La philosophie de A à Z

Introduction : le monde social a un mode d’existence particulier

Nous pourrions abandonner l’usage de la monnaie ; des archéologues du futur découvriraient alors des objets, circulaires et métalliques, dont ils connaîtraient la nature physique, tout en ignorant ce qu’ils sont en tant que réalité sociale. En effet, ces objets ne sont des pièces que parce que nous pensons qu’ils en sont et que nous pouvons faire certaines choses avec eux ; en cessant de les utiliser, nous leur ferions perdre leur signification et leur nature sociales, de même que des choses qui appartenaient à l’existence collective de groupes humains disparus peuvent avoir perdu les leurs ; par exemple, nous ne savons pas avec certitude ce qu’était un dolmen pour celles et ceux qui les ont créés et utilisés, bien que nous connaissions parfaitement ce qu’ils sont d’un point de vue physique.

On appelle « ontologie sociale » cette partie de la philosophie qui s’interroge sur la façon dont apparaissent et existent les phénomènes sociaux en général ; il s’agit de se poser des questions comme « qu’est-ce qui fait d’une chose une pièce de monnaie ? » (ce qui concerne ici un objet social), « qu’est-ce qu’un mariage ? » (ce qui concerne une institution) ou encore « qu’est-ce qu’un peuple ? » (ce qui concerne un groupe).

Dans la mesure où ces phénomènes n’existent que parce qu’ils sont intégrés à des systèmes de pensées, de représentations et de pratiques humaines, on peut dire avec J. Searle (1996) qu’ils ont une ontologie subjective, ils n’existent que parce que nous pensons qu’ils existent, sans quoi ils disparaissent ; en cela, ils diffèrent des phénomènes naturels qui existent indépendamment de nous, dont l’ontologie sera dite objective.

Pour autant, les phénomènes sociaux ne sont pas de simples fictions, comme le serait une licorne qui n’existe que pour notre imagination ; une fois mis en place et maintenus au sein d’un groupe humain, ils constituent des faits bien réels. Je ne peux décider seule d’ignorer l’existence et l’importance de la monnaie, même si, du reste, je peux avoir des raisons de souhaiter qu’elle n’ait pas cette place dans notre existence collective. La réalité sociale, ses règles et ses contraintes, s’imposent à nous, nous font agir et penser d’une certaine manière. On peut dire ainsi, toujours avec Searle, qu’elle est épistémiquement objective car on ne peut nier individuellement un fait social comme l’existence de la monnaie, sans faire une erreur théorique ou être exclu et sanctionné sur le plan pratique.

Ainsi, les phénomènes sociaux sont une création humaine, ils sont institués collectivement et historiquement ; ni la nature – ni les dieux – n’ont créé la monnaie ou les dolmens. Mais alors, comment la réalité sociale est-elle mise en place et maintenue dans l’existence ? Nous définirons d’abord les phénomènes sociaux comme étant essentiellement constitués par des règles, explicites ou implicites (section 1) On envisagera ensuite les modèles par lesquels on peut penser la façon dont se met en place et se maintient un certain monde social (section 2). Du reste, en quoi consiste un groupe humain qui fait exister cette réalité ? (section 3). Ces questions générales traitées par l’ontologie sociale ont des implications plus particulières (section 4), concernant la façon dont on peut étudier les phénomènes sociaux (questions épistémologiques), mais aussi les transformer, si nous avons des raisons de penser que la réalité sociale pourrait être meilleure qu’elle ne l’est (questions morales et politiques).


1. La nature normative du social : règles, normes, institutions.

La réalité sociale est caractérisée par sa dimension normative, c’est-à-dire qu’elle est constituée par un ensemble de règles collectivement reconnues, que chacun doit respecter pour participer à l’existence commune. Ainsi le langage peut-il apparaître comme un phénomène social fondamental : pour pouvoir parler et appartenir à une communauté linguistique, chaque locuteur suit des règles, dont il n’est souvent pas conscient, sans lesquelles il ne pourrait être compris. Une langue dont les règles syntaxiques et sémantiques varieraient au gré des préférences de chacun n’en serait pas une ; aussi les règles doivent-elles être publiques et stables pour pouvoir engendrer un phénomène social.

On appelle normes les règles qui sont reconnues et partagées au sein d’un groupe, qui permettent de guider l’action de ses membres et de l’évaluer comme étant réussie ou non ; en enfreignant les normes linguistiques, je risque d’échouer plus ou moins sévèrement à dire quelque chose, et je serai corrigée ou simplement mise à l’écart. Par extension, on appellera ici institutions des systèmes de normes, qui produisent des attentes de la part des individus et engendrent des droits et des obligations. En ce sens, la promesse est une institution ; en promettant quelque chose à quelqu’un, je lui confère un droit à exiger le respect de la chose promise et m’y oblige moi-même.

