La philosophie de A à Z

Lorsque l’on dit « ceci est bien » ou « ceci est mal », quelle est la nature de tels énoncés? L’éthique serait-elle similaire à la science, soit une description adéquate du monde extérieur, ou serait-elle plutôt similaire à une préférence personnelle, comme lorsque telle personne préfère tel parfum de glace? Cette interrogation sur la nature de l’éthique est au cœur du champ de la métaéthique, tout comme les questions ayant trait à l’objectivité de l’éthique (le fait que mes principes doivent être les mêmes que les vôtres), à son intersubjectivité (le fait que l’on puisse échanger et délibérer ensemble de nos principes) et à son autorité (le fait que les principes engagent même les individus récalcitrants). Mais si importantes et centrales que soient ces questions, les avis divergent largement à leur propos. À bien des égards, tant le philosophe que l’individu ordinaire invoquent chaque jour des principes et des raisons morales sans en réaliser pleinement les présupposés et les contradictions. Parmi la multitude des positions métaéthiques contemporaines, une famille ayant connu un certain renouveau au cours de la dernière décennie est la famille du constructivisme métaéthique.


1. Constructivisme normatif et constructivisme métaéthique

Dans le champ éthique, il est utile de distinguer deux questionnements : le premier, l’éthique normative (souvent appelé simplement « éthique » ou morale), possède une visée « prescriptive », puisqu’il s’agit de déterminer ce qu’il faut et ne faut pas faire; le second, la métaéthique, possède une visée descriptive, puisque l’on s’y intéresse aux significations et aux statuts des concepts et principes éthiques, et ce faisant, à la question de ce qu’est une théorie éthique justifiée — si tant est qu’une telle chose existe.

Au XXe siècle, le constructivisme fut d’abord une théorie normative. Pour les auteurs s’en réclamant, l’objectif était de construire l’éthique valide, avec comme présupposé l’idée selon laquelle les principes moraux dont nous disposions jusqu’alors étaient mal justifiés, inadéquats, ou carrément erronés. Au-delà des réussites et des échecs de ce projet normatif, le constructivisme stimula également une réflexion métaéthique, qui n’était plus dédiée à la construction d’une nouvelle théorie quant à ce qui est bon, mal, juste ou injuste, mais plutôt à comprendre ce qu’est le phénomène moral lui-même. Ce faisant, l’objectif du constructivisme métaéthique n’est plus de générer une nouvelle éthique, ni même de départager les bons principes moraux des mauvais, mais plutôt de mettre au jour le fait fondamental que toute théorie éthique, valide ou invalide, serait fondamentalement construite plutôt que découverte.


2. Une troisième voie entre réalisme et expressivisme

Ce réalignement des penseurs constructivistes vers la métaéthique, initialement marginale comparée à la visée normative, profita à l’orée du XXIe siècle d’un certain essoufflement de l’opposition entre les deux théories métaéthiques dominantes : le réalisme moral et l’expressivisme.

Le réalisme moral est à bien des égards la position par défaut des philosophes qui se spécialisent en éthique. Il est ainsi plus simple de proposer des principes moraux et des réformes institutionnelles en partant de l’idée que des faits moraux existent indépendamment de nous et de nos désirs, de telle sorte que les principes que nous avançons comme éthiciens pourront être vrais, objectifs et s’imposer à chacun. De la même manière, il est beaucoup plus aisé de travailler en ingénierie ou en physique appliquée en prenant pour acquis la réalité du monde extérieur, plutôt que de chercher à calculer l’impact de telle force tout en remettant en cause son existence.

Mais le fait qu’il soit parfois utile d’ignorer un questionnement ne signifie pas qu’il soit sans objet. Lorsque l’on se penche sérieusement sur les implications d’un tel réalisme « par défaut », les choses se corsent nettement. Ainsi, si le réalisme moral permet objectivité (les mêmes principes moraux sont valides pour tous), intersubjectivité (on peut discuter et argumenter ensemble de quels principes sont valides) et autorité (chacun a un devoir de se conformer à des principes vrais, même si cela lui nuit), il est néanmoins difficile de croire en l’existence de réalités morales externes. Quel est le statut de ces réalités étranges et surtout, comment peut-on y avoir accès : peut-on découvrir la justice ou le bien à l’aide d’un microscope examinant quelque substance, à l’aide d’une formule mathématique bien pensée, ou encore à l’aide d’une forme d’intuition inexpliquée? Étant donné les choix effectués par certaines formes de réalismes moraux, la critique de l’étrangeté des faits postulés et de notre accès à ceux-ci revient inlassablement dans la littérature métaéthique.

