La philosophie de A à Z

Publié en janvier 2019

Table des matières

Introduction

a. Quelques éléments historiques
b. Problèmes de définition
c. Problèmes de source
d. Collections

1. Les premiers philosophes ?

2. Les Milésiens

3. Xénophane

4. Héraclite

5. Les pythagoriciens

6. Les éléates

7. Empédocle

8. Anaxagore

9. Les atomistes

10. Diogène d’Apollonie

11. Les sophistes

Conclusion et postérité

Bibliographie


Introduction

a. Quelques éléments historiques

Les présocratiques sont les premiers philosophes grecs, et l’on considère généralement qu’ils sont les tout premiers philosophes occidentaux. On regarde depuis Aristote (Métaphysique A.3 983b20-21) le premier d’entre eux comme étant Thalès de Milet, qui aurait vécu entre la fin du VIIe et le début du VIe siècle. On peut arrêter la pensée présocratique (si l’on ne compte pas les sophistes) avec Démocrite et Diogène d’Apollonie, qui auraient été actifs jusqu’à la fin du Ve siècle, voire le début du IVe, c’est-à-dire en même temps que Socrate. La période présocratique s’étend donc sur plus de deux siècles.

Il est malheureusement souvent difficile de connaître les dates de ces penseurs, particulièrement lorsqu’ils ne sont pas contemporains de l’âge d’or athénien (Ve siècle) : peu d’écrits nous ont été conservés des époques antérieures. Diogène Laërce rapporte dans ses Vies et doctrines des philosophes illustres, ouvrage écrit aux alentours du IIe siècle apr. J.-C., un ensemble de dates et d’anecdotes historiques et biographiques qui sont le plus souvent à prendre avec prudence voire scepticisme.

Les présocratiques sont tous de langue grecque, mais ils sont répartis très largement dans le monde hellénique. Les premiers d’entre eux viennent d’Asie Mineure, particulièrement de Milet. Pythagore aurait apporté la philosophie depuis l’Asie Mineure jusqu’en Italie du Sud, qui fut ensuite un centre important avec notamment Parménide, originaire d’Élée, au sud de l’actuelle Naples, et Empédocle d’Agrigente, en Sicile. L’Asie mineure, et en particulier la région de l’Ionie, et l’Italie sont ainsi les deux principales régions de philosophie présocratique, même si l’on trouve aussi des penseurs présocratiques dans diverses régions de Grèce, comme Abdère, d’où est originaire Démocrite, ou Athènes, qui attirera particulièrement Anaxagore et les sophistes.

Les présocratiques ont très tôt dans l’Antiquité été répartis dans des écoles philosophiques qui sont souvent définies par la position géographique des penseurs : les Anciens distinguaient la philosophie ionienne, qui commencerait avec Thalès, la philosophie italique avec à sa tête Pythagore, et la philosophie éléate dont le fondateur serait Xénophane et le membre le plus éminent Parménide. Tous les autres philosophes présocratiques étaient alors considérés comme des disciples plus ou moins directs de ces premiers penseurs. Il est cependant clair aujourd’hui que les présocratiques n’étaient pas, à l’exception peut-être des pythagoriciens, regroupés au sein d’écoles, avec un maître enseignant à des disciples. Il y avait toutefois un dialogue remarquable étant donné les distances entre ces différents penseurs, et l’on peut regrouper certains d’entre eux comme appartenant à une même tradition, sans nécessairement que les uns aient été disciples des autres, voire qu’ils se soient connus personnellement. On associe ainsi le plus souvent les premiers Milésiens, à savoir Thalès, Anaximandre et Anaximène, les pythagoriciens, qui constituaient une secte autant religieuse que philosophique, les éléates, limités à Parménide, Zénon et Mélissos, et enfin les atomistes, à savoir Leucippe et Démocrite. Nous utiliserons ces regroupements pour structurer notre exposé, tout en cherchant à éviter les raccourcis qu’ils peuvent entraîner.

b. Problèmes de définition

Bien que le terme « présocratique » ait une longue histoire, il est difficile d’une part de définir ce qu’ils ont en commun, d’autre part de déterminer qui doit être inclus au sein de ce groupe (on consultera sur cette question l’ouvrage de Laks 2006). Malgré le nom que nous leur donnons, les présocratiques n’ont pas nécessairement vécu avant Socrate : certains d’entre eux lui sont contemporains, voire sont plus jeunes que lui. La littérature anglo-saxonne en particulier préfère ainsi souvent les appeler « early Greek philosophers », les premiers philosophes grecs.

Aristote les désignait du terme de « physiciens » (physikoi), laissant entendre que l’objet principal de leurs recherches était la nature, physis. Il faut rappeler que pendant longtemps, l’explication des phénomènes naturels qui constitue aujourd’hui la physique faisait partie de la philosophie, et en constituait même, pour des penseurs comme les présocratiques ou Aristote, une partie fondamentale. Mais on considère souvent qu’il y a une rupture entre les présocratiques et Socrate, qui aurait à la fois tourné son intérêt vers d’autres questions, en particulier les questions morales et politiques, et fait de l’analyse des concepts le centre de son activité philosophique.

Cette représentation schématique est loin d’être satisfaisante. En effet, si la plupart des penseurs « présocratiques » présentent une explication du monde naturel et de ses phénomènes, ils ont traité un grand nombre d’autres sujets, que ce soit la théologie, l’épistémologie, la psychologie ou la morale ; certains d’entre eux ont de plus rejeté toute forme d’étude des phénomènes naturels, à savoir ceux que nous appelons les éléates, en particulier Zénon et Mélissos. Enfin se pose la question de la place des sophistes dans ce schéma : si leurs centres d’intérêt les rapprochent plutôt de Socrate, ils se sont aussi consacrés aux questions soulevées par les présocratiques. Il est ainsi difficile de définir l’unité des présocratiques dans une opposition nette à la philosophie socratique.

On peut toutefois reconnaître une certaine valeur au terme « présocratique » en tant qu’il se réfère plus simplement à tous les penseurs qui n’ont pas subi l’influence de la pensée de Socrate, sans nécessairement se prononcer sur ce qui constitue la rupture socratique.

c. Problèmes de source

Le seul point commun certain entre tous les penseurs que nous appelons « présocratiques » est qu’aucune de leurs œuvres ne nous a été transmise. Nous ne pouvons donc avoir accès à leur pensée que de manière indirecte. Nous distinguons en général deux types de sources : d’abord le témoignage, qui est une présentation de l’auteur présocratique par un penseur ancien mieux renseigné que nous ne le sommes ; ensuite et surtout le fragment, citation plus ou moins longue de l’œuvre que l’on trouve au sein des témoignages. Notre principale source de témoignages et fragments est Simplicius, commentateur néoplatonicien d’Aristote de la première moitié de VIe siècle apr. J.-C., qui s’est particulièrement intéressé aux présocratiques et avait encore à disposition une partie de leurs œuvres.

Les deux voies d’accès aux présocratiques sont cependant problématiques. En effet, les témoignages sont biaisés pour deux principales raisons. D’abord, leur auteur a souvent une connaissance incomplète, voire erronée, du présocratique dont il parle : il s’appuie rarement sur l’œuvre elle-même, mais sur d’autres écrits que l’on appelle doxographiques, c’est-à-dire qui font des présentations synthétiques des diverses opinions qui ont été soutenues sur un sujet avec la liste des penseurs qui y ont souscrit. Ces ouvrages tiennent peu compte des spécificités des auteurs ainsi que de leur argumentation, et sont souvent le fruit d’un long processus de transmission et de détérioration qui prend son origine dans les œuvres d’Aristote et surtout de son disciple Théophraste, auteur d’un traité d’Opinions physiques que nous avons perdu. Ensuite, chaque auteur de témoignages poursuit son propre agenda et n’hésite souvent pas à simplifier voire à modifier la pensée des présocratiques, tantôt pour mieux la critiquer, tantôt pour mieux l’assimiler à sa propre doctrine. Pour établir la fiabilité d’un témoignage, il faut donc d’une part déterminer ses sources, d’autre part évaluer dans quelle mesure la présentation du présocratique par l’auteur a été adaptée à son propos. Ainsi, même Simplicius, quand il a accès aux fragments, les lit sur la base des interprétations d’Aristote et de Théophraste et de son propre objectif, qui est de présenter tous ces penseurs comme des prédécesseurs du platonisme.

