La philosophie de A à Z

Résumé

Cet article est motivé par l’intérêt croissant de la philosophie pour « l’objet cerveau », que celui-ci soit fantasmé ou que l’on parle des connaissances réelles acquises par les neurosciences ces dernières années. L’émergence de domaines telles que la neurophilosophie, la philosophie des neurosciences ou encore la neuroéthique témoigne d’une telle effervescence. Plutôt que de proposer un panorama de ces champs aux contours déjà vastes, nous présentons ici la manière dont le cerveau a pu devenir un objet digne d’intérêt, voire incontournable selon certains, sous la forme d’un certain « neuro-essentialisme ». Selon cette conception, nous sommes notre cerveau, ou dit autrement, notre cerveau est ce qui contribue le plus à définir notre identité, au sens où il détermine ce que nous sommes ou croyons être : je pense avoir des désirs profonds, qui sont en fait des manifestations de mes connexions cérébrales, et mes souvenirs qui me sont les plus chers reposent quelque part dans une structure corticale sous mon crâne. Cette importance, le cerveau la doit peut-être à sa fonction biologique, qui est de produire de la pensée pour l’organisme, de son rôle dans la perception et le mouvement, allant vers des fonctions cognitives de plus en plus complexes, jusqu’à nous permettre de développer des langages, des cultures et de faire société. Après une introduction (première section), nous présentons quelques traits du neuro-essentialisme tel qu’il peut se revendiquer des neurosciences (deuxième section), puis nous mentionnons un certain nombre d’objections faites à cette conception (troisième section) avant d’élargir la perspective aux impacts que peuvent avoir ces débats (quatrième section).


Table des matières

Introduction : pourquoi le cerveau ?

1. Le neuro-essentialisme

a. Un thème culturel

b. Une image des neurosciences

c. Des neurosciences à la philosophie

i. Conséquences ontologiques
ii. Conséquences épistémologiques

2. Objections au neuro-essentialisme

a. Les abus de langage

b. Etendre la cognition

i. Le cerveau et son corps
ii. Le cerveau dans son environnement
iii. Le cerveau et l’action
iv. La cognition étendue
v. Conclusion

3. La circulation des représentations

a. L’attrait pour les explications neuroscientifiques
b. Une révolution des manières de voir et de faire ?

Conclusion

Bibliographie


Introduction : pourquoi le cerveau ?

Le cerveau est-il un organe comme les autres ? Et le philosophe, souvent connu pour avoir la langue mieux pendue qu’il n’a le cœur accroché, a-t-il quelque chose à dire à son sujet ? Dans un organisme tout sert à quelque chose : les pieds nous font marcher, nous voyons par les yeux, et le cœur irrigue en sang l’ensemble du corps. Mais à quoi sert le cerveau ?

Ce terme désigne généralement une partie du système nerveux central, ce qui le distingue au moins du système nerveux périphérique (les nerfs par exemple). Toutefois il serait difficile de définir précisément les frontières de cet organe, la continuité entre les différents systèmes étant le propre du fonctionnement d’un organisme. La partie du corps qu’est le cerveau peut être considérée comme destinée à collecter et traiter l’information recueillie par l’organisme : les messages circulant par les nerfs sensitifs sont analysés dans le système nerveux central, ils sont catégorisés, et donnent lieu si besoin à une anticipation de la réponse à donner à la stimulation, c’est-à-dire à une prise de décision, comme par exemple la préparation d’un mouvement. Toute forme de vie animale ne requiert pas un organe aussi élaboré que le cerveau. Un réflexe par exemple ne le sollicite pas, et un système nerveux composé de ganglions dans un organisme dépourvu de cerveau est capable de répondre à bien des stimulations, de s’adapter à des changements dans son environnement qui représentent pour lui des menaces ou des opportunités.

Mais à partir de quelle masse et de quel degré de complexité et d’organisation un ensemble de cellules nerveuses forme-t-il un « cerveau » ? Le tout n’est-il qu’une affaire de taille, de sophistication, de complexité de l’organisation ? Il est en effet tentant de mettre en parallèle les capacités des espèces, leur créativité, le degré de liberté dont elles semblent disposer, avec la complexité de leur cerveau. On peut ainsi recourir aux différences dans l’organisation du cerveau pour rendre compte des différences entre humains et animaux non humains : le cerveau humain n’est-il pas l’organe le plus complexe produit par l’évolution ? Si l’on revient à la question de la fonction de l’organe, le propre du cerveau humain ne doit-il pas alors être reconnu dans sa fonction suprême, la production de la pensée ? Il est coutumier d’associer cerveau et fonction intellectuelle ou cognitive. Pour reprendre des expressions courantes, si l’on parle du « cerveau de la bande » ou de la « fuite des cerveaux », on désigne simplement dans la première celui qui organise, planifie le mauvais coup et dirige la bande en question, et pour la seconde le départ des travailleurs les plus diplômés. Toutefois, il n’est pas dit qu’une seule fonction serve à épuiser tous les usages de l’organe. Et il n’est pas dit non plus que considérer le cerveau comme un seul et même organe soit pertinent, car il peut se décomposer lui-même en de multiples sous-organes – un système visuel, un système auditif, un système moteur, etc.

Le cerveau auquel renvoie le titre de cet article n’est pas d’emblée une notion philosophique, mais un objet de la nature. Comment alors y faire référence ? Il ne suffit pas de renvoyer à un concept scientifique de cerveau supposé disponible dans les sciences. Les connaissances concernant le cerveau proviennent de domaines scientifiques très variés et l’ensemble des structures et des niveaux en jeu dans la compréhension des phénomènes y touchant est immense. Parmi les spécialistes des différentes disciplines qui font progresser les connaissances en neurosciences, personne ne prétend à ce jour tout connaitre du cerveau et en fournir une description rapide clés en main. Il faut ajouter à cela une difficulté supplémentaire bien soulignée par Paul Ricœur : le cerveau ne peut pas être appréhendé comme un objet préscientifique, au sens où l’on ne peut en faire de phénoménologie. Nous n’avons pas d’expérience du cerveau comme les yeux prennent part à l’expérience de la vision. Si je bouge les yeux, je vois autre chose ; si je les ferme, je ne vois plus ; et la sensation du mouvement des yeux fait partie de l’expérience de la vision elle-même (Ricœur et Changeux 2000, 58). On ne peut évidemment pas dire la même chose du cerveau, qui n’a pas de paupières et que l’on ne sent pas penser. Le cerveau n’a pas lui-même de terminaisons sensorielles en son sein, dessinant un paradoxe suivant lequel l’organe qui se trouve à l’extrémité de tous les récepteurs sensoriels n’en possède aucun lui-même et se révèle donc insensible. Ce phénomène peut contribuer à rendre l’organe fascinant et autoriser les conceptions qui y voient une machine calculatrice insensible et froide étrangère dans notre propre corps. Ce double obstacle, celui d’une impossibilité d’un accès immédiat, et celui de la difficulté de l’approche par la médiation des sciences, conduit à ce que les débats que nous évoquerons par la suite tournent forcément autour d’une représentation schématique et idéalisée, d’une figure en quelque sorte mythologique d’un organe interne dont nous connaissons tous l’existence, dont nous avons entendu parler, mais que la plupart d’entre nous n’avons jamais ni observé ni ressenti. Le cerveau dont il sera question ici est donc à prendre comme un concept plutôt qu’une chose, une représentation construite par la science et la culture – ou par nos cerveaux…

En quoi la philosophie est-elle concernée par la connaissance du cerveau ?

