La philosophie de A à Z

Résumé

Dans cette introduction, je situe en premier lieu la métaéthique vis-à-vis des autres recherches qui s’intéressent à la morale. Je distingue pour commencer la métaéthique de l’éthique normative et des éthiques appliquées. Alors que ces dernières s’intéressent à ce que la morale nous demande de faire, la métaéthique est une interrogation de second ordre sur la nature de la morale, du discours moral et sur la possibilité de justifier des jugements moraux. Je distingue ensuite parmi ces questions de second ordre celles qui constituent plus proprement la métaéthique par opposition à la psychologie morale tout en soulignant leurs relations de dépendance. Pour finir, je présente assez brièvement les questions centrales propres aux différents sous-domaines de la métaéthique : la sémantique morale qui porte sur la signification des termes moraux, l’épistémologie morale qui porte sur la connaissance morale, et l’ontologie morale qui porte sur les faits moraux susceptibles d’expliquer pourquoi certains de nos jugements moraux sont vrais.

Dans cette brève introduction à la métaéthique, notre ambition sera essentiellement de situer la métaéthique par rapport aux autres approches philosophiques de la morale. Nous nous efforcerons en outre de présenter assez sommairement les grandes questions qui structurent ce vaste domaine de recherche.


1. Métaéthique, éthique normative et éthiques appliquées

Afin d’appréhender les questions de métaéthique, il est utile pour commencer de les opposer aux questions d’éthique normative qui portent sur ce qu’il faut faire ou ce qu’il serait préférable de faire d’un point de vue moral. Plus exactement, les questions concernant ce qu’il faut faire ou ce qu’il serait préférable de faire sont l’objet soit de l’éthique normative soit des éthiques appliquées. Le propre de l’éthique normative est de s’intéresser à ce que nous avons le devoir moral de faire en général, et le propre des éthiques appliquées est de s’intéresser par contre à ce qu’il faut faire dans tel ou tel champ particulier d’activité. Par exemple, l’éthique médicale se demande ce que les membres des corps médicaux et les institutions médicales ont le droit de faire ou pas, quels sont leurs devoirs vis-à-vis des malades, ou encore quelles pratiques sont recommandables. De façon analogue, l’éthique des affaires se demande par exemple quelles normes devraient être mises en place dans le monde des affaires. Bref, l’éthique normative et les éthiques appliquées portent sur des problèmes moraux de premier ordre : que devons-nous faire ? Qu’est-ce qu’il est préférable de faire ?

On peut toutefois prendre du recul par rapports à ces problèmes de premier ordre pour mieux les comprendre. On se posera alors des questions de second ordre : qu’est-ce qui nous conduit à voir certaines réponses d’éthiques normatives comme meilleures, vraies ou préférables ? On peut même s’interroger plus profondément sur le phénomène moral : comment se fait-il que nous nous posions des questions morales et cherchions des réponses morales ? Ou encore, qu’est-ce qui fait qu’une question est précisément une question morale et pas une question esthétique par exemple ? Qu’est-ce qui fait qu’un discours est un discours moral et qu’est-ce qui fait qu’un comportement est un comportement moral ? On pourrait dire en première approximation que toutes ces questions constituent le domaine de la métaéthique. Ainsi, la métaéthique ne se demande pas ce qu’il est bien de faire ou quels sont nos devoirs. Elle s’interroge plutôt sur le phénomène moral en général et sa légitimité.

Si on entre un peu plus dans le détail, il apparaît que la métaéthique se pose deux séries de questions. D’un côté, elle se pose des questions descriptives qui visent à cerner le phénomène moral. De l’autre, elle se pose des questions normatives qui concernent la connaissance morale et la justification de nos jugements moraux.

Commençons par les questions descriptives. En quoi consistent les phénomènes moraux ?

En premier lieu, la morale se manifeste sous la forme de jugements moraux usant d’un vocabulaire spécifique, dont des termes déontiques comme « devoir », « permissible » et « interdit » et des termes évaluatifs comme « bon », « courageux » et « ignoble ». Dès lors, on peut poser au moins trois questions descriptives. Premièrement, comment formons-nous ces jugements et quels sont les processus psychologiques à l’œuvre ? Deuxièmement, en quoi consistent ces jugements moraux ? Troisièmement, quel est le rôle de ces jugements moraux dans notre économie psychique en général ? En particulier, dans quelle mesure la possession de jugements moraux contribue-t-elle à nous motiver et à nous faire agir de façon morale ?