Nous avons alors tendance à nous appuyer de préférence sur les fragments, qui apparaissent comme plus fiables, puisqu’ils retranscrivent directement les mots de l’auteur. Mais ceux-ci ne sont pas non plus de manipulation aisée : leur authenticité est loin d’être toujours évidente, ils ne sont pas toujours cités avec soin et l’auteur marque rarement clairement le début et la fin des fragments (le grec ne possède pas de guillemets), ce qui est particulièrement problématique lorsque le présocratique s’exprime en prose et non en vers. Nous disposons de plus très rarement d’indications quant à l’œuvre d’où les fragments sont tirés ou quant à leur emplacement au sein de celle-ci, encore moins quant au contexte de la citation, ce qui laisse à l’interprète la tâche d’extraire les fragments des diverses sources qui les citent et de les organiser pour chercher enfin à reconstituer l’ensemble de la pensée de l’auteur à partir de ces quelques passages. Les témoignages restent par ailleurs un complément indispensable puisqu’ils évoquent souvent des aspects de la pensée du présocratique pour lesquels nous n’avons pas de fragment. L’étude des présocratiques relève ainsi du puzzle dont nous n’avons ni le modèle ni toutes les pièces.

d. Collections

La première édition scientifique des textes des présocratiques, qui sert encore de base aujourd’hui, est celle d’Hermann Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker, éditée pour la première fois en 1903 puis rééditée à de nombreuses reprises, avec des ajouts et modifications de Walther Kranz. La dernière édition date de 1952, et l’on fait généralement référence à celle-ci comme le « Diels-Kranz ». Les trois volumes, dont le dernier constitue un index des deux précédents, présentent des témoignages sur l’ensemble des présocratiques et sophistes. Les textes sont classés selon trois types : A, les témoignages, B, les fragments, et C, les imitations ou textes douteux. La numérotation Diels-Kranz reste la plus courante dans les études présocratiques : on y fait référence par le numéro de l’auteur, la lettre A, B ou C pour le type de texte, et le numéro du texte. Ainsi, on notera DK (pour Diels-Kranz) 68B30 pour le fragment 30 de l’auteur n° 68, à savoir Démocrite – on omettra cependant souvent DK, et même le numéro de l’auteur s’il n’y a pas d’ambiguïté sur celui-ci. Le Diels-Kranz a été traduit en français sous la direction de J.-P. Dumont.

De nombreuses autres collections ont été proposées (voir la bibliographie), la plus récente et intéressante étant celle de Laks et Most, qui donne une plus grande part à l’histoire de la réception que le Diels-Kranz, et propose un certain nombre de chapitres sur le contexte de la pensée présocratique.

Ces collections ne visent pas l’exhaustivité, en particulier pour les témoignages, mais ne donnent que les exemples jugés les plus informatifs ou représentatifs. Il existe de nombreuses autres éditions plus complètes, mais celles-ci se consacrent le plus souvent à un seul auteur, ou à un groupe du moins plus restreint. Certaines d’entre elles se concentrent sur les fragments et leur commentaire, d’autres à l’inverse cherchent à présenter l’ensemble des témoignages antiques et médiévaux sur un penseur, avec divers principes d’organisation des textes (thématique, par ordre chronologique des sources…). Nous mentionnons une partie de ces ouvrages en bibliographie.

Nous ferons ici référence aux textes avec la numérotation de Diels-Kranz, ou avec celle de Laks-Most (LM) lorsque les textes ne sont pas dans le Diels-Kranz ; les traductions sont tirées de Laks-Most.

1. Les premiers philosophes ?

Nous pouvons nous interroger sur ce qui constitue la rupture entre les présocratiques et la littérature précédente, et en quoi cela peut justifier de les appeler « philosophes ». Les termes de « philosophie » (φιλοσοφία) et « philosophe » (φιλόσοφος) ne sont pas utilisés par ces penseurs : nous en trouvons une première occurrence certaine chez Gorgias, Éloge d’Hélène 13 (le terme apparaît dans le fragment B93 d’Héraclite, dont l’authenticité est cependant contestée), et leur emploi est thématisé chez Platon, mais les présocratiques ne se référaient pas à eux-mêmes ou à leur activité par un terme spécifique.

On considère en général qu’il y a une rupture à partir de Thalès entre ceux que nous appelons les philosophes et les mythologues qui précèdent (Homère et surtout Hésiode) : ces deux groupes auraient une manière radicalement différente d’expliquer le monde. En effet, dans les mythes, tous les phénomènes survenant dans la nature comme dans les vies humaines sont mis en relation avec l’un des dieux d’un riche panthéon, qui prend des décisions diversement justifiées. Les causalités y sont donc à la fois multiples et irrégulières et dépendent d’une volonté des dieux conçue sur le modèle de la volonté humaine. L’exemple le plus représentatif de ce type d’explications se trouve chez le poète Hésiode, auteur de la Théogonie et Les Travaux et les jours. Celui-ci explique l’origine du monde et des dieux de manière mythologique et traditionnelle, en présentant des histoires où les passions et les rivalités des dieux jouent un grand rôle. À l’inverse, les premiers penseurs que nous considérons comme des philosophes ont plutôt cherché à expliquer le monde par une causalité unifiée et non multiple, et systématique plutôt que dépendante des caprices divins. Les principes ne sont plus des divinités anthropomorphiques, mais des éléments naturels comme l’eau ou le feu : ils ne sont plus situés à l’extérieur à la nature, mais en son sein. Un exemple de cette nouvelle approche réside dans l’explication des phénomènes météorologiques à partir de modifications au sein des éléments naturels plutôt que d’une décision divine. Le monde est donc selon les présocratiques régulier, régi par des règles immuables qu’ils ont pour but d’identifier : il est un cosmos, un ensemble ordonné. Une autre différence avec leurs prédécesseurs réside dans le fait que les présocratiques présentent des explications originales qu’ils assument en tant qu’individus, contrairement aux poètes qui ne prétendaient que transmettre une tradition.

Ce schéma doit toutefois être nuancé. Tout d’abord, nous trouvons déjà chez des prédécesseurs des présocratiques des éléments d’explication plus rationnelle des phénomènes. Ainsi, Hésiode, au début de la Théogonie (v. 116-122 = LM 2.T11), pose comme premières divinités Chaos, la Terre et Éros, ce que l’on peut lire comme un principe négatif, un autre positif, et une force qui pousse à la génération d’autres divinités :

En tout premier, assurément, naquit Chaos ; puis,

Terre à la vaste poitrine, siège toujours inébranlable de tous

Les immortels (…)

Et Éros, qui est le plus beau parmi les dieux immortels.

On observe ainsi déjà chez lui une conception moins anthropomorphique de la mythologie, et certains des principes divins utilisés par les présocratiques, comme l’illimité d’Anaximandre ou l’Amour et la Haine d’Empédocle, ne sont pas sans rappeler ces divinités hésiodiques. Beaucoup de présocratiques se réfèrent de plus à Hésiode, pour s’en inspirer ou le critiquer, ce qui montre qu’ils le considèrent eux-mêmes comme un prédécesseur.

Par ailleurs, les présocratiques sont loin de présenter des théories dénuées de toute entité surnaturelle. La plupart d’entre eux considèrent que leurs principes sont aussi des divinités. De nombreux aspects de la pensée présocratique relèvent du mythe, en particulier leur intérêt pour les récits de la création du monde. Beaucoup d’entre eux sont de plus tributaires du modèle de l’inspiration poétique, avec une déesse qui transmet sa vérité à l’auteur, dont le rôle n’est que de retransmettre cette parole divine : cela se trouve chez Parménide et Empédocle.

Enfin, si l’on peut justifier d’appeler ces penseurs « philosophes » par le fait qu’ils essayent de rendre compte du monde par des principes naturels plutôt que surnaturels, tous ne méritent pas ce terme si l’on considère que le philosophe n’est pas seulement celui qui produit une explication naturaliste du monde, mais aussi celui qui la justifie par une argumentation. Il est souvent difficile de déterminer quelle pouvait être la place des arguments et de la démonstration chez les présocratiques, en particulier en raison du caractère très court des fragments que nous avons, et de la propension de nos sources à juste retranscrire les opinions sans les justifier, ou inversement à inventer des arguments à l’appui des thèses présocratiques. Le premier penseur dans les fragments duquel nous trouvons clairement des démonstrations est Parménide. On peut toutefois supposer que les présocratiques, que ce soit avant ou après Parménide, avaient tous, d’une manière ou d’une autre, recours à une forme de justification de leur théorie, qu’ils devaient défendre contre des explications concurrentes du monde. Mais il est peu probable qu’ils aient considéré comme un prérequis que leurs thèses soient entièrement justifiées par une démonstration rationnelle.

