La philosophie de A à Z

Résumé

Mesurer le mental et interpréter le contenu de l’esprit d’autrui est une entreprise interdisciplinaire par nature. Appréhender le mental dans son ensemble revient à mobiliser le linguiste, le psychologue et le philosophe. Les contenus mentaux que sont les désirs, les croyances et les significations exigent un traitement simultané reflétant leur encastrement et leur profonde interaction. Le philosophe Donald Davidson a défendu ardemment cette position au nom du holisme du mental et de la nécessité des normes de rationalité comme préalable à toute interprétation, ne serait-ce que pour rendre autrui intelligible. Deux axes majeurs sont développés par l’auteur: une théorie de l’action articulant les désirs et les croyances pour décrire les raisons qui causent l’action, une théorie de l’interprétation du langage mettant en lumière les relations entre les croyances et les significations. Le type d’explication qui s’en dégage ne saurait supporter un quelconque réductionnisme et ne pourrait être assimilé aux explications des sciences de la nature. Outre un cadre formel, toute théorie du mental doit disposer de conditions de vérification empirique permettant d’éprouver son contenu, de tester ses énoncés. Cela est tout particulièrement vrai pour la théorie de l’interprétation du langage: la théorie de la vérité utilisée par Davidson comme théorie de la signification doit produire un certain nombre d’énoncés qui doivent pouvoir être testés dans le cadre d’une interprétation du langage. Interpréter autrui, communiquer avec lui et le comprendre c’est aussi placer la connaissance dans une triangulation incessante entre le locuteur, l’interprète et le monde. La recherche de l’accord est une nécessité pour l’interprète car nous ne pouvons faire sens d’attitudes massivement fausses et incohérentes. Le cadre d’ensemble d’une théorie significative du mental s’applique à conjuguer la mesure des désirs, des croyances et des significations sans présupposer l’une de ces attitudes à l’avance. L’interprétation se veut, en ce sens, radicale. La théorie unifiée qui s’en dégage illustre le holisme du mental à l’œuvre dans l’interprétation des attitudes propositionnelles et du langage.


Table des matières

1. Biographie

2. Davidson et la théorie de la décision

a. Le modèle de 1957

b. Critiques et leçons de la théorie de la décision

i. La théorie de la décision est-elle une théorie scientifique du comportement ?
ii. Autorité à la première personne et rejet du behaviorisme
iii. Le problème de l’interprétation et l’impasse sur les significations

3. Théorie de l’action

a. Les événements
b. L’explication causale par les raisons
c. La faiblesse de la volonté

4. La théorie du langage

a. Le programme de Davidson
b. L’influence de Quine
c. Le principe de charité

5. La théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action

a. Le modèle de 1980

b. Apports, limites et perspectives de recherche

i. La théorie unifiée surmonte-t-elle les défaillances du modèle de 1957 ?
ii. Perspectives de recherche

Conclusion

Bibliographie

a. Sélection de travaux de Davidson
b. Analyses et recherches sur l’œuvre de Davidson
c. Littérature secondaire


1. Biographie

Donald Davidson (1917-2003) est un philosophe américain, rattaché à la tradition analytique, considéré comme l’un des plus influents du XXème siècle. Après une thèse sur le Philèbe de Platon soutenue à Harvard en 1949, il s’oriente à partir de 1951 sur des recherches en psychologie expérimentale à l’Université de Stanford sous l’impulsion de John Charles McKinsey et Patrick Suppes. Jusqu’en 1959, il publie plusieurs articles académiques où il s’intéresse notamment à l’axiomatisation de la théorie de l’utilité espérée, modèle canonique de la théorie de la décision moderne. Le point d’orgue de ces recherches est sans conteste la publication en 1957 de l’ouvrage Decision Making: an Experimental Approach qui constitue la première tentative de test expérimental de la théorie de l’utilité espérée initiée par Franck Ramsey (1926) et Von Neumann et Morgenstern (1947). De nombreux écueils ainsi que des résultats aussi inattendus qu’inexpliqués découverts au cours de ces expérimentations conduisent Davidson à abandonner sa carrière de psychologue expérimental.

Ce n’est que quatre ans après, en 1963, que l’on retrouve Davidson cette fois-ci engagé dans des recherches en philosophie de l’action. L’article ‘Actions, raisons et causes’ publié cette même année constitue à cet égard un véritable tournant dans son parcours intellectuel. Il y défend une théorie de l’action basée sur la notion d’événement et une explication causale par les raisons. Ce schéma initial est ensuite discuté et précisé dans une série d’articles parmi lesquels on peut citer ‘Comment la faiblesse de la volonté est-elle possible ?’ (1970), ‘L’agir’ (1971), ‘Liberté d’action’ (1973), ‘Avoir une intention’ (1978). Si l’explication causale de l’action par les raisons mobilise des attitudes propositionnelles comme désirs et des croyances, il convient de ne pas négliger les significations que les personnes accordent aux mots qu’elles utilisent pour exposer ou décrire leurs actions et leurs choix. Cette leçon tirée notamment des recherches de Davidson en théorie de la décision et de la reconnaissance de l’holisme du mental conduisent le philosophe à proposer un certain nombre de travaux en philosophie du langage. L’essai ‘Vérité et Signification’ publié en 1967 présente ce que l’on a appelé le « programme de Davidson » consistant à adapter la théorie de la vérité de Tarski pour les langages formels, aux langages naturels. Chaque composante de ce programme est discutée, comme Davidson a l’habitude de le faire, dans une série d’articles se focalisant tour à tour sur un aspect particulier du problème. On peut citer à ce titre ‘Vrai en vertu des faits’ (1969), ‘Sémantique pour les langues naturelles’ (1970b), ‘Pour défendre la convention T’ (1973b). La rencontre avec Willard von Quine à la fin des années 1950 au « Centre de recherches avancées des sciences comportementales »  (Center for Advanced Studies in Behavorial sciences) à Stanford a motivé et influencé ces recherches. En effet, dans l’ouvrage Le mot et la chose publié en 1960, Quine suggère un accès simultané aux significations et aux croyances via ce qu’il appelle une « traduction radicale ». Cette idée d’interconnexion entre croyances et significations trouve un écho à l’imbrication entre désirs et croyances que Davidson avait éprouvé et défendu en théorie de la décision et en théorie de l’action.

Au cours des années 1970, Davidson revient sur l’échec de ses recherches en théorie de la décision et pointe notamment l’impasse sur les significations dont souffrirait celle-ci. Plus fondamentalement, c’est l’absence d’une théorie de l’interprétation du langage et des attitudes propositionnelles dans leur ensemble qui minent la théorie de la décision et toute théorie de mesure du mental. Mais Davidson va plus loin : la théorie de la décision et la théorie de l’interprétation ont besoin l’une de l’autre et doivent être pensées dans le cadre d’une théorie de l’interprétation élargie plus fidèle à l’imbrication des attitudes propositionnelles et à l’usage du langage qui révèle la pensée. Dans deux articles, ‘La psychologie comme philosophe’ (1974a) et ‘L’explication de l’action selon Hempel’ (1976), Davidson développe ces remarques et lance les bases d’une théorie « unifiée » qui réunirait le couple désirs-croyances et le couple croyances-significations au nom de leur connexion logique et conceptuelle. L’article ‘La croyance et le fondement de la signification’ (1974) défend cette proposition et examine ses modalités de réalisation.

A partir des années 1980, Davidson concrétise formellement cette idée d’encastrement des désirs, croyances et significations dans un modèle dont la formalisation emprunte beaucoup aux travaux de Richard Jeffrey et reprend la forme d’une axiomatique propre à la théorie de la décision. ‘Une théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action’ publié en 1980 puis ‘Une nouvelle base pour la théorie de la décision’ en 1985 proposent un nouveau modèle, répondant directement au modèle de 1957. Ce modèle intègre à la fois les intuitions de Ramsey, l’interprétation radicale et la théorie de la vérité de Tarski appliquée aux langages naturels.

Dans la deuxième moitié des années 1980, le philosophe examine la théorie de la connaissance qui sous-tend la conception du langage qu’il défend. Le modèle de 1957 repose sur une conception tronquée du mental en défendant un behaviorisme réducteur. Les articles ‘L’autorité à la première personne’ (1984), ‘Connaître son propre esprit’ (1987) et ‘Le mythe du subjectif’ (1988) notamment rejette ce behaviorisme et propose une conception de la connaissance fondée sur la triangulation entre le locuteur, l’interprète et le monde. Cette conception, défendue notamment dans l’essai ‘Trois variétés de connaissance’ trouve une application immédiate dans les comparaisons interpersonnelles d’utilité comme il l’a proposé en 1986. Mais surtout, elle donne une assise à sa conception du langage car pour comprendre le discours d’autrui, comme le souligne Davidson, « je dois être capable de dire les mêmes choses que cette personne ; je dois partager son monde » (Davidson [1982], p.105).

Pour notre propos nous allons envisager successivement les différentes étapes de l’itinéraire intellectuel de Davidson en commençant par s’attarder sur ses travaux en théorie de la décision (2.). L’examen dans un deuxième temps de ses recherches en théorie de l’action nous permettra de constater que le paradigme désirs-croyances est constitutif des deux théories. Néanmoins, alors que la théorie de la décision s’attache à décrire le choix entre plusieurs actions possibles, la théorie de l’action s’intéresse à l’explication d’une action particulière (3.). Les articles en philosophie du langage que Davidson publie à partir de la fin des années 1960 et au cours des années 1970 viennent enrichir ce paradigme initial en y intégrant les significations (4.). La raison avancée pour ce rapprochement relève de la connexion logique et conceptuelle entre les croyances d’un individu et les significations qu’il accorde aux mots qui constituent les phrases de son langage. Davidson défend la nécessité d’une connexion élargie entre théorie de la décision et théorie de l’interprétation dans le cadre d’une théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action (5.). On le voit, le fil historique suivi n’est qu’un prétexte pour décrire à grands traits une théorie du mental défendue par Davidson fondée sur une approche du langage profondément imbriquée aux attitudes positionnelles que sont les désirs, les croyances et les significations.


2. Davidson et la théorie de la décision

La théorie de la décision – qui regroupe un ensemble de modèles mathématisés visant à décrire, voire à prédire les comportements de choix d’individus supposés rationnels – occupe une place singulière dans le parcours intellectuel de Davidson.

D’abord, au regard des travaux que Davidson a menés en psychologie expérimentale à Stanford au cours de années 1950. Ces recherches sont considérées comme l’un des tout premiers tests expérimental du modèle canonique de la théorie de la décision : la théorie de l’utilité espérée (issue des travaux de Frank Ramsey (1926) et Von Neumann et Morgenstern (1947)).

Ensuite, en raison du statut qu’occupe la théorie de la décision dans toute l’œuvre de Davidson. Elle constitue non seulement un point d’ancrage de l’ensemble des recherches de Davidson aussi bien en théorie de l’action qu’en philosophie du langage mais aussi la charnière défendue par l’auteur lorsque celui-ci propose une théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action, au cours des années 1980.

