La philosophie de A à Z

Résumé

La notion de fondation métaphysique est, qu’on le veuille ou non, une préoccupation centrale des métaphysiciens cette dernière décennie. Par son caractère transversal, elle attire également l’attention des philosophes de l’esprit, des philosophes des sciences, des méta-éthiciens, et de bien d’autres encore. Dès lors, on peut l’aimer ou la détester, l’adopter ou la rejeter, mais l’ignorer revient à mettre sa tête dans le sable en attendant que le « danger » passe.

La Corée du Nord est une dictature. Elle l’est semble-t-il en vertu de l’absence de certaines libertés fondamentales, d’un processus électoral suffisamment démocratique, etc. On dit de ces faits, une fois leur liste complète, qu’ils fondent le fait que la Corée du Nord est une dictature. Cette forme de détermination non-causale est présente dans divers champs de la philosophie ainsi que des sciences. La comprendre est donc une priorité en métaphysique.

Celles et ceux pour qui la notion est inconnue ou incomprise devraient trouver ici des éléments d’éclaircissement. L’introduction y est consacrée et contient également des références à d’autres textes éclaircissants. Quant aux autres, ils trouveront ici un aperçu critique de débats importants portant sur la notion de fondation, sa nature, son rapport à d’autres notions, et quelques-unes de ses applications.

Les applications supposées de la notion sont multiples comme le suggère l’introduction. Toutefois, nombres d’entre elles n’ont, à ce jour, pas encore été développées ou discutées en détail. Trois débats récents seront présentés. Chacun concerne une application différente de la notion de fondation : le fondationalisme métaphysique, le physicalisme, et la théorie Huméenne des lois de la nature.


Table des matières

1. Introduction

2. Grammaire et Métaphysique

3. Principes structurels

4. Fondation et explication

5. Fondation et nécessité

6. Les Sceptiques

7. Analyse de la fondation ?

8. Quelques applications

9. Fondationalisme métaphysique

10. Le Physicalisme fondé

11. Lois de la nature et Huméanisme fondé

12. Fonder les fondations

Bibliographie


Introduction

Notre réalité est peuplée d’une myriade de faits. Parmi ces faits, certains – en tout cas – ne sont pas inertes, ils produisent pour ainsi dire d’autres faits. Il y a au moins deux façons intéressantes dont un fait donné peut s’avérer en produire un autre. La première est bien connue : il s’agit du lien causal. Pensez, par exemple, au rapport entre le fait que Paul a reçu un coup à l’instant t1 et le fait que Paul ressent de la douleur, peu après, en t2. Par contraste, le fait que les fibres C du système nerveux de Paul sont activées en t2 fait de l’état de Paul à ce moment-même un état de douleur. On dit dans ce deuxième cas de figure, que les faits à propos de l’état neural de Paul fondent le fait que Paul ressent de la douleur.

Pour illustrer davantage ce contraste, considérez le fait que la Suisse est un pays riche, appelons-le f1. Imaginez qu’on se demande ‘Pourquoi f1 est-il le cas ?’

D’une part, on peut répondre en évoquant les évènements qui sont historiquement responsables de la présente richesse du pays. Par exemple, l’interdiction par Jean Calvin, au xviè siècle, du port de bijoux – ces derniers étant considérés par le réformateur genevois comme des ornements inutiles et ostentatoires. Calvin était probablement loin de se douter que la reconversion de bon nombre de bijoutiers dans la confection de montres exceptionnelles donnerait progressivement naissance à l’industrie Suisse de l’horlogerie de luxe. Cette industrie est aujourd’hui un fleuron de l’économie helvétique. On évoquera ce fait historique et bien d’autres pour répondre à la question. Ce faisant, on fournit une explication causale, plus ou moins complète, de f1.

D’autre part, on peut répondre à la question en évoquant les raisons qui font de l’état actuel du pays, un état de richesse. Par exemple, on peut citer le revenu moyen du citoyen Suisse, le rapport entre le nombre d’habitants et le produit intérieur brut (PIB) du pays, ou encore le petit nombre de citoyens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Quels que soient les faits les plus appropriés, il semble bien y avoir un sens auquel on peut expliquer f1 en évoquant des faits présents à propos de la suisse. Une telle explication est synchronique et par conséquent elle n’est pas de nature causale. L’explication en question fait appel à une autre relation de détermination : la fondation. On dira donc que f1 est fondé dans une série de faits, notamment à propos des revenus des habitants du pays concerné.

La relation explicative de fondation est particulièrement utile pour les philosophes, car bon nombre de thèses philosophiques importantes affirment, semble-t-il, que certains faits ou types de faits en fondent d’autres. Voici quelques exemples :

  1. Les faits mentaux sont déterminés par les faits physiques.
  2. Les faits normatifs obtiennent en vertu des faits naturels.
  3. <La neige est blanche> est vraie parce que la neige est blanche.
  4. Les ensembles dépendent de leurs membres.
  5. La nécessité est fondée dans la nature des choses.
  6. Un tout existe en vertu de l’existence et de l’arrangement de ses parties.
  7. Les dispositions sont basées sur des propriétés catégoriques.
  8. Toute promesse génère une obligation.
  9. Les activités d’un groupe sont constituées par les activités de ses membres.
  10. Savoir que p requiert d’être justifié à croire que p.

La suggestion ici n’est pas que les propositions 1-10 sont évidemment vraies, loin de là. Il s’agit de positions philosophiques débattues et importantes que l’on peut comprendre comme des questions sur les rapports de fondation entre diverses classes de faits. Les concevoir de la sorte place la notion de fondation au cœur de l’appareil théorique du philosophe et fait de son étude une priorité en métaphysique.

C’est sur la base de telles considérations que la notion de fondation a récemment rejoint le devant de la scène métaphysique à la suite, notamment, d’articles extrêmement influents de Kit Fine (2001 et 2012), Jonathan Schaffer (2009) et Gideon Rosen (2010). Depuis, plusieurs dizaines d’articles ont été publiés et bien d’autres sont en préparation. Des textes introductifs sont également disponibles dans la langue de Shakespeare, notamment ceux de Fabrice Correia & Benjamin Schnieder (2012b) et de Ricki Bliss & Kelly Trogdon (2014).

  1. Grammaire et métaphysique

Un coup d’œil rapide aux propositions 1-10 laisse entrevoir la manière variée dont le rapport entre fondant et fondé peut être exprimé. Mais quelle est la structure logique unique, s’il y en a une, derrière ces diverses expressions ? Et, plus prosaïquement, quelle est la meilleure manière de les exprimer ? Les deux options naturellement envisagées par les théoriciens sont l’opérateur (connecteur) et le prédicat.

Selon la première approche, le rapport entre fondant et fondé doit être formulé à l’aide d’un opérateur, par exemple ‘parce que’, qui prend deux phrases (au moins) pour en faire une troisième, comme suit :

  1. Paul est triste en t2 parce que les fibres C du système nerveux de Paul sont activées en t2.

Selon la deuxième approche, il faut utiliser un prédicat, par exemple ‘fonde’, flanqué de termes singuliers qui tiennent lieu de faits ou de propositions. Comme dans :

  1. f1, f2, … fondent f3 (f1, f2, … < f3)

qui exprime bien souvent quelque chose comme :

  1. le fait que les fibres C du système nerveux de Paul sont activées en t2 fonde le fait que Paul est triste en t2

ou comme :

  1. la proposition selon laquelle les fibres C du système nerveux de Paul sont activées en t2 fonde la proposition selon laquelle Paul est triste en t2.

Nombreux sont ceux qui (Fine 2001, Correia 2010, Schnieder 2011, entre autres) préfèrent la première option en raison des engagements apparents de la seconde. En effet, l’usage d’un prédicat suggère très fortement que la fondation est une relation, point sur lequel la neutralité est certainement préférable bien qu’il soit difficile de voir ce que la fondation pourrait être d’autre. Par ailleurs, l’usage prédicatif est associé avec l’engagement envers une ontologie des faits ou des propositions ; un autre point sur lequel la neutralité de la première option semble préférable.

Néanmoins, certains (Rosen 2010, Schaffer 2009, entre autres) préfèrent l’approche prédicative, peut-être pour sa capacité expressive. En particulier, les expressions quantifiées ne posent pas de problème particulier au prédicationniste. Prenez, la définition suivante de ‘fonde partiellement’ :

  1. X fonde partiellement (‘≤’) y ssidef ƎZ (Z, X fondent y)[1].

Ici, le quantificateur existentiel lie une variable qui occupe une position d’objet ce qui correspond à l’usage habituel du quantificateur. Par contraste, la version opérationniste de cette définition quantifie sur des termes occupant la place d’une phrase:

  1. p en partie parce que Δ ssidef ƎΓ (p parce que Δ, Γ)[2].

Certains philosophes sont d’avis que ce type de quantification n’est pas acceptable. D’autres, au contraire, défendent l’idée qu’il s’agit d’un usage légitime de la quantification.[3]

Quelle que soit l’issue de ces débats, à des fins d’exposition, il est commun d’utiliser diverses expressions dont ‘q parce que p’ et ‘[p] fonde [q]’[4].

Un deuxième point qui divise les experts à propos de la nature de la relation en question concerne ses relata. Sur cette question, on distingue deux types de positions. Il y a d’une part ceux qui pensent que le fondant et le fondé doivent être des propositions, des faits ou quelque entité avec une structure similaire.

D’autre part, il y a ceux qui insistent sur le caractère plus large de la notion. Ces derniers maintiennent la neutralité catégorielle des relata (Il s’agit surtout, mais pas exclusivement, de Schaffer [2009, 2010]). Leur idée est que les relata peuvent être de toutes sortes de catégories et ne sont pas restreints aux habituels faits et propositions. Considérez un stylo S. Ces philosophes diront, par exemple, que S fonde {S} ou que S fonde le fait que S est un stylo. Une telle position semble naturellement opposée à l’usage de l’opérateur ‘parce que’. Sous peine de produire des formulations agrammaticales telles que ‘{S} parce que S’!

La première reformulation qui vient à l’esprit est ‘{S} existe parce que S existe.’ Mais elle revient à utiliser des faits au lieu des objets comme relata, en particulier le fait que {S} existe et le fait que S existe.

