La philosophie de A à Z

Résumé

« Tu crois savoir mais tu sais pas » (Hugo TSR)

Pensez à toutes les choses que vous savez, toutes les choses que vous connaissez, ou du moins que vous pensez savoir et connaître. Vous savez sûrement que vous êtes en train de lire une entrée sur la connaissance, qu’après l’hiver vient le printemps, que Tintin est un personnage fictif inventé par Hergé et que le lamantin est un mammifère aquatique. Vous savez sûrement aussi lire, parler, courir et compter – mais peut être ne savez vous pas piloter un hélicoptère ou faire du Kung Fu. Vous connaissez aussi sans doute au moins une ville ou une personne, un livre et les paroles d’une chanson. Tous ces exemples sont des exemples de connaissances : ce sont des exemples dans lesquels un sujet, une personne, sait ou connaît quelque chose. Cette entrée propose un aperçu de la manière dont les philosophes ont tenté d’expliquer et de définir la connaissance.


1. Introduction

Que savez-vous ? Vous savez que vous êtes en train de lire une entrée philosophique sur la connaissance, que deux et deux font quatre. La plupart d’entre nous connaissons notre prénom, notre nom et notre date de naissance, ainsi que celles de certains de nos proches. Nous savons en fait un grand nombre de choses : que ce soit à propos de notre vie, du monde, de la culture, de l’histoire. Mais que signifie savoir ? Qu’est-ce que tous ces exemples de connaissance ont en commun ? En d’autres termes : pourquoi ces exemples seraient-ils des exemples de connaissance plutôt que des exemples de croyances, ou d’opinions ? Qu’est-ce qui distingue la connaissance des autres états mentaux tels que la croyance ou l’imagination ? Cette question est celle de la nature de la connaissance, ce que cela signifie pour un individu, une personne, de savoir quelque chose. Comme nous le verrons, il est possible de distinguer plusieurs types de connaissance, qu’on peut aussi appeler connaissance théorique et connaissance pratique. Savoir que l’or est un métal précieux par exemple, est un type de connaissance différent que de savoir lire : le premier concerne une vérité ou un fait, alors que le second concerne un savoir faire.

Ces deux types de connaissance sont au moins aussi importants l’un que l’autre. La connaissance pratique nous permet d’effectuer des tâches essentielles à notre vie quotidienne, comme se déplacer ou communiquer. Mais la connaissance théorique est aussi essentielle, car elle aussi est intimement liée à nos pratiques, à nos actions et à nos habitudes conversationnelles. Il nous arrive de blâmer celui qui agit sur la base d’une croyance irrationnelle, plutôt que sur sa connaissance des faits. Ainsi, la connaissance théorique entretient elle aussi des liens étroits avec nos pratiques quotidiennes.

Il y a cependant une seconde question soulevée par le concept de connaissance : celle du scepticisme. Est-il possible, étant donné ce qu’est la connaissance, de savoir quoi que ce soit ? Comment pouvez vous être sûr, par exemple, que vous êtes en train de lire une entrée sur la connaissance, plutôt que d’être en train de rêver que vous lisez une entrée sur la connaissance ? Nous n’aborderons pas cette question ici, et présupposerons que nous savons réellement plein de choses, bien que parfois, il nous arrive de nous tromper à propos de ce que nous croyons savoir.


2. Savoir et connaître

Nous partirons donc de l’idée que nous savons une pléthore de choses. Si je demande à Emma: « qu’as-tu mangé au petit déjeuner ce matin ? », à moins de souffrir d’une mémoire défectueuse, Emma devrait pouvoir me détailler ce qu’elle a effectivement mangé ce matin, car elle sait ce qu’elle a mangé ce matin :

a. Emma sait qu’elle a mangé un croissant ce matin.