La philosophie des sciences peut légitimement aborder les questions épistémologiques, éthiques et fondationnelles telles qu’elles sont posées par la recherche en neuroscience fondamentale et clinique, ce que l’on retrouve dans le mouvement de croissance de la philosophie des neurosciences, en parallèle à la structuration des neurosciences comme champ de recherche ces dernières décennies. Les développements de la philosophie des neurosciences recoupent en partie le domaine de la philosophie de l’esprit, dont elle se distingue en ce que la première constitue une branche de la philosophie des sciences là où la philosophie de l’esprit a acquis une relative autonomie.

Un second volet comporte tout un ensemble d’interrogations portant sur les leçons que l’on peut tirer des progrès des connaissances sur le cerveau pour les conceptions philosophiques dans des champs particuliers. Ainsi, il est probable que les études neuroscientifiques sur le comportement moral des humains intéressent les philosophes de la morale (Baertschi 2009), de même pour l’esthétique (Morizot 2014) ou la politique (Malabou 2004), mais nous n’allons pas aborder ici chacun de ces sujets séparément, et pour des réflexions en français le lecteur pourra se rapporter aux références citées.

Nous voulons ici remonter l’interrogation d’un cran pour aborder plus frontalement la « question du cerveau » à proprement parler. Cette question peut être formulée de deux manières.

En un premier sens : peut-on dire que des phénomènes tels que la conscience, ou la pensée, ou l’expérience sont produits par le cerveau ? Partant de ce que la fonction du cerveau est de penser (ou de traiter l’information, de délibérer, etc.), il peut être tentant de considérer que seul le cerveau est requis pour s’acquitter de cette fonction. Une conséquence épistémologique de cette position serait que celui qui veut comprendre les phénomènes relevant de la pensée doit d’abord comprendre comment fonctionne le cerveau. En d’autres termes, la clé pour expliquer la pensée consisterait à regarder dans le cerveau comment elle est sécrétée. Les neurosciences occuperaient alors une place de choix dans l’articulation des différents domaines de la connaissance, et nul ne pourrait ignorer ce que disent les neuroscientifiques. Tel est le credo de certains d’entre eux, en particulier de Jean-Pierre Changeux qui s’appuie sur la jeune maturité des neurosciences des années 1980 pour lancer un débat sur leur place dans la vie intellectuelle (Changeux 1983).

Un second aspect du problème consisterait à demander si nous – êtres vivants, humains en général – sommes, en un sens ou un autre, notre cerveau – ou si moi, en tant qu’individu, suis, en un sens ou un autre, mon cerveau ? La réponse à cette seconde question peut être suggérée par ce que l’on répond à la première, car si mon cerveau génère mon expérience, crée mon monde et est responsable de ce qui apparait devant le théâtre de ma conscience, alors cette personne que je crois être que j’appelle « moi » est en fait une construction de mes neurones et c’est par leur truchement que se constitue mon point de vue. Inversement, une réponse négative à la première question (le cerveau ne secrète pas la pensée comme le pancréas secrète l’insuline) suggère une ouverture vers d’autres domaines de la nature et d’autres disciplines que les neurosciences pour comprendre les mécanismes cognitifs, mais aussi ce qui fait la personne.


1. Le neuro-essentialisme

a. Un thème culturel

La figure du cerveau comme personnage digne d’intérêt n’est pas nouvelle. Par un petit exercice d’imagination, on peut même l’envisager dépourvu de son enveloppe corporelle et pourtant doté de toutes les propriétés de l’être vivant, ou intelligent, comme le « cerveau en bocal » que l’on rencontre dans les œuvres de science-fiction. La philosophie n’a pas été avare des expériences de pensées mettant en scène des cerveaux en bocaux, comme en témoigne le succès du chapitre de Putnam (1981) dans le cadre du débat entre scepticisme et réalisme sur lequel nous ne nous attarderons pas ici.

Si les curiosités anatomiques prélevées par les médecins sur les cadavres peuvent reposer conservés dans une solution pour l’éternité sur l’étagère d’un laboratoire ou dans un musée d’histoire naturelle, la science-fiction a fait des cerveaux en boîte de véritables personnes. Dans ce cas, le cerveau qui survit en-dehors du corps possède toutes les propriétés de l’être humain ou de la créature à laquelle il a appartenu avant d’en être désolidarisé : il manifeste désirs, intentions, volontés… Chacun peut trouver dans sa culture cinématographique des illustrations de personnages réduits à leurs cerveaux.

Symbolisant souvent l’intelligence machiavélique la plus froide couplée avec une certaine frustration de ne plus posséder leur corps et un désir de puissance et de domination infinis, les cerveaux dans des bocaux s’avère des adversaires redoutables de l’humanité lorsqu’ils se lancent à la conquête de la planète (Sconce 1995). Ces représentations culturelles sont bien sûr fortement dépendantes du contexte social et politique de leur création : la peur du contrôle par un cerveau venu d’ailleurs manifeste plus généralement la crainte de la manipulation dans un contexte de guerre froide et de société de l’information. De même, la peur des agissements de neuroscientifiques supposés dangereux et motivés par le profit s’explique en partie par le contexte contemporain de guerre économique (Cassou-Noguès 2012).

Si le cerveau est un alibi ou une manière facile de construire un personnage atypique, il n’en reste pas moins que la fascination pour cet organe ne semble pas se démentir. Une analyse de Roland Barthes retrace ainsi la saga qui a suivi la mort d’Einstein et la question de savoir que faire du cerveau de l’illustre savant, constitué en objet de culte pour une société qui valorise tant la science et l’intelligence (Barthes 1957).

Les conséquences d’un tel intérêt pour le cerveau sur la notion de personne est directe : peut-être est-ce le cerveau qui est au fond le véritable porteur des caractéristiques qui définissent les individus ? Si je peux continuer d’être moi-même en étant réduit à un cerveau dans un bocal, il ne semble pas en revanche que je puisse changer de cerveau sans devenir quelqu’un d’autre. On peut subir une transfusion sanguine ou se faire greffer un rein sans perdre son identité, mais que se passerait-il si une chirurgie pouvait intervertir cerveaux et corps de deux individus, greffant dans le crâne de l’un le cerveau de l’autre et réciproquement. Chacun se retrouverait-il au réveil avec le sentiment d’avoir été transporté dans un corps étranger au sien (Shoemaker 1963) ? Si tel était le cas, le cerveau serait alors le principal porteur des propriétés psychologiques de la personne, c’est-à-dire de son caractère, de ses facultés, de sa mémoire et finalement de son identité.

b. Une image des neurosciences

Ce thème culturel semble être au goût du jour, porté par les découvertes scientifiques qui ont suivi l’essor des neurosciences depuis les années 1960. Certaines découvertes peuvent en effet suggérer que, après des siècles d’explorations hasardeuses et de théories spéculatives, les scientifiques parviennent enfin à rendre compte des mécanismes fondamentaux qui régissent la vie mentale de l’organisme.

