La philosophie de A à Z

Publié en avril 2018

Résumé 

Dans cet article nous étudierons surtout les interactions sociales. Cependant nous partirons du modèle des interactions physiques, puisqu’il a inspiré des sociologues comme Simmel aussi bien que les théoriciens de l’économie. Nous entendrons par interaction une relation entre au moins deux actions, l’une par laquelle un premier élément agit sur un second élément, l’autre par laquelle le second réagit et agit sur le premier, qui réagit en retour. Chaque élément agit sur l’autre et réagit non seulement à l’action mais aussi à la réaction de l’autre, et ces actions et réactions peuvent être à la limite simultanées ou au contraire alternées. Ce modèle peut donc s’appliquer à des interactions d’attraction entre masses, à des interactions entre processus biochimiques, à des interactions d’un organisme avec son environnement, ou plus spécifiquement avec un organisme de la même espèce, à des interactions entre êtres sociaux- des conversations, des échanges, des actions en coopération, ou même conflictuelles- voire à des interactions entre groupes et collectifs.

Ce sont d’ailleurs ces interactions entre êtres sociaux qui seront au cœur de notre réflexion. La sociologie des interactions (à partir de Goffman) s’est centrée sur l’étude des rencontres qui sont des relations directes entre personnes, mais en tentant d’identifier des règles et des prises de rôle qui sont caractéristiques d’une société. L’analyse de conversation (Sacks, Schegloff, Heritage) a étudié les processus d’interactions des conversations dans le détail de leurs énonciations, voire de leur prosodie. Le concept d’interaction a aussi été utilisé dans des approches plus psychologiques, plus centrées sur les individus et les relations interindividuelles, et moins sur les structures sociales collectives. Mais en psychologie sociale, l’école de Moscovici a étudié la manière dont ces interactions diffèrent selon qu’elles ont lieu entre membres du même groupe ou entre membres de groupes différents.

Nous tenterons d’inscrire le concept d’interaction dans un cadre plus large, qui puisse permettre aussi d’étudier la manière dont les êtres sociaux sont influencés par leur appartenance à des collectifs et à une société. L’apport principal d’une approche des relations sociales en termes d’interactions tient à ce qu’elle permet d’être sensible à la dynamique des activités sociales interindividuelles – qu’il s’agisse de celles qui assurent la persistance de routines et de conduites conformes aux attentes normatives des partenaires ou de celles qui modifient les relations sociales – tout en permettant de penser les manières dont les interactions construisent des réseaux collectifs de relations sociales qui ont leurs propres dynamiques et leurs propres effets normatifs.

Nous allons partir de l’auteur qui a compris les rapports et les différences entre le concept d’interaction en physique et sa version sociologique : Simmel, qui a forgé le concept d’interaction par échange (« Wechselwirkung »). Cependant, il est aussi utile de se rendre compte que le concept d’interaction n’a pas seulement une base physique, mais aussi une base biologique, qui amène à prendre en compte toute aussi bien les interactions internes à un organisme que celle d’un organisme avec son environnement. Il est nécessaire de relier ces deux types d’interactions pour comprendre la constitution d’un sujet. Cela nous amènera à revenir à Dewey, le philosophe qui a le mieux thématisé ces relations d’un sujet et de son environnement – y compris social- et à son concept de « transaction ». Nous renverrons évidemment aux travaux du sociologue des interactions Erwin Goffman. Il a fortement lié le concept d’interaction et ceux de « rituel », d' »ordre », d’attentes réciproques et de règles, et il nous faudra analyser les différentes manières d’interpréter les liens entre ces notions.

Les interactions entre individus peuvent conduire à des constitutions de groupes et à des interactions entre ces groupes, et nous analyserons à cet égard le rôle des coopérations. Il est utile de comprendre ces interactions entre groupes dans le cadre plus large des réseaux d’interactions, qui permettent de représenter des interactions aussi bien entre individus qu’entre groupes. Cela nous amènera à faire des distinctions entre les interactions directes, les interactions indirectes, et des interactions dont les acteurs savent qu’elles existent, mais qu’ils ne peuvent identifier – nous parlerons d’interactions « hors de portée » (et justifierons ce qui peut paraître un oxymore). Nous pourrons alors revenir sur les conduites de réparation analysées par Goffman en montrant qu’elles jouent sur ces trois types d’interactions. Étudier le jeu entre ces trois types d’interaction permet aussi de mieux comprendre le rôle des statuts sociaux, des règles sociales et des codifications institutionnelles, et de montrer comment une sociologie des interactions peut échapper au dilemme de l’individualisme et du holisme.


Tables des matières

Les interactions physiques
Simmel

Dewey : interaction et transaction
Interaction et constitution d’une subjectivité
Goffman
Des règles ?
Interactions et coopération
Interactions en réseau : directes, indirectes, hors de portée
Interactions et virtuel
Dispositifs de réparation et de stabilisation
Statut social
Comment les institutions se mettent hors de portée
Interactions et règles
Réparation et rapports entre niveaux d’interaction
Deux modes de régulation des réseaux d’interaction : s’accommoder des déviations ou les dénoncer
Compatibilité de l’individualisme et du holisme (interactionnistes)

Références


Si le concept d’interaction est aujourd’hui lié à une école en sociologie et à des débats sur l’individualisme et le holisme, il a d’abord été utilisé et mis au point en physique, en particulier par Newton. La notion d’attraction ne peut pas se réduire à l’action d’un seul corps en mouvement sur un autre corps immobile, puisque si un premier corps plus massif attire un second, ce corps moins massif exerce aussi une attraction sur le premier. Le mouvement d’un des corps dépend non seulement de son propre pouvoir d’attraction, mais aussi de celui de l’autre. La relation entre les deux corps est donc complexe : c’est une véritable « inter-action ».

Ces actions de chaque corps sur l’autre sont ici simultanées et directement réciproques. Il est cependant possible d’obtenir des effets en retour dans des relations qui ne sont ni directement réciproques ni simultanées. Par exemple une boule de billard A en frappe plusieurs autres à la fois dans un coin du billard, ces différentes boules partent dans des directions opposées, puis rebondissent sur les bandes et se choquent entre elles, si bien que l’une d’entre elles (B) peut être renvoyée sur le trajet que la première boule a suivi après le premier choc et la choquer à son tour. L’action en retour n’est pas ici immédiate comme dans la relation d’attraction, mais relayée dans l’espace par d’autres interactions et décalée dans le temps. Cela n’est possible que si les trajets des boules décrivent un réseau, et que B revienne finalement sur A.

Dans les deux cas de figures (attraction simultanée ou trajectoires en réseau), un système d’interactions peut être alors défini, dont les évolutions peuvent (ou non) rester stables et assurer la poursuite des mêmes configurations au cours du temps. Ce modèle de système suggère qu’un ensemble complexe de configurations récurrentes, qui apparait plus sophistiqué que chaque action simple, peut cependant résulter de combinaisons de relations entre ces actions plus simples. Cette thèse réductionniste exige cependant pour être valide que les actions distantes soient combinées selon les relations d’un réseau (donc en exigeant certaines configurations, si bien que l’émergence de ces configurations reste encore à réduire) voire que ces actions influent toutes les unes sur les autres, au moins indirectement, au lieu qu’un corps subisse simplement l’action d’un autre. Il reste qu’un tel système d’interactions peut présenter un état d’équilibre, ce qui permet de prédire l’aboutissement de son évolution et donc de réduire la complexité de cette évolution.

Les interactions fournissent des explications de phénomènes qu’on rencontre aussi bien en physique qu’en biologie et qu’en sciences sociales. Ainsi en économie, Arrow et Debreu ont montré que la démonstration de l’existence d’un équilibre de marché[1] va de pair avec sa compréhension dans les termes de la théorie des jeux. Cette théorie traite des interactions « stratégiques », c’est-à-dire telles que chaque acteur choisit l’action qui est sa meilleure action sous la supposition que les autres choisissent leur meilleure action – et ils font de même ce choix en fonction des meilleures actions de leurs partenaires (ou adversaires). De telles interactions présupposent des influences de l’action de chaque acteur sur l’action du partenaire et réciproquement. Or on trouve déjà chez le sociologue Simmel une conception de l’interaction voisine- plus riche, on va le voir, mais sans les développements formels de la théorie des jeux, qui peuvent exiger par ailleurs des conditions d’information des acteurs assez difficiles à réunir dans les interactions sociales réelles.

Simmel est sans doute le premier sociologue à avoir introduit un concept fort d’interaction dans le domaine sociologique. Il utilise en fait les termes de « Wechselwirkung » (interaction par échanges) et de « Rückwirkung » (effet en retour). Il s’agit donc de changements qui se produisent selon des interactions et des effets en retour. Un partenaire réagit en retour de l’action de l’autre, ce qui conditionne aussi l’action de celui-ci en fonction de ce retour. Ainsi les termes des interactions se modifient l’un l’autre par ces effets en retour.

Simmel ne s’est pas borné à penser l’interaction de deux ou n personnes les unes avec les autres. Il a pris en compte le rôle des tiers, ceux qui n’interagissent pas actuellement avec les acteurs, mais dont l’existence et les opinions comptent pour les acteurs – parce que ces acteurs peuvent avoir à interagir par ailleurs avec ces tiers, ou avec des acteurs qui sont sous l’influence de ces tiers. Cette influence a alors des effets en retour sur les premiers acteurs, via leurs partenaires. Ces tiers peuvent avoir deux positions. Soit ce sont des personnes que nous pouvons connaître par des interactions indirectes, via d’autres personnes avec lesquelles nous avons des interactions directes. Soit ce sont des personnes que nous ne connaissons pas, mais dont nous supposons qu’elles pourraient cependant avoir un avis sur nos conduites si elles venaient à les connaître – ce qui permet à Simmel de relier les interactions, via la figure des tiers, à l’influence sociale en général, qui est un effet en retour généralisé. Simmel en arrive à supposer que le processus de cette Wechselwirkung n’appartient ni à un partenaire ni à l’autre, et qu’il définit le social comme tel. Il s’agit effectivement d’un processus qui entrelace les actions individuelles, et qui est le fondement des activités sociales. Il n’est pas nécessaire pour autant de parler « du social » comme un être à part, puisque Simmel récuse la possibilité d’envisager séparément individu et société, et insiste aussi sur l’existence de groupes. En revanche, il met l’accent sur l’impossibilité pour l’individu – mais elle vaut aussi pour les groupes et les sociétés- de maîtriser les effets propres à la dynamique collective qu’entraînent les interactions. On peut proposer deux interprétations de cette impossibilité. L’une est que l’interaction comme Wechselwirkung, comme échanges qui changent les modes d’échanges par des effets en retour, contient son sens irréductible en elle-même. L’autre est qu’en fait ce sens n’est pas déterminé et reste ouvert.