« Emma sait qu’elle a mangé un croissant ce matin » est donc un exemple de connaissance, d’ailleurs tout à fait banal. Si nous sommes d’accord pour dire qu’Emma sait qu’elle a mangé un croissant ce matin, nous devrions tous être d’accord à propos du fait que nous savons un grand nombre de choses, qu’il s’agisse de connaissances à propos de la vie de tous les jours, ou de connaissances scientifiques. Considérez donc ces autres exemples de connaissance. Nous les prendrons ensuite comme point de départ pour comprendre ce qu’ils ont tous en commun.

b. Claudia sait que Marcello se trouve à Rome.
c. Alfred connaît Bruce depuis son enfance.
d. Perceval sait que le château est constitué de 16130 pierres.
e. Rey sait piloter.
f. Je sais qui a tiré le premier.
g. Shoshanna connaît Tokyo comme sa poche.
h. Abraham connaît le prix du sacrifice.
i. Le capitaine Haddock sait où se trouve le trésor de Rackham le Rouge.
j. Matilda connaît ce livre.

Tous ces exemples constituent des exemples dans lesquels un sujet – comprenez par là un individu, une personne – possède une forme de connaissance. La notion de connaissance qui nous intéresse est effectivement liée à des sujets : il n’y a pas de connaissances sans sujets qui connaissent. Si tous les êtres capables de connaissance disparaissaient de la surface de la terre, l’or, le mont Fuji et les rues de Bogota ne cesseraient pas d’exister pour autant, mais les connaissances si. Contrairement à des choses comme l’or, le mont Fuji ou les rues de Bogota, la connaissance dépend de l’existence des sujets. Par connaissance, nous ne sommes donc pas intéressés à comprendre ce qu’est une information, mais plutôt à comprendre ce que cela implique pour un individu d’être dans un certain état cognitif, c’est-à-dire d’entretenir un certain type de pensées.

Vous remarquerez aussi que nous avons ici utilisé deux verbes distincts pour parler des connaissances de ces sujets : les verbes connaître et le verbe savoir. Tandis que certaines langues, comme l’anglais, n’utilisent qu’un seul verbe (« to know »), d’autres, comme le français, semblent faire une distinction entre ces deux termes. Le verbe « connaître », prend un objet comme complément. Un sujet peut donc connaître un objet (j. Matilda connaît ce livre), une personne (comme dans c. Alfred connaît Bruce depuis son enfance) ou un lieu (g. Shoshanna connaît Tokyo comme sa poche). Le verbe connaître peut aussi prendre comme complément des choses (telles que dans h. Abraham connaît le prix du sacrifice). Généralement, un sujet connaît donc quelque chose. On appelle souvent ce type de connaissance, la connaissance des choses ou connaissance par accointance.

Le verbe savoir, contrairement au verbe connaître, n’est pas suivi d’un complément, mais d’une phrase subordonnée, indiquée par un pronom relatif tel que « que », « qui » et « où ». Ainsi, b. Claudia sait que Marcello est à Rome, d. Perceval sait que le château est constitué de 16130 pierres, f. Je sais qui a tiré le premier, et i. Le capitaine Haddock sait se trouve le trésor de Rackham le Rouge. Ces phrases subordonnées n’expriment pas des objets (tels que un livre, Bruce ou Tokyo) mais ce que les philosophes appellent des propositions. Les propositions sont ce qui est ici exprimé par les phrases subordonnées. Il ne s’agit pas de la phrase elle-même, mais plutôt de l’état de chose exprimé par cette phrase. Les propositions peuvent être vraies ou fausses. Par exemple, la proposition « Marcello est à Rome » est vraie, si et seulement si, Marcello se trouve effectivement à Rome. Si Marcello se trouve plutôt à Florence, la proposition « Marcello se trouve à Rome » sera fausse. Les propositions vraies expriment donc des faits : si la proposition « Marcello est à Rome » est vraie, alors c’est un fait que Marcello se trouve à Rome. Alors qu’on connaît des objets, on ne sait pas des objets, mais uniquement des faits.

L’épistémologie contemporaine – à savoir, l’étude philosophique de la connaissance – s’intéresse principalement à l’étude de ce type de savoir, qu’on appelle aussi connaissance propositionnelle, connaissance des faits ou connaissance des vérités (puisqu’il s’agit du type de connaissance qui concerne la vérité des propositions).

