La philosophie de A à Z

Résumé

La duperie de soi implique en principe l’adoption d’une certaine croyance lorsque les données disponibles suggèrent clairement le contraire. Mais comment est-ce possible ? Comment peut-on croire que p tout en sachant que non-? Deux conceptions s’opposent sur ce point : (a) la conception « intentionnaliste » soutient que la duperie de soi se produit de façon intentionnelle, tandis que (b) la conception « motivationnelle » soutient qu’il s’agit là d’un phénomène involontaire et inconscient qui dérive de l’influence des affects sur le jugement. Ce problème théorique sous-tend cependant un dilemme d’ordre éthique : la duperie de soi est-elle un « aveuglement volontaire » dont le sujet peut être tenu pour responsable, ou bien une illusion de l’esprit dont il n’est que victime ?


1. Le paradoxe de la duperie de soi

Il n’est pas aisé de trouver une définition de la duperie de soi qui ne préjuge pas d’emblée sur la nature du phénomène. D’un côté, ceux qui définissent la duperie de soi comme une sorte de « mensonge à soi » ont tendance à considérer qu’il s’agit là d’un acte intentionnel et délibéré. Du même coup, ils présupposent que le sujet doit être conscient de la vérité au moment même où il décide de se persuader du contraire, car on ne ment pas à proprement parler lorsqu’on ignore le vrai ou lorsqu’on se trompe simplement. D’un autre côté, ceux qui définissent la duperie de soi comme une simple « illusion de l’esprit » présupposent d’entrée de jeu le caractère à la fois involontaire et inconscient du phénomène, attendu que les illusions se produisent en principe de manière non intentionnelle. Il est d’ailleurs intéressant d’observer comment la manière même dont nous exprimons la duperie de soi dans le langage ordinaire traduit parfois l’ambiguïté de la compréhension que nous pouvons en avoir. Lorsqu’un individu se rend compte qu’il a été dupe de ses propres illusions, par exemple, il n’est pas rare qu’il s’exclame après coup : « Comment ai-je pu être aussi bête ? », ce qui laisse supposer qu’il n’a été que la victime tout à fait involontaire d’un tel aveuglement, exactement comme s’il avait été dupe des mensonges d’autrui. Mais il arrive aussi que le même individu se dise sur le ton du reproche : « J’aurais dû m’en douter ! », comme s’il avait eu, au contraire, la possibilité et même le devoir d’éviter l’illusion – le devoir d’avoir été plus vigilant, assurément, mais peut-être aussi plus courageux vis-à-vis de l’acceptation de la vérité.

Face à ce phénomène, se pose tout d’abord une question théorique : comment la duperie de soi est-elle possible ? Comment peut-on croire quelque chose à l’encontre de ce que l’on sait être la vérité (interprétation intentionnaliste), ou du moins à l’encontre de ce que les données disponibles suggèrent clairement (interprétation motivationnelle) ? Et plus fondamentalement, qu’est-ce que cela révèle de la façon dont nous raisonnons réellement, de l’emprise que peuvent avoir nos désirs sur nos croyances, ou même de la façon dont nos esprits sont structurés ? Aux yeux de Sartre, la possibilité même de la mauvaise foi nous place devant une énigme digne du sphinx : « que doit être l’homme en son être pour qu’il lui soit possible de se nier ? ».


2. La conception intentionnaliste

Il existe deux conceptions rivales du phénomène de duperie de soi. La conception qui domine parmi les philosophes, dite « intentionnaliste », soutient que le sujet qui se dupe lui-même prend délibérément l’initiative de faire en sorte de croire ce qu’il souhaite, à l’instar de e qui se passe lorsqu’il s’agit de duper autrui. C’est ce que revendiquent, selon des versions distinctes, des auteurs comme Sartre, Davidson, Pears, Talbott, Scott-Kakures, Gardner et Bermudez, parmi bien d’autres. La conception opposée, dite « motivationnelle », soutient au contraire que le sujet qui se dupe lui-même est simplement victime d’un processus non intentionnel d’influence de ses désirs sur ses croyances, ce qui semble rapprocher le phénomène de duperie de soi, non plus de la duperie d’autrui, mais plutôt du phénomène de « prise des désirs pour des réalités » (wishful thinking). C’est un point de vue que partagent des philosophes comme Mele, Lazar, De Sousa et Barnes.