Dès lors, la réalité sociale nous contraint à agir d’une certaine manière, mais en cela, nous faisons des choses qui, sinon, n’existeraient pas ; il s’agit de contraintes créatrices. On peut alors distinguer divers types de phénomènes sociaux, selon l’extension de la reconnaissance des règles au sein du groupe concerné, leur degré d’explicitation et le type de sanction liée à leur infraction. Certaines règles ne valent que pour certaines pratiques locales, comme celles du jeu d’échec ; d’autres sont souvent implicites et font l’objet d’évaluations morales et de sanctions latentes, comme c’est le cas des mœurs. Les lois politiques quant à elles sont explicites, tout comme le sont les sanctions prévues en cas d’infraction.

L’une des questions fondamentales de l’ontologie sociale est celle du mode d’engendrement de ces diverses règles. Comment un groupe crée-t-il les règles qui font exister son monde social ?


2. La création des phénomènes sociaux

Différentes théories cherchent à rendre compte de manière générale de la mise en place des règles qui structurent les phénomènes sociaux

Une première possibilité est qu’elles soient imposées par la force par un ou des individu.s qui les décrètent ; c’est le modèle du tyran. Toutefois, la force seule semble impuissante à engendrer des institutions, car les normes doivent être reconnues par ceux à qui elles s’imposent ; c’est le sens de l’ontologie subjective du social. Par exemple, l’appropriation de fait d’une terre par la force doit se faire reconnaître par les autres membres du groupe pour pouvoir devenir propriété privée de droit. (Rousseau, 1754)

Un modèle alternatif est alors celui de la décision collective ; il s’agit de considérer qu’il doit y avoir un accord plus ou moins explicite des membres du groupe sur la façon dont il faut se comporter pour rendre les interactions possibles, voire légitimes. Les théories classiques du contrat social s’inscrivent dans un modèle de ce type, et des auteurs contemporains continuent à le développer. L’idée centrale est que tous les individus concernés ou presque s’accordent sur certaines règles qui vont structurer l’existence du groupe ; les autres, et notamment les générations futures, devront les reconnaître comme valables, ou devront procéder à de nouvelles décisions collectives pour les transformer.

Toutefois, ce genre de modèles présuppose déjà un ensemble d’institutions, comme le langage par exemple, ainsi que l’existence du groupe, dont les membres seraient capables de penser et désirer quelque chose ensemble ; c’est alors la question de l’intentionnalité collective qui se pose (cf. article A). C’est là sans doute un bon modèle pour évaluer la légitimité des normes et institutions politiques en particulier, car tous les individus concernés ou presque doivent participer à leur élaboration, mais il est difficile de penser qu’il permette de décrire la façon dont les pratiques plus diffuses et implicites se mettent en place ; on peine par exemple à imaginer que le langage soit apparu par décision collective.

Un troisième modèle est celui de la coordination immanente des individus, se produisant de manière horizontale sans nécessiter de décision surplombante, individuelle ou collective. L’idée générale est que, face à une situation qui exige la coordination des actions individuelles, chacun raisonne sur ce qu’il a intérêt à faire pour répondre au mieux à ses propres besoins. Sans se concerter, les individus peuvent s’accorder sur une façon de faire parmi d’autres possibles, comme deux rameurs dans une barque peuvent établir un rythme commun sans en décider collectivement (Hume, 1739). On peut penser que, par la suite, cette option sera reprise car elle a fonctionné, et qu’elle s’étendra au sein du groupe car chacun comprend qu’il a intérêt à agir ainsi, qu’il sait que les autres ont aussi intérêt à se comporter ainsi et que tout le monde est au courant du fait que tous savent cela (c’est là la condition dite de « savoir commun », cf. article A). Cet accord sur une façon de se coordonner parmi d’autres, qui entraîne une régularité dans les comportements individuels, constitue une convention (Lewis, 1969).

Ce modèle présente l’avantage de se passer de promesse et de décision collective et de ne reposer que sur la rationalité des individus ; cela étant, il présente également des difficultés, en présupposant que certaines options de comportement vont paraître plus évidentes, plus « saillantes » que d’autres, ce qui ne semble possible que si les individus partagent déjà une vie commune ; or le modèle est censé expliquer l’engendrement de celle-ci sans la présupposer.