Il importe avant tout de distinguer les différents niveaux d’organisation au sein du système nerveux. Le regard sur le cerveau peut en effet se fixer à diverses échelles (ce que l’on appelle parfois des niveaux d’intégration) : au niveau global, celui de la communication entre les grandes aires cérébrales, au niveau de chacune des grandes structures (cortex, cervelet, pont…), au niveau des couches et des colonnes corticales, au niveau des différentes espèces de neurones, au niveau des nombreuses molécules qui régulent la chimie de l’organe, dont les neurotransmetteurs, etc. L’articulation entre ces différents niveaux est très complexe et c’est aussi pour cela que les disciplines scientifiques engagées dans l’étude du cerveau sont nombreuses, le terme de neurosciences désignant plus un champ de recherche interdisciplinaire qu’une discipline scientifique à proprement parler (Abi-Rached et Rose 2013).

Mais si Jean-Pierre Changeux intitule son livre l’homme neuronal, c’est parce que le neurone se situe justement selon lui à l’intersection de deux grands blocs de disciplines : par en bas la chimie du système nerveux, qui voit dans le neurone et dans les synapses un ensemble de molécules dont on peut décrire la structure et les propriétés, et par en haut la physiologie, qui voit dans le neurone l’unité de base porteuse des échanges d’informations au sein de l’organisme. Un neurone est une cellule dont la structure se prête à l’action à distance et à la communication : il est équipé pour recevoir, car de nombreux neurones sont reliés à lui, et pour envoyer, par son axone dont la longueur permet à des connexions de s’établir entre des parties éloignées du cerveau ou du corps. Le long de cet axone se propage une impulsion électrique, suggérant que quelque chose (un signal, une information, une commande…) peut partir du corps de la cellule et se transmettre. Les neurones sont reliés entre eux par des synapses, la plupart chimiques, qui transmettent de l’information par des neurotransmetteurs libérés au moment de l’arrivée du signal électrique. Le système nerveux est donc un vaste réseau d’échange d’informations : le clou pénètre dans le pied, mais l’information va jusqu’au cerveau, la balle est dans ma main, mais c’est du cerveau que part la commande motrice qui décide du moment de la lancer…

Dans cette image, le cerveau est alors le centre de contrôle d’un vaste réseau de communication. Mais le centre lui-même n’est pas uniforme, et l’un des principaux acquis des neurosciences contemporaines consiste à distinguer les différentes fonctions et à étudier les mécanismes par lesquels les différentes parties du cerveau s’acquittent de chacune de ces fonctions. Le débat entre le localisationnalisme, selon lequel différentes parties du cerveau sont responsables de fonctions différenciées, et une conception équipotentielle ou holiste, selon laquelle certaines fonctions cognitives (au moins les plus complexes ou évoluées) ne peuvent pas être précisément localisées dans le cerveau, agite longtemps les cliniciens et les biologistes. Depuis le XIXème siècle, les progrès de l’anatomie pathologique appliquée au cerveau permettent de distinguer au sein de l’organe de multiples sous-structures responsables de fonctions spécifiques : si telle aire est endommagée alors le patient ne peut plus parler ; avec telle lésion c’est le système de la perception visuelle qui est affecté ; avec telle autre ce sont les fonctions cognitives les plus élevées comme les capacités sociales qui sont altérées alors que les autres fonctions ne sont pas touchées. Le raffinement des méthodes d’investigation du système nerveux ouvre la voie à une cartographie globale des régions cérébrales qui permet de déterminer d’une part les régions et structures engagées dans telle ou telle fonction et ouvre d’autre part à une compréhension des mécanismes fondamentaux par lesquels les neurones traitent l’information.

Les variations de lumière qui frappent la rétine parviennent d’abord au niveau du cortex occipital, qui traite en parallèle différents aspects de la scène comme le mouvement, la couleur, l’orientation d’un objet, sa position dans le champ visuel… Tous ces aspects de l’information visuelle sont pris en charge par des neurones situés dans des endroits précis, que l’on peut identifier, et l’on peut par-là suivre le cheminement anatomique de l’information à travers ce circuit. Les différentes régions du cortex moteur sont également bien connues, y compris chez l’humain : tel ensemble de neurones contrôle le mouvement du bras, tel autre le mouvement de la jambe. L’homonculus de Penfield présente en un schéma une cartographie sensorielle et motrice des différentes parties du corps dans le cortex : le cerveau comporte en ce sens des représentations internes – représentations du corps du sujet dans le cas des cartes somatotopiques. Ces représentations sont utilisées par exemple pour localiser une sensation ou prévoir un mouvement. Pour les fonctions cognitives complexes, il est beaucoup plus difficile de mettre à jour une correspondance aussi nette que celle qui existe entre aires sensorielles et motrices et le corps lui-même, ou entre les portions du champ visuel et les parties du cortex visuel. Ainsi plus la pensée va vers le conceptuel, le général, plus les aires dites associatives et le lobe frontal (l’avant du cerveau) sont actifs par rapport aux aires perceptrices ou motrices.

Mais si l’analyse des systèmes perceptifs et moteurs en différentes fonctions est bien avancée, il n’en va pas de même à mesure que l’on monte dans la hiérarchie des fonctions et de l’organisation cérébrale, car plus on cherche à comprendre des mécanismes complexes, mettant en jeu différentes régions cérébrales, plus on a besoin de recourir à la complexité du cerveau pour rendre compte des phénomènes observés, moins la localisation est aisée. Il est pourtant acquis que cette complexité de l’organe, cette mise en jeu et intégration de zones différentes, est ce qui rend possible la formation des objets les plus abstraits tels que ceux de la pensée humaine, ce que Changeux appelle des « objets mentaux » (Changeux 1983, 171). On peut en effet supposer que même à un niveau élevé d’abstraction, il existe des représentations internes (on peut dire aussi un « code » neuronal), à savoir des états du cerveau qui représentent un objet, un état de choses extérieur ou intérieur, et qui mettent en correspondance de manière systématique un état ou une dynamique du cerveau et une situation. Grâce à ces représentations, le cerveau calcule, prévoit, anticipe et prend des décisions.