En relation avec ces questions descriptives, on peut en outre poser des questions normatives sur la formation et sur l’usage de nos jugements moraux. Ainsi, deux séries de questions normatives apparaissent. Premièrement, quand nos jugements moraux sont-ils justifiés, acceptables, vrais ? Quand peut-on parler de connaissance morale ? Cette dernière est-elle possible ? Deuxièmement, quelles normes s’appliquent à une personne qui fait des jugements moraux ? En particulier, quelles motivations devrait posséder ou quelles actions devrait réaliser —ou serait tenue de réaliser— une personne qui fait tels ou tels jugements moraux ?


2. Métaéthique et psychologie morale

La distinction entre questions descriptives et questions normatives que nous venons de présenter pourrait laisser penser qu’il existe une claire division disciplinaire lorsqu’on souhaite répondre à ces questions. En tant que questions factuelles et touchant finalement au fonctionnement de l’esprit, les questions descriptives seraient des questions de psychologie et les questions normatives seraient quant à elles du ressort de la philosophie ; ces dernières seraient plus spécifiquement les questions de métaéthique.

En réalité, faute de pouvoir être étudiées empiriquement, certaines des questions descriptives qu’on vient de mentionner ont été ou restent traitées pour l’essentiel par des philosophes. C’est le cas en particulier de la sémantique et de la pragmatique du discours moral, c’est-à-dire de la signification des termes moraux et des actes de langage qui sont produits lorsqu’on les utilise. Aujourd’hui, le découpage des tâches entre philosophes et psychologues est en gros le suivant : d’un côté, les psychologues cherchent à déterminer comment nous formons des jugements moraux et quels sont leurs effets sur la motivation et l’action. De l’autre, les philosophes s’attachent à comprendre la sémantique des jugements moraux et à répondre aux questions normatives portant sur la justification des jugements moraux et la connaissance morale, si tant est qu’une telle chose existe. Ces questions traitées par les philosophes constituent le domaine propre de la métaéthique.

Il est important de noter toutefois que si la psychologie morale et la métaéthique couvrent des questions différentes, l’épistémologie morale et les normes pratiques portant sur les jugements normatifs dépendent dans une certaine mesure de la psychologie morale. En effet, si certains jugements constituent des connaissances morales, alors ces connaissances sont des états psychologiques qui dépendent de nos capacités cognitives. Les processus psychologiques qui nous conduisent à former des jugements moraux impliquent donc nécessairement des contraintes sur la façon dont il est possible pour les humains d’accéder à une connaissance morale. Ceci dit, ces processus psychologiques laissent ouverts de nombreuses possibilités quant à la connaissance morale. Par exemple, il est possible de soutenir que les processus qui nous amènent à former des jugements moraux sont tels qu’ils ne constituent jamais une connaissance. A contrario, l’épistémologue pourra soutenir que ces processus conduisent à une connaissance morale dans certaines conditions qu’il spécifiera. Ces thèses ne seront plus alors simplement empiriques ; il s’agira de thèses normatives concernant les conditions auxquelles la formation d’un jugement moral constitue une connaissance morale.

Bref, si la psychologie morale contraint les thèses de l’épistémologie morale, l’épistémologie morale n’est que partiellement dépendante de la psychologie morale. C’est là d’ailleurs une relation qu’on retrouve entre la connaissance en général et nos capacités cognitives. Les connaissances que nous sommes capables d’acquérir sont nécessairement telles que nous sommes psychologiquement capables de les acquérir.

Il existe de même une relation de dépendance assez semblable entre psychologie morale et métaéthique sur la question du rôle motivationnel des jugements moraux. En effet, si la psychologie morale cherche à déterminer les effets motivationnels d’un jugement moral, la métaéthique se demande si un agent qui adhère à un jugement moral est tenu rationnellement ou moralement d’être motivé en accord avec son jugement moral. A nouveau, il est bien évident que la réponse à la question normative sera largement contrainte par les relations effectives que les jugements moraux entretiennent avec la motivation.


3. Sémantique, épistémologie, ontologie

Venons-en pour finir aux grandes questions qui structurent le champ de la métaéthique. Elles concernent la sémantique morale, l’épistémologie morale, et enfin l’ontologie morale.

