La philosophie de A à Z

Résumé

L’interprétation est une pratique qui génère quotidiennement de nombreuses discussions : les commentateurs interprêtent de manières divergentes le discours présidentiel ; des amis ne s’accordent pas sur l’interprétation d’un film ; je cherche à interpréter la conduite d’autrui pour en deviner les sentiments. Cette pratique de l’interprétation est elle-même l’objet d’un débat philosophique, débat que nous allons exposer dans cette entrée, sans prendre nous-même parti, mais en laissant au contraire aux lectrices et lecteurs la tâche d’enquêter et de trancher.

Comme dans de nombreux débats, la majeure partie de nos désaccords vient simplement du fait que nous employons un même terme avec des sens différents. Nous commencerons donc notre réflexion par une clarification sémantique. Puis nous proposerons une définition de l’interprétation prise au sens cognitif, d’activité mentale. Cela nous amènera à formuler la question épistémologique de l’interprétation, c’est-à-dire relative à la possibilité de la connaissance. Nous formulerons alors les principaux arguments pro et contra en faveur des thèses possibles dans ce débat. Comme il s’agit d’un texte introductif, nous nous abstiendrons ici de discuter ces arguments, et même de conclure. Notre conclusion sera une courte bibliographie, afin d’inciter les lectrices et les lecteurs à poursuivre la réflexion.

1. Clarification sémantique

Nous employons fréquemment le terme « interprétation » dans la vie de tous les jours : nous savons donc de quoi il s’agit. Par conséquent, pour dégager les différents sens de ce terme, il n’est pas nécessaire d’en appeler aux philosophes, il suffit de nous demander quand et comment nous l’employons dans la vie ordinaire.

Pour nous appuyer sur des intuitions solides, cherchons des phrases banales où le mot « interprétation » est employé en des sens différents :

(1) « Je ne sais pas quelle interprétation donner de son silence ».

(2) « J’aime l’interprétation de  »Ne me quitte pas » par Nina Simone »

Dans la première occurrence, le terme « interprétation » renvoie à un certain état d’esprit, ou un processus mental, tandis que, dans la seconde, il renvoie à une réalité physique, la musique et le chant de Nina Simone. Le premier sens sera ici désigné comme sens cognitif — pour renvoyer à un processus ou à une activité mentale — et le second comme sens scénique — pour recouvrir aussi bien l’interprétation musicale que dramatique. On peut évidemment se demander si l’interprétation scénique doit mobiliser une interprétation cognitive. Mais comme les questions que soulève la pratique scénique et celles relevant de la cognition sont différentes, il nous faut faire ici un choix. L’objet de cette entrée sera l’interprétation au sens cognitif.

Nous n’avons pas épuisé les différentes ambiguïtés possibles liées au terme « interprétation ». Il existe des phrases où ce terme, tout en étant pris en un sens cognitif, n’a pas le même sens que dans la phrase (1). Par exemple :

(3) Mon interprétation de son silence a échoué.

Dans (1), « interprétation » désigne le sens que la personne qui énonce cette phrase donne au silence d’autrui. On peut en effet y remplacer, sans perte de signification, le terme « interprétation » par le terme « sens ». Considérons la phrase (1′) :

(1′) « Je ne sais pas quel sens donner à son silence ».

Cette phrase a exactement le même sens que la phrase (1). Dans la phrase (3), en revanche, on ne peut pas remplacer « interprétation » par « sens ».

(3′) Mon sens de son silence a échoué.

Par conséquent, il nous faut mobiliser une distinction entre deux significations du sens cognitif du terme « interprétation »: processuel et résultatif. D’un côté, « interprétation » désigne une activité, un effort, voire même une méthode ; d’un autre côté, ce terme renvoie au résultat de cette activité.

Une dernière ambiguïté doit être levée. Il y a une manière plus technique de comprendre le terme « interprétation ». Par exemple :

(4) « Je ne comprends pas ce verset de la Bible, il faut que je l’interprète. »

L’interprétation renvoie ici à une activité intellectuelle à laquelle on se livre quand on ne comprend pas, quand les signes auxquels nous avons affaire sont obscurs, ambigus ou contradictoires. C’est de cette manière que le terme est employé dans l’exégèse (entendue comme activité consistant à interpréter les textes sacrés) ou dans l’herméneutique (c’est-à-dire l’exégèse quand elle s’occupe de textes profanes, et en particulier littéraires ou philosophiques).