Les propriétés fondamentales du neurone, comme le mécanisme du potentiel d’action et les différents types de cellules nerveuses, semblent communes à de nombreuses espèces pourvues de système nerveux. Des ressemblances existent entre les architectures neurales des espèces proches, mais si l’on regarde à un niveau plus général, l’être humain est pourvu d’un lobe frontal sans équivalent dans le règne biologique, ce qui pourrait rendre compte de ses capacités exceptionnelles de création et de communication. Chargé en particulier de la planification des actions et de la réflexion abstraite, n’est-ce pas ce lobe frontal, base de la pensée réfléchie et de l’intelligence qui a fait de nous ce que nous sommes ? Dans ce cadre, la pensée, du mécanisme le plus simple de détection d’un mouvement dans le champ visuel et d’enclenchement d’un mécanisme de fuite jusqu’à des délibérations complexes prenant en compte de nombreux facteurs, est bien une fonction de l’organe cerveau.

c. Des neurosciences à la philosophie

i. Conséquences ontologiques

Si la pensée est un calcul sur des représentations internes générées par un organe, le cerveau, alors ne peut-on pas dire du monde tel que nous le percevons et de notre univers mental en général qu’il est une illusion créée par notre cerveau ? L’un des acquis des neurosciences consiste à ne pas considérer le cerveau comme une chambre d’enregistrement passive du monde extérieur mais comme une machine prédictive, projetant des hypothèses sur son environnement et interprétant les données des sens (Berthoz 1997). Certains sont toutefois tentés d’aller plus loin : Chris Frith (2007) affirme par exemple qu’une double illusion est produite par notre cerveau, la première nous fait croire que nous possédons un univers mental, que nous ressentons comme privé et partiellement maitrisé, et la seconde nous donne l’impression d’être en contact avec la réalité physique du monde extérieur. Dans un geste démystificateur par rapport à ces deux préconceptions, les neurosciences nous révèlent que le cerveau est en réalité le vrai sujet de nos actions, et qu’il ne nous dit que ce que nous avons besoin de savoir pour agir, qu’il ne nous fait pas ressentir tout ce qu’il perçoit, et qu’il peut agir contre notre volonté.

L’ouvrage de Frith veut ainsi décrire ce qu’un cerveau normal « nous raconte » sur le monde et sur nos corps, et avance que notre perception du monde est ainsi « un fantasme qui coïncide avec la réalité ». Le psychologue cherche alors à expliquer la manière dont le cerveau construit cette impression que nous avons d’être un sujet doté d’un esprit et se mouvant dans un monde extérieur. Les technologies d’observation du cerveau permettent en particulier d’objectiver ces mécanismes de manière bien plus précise que ce que permet l’interrogation des sujets ou la mesure de leurs performances : on peut observer dans le cerveau le traitement de percepts qui restent inconscients pour le sujet. Il est possible de visualiser une activation de l’amygdale, zone connue pour intervenir lors des émotions, quand le sujet qui passe dans le scanner voit un visage effrayé, même si le visage est projeté trop rapidement pour que le sujet soit conscient d’avoir vu un visage effrayé et soit capable de rapporter l’avoir vu. Les données en première personne (les rapports des sujets des expériences qui disent ce qu’ils ressentent) sont généralement considérées comme moins pertinentes que les mesures du comportement et les performances considérées comme objectives dans un contexte expérimental donné ; avec les progrès de l’observation du cerveau, c’est un nouveau champ qui s’ouvre puisque l’on peut directement voir dans le cerveau des personnes des processus dont elles n’ont pas conscience.

Dans un autre registre, Thomas Metzinger (2003) cherche par exemple à développer comment la conscience, le sentiment même d’être un soi, est produit par le cerveau sous la forme d’un « modèle du soi ». L’expérience subjective correspond au contenu d’un modèle-de-soi qui ne peut pas être reconnu comme tel, c’est-à-dire comme un modèle, par le système de traitement de l’information et des représentations qui l’utilise. Autrement dit, mon cerveau ne parvenant pas à considérer les représentations dont il se sert comme des éléments d’un modèle (le modèle de ma main par lequel le cerveau calcule le mouvement à réaliser et décide de sa pertinence par rapport à la trajectoire de la balle à saisir), il tient l’ensemble du processus pour celui d’un soi conscient (je crois qu’il y a un moi qui décide d’attraper la balle et bouge ma main). Les illusions d’agentivité et de réalité du monde extérieur participent d’une stratégie adaptative suivie par notre cerveau : un certain voile d’obscurité doit être jeté sur les processus internes en jeu pour permettre l’efficacité de l’ensemble du système et la relation du corps à lui-même et aux objets extérieurs.

Les conceptions que nous avons esquissées semblent favoriser un certain « neuro-essentialisme », selon une étiquette avancée par Adina Roskies (2002) pour désigner globalement la croyance selon laquelle nous serions nos cerveaux. Plus que nos gènes, plus que le reste de notre corps, c’est notre cerveau qui est le siège de notre identité et de notre personnalité – ce qui se comprend aisément si les représentations qui déterminent qui nous pensons être et comme nous percevons le monde sont abritées dans le cortex.

ii. Conséquences épistémologiques

Le discours des neurosciences peut également avoir des retombées sur la structuration de la recherche et le développement de la connaissance lui-même. L’émergence des neurosciences cognitives, apparues entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, est un phénomène marquant des sciences de l’esprit de ces dernières décennies. Grâce aux progrès des connaissances sur le cerveau et des divers outils d’investigation des neurosciences, il est possible de ne plus se contenter d’analyser les mécanismes de base à l’œuvre dans le cerveau (au niveau de la compréhension des mécanismes moléculaires et cellulaires par exemple, pour répondre à des questions du type : comment fonctionne une synapse ? quels sont les neurotransmetteurs en jeu ?), mais d’étudier de manière plus générale la manière dont le cerveau s’acquitte de tâches complexes.

Ce changement est important pour les neurobiologistes, qui sont incités à étendre leur champ d’investigation des modèles animaux ou des fonctions les plus simples vers l’étude de l’humain ou des fonctions cognitives supérieures. Mais ce changement est également important pour les spécialistes de l’esprit, qui sont invités à regarder également ce qui se passe du côté du cerveau. La psychologie cognitive est particulièrement visée puisqu’il s’agit, par l’étude des phénomènes cérébraux sous-jacents aux fonctions cognitives, de conditionner l’étude des mécanismes cognitifs à l’élaboration de modèles cohérents des bases neurales supposés de ces mécanismes. Autrement dit, à partir des années 1980 monte progressivement en force l’idée selon laquelle on ne pourrait plus enquêter sur la cognition sans faire l’économie d’une enquête sur le cerveau (Churchland 1986 ; pour un recueil de positions contradictoires voir par exemple Gold et Stoljar 1999).

Les psychologues à tendance naturaliste ont bien souvent été séduits par ce discours et se sont formés aux outils des neurosciences et en particulier aux méthodes d’imagerie cérébrale qui permettent de donner une certaine vision de l’activité globale du cerveau humain (EEG, IRMf, TEP, MEG…). Une posture de prudence épistémologique pouvait inciter à étudier les processus psychologiques en faisant abstraction de leur réalisation cérébrale dans la mesure où l’étudie de leurs bases neurales est particulièrement difficile. Mais si l’on tient pour acquis que les processus cognitifs ont lieu dans le cerveau, et que les instruments pour ce faire se révèlent disponibles, alors il faut étudier la cognition telle qu’elle est façonnée par le cerveau humain, c’est-à-dire en relation avec les processus cérébraux dont elle est une fonction. La posture de prudence n’est toutefois pas complètement discréditée aujourd’hui, car les interrogations concernant le fonctionnement des outils des neurosciences et en particulier les outils d’imagerie fonctionnelle chez l’homme, sont nombreux (Forest 2014).