Une raison de douter de la neutralité catégorielle des relata est le lien étroit entre fondation et explication. Pour certains, fonder est une manière parmi d’autres d’expliquer. Partant de cette idée, accepter que S fonde {S} revient à accepter qu’un objet tel qu’un stylo explique quelque chose, ce qui a peu de sens. L’explication est typiquement conçue comme un lien entre des propositions ou des faits. La nature exacte du lien entre explication et fondation fait l’objet du point 4.

On peut aussi comprendre le désaccord entre les factualistes et les neutralistes comme purement verbal. Après tout, ils semblent être d’accord sur un point : [S existe] fonde [{S} existe]. Ils sont également d’accord sur le fait que, derrière cette relation entre faits, se tient une relation de priorité qui lie S à {S}, dans cet ordre-là. En somme, tous deux pensent que le stylo précède, pour ainsi dire, l’ensemble correspondant.

La différence majeure semble être que les premiers appellent cette dernière relation ‘dépendance ontologique’ et la première ‘fondation’, tandis que les autres les appellent toutes ‘fondation’ adoptant un usage plus libéral du terme. Il s’agit peut-être d’un désaccord substantiel profond, mais cela est loin d’être évident.

  1. Principes structurels

Une série de principes formels sont couramment tenus pour vrais à propos du rapport entre le fondant et le fondé. Ces principes, bien qu’ils ne soient pas exempts de controverse, permettent de donner une idée plus précise du type de notion à laquelle on a affaire.

D’une part, la fondation est perçue par de nombreux métaphysiciens comme imposant un ordre strict sur les choses, de sorte qu’elle obéit aux trois principes suivants :

Asymétrie :

pour tout X, Y Si X fonde Y, alors Y ne fonde pas X[5].

Irréflexivité (suit logiquement de l’asymétrie) :

pour tout X X ne fonde pas X.

Transitivité :

pour tout X, Y, Z Si X fonde Y et Y fonde Z, alors X fonde Z.

Par ailleurs, ‘fonder’ est perçu comme un terme de succès au sens où la relation obéit au principe de factivité :

pour tout X, Y Si X fonde Y, alors X et Y obtiennent[6].

Ces quelques principes, déjà présents dans l’œuvre fondatrice de Bernard Bolzano (1837), servent souvent de squelette central dans les expositions de la notion de fondation[7]. D’une certaine manière, la position par défaut à propos de la notion de fondation est qu’elle obéit à ces principes. On trouve néanmoins des arguments intéressants à l’encontre de certains d’entre eux.

La factivité de la fondation est probablement le moins débattu de ces principes. Il y a sûrement diverses raisons pour cela, notamment le lien étroit entre fonder et expliquer. Pour beaucoup de théoriciens parler de fondation non factive reviendrait à accepter ‘p parce que q’ tout en rejetant p, ou q, ce qui semble absurde. Imaginez par exemple que quelqu’un affirme ‘Paul est triste en t2 parce que les fibres C du système nerveux de Paul sont activées en t2’ et qu’il affirme également ‘Paul n’est pas triste en t2’.

Néanmoins, Fine (2012) envisage un sens auquel un fait peut en ‘fonder’ un autre sans qu’aucun des deux ne soit le cas. D’ordinaire, on considère que les disjonctions sont fondées dans leur(s) vrai(s) disjoint(s). Par exemple, s’il est vrai que Jerry a faim ou deux et deux font cinq, c’est vrai parce que Jerry à faim. Considérez, par contraste, l’exemple qui concerne [p] et [p v q], et supposez que ni p ni q ne sont le cas. Il n’en reste pas moins un sens auquel ces deux états de choses sont liés. D’autres philosophes se sont intéressés à des versions non factives de la notion de fondation, sans pour autant qu’aucun ne l’adopte officiellement.

L’idée que le rapport entre fondant et fondé est irréflexif et asymétrique n’est pas dépourvue de lien avec le caractère explicatif de la notion. En effet, ces propriété formelles sont assez intuitives pour une relation explicative, puisqu’intuitivement rien ne s’explique soi-même et que, toujours suivant l’intuition, si p explique q, q n’explique pas p, sous-peine d’avoir affaire à une explication circulaire. Une autre raison qui peut motiver de tels principes est le rapport entre fondation et fondamentalité. Si, comme certains, on croit que les relations de fondation et de ‘être strictement plus fondamental que’ sont parallèles, alors on sera tenté par l’idée que la fondation obéit aux principes formels de sa relation « jumelle ». Le rapport entre ‘fonder’ et ‘être strictement plus fondamental que’ est développé par la suite (8.1).

Un cas de fondation réflexive intéressant à considérer est celui de la phrase autoréférentielle (vii) empruntée à Gonzalo Rodriguez-Pereyra (2014) :

  1. <(vii.) est vraie>

Supposons, comme beaucoup le croient, que la vérité des propositions est fondée dans le fait qui leur correspond, comme suit :

  1. Si <p> est vraie, alors <p> est vraie parce que p.

En supposant la vérité de notre proposition autoréférentielle (vii), cela donne :

  1. <(vii) est vraie> est vraie parce que (vii) est vraie

La vérité de (vii) serait – c’est tout du moins l’idée – fondée en elle-même. Ce qui constitue une violation de l’irréflexivité, et ipso facto une violation de l’asymétrie.

Trogdon doute que cet exemple soit effectivement un cas de fondation réflexive. Il y voit plutôt un cas dans lequel une vérité de second ordre est fondée dans la vérité de premier ordre correspondante, et ce, suivant le principe (viii)[8].

Dès lors, une fois qu’on accepte les itérations du prédicat de vérité, il est difficile de voir quelque problème que ce soit avec (ix) qui est tout simplement une instance de (viii). Une telle relation inclut, en un sens, <p> dans ces deux relata, mais cela n’en fait pas une relation réflexive car <p> n’advient pas au même niveau de part et d’autre de la relation.

Une autre manière d’éviter ce type de contre-exemples serait de restreindre le principe d’asymétrie aux propositions non autoréférentielles. Cela dit, une telle stratégie de repli n’est intéressante que si les cas proposés sont convaincants, ce qui est discutable. D’autres exemples de fondation réflexive sont soulevés par Fine (2010), et par Stephan Krämer (2013).

La transitivité de la fondation connait également quelques détracteurs. Il y a, d’une part, les arguments qui consistent à exploiter une position libérale sur les relata de la fondation afin de générer des contre exemples. Ces arguments, quoique valides, ne concernent qu’une faible partie des théoriciens de la fondation. En effet, les autres peuvent tout à fait restreindre leur principe de transitivité à la fondation entre faits (ou propositions). Il y a, d’autre part, des objections qui concernent tout le monde car elles reposent sur des liens de fondation entre faits. Par exemple, l’objection avancée par Schaffer (2012) qui procède également d’un contre-exemple. L’objection exploite la notion de fondation partielle (symbolisée ‘≤’ au lieu de ‘<’), pour laquelle il faut présupposer des principes structurels analogues à ceux de la notion entière de fondation. Venons-en désormais à l’objection. Admettons que l’ensemble S est composé de trois membres a, b et : S = {a, b, c}.

  1. Le fait que c est un membre de S fonde (partiellement) le fait que S a exactement trois membres.

Cette affirmation semble plausible. En effet, c contribue à faire en sorte que S ait trois membres, car sans lui, S n’en aurait que deux. En outre,

  1. Le fait que S a exactement trois membres fonde (partiellement) le fait que S a un nombre fini de membres.

Ceci parait évident si l’on considère que trois est un déterminé du déterminable nombre fini, tout comme il semble évident pour toute balle rouge qu’elle est colorée parce qu’elle est rouge. On obtient, par application de la transitivité (de la fondation partielle)

  1. Le fait que c est un membre de S fonde (partiellement) le fait que S a un nombre fini de membres.

Ce qui n’est pas plausible. La notion de fondation partielle n’est donc pas transitive ; ainsi va l’argument. D’aucuns seraient tentés de répondre tout simplement que ce qui vaut pour la notion partielle ne vaut pas forcément pour la notion entière, ce qui n’est pas faut. Néanmoins, abandonner la transitivité de la notion partielle pourrait revenir à abandonner la transitivité pour la notion entière.

Supposez, comme beaucoup le croient, que la notion de fondation entière est pluri-une (c’est-à-dire, que plusieurs faits en fondent un). Dès lors, la transitivité de la fondation est formalisée dans la règle que l’on appelle couramment ‘Cut’, exprimée par le principe suivant

Cut :

Pour tout A, X, Y, Z, y si X<Y; Y, Z<A, alors X, Z<A.

Il existe un argument simple, sur la base de (Cut) et de (v), en faveur de la transitivité de la notion partielle de fondation. Par conséquent, tout argument contre la transitivité de la fondation partielle sera un argument contre (Cut) c’est-à-dire contre la transitivité de la fondation entière. Voici l’argument en question, dont la paternité revient à Fabrice Correia :

Supposez que A ≤ B, et que B ≤ C. Alors, par définition de ‘≤’, on a un Γ tel que Γ, A < B et un Δ tel que Δ, B < C. Par (Cut), il suit que Δ, Γ, A < C. Enfin, par la définition de ‘≤’, on conclut que A ≤ C. Puisque de A ≤ B et B ≤ C on dérive A ≤ C. La fondation partielle est transitive. Plus précisément, elle l’est en partie parce que la fondation entière l’est. Ainsi, ce contre-exemple qui peut sembler concerner uniquement la notion partielle concerne également, quoique plus indirectement, la notion entière de fondation.

La résolution favorisée par Schaffer consiste à considérer la fondation comme une relation contrastive. C’est-à-dire une relation qui lie un contraste, par exemple p plutôt que q, à un autre contraste, par exemple r plutôt que s. Cela permet de reformuler (xi) en :

xi**. Le fait que c est un membre de S plutôt que pas un membre de S fonde le fait que S a exactement trois membres plutôt que deux.

Et (xii) devient :

xii**. Le fait que S a exactement trois membres plutôt que deux fonde le fait que S a un nombre fini plutôt qu’infini de membres.