Pour l’herméneutique, un signe qui est immédiatement compréhensible n’a pas besoin d’être interprété. Au contraire, au sens cognitif dégagé plus haut, même la compréhension immédiate d’un signe résulte d’une interprétation, puisqu’on en dégage le sens. Mais cette contradiction n’est qu’une question de mots. Du point de vue cognitif, on peut distinguer interprétation immédiate et travail interprétatif, tandis que, du point de vue herméneutique, on peut distinguer compréhension et interprétation. Les deux distinctions sont équivalentes.

Puisque l’interprétation herméneutique est une sous-catégorie de l’interprétation au sens cognitif, il est plus avisé de prendre « interprétation » au sens large qu’au sens restreint : tandis que discuter de l’interprétation au sens herméneutique ne nous apprendra rien de l’interprétation au sens cognitif, l’inverse n’est pas vrai.

2. Clarification conceptuelle de l’interprétation comme activité mentale

L’interprétation renvoie donc à une activité mentale. Or toute activité est définie par son objectif. Quel est donc l’objectif de l’interprétation ?

Pour répondre à cette question, distinguons l’interprétation de plusieurs autres processus cognitifs : la perception, l’imagination, le calcul. Pour mettre en évidence ces distinctions, prenons une situation simple, celle de l’élève conspirationniste.

L’Élève Conspirationniste (EC) — Un enseignant, nommons-le au hasard RK, pointe du doigt un étudiant. L’un des étudiants présents en cours se persuade alors que le professeur est un Illuminati, parce que pointer du doigt quelqu’un tout en prononçant le mot « interprétation » est un code de l’Organisation (et que pointer du doigt quelqu’un ainsi vise à indiquer son âme transcendantale). Il s’agit donc évidemment d’un signe d’affiliation.

Analysons ce qui a lieu dans cette situation. Tous les étudiants seront d’accord avec EC pour dire que RK a pointé du doigt un étudiant en prononçant le mot « interprétation » : la vérité de cette proposition peut être constatée par la perception, et tous, pour autant qu’ils regardent, voient la même chose. Cependant, il est probable que bien peu d’étudiants estimeraient que RK est un Illuminati. Ils jugeraient donc que, quand il décrit le mouvement de RK, EC propose un jugement de perception. En revanche, quand il dit de RK qu’il est un Illuminati, il s’appuie sur une interprétation.

L’étudiant conspirationniste ne s’est pourtant pas contenté d’imaginer RK en train d’effectuer une cérémonie secrète. La différence entre l’interprétation et l’imagination, c’est que l’interprétation semble avoir un certain rapport avec la perception. Tandis que l’imagination paraît être un processus cognitif interne, l’interprétation n’est pas déconnectée de la réalité perceptive, puisqu’elle la prend comme point de départ et comme objet.

Quand on calcule, il semble qu’on parte également d’une perception, qu’on lance un processus cognitif orienté vers un résultat, mais que le résultat du calcul ne puisse pas donner lieu à des divergences. Le résultat du calcul semble nécessairement déterminé par ses règles. Un calcul ou une déduction est, en première approche, un processus cognitif appliquant à une situation donnée un ensemble de règles déterminant de manière claire un résultat. La conclusion de EC, tout au contraire, ne dérive pas nécessairement de ce qu’il a perçu via des règles de calcul.

3. La question épistémologique de l’interprétation

L’interprétation est l’effort pour dégager le sens d’un signe. De la même manière que, quand on entreprend de traverser l’Atlantique à la nage ou de faire monter la mayonnaise, la question se pose de savoir s’il est possible pour nous d’atteindre cet objectif, on peut se demander s’il est possible de dégager le véritable sens d’un signe, et cela de manière certaine. Autrement dit, on peut se demander si l’interprétation peut fournir des connaissances, de la même manière que la perception ou la démonstration en fournissent.

Cette question est celle de la puissance épistémique de l’interprétation. (« Épistémique » renvoie au mot grec epistèmè, lequel signifie « connaissance »). Cette question est épistémologique au sens où l’épistémologie est la discipline philosophique étudiant la connaissance. Comme la connaissance est conçue comme une croyance vraie et justifiée, on se demande s’il est possible d’obtenir une croyance vraie et justifiée du sens d’un signe au moyen d’une interprétation.

On pourrait répondre qu’on peut connaitre la vérité d’une interprétation quand on la vérifie. Par exemple, l’élève conspirationniste pourrait demander à RK s’il est un Illuminati ; si RK était incapable de mentir, l’élève conspirationniste saurait que son interprétation est fausse. Mais ce ne serait pas ici l’interprétation qui serait source de connaissance, mais le témoignage. Cette objection permet de préciser la question : il s’agit ici de savoir s’il est possible que l’interprétation suffise à apporter une connaissance du sens.

