La philosophie de A à Z

Résumé 

Qu’est-ce que le langage ? Qu’est-ce que la signification ? Qu’est-ce que la communication ? Quel est le rapport entre langage et pensée ? Autant de questions sur lesquelles se penchent les philosophes contemporains, et que nous évoquons brièvement ici.


1. Qu’est-ce que le langage?

Parler semble anodin. Mais considérez que la plupart des phrases que vous lisez à présent ne vous ont jamais été présentées auparavant. Cela veut dire que vous êtes capable de comprendre n’importe quelle nouvelle phrase (pourvu qu’elle soit en français). Selon Descartes, il y aurait là un processus créatif que des machines ou animaux ne sauraient accomplir, quand bien même ils seraient en mesure de reproduire mécaniquement les sonorités du langage, comme un répondeur automatique ou un perroquet. La faculté de langage pourrait être une part essentielle de la nature humaine, c’est-à-dire de ce qui distingue les humains des autres créatures. Mais qu’est-ce donc que cette faculté ?

Parler d’une faculté de langage serait réducteur. Le langage met en jeu différentes capacités. Pour commencer, on peut étudier les propriétés acoustiques des sons du langage. C’est ce que fait la phonétique. Ensuite, selon les langues, des sons différents peuvent être perçus comme appartenant à des catégories, qui ne correspondent pas parfaitement aux propriétés acoustiques. La phonologie est l’étude des représentations des sons dans la langue (voir entrée « phonologie »).

Les aspects philosophiquement les plus remarquables du langage ne sont cependant pas ceux qui ont trait à la capacité à produire ou entendre certains sons. Ce qui nous distingue des automates et des perroquets est ailleurs.

Une fois formés, les mots sont agencés en phrases selon des contraintes dont les locuteurs ont une connaissance tacite qui se manifeste dans leurs dispositions à produire et reconnaître des énoncés grammaticaux. Ils ne disent jamais spontanément, par exemple, « Je chocolat du mange », mais plutôt « Je mange du chocolat ». La capacité à former et manipuler des représentations ainsi structurées – la syntaxe – pourrait être unique à l’homme, et avoir un impact majeur sur ses capacités intellectuelles (voir entrée « Syntaxe »).

Cependant, ce qui distingue le plus évidemment l’humain du perroquet est que les énoncés qu’il produit ont, pour lui, une signification. Un énoncé comme « Booba est fatigué » parvient à véhiculer l’information qu’un certain individu – Booba – a une certaine propriété – être fatigué. La sémantique (voir entrée « sémantique ») s’intéresse à la manière dont le langage parvient à dire des choses sur le monde, et en particulier, à la façon dont les significations des expressions complexes dépendent des significations des expressions simples qui les composent.

Enfin, quand les énoncés sont prononcés, leur signification dépend du contexte, ce qui confère à notre langage une souplesse et une adaptabilité qui fait défaut aux codes qu’emploient les machines. Si je dis que « Je suis fatigué » en réponse à un ami qui m’invite au cinéma, on interprétera ma réponse comme indiquant que je ne viendrai pas. Si je dis la même chose en réponse à la question « Tu viens te coucher ? », on interprètera ma réponse comme indiquant que je vais bientôt me coucher. Dans les deux cas, je n’ai pas littéralement dit ce que j’ai réussi à communiquer. C’est la pragmatique qui étudie ces processus d’enrichissement de la signification des phrases dans leur contexte d’énonciation, et aussi plus généralement la façon dont le langage permet d’agir sur le monde (voir entrée « pragmatique »).

Aux différents niveaux d’analyse des phénomènes linguistiques que nous venons de distinguer pourraient correspondre différents mécanismes cognitifs spécialisés, ou ‘modules’, comme le montrent certains patients atteints de lésions dans des certaines aires du cerveau. Ceux-ci perdent certaines capacités linguistiques spécifiques, tout en en conservant d’autres. Ainsi, l’aphasie de Broca correspond à une diminution des capacités syntaxiques (le patient assemble les mots de façon télégraphique, même s’il saisit le sens des énoncés), tandis que l’aphasie de Wernicke entraîne des troubles sémantiques (le patient formule un discours grammaticalement correct, mais dénué de sens). On peut ainsi préciser l’hypothèse selon laquelle la faculté de langage serait propre à l’homme : certaines capacités linguistiques spécifiques – notamment celles liées à la syntaxe et la sémantique – pourraient avoir une base biologique absente chez d’autres espèces.


