La philosophie de A à Z

« Le temps est venu de retirer temporairement l’éthique des mains des philosophes et de la biologiser. » (E.O Wilson, 1975)

« Éthique évolutionniste » est un terme parapluie qui renvoie à divers usages qui sont faits des théories et des données empiriques issues de la biologie de l’évolution afin d’aborder les questions éthiques. On peut distinguer trois principaux usages, soit 1) expliquer les origines de la morale, 2) justifier ou critiquer certains principes moraux ou certaines théories éthiques normatives et 3) justifier ou critiquer certaines théories métaéthiques. Chacune de ces approches soulève des questions très différentes, il convient donc de les traiter séparément. La section 1 consistera en un survol historique de l’éthique évolutionniste. La section 2 offrira un aperçu des travaux scientifiques contemporains sur l’évolution de la morale. Les sections 3 et 4 seront respectivement consacrées à l’éthique normative et à la métaéthique.


1. Histoire de l’éthique évolutionniste

L’idée selon laquelle l’éthique peut bénéficier de l’apport de la biologie n’est pas nouvelle. On trouve déjà chez Aristote (384-322 av. J.-C.) des réflexions qui vont en ce sens. Ce n’est toutefois qu’à partir du milieu du 19e siècle, avec la formulation de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle par Charles Darwin et Alfred Russel Wallace, que se développa l’éthique évolutionniste proprement dite. Darwin était conscient que sa théorie avait des implications majeures pour l’espèce humaine, notamment en ce qui concerne la morale. Le caractère controversé du sujet l’incita toutefois à faire preuve de retenue au moment de la publication de L’Origine des espèces en 1859. Il fallut attendre 1871, avec la publication de La filiation de l’homme, pour qu’il décide de rendre publiques ses réflexions sur le sujet. L’un des problèmes qui lui posait le plus de difficultés consistait à expliquer l’omniprésence de comportements « altruistes » dans la nature. Si la sélection naturelle élimine progressivement toutes les variations qui sont délétères pour un organisme, comment expliquer que certaines castes d’insectes sociaux (abeilles, fourmis, etc.) soient stériles, mais qu’elles consacrent néanmoins leurs efforts à aider leurs semblables, souvent même au péril de leur vie ? La solution de Darwin au mystère de l’altruisme fut d’en appeler à une forme de sélection de groupe: les groupes qui sont composés d’individus altruistes bénéficient d’un avantage en matière de survie et de reproduction par rapport aux groupes qui sont composés d’individus égoïstes. Les instincts sociaux, la sympathie notamment, aurait ainsi été acquis afin de profiter à la communauté. Darwin était d’avis que toute créature dotée de tels instincts dont les facultés intellectuelles atteindraient le niveau de développement qu’elles atteignent chez les humains posséderait dès lors un sens moral.

Dès sa formulation, de nombreux auteurs se sont appuyés sur la théorie de l’évolution afin d’élaborer leurs théories éthiques et politiques ; les uns afin de supporter le « crédo du conflit », les autres celui de la coopération. L’un des exemples les plus (tristement) célèbres du premier type d’usage est le « darwinisme social » – un terme proposé par les critiques du mouvement – défendu entre autres par Herbert Spencer, William Graham Sumner et Hernst Haeckel. Les darwinistes sociaux estimaient que «la loi de la survie du plus fort» à l’œuvre dans la nature, dans la mesure où elle est une source de progrès, devrait aussi guider les affaires humaines. Cela impliquait notamment que l’État s’abstienne de venir en aide aux plus démunis puisque cela aurait favorisé la survie et la reproduction de groupes perçus comme faibles.