Face à cette question, deux réponses extrêmes peuvent être avancées : la connaissance interprétative n’est pas possible ou elle l’est. Par souci de commodité, nous désignerons la première réponse comme scepticisme herméneutique (« Herméneutique » renvoyant ici à une théorie de l’interprétation) — puisqu’il s’agit d’un scepticisme local, ayant spécifiquement pour objet la connaissance interprétative » — et la seconde comme optimisme herméneutique — car elle soutient que l’interprétation peut atteindre la connaissance.

4. Les arguments du scepticisme herméneutique

Il existe de bonnes raisons de croire que l’effort pour dégager le sens d’un signe ne peut jamais être un succès, au sens où il conduirait inéluctablement à une conclusion soit arbitraire, soit fausse, soit douteuse. Examinons les principaux arguments en faveur de cette position.

a. L’argument par le sens commun

Cet argument est extrêmement simple. Il consiste à constater qu’on est spontanément sceptique relativement à l’interprétation. On peut entendre dire « ce n’est qu’une interprétation », comme pour indiquer qu’il s’agit ici d’un propos de peu de valeur, qui ne doit pas être pris pour argent comptant. Au contraire, on ne dit jamais : « ce n’est qu’une perception » ; ou encore : « ce n’est qu’une démonstration ».

b. Argument par élimination

Un autre argument possible s’appuie sur la distinction entre interprétation, d’un côté, perception et démonstration de l’autre. Si on ajoute la prémisse selon laquelle la perception et la démonstration (et le témoignage) sont nos seules sources fiables de connaissance, il s’ensuit que l’interprétation ne peut pas déboucher sur une connaissance.

c. L’argument de l’irréductibilité de la subjectivité interprétative

La distinction entre perception et interprétation fournit un élément permettant de construire un autre argument. Quand on perçoit, on a l’impression que nous ne voyons rien de plus que ce qui se trouve devant nous. Quand on interprète un signe, au contraire, il nous est impossible d’accéder à son sens sans apporter avec nous des règles d’interprétation. Par conséquent, dans l’interprétation, nous ajoutons à ce qui est objectif un élément subjectif. Or, la subjectivité s’oppose à la connaissance. Le processus interprétatif s’oppose donc à la connaissance.

d. Argument à partir du délire interprétatif

Cet argument s’appuie sur des cas analogues à celui de l’Étudiant Conspirationniste. Le fait que des interprétations puissent être délirantes paraît disqualifier cette procédure : puisque la personne qui délire croit qu’elle interprète, la personne qui interprète est peut-être en train de délirer.

e. Argument à partir du conflit des interprétations

Supposons que la connaissance perceptive est possible. Les désaccords interindividuels sur ce qui a lieu, sur ce que nous constatons tous, n’en seraient pas pour autant réglés, car la même scène pourrait encore donner lieu à des descriptions différentes.

L’Énigme du Doigt : RK pointe mon doigt vers quelqu’un. Tout le monde est d’accord sur certaines propriétés élémentaires de ce geste : le doigt est pointé dans une certaine direction. Mais plusieurs interprétations de ce geste seraient possibles. Il est même possible que, si on interrogeait les témoins de cette scène, ils ne raconteraient pas ce qu’ils ont vu, mais leur interprétation de ce qu’ils ont vu. L’un dira : « le prof a humilié un élève » ; un autre : « le professeur a fait preuve de favoritisme » ; un autre : « le professeur a eu une crampe au doigt » ; une autre : « le prof a une attitude professorale » ; et EC affirmera que RK est un illuminati.

Non seulement la fable de l’Énigme du Doigt présente une pluralité d’interprétations d’un même fait perceptif, mais ces interprétations sont en conflit. Il est difficilement imaginable qu’elles puissent être toutes vraies. Or, si différents individus connaissent un même fait, ils doivent parvenir à un consensus. L’incapacité à atteindre un consensus indique l’absence de connaissances. Par conséquent, ce fait de la pluralité des interprétations d’un même fait remet en question la valeur épistémique de l’interprétation.

f. L’argument (ou les arguments) du cercle herméneutique

Concernant cet argument technique, le mieux est de laisser la parole à l’un des philosophes qui l’emploient :

« C’est une manière de tenter d’exprimer ce que l’on appelle le “cercle herméneutique”. Ce que nous essayons d’établir est une certaine lecture d’un texte ou d’expressions, et ce sur quoi nous fondons cette lecture ne peut être que d’autres lectures. Le cercle peut également être pris en termes de relations entre les parties et leur tout : nous tentons d’établir une lecture pour l’ensemble du texte, et pour cela nous faisons appel à des lectures de ses expressions partielles ; et pourtant dans la mesure où il est question de sens, de donner du sens, et que les expressions ne font sens ou pas qu’en relation à d’autres expressions, la lecture d’expressions partielles dépend de celle d’autres expressions, et ultimement du tout ». (Taylor, 1970, traduit dans Mantzavinos (2013)).