L’expressivisme prend au contraire son impulsion dans l’idée selon laquelle les énoncés moraux ne sont pas des descriptions de quoi que ce soit, mais servent plutôt à exprimer nos attitudes, émotions ou réactions. Dans sa formulation la plus radicale, l’énoncé « le meurtre est mal » se réduit à l’expression d’un dégoût, un « Bouh! Le meurtre » qui n’est ni vrai ni faux. L’expressivisme se vante dès lors d’une plus grande simplicité et d’une absence d’étrangeté. À travers une multitude de théories sur ce qui peut être exprimé à travers les énoncés moraux (émotion, désapprobation, acceptation d’une norme, etc.), l’expressivisme conserve toujours l’idée selon laquelle ils expriment principalement quelque chose d’autre qu’une description vraie ou fausse. Si ce portrait se veut plus plausible que le réalisme, force est de constater que de réduire les énoncés moraux à une expression d’attitudes met en péril l’objectivité, l’intersubjectivité et l’autorité de l’éthique. Dans ses formes les plus marquées, l’expressivisme dépeint un état au sein duquel les principes moraux ne valent pas pour tous, peuvent difficilement être partagés ou défendus rationnellement, et ne semblent pas pouvoir être invoqués contre celui qui les conteste.

Si on peut dire que le constructivisme forme une troisième voie en métaéthique, c’est parce qu’il conserve du réalisme moral l’idée qu’il existe des faits moraux, et donc des énoncés moraux (relativement) objectifs, intersubjectifs et faisant autorité, tout en s’écartant du réalisme sur la nature de ces faits et l’accès que nous y avons. En effet, il est possible de distinguer les deux thèses suivantes : (1) les jugements moraux sont susceptibles d’être vrais ou faux (objectivité) et (2) la vérité des jugements moraux provient de leur correspondance à des faits externes (réalisme). Les diverses formes de constructivisme partagent l’acceptation de la première thèse et le rejet de la seconde. En d’autres termes, le constructivisme promeut l’idée selon laquelle certains énoncés moraux seront vrais et d’autres faux, sans pour autant que cela s’explique par l’existence de réalités morales mystérieuses. Ce qui expliquera la vérité ou la fausseté des énoncés moraux sera le fait qu’ils sont ou non construits et maintenu par les humains, plutôt que découvert dans le monde. Par contre, tout en admettant que le point de départ est l’humain, les constructivistes se distingueront de l’expressivisme en refusant de faire de la morale une simple expression de sentiments et d’attitudes; les principes moraux construits gagnent en objectivité et une personne en désaccord ne pourra pas s’en émanciper simplement en déclarant que cela ne lui plaît pas ou qu’elle ressent ou désire autre chose.


3. Le rôle des procédures au sein du constructivisme

Parce que le constructivisme métaéthique contemporain prend sa source dans l’éthique normative, on l’associe habituellement à l’usage des procédures de construction dont ce projet fait typiquement usage. Ce faisant, la compréhension dominante du constructivisme a longtemps consisté à faire de la marque distinctive du constructivisme l’idée selon laquelle la validité d’une proposition morale dépendrait du fait qu’elle résulte d’une certaine procédure. Cette procédure ne serait pas une manière de découvrir si une proposition est morale, mais bien la manière par laquelle se constitue le caractère moral. Ainsi, la fameuse position originelle proposée par John Rawls est souvent interprétée comme une manière de fonder la justice : Seront justes les principes et institutions que choisiraient des individus ignorant tout de leurs conditions matérielles et identités (le voile d’ignorance).