Pour comprendre le rôle de la théorie de la décision dans l’œuvre de Davidson, il convient en premier lieu d’aborder dans les grandes lignes les recherches de Stanford (a.) et d’identifier les leçons que va en tirer l’auteur (2.2.).

a. Le modèle de 1957

L’ouvrage Decision Making: an experimental approach (1957) regroupe l’essentiel des recherches de Davidson à Stanford au cours des années 1950. Cet ouvrage écrit en collaboration avec le psychologue Sidney Siegel de l’Université de Pennsylvanie et Patrick Suppes (qui a initié, avec John McKinsey, Davidson à la théorie de la décision) constitue une synthèse habile des travaux en théorie de la décision depuis la publication de la seconde édition en 1947 de l’ouvrage de Von Neumann et Morgenstern (VNM) Theory of Games and economic behaviour où figure l’axiomatique de l’utilité espérée.

Cette théorie, héritière notamment des travaux anciens de Nicolas et de Daniel Bernoulli, s’articule autour d’un paradigme désirs-croyances où les désirs sont représentés par des utilités numériques et les croyances par des probabilités. Le choix d’un individu se situe dans un univers risqué (les probabilités sont connues, dans le cas de VNM) et porte sur des perspectives aléatoires, appelées aussi loteries (une loterie est une option revenant à deux issues mutuellement incompatibles pondérées par des probabilités relatives à leur obtention). A partir d’un certain nombre d’hypothèses présentées sous forme d’axiomes portant notamment sur les préférences des agents (sur ces loteries) et le comportement rationnel qu’ils sont supposés avoir, il est possible de montrer qu’il existe une fonction d’utilité (définie à une transformation affine positive près) qui porte sur ces loteries. Puisque l’espérance mathématique de cette fonction croît avec les préférences de l’agent, ce dernier est supposé maximiser l’utilité espérée (ou attendue) de ses décisions.

L’idée fondatrice de Decision Making est de proposer une interprétation empirique, c’est à dire une reformulation de la théorie axiomatisée de départ, afin que son contenu soit immédiatement testable au cours d’expériences. L’objectif est de confronter la théorie au réel en vérifiant si les individus se comportent tel que la théorie le prévoit. L’argument avancé est le suivant : si la théorie de l’utilité espérée, conçue comme théorie normative, veut pouvoir être d’un quelconque intérêt pratique, alors, l’interprétation empirique de celle-ci renforcera son potentiel descriptif. Concrètement, les sujets de ces expériences se voient proposer un jeu consistant gagner de faibles quantités de monnaie en fonction de la survenance d’un événement aléatoire (le jet d’un dé composé de syllabes non signifiantes, remplaçant les habituels chiffres). Le jeu est répété à plusieurs reprises afin notamment de mesurer les intervalles d’utilité séparant un nombre fini d’alternatives mais aussi de tester la cohérence des choix entre chaque session. Sans entrer dans le détail des axiomatiques, indiquons simplement que Davidson et al., adoptent une approche behavioriste : plutôt que de demander aux gens la probabilité qu’ils attribuent aux événements, ils préfèrent la déduire de leurs choix dans diverses circonstances. La raison invoquée est sans réserve : aucune preuve ne saurait être aussi bien corrélée à la décision que le comportement de choix lui-même ; pas même l’introspection du fait de la difficulté d’en tirer des mesures numériques fiables et précises.

L’intérêt des recherches de l’équipe de Stanford réside, d’une part, dans sa capacité à prendre en considération l’ensemble des travaux de la discipline depuis l’ouvrage de 1947 de VNM et ce, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan expérimental. En dix ans, l’axiomatique initiale a, en effet, été affinée et précisée, notamment grâce à l’approche de Léonard Savage (1954) et l’introduction des probabilités subjectives. En dix ans aussi, certaines expériences visant à tester la théorie de départ ont été proposées. C’est le cas par exemple des travaux de Mosteller et Nogee (1951) auxquels se réfèrent spécifiquement Davidson et al., où il était question de mesurer l’utilité en laboratoire à travers des expériences mobilisant des paris risqués. Decision Making prend acte de ces développements et propose à la fois un modèle axiomatique abouti mais aussi immédiatement testable grâce notamment à la méthode opérationnelle empruntée à Frank Ramsey permettant de mesurer simultanément les utilités et les probabilités à partir d’une donnée minimale : les préférences ordinales c’est à dire la simple comparaison (de niveaux d’utilité et non de différence) par le sujet des alternatives qui lui sont proposées. Sans entrer dans le détail technique de cette mesure, indiquons simplement que l’un des rouages de la méthode de Ramsey consiste à mobiliser des propositions « éthiquement neutres » dont la probabilité est de 1/2. Tout l’enjeu consiste à découvrir de telles propositions dans la plupart des expériences de l’équipe de Stanford. Pour cela, il s’agit de repérer les propositions pour lesquelles les sujets sont indifférents. L’idée est en réalité de fixer les croyances pour mieux déterminer les désirs, ici les préférences cardinales. C’est cette même idée qui est reprise en théorie de l’interprétation, pour le couple croyances/significations cette fois : fixer les croyances (autant que possible) grâce au principe de charité rend l’analyse des significations plus aisée.

L’autre aspect qu’il convient de souligner, d’autre part, est le résultat de ces expériences. Davidson et al., sont parvenus à mesurer l’utilité par intervalles, autrement dit de manière nécessairement moins précise que la mesure théorique issue des modèles canoniques évoqués plus haut. L’approche est moins ambitieuse mais elle a l’avantage de pouvoir être testée empiriquement. Toutefois, ce succès relatif doit être contrebalancé par un certains nombres de problèmes expérimentaux et des effets inattendus survenus au cours de ces expériences. L’analyse de ces effets trouve écho dans les recherches ultérieures de Davidson.

Attardons-nous à présent sur les enseignements que tire Davidson de ses propres expérimentations. En effet, c’est à partir des différentes critiques que va énoncer Davidson vis à vis de la théorie de la décision que va émerger, au cours des années 1970, la théorie unifiée mentionnée plus haut. Comme nous le verrons plus loin, l’impasse faite sur les significations dans les modèles de théorie de la décision et plus généralement le problème de l’interprétation que va soulever Davidson, minent profondément la portée explicative de ces modèles et nous privent d’une représentation fine et holiste du mental.

b. Critiques et leçons de la théorie de la décision

Comme le souligne Davidson dans l’article ‘La psychologie comme philosophie’ (1974), la théorie de la décision, en se focalisant sur le comportement de choix et en postulant une structure rationnelle qui intègre immédiatement les facteurs « cognitifs et motivationnels » (Davidson (1974a, 1993a, p.313), s’approche significativement de la respectabilité scientifique. Celle-ci d’ailleurs était recherchée par les fondateurs, Von Neumann et Morgenstern. Selon ces derniers, l’utilité s’apparente à une notion physique, une quantité mesurable, au même titre que la chaleur.

Toutefois, si les résultats évoqués plus haut témoignent d’une avancée significative de l’expérimentation de la théorie de l’utilité espérée, nombre de difficultés expérimentales écorne ce rapprochement.

On peut schématiquement ranger les critiques et problèmes soulevés par Davidson concernant la théorie de la décision en trois catégories :

D’abord, les critiques relatives à l’assimilation de la théorie de la décision à une théorie scientifique du comportement. Même si la théorie de la décision, en tant que mesure du mental, s’approche sous certains aspects du type de mesure utilisé notamment en physique, elle échoue en raison de la nature même du mental (i).

Ensuite, un ensemble de critiques que l’on peut qualifier d’indirectes dans la mesure où elles ne sont pas adressées directement à la théorie de la décision en tant que mesure du mental mais plutôt aux postulats sous-jacents à celle-ci et notamment le behaviorisme (ii). L’approche behavioriste défendue par la théorie de la décision repose, selon Davidson, sur une théorie de l’esprit et de ses rapports avec le monde extérieur trompeuse et erronée. L’autorité à la première personne et l’abandon du mythe du subjectif sont les deux pistes que va suivre Davidson pour rompre avec la conception réductionniste défendue dans le modèle de 1957.

Enfin, l’autre aspect central mis en avant par Davidson est la non prise en compte d’une donnée mentale centrale dans les modèles canoniques de la théorie de la décision : les significations (iii). Cette donnée, immédiatement disponible via les énoncés des sujets lors des expérimentations ou plus généralement lorsqu’un individu évoque l’un de ses actions, doit être prise en compte. Si elles étaient prises en compte, les significations renforceraient le modèle de l’esprit fondé seulement sur les désirs et les croyances.

Nous laissons volontairement de côté les critiques émises par l’équipe de Stanford dans l’ouvrage de 1957 car elles sont avant tout techniques et n’apportent pas d’éclairage particulier sur les travaux ultérieurs de Davidson.

i. La théorie de la décision est-elle une théorie scientifique du comportement ?

Des critiques épistémologiques et conceptuelles sont évoquées par Davidson plusieurs années après ces tests, et donnent les raisons de l’abandon par l’auteur de sa carrière de psychologue expérimental. Ces difficultés mais aussi la scientificité prétendue de la théorie de la décision sont discutées dans des nombreux articles ayant pourtant des objectifs bien différents. Cette question est soulevée par exemple dans l’article de 1974 ‘La psychologie comme philosophie’ alors que Davidson défend le monisme anomal. Dans ‘L’explication de l’action selon Hempel’ (1976), Davidson s’interroge sur les points communs que sa théorie de l’action peut avoir avec celle de Hempel. Dans l’article ‘La croyance et le fondement de la signification’ (1974), Davidson analyse une fois de plus les avantages et les inconvénients de la théorie de la décision en discutant des liens entre croyances et significations dans l’interprétation du langage.

A plusieurs égards, la théorie de la décision se rapproche, en tant que mesure du mental, du type de mesure utilisée en physique pour mesurer la longueur ou la masse par exemple. A nouveau, l’influence de Frank Ramsey est saisissante. Dans son essai ‘Vérité et probabilité’ en effet, Ramsey propose une « méthode purement psychologique de mesurer la croyance » (Ramsey [1931], p.161). Cette mesure se heurte à deux difficultés : la nécessité de parvenir à une mesure précise et significative au moyen d’une unité fiable et solide d’une part, et la question de la procédure par laquelle la mesure est réalisée, d’autre part. Ces difficultés se rencontrent aussi pour la mesure en physique, de l’aveu de Ramsey.

La solution de ce dernier consiste à élaborer un système de mesure qui permette d’assigner à une croyance « une grandeur ou un degré occupant une position définie dans un ordre de grandeur » (Ibid. p.162) et d’assurer la correspondance sur cette échelle, des croyances ayant le même degré. C’est ce que veut dire Davidson lorsqu’il reprend cette analogie avec la physique : « D’un point de vue formel, la situation est analogue à celle de la mesure fondamentale en physique, par exemple la mesure de la longueur, de la température ou de la masse. Assigner des nombres afin de mesurer ces quantités présuppose l’existence d’un ensemble de conditions très strictes » (Davidson [1974a, 1993a], p.315).