2. Les bases biologiques du langage

Selon Chomsky (1957), le module syntaxique serait inné : tout humain naîtrait avec une grammaire universelle. Bien sûr, certains aspects des langues varient et doivent être appris par l’enfant au contact des membres de sa communauté linguistique : le vocabulaire, les règles grammaticales précises (par ex. l’ordre Sujet-Verbe-Objet qu’on trouve en français et pas en japonais), etc. Mais Chomsky avance l’argument de la pauvreté du stimulus pour démontrer que les règles syntaxiques ne peuvent être apprises entièrement par l’expérience, et donc qu’il faut postuler une base innée sur laquelle s’appuie l’apprentissage de la grammaire.

Par exemple, tout locuteur de l’anglais maîtrise la règle qui permet de formuler une question (« Is the man tall? ») à partir d’une phrase déclarative (« The man is tall »). Une hypothèse simple serait que la formation d’une question consiste à prendre le premier verbe qu’on rencontre et à le mettre au début. Mais cette règle n’est pas correcte, comme on peut le constater avec la phrase plus compliquée « The man who is tall is happy ». Si les règles syntaxiques étaient apprises par induction (voir l’entrée « induction »), on pourrait s’attendre à ce que les enfants commencent par apprendre les règles les plus simples compatibles avec les données à leur disposition, et qu’ils produisent donc parfois des énoncés incorrects comme « *Is the man who tall is happy? » pendant l’apprentissage. La rareté de telles erreurs suggère que les enfants savent de façon innée que les règles syntaxiques ne dépendent pas de l’ordre linéaire des mots mais de leur agencement structurel. Plus généralement, l’écart entre la pauvreté des données dont dispose l’enfant (le nombre fini et limité d’énoncés auxquels il est effectivement exposé), et la complexité et l’abstraction des règles finalement maîtrisées qui permettent la production et la compréhension d’une infinité d’énoncés, laisse supposer qu’une partie des principes linguistiques est innée.

La faculté de langage, qu’elle soit ou non innée, a certainement une base biologique, tout comme la vision ou la digestion. Cependant, comme on l’a vu, le langage a des propriétés qui semblent le distinguer d’autres facultés biologiques – en particulier, l’aspect créatif qui intriguait Descartes.

La propriété distinctive du langage qui sous-tend cette créativité est qu’il permet de faire « un usage infini de moyens finis » (Humboldt). Ceci semble lié au fait que les représentations linguistiques ont une certaine structure. Dans l’énoncé « La mère de Fatima est gentille » par exemple, l’expression « La mère de » peut être réitérée à l’infini : « La mère de la mère de Fatima est gentille », ou « La mère de la mère de la mère de Fatima est gentille » etc., les énoncés résultants seront toujours grammaticaux. Beaucoup d’expressions ont cette propriété de pouvoir être réitérées à l’infini. C’est la récursivité de la syntaxe.

Celle-ci a un pendant sémantique. La signification d’une expression complexe est déterminée par la signification de ses parties, et par la façon dont celles-ci sont agencées : c’est le principe de compositionnalité. Le sens de « la mère de Fatima » est déterminé par le sens des expressions qui la composent (ici « la », « mère », « de » et « Fatima ») et la façon dont la syntaxe les combine.

Les propriétés formelles du langage telles que la récursivité (au niveau syntaxique) et la compositionnalité (au niveau sémantique) permettent d’éclairer son aspect créatif. Les significations potentiellement infinies des expressions complexes dérivent de celles d’un nombre fini d’expressions simples. Un esprit fini comme le nôtre, en maîtrisant un nombre fini de règles pour construire des expressions complexes et calculer leurs significations à partir d’un nombre fini d’expressions simples, peut donc — en droit – produire et comprendre un nombre infini d’expressions complexes.

Mais si le sens d’une expression complexe est déterminé par le sens des expressions simples qui la composent, ainsi que de sa structure, qu’est-ce qui donne un sens aux expressions simples ?


3. Sens et référence

Quelle est, par exemple, la signification du nom « Booba » ? Il est clair que l’individu auquel ce nom fait référence, c’est-à-dire la personne à qui il renvoie dans la réalité, joue un rôle (voir entrée « Référence »). Une première hypothèse serait donc que la signification de « Booba », c’est simplement l’individu auquel le nom renvoie (son référent). Mais comme l’a remarqué Frege, il existe des expressions aux significations différentes qui renvoient aux mêmes objets – comme « Booba » et « Élie Yaffa ». Si la signification d’une expression n’est autre que sa référence, on s’attend, en vertu du principe de compositionnalité, à pouvoir substituer deux expressions qui ont la même référence sans affecter la signification des expressions complexes dans lesquelles elles figurent. Or, ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, un énoncé comme « Fatima sait que Élie Yaffa est Booba » peut être faux tandis que « Fatima sait que Booba est Booba » est vrai. Puisque ces énoncés ont des conditions de vérité différentes, ils ont des significations différentes.