2. Les Milésiens

Les premiers présocratiques sont originaires de Milet, en Ionie : Thalès, qui aurait vécu entre la fin du VIIe siècle et le début du VIe, Anaximandre et Anaximène, qui lui étaient postérieurs de peu. Nous ne savons presque rien sur Thalès, il est probable qu’il n’ait laissé aucun écrit (A1). Il était considéré comme l’un des sept Sages, et Aristote en fait le premier philosophe (A12). On lui attribue la thèse que le principe est l’eau. Il est cependant difficile de savoir quel rôle il aurait attribué à cet élément : principe originel sur le modèle de certains mythes égyptiens, ou élément qui compose toutes choses à l’image des atomes ? Aristote lui-même ne semble pas savoir ce qu’il entendait par là, ni quelle justification il aurait pu avancer ; il est possible que Thalès ait simplement souligné l’importance de l’eau dans l’univers, voire seulement dit que la terre flotte sur l’eau (A14), ce qui aurait fait penser que l’eau jouait le rôle de principe dans sa pensée.

Il aurait aussi affirmé que tout est plein de dieux (A22) et expliqué le mouvement de l’aimant par le fait qu’il ait une âme (A22), mais nous n’avons à nouveau pas de détails sur ce qu’il entendait par là. Il lui a été attribué un grand nombre de découvertes astronomiques, comme la prédiction de l’éclipse solaire de 585, ainsi que mathématiques, dont le fameux théorème qui porte son nom, et techniques, comme le détournement d’un fleuve. Toutes ces attributions, plutôt tardives, sont difficiles à vérifier, et pourraient être dues à la volonté de faire remonter à une grande figure de philosophe certaines découvertes scientifiques. Mais il est possible que Thalès ait introduit en Grèce un certain nombre de théories scientifiques qui avaient été développées par les Égyptiens en géométrie ou les Babyloniens en astronomie.

Anaximandre est souvent présenté comme le disciple de Thalès, et du fait de notre méconnaissance de ce dernier, il peut paraître plus légitime d’en faire le premier philosophe. Il serait le premier Grec à avoir écrit en prose, mais nous n’avons qu’un seul fragment, et nos connaissances à son sujet restent plutôt limitées. Il a posé un principe originel, qu’il appelle l’illimité ou l’indéterminé (apeiron). L’illimité n’aurait lui-même aucune caractéristique, mais il serait capable de générer des opposés comme le chaud et le froid, qui une fois parvenus à l’existence contribueraient à la formation des mondes, qui sont selon Anaximandre multiples (A10) ; ces derniers ne sont pas éternels, mais reviendraient à l’illimité lorsqu’ils périssent. L’illimité est présenté comme un être divin qui « gouverne » tout (A15, B3), mais il est difficile de savoir ce qu’Anaximandre entendait par là.

Nous avons, en revanche, plus de renseignements sur ses théories astronomiques (A18) : il pensait notamment que les astres ressemblent à des roues dans les orifices desquelles nous voyons la lumière (A21, B4), et que la terre est de forme cylindrique et se maintient immobile parce qu’elle est en équilibre (A10, A11). Il a expliqué les phénomènes météorologiques par des mouvements d’air (A23), l’origine de la mer et des animaux à partir d’une humidité primordiale qui se serait asséchée sous l’action du soleil (A27). Ce sont nos premiers exemples d’explications scientifiques qui ne reposent que sur des éléments naturels, par contraste avec toutes les présentations mythologiques antérieures. Comme à Thalès, on a attribué à Anaximandre un certain nombre d’inventions dont il est loin d’être clair qu’il soit l’auteur, notamment celle du gnomon, qui permet de mesurer les solstices et équinoxes, d’une sphère représentant les astres, et un dessin de la première carte du monde (A1).

Les explications scientifiques d’Anaximandre marquent en tout cas une claire rupture dans l’histoire de la pensée. Beaucoup d’aspects de sa pensée sont déjà caractéristiques de la démarche des présocratiques et seront développés par la suite, à savoir un grand intérêt dans l’explication des phénomènes naturels et en particulier célestes, et un récit de l’origine du ou des mondes à partir d’une entité primordiale.

Le troisième penseur milésien est Anaximène, sur la vie duquel nous ne savons presque rien sinon qu’il était probablement aussi de Milet. Il a considéré que tout était formé d’air, sans doute choisi pour sa malléabilité : cet air se condenserait pour devenir de l’eau ou de la terre, ou se raréfierait pour former le feu.

[L’air] diffère par sa raréfaction ou sa condensation suivant les substances : raréfié, il devient feu ; condensé, vent, puis nuage ; encore plus, eau, puis terre, puis pierres ; et le reste des choses proviennent de ceux-là. (D’après le témoignage de Simplicius, A5)

Nous avons ainsi avec Anaximène, du moins tel qu’il est présenté par les témoignages, la première théorie claire d’une matière originelle d’où proviendrait l’ensemble de ce qui existe, ainsi qu’une explication de la manière dont cette matière est modifiée pour devenir toutes les entités composant notre monde (A5, A6, A7). Cet air aurait cependant aussi un statut divin (A10).

Anaximène s’est intéressé aux mêmes phénomènes qu’Anaximandre, à savoir l’astronomie et la météorologie, et prodigue des explications du même type, reposant sur les mouvements d’air, l’humidité et l’assèchement. Ainsi, il pense aussi que la terre est plate, mais il explique son immobilité par le fait qu’elle reposerait sur l’air comme un couvercle (A20) ; il propose aussi une explication des tremblements de terre reposant sur des excès d’humidité ou de sécheresse qui font se rompre la terre (A21).

Ces premiers philosophes ont donc cherché à ramener à quelques principes les divers phénomènes naturels, en particulier la naissance du monde, l’astronomie et la météorologie. Leurs préoccupations les feraient considérer aujourd’hui plutôt comme des physiciens que comme des philosophes. Leur choix d’un principe premier unique et corporel les a souvent fait qualifier de « monistes » matérialistes, en particulier Thalès et Anaximène, même si leur conception de l’air ou de l’eau était sans doute très éloignée du modèle des éléments qui prévaudra par la suite : même l’air d’Anaximène n’est sans doute pas une particule éternelle dont l’assemblage constituerait l’ensemble des corps, mais plutôt une entité primordiale qui se transforme par la suite en d’autres entités. Ce principe des Milésiens, au statut divin, peut faire écho à certaines représentations mythologiques abstraites que l’on trouve chez Hésiode, en particulier lorsqu’il sert à expliquer la naissance du monde. L’innovation la plus remarquable des Milésiens réside toutefois surtout dans leurs explications des phénomènes naturels à partir de principes eux-mêmes naturels.

3. Xénophane

Xénophane (fin VIe-début Ve siècle) est natif de Colophon, en Ionie, mais il s’est rendu en Italie, sans doute exilé. Nous disposons pour ce penseur de plus de matériau que pour les autres Ioniens, même s’il reste limité. Sous certains aspects, il continue la tradition ionienne en proposant une explication de la nature, mais comme son contemporain Héraclite, il développe d’autres branches de la philosophie, en particulier l’étude du divin (que l’on appellera théologie) et des conditions de la connaissance (ou épistémologie), élargissant ainsi les centres d’intérêt de la pensée grecque à d’autres domaines que l’explication du monde physique.

Rhapsode qui composait ses propres vers, il est surtout connu pour sa critique des poètes Homère et Hésiode, qu’il accuse de présenter des dieux anthropomorphiques (B14-16) et immoraux (B11-12) :

Mais si les bœufs, les chevaux ou les lions avaient des mains

Ou pouvaient comme les hommes dessiner de leurs mains et façonner,

Les chevaux dessineraient aussi des formes de dieux

Semblables à des chevaux et les bœufs à des bœufs et donneraient à leur

corps

Le même aspect que celui que chacun possède (B15).

Lui-même considère qu’il y a un Dieu supérieur aux autres qui ne ressemble aux hommes ni par la pensée ni par l’aspect (B23) et met en mouvement le monde (B25-26). Les critiques divergent quant à la question de savoir s’il prônait un monothéisme peu commun au sein du monde grec ou s’il s’est juste concentré sur ce Dieu supérieur sans rejeter l’existence des autres. La proximité de certaines caractéristiques de son Dieu avec celles de l’être parménidien (absence de naissance, unité, immobilité) et l’idée qu’il ait été le maître de Parménide ont conduit les Anciens dès Platon à assimiler ces deux penseurs et à attribuer au Dieu de Xénophane toutes les caractéristiques de l’être parménidien. Il n’est cependant pas évident que Xénophane ait eu une doctrine systématique tout court : il pourrait avoir seulement critiqué les poètes sans développer véritablement de théologie.

Nous disposons de quelques indications sur sa physique, qui explique le même type de phénomènes que les autres Ioniens : forme de la Terre, dont les profondeurs s’étendraient à l’infini (B28), composition des astres (A4), cycle de l’eau (B30)… Des vers contradictoires lui attribuent comme élément soit la terre seule (B27), soit à la fois l’eau et la terre (B29, B33). Sa physique vise elle aussi à renverser la conception homérico-hésiodique, notamment en refusant de voir dans les dieux la source des phénomènes météorologiques (B32). Xénophane est par ailleurs le premier présocratique à présenter des remarques épistémologiques (B34-36), où il met en doute la capacité des hommes à accéder à la vérité. Il a ainsi été aussi considéré (sans doute exagérément) comme un ancêtre du scepticisme.