La contrainte essentielle que mentionne toutefois le philosophe est relative à l’objet de la mesure lui-même : seule une analyse des différences de niveaux a un sens comme on l’a vu lors de la construction de l’échelle de mesure par intervalles. Les comparaisons de « grandeurs absolues » sont exclues. De même, seules certaines propriétés des nombres peuvent être utilisées, à savoir « le point zéro et l’unité » (Davidson, [1974b, 1993b], p.216). L’autre ensemble de conditions, que Davidson mentionne, renvoie aux conditions de rationalité qui sous-tendent le modèle de l’utilité espérée : des règles de cohérence et de complétude des préférences et la possibilité de représenter les utilités par une fonction d’utilité unique à une transformation affine près, comme mentionné plus haut. Malgré tout, l’élément primitif de base permettant de glaner les préférences des agents est une donnée purement qualitative : les préférences ou des choix entre des paires d’options Davidson [1974a, 1993a], p.313).

Le principal problème que soulève Davidson à propos de la théorie de la décision est son incapacité à prédire le comportement de choix des agents.

Cette incapacité peut être décrite sous deux facettes : premièrement, eu égard aux résultats obtenus par l’équipe de Stanford lors des expérimentations évoquées plus haut. Au cours d’une étude pilote, antérieure aux expériences reportées dans Decision Making, les auteurs ont mis en évidence des distorsions et effets relativement inattendus. Gagner ou perdre n’était en effet pas sans conséquence sur la perception qu’avaient les individus du jeu lui-même. Dans la même veine, un effet de « récence » a pu être observé lorsque certaines options survenaient fréquemment au cours d’une session (concrètement, c’est effet survenait lorsque l’une des syllabes du dé se répétait plusieurs fois de suite). La probabilité qu’accordaient les sujets à ces options s’en trouvait donc altérée, du moins temporairement. Dans l’ensemble, c’est le fait même de faire des choix qui avait une incidence sur le comportement des sujets. Même si ces distorsions sont supposées avoir été gommées lors de la procédure de test finale, elles soulèvent précisément la question de la prédictibilité des décisions. De manière plus fondamentale, Davidson évoque l’existence de « valeurs sous-jacentes qui se réalisaient de mieux en mieux au fur et à mesure des choix » rendant impossible toute prévision. Sans entrer dans le détail des analyses proposées par Davidson sur ce point, mentionnons simplement que l’une des raisons qui empêchent les modèles de prédire le comportement futur des agents a trait à l’irréductibilité du mental. C’est le point de vue que défend Davidson dans l’article ‘La mesure du mental’. Les désirs et les croyances et plus généralement les concepts mentaux, ne sauraient se réduire à des états plus primitifs qui eux, permettent volontiers l’attribution de valeurs numériques et les opérations de calcul inhérentes à cette attribution.

La deuxième idée avancée par Davidson relève de la structure formelle initiale de la théorie de la décision. Les restrictions imposées en termes de rationalité et de dispositions, que Ramsey qualifiait d’ailleurs de « fiction », restreignent la portée explicative même de la théorie. Ce que le modèle de 1957 propose, c’est une coupe temporelle des attitudes propositionnelles. En ce sens, la théorie de la décision est une théorie statique. Le modèle de la théorie unifiée que Davidson propose à partir des années 1980 se veut pour partie une réponse à cette objection comme nous le verrons dans la section qui lui est dédiée. Cette coupe temporelle pose également un problème de taille : l’impossibilité de résoudre les conflits de désirs. Un individu peut en effet considérer que A correspond à son meilleur jugement et pourtant décider de faire B. L’irrationalité massive ne saurait être une réponse à ce problème. La théorie de l’action, du moins dans la version que Davidson en propose au cours des années 1970, reviendra précisément sur cette question et tentera d’y répondre à travers une analyse de la faiblesse de la volonté.

Face à toutes ces critiques, Davidson ne conserve que deux idées centrales de la théorie de la décision : d’une part la manière dont les attitudes propositionnelles sont attribuées aux agents via la méthode opérationnelle de Ramsey. D’autre part, la trame rationnelle inhérente à toute attribution d’attitudes propositionnelles auxquelles les préférences appartiennent. La théorie de la décision relie en effet l’action aux préférences en supposant que l’agent choisit la valeur espérée la plus élevée parmi les options soumises à son choix.

Une autre dimension de la théorie de la décision pose toutefois problème : le behaviorisme et en particulier le réductionnisme qu’il suggère.

ii. Autorité à la première personne et rejet du behaviorisme

Comme on l’a vu, l’ouvrage Decision Making défend une approche behavioriste. Les désirs (utilités) et les croyances (probabilités) sont déduits du comportement de choix sans jamais faire appel aux significations du locuteur.

Deux arguments majeurs sont avancés par Davidson pour rejeter ce type d’approche.

D’une part, en raison du réductionnisme qu’il implique, le behaviorisme postule que les états mentaux ne sont rien d’autre que les manifestations comportementales de ceux-ci.

D’autre part, l’approche behavioriste est rejetée en raison de la conception de l’esprit qu’elle véhicule. C’est la position que Davidson défend dans une série d’articles parmi lesquels ‘L’autorité à la première personne’ (1984), ‘Connaître son propre esprit’ (1987), ‘Le mythe du subjectif’ (1988), ou encore ‘Qu’est-ce qui est présent à l’esprit ?’ (1989). Cet argument a trait à la théorie de la connaissance de Davidson, notamment pour ce qui est de la connaissance de notre esprit et de celui d’autrui. En effet, pour s’assurer de ce que nous voulons ou de ce que nous préférons pour nous-mêmes, nous n’avons pas besoin de preuves. Nous le savons grâce à l’autorité à la première personne qui nous confère un accès privilégié à nos pensées et attitudes. Mieux, l’auto-attribution d’attitudes propositionnelles comme des désirs et des croyances dispose d’un trait singulier : la vérité. Lorsqu’un individu énonce une phrase, il sait ce qu’il veut dire, il a immédiatement connaissance de cette croyance. Le locuteur n’est pas en position d’interprétation par rapport à lui-même. Il accède à ses propres attitudes sans faire appel à l’observation ou à des preuves extérieures. Cela ne veut pas pour autant dire que nos esprits ne sont pas en partie déterminés par des facteurs externes, qu’ils soient sociaux ou environnementaux. Lorsqu’il s’agit de l’esprit d’autrui, la connaissance de ses attitudes mentales semble reposer sur de telles preuves. L’une des objections opposées à Davidson consiste à défendre la thèse que si ces facteurs externes déterminent pour partie nos pensées, il se pourrait que celles-ci nous échappent, et que nous ne puissions pas les connaître, remettant en cause, dès lors, l’autorité à la première personne. C’est la position défendue par le behaviorisme lorsqu’il entend saisir la totalité du comportement par les preuves externes de celui-ci, laissant inerte le concept d’esprit.

La réponse de Davidson s’articule en plusieurs étapes :

D’abord, il faut abandonner le « mythe du subjectif » qui consiste à concevoir l’esprit à partir de données brutes comme des perceptions, des impressions ou des sensations – finalement tout le flux de l’expérience sensorielle (« untouched by conceptual interpretation ») – qui s’opposeraient à un ensemble organisé de concepts que sont notamment les attitudes propositionnelles comme les désirs et les croyances mais aussi au langage perçu comme « un pouvoir de mise en ordre » (Davidson [1974b,1993b], p. 277). Davidson récuse ce dualisme forme/contenu (encore appelé « relativisme conceptuel ») car il conduit à défendre l’impossibilité de l’intertraduisibilité, c’est-à-dire la possibilité de trouver « un système de coordonnées commun » en vue de comprendre et d’interpréter autrui.

Cet argument est central dans la pensée de Davidson. Il le développe notamment dans l’article de 1974, ‘Sur l’idée même de schème conceptuel’ (1974c). Le relativisme repose sur l’idée que les attitudes propositionnelles et plus généralement la pensée, la réalité, sont relatifs à un schème c’est-à-dire un mode d’organisation relatif à une époque, une culture, un contexte. Or, ces schèmes peuvent diverger partiellement ou totalement, empêchant la traduction d’un schème dans un autre et donc la compréhension. Du point de vue du langage, l’ensemble des phrases tenues pour vraies peut varier et largement différer d’un langage à l’autre. L’autre trait saillant du relativisme conceptuel est l’idée d’un point de vue neutre, en dehors de tous les schèmes et les surplombant : « un point de vue sur une montagne qui ne soit pas faussé par telle ou telle perspective provinciale »(Davidson, [1974b, 1993b], p.268). Or, selon Davidson, un tel point de vue, libéré des contingences intersubjectives, ne saurait exister. Assigner une attitude à quelqu’un, selon Davidson, c’est penser que cette attitude joue le même rôle dans son esprit que dans le nôtre. Défendre l’idée d’objets internes ou d’objets de conscience (« in or before the mind ») c’est supposer l’existence d’objets privés et subjectifs. Mais il n’existe pas de tels objets, ni publics ni privés, ni abstraits ni concrets (Davidson [1987] p. 37). Au contraire, Davidson considère qu’il n’y a pas de raison de considérer que les états mentaux ordinaires ne sont pas à la fois internes du fait de leur place dans l’esprit de chacun mais aussi non individualisables au sens où ils entrent dans un lien de causalité avec les objets et les événements du monde extérieur. Plus généralement, les outils que nous utilisons pour attribuer des états mentaux comme des attitudes propositionnelles n’ont nul besoin d’être des entités comme des objets de conscience et leur attribution est indépendante de leur localisation physique. L’esprit n’est pas dans une position passive face à ses propres contenus.

Dans l’article ‘Trois variétés de connaissance’ publié en 1991, Davidson contrecarre le fondement behavioriste de la théorie de la décision en avançant l’idée que ce que l’individu sait de lui, du monde et des autres reposent sur la même réalité. Seul le mode d’accès change. Cette triangulation, défendue notamment dans l’essai ‘Indéterminisme et antiréalisme’, qui relie causalement un esprit aux autres et au monde environnant rend possible la pensée et la communication. Le behaviorisme, dès lors qu’il entend avoir accès aux contenus de l’esprit d’autrui par la seule observation sans jamais faire intervenir le sujet de ces attitudes, repose sur une conception de l’esprit réductrice et incomplète car il récuse cette triangulation et s’érige donc sur un point de vue nécessairement tronqué et trompeur.

Si l’accès que nous pouvons avoir à nos propres esprits est immédiat comme on l’a vu, l’accès au monde extérieur et aux esprits est avant tout normatif. Normatif du point de vue de l’interprétation du langage car nous ne pouvons pas supposer que l’esprit d’autrui diverge largement du notre et que la plupart de ses croyances ou attitudes sont massivement fausses. Sur cette base, aucune compréhension n’est possible. Normatif aussi quant à la trame rationnelle à partir de laquelle nous devons appréhender autrui. Ici les canons de la rationalité établis par la théorie de la décision jouent pleinement leur rôle. Comme nous le verrons, le principe de charité comme norme interprétative rend possible une théorie de l’interprétation qui articule le langage, la pensée et l’action. En aucun cas les concepts de signification, de croyance ou de désir ne sauraient être « réductibles à des concepts physiques, neurologiques ou même behavioristes » comme le souligne Davidson dans ‘La croyance et le fondement de la signification’ (Davidson, [1974b, 1993b], pp.226-227). L’autre aspect de la critique du behaviorisme est relatif aux significations, donnée mentale centrale de la mesure de l’esprit proposée par Davidson.

iii. Le problème de l’interprétation et l’impasse sur les significations

L’approche behavioriste revendiquée dans les expérimentations de Decision Making néglige une donnée mentale centrale : les significations. L’expérimentateur suppose, en effet, à tort, que les sujets comprennent l’ensemble des mots utilisés lors des expériences, et notamment ceux permettant de transcrire les options. En cela, il impose son langage, ses représentations, son système de croyances.