Un cousin de Darwin, Francis Galton, s’intéressa à la possibilité d’améliorer l’espèce humaine par la reproduction sélective des individus jugés supérieurs et par la limitation de la reproduction des individus jugés inférieurs. Dans Inquiries into Human Faculty and its Development (1883), il proposa le terme « eugénisme » afin de décrire ce programme de recherche. Les idées de Galton connurent un succès considérable au cours de la première moitié du 20e siècle. Des stérilisations forcées eurent lieu dans nombreux pays, notamment les États-Unis, la Suède, la Norvège la Suisse et le Canada. C’est en Allemagne, sous le régime Nazi, que survinrent les pires excès. Pas moins de 400 000 stérilisations furent pratiquées sur des personnes atteintes de soi-disant « maladies génétiques » (alcoolisme, schizophrénie, etc.) (Gillham, 2001).Notons que plusieurs penseurs de cette époque s’opposaient vivement à la « conception gladiatoriale » de l’évolution mise de l’avant par les darwinistes sociaux. Darwin lui-même, bien qu’il partageât dans une certaine mesure la crainte que l’espèce humaine puisse dégénérer, estimait que le remède consistant à ne pas s’occuper des plus faibles était pire que la maladie. La sympathie que nous éprouvons à l’égard des plus vulnérables était selon lui une manifestation des plus nobles aspects de la nature humaine. Le célèbre prince anarchiste Pierre Kropotkine, qui était un naturaliste aguerri, considérait pour sa part que la meilleure arme dans la lutte pour la survie était en fait l’entraide. La leçon à tirer de l’évolution n’était pas de laisser libre cours à la compétition, mais bien plutôt de l’éviter à tout prix.


2. Les origines de la morale : approches contemporaines

À partir des années 1960, des progrès importants dans les sciences biologiques permirent de jeter un éclairage nouveau sur le mystère de l’altruisme évoqué ci-haut. La théorie de la sélection de parentèle développée par William Hamilton (1964) permit d’expliquer la stérilité des castes ouvrières chez certains insectes sociaux sans faire appel à la sélection de groupe (une théorie qui tomba provisoirement en disgrâce au cours de la même période). En raison d’une particularité de leur mode de reproduction, les sœurs ouvrières sont davantage apparentées entre elles (≈75%) qu’elles ne le seraient avec leurs propres filles (≈50%). En aidant leurs consœurs, elles ont donc davantage de chance d’augmenter la représentation de leurs gènes dans les générations subséquentes qu’en se reproduisant. Un fort degré d’apparentement est, en principe, une condition susceptible de favoriser les comportements altruistes quelle que soit l’espèce considérée.

Robert Trivers élabora pour sa part la théorie de l’altruisme réciproque (1971) qui permit d’expliquer l’évolution de la coopération entre individus non-parents. Si les individus interagissent fréquemment et qu’ils sont en mesure d’ajuster leurs comportements en fonction de leurs expériences passées – en coopérant avec les coopérateurs et en évitant les tricheurs par exemple – ils seront susceptibles de retirer des bénéfices considérables à long terme. Trivers suggéra que sa théorie pouvait rendre compte de certaines dispositions présentes chez les humains telles que l’amitié et la confiance ou l’inimitié et la suspicion.

C’est également au cours de cette période que l’on commença à explorer les possibilités offertes par la théorie des jeux. John Maynard Smith introduisit la notion de stratégie évolutionnairement stable afin de décrire les stratégies qui, lorsqu’elles sont suivies par la plupart des membres d’une population, ne sont pas susceptibles d’être renversées par des mutants (des individus adoptant une autre stratégie). Ces nouvelles méthodes permirent d’étudier de manière formelle les conditions auxquelles la coopération pouvait évoluer et se maintenir dans une population

Edward O. Wilson synthétisa les travaux sur les comportements sociaux des animaux dans un ouvrage majeur publié en 1975 : Sociobiology : The New Synthesis. Le dernier chapitre, consacré aux applications possibles de la sociobiologie chez l’humain, engendra une controverse majeure (au point de figurer en page couverture de Time Magazine) qui dura plusieurs années. Wilson fut accusé, le plus souvent à tort, de défendre le déterminisme génétique, le sexisme, le racisme, l’eugénisme, les inégalités économiques et sociales, l’esclavage, le génocide et j’en passe. Les dérives bien réelles de l’éthique évolutionniste au cours des 19e et 20e siècles expliquent en partie la forte opposition à l’ambitieux projet de Wilson de « retirer temporairement l’éthique des mains des philosophes et de la biologiser » (Wilson, 1975).