4. Héraclite

Héraclite aurait vécu entre la fin du VIe et le début du Ve siècle à Éphèse. Bien qu’il soit aussi un Ionien, son approche diffère de celle de ses prédécesseurs sous beaucoup d’aspects. Contrairement à ce qui est le cas pour les autres Ioniens, nous avons accès à une grande quantité de fragments d’Héraclite, du fait du grand intérêt qu’il a suscité chez les auteurs anciens. Cet avantage est contrebalancé par le caractère particulièrement énigmatique de ses propos, qui l’a fait dès l’Antiquité appeler « Héraclite l’obscur » (A1, A4). La plupart des fragments que nous avons sont courts, souvent une seule phrase, et il est extrêmement difficile, sinon impossible, de reconstituer la structure de son ouvrage ou même de créer une continuité entre nos différents textes, ce qui a pu faire penser qu’il était l’auteur d’aphorismes plutôt que d’un discours structuré. Le contenu de ces vers est souvent complexe et imagé, d’interprétation difficile.

On peut cependant tenter de reconstituer un certain nombre de « doctrines » d’Héraclite, même si l’interprétation de sa pensée est fortement débattue. Il a insisté sur l’aspect changeant du monde, sur le modèle des eaux du fleuve (B12, B49a) et sur le fait que la même chose peut se voir attribuer des contraires (B62, B88).

Nous entrons et n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas (B49a).

Immortels mortels, mortels immortels, vivant la mort de ceux-ci, mourant la vie de ceux-là (B62).

On l’a dès lors souvent accusé dans l’Antiquité de nier la possibilité de toute connaissance, puisque rien n’est stable et défini et ne peut donc être expliqué par des lois ; Aristote l’accuse même de rejeter le principe de non-contradiction (A7). Toutefois, Héraclite concevait une forme d’unité cachée derrière la multiplicité, qui émerge de la confrontation des opposés (B10, B51, B54, B60) : le fleuve a une unité même s’il ne contient pas toujours la même eau. Il rend responsable de cette harmonie derrière le multiple la raison, logos (B1, B50) ; comprendre ce logos est le but de sa recherche.

Ayant écouté non pas moi, mais la raison, il est sage de reconnaître que toutes les choses sont une (B50).

Il se rapproche toutefois des autres Ioniens en ce qu’il pose au fondement de toutes choses un élément éternel, le feu (B30, B31, B90). Il a aussi parlé des phénomènes célestes, en particulier du soleil et de la lune, mais il est difficile d’établir quel type d’explication il en proposait. Il est l’un des premiers présocratiques à parler de l’âme (B45), qu’il conçoit comme matérielle, puisqu’elle peut être selon lui plus ou moins humide, l’âme la plus sèche étant la meilleure (B117, B118).

Il a proposé aussi un certain nombre de remarques d’ordre épistémologique : il fait reposer la connaissance sur la sensation (B55), mais affirme que le savoir reste difficile à acquérir (B1, B22), puisque « la nature tend à se cacher » (B123). Il se montre ainsi extrêmement critique à l’égard de la connaissance que les hommes pensent avoir ou sont capables d’acquérir (B1, B2, B17), et il s’attaque en particulier à ses prédécesseurs, que ce soient les poètes ou les penseurs présocratiques comme Pythagore et Xénophane (B40, B56, B57, B129), ce qui lui a donné une réputation d’homme orgueilleux et misanthrope. La vraie sagesse est toutefois possible selon lui, mais elle est présentée comme rare (B49, B104), et plutôt propre aux dieux qu’aux hommes (B79, B83).

Malgré cette obscurité, Héraclite a fait l’objet d’un grand intérêt : il a eu de nombreux disciples, a suscité une curiosité teintée de rejet chez Platon et Aristote, et surtout sa doctrine du feu et de la raison divine ont eu une grande influence sur les stoïciens.

5. Les pythagoriciens

Pythagore, qui aurait vécu au milieu du VIe siècle, est le fondateur d’une secte philosophico-religieuse qui aura une grande postérité et influence, notamment sur Platon et le platonisme. Il a acquis une stature mythique qui rend difficile de séparer l’homme de la fiction. Nous connaissons toutefois quelques éléments sur sa vie, à savoir qu’il est né à Samos, une île non loin de Milet, puis serait parti pour Crotone, en Italie du Sud, où il aura eu un grand rôle politique (14.8).

La secte pythagoricienne non seulement véhiculait certaines théories sur le monde et l’âme, mais imposait aussi un certain mode de vie à ses membres, qui n’intégraient l’école qu’à l’issue d’une initiation. Ce mode de vie comprenait un certain régime alimentaire (14.9), un strict contrôle de la parole (LM T11), et un culte de la personne et des propos de Pythagore (58D1). Comme cet enseignement était réservé aux initiés, la pensée pythagoricienne est très mal connue, puisqu’elle n’a laissé de traces écrites que près d’un siècle après Pythagore, avec Philolaos, premier pythagoricien à avoir écrit un traité. Nous avons donc une maigre connaissance du pythagorisme des origines, et présentons ici plutôt celui de l’époque de Philolaos, qui fait partie avec Archytas de la branche la plus philosophique du pythagorisme, appelée « mathématicienne », par opposition à la branche plus religieuse des « acousmatiques » (18.2). Il est cependant clair que la pensée pythagoricienne n’est pas restée la même à travers le temps et dépendait aussi beaucoup des individus : beaucoup de doctrines de Philolaos lui sont propres.

Le pythagorisme se caractérise principalement par deux doctrines. La première est l’idée que l’ordre du monde dépend de rapports mathématiques. Cet intérêt pour les mathématiques les a poussés à développer divers aspects de cette discipline : ils se sont ainsi particulièrement intéressés à la musique en ce que les règles de l’harmonie obéissent à des rapports mathématiques (voir Philolaos B6). Ils ont donc cherché les principes du monde non plus dans des éléments matériels, mais dans le rapport ordonné des nombres sur le modèle des harmonies musicales (58B4) — il est cependant difficile de voir si et comment les nombres pouvaient selon eux servir de matière au monde physique. L’harmonie mathématique a ainsi été appliquée dans de nombreux domaines, notamment l’astronomie, avec l’idée que les mouvements des corps célestes et les distances entre eux sont régis par des rapports mathématiques précis (58B35). L’idée que les mathématiques structurent l’univers et que leur maîtrise est nécessaire pour comprendre celui-ci aura une influence considérable sur Platon.

Toutefois, une partie de la pensée pythagoricienne passerait aujourd’hui pour de la numérologie : ils considéraient par exemple que l’on pouvait comprendre le mariage par le nombre 5, puisqu’il s’agit de la première union du pair, c’est-à-dire la femelle, et de l’impair, c’est-à-dire le mâle — le 1 avait un statut à part, et n’était donc pas pris en compte. Les pythagoriciens donnaient une valeur particulière à la tétrade, c’est-à-dire le nombre 10, somme des quatre premiers nombres (58B16). Leur volonté de voir dans la tétrade le fondement de l’harmonie universelle a pu les pousser à accommoder la réalité à leur dogme : ainsi, comme ils ne voyaient que 9 corps célestes (les 6 planètes de Mercure à Saturne, le Soleil, la Lune et les étoiles qu’ils pensaient posées sur une grande sphère), ils ont décidé qu’il devait en exister un dixième, invisible, qu’ils appelaient l’Antiterre (58B37). Cette représentation a toutefois le mérite d’être la première qui ne place pas la Terre au centre de l’univers, mais les pythagoriciens faisaient tourner tous les astres, dont le soleil, autour d’un feu central invisible pour nous.

Certains pythagoriciens, parmi lesquels Philolaos, considèrent de plus que le cosmos est régi par des couples d’opposés, comme le limité et l’illimité, à partir desquels le monde serait créé (58B4, Philolaos B2) ; ces opposés sont cependant toujours associés aux mathématiques, puisqu’ils renvoient à la contrariété entre l’impair et le pair, l’un et la dyade.

L’autre principale doctrine pythagoricienne est la métempsychose : l’idée que les âmes se réincarnent dans un autre corps après notre mort. Pythagore aurait ainsi dit se souvenir de ses nombreuses existences précédentes (14.8). Cet autre corps peut être aussi bien celui d’un animal que d’un être humain. Cette théorie sera reprise et développée par Empédocle et Platon.