Charles Taylor formule deux arguments ici. Le premier consiste à dire que toute interprétation, ou « lecture », suppose une interprétation. Le second, plus précis, s’appuie sur les deux propositions suivantes : pour interpréter un texte, il faut en avoir interprété les parties ; pour interpréter les parties d’un texte, il faut avoir une interprétation globale du texte. Quand je lis, au début de De côté de chez Swann, « Longtemps je me suis couché de bonne heure », je dois attendre plusieurs pages avant de savoir qui est ce « je », quand et combien de temps a duré ce « longtemps », et je dois même attendre d’avoir lu Le temps retrouvé pour comprendre pourquoi le narrateur estime nécessaire de commencer son ouvrage par la phrase la moins susceptible de créer un suspens de toute l’histoire de la littérature.

5. Arguments optimistes

Nous allons à présent présenter deux arguments en faveur de la position optimiste.

a. Argument de la hiérarchie interprétative

Quand on parle d’interprétation, c’est souvent pour distinguer une bonne et de mauvaises interprétations : « ils ont mal interprété ce que je voulais dire ». Or, une bonne interprétation n’est pas nécessairement celle qui reçoit notre préférence subjective, comme on pourrait dire qu’on préfère l’interprétation de « Ne me quitte pas » par Nina Simone à celle de Barbara. En effet, quand on dit « ils ont mal interprété mes propos », on veut dire qu’autrui s’est trompé, et non qu’ils sont dénué de goût. Par exemple, un philosophe de la perception veut expliquer à ses élèves que nous ne voyons pas réellement des choses, mais seulement des tâches colorées, et qu’il s’écrie en les regardant : « je vois des taches », ses élèves commettraient une erreur s’ils croyaient que leur professeur avait l’intention de les insulter. Celui-ci se plaindrait à juste titre de leur erreur. Or, si on parle d’interprétations fausses, c’est qu’il y en a de vraies. Et donc que cela a un sens de parler de connaissance interprétative.

b. Argument par les conséquences

Pour dégager les conséquences de la thèse sceptique, nous nous appuierons sur l’opposition entre interprétation, perception et déduction : certaines questions ne peuvent recevoir de réponses ni par la simple perception ni par la déduction. Il semble donc que seule l’interprétation pourrait permettre d’y répondre. Si ce n’était pas le cas, il faudrait renoncer à savoir quelle est la réponse à ces questions. Le raisonnement est le suivant :

(1) On ne peut répondre à la question Q ni par la perception ni par la déduction.

(2) On ne peut pas non plus recourir à l’interprétation.

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On ne peut pas répondre à la question Q.

Par conséquent, il nous faut identifier quelques questions auxquelles il est important de répondre, sans que nous puissions espérer y répondre par la perception ou la déduction.

a) Puis-je connaître autrui ? — L’esprit d’autrui, son contenu, son état, s’il est distingué d’un état corporel ou cérébral, ne peut pas être directement perçu ni déduits. Tout ce à quoi nous avons directement accès, ce sont les expressions de cet esprit. Nous ne pouvons pas non plus savoir ce que pense autrui au moyen d’une déduction, car les mêmes conduites observables sont compatibles avec plusieurs états intérieurs. Par exemple, on peut pleurer à un enterrement parce qu’on est triste pour la personne décédée, pour la famille, pour soi, parce que ce décès nous en rappelle un autre, parce que nous n’avons pas eu de bonnes relations avec le disparu, parce que la musique nous émeut, parce que nous estimons nécessaire et utile de jouer la comédie, parce que nous sommes victimes d’une contagion émotionnelle, parce que nous avons une allergie, etc. Un observateur qui appliquerait la règle selon laquelle « celui ou celle qui pleure à un enterrement est triste pour le mort » ne pourrait pas nécessairement accéder à une représentation correcte de notre état psychique. Ce que nous dit la personne ne nous permet pas non plus de savoir ce qu’elle pense avec certitude. Il arrive qu’on nous mente ou que les intentions du locuteur soient cachées. De plus, pour comprendre le sens du discours d’autrui, il faut déjà l’interpréter, si bien que nous sommes renvoyés d’une interprétation, celle de l’action, à une autre, celle du discours. On ne peut donc pas échapper à l’interprétation pour nous rapporter à autrui non pas comme à un simple corps, mais comme à un esprit. Sans connaissance interprétative, il serait difficile pour nous d’interagir avec autrui et de juger correctement ses actions.

