La philosophie de A à Z

William James (1842-1910) est un psychologue et philosophe américain dont le nom est associé au mouvement pragmatiste.


1. Anti-mécanisme

Ses Principles of Psychology (1890) abordent tous les grands thèmes de la psychologie, de l’émotion à la raison, de l’attention à l’hypnose. L’ouvrage combine résultats d’expérimentation, hypothèses physiologiques, observations internes, discussions critiques des théories existantes dans la défense des thèses propres de James. Son unité n’apparaît pas au premier coup d’œil, mais il y a au moins un principe qui guide ces Principes : c’est la lutte contre la conception mécaniste de la vie mentale. James écrit : « je ferai comme si la conscience ne cessait de pousser activement les centres nerveux vers ses propres fins, et n’était pas un simple spectateur impuissant et impotent devant la comédie de la vie » (Précis de psychologie, p. 85).

Selon la conception mécaniste, la conscience n’est qu’un effet collatéral causé par les processus cérébraux si bien qu’elle n’a aucune action efficace dans la détermination de la conduite. Elle ne fait qu’accompagner les mouvements corporels comme la fumée s’échappe de la cheminée d’un train à vapeur. La fumée ne cause pas le mouvement du train, elle n’est que l’effet collatéral des véritables processus à l’origine de ce mouvement, comme la combustion du charbon. Il en va de même pour la conscience selon la conception mécaniste : les véritables processus se passent dans le cerveau, et la conscience n’est qu’un « épiphénomène » qui n’intervient pas dans la détermination du mouvement. Les processus nerveux, obéissant comme tout phénomène naturel aux lois de la matière, s’enchaînent selon un ordre fixe et déterminé, et la conscience, simple ombre incapable de réagir en retour, n’interfère pas dans ce rigoureux enchaînement qui détermine les actions de chacun. Les êtres humains ne sont que des « automates conscients » : que la conscience soit ou non présente ne fait en réalité aucune différence pratique dans leurs actions.

James cherche à défendre tout au long de son ouvrage la thèse selon laquelle la conscience d’un individu n’est pas une spectatrice inerte qui assiste, impuissante, au déroulement automatique des actions de cet individu, mais qu’elle est au contraire une actrice qui intervient efficacement et fait une différence pour la conduite. Sa défense a ceci d’original qu’elle n’est pas élaborée de l’extérieur à partir de principes moraux qui interdiraient par exemple qu’on porte atteinte à la dignité spirituelle de l’homme en le réduisant à une machine. James tire au contraire argument des sciences de la nature elles-mêmes, et spécifiquement de la biologie, de l’anatomie et de la physiologie, car il entend faire de la psychologie une science naturelle en replaçant la conscience dans l’ensemble des interactions que l’organisme entretient avec son environnement. L’un de ses arguments les plus significatifs à cet égard est d’origine darwinienne. Darwin avait montré dans L’Origine des espèces (1859) que si telle modification morphologique, comme l’agrandissement du cou de la girafe, a été sélectionnée et transmise au cours de l’évolution de l’espèce, c’est qu’elle présente un avantage adaptatif dans la survie de l’individu dans son environnement. Il en est de même pour la conscience selon James, qui entend procurer au darwinisme la psychologie qui le complète. Si la conscience n’a pas disparu au cours de l’évolution des espèces et a même tendu à se renforcer jusqu’à l’être humain, c’est qu’elle ne peut pas être inutile. Comme le cou de la girafe qui lui permet de brouter les feuilles les plus hautes, la conscience a une fonction spécifique qui contribue, avec ses moyens propres (les différentes fonctions mentales), à la prospérité de l’être humain dans ses relations avec l’environnement.


2. Anti-intellectualisme

Une telle analyse de l’esprit ne pouvait que changer la manière dont est conçue la nature de la connaissance. James a développé sous le nom de « pragmatisme » une théorie anti-intellectualiste de la connaissance qu’il formule notamment dans son livre Pragmatism (1907). Selon le point de vue intellectualiste, l’esprit a pour vocation de connaître et cette fin est une fin en soi : il cherche la vérité pour le simple plaisir désintéressé d’avoir des connaissances vraies, quelle que soit la valeur pratique de ces connaissances. L’idéal de connaissance est atteint lorsque l’esprit parvient à reproduire fidèlement la réalité sous une forme mentale. Il en découle la définition de la vérité comme adéquation ou correspondance de l’esprit à la réalité, la forme – déjà donnée – de la réalité déterminant la forme que doit prendre le contenu mental de l’esprit. Le présupposé d’une telle théorie est encore pour James l’idée pré-darwinienne d’un esprit essentiellement reproducteur et passif. Il affirme au contraire que « nos esprits ne sont pas là simplement pour copier une réalité qui serait déjà complète. Ils sont là pour la compléter, pour accroître son importance en la remodelant et, pour ainsi dire, pour transvaser son contenu dans une forme plus significative. En fait, l’usage que nous faisons de presque toute notre pensée est de nous aider à changer le monde ».