En raison de cette controverse, peu de chercheurs de nos jours se réclament ouvertement de la sociobiologie (bien que plusieurs d’entre eux continuent d’étudier le comportement social animal de la même manière sous de nouvelles appellations disciplinaires). En ce qui a trait à l’étude du comportement social humain, plusieurs approches évolutionnaires contemporaines sont issues de la sociobiologie. L’écologie comportementale humaine, la psychologie évolutionniste et la coévolution gène-culture, entre autres, ont donné lieu à des travaux fort intéressants en lien avec l’évolution de la morale.

L’écologie comportementale humaine et l’anthropologie évolutionnaire sont des branches de l’anthropologie qui s’intéressent à la manière dont les comportements des individus et leur culture sont influencés par leur environnement. Une prémisse centrale de ces disciplines est que les stratégies adoptées dans différents environnements, que ce soit sur le plan de l’approvisionnement en nourriture, du mariage ou de la reproduction, sont adaptatives. Certains ont suggéré, par exemple, que la polyandrie pratiquée dans certaines régions du Tibet est adaptative dans un contexte où les terres agricoles sont rares. Les frères maximiseraient leur succès reproductif en se mariant à la même femme et en exploitant ensemble une même ferme.

Plutôt que de se concentrer sur les comportements, la psychologie évolutionniste s’intéresse aux mécanismes psychologiques qui les produisent. L’esprit humain comprendrait de nombreuses adaptations qui auraient évolué en réponse à des problèmes récurrents dans l’environnement ancestral (le Pléistocène). Certains ont avancé, à titre d’exemple, que nous sommes dotés d’un module dédié à la détection des tricheurs, dont la fonction est de nous permettre d’éviter les partenaires peu fiables pour la coopération.

La coévolution gène-culture fait appel à des méthodes empruntées à la génétique des populations, à l’anthropologie et à l’économie expérimentale. Comme son nom le suggère, cette approche étudie les interactions réciproques entre la culture et les gènes. La culture modifie l’environnement dans lequel évoluent les individus et peut ainsi changer les pressions de sélection. Par exemple, une fois qu’on a appris à s’habiller chaudement, il n’y a plus de pression de sélection pour la fourrure, ce qui pourrait expliquer que les humains qui habitent des régions nordiques n’ont pas développé une grande pilosité. Certains auteurs ont suggéré que la coévolution gène-culture offre la meilleure explication de l’ubiquité des normes prosociales. Ils défendent une forme de sélection de groupe culturelle, selon laquelle les groupes qui ont de telles normes prospèrent davantage que les autres.

Ces approches, malgré des différences importantes, ne sont pas forcément incompatibles. Au contraire, leurs méthodologies sont souvent complémentaires et il peut être souhaitable que les chercheurs aient recours à plus d’une méthode.

Une caractéristique importante des travaux scientifiques sur l’évolution de la morale est d’ailleurs leur interdisciplinarité. Aux contributions de la biologie proprement dite s’ajoutent celles de la psychologie, de l’anthropologie, des neurosciences, etc. L’étude de l’évolution de la coopération et de l’altruisme, l’un des sujets ayant reçu le plus d’attention, offre à cet égard un exemple éclairant. Certains chercheurs ont :

  1. développé des modèles mathématiques permettant d’étudier les conditions favorables à l’évolution de la coopération et de l’altruisme
  2. proposé une reconstruction des principales étapes historiques ayant conduit à leur évolution
  3. étudié le comportement d’individus provenant de tous les coins de la planète lors de jeux économiques (jeu de l’ultimatum, jeu du dictateur, etc.) impliquant le partage de ressources
  4. étudié des peuples de chasseurs-cueilleurs dont le mode de vie est vraisemblablement similaire à celui de nos ancêtres
  5. comparé les comportements d’enfants humains et de primates non-humains dans diverses tâches coopératives
  6. étudié les mécanismes qui sous-tendent les comportements prosociaux sur le plan neurobiologique
  7. etc.