Finalement, il est aussi important de relever que le verbe « savoir » peut aussi être suivi d’un verbe à l’infinitif comme dans e. Rey sait piloter. Dans ce cas, la connaissance dont on parle est d’un différent type que la connaissance propositionnelle : il s’agit de « savoir faire », plutôt que de « savoir que… ». Ce savoir faire est une connaissance pratique, plutôt que théorique ou propositionnelle. Si Rey sait piloter, si vous savez coudre, manger ou écrire, votre connaissance concerne ici une pratique plutôt qu’une proposition. La notion de savoir faire serait donc en fait une capacité, ou une habilité à faire quelque chose (par exemple, Rey sait piloter si et seulement si elle est capable de piloter) plutôt que la connaissance d’une vérité ou d’un fait.

Nous avons donc vu qu’il est possible de distinguer trois types de connaissance : a) la connaissance par accointance (connaissance des choses), b) la connaissance propositionnelle (connaissance des vérités ou des faits) et c) la connaissance pratique (savoir faire). Dans les prochaines sections, nous allons étudier de plus près ce que cela implique pour un sujet d’avoir de la connaissance propositionnelle.


3. Connaissance et croyance

S’il n’y a pas de connaissance sans sujet, il n’y a pas non plus de connaissance sans croyance. Par croyance, il ne faut pas ici nécessairement comprendre une croyance de type religieuse ou irrationnelle ! Une croyance peut être tout à fait rationnelle et concerner des sujets ordinaires. Croire, dans ce sens, veut simplement dire « tenir quelque chose pour vrai », ou « penser que quelque chose est vrai ». Par exemple, si je vous demande « va-t-il faire beau cet après midi ? », ou « qu’avez-vous mangé pour le petit déjeuner ? » vous allez me répondre oui ou non à la première question, et me donner une brève liste d’aliments que vous avez ingérés au réveil. Dans les deux cas, vous avez une opinion à propos de la réponse à cette question, et votre opinion est liée à la vérité : si vos intentions sont honnêtes, vous allez me communiquer ce que vous pensez avoir véritablement mangé au petit déjeuner. De même, bien que vous ne sachiez pas nécessairement s’il va faire beau cet après-midi ou pas – car nous savons tous que prédire la météo est une tâche difficile – vous aurez peut-être néanmoins un avis sur la question, fondé sur l’information donnée par les météorologues, ou ce que vous voyez par la fenêtre à l’instant. L’important est que dans les deux cas vous croyez quelque chose, et que cet état implique que vous teniez cette proposition pour vraie.

En ce sens de croyance, il n’y a pas de connaissance sans croyance. Si je vous dis « Je sais que j’ai bu un café ce matin, mais je ne crois pas que j’ai bu un café ce matin  », vous auriez de quoi être confus, car on ne peut pas savoir quelque chose qu’on ne croit pas être le cas. On ne dit pas d’un sujet qu’il sait quelque chose auquel il n’a jamais pensé et envers laquelle il n’a formé aucune opinion. Vous ne savez sûrement pas que j’ai bu un jus de fruits ce matin, car vous ne passez sûrement pas votre temps à former des croyances à propos de ce que mangent les personnes que vous ne connaissez pas. Pour savoir quelque chose, il faut donc au moins entretenir une certaine pensée à ce sujet : une croyance.


4. Connaissance et vérité

Néanmoins, on ne sait pas tout ce que l’on croit, car si savoir implique toujours croire, croire n’implique pas toujours savoir : on peut avoir des croyances fausses. Or, il n’y a de savoir propositionnel que de propositions vraies. On ne dirait pas que « Platon savait que la terre était plate » parce que la terre n’est pas plate et ne l’était pas même au temps de Platon. De même, si je dis que « mon cousin sait que le personnage de Luke Skywalker est joué par Harrison Ford » vous contesteriez bien entendu cette affirmation car le contenu de sa croyance est faux : l’acteur qui joue le personnage de Luke n’est pas Harrison Ford, mais Mark Hamill.