Ceux qui souscrivent à l’hypothèse intentionnaliste soutiennent que la duperie de soi-même implique à la fois une intention et une action (ou du moins un « acte mental ») de la part du sujet. Bien qu’elle se déroule sur le plan cognitif, l’action de se duper soi-même serait donc similaire à n’importe quelle action se déroulant sur le plan pratique, présupposant à la fois une intention, une délibération et un plan intentionnels. Pour illustrer cet aspect, Davidson évoque l’exemple de Carlos, un individu qui a de bonnes raisons de croire qu’il ratera son examen de permis de conduire, puisqu’il a déjà raté l’examen deux fois et que son moniteur lui a dit des choses décourageantes. Et pourtant, Carlos se met à croire qu’il réussira son examen et qu’il aura son permis. Aux yeux des intentionnalistes, l’individu en question fait un raisonnement pratique au sens ordinaire, pesant les pour et les contre et décidant qu’il vaut mieux, tous comptes faits, croire qu’il réussira l’examen. Le self-deceiver décide donc de faire en sorte de croire une fausseté exactement comme s’il s’agissait d’une action sur le plan pratique, excepté que l’effet de cette action est purement cognitif.

Cette conception se heurte cependant à deux objections considérables. La première est qu’elle semble impliquer que le sujet entretienne des croyances contradictoires simultanément (paradoxe doxastique). En effet, l’effort de duperie de soi serait inutile si le sujet ne se doutait un tant soit peu de la vérité. Si je ne croyais pas, pour commencer, que je perds mes cheveux, je ne me donnerais pas la peine d’essayer de croire contraire. Mais peut-on réellement faire en sorte de croire quelque chose de faux tout en sachant que c’est faux ? Cette deuxième difficulté se trouve étroitement liée à la première : à supposer que la duperie de soi implique une intention et un plan intentionnels, comment comprendre que l’agent adhère sincèrement à son propre mensonge ? Etant donné que l’intention et le plan de duperie émanent de lui, il ne pourrait les ignorer ; mais, puisqu’il les connaît, il ne saurait en être dupe (paradoxe de la stratégie). Ainsi, par exemple, le patient qui sait qu’il a une maladie incurable et qui voudrait se persuader lui-même du contraire afin d’être plus heureux durant le peu de temps qui lui reste à vivre s’efforcerait en vain de mettre son projet de duperie à exécution, puisque la conscience même qu’il a de ce projet l’empêcherait d’adhérer sincèrement à la croyance qu’il souhaite adopter.

Conscients de cette difficulté, les intentionnalistes font souvent appel à la supposition que l’esprit est divisé en des sous-systèmes relativement autonomes. Tout se passe alors comme si un « sous-système » de l’esprit en trompait un autre, pour des raisons qui ont trait au bien-être psychique ou à l’harmonie de l’ensemble (Fingarette, Pears, Davidson). Le problème de cette présupposition, toutefois, est qu’elle entraîne à son tour des paradoxes non moins redoutables, tel le « paradoxe du refoulement » mis en lumière par Sartre : pour qu’un sous-système inconscient soit à même de faire le tri entre les contenus anodins et ceux qui constituent un danger pour l’harmonie du psychique il faudrait qu’il prenne acte de la teneur de ces contenus ; mais à ce moment il faudrait que ce sous-système soit conscient desdits contenus tout en demeurant une structure inconsciente, autrement dit il faudrait qu’il se comporte comme une sorte de « conscience inconsciente ». De façon analogue, l’hypothèse de la division de l’esprit se heurte à ce que Kenny appelle le « sophisme de l’homoncule ». La difficulté tient ici à ce que l’on attribue à de supposées parties de l’esprit des attitudes telles que des désirs, des représentations et des mémoires, qui sont en principe appropriées pour caractériser les personnes à part entière.


3. La conception motivationnelle

Les partisans de l’hypothèse dite « motivationnelle » soutiennent, au rebours, que la duperie de soi est un processus à la fois inconscient et non intentionnel qui dérive de l’influence de nos affects (désirs, émotions) sur notre faculté de juger (Lazar, De Sousa, Mele). Ce phénomène bien documenté correspond à ce que les psychologues appellent l’« irrationalité motivée » (motivated irrationality), c’est-à-dire l’ensemble de biais de jugement et de raisonnement qui dérivent de l’influence des affects sur les processus cognitifs. Grâce aux nombreuses études empiriques conduites par les psychologues sociaux, on sait en particulier que les désirs affectent non seulement l’attention que nous accordons aux données disponibles, mais aussi l’interprétation même de ces données.