Ainsi, bien que la tâche de fournir une généalogie de l’altruisme et de la coopération comporte son lot de difficultés et demeure en partie spéculative, des progrès importants ont été réalisés ces dernières années. On peut en dire autant en ce qui concerne certaines émotions morales (l’empathie, la culpabilité, la honte, etc.), certaines tendances évaluatives (favoriser les membres de la famille ou du groupe d’appartenance, éviter l’inceste, etc.) et certaines capacités plus générales (« sens moral », jugement moral, intériorisation de normes, etc.) qui ont aussi retenu l’attention des chercheurs. Présenter l’ensemble de ces travaux exigerait de trop longs développements. L’aperçu offert dans la présente section devrait néanmoins fournir une base suffisante à l’exploration des liens possibles entre le projet scientifique consistant à expliquer les origines de la morale et les projets philosophiques que sont l’éthique normative et la métaéthique. Ce sera l’objet des deux prochaines sections.


3. Éthique normative et évolution

L’éthique normative s’intéresse aux questions morales de premier ordre. Que devons-nous faire? Devrions-nous chercher à maximiser le bonheur, agir par devoir ou encore développer nos vertus? Or on peut se demander en quoi les travaux scientifiques sur l’évolution de la morale, qui visent à décrire ce qui est, sont pertinents lorsqu’il s’agit de déterminer ce qui doit être. La fameuse « loi de Hume » ne suggère-t-elle pas qu’il est impossible de tirer des conclusions normatives à partir de prémisses descriptives? Par ailleurs, les tragiques exemples du darwinisme social et de l’eugénisme, dont il a été question précédemment, ne devraient-ils pas avoir servi de leçon aux philosophes qui seraient tentés de contrevenir à cette loi ? La plupart des philosophes contemporains sont sensibles à ce genre d’objections et ils acceptent par conséquent que « la prudence et le faillibilisme devraient être les mots d’ordre de l’éthicien évolutionniste » (Casebeer, 2003). Cela dit, plusieurs demeurent convaincus que la biologie de l’évolution et l’éthique normative peuvent et doivent aller de pair.

Plusieurs philosophes néo-aristotéliciens (Patricia Churchland, William Casebeer, Owen Flanagan, etc.) ont mis à profit les ressources offertes par la biologie de l’évolution afin de soutenir leur approche. La détermination des fins de la vie éthique et des moyens d’atteindre le bonheur dépend largement du genre de créature que nous sommes et la biologie a évidemment beaucoup à nous apprendre à cet égard. Le projet de naturalisation de l’éthique auquel aspirent ces philosophes suppose entre autres de « mettre à jour » certaines thèses que défendait Aristote mais qui, dans leur forme originelle, reposaient sur des présupposés incompatibles avec la biologie de l’évolution moderne (comme, par exemple, sa conception essentialiste des espèces). L’une des caractéristiques d’une bonne théorie normative selon ces auteurs est de faire preuve de réalisme psychologique, c’est-à-dire de ne pas exiger l’impossible. Ils reprochent souvent aux théories adverses de ne pas respecter ce critère. Le degré d’impartialité exigé par le conséquentialisme et l’exercice de pure raison auquel invitent les théories déontologiques en offrent de bons exemples.

