La philosophie de A à Z

 

Il est facile de confondre les normes et les lois, en sorte que les distinguer est aussi important que délicat. Par exemple, sans que cela soit nullement formulé, l’usage est que les piétons marchent à droite dans un couloir dans le sens de la marche, ou bien dans les escaliers. Personne ne sera puni s’il ne le fait pas mais c’est une norme de comportement. Or si toute loi (du Tu ne tueras pas, à toute interdiction qui nous est faite par notre Code pénal) exprime une obligation qui nous est faite, l’inverse n’est pas vrai : toute obligation n’est pas exprimée par une loi et il y a des obligations qui, sans avoir force de loi, régulent pourtant notre agir. C’est cet ensemble qu’on appelle normes. Il faut donc débrouiller ce qui dans la loi est à proprement parler normatif, c’est-à-dire exprime une norme et comprendre la norme, la saisir dans les actes et dans les données indépendamment du juridique, même si c’est dans le droit qu’on trouve en effet des normes sous forme de lois. Il faut repérer là où se situent les normes et là où elles interviennent, au-delà de ce qui est loi, et qui, comme tel, ne l’épuise pas.

Il est important de distinguer les normes des lois, et de se demander quelles normes nous respectons, sans vouloir qu’elles deviennent des obligations juridiques enregistrées par des lois. Si nous pensons aux normes de politesse, il serait impensable qu’elles entrent dans les lois, et il est d’ailleurs important, aussi bien de les connaître, que de savoir les enfreindre quand on veut donner une certaine signification à sa réponse.


1. Être dans la norme, être dans la moyenne

La norme est d’abord la description d’une moyenne : « être dans la norme » signifie se comporter comme tout le monde, ou comme la majorité de ceux avec qui nous avons à vivre. On repère d’emblée une ambiguïté de cette notion dont on ne peut déterminer si elle décrit la manière dont le plus grand nombre se comporte, ou si elle nous oblige à nous conformer à une norme qui serait cette conduite adoptée par le plus grand nombre. La norme est donc en quelque sorte une régularité de conduites qui sont en usage dans le monde. On retrouve ici un sens de « norme » qui correspond aux « mœurs » qui enregistrent les conduites qui sont interdites ou autorisées par la morale à un moment ou à un autre de l’histoire d’une société ; on rejoint ici la conception des « bonnes mœurs », et qui est une sorte de moralité qui se trouve réalisée dans la vie réelle des hommes.

Être dans la norme, c’est donc être normal et de ce point de vue, il faut distinguer le point de vue individuel et le point de vue collectif. Car l’analyse sociologique nous a appris à changer de perspective et à passer du repérage de la singularité individuelle, dans ce qu’elle peut avoir d’irrégulier, à des régularités collectives si ces mêmes actions sont regardées du point de vue collectif. C’est le point de départ de l’analyse sociologique qui regarde le suicide, par exemple, non comme un geste singulier et dramatique — même s’il le demeure — mais aussi comme un acte qui a une certaine fréquence dans une société donnée.


2. Normes et constantes : entre constructivisme et réalisme
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On pourrait être alors tenté de comprendre la norme comme une description du cas le plus courant et comme une description des régularités qui sont le cas dans le monde, ou dans un contexte social. Les courbes de croissance indiquent sur les carnets de santé, et permettent aux parents de suivre le développement « normal » de leur enfant, pourvu que celui-ci ne s’éloigne pas trop de la moyenne, ni en moins ni en plus. On pourrait dès lors être tenté de croire qu’il y a une naturalité de cette normalité, que nous sommes programmés pour avoir telle taille, pour peser tel poids ou pour vivre tant d’années et qu’il y a en somme un individu normal qui satisfait à tous ces critères qui décrivent une moyenne de ce que nous pouvons attendre. Or ce que nous pouvons attendre varie non seulement en fonction du biologique, mais de données qui relèvent de l’organisation de la société dans laquelle nous vivons : quelle attention porte-t-elle aux exigences de santé publique ? La population est-elle vaccinée ?Comment diffuse-t-elle les normes d’hygiène et quelle importance leur accorde-t-elle ? L’espérance de vie moyenne est toujours à rapporter à une société donnée et combine des données physiologiques proprement humaines avec l’influence des politiques en terme de santé.