C’est ce qui arrive, par exemple, lorsque quelqu’un d’amoureux cède à l’illusion de croire que la personne qu’il aime éprouve pour lui un sentiment semblable. Sous l’effet d’une émotion très intense, cette personne risque d’interpréter les gestes amicaux de l’élu de son cœur comme étant les signes irréfutables d’un sentiment réciproque. De façon semblable, on remarque souvent que la personne amoureuse est incapable de voir les défauts de la personne aimée, ainsi que le suggère l’expression « l’amour rend aveugle ». Ce type d’effet s’étend, par ailleurs, à n’importe quelle émotion forte susceptible de troubler notre jugement. Dans le cas de Carlos, par exemple, c’est son désir de réussir l’examen de permis de conduire  (ou sa peur de l’échec), et non une prétendue intention réfléchie, qui est à l’origine de son interprétation biaisée des données et, par là même, de sa croyance qu’il passera l’examen avec succès.

L’avantage de ce type d’explication est qu’elle permet de surmonter les paradoxes de l’hypothèse intentionnaliste. Puisque l’influence des affects sur la croyance est inconsciente et involontaire, on peut faire l’économie du paradoxe d’un sujet qui doit être capable de croire à son propre mensonge tout en sachant qu’il s’agit d’un mensonge, et tout en étant conscient de son propre projet de duperie. En outre, cette conception présente l’avantage considérable de s’accorder avec ce que les études empiriques des psychologues ont permis de démontrer depuis les travaux pionniers de Kahneman et Tversky. En particulier, il est devenu de plus en plus clair non seulement que nos désirs peuvent influer sur nos croyances (ce dont le sens commun se doutait déjà), mais aussi à quel point et par quelle diversité de manières. Tant et si bien que l’on compte aujourd’hui une panoplie de biais motivationnels associés à la formation de croyances irrationnelles.

Cela dit, la conception motivationnelle se heurte elle aussi à un écueil de taille. En effet, il existe des « cas négatifs » de duperie de soi dans lesquels le sujet se persuade d’une réalité qu’il ne trouve aucunement désirable (twisted self-deception). L’individu excessivement jaloux, par exemple, a tendance à se forger une version des faits tout à fait contraire à son désir, se persuadant par exemple que la personne qu’il aime le trompe alors qu’aucun indice objectif ne semble le suggérer. Comment comprendre alors que la cause d’une croyance aussi déplaisante puisse être un désir ? Certains auteurs suggèrent qu’il pourrait s’agir du désir d’un but ultérieur, comme par exemple le désir de l’élimination d’éventuels rivaux (Pears). D’autres évoquent la possibilité que les croyances irrationnelles indésirables (jalousie injustifiée, paranoïa, hypocondrie, pessimisme excessif, etc.) puissent résulter de l’influence d’une émotion irrationnelle sur les processus cognitifs (De Sousa).


4. Duperie de soi et moralité

Outre la question théorique de savoir comment la duperie de soi se produit au juste, se pose en outre la question éthique de savoir si l’on a le droit de se duper soi-même. De prime abord, il peut sembler légitime d’adhérer à l’invraisemblable. Après tout, chacun a le droit de croire ce qu’il veut. Pour beaucoup d’auteurs, il s’agirait même d’une attitude assez saine dans certains cas, en particulier lorsque l’acceptation de la vérité crue et nue risquerait d’avoir des conséquences dévastatrices sur le plan psychique, ou même conduire à un geste de désespoir. Par exemple, la personne qui vient d’apprendre qu’elle souffre d’une maladie incurable peut s’accrocher à l’illusion que les médecins se trompent sur sa condition, en dépit de leur avis unanime, ne serait-ce que le temps de s’en faire une raison. On parle parfois en ce sens d’« illusions positives », car elles peuvent aider les individus à faire face à leurs problèmes ou même contribuer à leur santé mentale (Taylor, Brown).

Mais d’un autre côté, on se rend compte à quel point il peut s’avérer dangereux de prendre ses désirs pour des réalités, puisque les illusions que l’on se fabrique pour soi-même risquent d’avoir des répercutions indirectes sur la vie d’autrui. On trouverait par exemple immoral que le propriétaire d’un manège forain décide de négliger un défaut de fabrication de sa machine, mettant par là-même en danger la vie de ses clients, sous prétexte que cela vaudrait mieux pour son confort psychologique.