Mais, (xii**) est évidemment fausse. Avec deux membres plutôt que trois S aurait toujours un nombre fini de membres.

En résumé, dès lors que l’on accepte le caractère contrastif de la fondation, le contre-exemple ne fonctionne plus.

  1. Fondation et explication

Une caractéristique importante, peut-être essentielle, de la notion de fondation est qu’elle est étroitement liée à certaines explications que l’on appelle parfois les explications métaphysiques, pour les distinguer de leurs cousines scientifiques. Si le lien entre fondation et explication est reconnu par tous, il n’est pas pour autant clair ou précis. Il n’y a du reste que très peu de littérature visant à clarifier ou à définir ce lien. La plupart des auteurs n’expriment pas leur position sur la question, même si, bien souvent, ils présupposent un lien étroit entre les deux notions. La discrétion des auteurs sur ce sujet donne à la présente section un caractère spéculatif.

On peut distinguer, principalement, deux positions (ou types de positions): l’identitarisme et le différentialisme. L’identitarisme, comme son nom l’indique, consiste à considérer l’explication métaphysique et la fondation comme un seul et même phénomène (Rosen 2010, Fine 2012, Raven 2012, Dasgupta 2014b, Trogdon 2013b). Fournir les fondants d’un fait revient à en fournir une explication métaphysique et expliquer métaphysiquement revient à fournir les fondants. En un sens, cette position a l’avantage en termes de clarté. Elle laisse peu de doute sur la nature du rapport entre les deux notions.

Le différentialisme, par opposition, est loin d’être un engagement positif précis. Le plus souvent, il consiste à distinguer soigneusement l’explication de la relation qui « soutient » cette explication, c’est-à-dire la relation de fondation (Audi 2012b, Correia & Schnieder 2012, Schaffer 2012, Trogdon 2013b). L’idée étant que, de la même manière que les relations causales servent de squelettes aux (à certaines, tout du moins) explications scientifiques, les relations de fondations servent de squelette aux explications métaphysiques. Ce lien, bien que vague, semble cependant impliquer un rapport étroit et systématique.

Par exemple, on est en droit de s’attendre à ce qu’à chaque fois qu’une relation de fondation obtient, une explication métaphysique correspondante puisse être construite reposant notamment sur cette relation de fondation, mais peut-être aussi sur des lois ou des conditions d’arrière-plan. On trouve fréquemment des arguments de différentialistes qui présupposent ce type de systématicité. Cette systématicité suggère un principe central du différentialisme qui n’est à ma connaissance formulé nulle part, selon lequel chaque relation de fondation donne lieu à une explication correspondante, pourvu qu’on y ajoute les éléments requis :

FàExp : pour tout X, Y, il y a un Z tel que, Si X fonde Y, alors X et Z expliquent métaphysiquement Y.

Supposez, par exemple, que le fait que Régine est dans un certain état cérébral C fonde le fait que Régine est triste. Il existe une explication métaphysique complète de la tristesse de Régine qui repose sur son état cérébral C et sur un principe métaphysique liant les états cérébraux de type C à la tristesse (les neurosciences travaillent, entre autres choses, à fournir les détails de tels principes). Notez que ce principe est rarement mentionné explicitement dans la littérature sur le fondation, même s’il semble que certains auteurs le présupposent dans leurs arguments.

Quoiqu’il en soit, différentialistes et identitaristes partagent l’idée que la notion de fondation est étroitement liée à celle d’explication. De sorte que, quand on dit que X fonde Y, on dit aussi soit que X explique Y, soit qu’il y a une explication de Y qui repose notamment sur X. Ainsi, affirmer que X fonde Y et qu’il n’y a aucun lien explicatif entre X et Y reviendrait simplement à changer le sujet de la conversation. À bien des égards, le rapport entre fondation et explication métaphysique rappelle le rapport entre causalité et explication scientifique. Sa clarification est une question aussi délicate qu’importante. La présente ne fait qu’en esquisser les contours.

  1. Fondation et nécessité

Il est assez évident que nécessiter n’implique pas fonder. Le fait que Paul est triste nécessite le fait que deux et deux font quatre, car dans chaque monde possible où Paul est triste il s’avère que deux et deux font quatre. Mais il serait naïf d’en conclure que deux et deux font quatre parce que Paul est triste.

En revanche, l’idée converse que fonder implique nécessiter est tentante. Si, comme Fine (2012), on conçoit la fondation comme la connexion la plus étroite qu’il peut y avoir entre deux faits différents, alors il est naturel de penser qu’elle implique un lien de nécessité. Si, comme d’autres, on considère que la fondation est étroitement liée à la nature des choses et que la nature des choses est la source des nécessités, on sera également tenté par un principe liant fondation et nécessité.

Si, troisièmement, on pense que fonder c’est expliquer métaphysiquement et que l’explanandum doit suivre avec nécessité métaphysique de l’explanans dans une telle explication, il s’ensuivra que :

  1. pour tout X, Y Si X fonde Y, alors □M (X→Y)

En français : Si un fait (ou plusieurs) en fonde(nt) un autre, alors le second suit métaphysiquement du premier (ou des premiers).

La thèse selon laquelle la fondation obéit à (xiii) est appelée nécessitisme. Par opposition, le contingentisme est l’idée que la fondation n’obéit pas à (xiii). Ce principe largement accepté demeure controversé. Notons tout d’abord, comme le rappelle Stephan Leuenberger (2014a), que même si la fondation est une relation de détermination on ne peut pas présumer de (xiii). Du reste, précise-t-il, la relation de cause à effet est également une relation de détermination et le principe analogue de nécessitation est largement reconnu comme faux.

Voici par ailleurs quelques contre-exemples connus à (xiii). Le premier type de contre-exemple, adapté d’un article d’Alexander Skiles (2014), provient des généralisations accidentelles. Considérez la généralisation accidentelle suivante :

  1. Tous les membres du département de philosophie de Genève font moins de deux mètres de haut.

S’il y a des faits sur lesquels (xiv) est fondée, il semble bien que ce soit les faits particuliers à propos de la taille des différents membres du département, à savoir : le fait que Kevin Mulligan mesure 1m90, le fait que Katerina Ierodiakonou mesure 1m70, etc. La fondation des généralisations dans leurs instances est d’ailleurs une des règles de la logique de Fine. Si les faits à propos des tailles respectives des membres du département fondent (xiv), alors ils la nécessitent également, selon (xiii).

Toutefois, il y a intuitivement de nombreux mondes possibles dans lesquels les faits à propos de la taille individuelle des membres actuels du département sont identiques, mais où (xiv) n’est pas le cas. En particulier, n’importe quel monde dans lequel le département comprend les membres qu’il comprend dans le monde actuel plus un membre mesurant deux mètres seize – appelons-le ‘Shaq’. Dans ces mondes-là, tous les faits qui sont censés fonder la généralisation obtiennent, mais cette dernière n’obtient pas.

Une manière de préserver (xiii) est de rejeter l’idée que les généralisations accidentelles sont simplement fondées dans leurs instances. Ainsi (xiv) ne serait pas simplement fondée dans les faits particuliers à propos de la taille des différents membres du département, mais aussi dans un fait-de-totalité indiquant, en somme, que les individus listés sont tous les membres du département.

Un tel fait permet en effet de bloquer le contre-exemple, car dans les mondes où le département inclut Shaq le même fait-de-totalité n’obtient plus. Un défaut évident d’une telle option est qu’elle semble contraindre à la multiplication des faits-de-totalité. Pire encore, il semble que ces faits ne soient fondés sur rien de particulier et qu’ils fassent partie de la structure de base de notre monde. Ces considérations fondationalistes seront approfondies dans la section 8.1.

Le deuxième type de contre-exemple est adapté de Schneider (2006). Supposez que Carla, avant le décès de Nicolas, était son épouse. Elle est désormais veuve. Il semble qu’elle soit veuve en vertu du fait que Nicolas, son ex-mari, est décédé. Pourtant, la mort de Nicolas ne nécessite pas le fait que Carla soit veuve. Prenez un monde possible dans lequel Carla et Nicolas ne sont pas mariés. Le décès de Nicolas, dans ce monde, ne fait nullement de Carla une veuve.

À nouveau, la réaction logique pour le nécessitiste est d’augmenter le contenu du fondant. Carla n’est pas veuve uniquement en vertu de la mort de Nicolas, elle est veuve en vertu du fait que Nicolas est mort et du fait que Nicolas était son mari. Cette première tentative, bien que prometteuse, n’est pas concluante n’en déplaise à Trogdon (2013a).

Imaginez un monde dans lequel Nicolas est effectivement le mari de Carla mais où tous deux décèdent simultanément – mettons qu’un tragique accident les emporte ensemble. Il semble bien que Carla ne soit pas veuve dans un tel monde, puisqu’elle est décédée. Ainsi, Nicolas est mort et Nicolas était le mari de Carla, mais Carla n’est pas veuve. Les faits fondants ne nécessitent donc pas le fait fondé.

Le nécessitiste peut parfaitement neutraliser ce cas, tout comme les autres, en ajoutant aux faits fondants le fait que Carla est vivante. Pour résumer, le nécessitiste devra dire que Carla est veuve en vertu du fait que Nicolas son mari est mort, et elle non. Cette dernière précision quoiqu’efficace peut sembler moins essentielle à la notion de veuvage et du coup déplacée. En effet, être une veuve c’est avant tout avoir perdu son mari, pas être vivante. Si l’on s’attend à ce que le fondé et le fondant soient essentiellement liés, la solution semblera peut-être étrange. De telles considérations essentialistes sont discutables à divers égards et cet article n’est pas le lieu approprié pour revisiter ces débats. Il faut néanmoins signaler une tension entre la solution typique en faveur du nécessitisme face aux cas supposés de fondation contingent et certaines positions essentialistes à propos du lien entre faits fondants et fait fondé. Cette tension est d’autant plus surprenante que le nécessitisme semble être l’une des conséquences désirables du lien essentiel entre fondant et fondé.