Plus largement, ce sont potentiellement toutes les sciences humaines qui peuvent être concernées par les neurosciences : si les relations sociales, la culture, l’art… trouvent leur ultime raison d’être dans le cerveau des individus qui nouent des relations, alors la sociologie, l’histoire, l’esthétique… doivent se mettre à jour en termes de connaissances du cerveau et engager un dialogue avec les neurosciences. Une telle affirmation est bien plus difficile à accepter que celle qui veut rapprocher psychologie et neurosciences, la distance de méthodes et d’objets se révélant bien plus grande. Le développement de sous-disciplines issues des neurosciences (neurosciences sociales et tous les champs d’étude qui commencent par neuro- quelque chose) inquiètent ainsi les tenants des sciences humaines qui voient dans le succès de ces nouvelles approches une menace pour leurs disciplines (Feuerhahn et Mandressi 2011). Le rapprochement des disciplines et la prétention des neurosciences à aborder des objets qui relèvent traditionnellement de disciplines différentes soulèvent donc des questions épistémologiques importantes.


2. Objections au neuro-essentialisme

Un certain nombre d’objections peuvent être adressées à la conception selon laquelle les processus mentaux dépendent du cerveau du sujet et que cet organe d’exception mérite une attention toute particulière.

a. Les abus de langage

La première série d’objections relève de la philosophie du langage. L’attribution de personnalité ou de causalité à une partie du corps relèverait d’une utilisation impropre du langage, mauvais usage auquel les neuroscientifiques peuvent être enclins, peut-être par déformation professionnelle. Le « sophisme méréologique », comme le dénoncent Peter Hacker et Maxwell Bennett (2003), consiste à attribuer des propriétés du tout à une partie de la personne – le cerveau en l’occurrence. Dans le cas des neurosciences, bien des discours attribuent au cerveau des propriétés qui devraient revenir à la personne ou à l’animal entier. On parle ainsi d’un cerveau qui croit certaines choses, qui a des expériences ; de certains morceaux du cortex qui perçoivent et d’autres qui interprètent, d’autres encore qui formulent des hypothèses ; de neurones qui décident, qui estiment des probabilités, etc.

Cette attribution de propriété est trompeuse car ce sont des facultés comme penser, croire ou décider sont des propriétés de la personne, et pas de l’une de ses parties, quand bien même cette partie serait le cerveau ou un de ses composants. Si l’on demande d’où a bien pu lui venir cette idée ? la réponse attendue n’est généralement pas – du lobe préfrontal bien sûr… Assimiler l’animal, humain ou non, à son cerveau, ou à ses neurones, revient donc à confondre le tout et la partie. La leçon tirée par Hacker et Bennet de cette analyse est que nombre des conclusions ou des formulations des neurosciences, quand elles se veulent cognitives, n’ont tout simplement pas de sens et ne correspondent qu’à des abus de langage.

Une telle objection incite à redoubler de prudence pour distinguer ce qui relève du raccourci, des expressions un peu rapides que l’on peut trouver sous la plume des neuroscientifiques dans le cadre de la présentation des résultats d’une science expérimentale, et les conclusions ontologiques ou épistémologiques que l’on peut tirer des nouvelles connaissances acquises sur le cerveau. Mais elle ne diminue en rien le fait que les neurosciences aient fait certaines découvertes et que ces découvertes puissent avoir un impact sur nos conceptions. De plus, il faut pouvoir rendre compte du fait que nos manières de voir et de parler peuvent évoluer, notamment sous l’effet de la pratique scientifique ou de la représentation que l’on s’en fait (cf. section 4).

b. Étendre la cognition

Une deuxième série d’objections relève de la philosophie des sciences cognitives et de ce qu’on désigne parfois (en anglais) comme les conceptions des quatre e : l’esprit incarné (embodied), en contexte (embedded), énactif, et externe (pour une synthèse voir par exemple Rowlands 2010). Nous abordons ici certains thèmes mis en avant par les théories de la cognition qui se veulent alternatives – par rapport à une vision neuro-essentialiste tenue pour dominante qui prendrait pour objet les représentations internes au cerveau. Toutes ces approches présentent un air de famille sans pour autant constituer un nouveau paradigme unifié en sciences cognitives.

i. Le cerveau et son corps

L’image célèbre du cerveau flottant dans une cuve est particulièrement inadéquate et susceptible d’induire en erreur un lecteur peu familier du fonctionnement du cerveau. Tenter de rendre l’image plus concrète aboutit à un exercice de pensée qui est aussi un bon plaidoyer en faveur de la cognition incarnée (Thompson et Cosmelli 2011).

Il faut d’abord se demander ce que l’on met dans la cuve et à quoi ressemblerait ce « cerveau » : ne garde-t-on que les neurones, ou ajoute-t-on des cellules gliales, le cervelet, tous les éléments chimiques qui circulent dans l’organe ? Admettons cependant que l’on ait réussi à isoler une partie du système nerveux suffisamment importante pour reproduire les conditions de production de la cognition. Il faudrait ensuite lui procurer de l’énergie et de l’oxygène par un système d’irrigation qui réponde aux besoins locaux des différentes parties du cerveau en fonction de leur activité, c’est-à-dire qui reproduise les subtilités du couplage neurovasculaire. Il faudrait également ajouter à ce système nerveux supposé central un moyen de communiquer avec l’extérieur qui simule les arrivées du système nerveux périphérique tout en gardant l’équilibre interne de l’organe. Il ne suffit pas de stimuler le système nerveux de l’extérieur pour aboutir à la création d’un monde d’expérience, car comme nous l’avons vu plus haut le cerveau projette ses hypothèses et sélectionne dans l’environnement les informations pertinentes pour l’organisme. De plus, de nombreux éléments du corps, autres que le cerveau, participent aux processus cognitifs d’une manière qui ne semble pas négligeable. On peut citer ainsi la distance entre les yeux ou les oreilles essentielle pour l’estimation de la distance d’émission du stimulus.

Autrement dit, il n’est pas évident que le « même » cerveau conviendrait indifféremment à un « autre » corps si la possibilité lui en était offerte, la relation entre corps et cerveau qui aboutit au bon fonctionnement des mécanismes cognitifs (ici la perception) pouvant être décrite comme répondant à un ajustement ou une intrication entre les deux ensembles. Thompson et Cosmelli veulent montrer en l’occurrence que tout « bocal » capable de supporter les fonctions cognitives du cerveau doit en fait répondre à l’exigence de créer des conditions telles que le cerveau soit incorporé dans un organisme proche du nôtre au moins fonctionnellement.