Or, selon Davidson, exclure les significations d’une analyse d’ensemble du mental c’est ne pas saisir la forte interdépendance des contenus mentaux que sont les désirs, les croyances et les significations

Pour Davidson, il faut prendre au sérieux l’effet de formulation évoqué par Ward Edwards au cours des années 1950. Cet effet est mesuré via un test au cours duquel l’expérimentateur change la formulation des options en inversant la séquence de présentation des gains et des pertes. La question soulevée par ce test est la suivante : observe-t-on un changement dans les préférences des sujets suite à un changement de formulation des options ?

Pour Davidson, cet effet révèle le problème de l’interprétation qui mine la théorie de la décision dans son ensemble : « Vu sous l’angle de la théorie de la décision, il y a ce que Ward Edwards intitula un jour le ‘problème de présentation’ qui se pose aux applications empiriques de la théorie de la décision » (Davidson, ‘La croyance et le fondement de la signification’ p.217).

Comme l’avait suggéré Frank Ramsey en 1926 dans son essai ‘Vérité et Probabilité’ (1926), il est possible d’avoir accès aux désirs et aux croyances à partir d’une donnée primitive : les préférences ordinales. Or, pour cela, les options doivent être décrites en mots, comme le souligne Davidson dans l’article ‘La croyance et le fondement de la signification’. En énonçant les options avec son langage, l’expérimentateur considère d’une part que les sujets assignent les mêmes significations aux mots et phrases contenus dans les options et d’autre part que le langage est une donnée inerte qui ne nécessite pas d’examen singulier.

Or, selon Davidson, la théorie de la décision et la théorie de l’interprétation du langage sont conceptuellement connectées du fait de l’holisme du mental évoqué plus haut.

Ainsi, connaître les désirs et les croyances d’une personne ne peut être délié de la connaissance des significations qu’elle attribue aux mots. Davidson va plus loin : les deux théories traitent d’éléments combinés et en cela elles se complètent. On découvre généralement ce que quelqu’un veut, préfère ou croit, seulement en interprétant ces propos.

On l’a vu, en mobilisant des croyances et des désirs sous forme quantifiée, la théorie de la décision fait un pas en avant significatif en direction de la respectabilité scientifique. Par ailleurs, de par sa structure et ses postulats théoriques, elle permet de comparer des actions qu’un agent « à toutes de bonnes raisons de faire » à partir d’une donnée primitive immédiatement accessible : la préférence entre des paires d’options. Elle suppose aussi une trame rationnelle relativement forte portant notamment sur les préférences. Toutefois, en tant que théorie statique, la théorie de la décision, du moins dans la version à laquelle Davidson fait référence, ne permet pas d’appréhender les conflits de désirs. Son postulat behavioriste néglige aussi l’irréductibilité du mental.

La théorie de l’action développée par Davidson sur près d’une vingtaine d’années a certes une ambition plus modeste que la théorie de la décision puisqu’elle n’a pas vocation à être une science et ne repose pas sur une représentation numérique des désirs et des croyances. En voulant décrire les actions une à une, elle se pare d’un schéma explicatif reliant les attitudes propositionnelles à l’action en faisant usage d’une conception de la causalité qui n’implique pas l’existence de lois du type de celles des sciences de la nature.


3. Théorie de l’action

Donald Davidson expose sa théorie de l’action de Davidson dans une série d’articles parmi lesquels on peut citer l’essai fondateur ‘Actions, raisons et causes’ (1963), ainsi que ‘La forme logique des phrases d’action’ (1967a), ‘L’individuation des événements’ (1969a), ‘Les événements mentaux’ (1970b) et ‘Les événements comme particuliers’ (1970c). Son approche s’inscrit dans un contexte intellectuel dominé par les travaux d’héritiers de Wittgenstein comme Elisabeth Anscombe comme le souligne Pascal Engel dans sa présentation d’ Actions et événements. En théorie de l’action, les wittgensteiniens refusaient la thèse selon laquelle la raison de l’action en est la cause, et soutenaient que mentionner la cause implique l’idée d’une loi empirique. Davidson se démarque de ces positions en proposant une théorie causale des actions par les raisons tout en défendant le monisme anomal, c’est à dire une forme de matérialisme non réductionniste postulant l’absence de lois strictes notamment. Pour mieux saisir la particularité de son approche, il convient d’analyser deux thèses majeures et fortement imbriquées que Davidson mobilise : les actions sont des événements (a.) et l’explication de l’action par les raisons est une espèce d’explication causale (b.).

a. Les événements

Selon la première thèse, les actions sont des événements c’est à dire quelque chose qui arrive, à un moment donné tout comme peuvent l’être la naissance de quelqu’un ou la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989. Ce sont des particuliers datés et non répétables, des substances et non des propriétés de substances. En cela, les événements peuvent être dénombrés comme peuvent l’être des objets physiques.

Il convient toutefois de ne pas assimiler les événements à des faits. Deux événements ne sont jamais identiques mais peuvent exemplifier le même type d’événements.

L’un des principaux attraits de cette catégorie ontologique fondamentale est qu’elle se prête à l’utilisation du vocabulaire des descriptions – outil développé par Elisabeth Anscombe dans son ouvrage L’intention. Ainsi, un événement peut être décrit de différentes manières, sous diverses descriptions. Dans le cas d’une action quelconque comme prendre un stylo dans la main, il est possible de redécrire cet événement en termes physiques comme l’activation de plusieurs zones dans mon cerveau mais aussi en termes mentaux comme le désir d’écrire une lettre et la croyance qu’en prenant ce stylo je vais y parvenir.

Considérer que les actions sont des événements c’est aussi rendre possible une analyse de la forme logique des phrases d’action. L’examen des rôles logiques et grammaticaux des différentes parties de ces phrases, c’est à dire de leur structure, donne accès aux conditions de vérité qui elles-mêmes déterminent les significations de ces phrases comme nous l’évoquerons dans la section relative à la philosophie du langage de Davidson: « sans événements il ne semble pas possible de rendre compte de façon naturelle et acceptable de la forme logique de certaines phrases de type usuel ; c’est-à-dire qu’il ne semble pas possible de montrer comment les significations de telles phrases dépendent de leur composition » (Davidson [1969, 1993a], p. 223).

Il y a un autre domaine dans lequel l’adoption des événements comme thèse ontologique fondamentale a des implications importantes : la philosophie de l’esprit, et tout particulièrement le monisme anomal défendu par Davidson.

Dans son acception la plus simple, le monisme anomal est une thèse reposant sur trois principes.

Le premier principe établit le lien causal entre événements mentaux et des événements physiques. Cette relation de cause à effet – c’est là le deuxième principe – impose l’existence de lois déterministes strictes. Enfin, le troisième principe indique que les événements mentaux ne sauraient être subsumés sous des lois du type de celles des lois déterministes de la physique.

Avec ce raisonnement, Davidson défend un matérialisme non réductionniste. Un matérialisme au sens où les événements mentaux sont des événements physiques. Non réductionniste au sens où ces événements ne se réduisent pas aux événements physiques et ne sauraient être régis par les mêmes lois.

Ainsi, dans le cas de la théorie de l’action par exemple, les états mentaux qui influent sur la décision comme les désirs par exemple, sont des événements physiques provenant du cerveau des sujets. Toutefois, ces états ne se réduisent pas à des événements physiques au sens où l’on pourrait remplacer ou substituer, sans perte, le vocabulaire des états mentaux par un vocabulaire purement physicaliste. Ces états ne tombent pas sous des lois déterministes pour deux raisons centrales : d’une part, l’holisme du mental est une autre manière de décrire la forte interdépendance des contenus mentaux entre eux. Ainsi, les désirs d’un individu n’ont de sens qu’au regard du système de croyances qu’il entretient et des significations qu’il attribue aux énoncés du langage qu’il utilise. Le mental est autonome. De plus, imaginer l’existence de lois psychologiques déterministes strictes (du type de celles des sciences de la nature) nécessiterait la prise en compte d’une quantité croissante de contenus mentaux, ne serait-ce que pour atteindre un niveau de précision du type de celle des sciences physiques. En vue d’une mesure, Il faudrait, par ailleurs, procéder à un calcul quantitatif de ces contenus nécessitant un accès sans équivoque aux variations d’intensité de ceux-ci. C’est dans cette voie que s’inscrit la théorie de la décision, en considérant les désirs et les croyances comme des constructions théoriques immédiatement liées au comportement mais aussi figées dans le temps.

L’autre argument avancé, d’autre part, est constitutif du système de concepts à l’œuvre dans l’attribution de contenus mentaux comme des désirs et des croyances. Attribuer une attitude propositionnelle, c’est avoir une représentation détaillée – une théorie – de toutes les autres attitudes de l’individu, et c’est aussi comprendre comment l’individu en question les maîtrise et les utilise. La théorie des attitudes propositionnelles qu’il convient de construire est non seulement holiste mais aussi singulière, évolutive et adaptative. En cela, elle résiste à un système déterministe strict. Cet argument sera notamment utilisé par Davidson au sujet des tentatives de faire de la théorie de la décision et la psychologie en général, une science.

Le monisme anomal est une prise de position à la fois forte et inédite qui a soulevé nombres de débats et de critiques. Ces critiques peuvent être schématiquement rangées dans au moins deux catégories: le premier groupe remet en cause l’impossibilité de lois psychophysiques; le deuxième conteste la compatibilité des trois principes évoqués au dessus et tente d’ébranler la doctrine du monisme anomal en avançant l’idée qu’elle rend le mental causalement inerte.

En réponse au premier type d’objections, avancées notamment par Richard Peters [1974], Davidson rétorque que l’impossibilité de lois psychophysiques n’implique pas que la psychologie ne soit pas une science. Cela implique seulement qu’elle ne peut pas être une science comme les autres ou être incorporé dans une science faisant usage de telles lois. La raison invoquée est relative à l’irréductibilité du mental et à la difficulté dans certains cas de décrire « des causes […] en termes psychologiques » (voir Réponse à Peters in Davidson [1974a], p.319). L’autre idée défendue par Davidson est l’élément normatif nécessairement présent dans toute interprétation d’attitudes propositionnelles, que ce soit les normes de rationalité en théorie de la décision et en théorie de l’action ou le principe de charité pour le cas de l’interprétation du langage comme nous le verrons dans la section qui lui est dédiée. Ces considérations normatives sont spécifiques à l’analyse des concepts psychologiques. En cela, « la psychologie se distingue des autres sciences de façon importante et intéressante » (Davidson [1974a], p.321).