De manière plus générale, et tout à fait indépendamment de ses velléités essentialistes, le contingentiste proposera de laisser le fait que Carla est vivante en arrière-plan. Ainsi, le fait que Carla est veuve est fondé dans le fait qu’elle était mariée à Nicolas et que ce dernier est décédé. Le fait que Carla est vivante est une condition qui permet, en quelque sorte, aux autres faits de générer le fait que Carla est veuve. De même, dans le cas de la généralisation accidentelle, le contingentiste pourra dire que le fait-de-totalité est simplement une condition d’arrière-plan qui permet à certains faits particuliers de fonder le fait général.

Il semble donc que la différence entre les nécessitistes et les contingentistes réside en grande partie dans la tendance à inclure ou à exclure des éléments apparemment d’arrière-plan au sein de l’ensemble X des fondants. Une discussion approfondie des rapports entre fondants et conditions d’arrière-plan semble être une étape cruciale du débat qui oppose les contingentistes aux nécessitistes. La discussion en question ne sera pas sans lien avec la discussion du rapport entre explication et fondation. Ces deux discussions importantes restent cependant relativement négligées à ce jour.

  1. Les Sceptiques

La grande attention qu’a connue la notion de fondation ces dernières années ne va pas sans critiques. On distingue au moins deux types de sceptiques à propos de la notion.

D’une part, il y a les sceptiques externes aux débats. Pour ces derniers, la notion est incompréhensible et les discussions à son propos sont des formes ‘ésotériques’ de métaphysique qu’il faut éviter à tout prix (Hofweber 2008). Notez que ce type de sceptique ne peut pas se permettre de critiquer avec trop de précision sous peine de donner l’impression d’avoir compris des choses sur ce qui, précisément, est supposé tout à fait incompréhensible. Dans un esprit similaire, Chris Daly (2012) qualifie la notion d’inintelligible. La seule réponse que l’on peut opposer à ce type de scepticisme est une présentation claire et intelligible de la notion concernée. Plusieurs textes qui remplissent cette fonction ont été mentionnés en introduction. Aller plus loin contre le sceptique externe implique des discussions sur la portée et le rôle de la métaphysique. De telles discussions ont leur place dans un article au sujet plus général que celui-ci.

D’autre part, il y a des sceptiques internes aux débats. Ceux-ci reconnaissent comprendre l’objet des discussions sur la fondation – de fait, ils y participent –, mais ils estiment que ces discussions confondent une série de notions bien distinctes unifiées à tort sous le nom de ‘fondation’. Leur idée est que le rôle théorique assigné à la relation de fondation est usurpé, et revient, en fonction du cas, à l’une de ces autres notions (Wilson 2014, Koslicki 2015). Dans ce qui suit et pour des raisons d’espace, le lecteur trouvera simplement un échantillon de leurs arguments respectifs.

Selon Jessica Wilson, dire qu’un fait f fonde un autre fait g est une description trop générale de la situation pour qu’elle soit utile. L’argument part du constat que la relation de fondation advient dans des contextes variés : rapport entre partie et tout, entre déterminé et déterminable, entre le membre d’un ensemble et l’ensemble, etc. Il conclut que l’usage de cette relation n’est pas informatif à propos des cas spécifiques concernés et que, par conséquent, il doit être abandonné à la faveur des relations spécifiques en question.

Considérez la proposition suivante :

  1. Sam est triste parce que son état neurophysiologique est tel et tel.

Cette proposition laisse sans réponse des questions métaphysiquement importantes telles que : la tristesse de Sam existe-t-elle ? Se réduit-elle à un état neurophysiologique ? Est-elle causalement efficace ?

L’idée est qu’une description de la situation ayant recours à des notions moins générales permettrait de trancher toutes ces questions et que, dès lors, la description faisant appel à la notion de fondation est superflue. En effet, une fois tranchée la question de savoir si le physique fonde le mental, diverses positions restent en lice. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’aucune information n’est acquise ?

Dans une réponse à ces attaques sceptiques, Schaffer (2016) invite le lecteur à considérer le parallèle avec la causalité. Considérez la proposition suivante :

  1. Fumer cause le cancer.

Là aussi, bon nombre d’informations scientifiquement et métaphysiquement importantes sont absentes. On ne dit pas si le cancer existe, quel est son lien exact avec le fait de fumer, par quel mécanisme fumer mène au cancer.

Schaffer suggère que si le manque d’informations fournies par (xv) est une raison d’abandonner la notion de fondation, alors le manque d’informations fournies par (xvi) est une raison d’abandonner la notion de cause. Puisque ce n’est pas le cas pour la notion de cause, ça ne l’est pas non-plus pour celle de fondation. En outre, ce n’est pas parce que l’information obtenue est insuffisante qu’il n’y a pas d’information du tout.

L’idée que l’état neurophysiologique de Sam fonde sa tristesse et l’idée que des relations plus fines permettent de donner davantage d’information sur le lien entre la tristesse de Sam et son état neurophysiologique semblent tout à fait compatibles.

Il semble même un peu absurde de penser qu’une qualification de la relation en question à l’aide d’une seule notion permettra de capturer la situation de manière exhaustive. Aucune des relations ‘plus fines’ avancées par Wilson ne permet d’accomplir un tel exploit. Du reste, elle suggère le recours à plusieurs de ces relations.

Kathrin Koslicki, quant à elle, suggère de remettre en question l’unité de la notion de fondation sur la base de différences illustrées par une série de cas. Supposez qu’à l’instar de Rosen (2010), on pense, d’une part, que le fait que C est un rectangle aux côtés égaux fonde le fait que C est un carré et, d’autre part, que le fait que la balle est rouge fonde le fait que la balle est colorée.

Il semble que la relation va tantôt du général au particulier (rectangle < carré), tantôt du particulier au général (rouge < coloré). C’est le signe, d’après Koslicki, qu’on a affaire à deux relations de dépendance bien distinctes et leur donner le même nom prête simplement à confusion.

De plus, certains cas de fondation, tels que la fondation de la disjonction dans un de ses disjoints, permettent la surdétermination (être entièrement fondé dans deux groupes de faits distincts, par exemple, ‘p ou q’ peut être fondé entièrement dans p et entièrement dans q) alors que d’autres non, on peut citer la relation entre déterminable et déterminé. Encore un signe, suggère Koslicki qu’il s’agit en fait de relations de dépendance distinctes.

À nouveau, un parallèle avec la notion de causalité permet de mettre l’argument sceptique en perspective. Il y a bien des différences fondamentales entre certains cas de causalité dans la nature. En effet, la relation de cause à effet lie parfois des événements avec des acteurs macroscopiques, tels que les gens ou les boules de billard, et parfois des événements à propos d’entités microscopiques, telles que les cellules ou les particules. Par ailleurs, une cause et son effet peuvent être très proches dans le temps, comme un coup et l’hématome qui s’ensuit, ou au contraire séparées par une longue période, comme une décision politique importante et la récession qui en résulte. Ces disparités impliquent-t-elles pour autant que la notion de cause doit-être abandonnée au profit de notions plus fines ? Rien n’est moins sûr…

Ce type de différences, bien qu’elles ne constituent pas un argument décisif à l’encontre de l’unité de la notion de fondation, soulèvent des questions importantes à son sujet. Notamment, quels sont les points communs entre tous les cas de fondation ? Y a-t-il des cas plus paradigmatiques et d’autres plus marginaux ? Des questions analogues à propos de la notion de causalité sont également primordiales et ont fait couler beaucoup d’encre.

  1. Analyse de la fondation

Nombre de théoriciens influents prétendent que la notion de fondation ne peut pas être analysée ou définie en des termes plus simples. Ainsi, il faudrait simplement l’accepter comme primitive théorique de notre appareil métaphysique (Fine 2012, Rodriguez-Pereyra 2005, Rosen 2010, Schaffer 2009).

Cependant, Fine reconnait que la notion entretient un lien étroit avec la notion d’essence. D’autres ont étudié ce lien (Audi 2012a, Dasgupta 2014b). Rosen, de son côté, défend une connexion forte entre fondation et réduction. Schaffer, quant à lui, suggère une analogie avec la causalité et va jusqu’à proposer un traitement formel analogue, à l’aide du modèle des équations structurelles.

Considérer une notion comme primitive ou indéfinissable n’implique nullement qu’elle soit obscure ou ésotérique. Des notions aussi respectables que la connaissance, l’identité, ou encore la causalité sont souvent considérées comme indéfinissables bien qu’elles soient tout à fait communes et accessibles à la compréhension. Il reste que, toutes choses égales par ailleurs, une définition est souhaitable et préférable au primitivisme. Une tentative prometteuse a été proposée et évaluée par Correia (2013) : réduire la fondation à l’essence.

D’aucun pourrait penser qu’une définition en terme d’essence est loin de constituer un progrès, car cette autre notion est également incomprise (par certains tout du moins) et considérée comme primitive par ceux qui l’exploitent. Il faut noter que pour les philosophes qui acceptent la notion d’essence comme primitive (par exemple Fine 1994), ajouter la fondation représente un coût théorique supplémentaire. Une définition de la notion de fondation en termes d’essence permet, a contrario, d’intégrer cette notion sans coût additionnel.

Voici une des définitions proposées par Correia:

Def :

f est fondé dans fi, fii, . . .

ssi (def)

(a.) fi obtiens & fii obtiens & . . ., et

(b.) c’est dans la nature de f que : si fi obtient & fii obtient & . . . alors

f obtient.

Pour prendre un cas concret, considérez

  1. Le fait que Sam est triste est fondé dans le fait que son état neurophysiologique est tel et tel.

D’après les deux clauses de la définition cela implique que :

(a.)* L’état neurophysiologique de Sam est tel et tel

(b.)* c’est dans la nature du fait que Sam est triste que si le fait que l’état neurophysiologique de Sam est tel et tel obtient, alors le fait que Sam est triste obtient également.

La première clause semble garantie par la factivité de la fondation. La deuxième clause par contre, exploite l’essence d’un fait. Suivant leurs velléités essentialistes certains trouveront cela plausible ou au contraire tout à fait étrange. Après tout, si l’on accepte que les objets ont une essence, et que les faits sont des objets, on devrait concéder que les faits ont une essence. Sur le plan intuitif, le fait que Petites Mains est président des États-Unis a quelques propriétés importantes. Par exemple : être un fait, être à propos Petites Mains, et lui attribuer la fonction de président des États-Unis. Par contraste, le fait que deux et deux font quatre ne semble pas lié à Petites Mains de quelque façon que ce soit. Ainsi, il semble bien que certaines propriétés importantes des faits permettent de les individuer. En d’autres termes, les faits ont des propriétés essentielles.