Ce serait une erreur de penser que ce qui est normal relève de la nature humaine et exprime une donnée indépassable, car la physiologie humaine ne peut pas se saisir en terme de moyenne. Il est tout à fait possible qu’à aucun moment de la journée, tout en étant parfaitement sain, un cœur ne batte jamais à la vitesse moyenne de 70 battements par minute. Les indications que nous donne les normales du corps humain varient en fonction des sollicitations du milieu et des conditions dans lesquelles il se trouve, de la température extérieure, des efforts qu’il est amené à faire. La santé est donc non la variation entre des valeurs pré-établies mais la capacité du corps à faire varier ses constantes pour s’adapter au milieu dans lequel il se trouve. On peut considérer que les normes, de ce point de vue, révèlent un optimum qui peut être atteint dans les faits, au sens où l’individu ne pourrait pas réaliser une meilleure adaptation. Elles ne relèvent donc pas d’un idéal hors de portée mais expriment une valeur optimale qui variera en fonction du milieu : un sang trop fluide qui, dans notre milieu, est considéré comme un facteur de risque car il multiplie les hémorragies pour les patients hémophiles pourrait au contraire devenir une force dans l’espace où le risque principal est l’embolie : leur sang trop liquide est peu sujet à faire des caillots, et, dans notre milieu, ils risquent de saigner sans pouvoir s’arrêter, nous sommes mieux adaptés, alors que dans l’espace nous courons plus de risques qu’eux, et ils sont mieux adaptés.


3. Qu’est-ce qu’un énoncé normatif ?

La question est une question de métaéthique[2]. Pour comprendre ce que sont les normes, et les repérer, il faut comprendre dans quel jeu d’opposition elles peuvent et doivent être pensées. On distingue, de ce point de vue, les propositions énonciatives, qui nous parlent du monde tel qu’il est, énoncent des faits, qui, parce qu’ils sont des faits, sont vérifiables dans le monde. Si j’énonce une proposition de la forme p, comme « il pleut », je peux vérifier qu’un fait dans le monde vérifie cette proposition (me pencher par la fenêtre et vérifier qu’il pleut, par exemple, en tendant la main). Si un fait du monde vérifie cette proposition, alors elle est vraie.

Il existe des propositions qui sont introduites par une expression de la forme « il est obligatoire de », ou « il est interdit de », ou toute autre formule équivalente, suivi d’une proposition de la forme « p ». Par exemple, on lit souvent quand on arrive chez le médecin ou le dentiste une formule du type « merci de sonner et d’entrer dans la salle d’attente » qui nous indique quoi faire. Ou bien on lit sur les vitres des autobus « il est interdit de se pencher par la fenêtre », quoiqu’une telle formule soit souvent remplacée par « il est dangereux de se pencher par la fenêtre ». On obtient donc bien la forme « il est interdit que p » et « p » est une propsition comme « les voyageurs se penchent par la fenêtre ». De fait, il est dangereux de se pencher par la fenêtre quand le train ou le bus roulent. Le sens de cette proposition ne saurait toutefois être réduit à une information factuellement vraie sur le monde (se pencher par la fenêtre du train est dangereux). Nous la comprenons spontanément, sans doute à juste titre, comme une interdiction de se pencher par la fenêtre. Nous respectons ou nous enfreignons ce genre d’indications mais à leur propos, la question qui se pose n’est plus celle de leur vérité mais de leur validité.

Une norme valide est une norme qu’il faut respecter, tandis qu’une norme invalide est une norme qui est peut-être toujours écrite dans le système de lois auquel nous sommes soumis, mais pour l’infraction de laquelle nous ne serons pas inquiétés. Par exemple La loi du 26 Brumaire an IX de la République dispose que « Toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation » ; elle a été assouplie les circulaires de 1892 et 1909 qui autorisent la femme à porter un pantalon si elle tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval ». Toutefois, l’évolution des mœurs a précédé celle de la loi, et si ce n’est qu’en 2013 qu’une telle loi a été abrogée, il y avait bien longtemps qu’elle n’était plus appliquée. Il était donc, de fait, toujours interdit aux femmes, sauf exception, de porter un pantalon, mais cette loi n’était pas valide et il était permis aux femmes de s’habiller ainsi si elles le souhaitaient. La question pertinente concernant la norme n’est pas de savoir si elle est vraie, mais si elle est valide. On remarque par ailleurs que les normes concernant les vêtements jouent un rôle très important dans notre vie sociale ; pensons par exemple au friday wear qui est cette autorisation faite aux salariés d’une entreprise de venir dans une tenue un peu plus décontractée le vendredi. Les vêtements sont soumis à des normes sociales, qui parfois deviennent des lois.


