La philosophie de A à Z

En un sens, notre corps n’est pas un objet parmi d’autres. Il ne nous quitte jamais et nous le connaissons mieux qu’aucun autre. Non seulement nous pouvons le voir, l’entendre et le toucher, mais nous possédons aussi des récepteurs sensoriels internes qui nous informent sur son équilibre, sa posture, et son état physiologique. En dépit de cette multitude de sources d’informations, nous n’en possédons qu’une conscience limitée. Nous l’utilisons mais nous nous y intéressons très peu. Pour autant, en dehors de très rares cas d’illusions et de troubles psychiatriques ou neurologiques, nous ressentons sa présence, certes en arrière-plan, mais qui nous accompagne dans chacune de nos activités. Quel est le contenu de cette conscience marginale du corps? Il ne s’agit pas de parler ici du corps tel que le montrent les livres d’anatomie, mais du corps tel qu’il est vécu dans l’expérience subjective, ce que Merleau-Ponty (1945) appelle le corps propre.


1. Les sensations corporelles

Nous sentons le vent souffler sur notre visage, le froid de la boule de neige dans notre main et sa légèreté quand nous la lançons. Nous ressentons le chatouillement de la plume dans notre cou et les convulsions de notre rire. Nous sentons notre cœur battre trop vite d’avoir couru. Nous sommes affamés. Nul besoin d’avoir les yeux ouverts, nous connaissons l’état de notre corps de l’intérieur. Certaines de nos sensations sont globales et le concernent dans son intégralité, comme celles de faim, de soif ou de fatigue. D’autres sont localisées à des parties spécifiques, comme une douleur dans une dent, la sensation d’un bras plié ou une démangeaison à l’épaule. Certaines sont neutres, purement informatives : la sensation de mes jambes croisées, par exemple. D’autres sont agréables ou désagréables : la douceur d’une caresse ou la sensation visqueuse d’une limace dans la main. Chacune d’entre elles exprime l’état que l’on pourrait qualifier d’anecdotique du corps qui change constamment, changement détecté par une série de sens corporels. Le toucher en premier lieu, dont le statut est double, portant à la fois sur l’objet qui exerce une pression sur le corps, et sur le corps sur lequel s’exerce cette pression (Katz, 1925). La proprioception ensuite, ce sens interne qui nous informe sur la position de nos membres au niveau des muscles, des tendons et des articulations. Il ne faut pas oublier non plus le système vestibulaire dans l’oreille interne qui nous permet de garder l’équilibre à tout moment (Sherrington, 1906). Il y a enfin les signaux qui nous informent sur notre condition physique avec la nociception d’une part, qui réagit à toutes les stimulations dangereusement intenses (Melzack and Wall, 1982), et l’intéroception d’autre part, qui nous informe sur l’équilibre physiologique, aussi bien au niveau cardiaque et respiratoire qu’énergétique (Sherrington, 1906). Grâce à l’ensemble de ces sensations, comme le note Descartes dans la 4e Méditation métaphysique, « je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire ». Mais quelle est exactement la différence ?

Nous voyons des milliers de corps en plus du nôtre. Au contraire, nos sensations ne nous donnent accès qu’à un seul corps, celui qui nous appartient. Ainsi, si je sens mes jambes croisées, il n’y a aucun doute que ce sont bien mes propres jambes. Elles ne peuvent appartenir à personne d’autre. Cela ne veut pas dire que la connaissance de mon corps est infaillible car là comme ailleurs, je peux être victime d’illusions. Il suffit de sortir d’un rendez-vous chez le dentiste pour le savoir : suite à l’anesthésie, nous sentons notre joue enflée et sommes surpris de découvrir devant le miroir que nous ne sommes pas défigurés. Nous pouvons aussi avoir l’illusion que notre bras se déplie alors qu’il reste parfaitement immobile. Il suffit cette fois-ci d’appliquer une vibration assez intense sur le tendon du biceps. Si au même moment, nous tenons notre nez, le mouvement illusoire du bras nous donne l’illusion d’avoir un nez qui s’allonge, tel Pinocchio. Il existe ainsi une vaste gamme d’illusions corporelles toutes aussi surprenantes les unes que les autres. Seules certaines sensations semblent y être à première vue immunisées, comme par exemple la douleur. Pouvons-nous en effet avoir des ‘fausses’ douleurs (qui ne s’accompagnent d’aucun dommage corporel) ? Un tel scénario paraît n’avoir que peu de sens : qu’importe l’état réel de notre corps, ce qui compte, c’est que nous avons mal. De par sa dimension affective, la douleur se rangerait ainsi difficilement comme une forme de perception du corps, qui peut être erronée ou non, et s’apparenterait plus facilement à un pur vécu subjectif. D’un autre côté, la douleur nous semble aussi avoir une fonction, celle de nous avertir lorsque le corps est en danger. Et si elle se déclenche alors que tout va bien, ne peut-on pas dire alors qu’elle est dans l’erreur ?