Du reste, les seules critiques rencontrées par ces définitions ne portent pas sur l’attribution générale d’essence aux faits, mais sur certaines attributions spécifiques. Selon Fine (2012), le verdict produit par la définition à propos de certains cas de fondations est contre-intuitif. Une partie des objections avancées par Fine sont traitées par Correia, quant aux autres objections, elles sont discutées par Carnino (2014 – en français, 2015).

  1. Quelques applications
  2. Fondationalisme métaphysique

Notre univers est composé de toutes sortes d’entités ; il y a des électrons, des montagnes et des planètes. Cependant, ces entités n’évoluent vraisemblablement pas au même niveau dans la structure de notre réalité. Si notre réalité était un édifice, les électrons se tiendraient sûrement plus près de la base de l’édifice que les montagnes ou encore les planètes.

Les fondationalistes sont habituellement divisés en deux groupes, les monistes (Schaffer 2010), selon lesquels le cosmos entier – un conglomérat de toutes les entités – se trouve être la base dont tout le reste dépend, et les pluralistes (Bennett 2011b, deRosset 2010), selon lesquels le cosmos dépend de ses parties, qui dépendent à leur tour de leur parties, et ainsi de suite jusqu’aux particules qui forment la base de notre réalité. La discussion qui suit se concentre sur la version pluraliste, car elle est nettement plus courante ; et peut-être plus plausible…  Par ailleurs, une partie des considérations sur le pluralisme s’applique mutatis mutandis au monisme.

Notez toutefois qu’il y aurait de l’espace conceptuel pour des positions intermédiaires, bien qu’elles soient rarement abordées. Supposez, par exemple, que l’on considère le niveau auquel les personnes appartiennent, comme basique. On aurait des relations de dépendance partant toujours de ce niveau, pour aller, d’une part vers le monde microscopique, et d’autre part vers l’ensemble du cosmos. Un tel projet n’a, à ma connaissance, pas encore été développé dans la littérature contemporaine.

Selon le pluraliste, notre monde est construit de manière agrégative, avec, à sa base, des entités atomiques. Les faits à propos des atomes fondent ceux qui concernent des entités plus grandes, et ainsi de suite…

Le fondationalisme peut être résumé par deux idées centrales. D’une part, l’idée que la réalité est composée de différents niveaux, et, d’autre part, l’idée qu’il y a un niveau qui sert de base.

Une manière de concevoir cet édifice consiste à se servir de la notion de fondation ‘en guise de charpente’ (Dasgupta 2014b). En termes de faits, cela signifie que les faits concernant les entités d’un niveau donné (par exemple les planètes) sont fondés dans les faits à propos des entités du niveau d’en dessous (par exemple les montagnes), et ainsi de suite jusqu’à arriver aux faits qui concernent les particules fondamentales. Cette dernière strate n’abrite, du moins c’est l’idée, que des faits infondés. Un tel tableau est séduisant, mais il comporte une série de présupposés dont il faut tenir compte. Tout d’abord, on présume un lien général entre l’ordre de fondation entre les faits et le classement des entités en termes de fondamentalité. Voici, une version plutôt naïve d’un tel lien :

(Fon1)

x est plus fondamental que y ssidef un fait à propos de x fonde un fait à propos de y.

Les deux directions de cette définition souffrent de nombreux contre exemples plutôt évidents. Considérez une particule a, située aux États-Unis, et une montagne – appelons la Sophie – située en Suisse. Il est assez évident que a est plus fondamentale que Sophie, pourtant on ne voit pas quel fait à propos de a pourrait bien fonder un fait à propos de Sophie. Pour un contre-exemple à la converse, considérez :

  1. Le fait que la balle est rouge fonde le fait que la balle est colorée

Un fait à propos de la balle fonde un autre fait à propos de la balle, or la balle ne peut pas être plus fondamentale qu’elle-même ! Une foule de contre-exemples similaires peuvent être évoqués. Le lien entre fondation et fondamentalité des entités doit donc être exprimé de manière plus restrictive.

Une version plus restrictive du lien en question a été proposée par Correia (2005) :

(Fon2)

Pour tout x, y Si l’existence de y est fondée dans celle de x, alors x est plus fondamental que y.

Ici, les contre-exemples décisifs sont moins évidents. Le lien restreint à une direction et ciblé sur l’existence permet d’écarter les contre-exemples précédents. Considérez toutefois le principe selon lequel l’existence d’un ensemble est fondée dans l’existence de ses membres, dont voici une instance :

  1. Le fait que Socrates existe fonde le fait que {Socrates} existe.

En suivant le principe (Fon2), on arrive à la conclusion, plutôt intuitive, que Socrates, l’homme, est plus fondamental que l’ensemble dont il est l’unique membre. Rien de surprenant dans l’idée qu’au sein du building de la réalité les humains et les ensembles ne se trouvent pas au même étage. Cependant une application renouvelée du même principe donne :

  1. Le fait que {Socrates} existe fonde le fait que {{Socrates}} existe.

Ainsi, d’après (Fon2), le premier ensemble serait plus fondamental que l’autre. Ce résultat pose problème dans la mesure où il semble s’agir de la même catégorie d’entité. On voit donc mal comment un ensemble pourrait être plus fondamental qu’un autre. À titre de comparaison, il serait certainement curieux de penser, par exemple, qu’un atome est plus fondamental qu’un autre. Davantage d’arguments de ce type sont développés par Justin Zylstra (2015) contre le lien entre fondation et fondamentalité.

Par ailleurs, le tableau fondationaliste semble présumer que la relation de fondation impose un ordre partiel strict (OPS) sur les éléments de son domaine, c’est-à-dire que cette relation est irréflexive, asymétrique et transitive. Autrement, on serait exposé à une classification absurde de la fondamentalité relative des entités, avec, par exemple, des entités plus fondamentales qu’elles-mêmes. De plus, comme il est établi plus haut, bien que les principes formels correspondants soient souvent admis, ils ne sont pas consensuels.

Finalement, il semble que le fondationalisme présuppose que les chaînes de fondation sont finies, sans quoi l’édifice de la réalité n’aurait pas de base (Schaffer 2010). On pourrait croire en effet que si tout l’édifice de la réalité repose sur une base inatteignable, l’existence-même des entités qui nous entourent n’est pas fondée. Cependant, Bliss (2013) propose de distinguer les chaînes finies des chaînes bien-fondées. Une chaîne finie termine dans un élément sans fondant, et ce en un nombre fini d’étapes. La chaîne bien-fondée ‘termine’ également dans un élément sans fondant, mais peut, quant à elle, contenir un nombre infini d’étapes. Les chaînes finies sont donc bien fondées, mais toutes les chaînes bien fondées ne comportent pas un nombre fini d’étapes.

Forte de cette distinction, Bliss montre que le projet fondationaliste n’est pas incompatible avec des chaînes infinies de fondations. Considérez un espace Euclidien fait de points et de régions d’espace entre les points. Chaque région de l’espace se divise en sous-régions, et ce, à l’infini. Supposez que l’existence des régions est fondée dans l’existence de ces sous-régions et que l’existence des points n’est fondée dans rien. On a alors des chaines de fondation qui vont de l’existence d’une région à celle de ses sous-régions, puis à ses sous-sous-régions, et ainsi de suite, à l’infini. Pourtant, pourvu que l’existence de chaque sous-région soit fondée dans l’existence d’une série de points dont l’existence est infondée, la chaîne est bien fondée.

Pour finir, le pluraliste présume que les faits à propos d’un tout sont systématiquement fondés dans les faits à propos de ses parties. Le moniste, quant à lui, fais le présupposé inverse, c’est-à-dire que les faits à propos des parties sont fondés dans les faits à propos du tout. En somme, tous deux souscrivent à l’idée que la réalité est structurée à la manière d’un édifice par une relation de dépendance qui impose un OPS sur les éléments de son domaine. Mais, tandis que le moniste pense que c’est le tout qui ‘précède’ ses parties et que celles-ci dépendent de lui, le pluraliste, pense que les parties ‘précèdent’ le tout et que celui-ci dépend de ses parties.

  1. Le Physicalisme fondé

L’opposition traditionnelle entre les dualistes et les physicalistes concerne le rapport entre le règne du physique et celui du mental (aussi appelés ‘corps’ et ‘esprit’ respectivement). Plus particulièrement ici, on s’intéresse à la partie de cette discussion qui vise à articuler une position physicaliste non réductive. C’est-à-dire une position selon laquelle le monde mental (et, pour certains, tout domaine qui n’est pas purement physique), bien que distinct du monde physique, lui est en quelque sorte subordonné. On dit parfois que le mental n’est rien au-delà du physique, ou qu’il est fixé par le physique. La métaphore théiste est également une manière courante de l’exprimer : une fois que Dieu a créé les aspects physiques de notre monde, il ne lui reste rien à faire pour que les aspects mentaux voient le jour (de même que les aspects sociaux, mathématiques, et ainsi de suite).

Une manière courante de préciser le sens des métaphores physicalistes consiste à exploiter des notions purement modales telles que celles de nécessitation métaphysique ou de survenance. Par exemple, pour caractériser le rapport entre le mental et le physique on peut combiner les deux principes suivants : a) Pour chaque fait mental M, il y a un fait physique P qui nécessite métaphysiquement M ; par contre, b) Il peut y avoir un fait physique P sans fait mental M qui le nécessite. En résumé, la relation entre le physique et le mental est une relation de nécessitation asymétrique ; les faits mentaux sont nécessités par des faits physiques et pas l’inverse.

Malheureusement, la relation de nécessitation asymétrique lie également le mental au géométrique. Pour chaque fait géométrique G, il y a un fait mental M qui nécessite (trivialement) G. Par contre, il peut y avoir un fait mental M sans fait géométrique G qui nécessite M (a priori, aucune propriété géométrique ne nécessite de propriété mentale, pour autant que ces dernières soient contingentes). Cela semble suggérer que le rapport entre le physique et le mental est analogue au rapport entre le mental et le géométrique ce qui est pour le moins étrange.