Toutefois, on confond souvent savoir et croire que l’on sait. Sans doute Platon croyait-il qu’il savait que la terre était plate, mais il se trompait, autant que mon cousin se trompe quand il croit qu’il sait Harrison Ford joue le personnage de Luke Skywalker. Comme le dit le Hugo TSR « Tu crois savoir mais tu sais pas » (italiques ajoutées), et il n’y a aucune contradiction réelle entre croire que l’on sait quelque chose et ne pas savoir cette chose parce qu’elle est fausse. D’ailleurs, cela nous arrive tout le temps. On se trompe régulièrement à propos de ce qu’on pense savoir, ce que l’on croit être vrai et qui ne l’est pas. Cela n’implique pas pour autant que l’on peut savoir des choses fausses. Notre concept de connaissance implique qu’on ne peut savoir que ce qui est vrai.


5. Connaissance sans science, science sans connaissance

Si la connaissance requiert la vérité, si notre concept de connaissance implique, comme le suppose notre usage courant du terme, qu’on ne peut savoir que des choses vraies, alors cela nous permet de distinguer la science de la connaissance. En effet, il y a des théories scientifiques fausses (qui ne peuvent donc pas être des connaissances) mais il y a aussi des connaissances qui ne concernent pas la science à proprement parler. Si l’on repense aux exemples a), b), d), et f) proposés plus haut, aucun de ces exemples ne concerne la connaissance scientifique : il s’agit plutôt d’exemples de connaissance ordinaires et répandues en ce sens qu’ils sont représentatifs du type de connaissance amassés en quantité par tout un chacun. Savoir où se trouve son chat, savoir que la fenêtre est cassée, ou savoir que sa voisine fait d’excellentes tartes aux myrtilles, ne sont pas ce qu’on appelle des connaissances scientifiques, mais il s’agit néanmoins d’exemples plausibles de connaissance.

De plus, de nombreuses théories scientifiques passées ont été abandonnées ou révisées parce qu’elles étaient en fait fausses. Pensez encore une fois à la théorie selon laquelle la terre était plate, mais aussi au géocentrisme de Ptolémée, ou la théorie du phlogistique de Becher et Stahl. Toutes ces théories scientifiques se sont avérées être fausses (la terre n’est pas plate, la terre ne se trouve pas immobile au centre de l’univers et le phlogiston n’existe pas). On ne qualifierait donc pas celles-ci de connaissances, mais plutôt de théories scientifiques erronées.

Il va sans dire que la science permet d’atteindre de nombreuses connaissances, de la même manière que nos sens, et nos inférences à propos de sujets plus communs, constituent aussi un moyen d’atteindre des connaissances. Mais la science – compris au sens étroit – n’est pas le seul moyen d’acquérir des connaissances, et elle fournit aussi régulièrement des théories erronées qu’on ne peut donc pas qualifier de connaissances.


6. La connaissance ne peut être chanceuse

Nous avons dit que savoir quelque chose nécessite (i) croire une certaine proposition et (ii) que cette proposition soit vraie. Parce que la connaissance implique la croyance et la vérité, de nombreux philosophes ont entrepris d’essayer de définir la connaissance en ces termes. Selon ces philosophes, de la même manière qu’on peut définir ce qu’est un lamantin en termes d’être un mammifère et d’être un animal marin, on peut définir la connaissance en termes de croyance vraie. Donner ce type de définition revient à donner ce qu’on appelle des conditions nécessaires et suffisantes.

Pour comprendre de quoi il s’agit exactement, prenons l’exemple d’être une grand-mère. Comment peut-on définir le concept d’être une grand-mère en des termes plus simples ? On peut tenter de définir ce qu’est une grand-mère en donnant les conditions nécessaires et suffisantes d’être une grand-mère. Commençons par les conditions nécessaires. Une chaise ne peut être une grand-mère, par exemple, pour la bonne et simple raison que seuls les personnes, ou les êtres vivants, peuvent être des grand-mères. Toute grand-mère sera donc nécessairement (i) une personne. Etre une personne est ainsi une condition nécessaire d’être une grand-mère. On dit que B est une condition nécessaire de A s’il est vrai que si A, alors (nécessairement) B. Par exemple, si (A) la porte est jaune, alors (B) la porte est colorée. Si la condition B n’est pas réalisée, alors la condition A ne peut pas être réalisée non plus. Ainsi, (i) être une personne est une condition nécessaire de être une grand-mère car aucune chose ne peut être une grand-mère sans (i) être une personne.