2. Approches théoriques : action ou représentation ?

La philosophie du corps propre peut se diviser en deux grandes théories. Les deux mettent l’accent sur l’importance de la conscience corporelle et partagent un véritable intérêt pour ses dysfonctionnements, mais leurs approches et leurs hypothèses diffèrent radicalement. D’un côté, se trouve l’approche phénoménologique qui attribue à l’action un rôle central. Ainsi selon Merleau-Ponty, il faut remplacer le « je pense » de Descartes par un « je peux ». L’espace corporel est un espace d’actions dotées d’une signification existentielle, et l’unité du corps propre trouve sa source dans l’unité de l’action. Par conséquent, ce que nous ressentons correspond à ce que nous faisons et à ce que nous savons faire. De l’autre côté, se trouve l’approche analytique qui étudie la conscience du corps en termes de représentations mentales (O’Shaughnessy, 1980). Par représentation, il faut comprendre un modèle ou une image interne qui a pour fonction de décrire l’état du corps. Les représentations du corps permettent de donner un cadre de référence spatial commun à toutes nos expériences corporelles, comme un paysage sur lequel s’inscrit le vécu du corps. La différence entre les deux approches est très claire lorsque l’on analyse le cas des personnes amputées qui continuent à ressentir la présence de leur membre manquant. Selon Merleau-Ponty, ces membres dits fantômes expriment la capacité à se mouvoir, qui persiste au-delà de l’amputation. Au contraire, selon Schilder (1935), les patients ressentent une douleur dans leur main fantôme car le schéma interne du corps n’a pas été mis à jour et inclut toujours le membre en dépit de son amputation. L’appel aux cas pathologiques a conduit un certain nombre de chercheurs tant en neuropsychologie qu’en philosophie à postuler non pas une, mais plusieurs représentations du corps. En particulier, on peut distinguer l’image et le schéma corporels. En bref, l’image corporelle constitue une représentation perceptive consciente du corps. Au contraire, le schéma corporel est utilisé pour agir : il nous permet de prendre un verre de manière automatique en nous informant sur la position de chacune des parties de notre corps par rapport aux autres et en programmant chacun de nos mouvements pour pouvoir atteindre notre but.


3. Conscience du corps, conscience de soi

Nous avons vu que nous recevons un flux constant d’informations internes qui n’est pas sous notre contrôle volontaire : nous pouvons fermer les yeux, mais nous ne pouvons pas ‘éteindre’ notre système intéroceptif. Comment alors rendre compte du sentiment de permanence du corps propre au sein de ce flux mouvant de sensations ? Il semble qu’il existe un noyau brut au sein de la conscience du corps propre qui ne change que très peu, et qui donc reste la plupart du temps à l’arrière-plan de la conscience. Il inclut trois types de sentiments qui caractérisent l’état fondamental du corps dans son rapport au monde, à l’action et au soi. Dès que cet état est altéré d’une manière ou d’une autre, ces sentiments deviennent soudainement envahissants et perturbants au plus haut point, comme le montrent les exemples suivants. Considérons le syndrome psychiatrique de dépersonnalisation : les patients perdent contact avec leur propre corps, s’en sentent détachés, comme s’il n’était pas vraiment là, comme s’il avait disparu. Pour se rassurer de son existence, ils éprouvent ainsi le besoin de le toucher ou de verser de l’eau froide dessus (Sierra, 2009). Considérons aussi le cas des patients qui sont paralysés suite à une lésion cérébrale, mais qui n’en prennent pas conscience (i.e. anosognosie pour l’hémiplégie). Malgré toutes les preuves qu’on leur présente, ces patients ne réalisent pas qu’ils ne peuvent plus bouger. Ils peuvent ainsi avoir l’illusion d’avoir levé leur bras alors qu’ils en sont bien incapables. A l’inverse, les patients souffrant d’hystérie de conversion peuvent être convaincus qu’ils sont paralysés alors qu’ils n’ont aucun trouble moteur. Considérons enfin les patients souffrant du syndrome neurologique de somatoparaphrénie. Ces patients ne reconnaissent plus une partie de leur corps comme leur appartenant. Ils ressentiront leur main comme étant étrangère à eux, voire ils l’attribueront à une personne tierce. A l’inverse, l’illusion dite de la main en caoutchouc nous donne l’impression qu’une fausse main fait partie de notre corps (Botvinick and Cohen, 1998) : notre main est cachée derrière un écran et nous ne voyons qu’une main en caoutchouc devant nous ; les deux mains (la vraie et la fausse) sont alors touchées par un pinceau en synchronie et nous pouvons avoir l’impression de sentir le contact du pinceau au niveau de la main en caoutchouc, voire même de la ressentir comme faisant partie constitutive de notre corps.