Néanmoins, cette définition pose de sérieux problèmes quant à sa crédibilité et son originalité vis-à-vis des autres positions métaéthiques. Ainsi, le constructivisme se replie manifestement sur le réalisme, dès lors que l’on se demande si une procédure de construction est valide (1) parce qu’elle serait elle-même une réalité morale, ou (2) parce qu’elle désignerait le bon résultat, réduisant cette fois-ci ce résultat au statut de réalité morale. Outre ce flou quant au statut des procédures, le problème est aussi l’absence de critère permettant de départager quelles procédures sont valides, parmi le grand nombre de propositions contradictoires. Par exemple, depuis la formulation de la position originelle par Rawls, de nombreux auteurs ont proposés d’autres procédures qui mènent à un tout autre résultat. Cela n’est pas surprenant, puisqu’il peut exister autant de procédures de constructions hypothétiques qu’il y a de philosophes. Dès lors, il faut quelque chose d’autre que les procédures elles-mêmes, afin de départager celles-ci.

Contre la formulation « procédurale » du constructivisme, la philosophe Sharon Street a proposé au cours des dernières années une caractérisation révolutionnaire en terme de « point de vue pratique », qui redéfinit le constructivisme métaéthique comme étant en fait l’idée selon laquelle la validité des principes moraux se construit à partir du point de vue pratique, soit le point de vue d’une personne évaluant le monde en terme de bien, mal, mieux, pire, etc. À partir d’une telle formulation, l’usage des procédures de construction demeure important, non pas afin de construire indépendamment les principes moraux, mais plutôt afin d’explorer et de dévoiler à l’agent soit le contenu (constructivisme humien), soit les présupposés nécessaires (constructivisme kantien) de son point de vue pratique. Les procédures de construction ne construiraient donc pas par elles-mêmes les principes moraux, elles aideraient plutôt les individus à réaliser quels principes moraux ils devraient construire, étant donné qui ils sont. Dès lors, les procédures de constructions ne seraient plus des réalités morales louches, mais tout simplement des expériences de pensée, des métaphores appuyant la réflexion d’humains faillibles, comme on en retrouve à travers la science pour penser et communiquer des idées complexes.

En définitive, et même si l’on devait être insatisfait de la formulation particulière développée par Street, il convient de reconnaître que ce qui est en jeu dans l’abandon de la formulation traditionnelle en terme de procédure de construction est ni plus ni moins que l’avenir du constructivisme comme théorie métaéthique, par opposition à l’utilisation éparse d’arguments constructivistes au sein d’un cadre métaéthique autre (réaliste ou expressiviste). En effet, pour que le constructivisme soit véritablement une théorie de la nature du phénomène moral à part entière, il ne faut pas seulement justifier tels et tels principes à l’aide d’une procédure de construction, il faut aussi reconnaître que pour le constructivisme, à travers et au-delà de telles procédures, la validité morale est fonction de quelque chose que l’on trouve au sein de l’individu, plutôt que dans le monde physique, mais cela d’une manière qui dépasse les stricts désirs, sentiments et préférences individuelles.


4. Construction et fiction

Le constructivisme n’est certainement pas la seule, ni même la première théorie cherchant à occuper une troisième voie entre le réalisme moral et l’expressivisme. En effet, on peut distinguer deux manières de formuler une troisième voie. Premièrement, une visée modeste, le fictionnalisme, affirme l’inexistence des réalités morales extérieures, mais propose néanmoins que l’on puisse effectuer (ou que l’on a déjà effectué) une projection d’une morale « comme si », une fiction collective permettant dans une certaine mesure de parler et d’agir comme si des faits moraux existaient — bien que ce ne soit pas le cas. Deuxièmement, une visée plus ambitieuse, le constructivisme, propose que la projection de la morale ne soit pas qu’une fiction, puisqu’elle en vient à produire (ou à pouvoir produire) de véritables faits moraux objectifs s’imposant à chacun, soit bien au-delà de la volonté individuelle d’entrer ou non dans une fiction utile.

Si ces deux courants se rejoignent sur l’idée selon laquelle les humains effectuent une projection morale sur un monde qui ne la comprend pas de lui-même, le fictionnalisme nous dit que l’on constitue une fiction « comme si », possiblement trop fragile pour rendre compte de certains phénomènes comme la contrainte et l’intersubjectivité, alors que le constructivisme nous dit qu’à travers cette projection, on constitue des faits moraux en bonne et due forme.