b) Faut-il innocenter les religions des crimes commis en leur nom? — Les fidèles d’une religion ne se contentent pas de croire que les êtres, le monde et les événements décrits par leurs textes sacrés sont vrais. Ils estiment qu’il est de leur devoir d’obéir aux prescriptions contenues dans ces textes sacrés. La question est alors cruciale de savoir quel est le sens de ces textes sacrés, de manière à savoir ce qu’ils ordonnent exactement. Or, on constate que de nombreux désaccords naissent au sujet de la bonne manière de comprendre ces textes. Certains fidèles d’une religion justifient des actes violents en affirmant qu’ils sont prescrits par les textes religieux, tandis que d’autres le nient. S’il n’y a pas de connaissance interprétative, il est impossible de dire qui, parmi eux, a raison.

c) L’application du Droit peut-elle être juste ? — Un juge ne se contente pas d’appliquer mécaniquement des lois aux cas qui lui sont soumis : il ne peut savoir quelle sanction appliquer ni en constatant le cas qui lui est soumis, ni en la déduisant des lois. En effet, ces cas n’ont pas nécessairement été prévus par le législateur. Par conséquent, il est amené à se demander comment interpréter les lois pour l’appliquer au cas qu’il doit juger. Si l’interprétation est arbitraire, la justice est menacée.

d) Les sciences humaines apportent-elles des connaissances ? — À première vue, les sciences humaines, par oppositions aux sciences de la nature, ne semblent pouvoir connaître leur objet ni par observation ni par calcul. En effet, comme on l’a vu, s’il est possible de connaître autrui, c’est probablement par l’interprétation qu’on y parvient. Or, les sciences humaines tentent de rendre scientifique l’étude d’autrui, que celui-ci appartienne au passé, à une autre culture, à différentes classes sociales, ou que son fonctionnement mental semble totalement différent du nôtre. Estimer que l’interprétation n’a pas de valeur épistémique disqualifierait donc les efforts des psychologues, psychanalystes, psychiatres, sociologues, anthropologues, historiens, linguistes, etc.

Conclusion sous forme de bibliographie

DILTHEY, Wilhelm, La vie historique. Manuscrits relatifs à une suite de L’édification du monde historique dans les sciences de l’esprit, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Opuscules », 2014.

[Il s’agit d’une publication postume de Dilthey, où celui montre comment sont liées interprétation quotidienne et interprétation textuelle. Il met ainsi en évidence quelles sont les conditions de possibilité et d’impossibilité d’une connaissance interprétative, et présente une version convaincante, subtile et délimitée de l’argument du cercle herméneutique ]

MANTZAVINOS, Chrisostomos, « Le cercle herméneutique : de quel type de problème s’agit-il ? », L’Année sociologique, vol. 63, n° 2, 2013, pp. 509-530.

Article très utile pour clarifier le concept de cercle herméneutique : Mantzavinos en distingue trois versions, ontologique, logique et empirique. Il soutient que le problème que soulève le cercle herméneutique est empirique, et que, par conséquent, les sciences cognitives peuvent déterminer si nos manières d’interpréter se heurtent vraiment à un cercle herméneutique.

TAYLOR, Charles, « Interpretation and the Sciences of Man », The Review of Metaphysics, Vol. 25, No. 1 (Sep., 1971), pp. 3-51, Trad. fr. par Philippe de Lara, « L’interprétation et les sciences de l’homme », in Denis Thouard, Herméneutique contemporaine, Paris, VRIN, 2011.

Charles Taylor reprend ici le problème classique de la spécificité et de la scientificité des sciences humaines : peut-on concevoir les sciences humaines comme des sciences sans les réduire à une science de la nature ? Il estime possible de résoudre à ce problème en s’appuyant sur le phénomène du cercle herméneutique.

THOUARD, denis (dir.), Les textes clés de l’herméneutique contemporaine (dirigé par Denis Thouard), Paris, Vrin, 2010.

Il s’agit d’une remarquable anthologie d’articles présentant différentes thèses relatives à la question épistémologique de l’interprétation. Pour défendre la thèse de la possibilité d’une connaissance interprétative, les articles de Pascal Engel et de Dagfinn Følesdal sont particulièrement utiles.

Raphaël Künstler
Université de Toulouse
raphael.kunstler@gmail.com

Comment citer cet article? 
Künstler, R. (2019), « Interprétation », version Grand Public, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/interpretation-gp/