La première justification d’une telle thèse vient du prolongement du point de vue darwinien en psychologie et la formulation de ce qu’on en est venu à appeler le « fonctionnalisme » dans l’analyse de l’esprit. L’activité mentale est corrélée à l’activité cérébrale. Le cerveau est apparu au cours de l’évolution comme une spécialisation et une complexification de la moelle épinière. La moelle épinière est le siège des actions réflexes chez les animaux. Le cerveau remplit donc la même fonction que la moelle, mais de manière plus complexe, à savoir coordonner les réactions de l’organisme aux stimuli qu’il perçoit dans son environnement. Les différentes fonctions mentales que la psychologie étudie traditionnellement (perception, attention, mémoire, association, conception, raisonnement, volonté, etc.) doivent être réinterprétées compte tenu de ce nouveau point de vue : elles interviennent entre les sensations causées par l’environnement et les réactions de l’organisme à ces réactions, de manière à ajuster de la manière la plus satisfaisante les relations de l’organisme à son environnement. L’esprit, avec ses moyens propres (les fonctions mentales), participe donc activement à la détermination des conduites de l’individu, dans la mesure où il permet d’analyser ce qui lui arrive et de réfléchir aux conséquences possibles futures de ses réactions, afin de sélectionner la meilleure conduite possible. Notamment les concepts généraux (par exemple celui de « chien ») sont comme des instruments mentaux dont la fonction est de nous permettre d’anticiper, face à un objet de notre environnement (tel un « chien » particulier), les sensations que nous sommes en droit d’attendre de lui et les réactions que nous pouvons préparer. Ils élargissent le champ de notre expérience au-delà du simple présent des sensations, dans la mesure où nous n’avons pas à attendre que l’environnement nous distribue ses largesses ou ses coups pour savoir comment réagir, au contraire de la palourde dont la vie dépend à chaque fois de ce qu’elle reçoit lorsque la vague déferle sur elle. La pensée n’est donc de ce point de vue qu’un moyen et non pas une fin en soi, et toute son activité est finalisée vers l’amélioration pratique des rapports des individus à leurs environnements.

La seconde source de James lui vient de son ami le logicien philosophe Charles Sanders Peirce (1839-1914) qui, sous le nom de « pragmatisme », avait d’abord énoncé une règle pour rendre les idées claires inspirée de l’esprit expérimental des sciences. On ne saisit pas la signification d’une idée par une sorte d’intuition du contenu mental interne de cette idée, mais en développant cette idée dans l’idée de ses effets pratiques possibles. Par exemple, dire d’un diamant qu’il est « dur » est une idée claire non pas seulement lorsqu’on connaît la définition de « dur » dans le dictionnaire, mais lorsqu’on sait que si l’on frotte le diamant avec un objet d’une autre substance, il ne sera pas rayé. James en tire ce qu’il appelle sa « méthode » ou son « test » pragmatique : les idées, les théories, les systèmes de pensée n’ont de sens et de valeur qu’en tant qu’ils ont des conséquences pratiques assignables dans l’expérience. Il l’applique particulièrement à l’examen des grandes conceptions philosophiques : si deux philosophies apparemment opposées – comme le déterminisme et l’indéterminisme – ne font pas de différence pratique dans la vie d’un individu qui les prendrait tour à tour pour vraies, alors ces philosophies ont la même signification et la même valeur, et la dispute est vaine. La méthode pragmatique énonce donc que toute différence théorique doit faire une différence pratique, ce qui était un moyen à ses yeux de ramener les débats métaphysiques du ciel de la spéculation rationnelle sur le terrain de l’expérience.

La théorie de la vérité de James découle de la convergence de sa conception fonctionnaliste de la pensée avec l’esprit expérimental de la méthode pragmatique : la vérité d’une idée n’est pas une propriété qui lui serait inhérente ; elle désigne une propriété qu’on attribue rétrospectivement à une idée qui a rempli les fonctions pour lesquelles elle a été conçue. C’est donc seulement en mettant les idées à l’épreuve de l’expérience et en observant leurs effets pratiques – comme on le fait pour les hypothèses scientifiques – qu’on peut savoir si elles fonctionnent et si elles sont donc vraies ou non.