6. Les éléates

On considère souvent que Parménide (actif fin du VIe-début du Ve siècle av. J.-C.) constitue en tournant au sein de la pensée présocratique. Même si cette idée ne doit pas faire oublier les forts liens entre ce penseur et ses prédécesseurs ou contemporains, il est clair que Parménide se distingue des autres présocratiques à la fois par l’objet de son étude et par sa méthode de raisonnement. Ce penseur originaire d’Élée (en Italie du Sud), ville qui a donné son nom au groupe des éléates, est l’auteur d’un poème qui comprend deux parties : d’une part, une étude de l’être, d’autre part, une physique. Nous avons des fragments de ce poème plus significatifs que pour les présocratiques précédents, en particulier en ce qui concerne la première partie ; l’interprétation de sa pensée reste cependant très débattue.

La première partie est la plus originale et a eu une grande influence sur les présocratiques qui ont suivi ainsi que Platon. Parménide, qui prétend rapporter le discours que lui a fait une déesse (B1), s’intéresse pour la première fois à ce qu’est « être ». Il fait reposer sa démonstration sur le fait que l’être ne peut qu’être et le non-être que ne pas être :

Allons, moi je dirai — et toi, entends cette parole et prends en soin —

Quelles sont les seules voies de recherche à penser :

L’une, que « est » et qu’il n’est pas possible que « n’est pas »,

Est la route de la persuasion (la vérité l’accompagne en effet),

L’autre, que « n’est pas » et qu’il est nécessaire que « n’est pas »,

Je t’indique qu’elle est un chemin totalement dépourvu d’information.

Tu ne saurais en effet connaître ce qui n’est pas (c’est en effet impraticable),

Ni l’indiquer (B2).

Ce rejet du non-être comme impossible et impensable a selon lui un certain nombre de conséquences sur les caractéristiques de l’être. Ainsi, celui-ci ne peut être né, puisque pour naître, il faudrait qu’il n’ait pas été avant d’être, et donc qu’il y ait eu du non-être (B8.6-11)  : l’être est donc éternel. Il en arrive aussi à la conclusion que l’être est homogène (B8.22-25), immobile (B8.26-32), semblable à une sphère (B8.42-49) et qu’il n’y a rien à côté de lui (B8.36-37). Parménide critique alors ceux qu’il appelle les mortels, à savoir le commun des hommes, pour mêler l’être au non-être en parlant de naissance, de multiplicité et de changement (B6).

Cependant, après avoir consacré la première moitié de son poème à cet examen de l’être et ce rejet de l’opinion courante, Parménide cherche à expliquer le monde tel qu’il nous apparaît dans la deuxième partie de son poème, en présentant une physique très semblable à celle que l’on trouve chez les autres présocratiques : il soutient qu’il y a deux principes, la lumière et la nuit (B9), et propose un certain nombre d’explications astronomiques, psychologiques ou biologiques.

L’interprétation de son propos soulève de grandes difficultés, en particulier sur deux points. Tout d’abord, les critiques débattent sur ce qu’il entendait par « l’être » : tout ce qui existe, le monde en tant que totalité, le nécessaire par opposition au contingent, une référence à la copule ? Ensuite, le statut de la deuxième partie du poème est problématique : Parménide rejette tout discours sur le monde tel qu’il nous apparaît comme trompeur, mais propose toutefois une explication des phénomènes physiques qu’il présente comme la meilleure qui soit. Le statut épistémologique de cette explication est dès lors énigmatique : comment peut-elle avoir une forme de vérité si l’objet qu’elle décrit, le monde multiple et changeant, relève de l’illusion ?

Le propos de Parménide est quoi qu’il en soit original au moins sous deux aspects. Il s’agit tout d’abord à notre connaissance de la première étude de l’être, et en cela Parménide s’éloigne des considérations physiques qui prédominaient chez les premiers présocratiques, même s’il leur laisse une place dans la deuxième partie du poème. On peut ainsi le considérer comme le premier métaphysicien. Deuxièmement, Parménide s’appuie uniquement sur la déduction pour déterminer les caractéristiques de l’être : son propos ne repose en rien sur l’observation empirique, et il rejette ce qui apparaît comme le plus évident pour suivre uniquement ce qu’il conclut de son raisonnement.

Parménide a eu pour disciple direct Zénon, qui s’est illustré par ses paradoxes sur le monde tel qu’il nous apparaît. Il montre en particulier les difficultés inhérentes à la multiplicité (B3), à la spatialité (B1-2) et au mouvement, en insistant sur les problèmes qui émergent de la divisibilité à l’infini des corps. Aristote nous rapporte un certain nombre de ces paradoxes en Physique VI.9 (A25-28), dont le plus connu est celui d’Achille et la tortue : si la tortue part à la course devant Achille, celui-ci ne la rattrapera jamais, puisqu’il doit d’abord atteindre l’emplacement précédent de la tortue, puis celui qu’elle a rejoint entre temps, et ce à l’infini. Il n’est toutefois pas évident si Zénon présentait ces paradoxes pour défendre le monisme de Parménide, comme l’affirme Platon (A12).

Bien qu’il ne soit pas originaire d’Élée et n’ait pas nécessairement connu Parménide personnellement, Mélissos de Samos, île ionienne, a poursuivi les travaux de ce penseur, en se concentrant sur la démonstration des prédicats de l’être et en rejetant plus fermement encore que Parménide le monde tel qui nous apparaît (B8). Il est sans doute le premier à considérer le vide comme une condition nécessaire du mouvement, mais il utilise cette prémisse pour rejeter tout mouvement, puisque le vide serait du non-être (B7).

Parménide a eu une grande influence sur les penseurs postérieurs, qui ont essayé de répondre au défi d’expliquer notre monde tel qu’il est perçu, dans sa multiplicité et son changement, tout en ayant une théorie de l’être cohérente. Plus précisément, ceux-ci vont soutenir eux aussi l’existence d’êtres éternels et inchangeables, en reprenant la thèse de Parménide selon laquelle rien ne peut venir du non-être. Mais au lieu de considérer qu’il n’y a qu’un être, ils vont affirmer qu’ils sont en nombre multiple : ce sont les éléments. Tous les processus de génération et de changement sont le fait des corps composés, dont la nature dépend de la proportion et de l’agencement des éléments qui les composent, mais les éléments eux-mêmes sont éternels et inaltérés. Ainsi, Empédocle comme Anaxagore expliquent de manière très similaire qu’il n’y a pas de naissance mais seulement du mélange :

Je te dirai autre chose : de rien il n’y a naissance, parmi toutes

Les choses mortelles, et il n’est pas de fin de la mort funeste,

Mais seuls existent le mélange et l’échange des choses mélangées

Et « naissance » est un nom donné par les hommes mortels (Empédocle

B8).

Les Grecs ne conçoivent correctement ni ce qu’est naître ni ce qu’est être détruit. Car aucune chose ne naît ni n’est détruite, mais, à partir des choses qui sont, il y a mélange et dissociation. De sorte que, à parler correctement, ils devraient appeler naître « se mélanger » et être détruit « se dissocier » (Anaxagore B17).

L’explication des phénomènes physiques est dès lors possible sans renoncer aux exigences ontologiques soulevées par Parménide.

Nous avons beaucoup plus de témoignages sur les auteurs post-parménidiens, ce qui nous donne une meilleure idée de la diversité et de l’extension de leurs recherches. Ces penseurs sont souvent appelés « pluralistes », puisque contrairement aux Ioniens, ils vont chercher à expliquer le monde non plus avec une seule cause, mais avec plusieurs. Ils ont été actifs entre le milieu et la fin du Ve siècle, voire jusqu’au début du IVe.

7. Empédocle

Empédocle est originaire d’Agrigente, en Sicile, et aurait vécu au milieu du Ve siècle av. J.-C. La tradition rapporte que ce poète et médecin aurait composé deux ouvrages en vers, le premier intitulé Sur la Nature, le second Purifications. Les critiques sont toutefois partagés sur la question, certains supposant qu’il aurait pu ne composer qu’une œuvre. Ce qui a été appelé Sur la Nature est consacré à une explication du monde tandis que les Purifications sont un traité éthique et eschatologique, mais le contenu des deux textes, même s’il était séparé, reste parallèle sous beaucoup d’aspects. Empédocle est l’auteur pour lequel nous avons le plus de fragments, d’autant que la découverte et l’édition récentes du papyrus de Strasbourg ont donné accès à un nouveau matériau (voir la bibliographie) ; ces textes ne sont cependant pas d’interprétation aisée en raison de leur caractère poétique.

Une grande partie du système d’Empédocle repose sur une cosmologie à six principes : quatre composants, à savoir les quatre éléments (eau, terre, air et feu), et deux puissances divines qui les mettent en mouvement, qu’il appelle l’Amour et la Haine. Les quatre éléments sont inengendrés et impérissables et ont eux aussi un statut divin (B6) ; tous les êtres sont composés de ces éléments, naissent quand les éléments se rassemblent et périssent quand ils se séparent. L’Amour est une force d’attraction des éléments dissemblables, qui les pousse à se mélanger les uns aux autres, tandis que la Haine est une force d’attraction des semblables, qui les pousse donc à se séparer des autres éléments : l’Amour est ainsi souvent présenté comme unifiant et la Haine comme séparant (B17, B20).