Dans ce cas pourquoi ne pas dire que les bases matérielles de la pensée résident dans l’organisme dans son ensemble, plutôt que dans le cerveau ou dans une de ses sous-parties ?

ii. Le cerveau dans son environnement

Evidemment, il n’est pas dans l’objectif ultime des neurosciences d’étudier des cerveaux en bocal. Des détours par la modélisation et la simplification sont nécessaires dans la description des mécanismes, et c’est le propre de la démarche scientifique de manière générale : on n’étudie pas un cerveau générique, mais tel type de neurone ou telle molécule que l’on peut isoler dans telle espèce animale pour les besoins de l’expérimentation, ou l’on expérimente avec un petit nombre de sujets selon des paramètres très contrôlés. Mais il est vrai aussi que l’horizon des recherches sur le système nerveux dépasse l’ensemble des observations locales qui ont pu être faites, et les études la limace de mer contribuent à la connaissance des mécanismes neuronaux en général. Les scientifiques sont les premiers à insister sur la sensibilité du cerveau à son environnement et la notion de cerveau telle que la conçoit les neurosciences n’est souvent pas isolée de son contexte. C’est notamment la raison pour laquelle les études fonctionnelles du cerveau humain ont autant attiré l’intérêt quand elles sont devenues accessibles : nombre de connaissances acquises sur les modèles animaux ou en pathologie allaient pouvoir être comparées avec le fonctionnement du cerveau humain. Bien sûr les outils d’observation sont très loin de donner les moyens d’observer le cerveau dans un contexte « naturel », mais la complexification croissante des dispositifs expérimentaux cherche à aller dans ce sens.

De manière plus précise, l’étude du développement en neurobiologie a bien montré comment le cerveau est dépendant de son environnement, et en un sens façonné par lui et pour lui. Les processus neurobiologiques se sont ainsi développés de telle manière que le cerveau apparaisse comme « couplé » avec un environnement spécifique. Comme l’ont montré les travaux désormais classiques des neurophysiologistes Hubel et Wiesel à propos des éléments du système visuel : si un chaton n’est pas exposé à certains stimuli, les mécanismes cérébraux qui devraient se situer à un endroit précis ne se développent pas, et l’organisme se révèle par la suite inadapté quand on lui présente un environnement qui contient ces formes. En d’autres termes, la non-exposition à une famille de stimuli dans les premières années de la vie fait perdre définitivement la capacité à reconnaitre cette information, et cela parce que le câblage neuronal ne se développe pas en ce sens.

Les illusions d’optique que nous connaissons jouent justement pour beaucoup sur des variations de l’environnement auxquelles le sujet ne s’attend pas. Dans le cas de la chambre de Ames, le spectateur est invité à regarder par une fenêtre une pièce dont les proportions sont truquées, les murs ne sont pas symétriques (pour une courte présentation, voir par exemple Berthoz et Recht 2005, 142 ou Frith 2007, 74). Le spectateur est alors confronté à une scène fondamentalement ambiguë, à savoir que les informations dont il dispose en passant l’œil par la fenêtre ne lui permet pas de trancher entre plusieurs interprétations possibles de ce qui s’offre à sa vue. En l’absence d’informations extérieures, l’écart de taille entre les mobiles situés dans la pièce est jugé plus probable que le non-respect de la symétrie ou de certaines attentes sur les règles de la perspective dessinant le pourtour de la pièce, ce qui conduit à percevoir objets et individus à l’intérieur de la pièce de manière disproportionnée ou changeant de taille. Les ressources « internes » au cerveau ne suffisent pas à désambiguïser le stimulus, car celui-ci s’appuie dans les situations courantes sur le contexte fourni par la scène elle-même.

Nombre d’illusions reposent par exemple sur des relations trompeuses entre ombres, volumes et orientations. Ces hypothèses, de symétrie ou d’orientation des ombres, que le cerveau projette, sont apprises par expérience, donc par fréquentation d’un environnement particulier. Il est incontestable que le cerveau dépend d’une certaine manière de son environnement et que les processus cognitifs mettent en jeu une connaissance précise de cet environnement par l’organe.

La portée de la reconnaissance du caractère embarqué ou contextuel de la cognition varie cependant en fonction de comment l’on entend rendre compte de l’apport de cet environnement à la cognition (cf. conclusion de cette section).

iii. Le cerveau et l’action

Une autre manière de mettre en avant les interactions entre le cerveau, l’organisme et l’environnement, consiste à souligner le rôle constitutif de l’action dans la cognition, comme l’a fait l’approche dite énactive, dont les développements recoupent à bien des égards les remarques précédentes sur la cognition incarnée.

L’ouvrage fondateur de ce champ de réflexion poursuivait le but d’approcher la cognition par un prisme phénoménologique qui permette de dépasser la coupure entre un univers mental des représentations internes et le monde extérieur (Varela, Thompson, et Rosch 1999). Le recours à la phénoménologie en philosophie des sciences cognitives s’est par la suite fait de plus en plus fréquent, notamment pour trouver des alternatives aux approches représentationalistes. Cette approche peut rejoindre le programme d’une « neurophysiologie de l’action » (Berthoz et Petit 2006) ou de l’approche sensori-motrice (O’Regan et Noë 2001) qui se donne pour objectif de comprendre comment les organismes agissent avec leur système nerveux – plutôt que de passer par le détour des représentations qu’ils formeraient pour agir.

Un théoricien contemporain qui se réclame de l’énaction comme Alva Noë insiste sur le rôle de l’action, ou de certaines dispositions sensorimotrices, dans l’élaboration de l’expérience consciente (Noë 2009). L’organisme n’est pas un spectateur passif et c’est par ses actions qu’il peut retirer l’information dont il a besoin sur le monde : si je vois la pointe d’un crayon qui dépasse de ma trousse, je ne suppose pas qu’il n’y a qu’une pointe de crayon dans ma trousse, et je n’ai pas non plus besoin de mobiliser une représentation du crayon-tout-entier pour rendre compte de ma perception, mais je sais qu’il suffit simplement que je me penche pour changer de point de vue ou que je l’attrape, pour voir le crayon tout entier.