La question qui structure la réflexion en sémantique morale est celle de savoir ce que nous faisons quand nous utilisons des termes normatifs moraux. Ainsi, lorsque nous disons à quelqu’un qu’il ne devrait pas faire ce qu’il fait, cet énoncé doit-il être compris sur le mode de l’injonction ou de l’assertion ? Est-ce que nous cherchons par-là d’abord à influencer notre interlocuteur, ou est-ce que nous faisons plutôt une assertion descriptive visant à l’informer ? Dans la mesure où le discours moral a une visée pratique, celle de pousser les gens à agir d’une certaine manière, il semble à première vue plus plausible de soutenir que le discours moral ne cherche ni à informer ni à décrire des faits[1]. C’est la position qu’on appelle non-descriptiviste ou non-cognitiviste. Selon cette position, les énoncés moraux ne sont pas susceptibles d’être vrais ou faux. En réalité, faire un jugement moral, c’est exprimer une émotion (Ayer) ou une motivation ou quelque chose de ce genre (Stevenson).

Pour attractive qu’elle soit, cette position est souvent rejetée pour deux raisons. Tout d’abord, l’adoption du non-cognitivisme implique qu’il n’existe pas de vérités en morale et c’est là une position qu’on peut juger inacceptable. De façon moins dogmatique, on peut souligner que nous faisons des raisonnements valides sur des énoncés moraux. Par exemple, lorsque nous jugeons à la fois que la torture est un mal et que si la torture est un mal, alors pousser quelqu’un à la torture est un mal, alors il nous semble que nous devons en conclure que pousser quelqu’un à la torture est un mal. Or, l’analyse classique de la validité est en termes de préservation de la vérité : un argument est valide si et seulement si lorsque les prémisses sont vraies, alors la conclusion est vraie. Mais si les jugements moraux ne sont pas susceptibles d’être vrais ou faux, alors il n’est pas possible de comprendre la validité de tels arguments. Bref, le défenseur du non-cognitivisme doit proposer une analyse alternative à l’analyse classique de la validité lorsqu’elle s’applique à des énoncés moraux (Geach). Malgré les nombreuses tentatives en ce sens (Blackburn, Gibbard), il est malheureusement apparu que c’était là une difficulté insurmontable pour le non-cognitiviste. Cette difficulté explique pourquoi la recherche actuelle s’oriente vers des approches qu’on appelle « hybrides », qui intègrent à la fois des aspects cognitivistes et des aspects non-cognitivistes (Ridge).

Le second sous-domaine de la métaéthique est constitué par l’épistémologie morale. Supposons en effet et contrairement au non-cognitiviste qu’il y ait des vérités en morale : comment les découvrons-nous ? En réalité, c’est là un champ d’étude largement structuré par des distinctions traditionnelles en épistémologie : est-ce que la connaissance morale procède de l’expérience, auquel cas il s’agirait d’une connaissance a posteriori ou est-ce que cette connaissance est strictement a priori, c’est-à-dire qu’elle ne procède pas d’une expérience des faits moraux ? Est-ce qu’elle trouve un fondement, ou se justifie-t-elle uniquement par cohérence ? Relève-t-elle de la raison, d’intuitions, ou procède-t-elle plutôt à partir de nos sentiments ou de nos émotions ?

Le dernier sous-domaine de la métaéthique est sous-jacent à la présentation de la sémantique et de l’épistémologie morale que nous venons de faire. En effet, s’il s’avère que le discours moral ne vise pas simplement à influencer l’interlocuteur et qu’il consiste à asserter des énoncés qui sont potentiellement vrais et dont on peut découvrir la vérité, alors il nous faut comprendre à quel titre un énoncé moral peut être vrai. De façon générale, un énoncé est vrai dans la mesure où certains faits sont réalisés. Par exemple, si l’énoncé « le chat est sur le tapis » est vrai, c’est parce qu’il y a effectivement, dans ce contexte, un chat qui est … sur le tapis. Pour ce qui concerne les énoncés moraux, la question est donc celle de savoir en vertu de quoi l’énoncé « nous avons le devoir d’aider une personne qui est sur le point de se noyer » est vraie. Bref, on se demande en quoi consiste un fait moral puisqu’il semble que de tels faits soient nécessaires pour que l’on puisse affirmer que certains énoncés moraux sont vrais, précisément en vertu des faits. Or les questions qui en général consistent à déterminer la nature des choses sont des questions d’ontologie. La métaéthique aura donc un versant ontologique. Celui-ci s’intéressera à la nature des faits et des propriétés morales. La question centrale de l’ontologie morale est celle de savoir si les propriétés morales sont des propriétés naturelles. Là encore, chaque réponse apporte son lot de difficultés. Supposons que les propriétés morales ne soient pas des propriétés naturelles, faut-il alors en conclure qu’il s’agit de propriétés non naturelles ? Dans ce cas, il sera difficile de comprendre comment nous parvenons à les connaître. Il semble donc préférable de dire qu’il s’agit de propriétés naturelles ou tout au moins qu’on peut en chaque occasion les identifier à des propriétés naturelles (ce qu’on appelle l’identité des occurrences). Supposons donc à l’inverse que les propriétés morales soient identiques ou réductibles à des propriétés naturelles. Comment alors expliquer leur caractère normatif ? En effet, si une situation est mauvaise, elle semble nous donner une raison catégorique (c’est-à-dire une raison qui ne dépend pas de nos désirs) d’en tenir compte. Mais comment une propriété naturelle pourrait-elle constituer une raison, quelque chose qui nous demande d’agir d’une manière ou d’une autre ? (Mackie).