Les deux propositions peuvent en fait s’appliquer non seulement aux relations sociales, mais aussi à un individu et à ses liens avec son environnement. Le philosophe pragmatiste Dewey est sans doute celui qui a le mieux compris que pour donner à la notion d’interaction son développement maximal, il fallait envisager aussi bien les interactions internes à l’individu, que les interactions de l’individu avec son environnement, environnement qui doit comprendre aussi ses relations sociales. Comme Dewey a commencé par parler d’interaction pour ensuite préférer, pour disposer d’un concept de résonance plus sociale, le terme de transaction, cela nous autorise à considérer ensemble les deux notions. Dewey lutte contre des conceptions dualistes, qui sépareraient l’intérieur de l’extérieur, l’organisme de son environnement, le sujet connaissant des vérités à découvrir. L’organisme est en interaction constante avec son environnement, il le façonne et celui-ci le façonne. Les fins de nos actions ne leur sont pas extérieures, elles prennent forme au cours de la formation de ces actions. Une société n’est pas extérieure à ses membres, les activités des individus façonnent leurs manières d’être ensemble, et réciproquement. Ces actions réciproques, qui exigent une multiplicité d’interactions, Dewey préfère donc les appeler des transactions, le préfixe « trans » indiquant à la fois le dépassement des dichotomies du genre organisme/environnement, et la capacité des interactions de se diversifier en une grande richesse de variations. Dewey refuse en effet de considérer « la » société comme une entité unifiée, y voyant plutôt un ensemble de relations toujours en évolution. Cette conception est très attirante, et son seul défaut est peut–être de l’être trop. Dewey semble penser qu’il suffit d’abandonner les dualismes et les dichotomies pour assurer des modes de vie ensemble satisfaisants et des connaissances en progression. Il est donc difficile, à partir de ce pragmatisme optimiste, de comprendre les aspects sombres des sociétés – inégalités, recherche du pouvoir pour le pouvoir, explosions des conflits, régressions sociales, intolérances et racismes. Or ces phénomènes semblent pourtant bien eux aussi relever d’interactions entre organismes et environnements, entre activités des individus et modes d’être ensemble, donc de transactions au sens de Dewey.

Revenons plus précisément sur l’idée que les interactions se jouent de la dualité entre intérieur et extérieur.

Un individu est constitué par les relations entre des échanges internes à son organisme et par leurs relations avec ses interactions avec son environnement, et le résultat des relations entre ces deux types d’échange reste ouvert. Une bonne partie des recherches en psychologie cognitive est consacrée à l’étude des modalités de mise en place, dans le développement d’un individu, de la distinction entre soi et environnement et du rapport soi-autrui, donc des interactions, et cela par contagion, imitation, simulation, voire par constitution d’une théorie « naïve » de l’esprit des autres. Certes les psychologues cognitifs ne font guère référence à Simmel, ni à Dewey, mais ils pourraient utiliser sans difficulté la conception d’une interaction avec effets en retour. L’alliance de la psychologie cognitive et des neurosciences nous amène prolonger l’effort de Dewey pour généraliser la notion d’interaction, non seulement vers les collectifs sociaux, ou les relations individus-environnement, mais en l’appliquant aux interactions entre les processus internes à l’individu. La notion d’interaction permet d’étudier avec précision des relations qui n’ont plus seulement lieu à un niveau interindividuel ou social, mais aussi qui sont déterminantes au niveau infra-individuel et individuel pour la constitution d’un soi.

Nous ne pourrions pas développer une subjectivité sans interactions avec notre environnement, mais nous ne pouvons pas non plus le faire sans interactions entre nos différents modes internes d’interaction avec cet environnement. Ces interactions impliquent des perceptions, des mouvements et des capacités de modifier notre environnement – des capacités d’action-, et elles impliquent, dans la petite enfance, l’apprentissage des régulations des possibles interférences entre nos différents processus cognitifs et actionnels. Nous allons rapidement passer en revue les types d’interactions internes qui nous permettent ces transactions avec notre environnement et nos partenaires humains.

Tout d’abord, nous devons gérer les modifications qu’apporte à notre perception nos propres mouvements. Pour percevoir des mouvements extérieurs nous devons apprendre à distinguer entre nos mouvements et les mouvements d’objets de notre environnement. Tourner notre tête produit un mouvement apparent qu’il faut distinguer par exemple du mouvement d’un animal dans l’environnement. Une information sur la commande motrice du mouvement de notre œil doit donc permettre d’inhiber l’interprétation « mouvement dans l’environnement ». Pour apprendre cette inhibition, il nous suffit d’utiliser la différence de deux situations d’interaction – celle où nous bougeons la tête et où tout l’environnement semble tourner, et celle où nous ne la bougeons pas et où un objet de l’environnement se meut. C’est en quelque sorte l’interaction entre ces deux interactions qui produit cet apprentissage.

Ensuite nous devons, pour interagir avec les autres, pouvoir saisir la similarité de leurs mouvements avec les nôtres tout en distinguant en même temps ces mouvements des nôtres. Le rôle des célèbres neurones miroirs, qui s’activent aussi bien quand nous accomplissons un mouvement orienté vers un objet que lorsque nous voyons des humains ou animaux accomplir un mouvement similaire, doit aussi se comprendre dans cet esprit. On oublie souvent que si les neurones miroirs s’activent et nous permettent d’identifier un mouvement orienté, il nous faut aussi apprendre à inhiber le déclenchement de notre propre mouvement que ces neurones pourraient activer (certains schizophrènes ont du mal à ne pas déclencher les mouvements qu’ils voient accomplis par d’autres). Or cette capacité à activer nos neurones-miroirs tout en inhibant notre déclenchement d’un mouvement similaire nous permet de ne pas prendre l’action des autres pour la nôtre, donc de ne pas prolonger l’activation de ces neurones liés à l’action d’autrui par une interaction interne qui aille de nos neurones-miroirs à nos neurones moteurs. La conjonction de ce couplage (activation des neurones miroirs) et de ce découplage (inhibition des neurones moteurs liés au même mouvement) nous fournit la structure paradigmatique d’une interaction qui permette de lier deux sujets tout en les distinguant.

Pour nous constituer en sujet, il faut pouvoir distinguer ce qui est du ressort du soi et ce qui ne l’est pas. Nous pouvons aussi apprendre cette différence en voyant notre action mimétique bloquée par l’action d’autrui que nous imitons. C’est là une interaction négative, tout aussi essentielle qu’une interaction positive.

Cette structure d’interaction contient déjà en germe des relations plus complexes : des relations triangulaires entre l’individu, un autre individu, et un objet perçu par les deux. Il nous faut pouvoir identifier des mouvements de deux sujets qui visent une même cible selon des motivations qui peuvent différer. Une telle structure triangulaire est manifeste quand nous suivons le regard d’autrui (conduite étudiée par Baron-Cohen), ce qui nous permet de découvrir l’objet qui intéresse autrui, et de nous intéresser au même objet, voire d’entrer en compétition avec autrui pour posséder cet objet. Ce suivi des regards est d’ailleurs aussi nécessaire pour coordonner nos actions avec autrui.

Ces résonances en nous des mouvements d’autrui, quand il s’agit de postures ou de dynamiques des expressions du visage qui expriment des émotions, déclenchent aisément une contagion émotionnelle. A un premier niveau cette contagion induit simplement des comportements similaires et parallèles. Elle n’est donc pas interactive au sens fort. Pour passer au niveau d’une interaction émotionnelle, il faut que l’influence émotionnelle qu’ a un interactant sur l’autre joue non pas d’une, mais de deux manières : d’une part cette émotion lui est propre, mais d’autre part sa manifestation et sa modulation dépendent de la réaction en retour de son partenaire.

Pour en arriver à une véritable « interaction » émotionnelle, il faut alors passer de la contagion émotionnelle à l’empathie. L’empathie n’implique justement pas de reproduire le comportement d’autrui. Ce n’est pas en étant anéanti par la souffrance qu’on peut accueillir la demande de compassion de celui qui souffre. L’interaction empathique implique en elle-même la distinction des interactants. Rimé et ses collaborateurs ont d’ailleurs montré que si nous aimons partager nos émotions, même douloureuses, ce partage ne permet pas à ceux qui ont été des victimes de surmonter leur traumatisme, sauf si ceux avec qui ils partagent les amènent à considérer l’événement traumatique sous des perspectives différentes – plus proches de celles que peuvent avoir ceux qui manifestaient leur compassion sans avoir subi le traumatisme.

Cette analyse n’est pas totalement nouvelle. Dans sa Théorie des Sentiments Moraux, Adam Smith avait bien mis en évidence comment les interactions émotionnelles pouvaient encore changer de niveau, quand on en venait à des interactions entre trois perspectives émotionnelles. Il s’agit d’interactions qui comportent non pas seulement deux rôles, mais trois : les deux rôles des interactants directs et celui de leur observateur en tiers. Cet observateur peut ressentir de la sympathie pour l’un et l’autre des interactants – en entendant par là qu’il peut imaginer les émotions que chacun d’eux ressent, mais la plupart du temps sans les ressentir aussi fortement qu’eux. Cet observateur, quand il regarde par exemple un donateur et celui qui reçoit de lui une aide, ressent alors deux émotions différentes. Il a pitié de celui qui avait besoin de cette aide et il partage le plaisir du donateur. Un observateur « impartial », selon Adam Smith, est celui qui peut comparer ces deux sentiments et les juger appropriés et bien appariés. Inversement celui qui rejette sans autre justification un appel au secours suscitera chez l’observateur une certaine indignation, alors qu’il continuerait à ressentir de la pitié pour celui qui lance l’appel. Adam Smith voyait ainsi dans un juste équilibre entre l’émotion du donateur, celle de l’assisté, et les deux émotions ressenties par sympathie par l’observateur, le ressort fondamental de la morale.

Adam Smith avait commencé par enseigner la physique de Newton, ce qui relierait cette conception de la morale au concept d’interaction dont nous sommes partis. Mais il nous manque ici des chaînons. Si les économistes ont pu penser ramener les échanges à des modèles d’interactions qui empruntent initialement leurs formalismes à la physique, les études qui partent d’observations des interactions sociales détectent certes des régularités dans ces comportements, mais surtout des réactions aux infractions à ces régularités, ce qui donne à ces régularités le statut de règles. Ces règles, pour autant, ne sont pas nécessairement morales. Il faut donc nous interroger sur les relations, dans les interactions sociales, entre les dynamiques des interactions et les modes de leurs régulations. L’auteur qui a le mieux mis en évidence les particularités des interactions et la diversité des modes de leurs régulations, Goffman, est aussi la principale référence en sociologie des interactions.

Goffman est sans doute celui qui a donné à l’interactionnisme l’essentiel de son potentiel d’explication sociologique –la notion de « transaction » de Dewey proposait un cadre conceptuel, mais ne donnait pas lieu à des études de terrain qui nous fassent découvrir les particularités nouvelles de nos modes d’être ensemble.