Noë suggère ainsi que l’expérience consciente n’est pas déterminée en dernière instance par un substrat cérébral fixe, en citant une expérimentation sur des furets dont les terminaisons sensorielles en provenance des yeux ont été rebranchées à la naissance sur le cortex dit auditif (la région du cerveau mobilisée pour l’audition par des animaux développés dans des conditions normales) et dans laquelle les animaux parviennent bien à traiter les stimuli visuels avec leur cortex auditif. Cet exemple est généralement donné comme une illustration de la plasticité de la matière neuronale, c’est-à-dire que des éléments essentiels du cerveau comme les connexions nerveuses peuvent se faire et se défaire, donnant l’impression d’une certaine malléabilité de l’organe. Or dans le cas cité cette plasticité montre que, pour rendre compte de l’émergence et de la nature de l’expérience consciente, il ne suffit pas de dire quelle zone du cerveau a été activée, mais il faut aller jusqu’au rapport de l’organisme au monde. Si l’on peut voir avec le cortex auditif, cela signifie que le fait que le cortex soit visuel ou auditif dans des conditions normales importe peu et que c’est l’acte de vision qui constitue la norme de l’expérience.

iv. La cognition étendue

Il est enfin possible de défendre que des éléments externes au sujet réfléchissant font partie intégrante du processus cognitif dans lequel celui-ci est engagé. Il s’agit donc d’étendre la cognition au-delà des limites du sujet, ou de proposer une conception dans laquelle des éléments externes à l’organisme, autant que des éléments internes, forment les processus cognitifs. Selon un exemple très cité (Clark et Chalmers 1998), Otto est un patient affecté de troubles de la mémoire ; il le sait et se muni donc d’un carnet sur lequel il note ses adresses. Lorsqu’il va au musée pour retrouver une amie (qui elle ne souffre pas de troubles de la mémoire), cette dernière connait – ou croit savoir – l’adresse du musée et mobilise cette croyance pour décider de la manière de s’y rendre (à pied ou en taxi ?), alors que Otto, qui ne dispose pas de cette croyance mais d’une ligne sur son carnet, mobilise cette inscription pour mener à bien le même objectif, par exemple en sortant son carnet pour le montrer au chauffeur de taxi ou pour comparer le nom de la rue dans laquelle il se trouve avec le nom de rue indiqué sur le carnet. Si l’on considère l’orientation de Otto dans l’espace et les processus cognitifs qui y sont associés, la ligne sur le carnet tient le même rôle que la croyance de son amie.

Nous n’avons ici pas de raison de dire que cette ligne sur le carnet d’Otto n’est pas l’une de ses croyances, et le fait que l’adresse ne soit pas stockée dans le cerveau de la personne change peut-être la manière dont le processus cognitif se déroule mais ne change pas fondamentalement le rôle de cette croyance précise dans le processus (faire arriver à la bonne adresse). On peut même postuler que Otto, grâce à son carnet, possède cette croyance, tout comme son amie, même s’il n’est pas capable de réactiver ce souvenir sans son carnet. De fait, les cas sont nombreux dans lesquels l’information pertinente pour une tâche cognitive se situe en dehors de la tête de l’individu. De plus, comme ce stockage externe de l’information est sous certains rapports plus économe et plus fiable qu’un stockage interne dans des représentations cérébrales, on peut parfois préférer avec raison cette méthode – nous avons des carnets pour noter nos adresses même si la mémoire suffirait la plupart du temps.

L’information est réellement présente dans ces structures externes, et le sujet peut, en agissant d’une certaine façon, en manipulant ces structures, en retirer l’information disponible. Dans ce cas de figure, la manipulation par laquelle l’information devient disponible fait bien partie du processus cognitif et s’intègre dans la stratégie globale par laquelle l’organisme acquiert de l’information sur son environnement pour agir. Car il ne suffit peut-être pas de regarder quelque chose pour que le spectacle puisse être dit prendre part au processus cognitif. Que l’on pense à la différence entre jouer aux échecs en regardant le plateau et jouer aux échecs « à l’aveugle » : dans les deux cas l’information disponible est la même, quoique sous une forme différente, perceptuelle d’un côté et mémorielle de l’autre – et cette différence a sûrement des conséquences sur la manière dont se déroule le processus cognitif, sur sa fiabilité et son efficacité. En revanche, si la manipulation des pièces d’un puzzle permet seule de révéler celles qui s’ajustent entre elles, et ce d’une manière qui n’aurait pas d’équivalent par la seule contemplation des pièces éparses, alors on peut dire que l’action d’essayer d’ajuster les pièces fait partie du processus de traitement de l’information et de décision qui m’amène à choisir cette configuration pour le puzzle (Rowlands 2010).

v. Conclusion

La volonté de proposer une alternative à un certain modèle supposé dominant en sciences de la cognition, qui ferait de la cognition un calcul sur des représentations supposés internes au cerveau, relie ces diverses objections. En ce sens, elles présentent l’intérêt indéniable d’élargir la perspective en remettant la production de la pensée dans un contexte plus général que ne peut le suggérer une vue trop centrée sur le cerveau, et elles soulignent le rôle essentiel du corps et de l’environnement dans la genèse des processus mentaux.

Comment cependant entendre cette relation entre le cerveau et son environnement ? S’agit-il d’une simple relation de dépendance, auquel cas il semble que de nombreux arguments puissent être interprétés en un sens faible et que l’on puisse reconnaitre que le cerveau a besoin d’un corps, interagit avec son environnement, intègre des éléments de son environnement dans ses processus cognitifs, sans pour autant concéder que ce n’est pas in fine le cerveau qui est le porteur de ces processus cognitifs (Adams et Aizawa 2007) ? Dans ce cas les processus mentaux ont lieu dans le système nerveux, les représentations sont bien dans le cerveau, mais ces processus s’appuient sur des éléments de l’environnement ou utilisent des parties du corps pour la computation. Ou s’agit-il de défendre une véritable relation de constitution, par laquelle les éléments a priori externes entrent bien dans la définition de la cognition, comme le veulent les arguments présentés plus haut ?


3. La circulation des représentations

A leur plus haut niveau de généralité, les débats de la philosophie des sciences cognitives portent sur la nature de la pensée. Il s’agit dans cette dernière section de se tourner vers des aspects plus concrets du neuro-essentialisme décrit précédemment.

Nous avons suggéré dans l’introduction qu’en philosophie il ne saurait être question du cerveau tel que conçu par l’état le plus avancé de la science, mais d’une image plus ou moins précise et construite. Il est possible que nos représentations et nos concepts évoluent, d’une part sous l’influence légitime des découvertes des neurosciences, et d’autre part en suivant un mouvement plus global de biologisation ou de cérébralisation du discours sur l’humain.

Les deux mouvements ne sont pas incompatibles, car ils peuvent avoir lieu en même temps. Quant au second mouvement, il n’est ni formidable ni scandaleux en soi, car il faudrait savoir ce qui en ressort avant de le louer ou de le condamner.

a. L’attrait pour les explications neuroscientifiques

Il arrive aux grands récits de l’histoire et de la philosophie des neurosciences de présenter les avancées des connaissances sur le cerveau pour en conclure ce qu’il faudrait changer dans nos conceptions de l’humain – en fonction bien entendu des progrès de la science.

Une lecture inverse peut être suggérée : une certaine conception philosophique de l’humain, donnant la primauté au cerveau dans la définition du sujet et de l’identité personnelle, a pu favoriser la montée en puissance progressive des neurosciences (Vidal 2005). En ce sens, le succès contemporain des neurosciences serait un signe de la force de l’idéologie de la cérébralité ou du neuro-essentialisme, plus que du degré de crédibilité des preuves empiriques dont nous disposons sur le cerveau. En d’autres termes, nous adhérerions spontanément au discours des neurosciences, même si leurs théories ne sont pas toujours convaincantes et leurs instruments pas toujours sûrs. Le terme de « sujet cérébral » a été proposé par Alain Ehrenberg (2004), ce sujet cérébral s’opposant au sujet parlant de la psychanalyse ou au sujet socialisé de la sociologie ou des sciences sociales. L’intérêt pour le cérébral au détriment du social est alors à interpréter plutôt comme le signe d’une société marquée par l’individualisme que comme le strict reflet du progrès de la science.