Les considérations relatives à l’évolution peuvent servir non seulement à justifier des théories ou des principes moraux, mais également à les remettre en cause. Peter Singer et Joshua Greene, par exemple, s’appuient sur des hypothèses évolutionnaires et sur les résultats d’expériences neuroscientifiques afin de soutenir les théories conséquentialistes (voir l’article Utilitarisme) et de remettre en question les théories déontologiques (voir l’article Kant). La plupart des gens, peut-on croire, porteraient assistance à un enfant blessé qui se trouve devant eux s’ils le pouvaient, qu’importe le coût financier. Cependant, ces mêmes gens dépensent régulièrement des sommes considérables pour des biens de luxe alors que cet argent pourrait être employé à sauver des dizaines d’enfants dans des pays lointains. Selon Singer et Greene, aucune raison valable ne justifie la différence de traitement entre les deux situations : la proximité physique avec une victime n’est pas une considération moralement pertinente. Ce qui pourrait expliquer la différence, selon eux, c’est la manière dont le cerveau humain est « programmé ». Nous avons évolué dans un environnement où il était souvent possible de venir en aide à des gens qui étaient près de nous et que nous connaissions, mais pas à des étrangers à l’autre bout du monde. Dans ce genre de cas, la mise au jour de l’origine évolutionnaire de nos intuitions morales remet en cause le caractère justifié des jugements moraux correspondants. De manière générale, les théories morales qui s’efforcent de rationaliser des intuitions que leurs origines évolutionnaires rendent suspectes sont susceptibles de faire fausse route. Selon Singer et Greene, les théories déontologiques présentent souvent ce défaut.


4. Métaéthique et évolution

L’objet de la métaéthique n’est pas de déterminer ce que nous devons faire, mais plutôt de répondre aux questions de deuxième ordre au sujet de la morale. Existe-t-il des vérités morales objectives ? Les assertions morales décrivent-elles une réalité morale ou expriment-elles plutôt les attitudes des agents ? Quel lien y a-t-il entre le jugement moral et la motivation ? (voir l’article Métaéthique)

Les travaux scientifiques sur l’évolution de la morale ont été mobilisés de deux manières principales par les métaéthiciens, soit 1) afin de critiquer les théories métaéthiques réalistes selon lesquelles il existe des vérités morales objectives qui ne dépendent pas des attitudes et des croyances des individus (voir l’article Réalisme moral) et 2) afin d’appuyer diverses théories métaéthiques.

Dans le premier cas, l’idée générale consiste à insister sur le fait que les scénarios évolutionnaires suggérés par les travaux scientifiques ne font jamais appel à des vérités morales objectives. Si les humains sont enclins à venir en aide à leurs proches de préférence à des étrangers, à éviter l’inceste, à punir les tricheurs, et ainsi de suite, c’est essentiellement parce que de telles attitudes se sont avérées avantageuses pour nos ancêtres sur le plan de la survie de de la reproduction et non parce qu’elles reflétaient la réalité morale. Si les vérités morales étaient différentes, ou si elles n’existaient pas, nous aurions exactement les mêmes croyances morales. Cela nous donne des raisons de croire, par inférence à la meilleure explication, qu’il n’y a pas de réalité morale objective, puisque celle-ci ne joue aucun rôle explicatif (Street, 2006; Joyce, 2007). Les réalistes moraux, bien entendu, rejettent ces conclusions et ils ont consacré beaucoup d’efforts à répondre aux arguments des antiréalistes (Enoch, 2011, Fitzpatrick, 2015). On peut s’attendre à ce que le débat persiste dans les années à venir.

Les travaux scientifiques peuvent aussi servir à soutenir certaines théories métaéthiques. Considérons, par exemple, la théorie de l’erreur selon laquelle tous les jugements moraux de premier ordre sont faux. Le discours moral, de ce point de vue, est comparable au discours au sujet des sorcières. Lorsque l’on affirme « cette femme est une sorcière », on lui attribue à tort certaines propriétés qui ne sont pas instanciées dans le monde (p. ex. : posséder des pouvoirs surnaturels). Lorsque l’on affirme que « tuer est mal », on présupposerait également à tort l’existence de certaines propriétés (p. ex. : être mal). Les théoriciens de l’erreur reconnaissent habituellement qu’ils doivent expliquer comment nous en sommes arrivés à commettre systématiquement ce genre d’erreur. Les scénarios évolutionnaires offrent à cet égard des ressources intéressantes. Il est possible que le meilleur moyen pour la sélection naturelle d’assurer la force motivationnelle des jugements moraux soit de leur conférer une apparence d’objectivité. On peut illustrer cela à l’aide d’une analogie avec la religion. Certains auteurs croient que les croyances religieuses sont adaptatives parce qu’elles favorisent la coopération et la cohésion sociale. Ces bénéfices ne peuvent toutefois être obtenus que si les agents croient bel et bien qu’il existe un agent surnaturel qui surveille leurs actions. L’objectivité de la morale pourrait donc être, en quelque sorte, « une illusion collective qui nous est imposée par nos gènes » (Ruse, 1986). Notons qu’il ne s’agit là que d’un exemple parmi tant d’autres. En effet, presque toutes les positions métaéthiques ont été défendues sur la base d’arguments évolutionnaires.