Mais cette condition à elle seule ne suffit pas à définir ce qu’est une grand-mère. Une définition complète et satisfaisante d’être une grand-mère doit nous permettre d’expliquer pourquoi Omar Sy ou Alexandre Astier ne sont pas des pas des grand-mères, en dépit d’être des personnes. Il nous faut donc ajouter d’autres conditions dites nécessaires, jusqu’à obtenir des conditions conjointement suffisantes.

Une condition C est dite suffisante de D, s’il est vrai que si C, alors D. Par exemple, si (C) ce tabouret est en bois, alors (D) ce tabouret n’est pas en plastique. Si C est vrai, alors D est vrai aussi. Mais C n’est pas une condition nécessaire de D, car la condition D peut être remplie sans que C soit remplie : un tabouret peut ne pas être en plastique sans pour autant être en bois, le tabouret peut être en fer ou en n’importe quelle autre matière suffisamment résistante. Ce qu’on appelle conditions nécessaires et suffisantes, ce sont des conditions qui ont la forme suivante : B, C, D sont des conditions nécessaires et suffisantes de A, s’il est vrai que A, si et seulement si B, C et D. Vous l’aurez deviné, être une grand-mère implique aussi (ii) être une femme, (iii) qui a ou a eu des enfants, (iv) qui à leur tour ont aussi eu des enfants. Toute chose remplissant les conditions (i) à (iv) tombe sous le concept de grand-mère. On obtient ainsi une définition complète qui nous permet non seulement de distinguer les grand-mères des parents, et des enfants mais aussi des grands-pères et des chaises. On a désormais ce qu’on appelle les conditions (individuellement) nécessaires et (conjointement) suffisantes du concept de grand-mère.

De manière analogue, on peut donner une définition de la connaissance en ces termes. Puisque, comme nous l’avons déjà dit, on ne peut savoir une proposition sans croire cette proposition, et que cette proposition soit bien vraie, alors il semblerait que (i) la croyance et (ii) la vérité, soient des conditions nécessaires de la connaissance : on ne peut savoir sans croire, et on ne peut savoir quelque chose de faux.

Mais ces conditions ne sont pas suffisantes. Considérez le cas suivant. Olivier aime parier. En jouant à pile ou face, Olivier forme la croyance que les trois prochains tirs tomberont sur face. Olivier tire, et le résultat est bien celui qu’il croyait être. Ici, la croyance d’Olivier que les trois prochains tirs tomberont sur face est vraie, puisque les tirs tombent bel et bien sur face. Les deux premières conditions nécessaires pour la connaissance sont remplies.

Dirait-on néanmoins qu’Olivier savait que les trois prochains tirs tomberaient sur face ? Il semble que non, et la raison pour laquelle notre intuition nous pousse à refuser qu’Olivier savait est parce qu’il a simplement été très chanceux. Il a deviné, et il a eu de la chance, mais il n’avait pas plus de raisons de croire que les trois prochains tirs tomberaient sur face, que de raisons de penser que ce ne serait pas le cas, au contraire ! Il est bien plus rare de tirer trois fois sur face de suite que n’importe quelle autre combinaison. La croyance d’Olivier est donc infondée, elle ne peut donc pas être de la connaissance.


7. La croyance justifiée

Puisqu’on ne veut pas que la connaissance soit infondée, les philosophes depuis Platon, proposent d’ajouter une troisième condition nécessaire aux deux premières : la justification. Une des raisons pour laquelle Olivier ne sait pas que les trois prochains tirs tomberont sur face est qu’il n’a aucune raison de croire que ce sera le cas : sa croyance est injustifiée. Reste évidement à définir ce que cela signifie pour une croyance d’être justifiée. Nous dirons simplement ici qu’être justifié à croire une proposition consiste à avoir suffisamment d’informations en faveur de la vérité de cette proposition. Par exemple, si Olivier savait que la pièce de monnaie en question était truquée, alors il aurait de bonnes raisons de croire que la pièce ferait trois fois de suite ce résultat. Sa croyance serait alors justifiée, en plus d’être vraie, et on serait sûrement d’accord dans ce cas de dire qu’Olivier savait que la pièce tomberait trois fois sur face.