Pour rendre compte de tels phénomènes, Frege (1892) distingue la référence du sens, qui correspond au « mode de présentation » de la référence associée à l’expression. L’hypothèse descriptiviste de Frege, et de Russell, est que le sens d’un nom propre comme « Booba » équivaut à une description, comme « Le rappeur français aux dix disques d’or ». Cela expliquerait qu’on puisse ignorer que Élie Yaffa est Booba : on peut ignorer que Élie Yaffa est le rappeur français aux dix disques d’or.

Imaginons cependant que La Fouine ait été récompensé de dix disques d’or. D’après l’hypothèse descriptiviste, « Booba » ferait alors référence à celui qui satisferait, dans ce scénario, la description « Le rappeur français aux dix disques d’or », c’est-à-dire La Fouine. Cela paraît inexact. Le nom « Booba » désigne un certain individu donné, Booba, quelle que soit le nombre de disques d’or qu’il a remporté. Contrairement à une description, un nom ne fait pas référence à des individus distincts en fonction des scénarios possibles qu’on envisage. En remarquant cette rigidité des noms propres, Kripke (1972) réfute les théories descriptivistes (voir entrées « Référence » et « Noms propres »).

Kripke soutient que la référence d’un nom propre est déterminée par des relations historiques et causales objectives entre l’expression et des éléments de la réalité. Si « Booba » fait référence à Booba, c’est parce qu’il a été nommé ainsi, et que quiconque utilise ce nom s’inscrit dans une chaîne de communication remontant jusqu’à ce « baptême » initial. Cette notion de « baptême », et le fait que nous héritons la plupart des mots que nous utilisons d’autres membres de notre communauté linguistique, nous rappellent que le langage, s’il a une réalité psychologique interne aux individus, et s’il permet de faire référence aux objets dans la réalité, est aussi un phénomène social. Il faut donc s’intéresser à l’usage qui est fait du langage pour communiquer entre individus.


4. Langage et communication

Il y a deux modèles principaux de la communication. D’après le premier, inspiré des théories de l’information de Shannon et Weaver, une locutrice qui souhaite transmettre une information l’encode sous forme linguistique, transmet le signal correspondant via un canal (du son dans l’air par exemple), et le récepteur peut alors déchiffrer le signal pour extraire son contenu. Le langage serait une sorte de code. Par exemple, si vous souhaitez saluer une amie, vous pouvez utiliser le terme « bonjour », qui encode cette information de manière conventionnelle. Si votre amie parle français, elle aura compris que vous la saluez en déchiffrant l’information contenue dans « bonjour ». Mais comme nous l’avons mentionné, les codes laissent peu de place à la souplesse qui semble caractériser le langage naturel, dont le but ne semble pas être la simple transmission d’un contenu identique d’un locuteur à un récepteur, mais plutôt de fournir des bases à un processus d’interprétation qui permet d’aller au-delà du simple contenu littéral, conventionnellement encodé (Sperber et Wilson 1989).

Un second modèle, proposé par Grice, suggère que la communication repose sur un processus plus général de reconnaissance des intentions du locuteur. Dire « Bonjour », cela consiste moins à encoder un message, qu’à accomplir un certain type d’acte de parole – saluer. Pour saluer, l’objectif n’est-il pas avant tout de communiquer à votre amie votre intention de la saluer (Searle 1972) ? Et s’il est possible de parvenir à cette fin sans passer par un code conventionnel, alors le modèle du code est incomplet. Selon ce modèle inférentiel, nous extrayons la signification des énoncés grâce à l’attribution de certains états mentaux (intentions, croyances, etc.) à celui qui les énonce. La capacité à comprendre ce qui est communiqué par le langage serait alors un cas particulier d’une capacité pragmatique plus générale, celle qui nous permet de comprendre les actions et comportements d’autrui comme le résultat de leurs intentions, croyances, etc. (voir entrée « Pragmatique »).

Dans ce modèle, la signification des énoncés dépend en dernière instance de la signification des états mentaux qu’ils permettent d’exprimer. Cela nous invite à poser la question plus large du rapport entre langage et pensée.