Goffman (1955, 1961, 1977) pense pouvoir réduire son champ d’étude des interactions aux relations face-à-face (conversations, coprésence dans une file, dans un groupe). Si interagir, c’est en un sens se rendre vulnérable -et risquer de voir sa « territorialité » personnelle entamée- il reste que quand autrui abuse de cette vulnérabilité, il ne peut plus bénéficier de l’interaction. La plupart des interactions vont donc éviter de faire perdre la face aux partenaires, et Goofman appelle cette régulation un rituel. Ce n’est pas un rituel strict, tel que toute infraction rendrait y l’interaction inefficiente ou néfaste, puisqu’il peut y avoir des accommodements avec des variations, et que lorsque le rituel est rompu, on peut disposer de procédés de réparation. Le « rituel » des processus de réparation guide alors l’ordre ou la succession attendue des étapes: infraction, éventuellement sommation de réparation venant de l’offensé, offre de réparation de la part de l’offensant- excuse-, et si cette réparation est acceptée, minimisation par l’offensé. Toutes les étapes ne sont pas nécessaires, mais le rituel permet de les identifier. De manière générale, les modes d’interactions accroissent les chances qu’ont les autres de saisir nos intentions et que nous avons de faire comprendre ces intentions aux autres. Goffman (1971) a étendu son analyse en utilisant le modèle d’interaction qu’est la scène théâtrale, où un public peut voir interagir des acteurs, mais il soutient que dans la vie réelle, on peut réduire cette structure à trois places à des interactions à deux places – l’acteur et son public. Cette métaphore de la scène lui permet d’introduire la notion de rôle social, et de pouvoir analyser des relations non plus simplement entre individus, mais entre « équipes » – entendues au sens restrictif d’un ensemble de personnes contribuant à la mise en scène d’une routine particulière. Cependant Goffman (1983) se refuse à réduire les macrostructures sociales aux seules réalités des rencontres face-à-face, et à réduire le marché économique aux rites d’interaction. Il y a bien des relations d’influence entre les pratiques d’interaction et les structures sociales, mais elles ne sont reliées que par un couplage lâche.

Dans un article éclairant, Bernard Conein (2012) a ordonné les différentes interprétations des positions de Goffman et de leur évolution[2]. Les analyses d’Interaction Ritual (1955), qui associent l’évitement de la perte de la face des partenaires avec la notion de territoire personnel, travaillent un domaine qui apparaissait normatif en réduisant cette normativité à des régularités de comportements. Mais dans la suite des travaux de Goffman sur les réparations – par exemple des excuses, avec cette tendance finale de l’offensé à minimiser l’offense initiale- il semblerait que l’on ne puisse réduire l‘aspect rituel des interactions à une élaboration commune du contexte d’interaction – comme le pensent les tenants de l’analyse de conversation (Schegloff 1988)- et que sa prise en compte exige une interprétation normative en termes de règles, ce qui ferait de Goffman un sociologue moral (Ogien, 1990). Cependant, notons que Goffman (1983) insiste sur le fait que, de ce que les individus acceptent tacitement des normes comme arrangements institutionnels, on ne peut pas conclure qu’ils croient ces normes justes, ni qu’ils ne préféreraient pas les voir changer. Et dans un même paragraphe où Goffman (1971) évoque la notion d’univers moral, il lui confère aussi un rôle faible, presque instrumental, lié à la poursuite des interactions et au maintien des rôles [3]. Conein note que Goffman voit dans cet ordre « moral » (au sens faible) de l’interaction un ordre différent d’un ordre normatif institutionnel, parce que cet ordre ne renvoie à aucune autorité assignable. Cet ordre s’accommode d’une certaine indétermination quant aux normes invocables. Il exige même que l’on puisse donner plusieurs interprétations de l’événement qui a introduit par exemple un souhait de réparation, d’excuse et de reprise d’interaction, et qu’une incertitude demeure sur les normes auxquelles les partenaires sont supposés se référer pour ces interprétations. Qui plus est, le processus de réparation laisse lui aussi dans le vague ces références normatives – la réparation, avec ses excuses conventionnelles, évite que l’un fasse la leçon à l’autre.

Une conséquence de la position de Goffman semblerait alors que les processus de réparation qu’il examine se gardent bien de faire référence à l’autorité de tiers institués– ce qui n’est pas le cas des interactions analysés par Simmel. Cependant, ajouterons-nous, ces tiers n’ont pas besoin d’être des autorités institutionnellement définies. Bien des expériences (par exemple des « jeux » au sens de la théorie des jeux, dans lesquels on peut adopter une stratégie coopératrice ou une stratégie orientée par le seul intérêt personnel) montrent que nous changeons d’attitude dans nos interactions interindividuelles selon que nous pensons que d’autres peuvent ou non nous observer, sans que nous soyons face-à-face, sans savoir de qui il s’agit. Plutôt que de soutenir que ces interactions de réparation ne font référence à aucun tiers, il vaudrait mieux dire qu’elles ne font pas référence à des tiers identifiés et catégorisés. Nous verrons d’ailleurs qu’il est préférable de ne pas limiter l’analyse des interactions aux seules interactions en face-à face.

Il reste qu’à lire Goffman, on peut penser que même sans se référer à un ordre institutionnel, les conduites des acteurs en interaction renvoient à des règles. Goffman (1967) utilise d’ailleurs ce terme, mais sans en faire un élément de son vocabulaire fétiche, comme « rituel », « rôle », ou « interaction »: « les règles de conduite empiètent sur l’individu de deux façons générales : directement, en tant qu’obligations, contraintes morales à se conduire de telle façon ; indirectement, en tant qu’attentes de ce que les autres sont moralement tenus de faire à son égard » (trad. 1974, p. 44). Il ajoute que ces obligations sont remplies le plus souvent sans y penser. Car ici l’obligation n’est pas fondatrice à elle toute seule : ce qui fonde l’obligation elle-même, c’est la possibilité de maintenir l’interaction par la réponse à des attentes.

Comme on peut manquer à une attente mais cependant disposer encore de latitude pour réparer ce manquement, cette approche semble pouvoir échapper au célèbre problème que Wittgenstein évoque à propos des règles.

Ce problème est le suivant : si nous nous comportions dans nos interactions en cherchant la règle à appliquer dans telle situation, puis en l’appliquant, nous devrions d’abord résoudre le problème de définir à quelle règle la situation peut faire référence. Pour cela il nous faudrait identifier une règle qui nous guide dans l’identification de la règle à appliquer, et, si la situation présente des particularités, une règle qui nous dise comment appliquer la règle choisie dans cette situation particulière. Et la recherche de ces règles nous entraînerait dans une régression sans fin.

Or les règles qui guident par exemple les réparations et excuses ne sont pas de ce type. Elles ne déterminent pas toutes les conditions de la conduite et permettent plutôt simplement, quand les partenaires de l’interaction considèrent cette conduite, de lui donner une signification sociale, par exemple de la comprendre comme signifiant des excuses, donc comme une attente de reprise des interactions – il n’est donc pas nécessaire que l’application de la règle et les conditions de cette application soient définies de manière stricte.

Cependant, même cette version « interprétative » des règles a donné lieu à une critique de la position supposée de Goffman chez les chercheurs en analyse des conversations – par exemple Sacks et Schegloff. Renvoyer à des règles leur semble en infraction avec une méthodologie plus exigeante, où l’on souhaite partir des situations et processus d’interactions tels qu’ils se déroulent effectivement, et où l’on ne s’autorise pas à recourir à un arrière-plan présupposé par l’analyste. Il est jugé préférable d’extraire de la seule dynamique des interactions les modalités qui permettent aux acteurs eux-mêmes de s’y retrouver.

Ce qui émerge de ces dynamiques, c’est en particulier la succession des tours de parole des différents interlocuteurs. Ils ne se succèdent pourtant pas toujours de manière implacable, mais si ce n’est pas le cas, on trouve dans la conversation des indices du fait qu’un interlocuteur a été contraint de sauter son tour de parole. Et quand un locuteur ne tient pas compte d’un marqueur de tour de parole et poursuit son discours, cela produit des effets d’interaction particuliers. Pour que l’interaction se poursuive sans heurt, il faut qu’il justifie ce prolongement de son tour de parole, par exemple en contant une histoire, ou en développant une argumentation, bref que son interlocuteur ait des raisons d’accepter de passer son tour. Et c’est seulement par la comparaison de ces types de conversation – narration ou argumentation développée- avec des conversations où l’alternance des tours de parole est plus régulière que l’on détecte les modalités acceptées de ces variations. Les règles du tour de parole n’existent pas indépendamment des dynamiques de situation et de la séquentialité des énonciations.

Au sein même de cette école, des chercheurs comme Heritage ont fini par trouver que cet impératif d’immanence au processus d’interaction et d’énonciation des paroles était trop réducteur, et qu’il fallait tenir compte d’un savoir qui n’est pas complètement explicité dans les interactions et la séquentialité des énonciations. Heritage pense nécessaire de relever dans la conversation des indices de ce que sont les positions épistémiques des interlocuteurs. Puisque dans une conversation, chacun apporte des informations, ce qui modifie les positions épistémiques respectives, il faut bien que ces positions épistémiques diffèrent à quelque moment. Un locuteur évite en effet la plupart du temps de fournir à son partenaire des informations dont il est évident qu’il les possède déjà.

Il est intéressant de noter que les partenaires d’une conversation peuvent pourtant se tromper sur leur position épistémique – quand l’un prétend apprendre à l’autre ce qu’en fait l’autre sait déjà. Il est significatif que cela donne alors lieu à des malentendus que la conversation peut finir par éclairer. Puisque cette dynamique progresse dans ce sens, c’est que ces positions épistémiques sont importantes pour la conversation, mais aussi que l’analyste ne peut pas les supposer déjà fixées extérieurement. Autrement dit, les « règles » de la conversation demeurent immanentes à son principal objectif : entretenir les interactions[4].

On est donc tenté de ramener l’émergence des règles à leur immanence à certaines interactions, comme celles des conversations. Plus généralement, elles pourraient être liées à des agencements des interactions qui soient plus satisfaisants pour les acteurs que si chacun d’entre eux agissait seulement selon ses propres buts et ne tenait compte des buts des autres que lorsque cela irait dans le sens des siens.

L’analyse goffmanienne des interactions exige de nous intéresser non pas à toutes les attentes et désirs que peut avoir un individu à l’égard de ses partenaires, mais à celles de ces attentes qui tiennent compte de ce qu’il suppose être les attentes des partenaires. Or c’est là une version informelle (mais aussi plus riche, puisque ces attentes ont une certaine normativité) de ce qu’est une stratégie en termes de théorie des jeux (Goffman avait travaillé avec Schelling et connaissait la théorie des jeux) : décider une suite d’action en envisageant leurs résultats possibles en fonction de l’ensemble des réactions que pourrait avoir l’autre joueur à chacune de nos actions possibles. Une fois le formalisme de la théorie des jeux confronté à des interactions sociales, il nous amène alors à distinguer les coordinations et les coopérations. Les théoriciens des jeux font une différence entre ces deux notions : un problème de coordination présuppose que les différents acteurs ont chacun intérêt à agir de manière coordonnée avec les autres, par exemple à se retrouver à un lieu de rendez-vous, et le problème tient seulement à ce qu’il existe plusieurs manières de se coordonner, plusieurs lieux de rendez-vous possibles, et qu’il faut conjointement choisir la meilleure sans avoir pu se rencontrer ou s’accorder à l’avance. Les problèmes de coopération – par exemple le dilemme des biens publics- tiennent à ce que collectivement, les acteurs auraient intérêt à choisir des actions coordonnées, mais qu’individuellement, ils ont intérêt, si la plupart des autres choisissent ces actions de coopération, à ne pas coopérer, à faire défection (par exemple des armateurs ont un intérêt collectif à financer la construction d’un phare, mais les vaisseaux de ceux qui n’auront pas financé cette construction vont tout de même bénéficier de sa lumière).