Mais il est ici important de noter que tout ce que nous pourrions appeler une justification ou une raison de croire, ne ferait pas forcément l’affaire. Si Olivier croit que la pièce tombera trois fois sur face uniquement parce que ça lui ferait plaisir d’avoir un tel résultat, alors cela ne compte pas comme une « bonne raison ». Autrement dit, la justification de la croyance d’Olivier doit être épistémique : c’est-à-dire liée à la vérité de la proposition en question. De même, si Maria croit que les pigeons n’existent pas parce qu’elle trouve ça plus sympa de croire que le monde dans lequel elle vit est un monde sans pigeons, alors elle a beau avoir une « raison pratique » de croire cela, la croyance de Maria ne serait pas seulement fausse, mais elle serait aussi injustifiée.
Croyance et vérité ne sont donc pas des conditions suffisantes pour la connaissance, on doit (au moins) ajouter une forme de justification épistémique : il faut que la croyance soit non seulement vraie, mais il faut aussi que le sujet aie des raisons (épistémiques) de croire que la proposition est vraie. Notons cependant que la justification admet certainement des degrés : les informations qui soutiennent une croyance peuvent être plus ou moins concluantes, mais laissons cela de côté. Croyance, vérité et justification sont donc trois conditions nécessaires à la connaissance. Pendant longtemps, les philosophes pensaient aussi qu’elles étaient (conjointement) suffisantes (de la même façon qu’on peut penser que les conditions (i) à (v) sont les conditions suffisantes d’être un lamantin). Ils pensaient donc que si ces trois conditions étaient remplies, si un sujet avait une croyance vraie et justifiée, alors le sujet avait de la connaissance. C’est ce qu’on appelle la définition tripartite de la connaissance, et on trouve déjà la trace de cette définition chez Platon dans son Théétète.


8. L’objection de Gettier

En 1963, Edmund Gettier publie un article dans lequel il réfute cette thèse. Selon lui, croyance, vérité et justification ne sont pas des conditions suffisantes à la connaissance. Comme argument, il présente deux exemples dans lesquels un sujet a une croyance vraie justifiée mais vis-à-vis de laquelle notre intuition nous incite à refuser qu’il s’agisse d’un cas de connaissance. Bien que Gettier en présente deux en particulier, il est possible de créer une infinité de cas similaires. En voici quelques uns.

L’horloge

Lucie attend sa sœur au cinéma. Elle pense que sa sœur est en retard, et regarde donc l’horloge pour vérifier l’heure. L’horloge indique quatre heures, Lucie forme donc la croyance qu’il est quatre heures. Lucie a d’ailleurs de bonnes raisons de croire que l’horloge montre l’heure correcte car cette horloge a toujours montré l’heure exacte par le passé, et Lucie sait que cette horloge est habituellement bien entretenue. Lucie est donc justifiée à croire qu’il est quatre heures. De plus, il est effectivement exactement quatre heures, sa sœur est donc bien en retard. Lucie a donc une croyance vraie justifiée, et dans un cas de figure normal, Lucie saurait qu’il est quatre heures. Mais ce que Lucie ne sait pas, c’est que l’horloge est en fait arrêtée depuis douze heures. Dans ces circonstances, dirait-on que Lucie sait qu’il est quatre heures ?

Brad

Brad est à un cocktail. Il voit des cocktails sur un plateau, s’approche et prend un verre qu’il commence à boire. Brad entre dans la pièce suivante, il voit sa mère, et va la saluer. Mais ce que Brad ne sait pas, c’est que quelqu’un à versé un hallucinogène très puissant dans presque tous les verres sur le plateau, pour rigoler, et qui a pour effet que peu importe qui il croise, Brad aura l’impression qu’il s’agit en fait de sa mère. Il s’agit effectivement de sa mère, mais Brad aurait-il croisé une autre personne, il aurait quand même cru qu’il s’agissait de sa mère. Brad sait-il qu’il s’agit de sa mère?

Le bruit de pas

Giorgos entend des pas approcher depuis le couloir, et pense reconnaître le bruit que font les nouveaux escarpins de son amie Pilar. Il forme alors la croyance que Pilar est dans le couloir. Pilar ouvre alors la porte de la salle dans laquelle se trouve Giorgos, et Giorgos réalise que Pilar ne porte en fait pas ses nouvelles chaussures dont il avait cru reconnaître le bruit distinctif. Giorgos savait-il que Pilar se trouvait dans le couloir ?