Les difficultés que soulève l’ontologie morale constituent au final elles-mêmes une bonne raison de se détourner du réalisme moral. C’est là une autre raison d’adopter le non-cognitivisme. Mais cette raison peut aussi justifier d’autres approches. Une première option est de conserver une sémantique cognitiviste dans laquelle une proposition morale est vraie parce qu’un objet moral possède une propriété morale. Du fait de l’absence de propriété morale, il s’ensuit que toutes les affirmations morales sont fausses. C’est une forme de nihilisme qu’on appelle la théorie de l’erreur (Mackie). Une autre option consiste à suggérer que la morale n’est pas tant découverte que construite. Dans ce cas, on remplacera l’épistémologie par des procédures de construction et on dira qu’un énoncé moral est justifié s’il est le résultat d’une procédure constructive le justifiant. On a souvent considéré qu’une telle procédure devrait être contractualiste : des règles seraient morales si elles pouvaient être le résultat d’un accord dans des conditions qui auraient le pouvoir de les légitimer (Rawls, Gauthier, Scanlon). Mais la question de savoir dans quelle mesure il s’agit d’une alternative au réalisme et celle de savoir quelle sémantique convient le mieux à cette position font aujourd’hui débat.


Bibliographie

Ayer, Alfred Jules, Langage, vérité et logique, Paris, Flammarion, 1993.
Dans le chapitre 6, Ayer donne la version la plus simple et la plus claire du non-cognitivisme en dix pages. Un très bon point de départ.

Blackburn, Simon, Spreading the word, Oxford, Oxford University Press, 1984.
On trouve dans cet ouvrage qui couvre de nombreuses questions la première tentative de Blackburn pour surmonter le problème soulevé par Geach.

Gauthier, David, Morale et contrat : recherche sur les fondements de la morale, Bruxelles Mardaga, 2000.
Le livre fondateur du contractualisme Hobbesien. Un ouvrage important mais difficile.

Geach, Peter, 1965, « Assertion », Philosophical Review 74.
Cet article soulève une objection majeure contre le non-cognitivisme.

Gibbard, Allan, Sagesse des choix, Justesse des sentiments, trad. fr. Sandra Laugier, Paris, PUF, 1996.
Un livre profond mais difficile et une tentative pour répondre au problème soulevé par Geach.

Hume, Traité de la nature humaine, Paris, Garnier-Flammarion, (1740), 1999.

Mackie, John L., Ethics: Inventing Right and Wrong, Harmondsworth, Penguin, 1977.
Une lecture très abordable, en particulier le premier chapitre qui contient son fameux argument contre l’existence de propriétés morales et qui défend une forme de scepticisme qu’on appelle la théorie de l’erreur.

Rawls, John, « Le constructivisme kantien dans la théorie morale », in Justice et démocratie, trad. fr. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1993.
Dans ce célèbre article, Rawls insiste sur la possibilité d’une morale construite plutôt que découverte.

Ridge, Michael, Impassionated Beliefs, Oxford, Oxford University Press, 2015.
Michael Ridge est aujourd’hui un des défenseurs les plus actifs de la position dite « Hybride ». Ce livre suppose des connaissances approfondies en philosophie du langage.

Scanlon, Tim, What we owe to each other, Cambridge, Harvard University Press, 2000.
La meilleure défense récente du contractualisme moral.

Stevenson, Charles L., Ethics and Language, New Haven, Yale University Press, 1944.
L’autre auteur majeur avec Ayer à l’origine de la position non-cognitiviste.

[1] C’est là un argument qui remonte à Hume, Traité de la nature humaine, Livre 3, 1° partie, Section 1.

Stéphane Lemaire
ste.lemaire@free.fr
Université de Rennes 1