Dans ces problèmes de coopération la théorie des jeux (en horizon fini) amène à juger rationnellement dominante la stratégie de défection : si les autres coopèrent, j’ai intérêt à faire défection puisque je profiterai des avantages apportés par la coopération sans avoir eu à faire d’effort, et s’ils ne coopèrent pas, il serait absurde pour moi de coopérer. Pourtant les expériences montrent que même les étudiants en économie sont plus enclins que cela à la coopération. Il en est ainsi dans le jeu de l’Ultimatum, où un joueur peut répartir à sa guise un capital entre lui et son partenaire, et bénéficier de cette répartition à condition qu’elle soit acceptée par le partenaire. Beaucoup de partenaires refusent un partage trop inégal (moins qu’un 1/3) et préfèrent ne rien obtenir, alors que la « rationalité » les conduirait à considérer tout gain même minimal comme positif. Il en est de même dans le jeu de la Confiance, où le premier joueur peut ou non confier au second son capital initial, ce qui le fait fructifier, mais où le second est libre de ne rien renvoyer au premier ; les participants des expériences renvoient entre 1/3 et la moitié de la somme.

Quelle justification « rationnelle » donner à cette tendance à la coopération ? Les théories sont nombreuses – par exemple nous aurions un intérêt évolutionnaire à coopérer avec notre parentèle, voire avec ceux qui partagent un même phénotype, puisqu’en probabilité nous maximiserions ainsi les chances que nos gènes se perpétuent. La coordination rationnelle est souvent liée à une condition dite de common knowledge (CK) ou savoir commun : chacun saurait que l’autre a l’intention de se coordonner, chacun saurait que l’autre le saurait et ainsi de suite. Le problème est que si l’existence d’une telle situation est possible, nous ne savons pas comment y parvenir – et surtout que dès que ces processus prennent un temps fini, aussi petit soit-il, on voit que nous ne pouvons pas parvenir au CK par des processus d’interaction. Les interactions qui devraient tester la communauté de ces intentions prendraient un temps infini, puisque le common knowledge implique un « ainsi de suite » infini. De plus, des tentatives réelles de test pourraient aussi activer des recherches soupçonneuses sur la réalité de l’intérêt de de se coordonner. On pourrait alors penser qu’il existe un dilemme entre la notion de coopération et celle d’interaction. Si l’on tente de justifier d’avance la coopération par des interactions, on repousse à l’infini sa survenue, et si l’on veut coopérer sans avoir assuré la coopération par des interactions, on peut perdre confiance dans la fiabilité des interactions qu’exige la coopération.

Il est certes possible de donner au savoir commun un statut similaire à celui de l’équilibre général de marché pour les économistes : si on sait que son existence est possible, cela nous suffit. Il ne serait pas nécessaire de le tester avant l’interaction, il suffirait que nos interactions restent compatibles avec son existence. Mais ce comportement serait quelque peu en tension avec ce que les cognitivistes appellent notre « théorie de l’esprit » de base, celle qui nous guide dans l’interprétation des intentions d’autrui à partir de leur comportement. Il suffit de penser à des situations de vaudeville, où un mari trompe sa femme, et où nous comprenons immédiatement que son ami ne doit pas révéler à sa femme qu’il a rencontré le mari dans tel endroit, puisque ce mari a dit à sa femme avoir été à ce moment-là dans un autre. L’ami sait donc que le mari sait que sa femme ne doit pas savoir ce que l’ami sait. Nous pouvons donc explorer plusieurs niveaux de savoir sur ce que les autres savent ou ne savent pas. Dotés de ces capacités, nous devrions donc être tentés de nous lancer dans cette exploration au lieu de présupposer le common knowledge.

Une réponse à ce problème est que nous nous livrons bien à une exploration partielle, mais où la relation du non savoir au savoir est moins simple que celle d’une négation classique qui fait de la double négation une affirmation. Par exemple, nous nous documentons sur les intentions de notre partenaire. Nous pouvons arriver à savoir qu’il sait que nous avons telle intention – il suffit de la lui avoir communiquée et qu’il ait montré qu’il l’enregistrait. Nous supposons aussi qu’il sait que nous le savons. Mais savons-nous qu’il sait que nous le savons ? Comme une supposition n’est pas un savoir, d’ordinaire, nous ne le savons pas – au sens fort du terme savoir, qui pourrait impliquer que nous puissions le prouver. Cependant cela ne nous permet pas de dire que nous savons que nous ne savons pas… qu’il ne le sait pas – nous n’avons en effet aucune preuve. Nous pouvons cependant passer de ce non savoir de second degré à une confiance « sauf preuve contraire », qui nous suffit dans nos interactions. Les études de Goffman montrent justement que cette confiance « implicite », qu’on ne tente pas de prouver, suffit pour nos interactions. Si nous tombons sur une preuve du contraire, nous réviserons notre position. Ces révisions pourront d’abord mener aux tentatives d’excuses et de réparations analysées par Goffman, avant d’amener à une vraie rupture. Et nous ne pouvons tout simplement pas espérer de base plus sûre pour justifier une coopération avec nos partenaires.

Mais cela constitue-t-il une base suffisante, quand la coopération est risquée ? Ne retrouvons-nous pas alors le dilemme ? Or précisément, nous pouvons entrevoir une issue à ce dilemme en revenant à notre analyse du rôle des interactions dans la constitution des sujets, qui a insisté sur le lien entre les interactions et les inhibitions d’autres actions – et donc d’autres interactions. Une situation où les individus ont rationnellement intérêt à coopérer, et où la défection est très risquée, est celle où des individus sont agressés par un groupe d’autres individus. Fuir individuellement est alors risqué parce qu’on sera seul contre le groupe adverse s’il se tourne contre vous. La défense en groupe offre de meilleures perspectives. On peut parler ici de coopération « défensive », alors qu’il s’agit de coopération « constructive » dans le jeu de la Confiance, et dans la plupart des exemples de coopération. Certes, on pourrait dire que le problème s’est seulement déplacé : pourquoi un individu du second groupe prendrait-il le risque de coopérer à l’agression, donc de se lancer dans une coopération « constructive » (de son point de vue), agression qui peut mal tourner pour lui en cas de résistance du premier groupe ? En fait il n’est pas nécessaire qu’un autre groupe nous agresse, il suffit que nous croyions cette agression possible et probable, et que les membres de l’autre groupe aient des croyances symétriques, pour que cela renforce l’esprit de coopération au sein de chaque groupe. Il semble donc que le fonctionnement des interactions, dans ce genre de coopération défensive, est un facteur puissant de la constitution d’un groupe, auquel les individus ont le sentiment d’appartenir. Sur cette base, on sera plus enclin, à l’intérieur du groupe, à tenter une coopération constructive, qui, si elle réussit, pourra encore le renforcer. Dans ce type de coopération, les membres du groupe se donnent non seulement pour but de survivre et de maintenir le groupe, mais aussi de lui donner des objectifs qui permettent d’améliorer la situation du groupe.

Or ce déplacement de perspective ne consiste pas seulement à revenir à la coopération défensive, pour ensuite développer sur cette base une coopération constructive. Il consiste aussi à comprendre les interactions qui construisent un groupe (qu’on pourrait supposer être seulement des interactions internes au groupe) à partir des interactions intergroupes, puisque la coopération défensive présuppose d’envisager des interactions entre deux groupes au moins. Et ce sont précisément ces interactions que Goffman a tenté d’analyser avec son modèle « dramatique » et son analyse des relations entre « équipes ». C’est là procéder au rebours des conceptions classiques de la coopération constructive, qu’on suppose soit constitutive du groupe, soit strictement interne au groupe. Mais ces interactions intergroupes relèvent toujours de la catégorie des interactions au sens de Simmel, celui d’interactions qui tiennent compte des rétroactions par lesquelles un acteur (ici un groupe) répond à sa manière à l’interaction qui a été engagée par l’autre. Et un groupe se constitue dans cette rétroaction.

Une coopération constitue un groupe, dans sa différence avec les autres personnes qui ne sont pas impliquées dans la coopération de ses membres. Ces autres personnes forment-elles un groupe ? Pas nécessairement, mais elles peuvent pourtant former un réseau avec le groupe initial. Un réseau est donc constitué par toutes les personnes qui ont quelque interaction l’une avec une autre. La plupart des réseaux sont de constitution hétérogène, avec des groupes d’interaction dense, où à la limite tout le monde peut être relié à tout le monde (graphe complet ou clique), et d’autres moins denses, mais qui relient entre eux les groupes plus denses, si bien que dans le réseau on peut aller de toute personne à toute personne, même si ce n’est que par des liens indirects. Granovetter a d’ailleurs montré que les réseaux sociaux ont tendance à « fermer le triangle » d’interactions : si Pierre a une interaction avec Paul et Paul avec Jean il y a de fortes chances pour que Pierre ait un jour une interaction avec Jean.

Cependant, ces interactions triangulaires ne rentrent plus dans le cadre restrictif de Goffman. Leurs éléments sont bien des interactions face-à-face, ou si l’on préfère en coprésence, mais le triangle des interactions ne rassemble pas en même temps les trois acteurs : Pierre ne rencontre pas Jacques en même temps qu’il rencontre Paul, et s’il est informé de l’interaction entre Paul et Jean, il n’en est pas un des participants, ni même le « public », le témoin. Pourtant chaque relation est bien une relation interpersonnelle concrète en coprésence – il ne s’agit pas de s’envoyer des lettres, par exemple- et Paul finit par rencontrer Jean. Il nous faut donc définir un type d’interactions qui diffère de celui des interactions face-à-face.

Nous les nommerons : « interactions indirectes ». Elles peuvent d’ailleurs se développer au-delà de ce triangle, et construire un réseau plus important. Pourtant, elles ne couvrent pas l’ensemble des chaînes d’interactions qui pourraient être parcourues. Si nous reprenons le point de vue de Pierre, il s’agit seulement des chaînes d’interactions entre soit des personnes que Pierre a rencontrées personnellement, soit des personnes dont ses relations personnelles lui ont dit qu’elles les avaient rencontrées personnellement, si bien qu’il a lui-même des chances non nulles de les rencontrer, et qu’il sait les identifier.

Bien que Goffman ait semblé exclure ces interactions indirectes de son champ d’investigation, certains passages y font implicitement référence. Ainsi quand Goffman (1971) analyse les relations entre « équipes », il mentionne la possibilité du rôle du délateur, qui semble faire partie de l’équipe, mais divulgue ses secrets au « public », ou inversement du « comparse » qui semble faire partie du public, mais divulgue ses secrets à l’équipe, ou encore de l' »intermédiaire », qui apprend des secrets des deux équipes, et qui apparait, pour chaque équipe avec laquelle il est en interaction actuelle, lui être plus favorable qu’à l’autre équipe. Comme Goffman le mentionne ensuite, il s’agit là du « traitement de l’absent ». Dans notre triangle, Pierre est l’absent lors de l’interaction de Paul et de Jean. Inversement, l’interaction de Paul et de Jean, à supposer que Jean appartienne aussi à une autre « équipe » que celle de Pierre et Paul, peut laisser soupçonner que Jean joue un des trois rôles de Goffman, qui a donc en fait bien vu ce que sont les interactions indirectes, tout en prétendant les exclure de son domaine.