La question soulevée ici n’est pas quel corps m’appartient, mais bien quel corps j’appréhende subjectivement comme étant mien. Même si intuitivement il nous semble que nous ne pouvons ressentir comme nôtre que le corps qui biologiquement nous appartient, il est possible d’éprouver un sentiment d’appartenance pour une autre main (comme dans l’illusion de la main en caoutchouc), et à l’inverse de ne plus l’éprouver pour sa propre main (comme dans la somatoparaphrénie). Ces troubles de la conscience de soi permettent d’étudier scientifiquement le sentiment d’appartenance que nous avons normalement pour notre propre corps. Ils soulèvent des questions sur les origines de ce sentiment, et plus particulièrement sur son lien avec les sensations, l’action et les émotions.

Nous n’avons un regard tout particulier que pour notre propre corps : nous l’appréhendons comme étant en un sens unique et plus important que n’importe quel autre corps. Mais pourquoi ? On pourrait répondre que je n’ai conscience de la douleur, du froid ou de la faim que de ce corps-ci. Par conséquent, il devrait suffire de ressentir une quelconque sensation dans une main ou une jambe pour l’appréhender comme mienne. La frontière de mes expériences corporelles constituerait ainsi la frontière de mon corps. Cette hypothèse toutefois ne parvient pas à expliquer le fait troublant que les patients souffrant de somatoparaphrénie peuvent sentir un simple contact, voire hurler si vous pincez leur main qu’ils qualifient d’étrangère. Malgré ces sensations, ils maintiennent contre toute attente que cette main ne leur appartient pas. Quel est alors l’ingrédient manquant ? On pourrait alors proposer de comprendre l’espace de son corps comme un espace d’actions. Selon cette conception, je ressens comme mien le corps que je peux contrôler. A l’inverse, je m’en sens aliéné si j’en perds le contrôle, comme dans la somatoparaphrénie qui s’accompagne le plus souvent de paralysie. Mais comment expliquer l’illusion de la main en caoutchouc, qui est une illusion purement sensorielle ? Les sujets nient ressentir un quelconque sentiment de contrôle sur la fausse main et leurs actions peuvent rester insensibles à l’illusion. Il faut peut-être faire appel au lien affectif unique que nous avons avec notre propre corps. Cette hypothèse prend pour point de départ le fait biologique que le corps est nécessaire à la survie de l’organisme. Il s’agit donc de représenter non pas les frontières purement spatiales du corps, mais leur signification et leur valeur affective pour le sujet. Le sentiment d’appartenance du corps ne serait alors rien d’autre que la conscience de cette importance.

La relation qui existe entre le soi et le corps va de manière évidente au delà de sa dimension psychologique. Elle soulève aussi une série de questions tout aussi bien des points de vue métaphysique qu’éthique. On peut ainsi mentionner la question centrale du dualisme cartésien : le soi est-il seulement une entité pensante ou est-il incorporé ? Cette question a repris récemment une actualité avec les théories dites incarnées de la cognition, selon lesquelles le fait même d’être incarné est une des clés majeures à la compréhension de nos facultés cognitives (Gallagher, 2005).


Bibliographie

Bermúdez, J.L., Marcel, T., Eilan, N. (eds), The body and the self. Cambridge (Mass.): the MIT Press. (Volume collectif de référence sur la conscience de soi et la conscience du corps)

Botvinick, M. et Cohen, J. (1998). Rubber hands ‘feel’ touch that eyes see. Nature, 391, 756.

Descartes, R. (1724). Les méditations métaphysiques. Paris: Garnier Flammarion, 1979.

Gallagher, S. (2005). How the Body Shapes the Mind. New York: Oxford University Press. (Ouvrage majeur dans le courant de la cognition incarnée qui inclut une discussion des notions de schéma corporel/image corporelle)

Katz, D. (1925), L’univers du toucher. Edition Les doigts qui rêvent, 2015 (Description phénoménologique et psychologique du sens du toucher)

Melzack, R. and Wall, P. (1982). Le défi de la douleur. Edition Maloine, 1982. (Ouvrage princeps sur la douleur et ses mécanismes)

Merleau-Ponty, M. (1945), Phénoménologie de la perception. Paris: Gallimard. (Ouvrage fondateur sur la phénoménologie du corps propre)

O’Shaughnessy, B. (1980). The Will. Volume 1. Cambridge: Cambridge University Press.

Schilder, P. (1935), L’image du corps. Gallimard, 1980. (Livre de neurologie sur les troubles de la conscience du corps accessible au grand public)

Sherrington, C.S. (1906). The integrative action of the nervous system. New Haven: Yale University Press.

Sierra, M. (2009). Depersonalization: A New Look at a Neglected Syndrome. Cambridge University Press.