Le deuxième groupe s’intéresse à la question de la compatibilité des trois prémisses. C’est notamment la position que Jaegwon Kim a défendu dans son discours de Président de l’Association Philosophique Américaine en 1989 comme le souligne Davidson dans ‘La mesure du mental’ mais aussi plus récemment dans son ouvrage Philosophie de l’esprit [2006, 2008 tr.fr]. Selon Kim, « au vu du monisme anomal, les propriétés mentales font figure de parasites, dépourvus de toute fonction causale » (Kim [2008], p.213) dans la mesure où les événements mentaux n’ont pas de pouvoir causal puisqu’ils ne sauraient être subsumés par des lois physiques étant donné le non réductionnisme défendu par Davidson. L’un des arguments avancés par Davidson à ce propos est notamment défendu dans l’essai « Problems in the Explanation of Action » [1987b]: « Il fût un temps où il était généralement accepté que puisqu’il n’existe pas de lois sérieuses reliant les raisons aux actions, la relation entre les raisons et les actions ne pouvait pas être causale ». Or, selon Davidson, accepter cela, c’est confondre événements particuliers et classe d’événements., la causalité et l’explication causale comme le mentionne Engel dans la préface de Davidson [1993a]. C’est aussi ne pas voir que la relation causale existe quelle que soit la description, mentale ou physique (la relation de causalité est extensionnelle): « les croyances et les désirs peuvent réellement causer des actions, même si les actions, les croyances et les désirs ne sont pas des types qui conduisent eux-mêmes à un traitement par des lois sérieuses » (ibid., p.109).

Autrement dit, comme le souligne Engel [1997], le monisme anomal « n’est pas un monisme des propriétés; il ne dit pas que les propriétés ou les descriptions mentales sont identiques à des propriétés ou descriptions physiques. Mais c’est un monisme des individus, ou ici des événements » (p.14). Ainsi la question, selon Davidson, n’est pas de savoir si le monisme anomal rend le mental causalement inerte (ce n’est pas le cas comme on l’a vu) mais celle de savoir s’il est « vrai » (Davidson [1992], p.41). Nous verrons dans la section dédiée à l’interprétation du langage que l’une des raisons de l’impossibilité de lois psychophysiques strictes est l’indétermination de cette même interprétation.

Comme on l’a vu, les événements se prêtent au vocabulaire des descriptions. Il convient à présent d’analyser comment cela s’articule avec l’explication causale par les raisons.

b. L’explication causale par les raisons

Redécrire une action c’est la replacer dans une trame explicative mobilisant les raisons : « le concept d’action effectuée pour une raison fait intervenir deux notions : la notion de cause et la notion de rationalité » (Davidson 1974a, 1993a, p.311). La raison primaire d’une action consiste selon Davidson, en une paire d’attitudes mentales : d’une part, une pro-attitude à l’égard d’actions d’un certain type (un désir, une volonté etc.) et, d’autre part, une croyance que cette action était d’un certain type. Une raison explique causalement une action. Le désir et la croyance agissent schématiquement comme les prémisses d’une syllogisme pratique dont la conclusion serait une action. La première relation centrale qui relie les attitudes à l’action est donc une relation logique. Ainsi, si l’agent a accompli telle action, c’est parce qu’il avait une certaine raison. Lorsque l’agent agit pour une raison, cette raison, en expliquant l’action, la rationalise c’est à dire qu’elle la rend rationnelle au regard des attitudes de l’agent. Si un désir et une croyance constituent une raison qui explique et cause une action c’est parce qu’ils sont « efficaces pour produire l’action ».

L’utilisation du « parce que » dans la phrase « parce qu’il avait une certaine raison » dénote la relation causale. La raison cause l’action mais la causalité à l’œuvre n’est pas celle qui est utilisée dans les sciences de la nature. Dans l’essai ‘L’agir’, Davidson discute en détail de la notion de causalité et précise le type de causalité à l’œuvre, selon lui, lorsqu’il s’agit d’actions. La causalité événementielle, héritière de David Hume, fait le lien entre les événements et tout particulièrement entre les effets des actions puisqu’elle permet d’étendre la responsabilité de l’agent vis à vis de ses actes. Elle se distingue de la causalité de l’agent qui se focalise, quant à elle, sur la nature de l’agir.

Pour reprendre l’exemple utilisé plus haut, la causalité événementielle, en mettant en relation deux événements, permet de décrire et de connecter le mouvement de ma main consistant à prendre le stylo et l’action consistant à écrire une lettre.

Dans l’essai ‘L’agir’, Davidson critique les tentatives visant, d’une part, à classifier les verbes en fonction de leur capacité à marquer l’agir et, d’autre part, celles visant à chercher un marqueur grammatical de l’agir. La notion d’intention est une marque distinctive dans la mesure où elle implique l’agir.

Une action causée par une pro-attitude et une croyance est une action intentionnelle. L’intention n’est qu’une autre manière d’énoncer les attitudes propositionnelles de l’agent : ainsi, prendre le stylo sur la table avec l’intention d’écrire une lettre revient à dire que j’avais le désir d’écrire une lettre et que je croyais qu’en prenant le stylo, j’y parviendrais. Rationaliser l’action d’un individu en évoquant la raison primaire qui a causé son action, c’est décrire son action intentionnellement. Cela ne signifie pas qu’il existe une classe d’actions qui soit intentionnelles ni qu’une action intentionnelle soit nécessairement précédée d’une intention au sens d’un vouloir par exemple. La particularité des descriptions intentionnelles des actions est leur caractère intentionnel : elles ne sont pas substituables à d’autres. En revanche, l’expression de l’agir, est, elle, extensionnelle, c’est-à-dire qu’elle supporte de multiples descriptions.

Le modèle déductif reposant sur le syllogisme pratique proposé initialement par Davidson achoppe toutefois sur des cas manifestant en apparence une certaine irrationalité de l’agent. C’est le cas notamment où l’agent ne choisit pas l’option qu’il considère comme la meilleure au vu de son évaluation et de son jugement et agit de manière incontinente. Les exemples de faiblesse de la volonté conduisent à revoir le modèle initial d’‘Actions, raisons et causes’ sans pour autant renier certains principes fondateurs.

c. La faiblesse de la volonté

L’une des critiques que Davidson adresse à la théorie de la décision est son impossibilité à résoudre des conflits de désirs. Les attitudes sont non seulement prises dans une coupe temporelle statique mais elles sont en plus engoncées dans une structure rationnelle qui récuse la possibilité de conflit. Le modèle initial de la théorie de l’action défendu quant à lui dans l’article « Actions, raisons et causes » semble faire face au même problème puisqu’il ne parvient pas à prendre en compte les cas où l’individu agit contre son meilleur jugement.

En effet, selon modèle déductif original, les raisons causent l’action de manière logique et rationnelle. Or, la piste qu’explore Davidson pour expliquer les cas d’irrationalité comme la faiblesse de la volonté (ou akrasia) met en avant une « déformation » de cette relation logique comme il le suggère dans l’article ‘Paradoxes de l’irrationalité’ publié en 1982.

La faiblesse de la volonté ou action incontinente recouvre des situations où justement la volonté n’est pas assez forte pour qu’elle conduise l’individu à agir selon son meilleur jugement. D’emblée, Davidson rejette deux cas extrêmes qui faussent toute tentative d’expliquer rationnellement ce qu’il appelle la faiblesse de la volonté. D’un côté, le principe de Médée qui explique ce type d’actions par l’effet d’une force « étrangère » venant enrailler le schéma décrivant la raison d’une action comme sa cause. De l’autre, le principe de Platon, selon lequel « aucune action intentionnelle ne peut être intrinsèquement irrationnelle » (Paradoxe de l’irrationalité, p. 28).

Le point de départ du raisonnement de Davidson est que l’irrationalité prend place dans le cadre d’une attribution massive de rationalité à autrui. Dire cela, c’est aussi avancer l’idée que l’irrationalité est un échec de la rationalité, une impossibilité à la suivre, à s’y conformer.

Toutefois, s’il on en reste au modèle initial, il n’est pas possible d’appréhender ce genre de cas car la possibilité de la faiblesse de la volonté impose de repenser la manière dont les raisons de l’action sont pensées et en cela, l’intention elle-même. La justification à cela est que les raisons dans le modèle initial n’admettent pas de désynchronisation avec la cause de l’action. Ainsi, en abordant l’akrasia, Davidson rejette le modèle déductif du raisonnement pratique comme le souligne Pascal Engel (Engel 1993, XXVI).

Pour expliquer la faiblesse de la volonté, Davidson évoque en premier lieu les raisons conditionnelles, ou prima facie selon ses termes. Ces raisons correspondent à des jugements qui accordent à l’action une certaine désirabilité. Il est en effet désirable d’accomplir cette action « à la lumière de que l’on croit être le cas présentement ou devoir être le cas dans le futur » comme le souligne l’auteur dans ‘Avoir une intention’. Ces raisons correspondent à ce que Davidson appelle des « intentions pures », celles qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’une action. Au contraire, les intentions qui s’accompagnent d’une action sont des jugements catégoriques et inconditionnels. La composante de désirabilité a suffi à pousser l’individu à agir.

Dans le cas de la faiblesse de la volonté, la cause n’est pas la raison de l’action.

Cela ne signifie pas pour autant que l’esprit est scindé et qu’une partie autonome de celui-ci fonctionnerait sans en référer au système central. La faiblesse de la volonté est le fruit d’un conflit conduisant l’individu à laisser tomber temporairement son meilleur jugement.

D’autres paradoxes de l’irrationalité son évoqués par Davidson notamment le cas où l’individu prend ses désirs pour des réalités (« wishful thinking ») ou lorsqu’il se dupe lui-même (« self-deceiving », thème abordé dans une entrée spécifique de l’Encyclopédie: http://encyclo-philo.fr/duperie-de-soi-a/). Dans ce dernier cas, l’irrationalité se rattache aux croyances.

Cette distinction entre jugement conditionnel et jugement catégorique ou inconditionnel se veut aussi une réponse à la difficulté conceptuelle à saisir l’intention. Plusieurs traits rendent sa compréhension délicate : l’intention n’est pas observable et n’est pas nécessairement accompagnée d’une action (comme par exemple les intentions pures). Par ailleurs, elle n’est pas gouvernée par une série de conventions qui fixeraient définitivement son mode opératoire. La distinction évoquée permet de distinguer le fait d’avoir une intention, c’est à dire d’émettre un jugement prima facie pouvant se concrétiser ou non dans une action et l’intention elle-même qui fait des actions, des actions intentionnelles fondées sur un jugement catégorique.

Après avoir présenté dans les grandes lignes les liens qu’établit Davidson entre les désirs et les croyances dans l’explication de l’action, il convient d’envisager la connexion des croyances et des significations. Cette connexion est essentielle pour saisir le projet davidsonien. Selon lui, nous ne pouvons savoir ce que l’individu croit sans comprendre ce qu’il veut dire.


4. La théorie du langage

Comme nous l’avons vu dans la section abordant le rejet du behaviorisme par Davidson, la connaissance de notre esprit est largement connectée à notre connaissance des autres esprits ainsi qu’au monde extérieur que nous partageons. La théorie de l’interprétation que propose Davidson se fonde précisément sur cette idée de triangulation. Ainsi, pour qu’il y ait langage, il doit exister un interprète qui comprenne le discours d’autrui mais aussi un système de croyances partagé relativement au monde extérieur.