Les discussions autour de ces conceptions constituent la partie de l’ontologie sociale consacrée à l’émergence des règles qui structurent les phénomènes sociaux, mais on voit qu’elles soulèvent un autre type de questions concernant la nature des groupes impliqués dans l’institution de la réalité sociale. Que voulons-nous dire quand nous affirmons par exemple quel tel groupe décide d’agir d’une certaine façon ?


3. Les groupes existent-ils ?

Peut-on dire d’un groupe – un peuple, une entreprise ou un syndicat – qu’il fait ou pense quelque chose ? Peut-on reconnaître à ces entités collectives une certaine réalité ? Ici, deux conceptions principales s’opposent.

Pour la première, les entités collectives n’existent pas, seuls les individus existent. « Le peuple britannique », « l’Education Nationale » ou « Google » ne sont que des moyens abrégés de référer aux individus britanniques, aux fonctionnaires de l’EN ou aux salariés de l’entreprise. Cette conception est dite ontologiquement individualiste – seuls les individus existent – et nominaliste – les entités collectives ne sont que des noms ne renvoyant à rien de réel. Dans ce cadre, une assertion comme « le peuple britannique décide de sortir de l’Union Européenne » ne réfère qu’à la majorité des votes individuels qui, selon une règle collectivement reconnue par les citoyens britanniques, vaut comme décision de la population dans son ensemble. Au sens strict, les groupes n’agissent ni ne pensent, seules les personnes concrètes le peuvent et ce souvent au sein de cadre sociaux et institutionnels qui structurent leurs comportements.

Pour les défenseurs de cette conception, c’est le seul moyen de ne pas hypostasier le groupe comme un super-sujet au dessus des personnes, c’est-à-dire de considérer qu’en plus des individus, il y aurait une chose supplémentaire qu’on considère comme réelle, à savoir le groupe qu’ils constituent ; on ne comprend pas ce que serait cette « chose » et on peut craindre que la reconnaissance de son existence conduise à nier les droits et les responsabilités des individus (cf. Popper, 1956).

Cependant dans de nombreux cas, cette position rencontre des limites ; en effet, il y a des termes collectifs qui ne renvoient pas simplement à la liste des individus qui composent actuellement le groupe, à un instant donné. Par exemple, « le peuple britannique » réfère à un ensemble d’individus qui change sans cesse, les nouveaux venus le rejoignant, les disparus le quittant. Ainsi certains types de groupes ont-ils une identité relativement indépendante de celle de leurs membres et perdurent malgré leur changement ; on parle alors d’une identité diachronique, qui se perpétue au cours du temps.

C’est notamment pour rendre compte de la nature de ce genre de groupes que la seconde conception cherche à reconnaître la réalité de l’existence de certaines entités collectives ; cela concerne non seulement les nations, mais aussi les équipes sportives, les entreprises, les associations etc., à savoir ces collectifs qu’on reconnaît comme identiques malgré le changement des individus qui les constituent. Ce type de théories est qualifié de holiste, du grec holon – la totalité- car il s’agit de considérer qu’un tout, ici un groupe, peut être plus que la somme de ses parties, ici les individus ; du reste, on dira qu’il s’agit d’une forme de réalisme, car on reconnaît la réalité de certaines entités collectives. Cela dit, il ne s’agit pas de penser que les groupes doivent être pensés comme de gros individus, des réalités qui seraient hypostasiées,, mais plutôt de chercher à rendre compte de la façon dont ils peuvent exister sous la forme de façons de faire et de penser que les gens mettent en œuvre et reconnaissent (cf. Descombes, 1996, 2002).

Par ailleurs, des recherches récentes concernant la façon dont des individus s’organisent pour se répartir des tâches pratiques ou intellectuelles, comme le fait une équipe de navigation sur un bateau par exemple (cf. Hutchins, 1995), reconnaissent l’existence d’une cognition sociale, à savoir de processus de connaissance mis en œuvre collectivement, dont il faudrait reconnaître le groupe comme étant le sujet. Il s’agit alors de préciser à quelles conditions on peut reconnaître qu’un groupe pense et agit (Tollefsen, 2015).


4. Implications

L’ontologie sociale pose des questions générales et abstraites ayant des implications quant à des problèmes plus particuliers.