Dès lors, à partir de bases similaires dans lesquelles il n’y a ni place pour ni besoin de réalités étranges, le constructivisme offre cependant de nombreux avantages sur le fictionnalisme, en expliquant (1) pourquoi nous ne devrions pas avoir honte ou trouver mensongère notre projection morale (ce n’est pas une simple fiction à laquelle on fait semblant de croire, c’est une institution commune), (2) comment la morale peut aisément se poursuivre après que les individus aient réalisé en être à sa source (les institutions humaines se maintiennent là où un mythe est invalidé), et (3) pourquoi chaque individu n’a pas le pouvoir de redéfinir ou d’invalider la morale à lui seul (un individu peut refuser de considérer l’imaginaire fictif de Star Wars, mais il ne peut pas refuser des constructions sociales comme l’argent ou les frontières).


5. Le constructivisme kantien

Traditionnellement, le constructivisme métaéthique évoque avant tout l’œuvre d’Emmanuel Kant. Kant se retrouva, comme de nombreux philosophes jusqu’à aujourd’hui, devant le dilemme suivant : soit rejeter l’objectivité de la morale pour sauver la motivation (expressivisme), en acceptant que chacun a sa propre morale qui découle de ses désirs, soit rejeter la motivation pour sauver l’objectivité de la morale (réalisme moral), en acceptant qu’il existe des réalités morales indépendantes des personnes, bien que l’on ne sache pas vraiment comment ces réalités agissent sur nous. La solution de Kant ne fut pas d’adopter l’un de ces chemins, mais bien d’en frayer un troisième, soit de mettre au jour des raisons morales présentes chez tout individu, afin que chacun se retrouve sous l’autorité des mêmes principes moraux tout en ayant nécessairement des raisons de s’y conformer.

C’est ici qu’intervient l’idée fondamentale, mais très complexe, d‘argument transcendantal. On peut simplifier l’argument transcendantal en trois étapes :

  1. Identifier un universel, un élément nécessairement constitutif de tout individu quel qu’il soit (par exemple la raison);
  2. Au lieu de considérer comment ces éléments se déploient dans les faits chez les individus, en générant une multitude de croyances, d’attitudes et de valeurs, on considère plutôt quels sont les présupposés nécessaires de ces universaux;
  3. Parce que nous sommes déjà et nécessairement constitués suivant ces universaux, nous avons donc une raison de ne pas enfreindre ce qu’ils présupposent, peu importe nos jugements particuliers et notre désir de nous y conformer dans telle ou telle situation.

À travers la multiplicité de ses incarnations, l’argument transcendantal revient à développer des contenus moraux sur la base du fait que ceux-ci seraient autant de conditions de possibilité de notre existence.

Pour illustrer l’ambition du constructivisme kantien, David Enoch propose l’analogie suivante : si pour savoir qu’est-ce qu’une « bonne voiture », il faut d’abord savoir ce qu’est une voiture, alors peut-être faut-il aussi savoir ce qu’est une personne, si l’on cherche à savoir qu’est-ce qu’une « bonne personne » ou une « bonne action ». Cette analogie illustre bien ce qui est attendu d’une approche transcendantale. Premièrement, on y évite une formulation réaliste, puisqu’il n’est pas nécessaire que l’« idée de voiture » existe indépendamment, quelque part dans le ciel, pour distinguer les bonnes des mauvaises voitures. Deuxièmement, on évite une formulation en termes de désirs ou de préférences, puisqu’une voiture qui n’avance pas n’est pas uniquement une mauvaise voiture lorsque je désire me déplacer, et ne peut être soudainement une bonne voiture lorsque je n’ai plus ce désir. Troisièmement, elle permet d’offrir des arguments contre le sceptique, puisque si une voiture n’avance pas, personne ne peut soutenir que c’est une bonne voiture. Sur le plan métaéthique, les constructivistes kantiens ont donc la prétention de formuler des principes moraux à la fois (1) construits à partir de l’agent (plutôt que découvert dans le monde extérieur), (2) indépendants des désirs et des attitudes concrètes des agents et (3) contraignants sur le plan motivationnel.