Une partie importante du poème d’Empédocle consiste en un récit cosmogonique : le monde est selon lui régi par un long cycle où tantôt l’Amour l’emporte, et rassemble tous les éléments dans une sphère harmonieuse, tantôt la Haine a le dessus et sépare les quatre éléments en sphères distinctes. Notre monde est à chaque fois créé au cours de la période intermédiaire entre ces deux états extrêmes, où les éléments sont mélangés entre eux sans être parfaitement unis, et sont mis en mouvement à la fois par l’Amour et la Haine :

Double est ce que je dirai : car tantôt [les éléments] croissent pour n’être

qu’un

À partir des multiples, tantôt au contraire ils se séparent pour être multiples à

partir de l’un

Et double est la naissance des choses mortelles, double leur disparition

(B17).

Il y a débat au sein des critiques pour savoir si la genèse du monde et des êtres vivants a lieu semblablement lorsque l’on quitte le règne de la Haine pour rejoindre celui de l’Amour et inversement. Empédocle décrit en tout cas précisément les diverses étapes de la cosmogonie à partir de la rupture de la sphère à la fin du règne de l’Amour (B30, A30). Il a même développé une zoogonie avec une forme de théorie de l’évolution, selon laquelle certains des premiers animaux n’étaient pas bien formés et ne survivaient pas (B57, B61).

Comme la plupart des autres présocratiques, Empédocle a proposé une explication des divers phénomènes naturels, et celle-ci est bien plus documentée que celle de ses prédécesseurs. Il semble s’être particulièrement intéressé au fonctionnement de l’être vivant et de l’homme, ce qui se justifie par le fait qu’il était aussi médecin : il a notamment prodigué des descriptions précises (tout en restant souvent poétiques et imagées) de la respiration (B100) et de la perception sensible pour chacun des sens (A86, B84, B109). Ces explications mettent en jeu les quatre éléments, mais aussi l’existence de pores par lesquels les éléments passent et qui jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement du corps.

Dans les Purifications, Empédocle reprend et développe la théorie pythagoricienne de la métempsychose : il présente un récit où un démon, souvent identifié à l’âme par les critiques, aurait été coupable d’une faute et ainsi rejeté du monde des dieux. Il errerait alors au sein de diverses incarnations, devenant plante, animal et être humain ; cette punition a une durée déterminée et s’achève par un retour au monde originel des bienheureux (B115). Cette théorie de l’errance de l’âme sera reprise par Platon. Le cycle des démons au sein du monde ne peut que rappeler le cycle cosmique physique, et de nombreux parallèles sont possibles, mais la relation entre les deux reste peu évidente.

Le fait que la même âme puisse s’incarner dans des animaux et des humains entraîne un strict végétarisme, et Empédocle condamne les sacrifices animaux comme équivalent à des sacrifices humains (B137). Le poème a aussi une dimension magique : Empédocle s’y présente comme possédant des pouvoirs divins (B112) et offre des connaissances qui permettent de changer les vents ou soigner les maladies (B111).

Nous avons ainsi chez Empédocle la théorie la plus complète, avec celle de Démocrite, pour expliquer le monde dans son ensemble à partir d’un petit nombre de principes. Si la dimension mythologique et poétique reste importante chez ce penseur, ses explications scientifiques atteignent une grande sophistication, et visent non seulement à donner une meilleure compréhension du monde, mais aussi certains préceptes de vie.

8. Anaxagore

Anaxagore serait né en 500 et mort en 428. Il est originaire de Clazomènes, en Ionie, mais a séjourné à Athènes. Quoique plus âgé qu’Empédocle, il pourrait avoir écrit son œuvre en prose après lui. Comme Empédocle, il a distingué un principe de mouvement et une matière éternelle sur laquelle il agit. Cependant, le premier est une entité divine unique appelée « Intellect » ; à l’inverse, la matière est infiniment diverse, composée d’une infinité de particules éternelles appelées « semences », qui sont en permanence mélangées. La nature de ces semences est débattue, il semble en tout cas que selon Anaxagore, elles comprenaient à la fois ce que nous appellerions des qualités, comme le chaud et le froid, et des substances, par exemple l’eau et la chair.

Anaxagore soutient l’idée paradoxale que tout est dans tout (B6, B11), c’est-à-dire que chaque chose contient un mélange de l’ensemble des semences en nombre infini. Il justifie cette thèse en disant que rien n’apparaît ni ne disparaît à proprement parler, mais que tout vient de quelque chose, et donc que tout doit contenir potentiellement toute autre chose. Ainsi, l’eau ne contient pas que des particules d’eau, mais toutes les particules existantes, dont l’eau, et ce qui fait qu’un corps est de l’eau plutôt que de la terre est seulement qu’il contient plus de particules d’eau que des autres types de particules ; si les proportions du mélange changent, celui-ci changera de nature.

Comme Empédocle, Anaxagore présente un récit de l’origine de notre monde : il existait selon lui un mélange originel complet des semences, qui contenait tous les êtres et toutes les qualités, mais n’avait lui-même aucune caractéristique, puisqu’aucune qualité ne l’emportait sur l’autre :

Avant que ces choses ne se séparent, toutes les choses étant ensemble, il n’y avait non plus aucune couleur manifeste ; l’empêchait en effet le mélange de toutes les choses, de l’humide et du sec, du chaud et du froid, du lumineux et de l’obscur, avec beaucoup de terre présente dedans et des semences illimitées en quantité et en rien semblables les unes aux autres (B4).

L’Intellect, force divine séparée de ce mélange, lui aurait donné un mouvement de rotation qui a entraîné une différenciation (B12) : les éléments les plus lourds ont été poussés vers le centre et les plus légers vers l’extérieur (B15), créant ainsi notre monde, avec la Terre au centre et les corps célestes plus légers à l’extérieur (B16).

Comme les autres présocratiques, Anaxagore a aussi cherché à expliquer un grand nombre de phénomènes naturels. Il s’est en particulier intéressé à l’astronomie et a affirmé que les astres ne sont pas des dieux, mais seulement des blocs de pierre incandescents, ce qui lui vaudra un procès à Athènes pour impiété (A1). Il est aussi probablement le premier à expliquer correctement le phénomène de l’éclipse (A77), qui a soulevé l’intérêt de la plupart des présocratiques. Platon et Aristote lui reprocheront de ne pas assez faire usage de l’Intellect, que le premier identifie à la raison et le second à la cause motrice, dans ses explications scientifiques, en particulier pour expliquer pourquoi le monde est organisé rationnellement (A47).

9. Les atomistes

Deux philosophes présocratiques peuvent être appelés atomistes, à savoir Leucippe et son disciple Démocrite, né vers 460, qui était donc contemporain de Socrate. Nous ne savons presque rien de Leucippe, et sa doctrine est rarement distinguée de celle de Démocrite, ce qui rend difficile de déterminer quelle était sa contribution propre. Démocrite, quant à lui, est originaire d’Abdère, dans le nord de la Grèce. Il est l’auteur d’une œuvre extrêmement abondante qui traitait de thèmes très variés, si l’on suit le catalogue de ses ouvrages prodigué par Diogène Laërce (A33). Nous n’en avons cependant plus que de rares citations, ses œuvres ayant sans doute été perdues très tôt dans la tradition. Il a toutefois suscité un grand intérêt chez Aristote et les péripatéticiens, qui nous rapportent une partie de sa pensée.

Leucippe et Démocrite ont affirmé que la matière qui compose les corps n’a pas des caractéristiques précises, comme c’est le cas pour les éléments d’Empédocle et les semences d’Anaxagore, qui ont des qualités qui leur sont propres comme la chaleur ou l’humidité. Au contraire, les êtres sont selon eux composés d’une matière indivisible et dénuée de toute qualité, qui a par la suite été appelée « atome » (qui signifie « indivisible » en grec). Ces atomes sont en nombre infini, et la seule chose qui les différencie entre eux est leur forme.

Les atomistes se sont aussi distingués de la plupart des présocratiques et même de la plupart des philosophes jusqu’à l’âge moderne en affirmant que le vide existe. En effet, ils reprennent l’idée éléate que le mouvement et la multiplicité supposent une forme de non-être, qui serve de séparation entre les êtres et qui leur offre un endroit où se déplacer : ils ont donc décidé d’assumer l’existence de ce non-être, sous la forme d’un espace vide. Les atomes, qui sont de la matière pleine, et le vide sont ainsi les deux seuls composants de la réalité (67A7, 68A37). Les atomistes sont purement matérialistes : ils ne font intervenir aucune force divine dans l’explication du monde, contrairement à Empédocle et Anaxagore, mais le mouvement des atomes est selon eux seulement guidé par la manière dont ils s’entrechoquent dans un univers infini (68A47).