En un sens, il n’a pas tort de les traiter « à la manière » des interactions directes, puisque tous les chaînons de ces interactions indirectes sont des interactions directes, et que chaque personne impliquée dans cette chaîne peut, à partir des relations interpersonnelles dont elle dispose déjà, avoir des chances d’atteindre une personne quelconque du réseau d’interactions directes. Cependant, les catégories des interactions directes et des interactions indirectes ne couvrent pas tout le domaine des interactions possibles, si nous nous en tenons à notre définition initiale des interactions : un système dans lequel l’action d’un élément induit une modification de l’action d’un autre élément, qui en réaction induit une modification de l’action du premier et sa réaction.

Considérons des expérimentations sur les réseaux sociaux, comme celle de Milgram, où les lettres envoyées à un destinataire avec qui l’envoyeur n’a pas de contact et dont on lui donne seulement le nom lui arrivent pourtant en ne passant que par 5 ou 7 intermédiaires (même si beaucoup de lettres se perdent !). L’émetteur de la lettre n’a pas de contacts personnels avec ce destinataire, et il ne connaît pas non plus de contacts personnels qui pourraient le mettre en relation directe avec ce destinataire, ou même qui seraient simplement en contact direct avec un de ces contacts connus. Pourtant c’est une chaîne d’interactions directes et indirectes qui permet de relier émetteur et destinataire, et de telles chaînes permettent de construire un réseau social au sens général du terme.

On objectera, à juste titre, qu’il ne s’agit pas dans cette expérience d’interaction, puisque le destinataire ne va même pas envoyer de message en retour. Prenons un autre exemple. Nous n’avons aucun moyen de contacter tel PDG d’une multinationale, mais si nous sommes employés d’une entreprise sous-traitante d’une des entreprises qu’il contrôle même seulement partiellement, nous pouvons pâtir de sa décision de réduire les activités de cette entreprise et être licencié. Et il existe bien des chemins pour un effet en retour vers de tels PDG, bien sûr pas de manière purement individuelle, mais via les interactions locales des consommateurs que nous sommes – si la chaine Wallmart licencie trop de personnel, elle se prive directement de beaucoup de ses clients – voire par des actions de masse. C’est encore vrai pour les financiers, qui ont très indirectement des effets sur notre licenciement en refusant des prêts à une entreprise dont la nôtre est sous-traitante, mais sur qui nous avons aussi des influences très indirectes, puisque les banques font beaucoup de petits bénéfices sur les consommateurs, et que mettre au chômage ces consommateurs a des effets, dont le surendettement et l’effondrement de la valeur des biens qu’ils tentent tous en même temps de revendre, qui peuvent induire une crise financière.

Les chaînes qui relient tous ces acteurs ne passent pas que par des interactions directes, mais aussi par des messages – des suites de symboles. Mais ces symboles doivent être interprétés et pour que leurs consignes soient appliquées, il faut passer à un moment ou un autre par des interactions indirectes et directes. La différence avec les interactions indirectes, c’est qu’un individu, alors même qu’il est influencé par ces chaînes d’interactions, n’a pas à sa disposition de moyens d’accéder personnellement à des éléments lointains de la chaîne, et qu’il ignore quels éléments intermédiaires pourraient lui servir de relais. Ces interactions distendues dans l’espace, dans le temps, et à certains segments décisifs desquelles nous n’avons pas accès, nous pouvons les nommer des interactions « hors de portée ». Ce sont pourtant des interactions du réseau social auquel nous appartenons. Nous pouvons en avoir une connaissance générale par des médias, mais cela ne nous donne pas pour autant des moyens concrets d’accéder à leurs éléments lointains.

Mais nos interactions indirectes ou même directes nous donnent elles vraiment des accès assurés aux membres de nos réseaux ? Les interactions indirectes, quand nous parlons entre nous d’une personne absente et de ses relations, sont le lieu d’une activité sociale bien connue, le commérage (ou gossip, dont Dunbar pense qu’il est fondamental pour créer des liens sociaux). Or les informations véhiculées par le commérage sont choisies pour attirer l’attention et correspondre à des scénarios excitants – du genre vaudeville, par exemple, mais aussi du genre complotiste- ce qui ne garantit en rien qu’elles correspondent à la réalité des comportements et des intentions. Il en était d’ailleurs de même dans les interactions face-à-face de Goffman, puisque chacun y modifiait sa présentation de soi de manière à satisfaire ce qu’il supposait être les attentes de ses partenaires.

C’est là une limitation fondamentale des interactions sociales. Pour donner des garanties maximales d’authenticité, les processus d’investigation d’un partenaire devraient pouvoir suivre en continu les processus d’interaction de l’autre, et réciproquement. Or ces processus de prise d’information s’orientent rapidement en fonction d’une sélection de certains aspects de l’interaction – et du contexte d’interactions précédentes ou d’interactions attendues. Ce sont ces aspects sélectionnés qui socialisent l’interaction. Du coup, les processus d’investigation suivants sont restreints à certains aspects, et en négligent d’autres. Il est donc possible que ces processus négligés orientent en fait les interactions dans d’autres sens. Cette possibilité prend beaucoup d’importance dans les interactions indirectes. En l’absence de Pierre, Paul peut en rencontrant Jean donner un autre sens à l’interaction future de Jean avec Pierre. Paul (qui joue alors un rôle de délateur) peut par exemple révéler à Jean que Pierre compte demander à Jean son appui pour une démarche, mais a l’intention de garder pour lui tout le bénéfice attendu de cette démarche.

Ainsi d’une part le sens d’une interaction sociale directe résulte d’une sélection parmi les indicateurs comportementaux visibles en cours d’interaction, d’autre part les interactions en notre absence peuvent donner différents prolongements à l’orientation initiale de notre interaction. Ces différences, cependant, doivent toujours permettre de poursuivre des interactions dans le même réseau social. Même si nous changeons de partenaires, nous conservons une partie du réseau initial. Mais tout réseau social implique cette possibilité de variations. Si nous nous attendons à ce que les interactions reprennent avec nos partenaires usuels, nous restons ouverts à la possibilité qu’elles aient varié.

Ces variations, nous pouvons les nommer des virtualités. Toutes les interactions sociales comportent ainsi des ouvertures sur du virtuel. Mais pour que ce virtuel reste social, chaque virtualité de ce virtuel, même si elle induit des changements dans les relations du réseau social, doit pouvoir déboucher sur des reprises d’interaction. La notion de « virtuel », dans ce domaine social, ne se réduit donc pas à celle de « possible ». Un état « possible » du monde peut d’une part être parfaitement déterminé, mais d’autre part sans aucun lien avec un autre esprit que le mien. Le « virtuel » social, en revanche, est un possible qui d’une part n’est pas totalement déterminé, dont des variantes pourraient exister, mais qui d’autre part est soumis à la contrainte de s’ancrer dans plusieurs contacts avec des personnes. Toute interaction satisfait la deuxième condition, mais toute interaction sociale – qui n’est qu’un élément d’un ensemble d’interactions- satisfait aussi la première, puisque le lien entre deux personnes n’est pas totalement déterminé par leurs contacts, et peut varier de sens selon qu’on rattache ce lien à tels ou tels autres liens. Toute interaction sociale comporte donc une part de virtuel. Cette part est plus importante dans les interactions indirectes que dans les interactions directes, et encore plus importante dans les interactions hors de portée.

Le virtuel implique donc à la fois la possibilité de différentes virtualités et un ancrage dans des interactions passées et des reprises d’interactions. Une virtualité qui diverge du cours précédent d’interactions ne va exister socialement que si elle retrouve un ancrage dans une nouvelle version du réseau social. Cependant, si cela a l’avantage de permettre au réseau social d’évoluer, cela n’assure pas sa stabilité. Il donc fallu que se mettent en place des dispositifs qui tempèrent ces possibilités de divergence – sans les supprimer totalement, puisqu’ils sont nécessaires pour que le réseau social s’adapte à de nouvelles conditions. Au niveau des interactions hors de portée, le plus simple de ces dispositifs est l’agrégation des différentes virtualités, si bien que les variations les plus ectopiques vont rester marginales, et qu’une tendance statistique deviendra collectivement dominante.

Il se révèle alors que les dispositifs de réparation et de stabilisation fonctionnent différemment à nos trois niveaux d’interactions. Goffman a privilégié le niveau des interactions directes, et il a identifié les possibilités de rupture de ces interactions – qui impliquent des divergences, et donc des variations des virtualités. Il a aussi identifié un dispositif qui permet de reprendre les interactions après un événement qui aurait pu causer une rupture. Il s’agit du célèbre de processus de réparation. Si je vous ai marché sur le pied, je dois, pour pouvoir rester dans le cercle des interactions face-à-face, tenter réparer ma faute en faisant des excuses- si je ne le fais pas, vous pouvez me sommer d’en faire. Si j’en fais, et si vous les acceptez, vous allez au contraire, pour valider cette reprise d’interaction, minimiser la faute ou l’offense (« je vous en prie, ce n’était pas bien grave »).

Or ce dispositif de réparation des possibilités de rupture fonctionne un peu différemment quand on passe au niveau des interactions indirectes. Ici, les dangers de rupture viennent de ce que l’interaction entre en Paul et Jean, en l’absence de Pierre, peut être perçue par Pierre comme un danger : celui que Jean interfère dans sa relation avec Paul d’une manière néfaste pour Pierre. Il s’agit donc de l’interférence d’un tiers dans une relation entre deux partenaires. Ce soupçon va envenimer les relations entre Pierre et Paul, et bien sûr aussi entre Pierre et Jean. Certes, le fonctionnement de ce triangle d’interaction peut amortir ces dérives, si Pierre, tout en s’attendant à ce que l’interaction entre Paul et Jean risque de modifier ce qu’il attend de sa rencontre prochaine avec Jean, est simplement disposé à s’accommoder de ces variations au lieu de s’engager dans des soupçons. Mais il se peut aussi – et c’est là une différence importante entre les interactions directes et les interactions indirectes- qu’il ne sache pas comment d’obtenir des informations qui lui permettraient ces ajustements, et que dès lors ses soupçons et son inquiétude se renforcent. Quand le réseau des interactions indirectes se développe, avec un quatrième partenaire, puis encore d’autres, les possibilités d’interférences se multiplient. Certes, les possibilités d’obtenir des informations par d’autres canaux, et les possibilités de recourir à l’appui de ces partenaires supplémentaires. Mais cela ne stabilise pas forcément le réseau, puisque les coalitions qui peuvent se former peuvent aussi se défaire.