5. Langage et pensée

On pourrait croire que nous pensons dans notre langue maternelle. C’est l’hypothèse de Sapir-Whorf. Une conséquence serait un relativisme linguistique : nos pensées dépendraient de la langue que nous parlons. Il est un sens trivial où cela est le cas. Personne ne nie que la maîtrise d’une langue puisse élargir l’horizon de nos pensées. Comment penser à un concept abstrait comme celui d’anti-constitutionnalité sans parler la langue d’une société où ce concept a une utilité ? Mais la version forte de l’hypothèse de Sapir-Whorf va plus loin, elle implique que la pensée est massivement déterminée par la langue que nous parlons. C’est l’hypothèse du déterminisme linguistique, qui est plus contestable.

Considérez le terme « cheveux ». En français, « cheveux » est dénombrable : on peut dire « des cheveux », « quatre cheveux » mais pas « du cheveu ». L’indénombrable « sang » au contraire se combine facilement avec « du », et moins facilement avec des numéraux, ou au pluriel. Or, en anglais, « hair » (« cheveux ») a toutes les propriétés d’un indénombrable : on ne compte pas les « hair », on ne le met pas au pluriel, on peut dire « I cut my hair » (« Je me suis coupé le cheveu ») etc. D’après l’hypothèse de Sapir-Whorf, ce type de contraste impliquerait que les locuteurs de langues différentes auraient des conceptions différentes des objets en question. Ici, les anglais concevraient les cheveux comme une sorte de tout massif (une substance comme du lait ou du sable), là où les français verraient plutôt une somme d’éléments particuliers.

Cette hypothèse du déterminisme linguistique fait face à de puissantes objections (Pinker 2013). Nous pouvons manipuler des représentations mentales pour lesquelles nous n’avons pas de terme correspondant. On a par exemple une idée claire du petit morceau de métal sur l’attache d’une montre que l’on glisse dans les trous du bracelet pour la fixer à son poignet, sans savoir que l’on appelle cet objet un « ardillon ». Ensuite, de nombreux travaux sur le développement de la psychologie de l’enfant ont montré que les bébés, bien avant de parler, ont déjà des attentes très spécifiques vis-à-vis du monde qui les entoure. Notamment, il a été montré que la distinction entre objet solide et substance (sable, lait, etc.) est faite par les bébés indépendamment de la distinction linguistique entre dénombrables et indénombrables.

Le langage pourrait bien distinguer notre cognition de celle d’autres animaux. Mais une part importante de nos capacités cognitives préexiste certainement au langage. Expliquer le rapport exact entre langage et pensée demeure un problème philosophique fondamental, où la philosophie du langage rejoint la philosophie de l’esprit (voir entrée « Philosophie de l’esprit »).


Bibliographie

Chomsky, N. (1957), Structures syntaxiques, Paris, Éditions du Seuil, collection Points 1979.
Un grand classique, texte fondateur de la linguistique contemporaine.

Frege, G. (1882/1891/1904/1918-1923). Écrits logiques et philosophiques, trad. de C. Imbert, éd. Seuil, collection Points Essais (1971).
Les écrits de Frege, logicien et mathématicien, sont à la source de la philosophie du langage du XXème siècle.

Kripke, S. A. (1972), La logique des noms propres, tr. de P. Jacob et F. Récanati, Paris, Les éditions de Minuit, collection « Propositions », 1982.
Le texte central de la tradition anti-descriptiviste qui a révolutionné les théories de la référence dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Pinker, S. (2013), L’instinct du langage, trad. de M. F. Desjeux, Paris, O. Jacob.
Un ouvrage de vulgarisation qui constitue une bonne introduction à l’étude scientifique du langage, avec une approche cognitive.

Recanati, F. (2008), Philosophie du langage (et de l’esprit), Paris, Gallimard (Folio Essais).
Une introduction très utile à la philosophie du langage, par l’un des représentants les plus éminents du domaine, qui explore notamment les rapports entre contenu linguistique et contenu mental.

Searle, J. (1972)., Les actes de langage, ed. Hermann, rééd. 2009.
L’un des ouvrages les plus importants de la tradition pragmatique.

Sperber, D. and Wilson, D. (1989), La Pertinence : Communication Et Cognition, Paris: Les Editions de Minuit, 1989.
Reprenant les idées de Paul Grice, Sperber et Wilson développent la théorie de la pertinence, une théorie de la communication très influente au sein des sciences cognitives et de la philosophie du langage.

Tristan Thommen
ENS Ulm/Institut Jean-Nicod
thommen.tristan@gmail.com

Michael Murez
ENS Ulm/Institut Jean-Nicod
michael.murez@ens.fr