Tous les autres phénomènes sont considérés comme des propriétés secondaires des assemblages d’atomes : il n’y a pas de couleur ou chaleur en soi, seulement les atomes et le vide :

Par convention doux et par convention amer, par convention chaud, par convention froid, par convention couleur, mais en réalité atomes et vide (B9).

Trois différences expliquent selon les atomistes la diversité des corps sensibles : la forme des atomes, leur position et leur orientation les uns par rapport aux autres (67A6). Démocrite a cherché à expliquer tous les phénomènes sensibles à partir de là : par exemple, les atomes dont la forme est propre à assembler les autres atomes sont perçus comme froid et ceux dont la forme est propre à les séparer sont perçus comme chaud (68A120).

Cette doctrine a entraîné chez Démocrite un certain relativisme ou scepticisme pour deux raisons. Tout d’abord, les atomes nous sont imperceptibles du fait de leur petitesse : notre perception sensible ne nous rapporte que des propriétés secondaires qui n’ont pas d’existence réelle. D’autre part, chaque personne va percevoir le monde différemment, en fonction de la manière dont les atomes vont affecter ses organes sensoriels : les atomistes sont ainsi à l’origine de l’argument sceptique selon lequel la perception de chacun est différente, en fonction de son état de santé, de son âge ou de son caractère individuel (A135.63-64). Toutefois, la raison selon Démocrite permettrait tout de même d’accéder à la vérité (B11).

Démocrite a ainsi proposé des explications extrêmement précises des phénomènes, depuis la naissance des mondes (qui sont en nombre infini) et l’astronomie jusqu’à la perception sensible et les parties des animaux, en passant par l’explication des crues du Nil. Il s’est aussi intéressé à la politique et à l’éthique : il présente ainsi une description de la naissance de la civilisation à partir d’une humanité à l’état sauvage (B5). Même si les divinités ne jouent aucun rôle dans ses explications, il ne rejette pas l’existence des dieux (A74-75). Stobée, auteur d’une Anthologie qui présente les opinions des divers penseurs grecs, lui attribue un grand nombre de propos moraux, qui sont plus des maximes sans grande originalité qu’une théorie éthique systématique ; la question de leur authenticité est cependant débattue.

Épicure reprendra sous beaucoup de points la pensée de Démocrite. Sa théorie du vide sera cependant rejetée par la plupart des philosophes anciens, et son matérialisme le rend peu assimilable par les platoniciens et chrétiens, ce qui peut expliquer le fait que son œuvre abondante n’ait pas été transmise à travers le temps.

10. Diogène d’Apollonie

Diogène d’Apollonie est en général considéré comme le dernier présocratique (si l’on exclut les sophistes), même si nous avons peu de renseignements sur sa vie et sa datation. Il se place dans la lignée des premiers penseurs ioniens en soutenant un monisme qui repose sur un seul élément, l’air. En cela, il peut apparaître comme archaïque, mais le type d’explications précises qu’il donne ainsi que le fait qu’il présente des arguments pour justifier son monisme l’inscrivent bien parmi ses contemporains. Il explique ainsi que pour que toutes choses puissent agir les unes sur les autres et se changer les unes en les autres, il est nécessaire qu’elles soient composées d’une seule et même chose (B2). Il identifie ce principe à l’air, étant donné qu’il est le principe de la vie (B4) ; l’air est ainsi capable de prendre diverses formes et caractéristiques, et donc de faire naître les différents êtres (B5). Mais il lui prête aussi une intelligence (B3) qui explique la manière harmonieuse dont ce principe agit : il présente ainsi la téléologie que Platon et Aristote espéraient trouver chez ses prédécesseurs.

Diogène d’Apollonie, comme les autres présocratiques, a prodigué diverses explications des phénomènes physiques à partir de son principe. Ainsi, il affirme que les mondes, qui sont selon lui multiples, sont formés à partir d’une condensation de l’air (A6). Il s’est particulièrement intéressé à la biologie : il décrit le fonctionnement des vaisseaux au sein du corps (B6) et explique les diverses sensations ainsi que la pensée comme des altérations de l’air interne (A19).

Si ce penseur a servi de modèle pour la description de Socrate dans les Nuées d’Aristophane et a eu une certaine influence sur la médecine de son époque, il n’a pas eu la postérité des autres présocratiques post-parménidiens dans le reste de l’Antiquité.

11. Les sophistes

La question de savoir si les sophistes font partie des présocratiques n’est pas évidente. Leurs préoccupations, centrées sur la politique, l’éthique et le langage, les rapprochent plutôt de Socrate. Cependant, ils se sont aussi intéressés aux questions épistémologiques et métaphysiques de leurs prédécesseurs, et méritent à ce titre d’être mentionnés. Nous avons malheureusement peu de textes des sophistes, et notre vision d’eux est très dépendante du portrait négatif qu’en dresse Platon.

Les sophistes sont des professeurs qui dispensaient à travers le monde hellénique leurs connaissances, souvent à haut prix pour une élite. Ils enseignaient en particulier la rhétorique, art de convaincre fort utile dans les cités démocratiques où le pouvoir consiste à faire gagner son opinion au sein du peuple. Ils partageaient souvent un certain relativisme ainsi qu’une distinction entre l’ordre de la nature, où s’impose le plus fort, et celui de la cité (voir Antiphon B44). Ce rejet d’une vérité et d’une morale absolues pouvait justifier l’usage de la rhétorique au service de son intérêt propre, ce qui leur sera reproché par Platon.

Le sophiste le plus connu est Protagoras, auquel Platon a consacré un dialogue. Il serait né vers 490 à Abdère, comme Démocrite, et mort vers 420. Il est le principal défenseur du relativisme : il a affirmé que « l’homme est la mesure de toutes choses » (B1) et pensé ainsi qu’il n’y a pas de vérité objective. Il considère même que l’on ne peut avoir de connaissance des dieux (B4), ce qui lui a valu des accusations d’athéisme. Il s’est aussi intéressé à la théorie du langage (A1).

Nous connaissons un peu mieux la pensée de Gorgias, né vers 485 en Sicile. Comme Protagoras, il s’est rendu à Athènes, où il a laissé une profonde impression. Il a particulièrement développé l’art de la rhétorique, dont il aurait écrit un manuel ; il affirmait pouvoir traiter grâce à elle de n’importe quel sujet (A19). Nous avons ainsi de lui deux courts textes faisant montre de son usage de la rhétorique, l’Éloge d’Hélène et de Palamède (B11), deux figures dont il soutient la cause en dépit des accusations dont elles ont fait l’objet. Il a cependant aussi tourné son intérêt vers la métaphysique et l’épistémologie dans son traité Sur le Non-Être, dont nous avons deux résumés (voir B3 pour celui proposé par Sextus Empiricus, et les chapitres 5 et 6 du traité pseudo-aristotélicien Sur Mélissos, Xénophane et Gorgias = LM D26). Dans cet ouvrage, il s’attaque à toute la pensée présocratique, et en particulier celle des éléates, en démontrant qu’il est impossible que quoi que ce soit existe, que si quelque chose existait, on ne saurait le connaître, et que si on le connaissait, on serait toutefois incapable de communiquer à son sujet. Ses arguments n’ont sans doute pas pour but de soutenir une forme de nihilisme, mais de montrer l’impossibilité de toute connaissance rationnelle et objective du monde, tout raisonnement aboutissant nécessairement à des contradictions.

Conclusion et postérité

Malgré ces doctrines extrêmement variées, la pensée présocratique présente une certaine unité en ce qu’elle a cherché à expliquer le monde grâce à un nombre réduit de principes naturels ; même si ces principes sont souvent considérés comme divins et doués d’intelligence, ils agissent de manière systématique et permettent d’expliquer la régularité des phénomènes. Les présocratiques se sont intéressés à de très nombreux phénomènes naturels, depuis la création du monde jusqu’à la perception sensible, et en ont prodigué des explications qui semblent de plus en plus complexes et argumentées. Socrate introduit cependant deux nouveautés par rapport à ces penseurs : il se concentre sur la morale plutôt que sur l’explication de la nature, alors que la première joue un rôle souvent marginal chez les présocratiques, et il conçoit la philosophie en grande partie comme une entreprise de définition des concepts, démarche peu présente chez ses prédécesseurs.