Les philosophes s’accordent généralement pour dire qu’aucun de ses trois sujets ne sait véritablement ce qu’ils croient initialement savoir, bien qu’ils possèdent tous trois des croyances vraies justifiées. Lucie croit qu’il est quatre heures et a de bonnes raisons de croire qu’il est quatre heures et il est effectivement quatre heures. Mais aurait-elle regardée l’horloge quelques instants plus tard ou plus tôt, sa croyance aurait été fausse. La croyance de Lucie a beau être vraie, elle est vraie uniquement par chance : dans des circonstances habituelles, sa croyance, formée en regardant l’horloge arrêtée, aurait simplement été fausse. La plupart des philosophes s’accordent donc pour dire que dans ce cas, Lucie ne sait pas qu’il est seize heures justement pour cette raison. Il en va de même pour les croyances de Brad et de Giorgos car la méthode par laquelle ils forment leurs croyances n’est pas fiable.

Il est aisé de créer de nombreux autres cas similaires sur ce principe. A chaque fois, le résultat est le même : le sujet a beau avoir une croyance vraie justifiée, on a l’intuition que le sujet ne sait pas. Le principe de ces  cas Gettier  est simple, en voici la recette :

  • Prenez un sujet qui forme une croyance d’une manière qui mènerait habituellement à former une croyance fausse.
  • Ajoutez quelques détails à cette histoire de manière à ce que la croyance du sujet soit quand même justifiée.
  • Modifiez le cas de manière à ce que la croyance du sujet soit en fait vraie (bien que la méthode que le sujet utilise ne soit pas une méthode fiable pour former des croyances vraies).

Cette « recette de cas Gettier » permet ainsi de créer une infinité de cas dans lesquels un sujet a une croyance vraie justifiée mais dans lesquels le sujet échoue tout de même à avoir de la connaissance. En raison de cette intuition, les cas Gettier incitent les philosophes à compléter leur définition de la connaissance. Si notre intuition est correcte et si ces trois conditions (croyance, vérité et justification) ne sont pas suffisantes, alors il est peut être requis d’en trouver une quatrième pour compléter la définition.


9. Éliminons la chance !

À quoi devrait ressembler cette quatrième condition ? Le but de cette condition est donc d’éliminer les cas dans lesquels la croyance est vraie par chance (comme dans les cas de l’horloge, de Brad et du bruit de pas). C’est pourquoi les philosophes appellent parfois cette condition la condition « anti-chance » (comprenez par là une condition qui élimine la possibilité que la croyance soit vraie par chance). Il y a de nombreuses manières de formuler une telle condition, et nous laisserons les détails de côté ici. Le but de cette condition est surtout de renforcer le lien entre la croyance et la vérité, de manière à la rendre plus stable. Repensez au cas de l’horloge. Une manière de faire cela est de dire que la croyance de Lucie aurait facilement pu être fausse, aurait-elle regardé l’horloge à un autre moment. Ainsi, pour qu’un sujet sache quelque chose, il faudrait que sa croyance n’ait pas pu facilement être fausse. Selon les défenseurs de cette thèse (appelée l’épistémologie anti-chance, « anti-luck epistemology », la connaissance serait donc une croyance vraie justifiée qui n’aurait pas facilement pu être fausse (ne leur reste plus qu’à expliquer ce que cela implique exactement pour une croyance d’avoir pu facilement être fausse).

Une seconde manière de répondre au problème de Gettier est de dire que pour qu’un sujet ait de la connaissance, il faut que le lien entre la croyance et la vérité soit assuré par les capacités cognitives du sujet lui-même (à son intelligence ou à d’autres facultés), plutôt que par la chance (voir Pritchard, 2009 pour de plus amples détails). Si la croyance de Lucie est vraie, par exemple, ce n’est pas exactement dû à ses capacités cognitives, ou intellectuelles – qui sont par ailleurs très bonnes – dans ce cas précis, sa croyance n’est vraie qu’en vertu du fait qu’elle a eu de la chance. Cette thèse, que l’on nomme épistémologie des vertus (« virtue epistemology »), met le sujet au centre de la définition de la connaissance plutôt que la croyance : la question est surtout de savoir ce qui fait d’un sujet un bon agent épistémique, ou un bon enquêteur. Autrement dit, l’épistémologie des vertus se demande quelles sont les qualités ou facultés d’une personne qui mènent à la connaissance.

