, au risque de compliquer les principes de l’utilitarisme.

Parfit, Derek, Reasons and Persons, Oxford, 1984
Dans ce livre clé de la philosophie morale de la fin du XXème siècle, Parfit réfléchit notamment sur la viabilité d’une vision égoïste de l’éthique.

Platon, Philèbe, Flammarion, 2002
Dans ce dialogue, Platon mène une réflexion sur la contribution respective de la sagesse et du plaisir dans la bonne vie. Il y développe aussi une typologie normative des plaisirs.

Ryle, Gilbert, La notion d’esprit : pour une critique des concepts mentaux (1949), Payot, 2005.
Chef de file du béhaviorisme en philosophie de l’esprit, Ryle développe une analyse originale du plaisir en termes de disposition qui a fait couler beaucoup d’encre, et relance l’étude du plaisir dans le monde anglo-saxon.

Sidgwick, Henry, The Methods of Ethics, Thoemmes Press, 1907
Considéré comme le dernier utilitariste classique, Sidgwick propose dans ce livre une discussion très approfondie de la morale utilitariste, et notamment, après avoir observé son incapacité à identifier le point commun de toutes ses expériences plaisantes, sa vision du plaisir comme attitude de désir.

Tye, Michael, Ten Problems of Consciousness: A Representational Theory of the Phenomenal Mind, MIT Press, 1995
Dans ce livre, l’auteur présente une théorie représentationnaliste qui vise notamment à rendre compte des expériences affectives comme celles du plaisir et de la douleur.

Antonin Broi
Université Paris-Sorbonne
antonin.broi@gmail.com