Malgré cette rupture, les philosophes postérieurs restent fortement influencés par les présocratiques. En effet, Platon est inspiré par diverses théories pythagoriciennes : il reprend leur idée que les mathématiques et la géométrie sont essentielles pour comprendre le monde. Sa théorie de la métempsychose, en particulier telle qu’elle est exposée dans le Phèdre, présente beaucoup d’analogies avec celle d’Empédocle. Il s’est aussi beaucoup intéressé aux recherches sur l’être initiées par Parménide : il développe sa théorie dans un dialogue éponyme et la réfute dans le Sophiste. Enfin, les sophistes constituent l’adversaire principal de Platon : il s’attaque en particulier au relativisme de Protagoras dans le Théétète et plus généralement à leur usage de la rhétorique et à l’amoralisme qu’il entraîne selon lui.

Aristote est sans doute l’auteur qui a le plus été influencé par les Présocratiques : en tant que philosophe de la nature, il étudie la plupart des phénomènes auxquels ils se sont intéressés, et il se confronte à chaque fois à leur pensée pour mieux définir la sienne, en particulier en opposant à leur matérialisme sa téléologie. La plupart des traités aristotéliciens contiennent de longues présentations de la doctrine de ses prédécesseurs, et il reprend et critique en particulier les post-parménidiens Empédocle, Anaxagore et Démocrite. Il consacre aussi un traité aux Réfutations Sophistiques, et pourrait avoir écrit une série d’ouvrages perdus consacrés à des présocratiques individuels. Il est ainsi une de nos sources les plus importantes pour les présocratiques, avec son disciple Théophraste et son commentateur du VIe siècle Simplicius.

Enfin, même si les présocratiques ont une moindre influence chez les auteurs plus tardifs, Épicure reprend largement l’atomisme de Démocrite, et les stoïciens ont repris la théorie héraclitéenne du logos. Les néoplatoniciens s’inscrivent dans la lignée de la pensée pythagoricienne et cherchent à montrer que tous les présocratiques ont entrevu la vérité découverte par Platon de l’opposition entre le monde des idées et le monde sensible. Les présocratiques ont plus largement suscité l’intérêt dans toute l’Antiquité de nombreux philosophes, des doxographes avec leurs manuels systématiques de philosophie aux chrétiens qui les utilisent pour souligner les désaccords entre les philosophes, jusqu’aux simples curieux des opinions proposées par les premiers philosophes.

Bibliographie

Il est extrêmement conseillé, pour approfondir la connaissance des présocratiques, de consulter les ouvrages de littérature secondaire. En effet, la lecture seule des fragments, surtout quand ils sont peu nombreux, ne permet souvent pas d’atteindre une idée générale de la pensée de l’auteur. Il est de plus difficile d’évaluer la fiabilité des divers témoignages qui sont reproduits dans les collections. Pour l’accès au texte, je recommande particulièrement l’usage de la collection par André Laks et Glenn Most qui est plus riche et plus facile à parcourir, avec ses entrées thématiques, que le Diels-Kranz, et propose une traduction de tous les textes.

La bibliographie comprend des collections contenant une sélection des textes de tous les présocratiques, des collections plus complètes se concentrant sur un ou plusieurs présocratique(s), ainsi que des ouvrages généraux sur ces penseurs. Je ne propose pas de liste d’ouvrages portant sur des présocratiques individuels, ceux-ci étant extrêmement nombreux ; nombre des éditions évoquées fournissent aussi un commentaire et pourront être consultées, tout comme les ouvrages généraux, pour des bibliographies plus spécialisées.

a. Collections de fragments et témoignages de tous les présocratiques

Diels, H., et W. Kranz. 1951-2. Die Fragmente der Vorsokratiker. 6e éd. 3 vol. Berlin : Weidmann.

Dumont, J.-P., D. Delattre, et J. L. Poirier. 1988. Les Présocratiques. Paris : Gallimard.

Graham, D. W. 2010. The Texts of Early Greek Philosophy: the Complete Fragments and Selected Testimonies of the Major Presocratics. Cambridge/New York : Cambridge University Press.

Laks, A., et G. W. Most. 2016. Les Débuts de la philosophie. Villeneuve-d’Ascq : Fayard.

Mansfeld, J., et O. Primavesi. 2011. Die Vorsokratiker: Griechisch/Deutsch. Stuttgart : Reclam.

b. Collections de fragments et témoignages de certains présocratiques

Les Milésiens

Conche, M. 1991. Anaximandre. Fragments et témoignages. Paris : PUF.

Wöhrle, G. 2009. Die Milesier: Thales. Berlin : De Gruyter.

——— 2012. Die Milesier: Anaximander und Anaximenes. Berlin : De Gruyter.

Xénophane

Lesher, J. H. 1992. Xenophanes of Colophon: Fragments. A Text and Translation with a Commentary. Toronto : University of Toronto Press.

Strobel, B., et G. Wöhrle. 2018. Xenophanes von Kolophon. Berlin : De Gruyter.

Héraclite

Bollack, J., et H. Wismann. 2010. Héraclite ou la séparation. Paris : Les Éditions de Minuit.

Marcovich, M. 2001. Heraclitus: Greek Text with a Short Commentary. 2e éd. Sankt Augustin : Academia.

Mouraviev, S. 1999. Heraclitea. 11 vol. Sankt Augustin : Academia Verlag.

Les Pythagoriciens

Huffman, C. A. 1993. Philolaus of Croton: Pythagorean and Presocratic. A Commentary on the Fragments and Testimonia with Interpretative Essays. Cambridge : Cambridge University Press.

Les Éléates

Bollack, J. 2009. Parménide : de l’étant au monde. Lagrasse : Verdier.

Brémond, M. 2017. Lectures de Mélissos. Berlin : De Gruyter.

Coxon, A. H. 2009. The Fragments of Parmenides: a Critical Text with Introduction, Translation, the Ancient Testimonia and a Commentary. 2e éd. Las Vegas : Parmenides Publishing.

O’Brien, D. 1987. Le Poème de Parménide : texte, traduction, essai critique. Paris : Vrin.

Untersteiner, M., et G. Reale. 2011. Eleati: Parmenide, Zenone, Melisso. Milan : Bompiani.

Empédocle

Bollack, J. 1969. Empédocle : les Origines. Édition et traduction des fragments et des témoignages. Vol. 2. Paris : Éditions de Minuit.

———. 2003. Empédocle, Les Purifications : un projet de paix universelle. Paris : Seuil.

Cassin, B. 1998. Parménide : Sur la nature ou sur l’étant. La langue de l’être ? Paris : Seuil.

Inwood, B. 2001. The Poem of Empedocles. A Text and Translation with an Introduction. 2e éd. Toronto : University of Toronto Press.

Martin, A., et O. Primavesi. 1999. L’Empédocle de Strasbourg, (P. Strasb. gr. Inv. 1665-1666) : introduction, édition et commentaire. Berlin/New York : De Gruyter.

Anaxagore

Curd, P. 2010. Anaxagoras: Fragments and Testimonia. Toronto/Buffalo/Londres : Toronto University Press.

Sider, D. 2005. The Fragments of Anaxagoras. 2e éd. Sankt Augustin : Academia Verlag.

Les Atomistes

Luria, S. 1970. Democritea. Leningrad : Nauka.

Taylor, C. C. W. 1999. The Atomists: Leucippus and Democritus. Fragments. Toronto : University of Toronto Press.

Diogène d’Apollonie

Laks A. 2008. Diogène d’Apollonie. 2e éd. Sankt Augustin : Academia Verlag.

Les Sophistes

Pradeau, J.-F. 2009. Les Sophistes : écrits complets. Paris : Flammarion.

c. Ouvrages généraux sur les présocratiques

Barnes, J. 1982. The Presocratic Philosophers. 2e éd. Londres : Routledge & Kegan Paul.

Brisson, L., A. Macé, et A.-L. Therme, éd. 2012. Lire les présocratiques. Paris : Presses universitaires de France.

Curd, P., et D. W. Graham. 2008. The Oxford Handbook of Presocratic Philosophy. Oxford/New York : Oxford University Press.

Kirk, G. S., J. E. Raven, et M. Schofield. The Presocratic Philosophers: a Critical History with a Selection of Texts. 2e éd. Cambridge : Cambridge University Press, 1983. Trad. française en 1995 chez Fribourg/Paris : Éditions universitaires Fribourg/Éditions du Cerf.

Laks, A. 2006. Introduction à la philosophie présocratique. Paris : Presses universitaires de France.

Long, A. A. 1999. The Cambridge Companion to Early Greek Philosophy. Cambridge/New York : Cambridge University Press.

McKirahan, R. D. 2010. Philosophy before Socrates: an Introduction with Texts and Commentary. 2e éd. Indianapolis : Hackett.

Rapp, C. 1997. Vorsokratiker. Munich : Beck.


Mathilde Brémond

Université de Trèves
bremondmathilde@gmail.com


Comment citer cet article?

Brémont, M. (2019), « les Présocratiques », version académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/les-presocratiques-a/