3. Anti-absolutisme

James entoura une telle théorie de l’esprit et de la connaissance par la considération des dimensions métaphysiques et morales de l’idée de différence pratique. Depuis The Will to Believe (1897) jusqu’à Some Problems of Philosophy (posth., 1911) en passant par A Pluralistic Universe (1909), il s’attache à défendre la réalité du changement et de la nouveauté sans laquelle les différences pratiques que les êtres humains feraient ne feraient pas de changements véritables dans le cours des choses. Il écrit ainsi à propos de l’opposition entre pragmatisme et rationalisme que « la différence essentielle réside dans le fait que pour le rationalisme, la réalité est toute faite et achevée de toute éternité, tandis que pour le pragmatisme elle est toujours en train de se faire et attend que l’avenir contribue à modeler son caractère. Pour le premier, l’univers est arrivé au port, pour le second, l’aventure continue » (Le Pragmatisme, p. 270). Le rationalisme depuis Platon considère que le monde de l’expérience, étant changeant et incertain, est affecté d’un moindre degré de réalité que le monde parfait des formes éternelles et invariables. Une thèse similaire se trouve également chez certains empiristes pour qui tout ce qui arrive est déterminé et que, sous l’apparente contingence des événements, il existe des lois fixes qui déterminent le cours de l’évolution et de l’histoire, si bien qu’à un état du monde donné il ne peut correspondre qu’un et un seul état futur. C’est, aux yeux de James, une autre manière d’ériger un monde déjà complet et achevé en droit sous le monde de nos expériences qui apparaît au contraire pour une part désordonné, imprévisible et bifurquant, avec de véritables décisions qui sont prises ici et là qui font des différences pratiques dans le cours de nos existences particulières ou dans celui de l’histoire humaine.

L’empirisme que défend James se définit au contraire non par une doctrine mais par une attitude, qui consiste notamment à se détourner « des principes figés, des systèmes clos, de tout ce qui se prétend absolu ou originel » (Le Pragmatisme, p. 117) pour se tourner vers l’expérience – et sans supposer que le cours de l’expérience ait besoin d’un fondement absolu pour être garanti d’une manière ou d’une autre. En cosmologie, une telle attitude aboutit à la défense du pluralisme. L’univers ne forme pas un « bloc » où toutes les parties seraient nécessairement reliées les unes aux autres pour former un tout systématique et déjà complet. L’univers est « ouvert » : à chaque instant, plusieurs futurs sont authentiquement possibles sans qu’il n’y en ait un qui ait été déjà décidé, les autres devant être considérés comme des fictions de l’imagination. En philosophie sociale, James défend l’individualisme, non pas au sens classique qui consiste à soutenir que la société consiste seulement en une collection d’individus concevables séparément, mais au sens où les changements sociaux sont initiés par les individus qui apportent ici ou là des variations dans les pratiques socialement acceptées, permettant aux institutions d’être toujours en train de se faire. En philosophie morale, James propose le méliorisme comme alternative aux théories morales cherchant à faire reposer la moralité sur un principe fixe et absolu : ce monde n’est ni le meilleur ni le pire des mondes possibles ; il peut être amélioré, mais le succès n’est pas garanti et l’échec, individuel et collectif, est toujours possible ; l’amélioration des situations ne dépend donc que des individus eux-mêmes, de l’effort de leur volonté, de la valeur de leurs idées et de la coordination de leurs actions.

La réflexion sur la religion a enfin une place privilégiée dans l’œuvre de James qui lui consacre notamment The Varieties of Religious Experience (1902). James, recourant aussi bien à des analyses psychologiques qu’à des arguments philosophiques critique les conceptions absolutistes de Dieu qui en font un être omniscient, omnipotent, embrassant la totalité de ce qui est. Les conséquences pratiques de la croyance en un tel Dieu seraient de prendre des « vacances morales » en considérant que le sort du monde est entre de bonnes mains et que les maux que nous découvrons dans l’expérience ne sont que des apparences. James défend ainsi l’idée d’un Dieu fini, conçu comme une force morale qui lutte auprès des êtres humains dans l’arène de la vie et auprès de qui ils peuvent tirer une énergie leur permettant d’espérer et de vouloir le changement, y compris dans les situations désespérées où l’aventure semble devoir s’achever.


Bibliographie

Précis de psychologie, traduction N. Ferron, préface D. Lapoujade, Paris, les Empêcheurs de penser en rond, 2003.
Manuel de psychologie que James a tiré du volumineux Principles of Psychology.

Le pragmatisme, traduction N. Ferron, préface S. Madelrieux, Paris, Flammarion, 2007.
La préface et l’appareil critique de cette édition peuvent servir d’introduction générale à sa pensée.


Stéphane Madelrieux

Université Jean Moulin Lyon 3
stephane.madelrieux@univ-lyon3.fr