Mais, tout en formulant cette analogie, Enoch, comme bien d’autres, croit ultimement que ces promesses du constructivisme kantien ne peuvent être remplies. Les critiques suivantes, en particulier, expliquent l’émergence d’une seconde forme de constructivisme, le constructivisme humien :

  • Une approche trop rigide : Selon cette critique, les kantiens ont tort de croire que seule une approche transcendantale et abstraite peut formuler des principes moraux satisfaisants. L’idée n’est pas ici que leur approche transcendantale soit inutile ou erronée, mais bien qu’ils restreignent injustement la morale à cette seule approche, puisque d’autres sources seraient légitimes.
  • Une méprise quant à l’universalité du propos : Selon cette critique, loin d’identifier des universaux et leurs présupposés nécessaires, les tentatives kantiennes énoncent en réalité des identités morales particulières, soit des identités certes répandues, mais liées au contexte moderne, libéral, démocratique, égalitaire, pacifiste, etc. Ce faisant, les kantiens identifient possiblement des principes moraux valides, mais ce ne sont pas réellement des conséquences transcendantales de la rationalité de tout agent, mais plutôt des conséquences des valeurs de leurs sociétés particulières.
  • Une approche fondamentalement indéterminée : Selon cette critique, corollaire de la précédente, si l’on devait véritablement s’en tenir à une démarche transcendantale, sans la moindre considération pour le contexte culturel et historique, il est peu plausible que l’on puisse arriver à davantage qu’une poignée de principes si abstraits qu’il ne serait pas possible de départager les débats éthiques réels en s’y limitant, si même on arrive à définir quelque contenu que ce soit.


6. Le constructivisme humien

Si le constructivisme kantien fut longtemps la référence dominante du constructivisme en métaéthique, pour ses défenseurs comme ses critiques, les années 2000 ont vu l’apparition d’une véritable alternative, à travers l’opposition entre constructivisme kantien et constructivisme humien.

Si le nom de David Hume est utilisé pour marquer la différence entre ces deux constructivismes, c’est là une étiquette en partie trompeuse. Ainsi, si invoquer Hume évoque à la plupart des philosophes l’idée d’une morale fondée sur les passions (plutôt que sur la rationalité), ce n’est pas exactement le cas ici. Ainsi, les principaux constructivistes humiens conservent malgré tout les grandes lignes constructivistes développées par Kant, soit (1) le fait que la morale implique un surplomb sur nos désirs (la morale pouvant demander d’aller à l’encontre de ce que l’on désire ou de ce qui est utile), et (2) le fait qu’il soit possible pour les principes moraux d’être vrais ou faux sans pour autant impliquer de faits moraux externes (ni réalisme moral, ni expressivisme).

Ce qui différentie les constructivistes humiens des kantiens n’est donc pas l’adoption du cadre constructiviste général, mais bien le refus d’utiliser des arguments transcendantaux en son sein. Ainsi, pour les constructivistes humiens, on ne peut malheureusement pas déduire quoi que ce soit à partir de raisonnements abstraits complètement isolés des personnes réelles. Pour que des raisons morales de faire ou de ne pas faire une chose existent, il faut aussi considérer des idées, des jugements et des attitudes concrètes. Autrement dit, de la rationalité, du statut d’agent ou de la simple capacité formelle à poser un jugement moral, on ne peut tirer aucun principe moral concret.

Au lieu de faire de l’éthique une construction transcendantale, les humiens défendent donc l’idée selon laquelle l’éthique résulte de ce qui se trouve dans le point de vue pratique des agents réels. Ainsi, par analogie avec la structure en trois temps présentée dans la section précédente, les humiens proposent en gros la méthode suivante :

  1. Reconnaître que les personnes réelles possèdent toutes sortes d’idées, de jugements et d’attitudes morales à l’aide desquelles ils jugent les choses et les actions;
  2. Au lieu de contourner cette masse d’idées, de jugements et d’attitudes en cherchant les présupposés d’un hypothétique universel, on considère directement ce qu’elles impliquent et comment elles structurent notre vision du monde en terme de ce qui nous apparaît mieux, pire, bon, mauvais, juste et injuste;
  3. Parce que ce sont nos idées, nos jugements et nos attitudes qui sont à la source des principes moraux développés, nous avons donc une raison de ne pas les enfreindre, peu importe notre désir de nous y conformer dans telle ou telle situation.