4. Loi juridique et norme pratique

Toutefois, il ne faut pas confondre les normes et les lois et il ne va pas de soi que toute norme soit formulée comme une loi ni qu’elle ait besoin de devenir explicite. Hume prend un exemple qui a fait couler beaucoup d’encre, et qui est celui de deux rameurs qui, sans avoir besoin de se parler pour se mettre d’accord, vont ramer en cadence pour traverser le fleuve. Ils respectent donc une norme dans leur action commune, qu’on pourrait bien sûr exprimer d’une manière ou d’une autre, mais dont il est essentiel de remarquer qu’ils n’ont pas eu besoin de se la dire l’un à l’autre. C’est en cela que la norme se sépare de la loi qui doit être formulée et explicitée.

On considère en général qu’il existe deux questions qui prétendent toutes deux à exprimer une inquiétude de type moral. La première est la question antique : elle se formule comme une recherche de la vie bonne et demande comment bien vivre. La seconde est une question qu’on identifie comme kantienne et qui demande : que dois-je faire ? Nous pouvons d’ailleurs tout à fait respecter dans notre conduite des normes, quand bien même nous ne les aurions pas formulées explicitement. On peut considérer que la philosophie pratique a pour objectif d’expliciter ces normes.

La philosophie contemporaine considère qu’il y a là une distinction majeure entre deux embranchements dans la réflexion sur la pratique et que répondre à la question de ce qu’il faut faire n’épuise pas tout ce qu’il y a à dire à propos de la vie bonne. La question de la vie bonne est comprise comme une question éthique, et demande de mettre en place des valeurs qui identifient ce qui est estimable. La question du que dois-je faire ? est comprise comme une question normative qui détermine des devoirs auxquels l’agent doit se tenir (par exemple : est-il obligatoire de ne jamais mentir même quand le mensonge est une stratégie très efficace pour se tirer d’un mauvais pas ?). Il ne va pas de soi que ces deux approches ne puissent pas être conciliées mais il est sans doute éclairant de comprendre la distinction qui peut être faite entre ces deux approches, fût-ce pour la dépasser.


Conclusion

La norme peut être considéré comme un optimum et être incarnée dans les conduites les plus performantes, les adaptations les plus réussies ou les plus abouties. Dans le domaine de la pratique, on la retrouve dans les lois juridiques, dont les énoncés sont à proprement parler normatifs. Les lois juridiques n’épuisent pas toute la normativité qui pèse sur les actions humaines, qu’on trouve aussi dans les mœurs, et dans la morale. Reste que la morale normative ne nous permet pas de savoir si jamais une action a été faite en son nom.


Bibliographie 

Norberto Bobbio, Essais de théorie du droit, Paris : LGDJ/Montchrestien, 2000.

Norberto Bobbio propose une théorie du droit qui insiste sur la notion de procédure dans la démocratie et qui interroge la notion de règles.

Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique, 1943-1966, Paris : P.U.F., 2009.

Médecin et philosophe, Canguilhem interroge la santé, et les procédures d’adaptation d’un corps en bonne santé.

Émile Durkheim, Le Suicide, 1897, Paris : Presses Universitaires de France, 2007.

Texte fondateur, qui conçoit l’action individuelle dans sa dimension collective.

H.L.A. Hart, Le concept de droit, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2e éd., 2005.

Une lecture originale du phénomène juridique, avec laquelle de nombreux auteurs sont en discussion.

Hans Kelsen, Théorie générale des normes, Paris, PUF, 1996.

Kelsen renouvelle la conception qu’on peut avoir du droit et fonde le positivisme juridique.

Ruwen Ogien, Le Rasoir de Kant et autres essais de philosophie pratique, Tel Aviv : Éditions de l’Éclat, 2003.

Ruwen Ogien a participé grandement à l’introduction des questions métathiques en France.

http://encyclo-philo.fr/constructivisme-metaethique-a/

http://encyclo-philo.fr/metaethique-gp/


Isabelle Pariente-Butterlin
Aix Marseille Université
isabelle_pariente@yahoo.fr