Un autre exemple consiste à dire que les faits mentaux (ou les propriétés mentales) surviennent asymétriquement sur les faits physiques (ou les propriétés physiques). Autrement dit, il ne peut pas y avoir de différence mentale sans différence physique, mais il peut y avoir une différence physique sans différence mentale. Considérez un monde dans lequel Sam, à l’instant t, est triste, et supposez qu’un fait mental vienne à changer – en particulier, à l’instant t2, Sam n’est plus triste. Ce monde aura forcément subi des modifications physiques, au minimum, dans la région de l’espace qui correspond au cerveau de Sam. Par contre, il est possible que le monde change physiquement, par exemple, si une particule dans le pouce de Sam change de spin, sans qu’il y ait de différence mentale.

Le modèle survenantiste peut être vu comme une variante du modèle de nécessitation métaphysique, étant donné qu’ils exploitent tous deux des notions purement modales. Sans surprise, l’objection soulevée ici pour la nécessitation s’applique mutatis mutandis à la survenance. En effet, les faits géométriques surviennent asymétriquement sur les faits mentaux.

Certains reprochent aussi à la survenance d’être une relation purement logique, dénuée du caractère métaphysique requis pour constituer un lien réel entre le physique et le mental. Selon ces auteurs, il faudrait une notion proprement métaphysique, telle que la constitution ou la relation de cause à effet. Le survenantiste pourrait répondre que son idée est d’exploiter une notion de survenance dont la force modale est d’ordre métaphysique, ce qui semble palier le problème.

Selon une objection similaire, la survenance serait une relation trop abstraite pour décrire le lien réel qui existe entre le mental et le physique. Un tas de faits peuvent accidentellement s’avérer survenir sur d’autres, mais le lien entre le mental et le physique est plus étroit que cela, du moins ce serait l’idée. Le survenantiste pourrait répondre que le lien n’est pas accidentel car la survenance en question est normative ; elle régit le rapport entre faits mentaux et faits physiques. Une telle position semble impliquer quelque chose comme des lois de la métaphysique qui régulent les fait particuliers ce qui est pour le moins contraire à l’esprit Huméen de la survenance. Ces considérations n’ont pas découragé tous les modalistes, loin de là. Cependant, elles ont motivé l’exploration d’approches qui s’éloignent du domaine purement modal, notamment pour exploiter la notion de fondation.

La fondation apparait comme un candidat idéal. Son caractère explicatif promet d’éliminer les liens qui manquent de pertinence, tout en garantissant l’asymétrie d’une manière qui est justifiée. Une relation explicative liant le physique au mental, en outre, semble correspondre à certaines pratiques explicatives des neurosciences, ce qui est plutôt encourageant. Suivant ces indices, on peut formuler le physicalisme fondé :

PF Tous les faits mentaux sont (in fine) fondés dans des faits purement physiques.

Les chaînes de fondation partent de faits purement physiques pour construire les divers aspects de notre réalité, dans un esprit analogue au fondationalisme discuté plus haut. Considérez un fait mental M. Par hypothèse, il est fondé dans un (ou plusieurs) fait purement physique P, on a donc le fait suivant :

  1. P fonde M

Puisque (xxi) contient une partie mentale, c’est un fait mental. Par hypothèse, il doit donc être fondé sur des faits purement physiques. Puisque (xxi) est sans fondant, du moins c’est l’idée, il ne peut pas, a fortiori, être fondé sur des faits purement physiques. Ainsi, (PF) serait voué à l’échec. Cette objection est avancée par Ted Sider (2011; notez que la présente formulation diffère sensiblement de celle de Sider à des fins de simplicité)

Une réponse consiste à relever le défi en fournissant des fondants purement physiques pour (xxi), et pour les autres faits de fondation (faits de la forme ‘p fonde q’), Karen Bennett (2011b) et Louis deRosset (2013) tentent indépendamment de fournir une telle réponse, leur proposition est discutée dans la section 9.

Shamik Dasgupta (2014), quant à lui, rejette la légitimité de la demande. Selon lui, le physicaliste est tenu de fournir des fondants purement physiques uniquement pour les faits mentaux qui sont aptes à être fondés. Vous l’aurez deviné, (xxi), et les autres faits de fondation ne font pas partie de cette catégorie. En résumé, il y a des faits pour lesquels il est sensé de demander ce qui les fonde et d’autres pour lesquels ce n’est pas le cas.

Ainsi, le physicalisme fondé est reformulé comme suit :

(PF)* Tous les faits mentaux non-autonomes sont (in fine) fondés sur des faits purement physiques.

Une analogie avec la causalité est utile : supposez que l’événement e1 cause l’événement e2. Il est sensé de demander ce qui a causé e2, et la réponse est évidemment e1. On peut également se demander ce qui a causé e1. Soit il y a un événement qui a causé e1, soit e1 est, en quelque sorte, le départ de la chaîne causale. Quoiqu’il en soit, la question sur la cause de e1 est légitime, semble-t-il. Par contraste, demander ce qui a causé le fait que e1 cause e2 n’est pas légitime, car le fait que e1 cause e2 n’est pas apte à la causalité ; il est causalement autonome. C’est, en quelque sorte, comme demander ce qui a causé le fait que deux et deux font quatre.

De la même manière demander ce qui fonde (xxi) et les faits du même type n’est pas légitime selon Dasgupta, car les faits de fondation sont métaphysiquement autonomes. D’après lui, le phénomène n’est pas restreint aux faits de fondations, il y a d’autres faits autonomes (dans le même sens du terme), par exemple les faits essentialistes et les faits d’identité.

Wilson (2016) objecte (à [PF] et à [PF]*), entre autres choses, que les affirmations de fondation sont si générales (entendez ‘imprécises’) qu’elles ne fournissent pratiquement aucune information. Prenez les informations basiques qu’une affirmation de cause fournit. Quand on dit que la balle de baseball a causé la brisure dans la vitre, cela implique minimalement : que la balle de baseball et la brisure dans la vitre existent ; que l’une et l’autre sont distinctes ; et que la balle de baseball est efficace (au sens causal). Mais, selon Wilson, l’affirmation qu’un fait physique p fonde un fait mental m ne permet même pas ce type de conclusion.

Néanmoins, il semble bien que ce type d’informations soient garanties par trois propriétés formelles typiquement associées à la fondation : factivité, irréflexivité et nécessitation. En effet : si p fonde m, alors p et m obtiennent, par factivité ; si p fonde m, alors p et m sont distincts, par irréflexivité ; et, si p fonde m, alors p entraîne métaphysiquement m, par nécessitation.

Wilson anticipe ces considérations et avance (au moins) deux réponses. D’une part, ces propriétés sont incompatibles avec le physicalisme réductionniste, selon lequel les faits mentaux ne sont, au final, rien d’autre que des faits physiques. Elles excluent donc une position plausible du débat, ce qui n’est pas désirable du point de vue de la neutralité conceptuelle. D’autre part, la notion de fondation en question ne permet pas de distinguer le physicalisme non-reductionniste de l’emergentisme fort.

Selon le premier, l’obtention des faits mentaux n’est rien de plus que l’obtention des faits physiques correspondants, tandis que, pour le deuxième, le mental est quelque chose de plus bien qu’il dépende du physique. Le physicaliste exploitant la notion de fondation ne peut les distinguer, selon Wilson, que par stipulation.

Il semble ici que Wilson place la barre un peu trop haut, pour quelque notion que ce soit. Il semble difficile de concevoir une notion qui n’exclurait aucune position importante, tout en étant suffisamment précise pour permettre de les distinguer toutes. On peut penser qu’il faut une notion qui n’exclue aucune position importante ou on peut penser qu’il faut une notion qui permette de caractériser spécifiquement une seule position ; exiger les deux semble aussi incohérent que d’ordonner ceci :

  • Baisse les yeux ! Et regarde-moi quand je te parle !

Wilson a cependant raison de constater qu’une fois convaincus que le mental est fondé dans le physique, il reste des choses intéressantes à dire sur la façon dont cette relation obtient et la nature exacte des relata. Ce qui est moins clair, c’est que cela constitue une raison d’abandonner la formulation du physicalisme en termes de fondation.

  1. Lois de la nature et huméanisme fondé

Les positions dites ‘huméennes’ à propos des lois de la nature consistent à concevoir les lois comme, en quelque sorte, résultant de l’ensemble des faits particuliers. La version la plus influente de cette position est la fameuse théorie des meilleurs systèmes (TMS) de David Lewis (1983, 1986) selon laquelle, en (grossier) résumé, les lois sont simplement les régularités contingentes qui sont exprimées par des théorèmes dans tous les meilleurs systèmes (C’est-à-dire ceux qui combinent au mieux les qualités de force et simplicité).

Selon une objection bien connue, les faits particuliers expliquent – selon les Huméens – nos lois. Puis, nos lois sont utilisées pour expliquer les (mêmes) faits particuliers, ce qui est circulaire[9]. Barry Loewer (2012) a proposé récemment de briser le cercle explicatif en distinguant l’explication métaphysique, allant des faits particuliers aux lois, de l’explication scientifique, qui va dans l’autre sens. En d’autres termes, il suggère que les lois sont fondées dans les faits particuliers et que les faits particuliers sont expliqués scientifiquement par ces lois. Ainsi, ni le principe d’asymétrie de la fondation (ou de l’explication métaphysique), ni le principe d’asymétrie de l’explication scientifique ne sont violés :

Asymétrie de l’explication métaphysique:

pour tout X, Y Si X expliqueM Y, alors Y n’explique pasM X[10].

Asymétrie de l’explication scientifique:

pour tout X, Y Si X expliqueS Y, alors Y n’explique pasS X.

En effet, bien que les lois expliquentS les faits particuliers et que les fait particuliers expliquentM les lois, les deux principes spécifiques d’asymétrie sont saufs. Si ces principes incarnent bien la circularité présente dans l’objection, alors il semble que l’objection ne tient plus. Dans sa réponse à Loewer, Marc Lange (2013) concède que ces principes spécifiques sont effectivement la base de l’objection. Par contre, il ajoute un principe de transitivité liant les explications métaphysiques aux explications scientifiques :

Lange Transitivité:

pour tout X, Y, Z Si X expliqueS Y et Z expliqueM X, alors Z expliqueS Y.