De ce point de vue, la conception intentionnaliste présente l’avantage de rendre les sujets responsables de leurs croyances. Dans la mesure où l’on considère que la duperie de soi n’est pas quelque chose qui « arrive » au sujet malgré lui, mais le résultat d’une attitude intentionnelle dont il prend lui-même l’initiative, il semble en effet légitime d’imputer au sujet le tort de se voiler la face, d’autant que ses illusions risquent d’avoir des répercussions indésirables sur la vie des autres. Néanmoins, le partisan de la conception motivationnelle pourrait arguer que le phénomène duperie non intentionnelle de soi-même n’implique pas nécessairement une déresponsabilisation du sujet. Même si le processus de duperie de soi n’est pas intentionnel, cela ne signifie pas pour autant que l’agent n’a aucune responsabilité sur le caractère irrationnel de ses croyances. En effet, faute de pouvoir contrôler directement le contenu de nos croyances, nous avons néanmoins la possibilité d’exercer un contrôle indirect sur le processus de formation de la croyance (Engel). Cet aspect est rendu possible par le fait que nous avons une certaine emprise sur les facultés cognitives qui sont à l’œuvre dans le traitement de l’information, et notamment sur l’attention immédiate et la mémoire. Nous ne pouvons pas contrôler pleinement l’activité de ces facultés, certes, mais nous pouvons nous efforcer de contrer les divers types d’influence que les émotions peuvent avoir sur elles, assurant ainsi un traitement fiable de l’information. Dans une certaine mesure, donc, l’agent peut être tenu pour responsable de ce qu’il croit, ce qui fait que l’enjeu d’une « éthique de la croyance » demeure légitime du point de vue de la conception motivationnelle.

Quoi qu’il en soit, il appert que le phénomène de duperie de soi a une portée beaucoup plus vaste qu’on n’aurait pu croire de prime abord, débordant la sphère purement cognitive – puisqu’il peut avoir des conséquences sur le plan pratique –, mais aussi la sphère purement privée – puisque ces conséquences peuvent concerner autrui autant que soi-même.


Conclusion

Croire à l’encontre de ce que les données semblent suggérer, comme l’observe Davidson, c’est nier sa propre rationalité. Au-delà de la négligence d’une vérité particulière, ce sont nos propres normes de rationalité que nous transgressons de la sorte, nos propres normes de ce qu’il serait rationnel de croire ou de penser. Tel semble être le principal paradoxe de la rationalité : le fait que pour être irrationnel il faut d’abord être un tant soit peu rationnel. Moyennant l’étude de la duperie de soi, ce sont donc les mécanismes et les structures qui assurent la rationalité et le bon fonctionnement de l’esprit qui sont mis mis en lumière à contre-jour.


Bibliographie

Davidson, D., Paradoxes de l’irrationalité, trad. fr. P. Engel, l’Éclat, Combas, 1991.
Ce petit livre rassemble les principaux articles de Davidson sur la duperie de soi, L’Avant-propos de Pascal Engel propose une réflexion critique sur les principaux aspects de la théorie de l’irrationalité de Davidson.

Dupuy, J.-P., Self-Deception and Paradoxes of Rationality, CSLI Publications, Stanford, California, 1998.
Dans cet ouvrage collectif consacré au thème de la duperie de soi on trouve notamment un article de Davidson suivi des articles de deux de ses principaux détracteurs sur cette question : Alfred Mele et Ariela Lazar.

Elster, J., L’irrationalité, Paris, Seuil, 2010.
Dans cet important ouvrage Elster développe une théorie de l’irrationalité très sophistiquée et élaborée, s’appuyant autant sur la philosophie et la littérature que sur les études empiriques des psychologues du comportement.

Engel, P., « Croyance, jugement et self-deception », L’inactuel, 3, 1995, p. 105-122.
Cet article examine avec beaucoup de lucidité le problème de l’éthique de la croyance sous le prisme de la question de la duperie de soi.

Kunda, Z., « The Case for Motivated Reasoning », Psychological Bulletin 108, 1990, p. 480-498.

Mele, A., Self-deception unmasked, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 2001.
Dans cet ouvrage Mele s’appuie sur les études empiriques des psychologues pour proposer une version très élaborée de la conception motivationnelle de la duperie de soi.

Rorty, A. and McLaughlin, B. (éds.), Perspectives on self-deception, Berkeley, University of California Press, 1988
Ce volumineux ouvrage constitue l’anthologie la plus complète de textes sur la duperie de soi.


Vasco Correia
vasco.correia75@gmail.com
Universidade Nova de Lisboa