Certains philosophes (voir Williamson, 2011) ont récemment défendu la thèse selon laquelle analyser la connaissance en termes plus « basiques » tels que la croyance, la vérité et la justification était un projet impossible. Selon eux, la croyance peut être expliquée en termes de connaissance mais pas l’inverse. Une croyance serait alors une connaissance ratée, alors que la connaissance représenterait une sorte de succès cognitif. Ce projet prend le contrepied du « projet analytique » qui visait à définir la connaissance en termes de conditions nécessaires et suffisantes.


Bibliographie

Dutant, J., (2010). “Qu’est-ce que la connaissance?”, Chemins Philosophiques, Vrin: Paris
Une introduction claire et très complète au sujet de la connaissance, comprenant des extraits de textes de B. Russell et de P. Unger, expliqués et commentés par Julien Dutant (à qui l’on doit aussi l’exemple de Brad). Par ailleurs, les note de bas de page complémentent à merveille le texte en offrant des précisions très utiles au lecteur désireux d’en apprendre d’avantage sur la question. Une excellente entrée en matière.

Dutant, J., et Engel, P., (2005). Philosophie de la connaissance : texte clés, Vrin.
Cet ouvrage contient une sélection d’articles classiques d’épistémologie, traduits en français, dont des articles de L. BonJour, R. Chisolm, E. Gettier, A. Goldman, K. Lehrer, G. E. Moore, R. Nozick, E. Sosa, B. Stroud, T. Williamson, L. Zagzebski.

Gettier, E., (1963). « Une croyance vraie justifiée est-elle une connaissance?”, (“Is Justified True Belief Knowledge?”), Analysis, 23, trad. J., Dutant (2003).
Il s’agit du très bref article, d’exactement trois pages, qui a rendu le problème d’Edmund Gettier célèbre et bouleversé le débat sur la connaissance. Gettier y présente deux cas dans lesquels un sujet a une croyance vraie justifiée qui échoue à être de la connaissance. Il présente ainsi un contre argument de taille à la théorie de la connaissance comme croyance vraie justifiée. Pour voir d’autres exemples de cas dits de « Gettier », voir Pritchard (2009).

Nagel, J. (2014). A Very Short Introduction to Knowledge, Oxford University Press: Oxford. (En anglais)
Cette introduction à la philosophie de la connaissance permet de saisir efficacement les débats et enjeux principaux de l’épistémologie contemporaine. Jennifer Nagel y traite, entre autres, de la question de la transmission de la connaissance et du contextualisme. Bien organisé, clair et complet, le livre contient aussi une liste très pratique de lectures plus approfondies par thèmes.

Pritchard, D., (2009). Knowledge, Palgrave Macmillan: New York (En anglais)
Dans cette introduction à l’épistémologie, Duncan Pritchard détaille les différentes manières de répondre au problème soulevé par Gettier de manière accessible, extrêmement claire et didactique : une excellente lecture pour se familiariser avec, ou pour compléter ses connaissances sur le débat « post Gettier ».

Williamson, T., (2011). Knowledge First Epistemology, in Sven Bernecker & Duncan Pritchard (eds.), The Routledge Companion to Epistemology, Routledge: New York (En anglais)
Pour les plus curieux et téméraires, Timothy Williamson présente ici sa version de la « Knowledge First Epistemology » (traduisez par « La connaissance d’abord »). D’après Williamson, et contrairement à ce que la tradition suppose, la connaissance ne peut pas être analysée en des termes « plus basiques », comme la croyance ou la vérité. Williamson propose d’abandonner ce projet analytique en faveur d’une nouvelle manière de faire de l’épistemologie d’après laquelle la connaissance doit être le point explicatif de départ.

Melanie Sarzano
melanie.sarzano@unibas.ch
Université de Bâle