En épistémologie des sciences humaines et sociales (SHS), s’interroger sur le type d’entités qui constituent la réalité sociale ainsi que sur les propriétés qu’il faut leur reconnaître rejoint certains problèmes que les praticiens des SHS se posent par moment. Par exemple, qu’est-ce qu’une bonne explication en sociologie, en histoire ou en économie ? S’agit-il du même type d’explication que dans les sciences naturelles comme la physique ? La réalité sociale est-elle différente de la réalité naturelle au point de distinguer radicalement deux genres de science ? Par ailleurs, faut-il toujours redescendre au niveau des actions et pensées individuelles ou peut-on se situer au niveau d’entités et de phénomènes collectifs ? (cf. Bouvier, 2011).

Du reste, sur un plan moral, l’une des questions posées par le débat holisme-individualisme consiste à se demander si un collectif peut ou non être tenu pour moralement responsable de ses actes ; nous nous sentons parfois collectivement responsables d’actions accomplies par le groupe auquel nous appartenons, sans que nous ayons individuellement participé à ces actions (cf. Gilbert, 2008). Par ailleurs, nous accusons parfois des groupes, comme des entreprises par exemple, d’avoir menti ou mal agi. A quelles conditions peut-on considérer que ces jugements ont un sens ? Une perspective holiste aura tendance à reconnaître leur pertinence quand une conception individualiste tendra à les récuser.

Enfin pour la pensée politique, chercher à comprendre comment nous instituons collectivement la réalité sociale permet de concevoir comment elle pourrait être transformée ; s’il est œuvre humaine, le social ne paraît pourtant être la décision de personne. Du reste, il semble bien y avoir une logique à l’œuvre, dont la compréhension paraît être une condition nécessaire d’une action collective aussi éclairée que possible en vue de l’institution de façons d’agir et de penser qu’on pourrait estimer plus justes. C’est sans doute la raison pour laquelle les grandes œuvres de philosophie politique ont cherché à se donner un modèle de l’émergence des institutions sociales ainsi qu’une certaine conception de la nature des groupes humains.


Bibliographie

Bouvier, Alban, « Individualism, Collective Agency and the « Micro-Macro Relation », in Jarvie, Ian et Zamora, Jesus (eds.), Handbook of Philosophy of Social Science, Sage Publications, 2011.
Bouvier étudie les implications épistémologiques des débats entre individualisme et holisme quant au traitement des données de différents niveaux, micro, méso et macro en sciences sociales. Le propos est clair est très accessible, les exemples nombreux et éclairants.

Bratman, Michael E., « Shared Intention », in Ethics, vol 104, No. 1, 97-113, 1993.
Bratman développe un modèle de l’intention partagée au sein d’un groupe qui permet de rendre compte d’une action accomplie à plusieurs sans avoir à postuler d’intention proprement collective dont le groupe serait le sujet. Cet article a entraîné de nombreuses discussions et est à ce titre essentiel pour la compréhension du traitement analytique de l’intentionnalité collective.

Descombes, Vincent, Les institutions du sens, Paris, Minuit, 1996.
Descombes défend une forme de holisme structural, pour laquelle on peut penser un esprit objectif, constitué par les façons de faire et de penser instituées dans lesquelles les individus s’inscrivent. L’ouvrage est dense et s’inscrit dans une réflexion sur la philosophie de l’esprit et les théories de la signification.

Voir du même auteur « Les individus collectifs », Revue du MAUSS, No 18, p. 305-337, 2001/2.
Dans cet article, Descombes montre les difficultés conceptuelles liées à la notion d’individu collectif et étudie dans quelles conditions un groupe peut être considéré comme une entité individuelle ; il s’agit principalement de le réinscrire dans un contexte de relations avec d’autres groupes : de même que « le peuple britannique » réfère à une pluralité d’individus dans le contexte de discussions internes, il apparaît comme une entité individuée dans ses relations avec d’autres populations.

Epstein, Brian, The Ant Trap, Rebuilding the Foundations of the Social Sciences, Oxford, Oxford University Press, 2015.
Dans cet ouvrage assez complexe, Epstein s’appuie sur les concepts et arguments développés en philosophie de l’esprit pour analyser de manière critique les principaux travaux d’ontologie sociale. Il distingue de manière pertinente la question de la mise en place des règles structurant les phénomènes sociaux et celle de la nature des groupes.

Gilbert, Margaret, On Social Facts, Londres, Routledge, 1989.
Il s’agit-là d’un ouvrage séminal pour l’ontologie sociale, dans lequel Gilbert défend l’existence des groupes sous la forme de « sujets pluriels ». Le texte est long mais toujours très clair.

Gilbert, Margaret, « La responsabilité collective et ses implications », in Revue française de science politique, Vol. 58, pp. 899-913, 2008/6.
Dans cet article, Gilbert traite de la possibilité d’être collectivement responsable d’une action. Il s’agit de traiter des implications morales de sa position en ontologie sociale.