L’autre point de rapprochement qu’il convient de souligner a trait à la théorie de l’action et le vocabulaire des descriptions permettant de faire apparaître l’action à la lumière d’attitudes propositionnelles qui la rationalise. La théorie de l’interprétation propose, comme on va le voir, une description permettant « d’éclairer le sens » comme le souligne l’auteur dans ‘Pensée et discours’. Toutefois, cette description n’a pas le pouvoir explicatif que pouvait avoir la redescription intentionnelle par les raisons en philosophie de l’action.

Commençons par présenter dans les grandes lignes ce que l’on a appelé le « programme de Davidson » (a) avant d’insister sur l’un des auteurs qui a le plus influencé Davidson, Willard von Quine (b). L’un des dimensions centrales des travaux de Davidson en philosophie du langage est le principe de charité qu’il entend défendre dans toute entreprise d’interprétation (c).

a. Le programme de Davidson

On l’a vu, l’holisme du mental révèle l’encastrement des attitudes propositionnelles que sont les désirs, les croyances et les significations. Le désir et la croyance forment la raison pour laquelle l’agent agit. Toutefois, en se focalisant uniquement sur ces deux attitudes canoniques, on oblitère tout un pan du mental, celui par lequel la pensée s’exprime. En imaginant une pensée sans discours comme le propose le behaviorisme, on manque l’une des composantes centrales du mental : les significations. On ne peut comprendre ce que quelqu’un croit sans comprendre les significations qu’ils accordent aux mots de son langage. Pour qu’il y ait un langage, il faut un interprète de ce langage, un tiers capable de repérer les conditions dans lesquelles les énonciations d’un locuteur peuvent être tenues pour vraies. Comme le souligne Davidson, « une théorie satisfaisante de la signification doit donner une analyse de la manière dont les significations des phrases dépendent de la signification des mots » (Davidson [1967, 1993b], p.41). A partir d’un ensemble fini de mots et de règles quant à leur conjonction ou tout simplement la manière de traiter leur rôle dans une phrase, il est possible selon Davidson, de comprendre une infinité de combinaison, une infinité de phrases.

Deux exigences sont explicitement exposées par Davidson.

D’abord qu’une théorie de l’interprétation ne fasse pas appel à des notions obscures qu’il faudrait indéfiniment définir. Dans cette veine, la pétition de principe consistant à supposer ce que l’on tente d’expliquer est à proscrire. D’où l’idée d’une donnée minimale comme dans le cas des préférences ordinales en théorie de la décision, une donnée immédiatement observable nécessitant un bagage théorique assez réduit. Cette donnée, c’est l’assentiment que les individus donnent à des phrases, le « tenir pour vrai » ou le « préférer vrai » : « un locuteur qui tient une phrase pour vraie en telle circonstance le fait en partie en raison de ce qu’il veut dire, ou voudrait dire, par une énonciation de cette phrase, et en partie en raison de qu’il croit » (‘La croyance et le fondement de la signification’, p. 210). L’attitude consistant à tenir pour vrai relie donc les croyances et les significations.

Cette première exigence place l’interprétation dans le cadre d’une interprétation radicale c’est à dire dans une situation où les données à interpréter ne sont pas connues à l’avance par l’interprète. Dans le cadre du langage, cette posture s’adapte d’autant mieux au cas où le langage du locuteur est inconnu de l’interprète.

Seconde exigence, la théorie doit être étayée par des données empiriques. Ainsi, la théorie de l’interprétation doit être testée, doit être sondée à l’épreuve des faits. Ce test consiste à évaluer ce que la théorie produit. Or, l’idée centrale de Davidson consiste à utiliser une théorie de la vérité du type de celles utilisées par Tarski pour les langues formelles comme théorie de la signification pour les langues naturelles. Une théorie de la vérité « à la Tarski » met en œuvre trois langages : le langage-objet qu’il convient de traduire, le langage-sujet qui opère cette traduction et le métalangage qui n’est autre que le langage de la théorie. Une théorie de la vérité de ce type produit des phrases T de la forme « s est vrai dans le langage-objet si et seulement si p » où à la place du s on indique une « description structurale » et à la place de p une traduction de s. L’exemple récurrent que donne Davidson est le suivant : « La neige est blanche si et seulement si la neige est blanche ».

Toutefois, Davidson insiste sur le fait que la théorie n’a pas vocation à « éclaircir » la compréhension. La vérité met en relation « une phrase, une personne et un temps » (‘Vérité et signification’, p.65). Elle met en lumière la triangulation qui constitue le socle de toute connaissance.

L’identification des conditions de vérité n’est qu’un préalable à l’utilisation massive de la charité pour maximiser ou optimiser l’accord entre le locuteur et l’interprète.

Notons également que dans le cadre d’une interprétation radicale pour un langage inconnu de l’interprète, trois étapes majeures sont exposées par l’auteur. D’abord, celle consistant à identifier « les prédicats, les termes singuliers, les quantificateurs, les connecteurs et l’identité ; en théorie [cette étape] règle les questions de forme logique » (Davidson, L’interprétation radicale p.202). Ensuite, « les phrases comportant des indexicaux ; ces phrases jugées tantôt vraies, tantôt fausses, en fonction des changements que l’on découvre dans le monde ». Enfin, dernière étape, le traitement des phrases restantes c’est à dire, selon Davidson « celles sur lesquelles ne se fait pas un accord unanime, ou celles dont la valeur de vérité estimée ne dépend pas systématiquement des changements qui peuvent se produire dans l’environnement » (ibid.).

Ajoutons enfin que la théorie de l’interprétation, tout comme la théorie de la décision, est traversé par des considérations normatives essentielles et inhérentes à toute activité de compréhension. Deux volets sont identifiés par Davidson dans son article ‘Une nouvelle base pour la théorie de la décision’. Il évoque d’une part les normes de « cohérence » qui imposent une application correcte de certaines opérations logiques dans le raisonnement comme la déduction mais aussi une certaine cohésion des attitudes entre elles. L’autre volet, d’autre part, recouvre les normes de « correspondance » qui renvoient par exemple à la vérité de certaines valeurs ou croyances. L’individu interprété peut croire par exemple que le soleil donne des coups de soleil mais cette croyance ne peut être attribuée que si on lui attribue aussi la croyance que le soleil existe, que le soleil émet de la chaleur etc.

Pour bâtir cette interprétation radicale, Davidson s’inspire profondément des travaux de Quine. La présentation de cette influence permet d’éclairer la théorie de l’interprétation de Davidson.

b. L’influence de Quine

Les recherches de Davidson en philosophie du langage sont, de son propre aveu, largement influencées par Quine et notamment son ouvrage Le mot et la chose. Cette influence est au moins aussi centrale que celle de Ramsey.

Focalisons-nous sur deux idées majeures que Davidson emprunte à Quine : l’idée de traduction radicale que Davidson transpose en interprétation radicale et l’idée d’indétermination de la traduction. Le principe de charité, emprunté lui aussi à Quine, fera l’objet d’une section dédiée.

Selon Quine, la traduction radicale est celle qu’il s’agit d’opérer pour « la langue d’un peuple resté jusqu’ici sans contact avec notre civilisation » (Quine [1960, 1977], p. 60). Dans cette situation, nous ne disposons comme éléments de départ que les énoncés verbaux de « l’indigène » ainsi que d’un certain nombre de mouvements corporels. L’exemple célèbre de traduction radicale est celui du lapin qui détale non loin de l’indigène. Face à cette scène, l’indigène prononce le mot « Gavagai ». Le linguiste chargé de construire un manuel de traduction de cette langue se trouve face à plusieurs possibilités pour interpréter cet énoncé dont il ne connait pas la signification. Il peut considérer que « Gavagai » est l’équivalent au mot « lapin » dans son propre langage. Mais il est aussi justifié à traduire cet énoncé par « tiens, un lapin » comme le suggère Quine. L’idée est donc de soumettre ces hypothèses « à l’approbation de son informateur des phrases de cette langue » (Quine [1960, 1977], p. 61). Reste à savoir comment repérer le comportement d’approbation de l’indigène et de construire la chaîne causale permettant de relier le stimulus extérieur se raccordant à l’énoncé « Gavagai » et recevant l’approbation du locuteur indigène.

Cet exemple met à jour plusieurs éléments que reprend Davidson dans sa théorie de l’interprétation du langage : nous retrouvons par exemple l’idée de validation empirique évoquée plus haut. Toutefois, si l’interprétation radicale que propose Davidson a sans nul doute une « parenté » (Davidson, L’interprétation radicale, p.188) assumée avec la traduction radicale de Quine, elle s’en détache subtilement. Ce basculement de la « traduction » à l’interprétation met en exergue l’idée de triangulation évoquée plus haut. L’idée n’est pas prioritairement de traduire mais de rapprocher les systèmes de croyance afin « d’assigner une attitude à quelqu’un si l’on pense que son rôle dans les pensées d’un autre est différent du rôle qu’elle joue dans les nôtres » (Davidson [1986, 2004], p. 69). De ce point de vue, le principe de charité occupe une place maîtresse. Là encore, ce procédé n’évite pas l’erreur mais place celle-ci sur fond de rationalité et d’accord massif.

L’autre emprunt à Quine significatif pour notre propos a trait à l’indétermination relative à toute traduction. Selon Quine, plusieurs manuels de traduction peuvent être élaborés à partir des données à la disposition de l’interprète. Ces manuels sont certes compatibles avec les données mais pas nécessairement compatibles entre eux (Quine [1960, 1977], p. 58). Quine va plus loin en indiquant que la traduction est indéterminée. Les « hypothèses analytiques » – celles consistant à constituer des « tables de concordance » (Quine [1960, 1977], p.112) entre le langage du locuteur et celui de l’interprète et qui permettent de « se catapulter soi-même dans le langage de la jungle par la vitesse acquise du langage domestique » (Quine [1960, 1977], p.115) – sont quasi invérifiables. Elles sont entachées par l’arbitraire à l’œuvre dans toute activité de traduction.