Si nous passons au niveau des interactions hors de portée, nous allons y trouver évidemment de nouvelles possibilités de ruptures des interactions, mais aussi des possibilités de stabilisation des interactions indirectes. Nous avons déjà signalé que l’agrégation collective d’un très grand nombre d’interactions pouvait marginaliser les virtualités des interactions les plus divergentes. Cependant, les exemples socio-économiques que nous avons donnés pour montrer l’existence des interactions hors de portée montrent que si ces effets collectifs peuvent assurer l’efficience globale des interactions hors de portée, il est vrai aussi que les ruptures des interactions indirectes – des interactions de travail entre ouvriers et cadres supérieurs de l’entreprise, quand celle-ci débauche-, peuvent aller, par des effets en cascade, jusqu’à une rupture des interactions hors de portée – dans une crise économique grave.

Quels sont les dispositifs de stabilisation et de réparation des interactions indirectes qui passent par un recours aux interactions hors de portée ?

Le dispositif le plus évident est celui de l’appartenance des différentes personnes à une même institution. Un dispositif moins formalisé mais tout aussi répandu est celui du statut social. Les deux dispositifs impliquent que les interactions soient formatées de manière à respecter des symboles ou formes symboliques. Nous pouvons nous limiter ici à utiliser le terme de « symbole » en un sens peu exigeant : celui de repères qui sont plus constants que les processus d’interaction, et qui peuvent être repris d’une interaction à une autre, et surtout, d’un niveau d’interaction à un autre.

Inversement, plus les personnes qui interagissent sont intimes, plus les repères qui leur sont communs sont idiosyncrasiques, et moins ils sont réutilisables dans d’autres interactions. Ainsi dans les interactions directes, il n’est pas approprié de reprendre les mêmes démonstrations d’affection entre mère et enfant et entre mère et beau-père. En revanche, dans les interactions indirectes entre camarades – mais moins entre amis proches- on peut reprendre les mêmes formes de cordialité d’un camarade à un autre. Ces formes sont plus codifiées (on s’embrasse ou pas) parce qu’elles doivent pouvoir passer d’une interaction directe à une autre, donc circuler dans le réseau des interactions indirectes. Les rapports entre des personnes qui ont des fonctions sociales différentes, qui appartiennent à des institutions différentes, vont avoir des formes encore plus codifiées, parce qu’elles doivent ressortir à la fois du niveau des interactions directes, de celui des interactions indirectes, et être des éléments d’une chaîne d’interactions hors de portée, qui puissent être identifiées comme telles. Un exemple prototypique en est donné par les codes des interactions diplomatiques.

Nous allons maintenant étudier comment les différents niveaux d’interaction se combinent et agissent les uns sur les autres. Nous analyserons trois notions qui impliquent des relations entre ces trois niveaux : la notion de statut, le rôle des règles codifiées dans une institution et leur rapport à d’autres usages de règles, et, paradoxalement, les procédés de « réparation » chers à Goffman.

La notion de statut social est plus large que celle d’appartenance à une institution (comme être professeur dans un lycée) : être considéré comme un bon organisateur, ou au contraire comme un empêcheur de danser en rond peut être une forme de statut, mais un exemple plus usuel serait celui d’ouvrier ou de cadre. « Éviter de faire perdre la face » dans une interaction -une notion fondamentale chez Goffman- pourrait être relié à cette notion large de statut. Cependant un statut n’est pas une notion réductible à une simple interaction entre quelques personnes. C’est une représentation partageable par des tiers, et finalement par tout un collectif. Or un collectif implique un réseau possible de tiers dont certains ne sont pas directement accessibles pour le sujet, et donc sont au mieux en interactions indirectes avec lui. La probabilité de cette absence d’accessibilité n’implique pas pour autant l’absence d’effet en retour des activités et des opinions de ces membres inaccessibles sur les activités du sujet. Comme le sujet fait partie du réseau, des effets en retour (des exemples de Rückwirkung), passant eux aussi par des chemins que le sujet ne peut identifier, et qui pourraient donc être hors de portée, sont toujours possibles – et on retrouve ici l’indéterminabilité des effets collectifs des chaînes d’interactions individuelles, à laquelle Simmel était sensible.

Pourtant cette indéterminabilité est tempérée dans la mesure où un statut social est une représentation partageable et diffusable qui a pour effet d’inscrire une personne de manière plus stable dans une position sociale. Cette stabilité a ses avantages. En effet, si nous nous en tenions aux relations indirectes, il resterait toujours possible que des personnes qui interviennent dans ces relations – qu’une personne-cible ne peut contrôler directement – puissent interférer aussi dans des relations entre des tierces personnes avec qui, séparément, notre personne-cible a des relations directes. Ces interférences indirectes pourraient donc modifier ces relations directes. En revanche, comme un statut ne tient pas seulement à ces relations indirectes, mais à une position dans le réseau plus global des interactions, ce statut, une fois établi, a des chances d’être moins sensible à des interférences locales. Un acteur social peut conserver assez longtemps son statut et sa position alors même que ses relations directes, voire indirectes mais locales, trouvent son comportement inapproprié par rapport à ce statut, et ce parce d’autres acteurs plus éloignés dans le réseau ne sont pas au courant de ces critiques ou ne s’en soucient pas[5].

Certes, un statut rend aussi plus difficile pour la personne de sortir de la configuration de réseau dans laquelle elle se situe. Cette relative stabilité tient alors à ce qu’un statut social n’est pas purement individuel, ni simplement interindividuel, et qu’il indique une place dans un réseau, place qui peut être associée à un système d’évaluations, dont la cohérence est entretenue par l’ensemble des relations virtuelles acceptables qui sont l’horizon des acteurs du réseau. Dans ce conglomérat de relations et de positions respectives il est difficile de modifier le statut parce que pour changer celui de l’acteur il faudrait aussi changer les positions des personnes du mini-réseau qui l’entoure, voire les modes d’évaluations des relations virtuelles du réseau.

Un statut peut être encore davantage assuré parce qu’il est codifié et indique l’appartenance à une institution. On est alors salarié d’une entreprise, médecin, professeur, ou même on appartient à telle catégorie de chômeur! Il a fallu pour cela passer par des épreuves, dont le résultat a donné lieu à une qualification symbolique. Nous pouvons ici encore nous limiter à ce sens des « symboles » qui est de servir de repères constants. Leur validité est garantie dans le domaine d’activités de l’institution, et hors de l’institution, ces symboles sont aussi reconnus comme caractéristiques de cette institution – même si leur portée peut être disqualifiée dans une autre institution, comme le port du voile le devient en passant d’une institution religieuse à une institution strictement laïque.

L’institution juridique est une de celles qui révèle le plus clairement comment ce recours aux symboles fonctionne (on pourrait aussi prendre comme exemple les institutions financières). Une interaction directe entre personnes qui a donné lieu à un conflit, voire à des violences, ou encore des interactions indirectes qui ont donné lieu à des accusations de calomnie doivent, pour être traitées par l’interaction juridique, être re-décrites dans les termes de cette institution. Seules ces re-descriptions permettent de les rattacher à des articles de lois, qui permettent leur codification symbolique. Cette codification les fait échapper au domaine des interactions directes – les parties adverses ne peuvent plus régler leurs problèmes au tribunal en s’injuriant – et à celui des interactions indirectes – les dénonciations ne doivent pas se baser sur de simples soupçons et des commérages mais sur des témoignages recueillis selon une procédure codifiée. Et ces codifications sont mises hors de portée des manipulations des parties qui utiliseraient seulement des procédés ordinaires propres aux interactions directes et indirectes.

En ce sens, la codification propre aux institutions met les compte-rendu des activités hors de portée des parties prenantes. Les interactions deviennent des interactions hors de portée, alors même qu’elles peuvent donner lieu à des échanges verbaux directs et à des gloses indirectes. Chaque institution a son mode de codage, et donc de mise hors de portée. Cela ne les immunise pas totalement contre les effets en retour d’autres interactions hors de portée, venant de relations avec d’autres institutions et plus généralement d’influences collectives. Mais elles peuvent offrir une résistance plus forte que celles des individus ou des groupes non institués.

Les institutions ont des règles codifiées. Cependant ces règles ne fonctionnent pas comme des recettes pour savoir comment accomplir des interactions. Elles fonctionnent plutôt comme des repères de référence qui permettent de recaler les interactions quand elles ont conduit à des ruptures. À cet égard, cette conception des règles est proche de l' »ordre » tel que Goffman le conçoit, qui facilite les réparations des ruptures d’interaction. Il y a donc une différence dans les institutions entre la manière dont les règles fonctionnent quand on y fait référence pour dénoncer une rupture – on renvoie alors à la codification qui met ces règles hors de portée des manipulations- et celles dont elles fonctionnent dans la pratique ordinaire, où elles servent de garde-fous qui signalent les ruptures à éviter.

Nous pouvons maintenant mieux comprendre ce que seraient les relations de l’ordre « non institutionnel » de Goffman avec un ordre moral. Les règles proprement morales ont une fonction d’évaluation des conduites même quand celles-ci ne risquent pas encore des ruptures d’interaction. Il s’agit d’anticiper les diverses virtualités des processus d’interaction, et de contrôler à l’avance le développement de ces virtualités, pour éviter des ruptures. Les règles morales évaluent donc non seulement des actions, mais des intentions. Le problème est que différentes personnes peuvent développer des anticipations différentes de ces virtualités, et que cela donnera lieu à des disputes morales.

Mais ces différentes virtualités peuvent finalement, quand on les développe, redonner pour la plupart les mêmes effets à l’échelle collective, au niveau des interactions hors de portée. Et certaines règles sociales génériques (par exemple la règle de respecter ses promesses) se maintiennent non pas parce qu’elles sont suivies à la lettre, mais parce qu’il suffit que la plupart des conduites n’en soient pas trop éloignées pour que le réseau collectif des interactions satisfasse des conditions utiles pour la survie et l’extension des sociétés (un respect approximatif des promesses permettra de réaliser dans ces sociétés suffisamment d’échanges différés dans le temps). Cela a l’avantage de simplifier la gestion des effets collectifs des interactions en les ramenant à des modes moyens d’équilibre et de stabilisation, et inversement, quand ces règles sont trop peu suivies, de fournir des indicateurs de déséquilibres spécifiques (et d’envisager des parades possibles). Ce mode d’utilisation des règles fonctionne pour les interactions hors de portée comme pour les interactions indirectes.

Un ordre social disposant d’institutions va donc pouvoir utiliser de telles règles génériques de différentes manières: au niveau des interactions directes, où il s’agira de règles de savoir-vivre de base – et non d’une étiquette réservée à une caste; au niveau des interactions indirectes, où l’accumulation des dénonciations peut être considérée comme une alerte de dégradation du statut social; et au niveau des interactions hors de portée, soit au sens collectif, comme on l’a vu plus haut, soit au sens institutionnel, quand on applique des sanctions selon des règles qui sont mises hors de portée des manipulations directes et indirectes par leur codification. Cependant, si le réseau collectif social déclenchait des sanctions dès qu’un dysfonctionnement par rapport aux règles était repéré, les statuts sociaux perdraient leur fonction de stabilisation des relations sociales. Les dénonciations et sanctions sont donc des armes de dissuasion qu’il vaut mieux n’utiliser qu’en dernier ressort.