Selon ce principe, si les lois expliquentS les faits particuliers et que les faits particuliers expliquentM les lois, alors les faits particuliers expliquentS les lois. On a donc une violation du principe d’asymétrie de l’explication scientifique : les lois expliquentS les faits particuliers et vice-versa. Il existe une discussion grandissante entre (pour l’instant) Michael Townsen Hicks & Peter van Elswick (2015), Elisabeth Miller (2014) et Dan Marshall (2015) à propos de la plausibilité de la Transitivité de Lange.

Mais supposons, pour les besoins de l’argument, que le principe de transitivité de Lange échoue et que l’objection est neutralisée par la distinction proposée par Loewer. Il semble qu’une version de l’objection subsiste pourvu qu’il y ait une notion d’explication plus générale que celle d’explication métaphysique et scientifique – l’explication tout court (TC). Marshall est à ce jour le seul à défendre ce diagnostic de la situation. Une chose est sûre, ce n’est pas parce qu’il y a des notions particulières d’explication que la notion plus générale n’existe pas, ou qu’elle n’obéit pas au principe suivant :

Asymétrie de l’explicationTC :

pour tout X, Y Si X expliqueTC Y, alors Y n’explique pasTC X.

En guise de comparaison, Marshall suggère le cas de la notion de partie propre que l’on peut diviser en deux notions particulières, la partie propre où l’un des relata à un volume plus petit que l’autre et celle où ce n’est pas le cas. Les deux notions spécifiques sont asymétriques, et cela n’empêche nullement la notion plus générale d’être également asymétrique.

Il convient de préciser tout de même que si l’existence de notions particulières n’est pas une raison de douter de l’asymétrie de la notion générale, l’asymétrie reconnue des notions particulières n’est pas non plus une raison de penser que la notion générale est asymétrique. Prenez, comme notion générale, ‘être supérieur à dans quelque domaine’ et comme notions particulières ‘être supérieur au 100m’ et ‘être supérieur au Monopoly’. Il semble assez évident que même si ses notions particulières sont toutes deux asymétriques, la notion générale ne l’est pas. En effet, si Albertine est meilleure que Ricardo au 100 mètres et que Ricardo est meilleur qu’elle au Monopoly, chacun d’entre eux sera meilleur que l’autre dans un certain domaine[11]. La notion d’explication tout court pourrait donc ne pas être asymétrique. Tout du moins, son asymétrie ne suit pas logiquement de l’asymétrie des notions d’explication plus spécifiques.

Poursuivons cependant, en supposant cette asymétrie. Il ne manque plus, pour reconstruire l’objection initiale, que quelques principes très intuitifs concernant le lien entre l’explicationTC et les notions d’explication particulières :

MàTC :

pour tout X, Y Si X expliqueM Y, alors X expliqueTC Y.

SàTC :

pour tout X, Y Si X expliqueS Y, alors X expliqueTC Y.

Le but ici n’est pas de fournir une défense de ces principes qui sont simplement la position par défaut. Si ces principes s’avèrent problématiques pour le Huméen, c’est à ce dernier qu’il revient de montrer qu’ils sont faux.

La solution de Loewer était de dire que les faits particuliers expliquent métaphysiquement les lois, tandis que les lois expliquent scientifiquement les faits particuliers. Par application des deux principes présentés à l’instant cela entraîne à nouveau une circularité. Plus précisément, une violation du principe d’asymétrie de l’explication tout court : Les faits particuliers expliquentTC les lois et les lois expliquentTC, à leur tour, les faits particuliers. En somme, même s’il on accepte la distinction entre explication métaphysique et explication scientifique, une version du problème de circularité subsiste si l’on concède l’asymétrie de l’explication tout court.

Sur la base d’un raisonnement analogue, Marshall propose une nouvelle solution à la faveur des Huméens. L’idée est d’introduire une distinction entre les lois, d’une part, et les attributions du statut de loi, d’autre part. Les lois sont des propositions générales, telles que :

L : Tous les F sont G.

Les attributions sont quant à elles d’un ordre supérieur et spécifient qu’une loi ou une autre dispose du statut en question :

A : C’est une loi (de la nature) que tous les F sont G.

Sur la base de cette distinction, Marshall défend la révision suivante : les faits particuliers n’expliquent pasM les lois, ils expliquentM les attributions de lois. Ainsi, aucun principe d’asymétrie n’est violé, puisque l’explication concerne, dans un sens, les lois et, dans l’autre, les attributions.

Aucun problème, donc, du point de vue structurel. Mais quels sont les coûts théoriques pour le Huméen ? Premièrement, il doit nier le principe finéen selon lequel les lois sont fondées dans leurs instances (c’est-à-dire les faits particuliers). Cela reviendrait vraisemblablement à concéder que les faits particuliers expliquentM les lois. Marshall se doit de rejeter ce principe afin de rompre la circularité. N’en déplaise à Fine ! Penseront les Huméens, qui n’ont du reste pas souvent de sympathies philosophiques pour les doctrines du britannique.

Mais le problème a très peu à voir avec le principe finéen et davantage à voir avec le fait d’expliquer les lois. En effet, Marshall a dit que les lois n’étaient, contrairement à ce que l’on pensait, pas expliquéesM par les faits particuliers. Mais il n’a pas dit par quoi elles étaient expliquéesM. Pire encore, il propose explicitement de les garder sans explicationM aucune, afin qu’elles puissent jouer leur rôle dans les explications scientifiques.

On devrait donc accepter que tous ces faits généraux – les lois et les autres – sont sans explication aucune. Au-delà d’être un coût, cela semble contre-productif pour le Huméen, puisque son avantage dialectique était d’expliquer plus de choses que son opposant anti-Huméen. En suivant Marshall, le Huméen semble concéder son avantage dialectique puisque, pour chaque attribution de loi que l’anti-Huméen accepte comme inexpliquée, le Huméen doit accepter une loi (correspondante) sans explication.

Notez qu’expliquer les lois ‘par en-haut’, à l’aide des attributions correspondantes ne ferait pas l’affaire, car cela recréerait la circularité. Si les faits particuliers expliquentTC les attributions, que les attributions expliquentTC les lois et qu’à leur tour, les lois expliquentTC les faits particuliers, la circularité refait surface. Il ne s’agirait pas, à proprement parler, d’une violation du principe d’asymétrie, à moins que l’on introduise la transitivité de l’explication tout court.

transitivitéTC :

Pour tout X, Y, Z Si X expliqueTC Y et Y expliqueTC Z, alors X expliqueTC Z.

Ce principe de transitivité de l’explication tout court – initialement plausible pour une notion explicative – permettrait de dériver une violation du principe d’asymétrie correspondant. Même si, sans le principe, la circularité explicative est déjà apparente.

En résumé, soit la suggestion de Marshall ne permet pas d’éviter le problème, soit elle le fait au prix des avantages initiaux de la position Huméenne.

  1. Fonder la fondation

Dans la section 8b, les faits de fondation ont été évoqués ainsi que la suggestion qu’ils étaient peut-être eux-mêmes fondés. Considérez un instant l’idée selon laquelle l’existence d’un ensemble est fondée dans l’existence de ses membres. Appelez le fait que Sam existe ‘SAM’, et appelez le fait que l’ensemble ayant pour seul membre Sam existe ‘ENSEMBLE’. Prenez désormais le fait que SAM fonde ENSEMBLE, appelez-le ‘FONDE’, pour simplifier. On peut se demander si FONDE est lui-même fondé ? Cette question a des implications sur notre conception de la structure de notre réalité. Pour rappel, une position consiste à dire que FONDE et les autres faits de fondation ne sont pas aptes à être fondés. Ainsi, la question posée ne serait pas d’emblée légitime car ces faits se tiennent tous hors de la chaîne explicative.

Mais, à supposer qu’on juge la question légitime, il reste deux options, soit on répond que tous les faits de fondation sont eux-mêmes sans fondant, soit on répond qu’ils sont (au moins pour certains) fondés. Pour ceux qui les croient sans fondant, le problème majeur est de formuler une thèse réductionniste (telle que le physicalisme) dans laquelle la base explicative est saturée de notions d’ordre supérieur. Un autre problème est celui d’expliquer la systématicité des faits de fondation. En effet, on est en droit de se demander pourquoi les faits à propos des objets macroscopiques sont systématiquement fondés dans des faits à propos d’objets microscopiques. Une manière de répondre à cette question consiste à spécifier ce qui fonde ces faits de fondation. Il y a probablement d’autres manières de répondre, quoiqu’il en soi, en l’absence de réponse, cette systématicité apparaît comme une grande coïncidence qui organise magiquement notre réalité.

Parmi ceux qui pensent que les faits de fondation sont fondés, on distingue au moins deux positions. D’un côté, les essentialistes, qui pensent que les faits de fondation sont fondés dans des faits concernant la nature des choses. Suivant les versions, il peut s’agir de la nature des faits ou des concepts concernés. Par exemple, supposez qu’une série de faits à propos de la composition moléculaire d’un verre donné, appelés ‘COMP’, fondent le fait que le verre en question est fragile–baptisé ‘FRAG’. Selon les essentialistes, le fait que COMP fonde FRAG, est fondé dans la nature de la fragilité, dans l’essence individuelle de FRAG, ou encore dans une connexion essentielle entre certaines compositions moléculaires et la fragilité. Rosen (2010), Fine (2012) et Audi (2012a) proposent chacun une version différente de la position essentialiste.

Un défaut commun de ces positions est qu’elles n’évacuent pas les concepts d’ordre supérieur. En d’autres termes, la fragilité fait toujours partie du tableau. Si l’on voulait expliquer les faits de fondation afin d’évacuer les concepts et entités d’ordre supérieur, c’est un échec. En effet, les faits essentialistes contiendront à leur tour des notions telles que la fragilité, la tristesse, ou encore le concept de pays. Imaginez que l’idée du fondeur soit d’obtenir une base explicative ‘pure’, contenant uniquement les particules élémentaires et leurs propriétés afin d’expliquer tout le reste par relations de fondation successives. Il devrait ajouter à sa base explicative tous les faits essentialistes qui contiennent les entités et concepts d’ordre supérieur.