Sur ce point, Davidson est moins catégorique. Non seulement le principe de charité nous permet d’éviter certains écueils insurmontables comme nous le verrons dans le paragraphe suivant mais de surcroît l’indétermination ne peut pas, à ses yeux, remettre en cause l’ensemble de la théorie de l’interprétation. La multiplicité des interprétations n’est pas plus alarmante que la multiplicité des transformations affines lorsque l’on mesure l’utilité. Elles existent et ne servent qu’à décrire rationnellement un état mental. Selon Davidson, « l’indétermination n’est importante que pour attirer l’attention sur la manière dont l’interprétation du discours doit aller de pair avec l’interprétation de l’action en général, et donc avec l’attribution de désirs et de croyances » (Davidson [1974, 1993b] p.227).

c. Le principe de charité

Initialement utilisé par Neil Wilson dans son article ‘Substances without Substrata’ (1959) puis repris par Quine dans Le mot et la chose, le principe de charité est utilisé par Davidson comme une norme de cohérence qui nous enjoint à « optimiser » l’accord avec autrui dans le processus d’interprétation de ses contenus mentaux. La justification de ce principe est à la fois méthodologique et conceptuelle comme l’auteur l’explique dans ‘Dire que’ : « déchirés entre la nécessité de donner un sens aux mots du locuteur et la nécessité de donner un sens à la trame de ses croyances, le mieux que nous puissions faire est de choisir une théorie de la traduction qui maximise l’accord » (Dire que, p.155). Toutefois, la particularité centrale de ce principe est qu’il n’est pas le fruit d’un choix méthodologique mais bien d’une nécessité. « La charité n’est pas une option » comme le souligne le philosophe (Davidson [1974b, 1993b], p.287). Sans charité il n’est pas possible de rendre compte des croyances d’autrui. L’erreur massive dans l’interprétation est hautement improbable. En interprétant autrui, nous pouvons être amenés à ne pas pouvoir faire concorder les phrases qu’il tient pour vraies avec les nôtres. D’autant plus si autrui utilise un langage différent du nôtre. Selon Davidson, cette possibilité reste marginale. Ce n’est que sur le fond d’un monde partagé et d’un système de croyances en commun que l’erreur a sa place. Ce n’est que dans le cas où aucun moyen pour faire coïncider les phrases tenues pour vraies n’a pu être trouvé et qu’il n’a pas été possible d’attribuer des attitudes satisfaisant aux normes de cohérence et de vérité que nous devons conclure qu’autrui n’est pas rationnel. On retrouve ici l’un des arguments avancés par Davidson lorsqu’il évoque la faiblesse de la volonté : « l’irrationalité est un échec au domicile de la raison elle-même» (Davidson [1982, 1991], p.21). Symétriquement, dans le cas de la philosophie du langage, l’erreur n’a de sens que sur la base d’un accord massif et d’une rationalité clairement attribuée.

Comme le souligne Davidson dans l’article ‘La méthode de la vérité en métaphysique’, « la bonne interprétation favorise la concordance des vues » et même si « l’accord ne garantit pas la vérité » (Davidson [1977, 1993b], p. 292), le principe de charité nous enjoint de maximiser l’accord. Le désaccord, pour qu’il est un sens, doit se situer sur la base d’une trame de croyances largement partagée.

C’est cette même idée qu’a défendue Davidson en philosophie de l’action. En effet, selon lui « l’explication téléologique repose sur son aptitude à découvrir une structure cohérente dans le comportement de l’agent » (Davidson [1975, 1993b], p. 234). Redécrire une action comme étant le fruit d’un désir et d’une croyance revient à placer autrui dans un schéma cognitif rationnel.

L’autre rôle du principe de charité c’est de fixer la croyance car pour pouvoir distinguer la croyance et la signification qui sont, comme on l’a vu, fortement imbriquées, « on a besoin d’une méthode qui nous permette de garder fixe l’un des facteurs au moment où l’on étudie l’autre » (Davidson [1975, 1993b], p. 246). Tout comme la proposition éthiquement neutre crue au degré 1/2 issue des travaux de Ramsey et utilisée par Davidson pour fixer la croyance et mesurer les préférences, le principe de charité, de par sa vocation à maximiser l’accord, fixe la croyance permettant ainsi d’élucider les significations grâce aux phrases T.


5. La théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action

Comme le souligne Pascal Engel, « on prête en général peu d’attention à ces considérations davidsoniennes sur le rôle de la théorie de la décision dans l’interprétation. Mais elles occupent une place essentielle pour qui veut comprendre son holisme et la manière dont sa théorie du langage et sa théorie de l’action rationnelle entrent en contact » (Engel [1994] p.111). La théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action proposée par Davidson s’appuie sur l’encastrement entre désirs, croyances et significations et se veut une réponse directe au modèle de 1957. L’absence d’une théorie de l’interprétation des contenus mentaux et tout particulièrement des significations mine la théorie de la décision dans son ensemble comme on l’a vu. Pour y remédier, il ne suffit pas d’ajouter sine die les significations. La théorie doit être renouvelée dans son ensemble en prenant précisément comme point de départ les phrases elles-mêmes. Les préférences doivent porter sur la vérité des phrases pour véritablement intégrer la théorie de l’interprétation évoquée lors de la section précédente au cœur de la théorie de la décision. C’est en cela qu’elle est qualifiée d’« unifiée ».

a. Le modèle de 1980

L’atout majeur de la théorie de la décision, du moins dans la version proposée par Ramsey, est cette méthode opérationnelle consistant à mesurer conjointement les désirs et les croyances en découvrant la proposition « éthiquement neutre » jugée aussi probable que sa négation qui permet de fixer la croyance et de mesurer directement les utilités cardinales.

Davidson considère que cette méthode est nette et efficace. Il n’y a pas d’équivalent en théorie de la signification. La théorie de la vérité de type tarskien qu’utilise Davidson en théorie de l’interprétation est l’équivalent des axiomes de rationalité portant sur les préférences en théorie de la décision. Elle pose à la fois un certain nombre de contraintes sur les attributions de significations mais constitue aussi le socle à partir duquel les attributions de significations sont possibles tout comme la mesure de la préférence nécessite de traiter en amont les cas d’irrationalité majeurs comme le pari hollandais par exemple. Une différence majeure existe toutefois. La théorie de la signification ne dispose d’un outil aussi net que la méthode opérationnelle de Ramsey. Elle est accompagnée, comme on l’a vu, du principe de charité, c’est à dire d’un principe d’optimisation qui ne garantit pas la vérité comme la proposition éthiquement neutre pouvait garantir la mesure immédiate des différences d’utilités. Sur ce segment de l’interprétation, Davidson concède une certaine forme d’indétermination comme l’avait suggéré Quine. Cette indétermination se retrouve au cœur de la théorie unifiée mais ne constitue pas une difficulté majeure. Dans le cas de la théorie de la décision, la mesure dispose certes d’un outil efficace mais elle achoppe sur la question de la précision et doit se résoudre à une mesure par intervalles. Cette dernière s’approche significativement de la mesure théorique énoncée par la théorie. En théorie de l’interprétation, maximiser ou optimiser l’accord nous rapproche indiscutablement des croyances et des significations de l’individu tout en étant sujette à une forme d’indétermination inévitable.

La théorie unifiée de la pensée, de la signification et de l’action repose sur une théorie de l’interprétation élargie intégrant directement les désirs, les croyances et les significations. Elle est l’affaire conjointe « du linguiste, du psychologue et du philosophe » (Davidson [1974, 1993b], p. 209).

La version de Frank Ramsey, telle que testée dans les années 1950, ne permet pas de traitement encastré des attitudes propositionnelles. Pour répondre à cette exigence et pouvoir repérer aisément l’assentiment que donnent les individus à des phrases, il faudrait que les préférences ne portent plus sur des conséquences mais sur des propositions. Or, il existe une version de la théorie de la décision qui suggère ce basculement sans pour autant perdre les avancées évoquées plus haut : il s’agit de la théorie proposée par Richard Jeffrey dans son ouvrage The logic of decision. L’usage de propositions, comme on peut s’y attendre, empêche l’établissement d’une fonction d’utilité aussi précise et fine que celle établit théoriquement dans le modèle de 1957 mais comme le souligne Davidson, « ces pertes en termes de détermination [de la fonction d’utilité et de l’assignation de probabilités] sont conceptuellement et en pratique appropriées: elles équivalent, entre autres choses, à accepter une sorte d’indétermination en théorie de la décision du même type que celle rencontrée en théorie de l’interprétation » (Davidson 1980, 2004 p.160).

L’autre aspect essentiel qu’il convient d’élucider est l’usage même des propositions. On l’a vu, il est essentiel pour Davidson de ne pas postuler à l’avance les trois sommets du triangle qu’il convient de déterminer dans leur encastrement originel. Or, les propositions présupposent déjà beaucoup des significations. Pour résoudre ce problème et rester fidèle à cette idée d’interprétation radicale inspirée de Quine, Davidson propose de substituer aux propositions des phrases non interprétées.

Sans entrer dans le détail de l’axiomatique proposée par Jeffrey, relevons quelques éléments centraux afin de saisir la logique d’ensemble de ce nouveau modèle.

D’abord, la théorie proposée par Jeffrey repose sur l’idée que désirer et croire c’est avoir une certaine attitude vis-à-vis d’une proposition. Cette attitude c’est désirer que telle proposition soit vraie ou croire qu’elle le soit. Ainsi, si le sujet préfère la proposition A à la proposition B, c’est qu’il préfère que la proposition A soit vraie plutôt que B. Plus précisément, il préfère l’état du monde qui rende cette proposition vraie. Or, cet état survient aléatoirement. La désirabilité d’une phrase c’est à dire le degré auquel l’individu désire que la proposition soit vraie est pondérée par la probabilité de la survenue de cet état du monde. L’état du monde agit dont directement sur les désirabilités des individus. L’équivalent de la proposition éthiquement neutre est représenté par un ensemble de tautologies vis à vis desquelles l’individu est indifférent. Sur le même modèle que celui des années 1950, il est possible dès lors de fixer les croyances (ici les probabilités) pour déterminer les désirabilités. En raisonnant sur des phrases, il est aussi possible d’adopter certains outils utilisés en logique comme les connecteurs pour identifier les situations d’union ou d’implication par exemple.

Une fois ces désirabilités et ces probabilités déterminées, il reste à interpréter les phrases « préférées vraies » via le procédé évoqué plus haut. Tout l’enjeu d’une théorie de l’interprétation élargie consiste notamment à faire usage d’un maximum d’informations disponibles lors des choix des individus. Ainsi, le contexte, les circonstances et tout autre élément significatif pouvant éclaire l’interprétation dans son ensemble doit être pris en compte pour affiner celle-ci. Ce principe se veut une réponse à l’approche behavioriste qui ne saisit le mental que dans une perspective réductionniste, oblitérant de fait tout un pan du réel et des attitudes par rapport à celui-ci.

b. Apports, limites et perspectives de recherche

Sans prétendre évaluer l’œuvre de Davidson dans son ensemble, envisageons deux questions centrales qui découlent directement des thèmes abordés plus haut.

La première consiste à prendre un peu de recul par rapport aux propositions de l’auteur et de proposer quelques pistes d’évaluation de la théorie unifiée qu’il présente afin de se rendre compte si cette dernière répond à un certain nombre d’objections soulevé par rapport au premier modèle de décision de Davidson en 1957.

La seconde suggère quelques pistes de recherche et d’approfondissement de la pensée de Davidson.

i. La théorie unifiée surmonte-t-elle les défaillances du modèle de 1957 ?

La question que l’on peut légitimement se poser face à ce nouveau modèle qui prétend à la fois fournir une nouvelle base pour la théorie de la décision et proposer une approche alternative à l’explication du langage est d’abord de savoir si les difficultés énoncées par Davidson lui-même relativement au premier modèle de 1957 sont surmontées.

Il est délicat de comparer le modèle de 1980 avec celui de l’équipe de Stanford. Tous deux reposent sur un socle similaire, notamment pour ce qui est des normes relatives aux préférences et plus généralement au cadre rationnel sous-jacent. Toutefois, le modèle de 1980 n’a pas vocation à être expérimental. Deux raisons sont avancées par l’auteur.