Les dispositifs de réparation qu’analyse Goffman (les offres d’excuse, ou la sommation de s’excuser ; les acceptations et minimisations de l’offense) sont d’un autre ordre – si bien qu’on peut effectivement parler à leur propos d’un ordre non institutionnel. Leur rôle est justement d’éviter d’en venir à des menaces et à des sanctions. Pour cela, il faut éviter de mettre en branle la référence à ces règles générales qu’on invoque quand des transgressions semblent importantes pour un ordre social collectif, tout comme l’appel à des sanctions institutionnelles. Il faut éviter cette escalade en normativité, qui est aussi une montée, à partir des niveaux des interactions directes et indirectes, jusqu’au niveau des interactions hors de portée. Notre hypothèse est donc que cet évitement se fait en ne traitant pas le dysfonctionnement d’une interaction par une référence directe au bon fonctionnement des interactions collectives dans leur généralité hors de portée, ce qui serait une escalade en normativité, mais plutôt comme on traiterait le problème d’une interférence au niveau des relations indirectes. La situation qui nécessite une réparation a pour point de départ une relation directe qui présente des problèmes, et il se peut qu’il faille remonter d’un niveau pour les traiter, et même de faire allusion à des interactions hors de portée, mais en limitant les effets de cette remontée.

Le cas paradigmatique est celui des contextes d’interaction qui suscitent des excuses. Au départ, une des personnes a bien interféré avec l’action d’une autre. Comparons avec à notre modèle réduit d’une interférence dans un triangle d’interactions. Dans ce triangle, Pierre peut soupçonner que Paul a interféré, dans sa relation avec Jean – interaction indirecte du point de vue de Pierre- sur la relation directe future de Pierre avec Jean (par exemple, il a dénoncé le projet de Pierre d’utiliser l’appui de Jean pour une entreprise qui bénéficiera essentiellement à Pierre). La plupart du temps cependant, Pierre va se borner à ajuster, quand elle aura lieu, son interaction directe avec Paul en fonction ce soupçon, de telle manière que l’effet de l’interférence sera annulé ou minimisé (par exemple, il va garantir à Jean un certain bénéfice).

Dans une situation qui nécessite des excuses, celui qui doit faire des excuses a plutôt le rôle de Paul. Cependant, son interférence dans les interactions de Pierre ne peut plus être annulée par un tel ajustement, puisqu’elle n’est plus l’objet d’un simple soupçon concernant une relation indirecte, mais qu’elle résulte d’une intrusion directe de Paul dans les activités de Pierre. Quel est alors le rapport entre nos trois personnes en triangle et le duo que forment celui qui s’excuse et son destinataire ? Dans le triangle, l’interférence de Paul influe sur Jean, et Pierre doit en conséquence, quand il rencontre Jean, modifier son interaction, mais il peut espérer s’ajuster avec la nouvelle attitude de Jean puisque l’influence de Paul n’est plus directement présente. Dans la situation à réparer, l’influence perturbatrice sur Pierre est celle d’un Paul qui se confondrait avec Jean – nommons le Jean-Paul. Du coup ni Pierre ni Jean-Paul ne peuvent plus s’ajuster. Les justifications données par Jean-Paul dans ses excuses reviennent cependant souvent à rapporter l’intrusion à des causes externes, donc à des formes d’interférence similaires à celle, dans le triangle, d’un tiers extérieur à l’interaction de Pierre et de Jean, comme celle de Paul sur Jean- mais finalement, la cause « prochaine » reste le Jean-Paul réel.

Jean-Paul tente alors de réparer la situation en reconnaissant l’interférence, ce qui revient à pouvoir distinguer le Jean-Paul cause de l’interférence (son rôle de Paul) et le Jean-Paul dans son rôle de Jean. Dans le triangle, lors de l’interaction Pierre-Jean, Paul était absent, si bien que Pierre pouvait espérer tempérer son interférence par une relation directe avec Jean. Le Jean-Paul qui s’excuse reconnaît son interférence, mais du coup, il se met dans le rôle que Pierre pouvait encore offrir à Jean dans le triangle, il suggère que des ajustements sont de nouveau possibles.

La situation des excuses revient donc à traiter des interactions directes qui dysfonctionnent entre les partenaires en tentant de les calquer sur les modes de résolution des interférences qu’admettent des relations indirectes. Les excuses entraînent alors une remontée vers le niveau des relations indirectes. Elles utilisent aussi cette propriété des interactions sociales qui est qu’elles ne se bornent pas aux contacts enregistrés, mais qu’elles laissent ouvertes des variations possibles de l’interprétation des processus qui ont lieu entre ces contacts, autrement dit, qu’elles comportent toujours une aura virtuelle. Cette virtualité permet à Jean-Paul de se placer dans le rôle du Jean du triangle. Cependant, si on traitait ces virtualités dans toute leur extension, elles ne pourraient re-converger qu’au niveau des effets généraux et collectifs des interactions, où peut se réaliser une intégration de type statistique des déviations de ces virtualités, donc au niveau des interactions hors de portée. Mais justement cette remontée au niveau supérieur des interactions hors de portée ne se développe pas. Pierre peut revenir aux accommodements et ajustements qui ont lieu dans sa nouvelle interaction directe avec Jean-Paul.

Les tentatives d’excuses peuvent cependant échouer, et le refus que Pierre opposerait alors aux excuses reviendrait à une dénonciation, qui dénoncerait le dysfonctionnement comme une menace à l’ordre social, ce qui revient à le considérer comme une de ces virtualités que l’on ne contrôle pas –comme une interaction hors de portée, et pas seulement indirecte. Du coup, même si les excuses sont acceptées, il faut encore désamorcer ce rapport possible à une menace de dénonciation et à une sanction, donc cette remontée au niveau des interactions hors de portée. C’est le rôle que remplit la réponse par laquelle l’offensé, Pierre, minimise la portée de l’offense. Ce faisant, il fait revenir la situation dans le domaine de ce qui peut donner lieu à des ajustements réciproques. Il ramène donc au modèle de l’ajustement à une interférence indirecte une situation où l’intrusion directe semblait exclure cette possibilité de résolution. Cependant, la réponse minimisatrice garde un double aspect : celui d’un retour au niveau de base mais aussi celui d’une référence à un dysfonctionnement possible, à une menace de dénonciation et de sanction, ce qui impliquerait au contraire une escalade en normativité en mettant en jeu les interactions hors de portée – et la possibilité de sanctions par les tiers, voire par un recours à des institutions. Dans les excuses, tous les niveaux d’interaction sont donc implicitement évoqués, et ce pour pouvoir en revenir au niveau d’une interaction directe.

Les règles de ces réparations ne sont donc pas des règles qu’on doive invoquer sous leur forme codifiée quand on les met en pratique, comme les règles juridiques, ni même des règles qu’on envisagerait d’évoquer comme on évoque des règles de grammaire quand on ne sait pas quelle tournure choisir, ces règles qui permettent de dénoncer un mauvais usage. Ce sont des manières de se conduire qui évitent précisément ce mode de référence aux règles qu’est leur utilisation pour une dénonciation et une sanction. L’analyste de ces situations peut les expliciter comme des règles auxquelles on pourrait être tenté de donner une forme codifiée, mais dont la présentation sous cette forme conduirait à l’échec de la réparation. Ces dispositifs ne renvoient aux interactions collectives hors de portée que par allusion, lorsque l’offensé, en réponse à la réparation, minimise l’offense. Or il le fait non pas pour activer ces interactions hors de portée et leur mode d’intégration collective des déviations possibles des virtualités, mais au contraire pour éviter de déclencher le recours dénonciateur à ces normativités de haut niveau.

La montée au niveau des interactions hors de portée n’est pas forcément une montée en dénonciation. Les interactions à longue portée permettent aussi des sortes d’accommodements. Il s’agit d’effets d’agrégations de type statistique des divers types d’interaction, qui peuvent permettre de noyer des virtualités déviantes dans la masse majoritaire des actions compatibles avec les routines sociales ordinaires – donc compatibles avec les interactions indirectes et directes[6]. Ce type d’accommodement a un point commun avec celui qui redescend des interactions indirectes aux interactions directes quand on ajuste cette interaction directe pour qu’elle puisse fonctionner malgré des interférences d’interactions indirectes. Ce point commun, c’est l’usage du vague.

On peut en effet redescendre des interactions hors de portée aux interactions directes, simplement parce qu’il est incommode, et en fait impossible, de connaître toutes les virtualités des interactions dans le réseau social. On peut aussi ramener les interactions indirectes à l’accommodement de l’interaction directe, parce qu’aucun des deux partenaires des situations d’excuse ne pouvant être assuré de l’interprétation que l’autre fait de ses excuses ou, en réponse, de ses minimisations de l’offense, accepter les excuses est s’en accommoder.

Dans les deux cas, la descente d’un ou deux niveaux tient à ce que les informations sur les niveaux supérieurs restent vagues. Mais ce vague n’est un obstacle ni à ces courts circuits entre relations indirectes et relations directes ni au rôle régulateur des interactions hors de portée ; il en est au contraire une des conditions. Si les règles sociales générales étaient trop précises, et imposaient une action particulière, elles seraient la plupart du temps en conflit avec les variations des situations et des pratiques. Si les dispositifs de réparation spécifiaient des interprétations, cela pourrait soulever de nouveaux conflits au lieu de résoudre le problème.

Il semble donc que les processus de réparation ne puissent pas s’interpréter comme des formes d’imposition de normes sociales qui exercent soit une pression sociale, soit des sanctions – imposition à laquelle un acteur social durkheimien est supposé ne pas échapper. Il semble au contraire que ce sont des processus qui, tout en faisant jouer les rapports entre les différents niveaux d’interaction, ont pour fonction d’éviter cette imposition d’un social venu d’en haut, d’un social qui nous menace de sanctions.

La fonction régulatrice des dispositifs de réparation est cependant, tout comme la conception moralisatrice des règles et de leurs sanctions (une morale dans l’acception sociale du terme), liée au problème de maintenir une certaine stabilité du réseau social. Mais pour ce faire la conception moralisatrice fait planer une menace de la dénonciation et de la sanction, donc monte en généralité, en renvoyant à des modes d’interaction qui peuvent être hors de portée.

Or les menaces de dénonciation et de sanction sont aussi des menaces sur le statut social de la personne. Les dispositifs de réparation sont l’inverse de ces menaces puisqu’ils permettent justement de ne pas aller jusqu’à mettre en question le statut des partenaires par des dénonciations. Une telle mise en question impliquerait aussi des changements des positions sociales du mini-réseau de ces partenaires. Les réparations des interférences qui pourraient induire de tels changements évitent en quelque sorte la propagation des perturbations et des instabilités entre les niveaux des interactions directes et indirectes et celui des interactions collectives hors de portée[7].

Les configurations des interactions du réseau collectif ne peuvent présenter quelque stabilité, dans un monde d’interactions au sens de Simmel, c’est-à-dire d’actions en retour sur les actions des partenaires, et réciproquement, que si des dispositifs peuvent limiter la propagation de la majorité des démarrages d’instabilités dynamiques, et peuvent ramener les développements de ces possibles bifurcations dans le domaine de viabilité du réseau. À l’opposé, une conception « morale » des règles (au sens de morale sociale associée à des sanctions) préfère détecter les bifurcations à leur racine, et diffuser leur dénonciation.