Bibliographie

Je présente d’abord quelques suggestions de lecture pour ceux qui désireraient approfondir le sujet. Les références complètes des travaux mentionnés dans l’article sont présentées ensuite.

Les ouvrages en français traitant d’éthique évolutionniste sont assez rares. Le collectif dirigé par Christine Clavien et Catherine El Bez, Morale & évolution biologique : entre déterminisme et liberté (2007) offre un tour d’horizon résolument interdisciplinaire sous la plume de quelques-uns des plus grands spécialistes francophones. Il comprend notamment des chapitres fort intéressants sur l’émergence de la vie morale et sur les émotions morales. On pourra aussi consulter sur le sujet Nicolas Baumard, Comment nous sommes devenus moraux : une histoire naturelle du bien et du mal (2010), Jean-Pierre Changeux, Fondements naturels de l’éthique et J. Ravat et A. Masal (éds.), La morale humaine et les sciences (2011).

Pour une excellente introduction à l’éthique évolutionniste, en anglais cette fois, on lira avec profit Scott M. James, An Introduction to Evolutionary Ethics (2011). Le livre de Michael Tomasello, A Natural History of Human Morality (2016), propose une reconstruction historique fascinante de l’évolution de la psychologie morale humaine. Le primatologue Frans de Waal a consacré de nombreux ouvrages à l’évolution de la morale, souvent à l’intention du grand public. Voir son Primates and Philosophers (2009). Pour ceux qui s’intéressent à l’éthique normative et à la métaéthique, les livres suivants comptent parmi les meilleures contributions récentes : Richard Joyce, The Evolution of Morality (2007) et Philip Kitcher, The Ethical Project (2011).

Casebeer William D., Natural Ethical Facts : Evolution, Connectionism, and Moral Cognition, Cambridge, MIT Press, 2003

Darwin, Charles, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Paris, Champion Classiques, 2013 (1871).

Enoch, David, Taking morality seriously: A defense of robust realism, New York, Oxford University Press, 2011

FitzPatrick, William J., « Debunking evolutionary debunking of ethical realism », Philosophical Studies, 172 : 4, p. 883-904, 2015Gillham, Nicholas W., A Life of Sir Francis Galton : From African Exploration to the Birth of Eugenics, New York, Oxford University Press, 2001

Greene, Joshua. « From neural ‘is’ to moral ‘ought’: what are the moral implications of neuroscientific moral psychology? », Nature Reviews Neuroscience, 4 :10, pp. 846-850, 2003

Hamilton, William D., « The Genetical Evolution of Social Behavior II », Journal of Theoretical Biology, 7 :1, pp. 17-52, 1964

Joyce, Richard, The Evolution of Morality, Cambridge, MIT Press, 2007

Ruse, Michael, Taking Darwin Seriously, Oxford, Basil Blackwell, 1986

Singer, Peter, « Ethics and intuitions », The Journal of Ethics, 9: 3-4, pp.331-352, 2005

Street, Sharon, « A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value », Philosophical Studies, 27 :1, pp. 109-166, 2006

Trivers, Robert, « The Evolution of Reciprocal Altruism », Quarterly Review of Biology, p. 35-57, 1971

Wilson, Edward O., Sociobiology : The New Synthesis, Cambridge, Harvard University Press, 2000 (1975)

 

Félix Aubé Beaudoin
felix.aube-beaudoin.1@ulaval.ca
Université Laval