Davidson souligne, d’une part, son scepticisme quant à la possibilité de tester expérimentalement des théories de la rationalité (A new basis for decision theory p.88). L’explication de ce scepticisme est sans doute à trouver au niveau des difficultés que nous avons énumérées lors des expérimentations de Stanford.

D’autre part, si l’on s’intéresse au statut du modèle de 1980, on s’aperçoit qu’il ne coïncide pas avec celui du modèle de 1957. Rappelons-le, le modèle de 1957 avait pour but de fournir une interprétation empirique d’une théorie de la décision fortement influencée par les travaux de Frank Ramsey. L’idée était de tester expérimentalement cette interprétation et de se rendre compte si la mesure de l’utilité à laquelle la théorie prétend arriver pouvait se vérifier via des expériences. L’expérimentation est donc au cœur de la démarche du modèle de 1957. Le modèle de 1980 dispose d’un statut épistémologique différent. Il ne s’agit pas d’expérimenter les axiomes. L’idée est à la fois de mettre en exergue « l’environnement psychologique immédiat des aptitudes linguistiques » comme le souligne l’auteur dans l’essai ‘The structure and the content of truth’ (p.315), c’est-à-dire la structure des attitudes propositionnelles telles que les désirs et les croyances qui nous permet de décrire et d’expliquer l’action et les décisions. La théorie unifiée souligne la dépendance mutuelle de ces attitudes. Néanmoins, l’idée n’est pas de nous « éclairer » sur la manière dont nous comprenons autrui dans la vie quotidienne (A unified theory of thought, meaning, and action, p.166). La démarche est avant tout conceptuelle. Si nous devions toutefois tenter de caractériser au niveau épistémologique cette théorie unifiée, nous pourrions dire qu’elle se présente comme une « métathéorie » de la décision c’est à dire comme une représentation de la manière dont la théorie de la décision devrait articuler les contenus mentaux et souligner leur interdépendance.

Là où la comparaison est malgré tout intéressante c’est lorsqu’il s’agit d’évaluer le caractère dynamique de la théorie unifiée. Nous avions vu, en effet, que l’un des critiques faites à la théorie de la décision par Davidson était son caractère statique. Cette coupe temporelle des attitudes empêchait notamment la prise en compte des conflits. Dans le cas de la théorie unifiée, l’infinité potentielle des phrases à interpréter incite à un certain optimiste quant à la possibilité de faire intervenir un élément dynamique. Si l’on considère avec Davidson que les significations doivent être saisies dans leur connexion avec les désirs et les croyances, nous sommes justifiés à considérer que la théorie pourrait gagner un élément évolutif, en perpétuel mouvement, nécessitant de s’adapter aux nouveaux contenus. Toutefois, Davidson n’évoque pas directement cette question des conflits, ni celle des paradoxes de l’irrationalité dans le cadre de la théorie unifiée. La question de savoir si le principe de charité permettrait éventuellement d’interpréter ces comportements reste donc en suspens.

ii. Perspectives de recherche

Près de quinze ans après la disparition de Davidson, de nombreuses pistes de recherche restent ouvertes. Dans un souci de cohérence avec l’ensemble des points abordés, nous avons choisi d’en souligner deux d’entre elles. Evidemment, ces propositions ne sauraient refléter tout le spectre des possibles.

La première piste pourrait être liée à un courant de la théorie de la décision qui s’est constitué en opposition frontale avec la théorie de l’utilité espérée. Il s’agit notamment des recherches dans le champ de ce que l’on a appelé la théorie des perspectives puis plus tard l’économie comportementale dont les principaux fondateurs sont Amos Tversky et Daniel Kahneman. Les liens entre ces théories et les positions de Davidson méritent en effet un approfondissement.

Pour saisir ce point, revenons sur une remarque de Pascal Engel, à la fois traducteur, artisan de la diffusion des idées de Davidson en France et l’un des principaux commentateurs de l’œuvre du philosophe américain.

Comme le souligne Engel, au vu du contexte dans lequel Davidson a évolué peu après ses recherches en théorie de la décision, il aurait pu se convertir aux idées des wittgensteiniens et leur critique d’une théorie causale de l’action (voir Engel in Davidson [1993a], XII). Entre 1959 et 1963, Davidson ne publie aucun article et reste sur une profonde désillusion vis à vis de ses recherches à Stanford. Or, comme on l’a vu, il ne se convertit pas à leurs idées et propose une explication causale par les raisons.

Symétriquement, Davidson aurait pu se rallier aux idées de Ward Edwards et plus tard d’Amos Tversky au sujet de la possibilité pour la psychologie à devenir une science à part entière. Le philosophe partage d’ailleurs le diagnostic que Tversky pose à l’endroit de la théorie de l’utilité espérée. Selon ce dernier, la théorie de la décision souffre de l’absence d’une théorie de l’interprétation. Mais là où Davidson préconise de dériver l’interprétation des choix sans l’imposer de prime abord, Tversky propose un cadre psychologique livrant en amont une interprétation des divers écarts vis à vis de la théorie de l’utilité espérée et plus généralement une représentation d’ensemble des heuristiques, c’est à dire des opérations mentales fugaces à l’œuvre dans les décisions, et des effets de cadre qui influencent les choix.

Si Davidson récuse ce cadre, il reconnaît lui-même que Tversky est « parvenu à des conclusions très proches » des siennes (Philosophie de la psychologie p.360).

Cette question nécessite donc un examen approfondit afin de cerner les points de rapprochement mais aussi de divergences notamment pour ce qui est de la théorie de l’interprétation.

L’autre question que l’on pourrait soulever est celle de l’absence d’expérimentation du modèle unifiée de 1980. Certes, on l’a vu, Davidson doute de la possibilité de tester une théorie de la rationalité. Il insiste également sur le statut épistémologique singulier de sa théorie unifiée : elle s’apparente à une méthode, un cadre conceptuel indiquant la forme et la structure que devrait avoir une théorie de la décision qui reflèterait l’holisme du mental.

Néanmoins, on pourrait s’attendre à disposer d’une interprétation empirique de la théorie nous permettant de traduire et de comprendre sa mise en pratique. Interprétation empirique au sens que Davidson lui donne en 1957 : une traduction de la théorie permettant de vérifier ses énoncés. C’est cette même idée que défendait Quine dans son manuel de traduction. Il s’agit de proposer un ensemble d’hypothèses quant à la signification des mots et des phrases du locuteur. L’analogie ne s’arrête pas là. L’indétermination de la traduction suggérée par Quine n’épargne pas la théorie unifiée. Elle est non seulement inhérente à l’interprétation du langage mais elle s’immisce aussi au cœur même du couple désirs-croyances du fait même de la forme héritée du modèle de Jeffrey faisant usage principal de phrases comme objets de préférence. La fonction d’utilité déduite par Jeffrey est en effet moins clairement définie que la fonction du modèle de 1957. Reste à comprendre la manière dont l’indétermination imprègne le modèle de 1980 dans son ensemble. Une tentative de ce genre a notamment été proposée par John Collins en 1999 et mérite sans doute d’autres investigations. L’un des enjeux que soulève Collins a trait à l’étendue de cette indétermination, incitant le commentateur à s’interroger sur le type véritable d’indétermination auquel la théorie unifiée doit faire face : une indétermination au niveau de la signification seulement ou une indétermination plus massive touchant tout autant les autres composants.


Conclusion

Cet aperçu thématique du parcours intellectuel nous a permis de mettre en évidence un certain nombre de traits marquants comme autant d’éléments permettant de comprendre et d’appréhender l’auteur dans son ensemble.

L’influence de Davidson s’apprécie à la fois par le nombre de débats qu’il a pu initier mais aussi par la diversité et la forte imbrication de ses questionnements. Il se distingue aussi par son style : ses arguments sont avancés avec prudence, procédant patiemment par des hypothèses qu’il teste, confronte, évalue. Il propose lui-même des critiques et des objections à ses propres thèses et ouvre l’espace du dialogue au cœur même de ses essais avec d’autres auteurs discutant des mêmes sujets. Ses arguments sont toujours éprouvés par des exemples de la vie quotidienne qu’il décortique afin d’affiner patiemment ses idées, ses intuitions. Cette démarche caractérise la grande majorité des essais de Davidson. Elle s’explique sans doute par la pluralité des approches qu’il a pu aborder au cours de sa carrière, passant par la psychologie expérimentale de la décision, la théorie de l’action et la philosophie du langage, mais aussi la littérature. Cette posture n’amoindrit nullement la force et la portée de ses thèses qui, comme nous le verrons sont en perpétuelle interaction, conduisant le lecteur à s’interroger continuellement sur les notions engagées.

L’autre aspect marquant de l’œuvre de Davidson est relatif à la méthode qu’emploie l’auteur. On l’a vu au sujet de la philosophie du langage mais aussi lors de la construction de la théorie unifiée, la question de la forme que doit prendre une théorie occupe une place centrale. Plus précisément, se questionner sur la forme d’une théorie revient à faire un pas considérable vers son contenu. Une fois spécifiées la méthodologie d’ensemble, les conditions d’application, les contraintes techniques ainsi que les modalités de contrôle empirique de la théorie elle-même, une grande partie du travail a été réalisée. En philosophie du langage, on l’a vu, la théorie de l’interprétation repose sur une modification de la théorie de la vérité de Tarski de telle sorte à ce qu’elle s’adapte aux langues naturelles. Pour la théorie unifiée, Davidson a modifié le modèle initial de 1957 en faisant porter les préférences sur des phrases plutôt que sur des objets ou des issues risquées. Là aussi, la forme de la théorie est centrale : on l’a vu, ce n’est pas le potentiel expérimental qui est déterminant mais bien sa capacité à articuler les attitudes dans un cadre cohérent. La théorie unifiée est de ce point de vue bien plus une expression, une esquisse de ce que la théorie de la décision devrait être si elle s’attachait à mesure le mental dans son ensemble.

Cette insistance sur la forme trouve écho dans le type de concepts et notions utilisés dès le départ. Davidson se refuse à utiliser des concepts qui posent plus de problème qu’ils n’en résolvent. Dans le cas de la théorie de l’interprétation, l’auteur refuse de fonder celle-ci sur la notion de signification. Selon lui, « le recours aux significations nous laisse en rade plus loin que notre point de départ » (L’interprétation radicale). Le philosophe mobilise systématique une donnée « primitive ». Dans le cas de la théorie de la décision, il s’agit de la préférence ordinale, celle qui n’opère que des comparaisons de niveaux, non des comparaisons de différence. Cette donnée est immédiatement accessible et observable. Dans le cas de la théorie de l’interprétation, c’est le « tenir pour vrai » qui tient lieu de primitive, pour les mêmes raisons. Le tour de force de la théorie unifiée, c’est d’utiliser comme primitive des préférences sur des phrases non interprétées tenues pour vraies par le locuteur.

C’est à travers cette tentative d’unir dans une théorie d’ensemble les attitudes propositionnelles usuelles permettant de décrire, comprendre et traduire le comportement et le langage d’autrui qu’il convient d’appréhender Davidson et la mesure du mental qu’il propose.


Bibliographie

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Pôl-Vincent Harnay
Université Paris Panthéon-Sorbonne
pvharnay@gmail.com