Un autre reproche qu’on pourrait adresser à l’essentialiste, est tout simplement de recourir à une notion étrange pour en expliquer une autre, multipliant de ce fait les coûts conceptuels de notre arsenal métaphysique. Bien souvent, les essentialistes de la fondation ont des velléités essentialistes par ailleurs qui contribuent à atténuer, à leurs yeux, ce défaut.

De l’autre côté, on a la position dite superinternaliste, défendue notamment par Karen Bennett (2011b) et Louis deRosset (2013). Selon ces derniers, les faits de fondation sont systématiquement fondés dans leur première ‘partie’. Par exemple, le fait que COMP fonde FRAG est, lui-même, fondé dans COMP. La position se résume donc au principe suivant :

Superinternalité de la fondation: Si X fonde Y, alors X fonde [X fonde Y].

Notez que cette position itère à l’infini, car le nouveau fait résultant d’une première application est aussi un fait de fondation, auquel on peut donc appliquer le principe. Ainsi, à supposer que X fonde Y, on a :

X fonde [X fonde Y].

X fonde [X fonde [X fonde Y]].

X fonde [X fonde [X fonde [X fonde Y]]].

ad infinitum

Une réaction consiste à remettre en question la cohérence de ce type de séquences explicatives infinies. Mais deRosset signale à juste titre que de telles séquences sont déjà acceptées par la plupart des gens, notamment quand ils acceptent le principe selon lequel toute disjonction est fondée dans son (ses) disjoint (s). Supposez, par exemple, que la disjonction ‘X ou Y’ est fondée dans X, et considérez la séquence de disjonctions suivante :

X fonde X˅Y.

X fonde X˅Y˅Z.

X fonde X˅Y˅Z˅Z’.

ad infinitum

Il semble bien qu’on ait une séquence infinie de faits fondés dans un seul fait. Cela semble indiquer qu’il n’y a pas d’incohérence a priori à une séquence infinie d’explications basées sur un seul explanans.

Un autre exemple serait la chaîne causale des évènements. Considérez le Big Bang – le premier évènement d’une chaîne causale – et supposez que la chaîne n’a pas de fin, que notre univers est éternel (notez que, même si cette idée est scientifiquement discutable, elle n’implique pas du tout l’éternité de l’humanité ou même de notre système solaire). Il semble bien qu’on ait affaire à une chaîne explicative infinie dont tous les éléments (sauf le premier) sont causalement expliqués par le premier (par transitivité). Plusieurs éléments d’un tel tableau sont sujets à débat, tant sur le plan scientifique que sur le plan philosophique. Cela dit, l’idée d’une telle chaîne explicative est loin d’être absurde ou incohérente, de prime abord.

La position superinternaliste est attrayante car elle permet de fournir des fondants pour tous les faits de fondation de manière systématique et élégante. De plus, elle permet de fonder les faits de fondation dans des faits ‘purs’. Considérez notre exemple de tout à l’heure : le fait que COMP fonde FRAG est à son tour fondé dans COMP qui est exempt de considérations sur la notion de fragilité. Ainsi, au bas de la chaîne explicative, on se débarrasse d’entités et de concepts habitant les ‘niveaux d’en haut’ telles que la fragilité, la tristesse et les nations. Cette vertu théorique est unique au sens où aucune autre position ne permet ce résultat.

Le superinternalisme n’est cependant pas une position incontestée. Il y a au moins deux objections connues à ce jour. La première est due à Dasgupta (2014b), dont l’idée est que le superinternalisme propose le même fondant pour des faits qui devraient avoir des fondants différents. Prenez le fait que X fonde X ˅ Y, d’une part, et le fait que X fonde ~ ~ X, d’autre part. Selon le principe superinternaliste, ces deux faits de fondation sont fondés, de la même manière, dans X. Pourtant, il semble bien que le fondant du premier devrait avoir un lien avec le fonctionnement de la disjonction tandis que le fondant du second devrait évoquer le fonctionnement de la double négation.

Il n’est pas difficile d’imaginer des exemples qui ne reposent pas sur la logique afin d’illustrer le même point. Le fait que Socrate existe, par exemple, fonde la vérité de <Socrate existe>, et il fonde également le fait que {Socrate} existe. À nouveau, le superinternaliste affirme que ces deux faits de fondation sont tout simplement fondés dans le fait que Socrate existe. Tandis que l’intuition voudrait que le premier fait de fondation soit fondé dans des considérations sur la vérité et l’autre dans des considérations sur la théorie des ensembles.

Une manière de répondre à cette objection consiste à la considérer comme un différend sur le lien entre fondation et explication. Selon deRosset, certaines considérations supplémentaires permettraient en effet d’avoir une explication complète. Mais il insiste sur le fait que ces considérations ne font pas partie des fondants.

En somme, deRosset répond à Dasgupta que, contrairement à lui, il n’est pas identitariste et qu’il conçoit tout à fait que certains faits soient pertinents du point de vue explicatif sans qu’ils ne soient pour autant inclus dans les fondants. Une telle réponse a ses limites, car le choix d’inclure ou d’exclure certains faits des fondants semble arbitraire s’il n’est pas basé sur une contrainte liée à la nature de la fondation, telle que la pertinence explicative. En l’absence de détail et de principes sur le lien supposé entre explication et fondation, la réponse de deRosset peut sembler un peu creuse. Mais il n’est pas exclu que le superinternaliste fournisse prochainement les détails de sa proposition.

La deuxième objection est due à Pablo Carnino (2016). L’argument part du constat nécessitiste selon lequel les faits de fondation sont systématiquement corrélés à certains faits modaux. Par exemple, du fait que COMP fonde FRAG, il suit que, nécessairement, si COMP obtient alors FRAG obtient. Cette corrélation est garantie par le principe de nécessitation pour tous les faits de fondation. Selon Carnino, une telle corrélation n’est pas accidentelle. Au contraire elle indique que les faits de fondation sont responsables des faits modaux. En d’autres termes, ils les fondent. Ainsi, le rapport nécessaire entre COMP et FRAG est fondé dans le rapport de fondation entre ces deux faits. Cette idée n’a rien de problématique en elle-même pour le superinternaliste. Mais si les faits simples fondent les faits de fondation et si les faits de fondation fondent certains faits modaux, il s’ensuit par transitivité que les faits simples fondent certains faits modaux. Par exemple, COMP fonde la corrélation modale entre COMP et FRAG, ce qui semble étrange. L’explication d’une telle corrélation modale par un simple fait contingent semble effectivement peu plausible.

Une réponse consisterait à nier le lien explicatif entre les faits modaux et les faits de fondation qui sert de prémisse à l’argument. Cela dit, il faudrait pour cela trouver un autre moyen d’expliquer la coïncidence entre ces faits modaux et ces faits de fondation. Une manière connue d’expliquer ce lien fait appel à des connexions essentialistes, mais il s’agit typiquement du genre de réponse que les superinternalistes souhaitent éviter.

Remerciements :

Mes sincères remerciements à Fabrice Correia, François Jacquet, ainsi qu’à un relecteur anonyme pour leur aide précieuse. Pendant la rédaction de cet article, j’étais au bénéfice d’une bourse doc.mobility du Fond National Suisse de la Recherche Scientifique, dans le cadre du projet ‘Grounding and Explanations’ (P1GEP1_164867). J’étais également un membre du projet (FNS) de recherche ‘Grounding: Metaphysics, Science and Logic’ (CRSII1_147685).

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  1. La majuscule indique que la variable dénote une pluralité d’un ou plusieurs faits. Puisqu’il faut parfois plusieurs faits pour en fonder un, comme par exemple quand la conjonction est fondée dans les conjoints : f, g fondent f&g. La virgule, quant à elle, sépare simplement les éléments d’une liste (ici X et Z) qui, pris ensemble, fondent un fait (ici y).
  2. La majuscule grecque indique qu’il s’agit d’une liste d’une ou plusieurs phrases.
  3. Pour une défense de la quantification phrastique, voir, par exemple Prior 1971, pp. 34-39 ; pour des éléments à charge, voir Williamson 1999, ch.2.
  4. Notez que, comme il est d’usage, ‘[p]’ abrège ici ‘le fait que p’ ; ‘<p>’ abrège ‘la proposition que p’ ; et ‘{S}’ abrège ‘l’ensemble ayant pour membre S’.
  5. Pour simplifier certaines tournures, ‘p ne fonde pas q’ est utilisé pour exprimer ‘il n’est pas le cas que p fonde q’ qui correspond à ‘~(p<q)’.
  6. Techniquement, dire qu’un fait ‘obtient’ est redondant, puisqu’un fait est simplement un état de chose qui obtient. L’idée est tout simplement que l’état de chose correspondant obtient.
  7. Pour une introduction à la notion de fondation dans l’œuvre de Bolzano, lisez Correia & Schnieder (2012b). Et, pour approfondir, lisez l’ouvrage de Stefan Roski (2017) qui est la première étude complète sur la fondation chez Bolzano.
  8. Notez que puisque (vii) est identique à <(vii) est vraie>, de (ix) on peut inférer via un principe d’interchangeabilité des identiques (analogues aux Lois de Leibnitz) que (vii) est vraie parce que (vii) est vraie, ce qui constituerait une violation de l’irréflexivité. Il faut donc rejeter l’application de tels principes dans les contextes de fondation. Si une telle restriction peut sembler arbitraire, à première vue, elle est cohérente avec la nature explicative de la notion de fondation.
  9. Notez qu’à bien des égards, cette discussion concerne moins Hume ou Lewis que les contemporains qui revendiquent–à tort ou à raison–un lien de filiation avec leur position.
  10. L’indice dans ‘expliqueM’ marque le type d’explication dont il s’agit (métaphysique). Dans le même esprit, les indices ‘S’ et ‘TC’ abrègent ‘scientifique’ et ‘tout court’.
  11. Je remercie Fabrice Correia d’avoir porté ce point à mon attention.

 

Pablo Carnino
Université de Genève
Pablo.Carnino@unige.ch