Ce sont là deux modes opposés : soit on dénonce, on propage ces dénonciations, et on menace d’un changement de statut ; soit on minimise les déviations et on ramène les interférences à des ajustements des interactions. Les pratiques sociales effectives, en fait, combinent ces deux modes : si les réparations ne sont pas offertes, on peut monter en tension et passer à la dénonciation d’infraction aux règles ; inversement, quand il y a eu tentative de réparation, l’ascension vers la dénonciation est risquée, et elle peut elle-même être dénoncée par les tiers.

Le rôle fondamental des tiers semble être précisément celui-là. Quand les tiers représentent les normes collectives et le point de vue normatif en général, c’est au sens « vague », lié aux interactions collectives hors de portée. Les tiers que les acteurs en interaction directe sont censés pouvoir identifier, fut-ce par des relations indirectes – les membres du public, proche ou plus lointain-, peuvent être soit des modérateurs de ces situations à la frontière entre réparation et dénonciation, soit, inversement, des certificateurs en seconde ligne de la validité de la dénonciation, et de la possibilité de faire appel à des règles codifiées. Si ces tiers jouaient le rôle de simples dénonciateurs de première ligne, ils devienndraient au contraire eux-mêmes soumis à l’opinion d’autres tiers. Le rôle des tiers en tant que représentants des normes n’est donc pas univoque, ils peuvent en jouer plusieurs versions, parce que ce rôle est lui-même interactif.

Ces distinctions entre interactions directes, indirectes et hors de portée peuvent-elles jeter quelque lumière sur le problème du rapport entre le tout du collectif et les actions individuelles ?

La version individualiste de ces rapports soutient que le collectif ne doit être considéré que comme la résultante des interactions entre les individus. La version la plus répandue de l’individualisme n’y voit pas une réduction ontologique des entités collectives aux entités individuelles, mais considère plutôt qu’il est de bonne méthode de commencer par envisager des explications des phénomènes collectifs qui les ramènent à ces interactions entre individus (d’où le nom d’individualisme méthodologique). Le holisme soutient que les individus n’interagissent qu’au sein d’un collectif déjà existant, et qu’en particulier les propriétés normatives de ce collectif formatent les interactions interindividuelles. Un holisme extrême expliquerait les interactions individuelles en les considérant comme déterminées par les structures collectives. Un holisme minimaliste soutiendra que pour expliquer les phénomènes sociaux il faut au moins tenir compte de l’influence des représentations que se font les individus des phénomènes collectifs en tant que tels, comme phénomènes qui échappent en grande partie aux actions des individus, pour expliquer et les phénomènes collectifs et leurs influences sur les conduites individuelles.

Mais il existe des situations où les deux propositions, une fois quelque peu révisées par l’interactionnisme, peuvent être toutes deux vérifiées. Il est évident que sans interactions individuelles, il n’y aurait pas de normativité sociale, puisqu’elle ne peut exister que si les modes de rétroaction des actions des individus les uns sur les autres se réfèrent aux interactions possibles avec des tiers et des collectifs et peuvent donc faire jouer les relations entre les trois niveaux des interactions directes, indirectes et hors de portée, pour trouver des réponses aux problèmes d’interférences.

On voit qu’il faut alors considérer non seulement les interactions directes en cours entre deux ou n individus, mais aussi les possibilités d’interaction avec des tiers que ces interactions directes ouvrent ou ferment. Il faut donc étendre le champ des rétroactions de ces interactions aux effets en retour de ces interactions possibles, ce qui implique déjà de tenir compte des interactions indirectes. Et il faut encore remonter d’un niveau, puisque ces propositions valent aussi pour les possibilités d’interaction des tiers avec d’autres tiers, et ainsi de suite. Or le fonctionnement de ce réseau lointain d’interactions possibles est hors de portée des actions et interactions directes des individus, si bien qu’il ressort des interactions hors de portée. On peut donc considérer que ces interactions directes et indirectes ne suffisent pas à déterminer l’ensemble de ce réseau. Au contraire l’ensemble de ce réseau -les interactions hors de portée comprenant en leur sein les interactions indirectes et directes- suffit pour servir de référence et d’horizon de possibilité aux rapports entre les interactions directes et indirectes des individus. Sous cette version, la position holiste est correcte.

Mais cela montre aussi que ni la position individualiste ni la position holiste ne sont correctes sous leurs formes initiales. Il est faux que le collectif résulte seulement des interactions directes entre les individus. En effet ces interactions font aussi référence à des possibilités d’interactions indirectes – le degré d’éloignement par rapport au direct pouvant être assez élevé. Et la diversité de ces possibilités ne se réduit pas à la somme de toutes les interactions directes, puisque les interactions indirectes ont leur part de virtuel, et que ces virtualités, dans leur diversité, ne peuvent « faire société » qu’au niveau d’agrégation et d’intégration collective des interactions hors de portée. Le virtuel des interactions hors de portée ne peut jamais se réduire à ce que s’en représentent les individus, ni à un modèle déterminé du réseau collectif qu’ils se forgeraient.

Il est de même faux que les interactions individuelles soient formatées par une normativité collective qui en soit indépendante. Ainsi, les interactions hors de portée doivent être compatibles avec les contraintes qui pèsent sur les interactions directes (ne serait-ce que des contraintes de temps de réalisation des actions, de transmission des informations, etc.) si bien que ces interactions hors de portée sont aussi façonnées par les interactions directes. Inversement, de nouvelles formes d’interaction directe ouvrent de nouvelles possibilités de virtualités, et donc peuvent modifier ces contraintes et par contrecoup l’ensemble d’interactions hors de portée et leur agrégation.

On pourrait prétendre qu’en fait, ontologiquement, toutes les interactions se réduisent à des interactions directes, puisque les interactions indirectes ne sont que des réseaux d’interaction directes, et les interactions hors de portée sont des interactions directes et indirectes auxquelles au moins une partie des acteurs du collectif n’ont pas d’accès. Mais comme nous l’avons déjà signalé, ontologiquement, toutes les interactions comportent une part virtuelle, puisqu’elles ne se réduisent pas aux contacts directs, mais impliquent des attentes sur le sens et les suites du lien ainsi établi. Or les attentes des acteurs individuels ne peuvent être les mêmes pour des interactions directes -dont les partenaires ajustent leurs actions en cours d’interaction, ce qui leur permet de détecter la naissance de virtualités divergentes- et pour des interactions indirectes – dont les sources d’interférences ne peuvent être directement observées. Et l’irréductibilité de l’indétermination du virtuel devient explicite dans les interactions hors de portée, et modifie leurs modes de stabilisation – qui peuvent tenir soit à des effets d’agrégation statistique, soit à des effets de mise à distance via des codifications- ou de déstabilisation – quand des perturbations envahissent tout le système.

Enfin bon nombre de phénomènes régulateurs, comme les équilibres entre sanctions et réparations, se produisent dans des effets en retour des interactions indirectes sur les interactions directes et inversement. Ces effets en retour, qui ne dépendent pas directement des interactions hors de portée, ni des interactions directes, et qui ne sont explicables ni par la seule position individualiste ni par la seule position holiste, sont pourtant essentiels pour expliquer la persistance d’un collectif.

Inversement, les combinaisons entre les interactions interindividuelles directes, indirectes et hors de portée suffisent à expliquer le rapport entre l’inter-individualité et les normativités collectives. Pour cela, il faut avoir élargi le concept d’interaction aux rapports entre interactions directes et indirectes, comme aux rapports entre ces rapports et les interactions hors de portée. Ce dernier élargissement de perspective introduit quelque indétermination, ou encore du vague, dans ces relations entre individu et collectif. Le rôle de ce vague ne se réduit ni à des fréquences statistiques ni à des probabilités subjectives, quand il permet soit des arrangements qui apaisent les troubles, soit au contraire des propagations des perturbations. Or le holisme ne peut donner de rôle à ce vague, ce qui rend le holisme peu explicatif. Et il en est de même de la vision individualiste réductionniste. Seule la prise en compte des rapports entre les différents types d’interaction, directes, indirectes, hors de portée, permet de dépasser ces limitations.

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  1. Il s’agit là d’un théorème d’existence, mais pas d’un théorème de construction, qui nous indiquerait par quel processus atteindre l’équilibre. Debreu montrera ensuite que si l’on n’est pas très près de l’équilibre, on n’est pas assuré de trouver comment y parvenir. Le théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu montre que l’on ne peut déduire des comportements rationnels des demandes individuelles la forme que prendra la demande globale nette – après sommation des offres et des demandes-, si bien que l’unicité et la stabilité du tâtonnement qui peut conduire à l’équilibre n’est pas assurée.
  2. « Le sens moral de la réparation ; la réparation comme expression de l’ordre de l’interaction »
  3. « En tant qu’acteurs, les individus cherchent à entretenir l’impression selon laquelle ils vivent conformément aux nombreuses normes qui servent à les évaluer, eux-mêmes et leurs produits. Parce que ces normes sont innombrables et partout présentes, les acteurs vivent, bien plus qu’on ne pourrait le croire, dans un univers moral. Mais dans la mesure où ils sont des acteurs, ce qui préoccupe les individus, c’est moins la question morale de l’actualisation de ces normes, que la question morale de la mise au point d’une impression propre à faire croire qu’ils sont en train d’actualiser ces normes ». La mise en scène de la vie quotidienne, 1. La représentation de soi, trad. Alain Accardo, Les éditions de Minuit, paris, p. 237
  4. Goffman (1983) parle de ce qui est « routinely sustained » dans les interactions – en particulier dans les « transactions de services », par exemple entre un client d’un restaurant et un serveur.
  5. Cependant, alors même que le statut assure une certaine stabilité, cette stabilité peut s’écrouler très rapidement dès lors qu’une rumeur collective utilise ces chemins d’interactions lointains pour transmettre une information directe ou indirecte (les accusations de viols contre Harvey Weinstein, par exemple).
  6. Notons que le fonctionnement commercial du Web prétend mettre à notre portée des interactions qui seraient sans lui très lointaines, mais qu’en fait il dissimule des opérations qui sont pour l’essentiel des internautes hors de portée, celles des algorithmes de recommandation ou de sélection des « pages ». Mais ces algorithmes « s’accommodent » aussi aux modes des internautes tout en les amplifiant temporairement.
  7. On trouve d’autres modalités de prévention. Un théorème des réseaux nous dit qu’un réseau bimodal, qui comporte deux couches de nœuds, aucun nœud d’une couche n’étant relié à un autre de la même couche, permet à toutes les perturbations propres aux nœuds d’une même couche de remonter directement aux nœuds de la couche supérieure. Un réseau dans lequel les nœuds peuvent être maillés entre eux, avec des interactions dans la même couche tout aussi bien qu’avec ceux d’une autre couche, a donc un plus grand pouvoir d’amortissement (cf. Bramoullé et Kranton, 2016).


Pierre Livet
Université d’Aix-en-Provence
pierrelivetantoine@gmail.com


Comment citer cet article ?
Livet, P. (2018), « Interaction », version académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: http://encyclo-philo.fr/interaction-a/