Par cette formulation, on voit que les constructivistes humiens cherchent aussi à développer une troisième voie sauvegardant motivation et objectivité, mais leur doute face à une approche transcendantale les mène néanmoins à accepter une certaine perte en terme d’objectivité. En effet, en prenant comme assise des idées, jugements et attitudes contingentes, soit des éléments qui ne sont pas nécessairement présents chez chacun, les penseurs humiens évitent certes l’abstraction des kantiens, mais ils abandonnent aussi l’universalité des principes qui en résultent.

Dès lors, départager les constructivismes kantiens et humiens implique bien souvent la confrontation du dilemme suivant : est-il plausible que le phénomène moral soit caractérisé par une relative contingence historique et culturelle et soit borné par des frontières en deçà de l’universalité absolue, ou est-il plus plausible que les arguments transcendantaux se montrent à la hauteur de leur ambition de formuler des principes à la fois universels et substantiels? À ce jour, les philosophes constructivistes continuent de se situer et d’argumenter de par et d’autre de ce dilemme.

En plus de cette grande opposition entre constructivisme kantien et constructivisme humien, on doit également mentionner trois autres théories. Premièrement, le constructivisme hobbesien s’inspire de l’œuvre de Thomas Hobbes pour formuler un constructivisme entièrement distinct des deux autres et fondé sur l’efficacité de certaines normes morales pour maximiser les désirs individuels. Deuxièmement, le constructivisme rawlsien fut développé par John Rawls, le grand responsable du regain d’intérêt, au XXe siècle, pour le constructivisme tant normatif que métaéthique. Quoique l’on se trompe souvent sur sa nature, le constructivisme rawlsien est une forme de constructivisme humien plutôt que de constructivisme kantien. Troisièmement, le constructivisme évaluatif fut développé par François Côté-Vaillancourt (auteur de la présente entrée encyclopédique), comme une forme de constructivisme humien pouvant mieux répondre aux critiques qui lui sont adressées. Ces trois formes de constructivismes sont traitées en détail dans la « version académique » de la présente entrée encyclopédique.


Bibliographie

MOORE, G. E., 1903, Principia Ethica, Cambridge, Cambridge University Press.

AYER, Alfred J., 1946, Language, Truth and Logic, London, Gollancz.

MACKIE, J. L., 1977, Ethics : Inventing Right and Wrong, New-York, Penguin.
Ces trois influents ouvrages sont certes datés par rapport aux positions actuellement défendues par les métaéthiciens, mais ce sont des étapes incontournables dans l’émergence du champ métaéthique contemporain.

SMITH, Michael, 1994, The Moral Problem, Oxford & Cambrdige, Wiley-Blackwell.
Quoique ce livre ne porte pas non plus sur le constructivisme en tant que tel, il est l’un des exposés les plus clairs permettant aux lecteurs anglophones de se familiariser avec les grands débats du champ métaéthique.

KORSGAARD, Christine M., 1996, The Sources of Normativity, Cambridge, Cambridge University Press.
Christine Korsgaard est à bien des égards la référence centrale du constructivisme kantien contemporain.

STREET, Sharon, 2010, « What is Constructivism in Ethics and Metaethics? », Philosophy Compass, 5, pp. 363-384.
Cet article représente l’une des formulations les plus claires et les plus marquantes du constructivisme humien.

TURMEL, Patrick et ROCHELEAU-HOULE, David, « Le constructivisme est-il une métaéthique? », Revue de métaphysique et de morale, 3, 2016.
Un des rares articles en français sur le constructivisme métaéthique, cet article traite entre autres de l’originalité du constructivisme, comparativement aux autres théories, et de la différence entre les versions humiennes et kantiennes.

François Côté-Vaillancourt
Universty of Sudbury
FCoteVaillancourt@usudbury.ca