Guala, Francesco et Hindriks, Frank, « A Unified Social Ontology », in The Philosophical Quaterly, 65(259), 177-201, 2015
Guala et Hindriks cherchent à unifier les deux principaux modèles concernant la mise en place des règles : la décision collective et les conventions, en intégrant le premier au second. L’article est très clair et facile d’accès et constitue une bonne introduction à la distinction entre règles constitutives et règles régulatives.

Hobbes, Thomas, (1631) Léviathan, trad. Mairet, Gérard, Paris Gallimard, 2000.
Dans ce texte fondateur de la pensée politique moderne, Hobbes développe une théorie de la représentation et de l’Etat comme personne fictive, qui va jouer un rôle important dans les diverses façons de personnifier le collectif.

Hume, David, (1739), Traité de la nature humaine, livre III « De la morale », trad. Saltel, Philippe, Paris, GF Flammarion, 1993.
Hume développe dans cet ouvrage fondamental la première version de la théorie des conventions qui permet de rendre compte de l’émergence de comportements réguliers et régulés sans recourir à une forme de contrat social ou de décision collective : voir notamment III, II, 2. La lecture de ce passage est nécessaire à la compréhension des développements ultérieurs de cette conception, chez David Lewis notamment.

Hutchins, Edwin, Cognition in the Wild, Cambridge, MIT Press, 1995.
Hutchins étudie la façon dont l’équipage d’un bateau militaire met en œuvre les tâches nécessaires à la navigation et défend l’idée que le groupe doit être considéré comme un système de cognition distribuée. C’est un ouvrage important dans l’étude de la cognition de groupe.

Kaufmann, Laurence et Trom, Dany, (dir.) Qu’est-ce qu’un collectif ?, Paris, Editions de l’EHESS, 2010.
Cet ouvrage est une bonne introduction à un certain nombre de questions soulevées en ontologie sociale et en épistémologie des sciences sociales, et présente l’avantage d’être en langue française.

Lewis, David, Convention, Cambridge, Harvard University Press, 1969
Cet ouvrage de Lewis est à la base de la conception conventionnaliste de l’émergence des institutions. En s’appuyant sur la théorie des jeux, l’auteur propose une première définition de la notion de convention.

Popper, Karl, Misère de l’historicisme, trad. Rousseau, Hervé, Paris, Plon, 1956.
Popper critique sévèrement les positions holistes et collectivistes qui reconnaissent une existence aux entités collectives, pour défendre une position individualiste et nominaliste. C’est l’un des premiers textes manifestes en faveur de l’individualisme méthodologique, dans lequel on voit nettement apparaître la dimension politico-morale du débat : le holisme est dénoncé en tant qu’il conduirait à nier les droits et responsabilités individuels.

Rousseau, Jean-Jacques, (1755), Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris, GF Flammarion, 1992.
Ce texte montre combien la pensée politique est intéressée par la question de l’émergence de la société et des phénomènes sociaux normatifs ; Rousseau procède à une reconstruction hypothétique de l’état de nature à partir duquel les groupes humains engendrent les règles qui structureront leur existence collective. Le début de la seconde partie montre bien en quoi des institutions normatives comme l’est la propriété privée ne peuvent être simplement mises en place par une stipulation individuelle ou un coup de force.

Searle, John, (1996), La construction de la réalité sociale, trad. Tiercelin, Claudine, Paris, Gallimard, 1998.
Ce texte est l’un des ouvrages fondateurs de la réflexion contemporaine en ontologie sociale ; Searle y établit un modèle générale de la mise en place des phénomènes sociaux et institutionnels, dans la continuité de sa philosophie du langage et de l’esprit. A la première lecture, le texte semble facile d’accès ; les difficultés apparaissent par la suite.

Tollefsen, Deborah, Groups as Agents, Cambridge, Polity Press, 2015.
Cet ouvrage introductif traite de la possibilité de considérer que les groupes pensent et agissent ; Tollefsen y fait le point sur les principales théories de l’intentionnalité collective et de la théorie des groupes. Très clair et didactique, le texte est un excellent moyen de se familiariser avec le champ de l’ontologie sociale.

Tuomela, Raimo, Social Ontology, Oxford, Oxford University Press, 2013.
Tuomela est l’un des principaux théoriciens de l’intentionnalité collective ; ses travaux sont fondateurs à plus d’un titre. Cet ouvrage permet de se faire une idée des concepts centraux de son travail, notamment la notion de we-intention.

Sabine Collardey
ENS de Lyon
sabinecollardey@hotmail.fr