L’attrait pour les explications qui se réfèrent au cerveau a pu se constater dans des contextes expérimentaux précis. Certaines études de psychologie expérimentale, si elles ne suffisent pas à démontrer la prévalence du neuro-essentialisme, suggèrent bien l’existence d’une certaine « neurophilie explicative ». La première étude du genre mesurait l’impact de la présence d’images de cerveau sur l’évaluation d’un petit article scientifique, et les sujets rapportaient en majorité un degré de confiance plus élevé envers l’article qui présente une image cérébrale qu’envers l’article sans image ou avec un histogramme (McCabe et Castel 2008). Si cette étude centrait sa critique sur l’usage des images du cerveau, celles qui ont suivi suggèrent plus précisément que ce n’est pas tant le choc des photos qui est en question, que plus globalement le pouvoir des neurosciences, ou des explications à l’aspect neuroscientifique, par rapport à des explications simplement psychologiques. Ainsi, amenées à évaluer de courtes explications de phénomènes psychologiques, les personnes non-expertes dans le domaine se révèlent montrer une préférence pour les explications qui sont agrémentées de références au fonctionnement du cerveau, même si celles-ci sont non pertinentes (Weisberg et al. 2008; Fernandez-Duque et al. 2015).

L’anthropologue Joseph Dumit a montré comment la présentation d’images du cerveau à des patients contribue à l’objectivation d’un certain nombre de catégories psychiatriques dans l’interaction avec les médecins qui les accompagnent : on « voit » dorénavant la dépression, ou une autre affection, dans le cerveau (Dumit 2003). Les patients se retrouvent, voire se replient, dans cette objectivité médiée par l’image de l’organe du soi qu’est le cerveau.

Inversement le concept de neuroplasticité peut être l’occasion d’affirmer sa liberté, et l’on peut revendiquer le droit à la « neurodiversité », les maladies psychiatriques n’apparaissant plus comme des pathologies mais comme des variations sur un registre continu de types de cerveaux différents (Chamak et Moutaud 2014).

b. Une révolution des manières de voir ?

Suivant ce que nous venons de présenter, on peut voir dans le neuro-essentialisme un moyen de sortir d’une certaine logique de stigmatisation sociale et de culpabilisation qui entoure les troubles mentaux, en y trouvant une manière de dire quelque chose comme : ce n’est pas moi qui suis malade, mais mon cerveau, ou encore de manière plus articulée : la cause de ma maladie réside dans un dysfonctionnement biologique d’un organe que je ne maitrise pas, et ne réside donc pas dans mon incapacité à m’adapter aux règles sociales ou dans un problème familial irrésolu.

Toutefois, la question de savoir si une conception cérébraliste des phénomènes psychiatriques réduit la stigmatisation envers les personnes concernées ou l’augmente est ouverte. D’un côté il semble y avoir une décharge de responsabilité, du moi vers un substrat biologique d’avec lequel on peut se distancer – puisque je ne suis pas mon cerveau et que mon cerveau n’est pas le tout du moi. D’un autre côté l’histoire a montré que le fait qu’une pathologie, un trouble ou une différence, soit fondée en biologie ne prémunit pas contre les discriminations. Qu’il y ait une origine biologique identifiée à un comportement n’enlève pas le statut de stigmate associé à ce comportement et peut même le renforcer si le sujet est perçu comme porteur d’une nature différente. Les discours embrassant le neuro-essentialisme sont donc la plupart du temps à double tranchant et peuvent être interprétés autant comme un progrès que comme une réduction.

Cette question renvoie à au moins deux débats philosophiques, celui sur le changement conceptuel et celui sur la liberté et le déterminisme.

Doit-on attendre des neurosciences – ou de l’image que l’on peut se faire d’elles – qu’elles changent en profondeur nos conceptions philosophiques ? Une telle position est tenue par la figure centrale de la philosophie des neurosciences qu’est Patricia Churchland. Neurophilosophie défend l’idée selon laquelle nos concepts usuels pour ce qui relève de la « vie de l’esprit » sont erronés, et qu’ils seront tôt ou tard remplacés par des notions plus justes issues des neurosciences. Les désirs, croyances, ou toute autre attribution de causes mentales, qui ne sont au fond que des explications superficielles de nos comportements, ont alors vocation à disparaitre au profit d’explications neuroscientifiques.

L’éliminativisme est une thèse radicale pour décrire le changement conceptuel, et il est possible d’envisager des thèses moins fortes sans nier qu’il y ait un impact des neurosciences sur nos conceptions ou qu’il doive y en avoir un. Parmi les domaines susceptibles d’être influencés par ces changements, les conceptions du libre arbitre ou de la responsabilité méritent particulièrement d’être citées en ce qu’elles touchent à des questions particulièrement sensibles, importantes non seulement en philosophie morale mais plus concrètement dans le domaine pénal. En effet, si nos intuitions sur le libre arbitre et la responsabilité des coupables venaient à changer sous l’effet des neurosciences, peut-être faudrait-il revoir en profondeur notre système pénal et l’adapter à ces nouvelles conceptions (Greene et Cohen 2004) ?

Le constat de l’inéluctabilité d’un changement dans nos concepts ne fait cependant pas l’unanimité. Les études sur les représentations communes montrent qu’il n’est pas si évident de circonscrire un effet des neurosciences dans les discours, et encore moins de déterminer un effet qui aille dans un sens unique, par exemple celui d’un sentiment de déterminisme accru (O’Connor et Joffe 2013).

Il est tout à fait envisageable que les conceptions ordinaires du libre arbitre et de la responsabilité humaine ne soient pas perturbées par la prise en considération des neurosciences. Les sondages réalisés par Eddy Nahmias soulignent la puissance du compatibilisme dans les intuitions communes : on peut reconnaitre à la fois que les actions sont déterminées par ce qui se passe dans leur cerveau de leur auteur et que cet auteur est responsable de ses actes, comme l’estiment la majorité des personnes (Nahmias, Shepard, et Reuter 2014). Dans ce cas l’accroissement des connaissances sur le cerveau, voire la possibilité de prédire les comportements individuels à partir de données neuroscientifiques (qui est l’exemple envisagé dans le sondage précité), ne change pas grand-chose à la donne actuelle dans notre manière de penser.


Conclusion

Nous insisterons en conclusion sur la nécessité d’opérer une triple distinction, remarques qui sont autant de conseils de bon sens. Supposons un lecteur qui se trouve confronté dans un contexte quelconque à une affirmation du type : ce que des scientifiques viennent de découvrir de la région Z va changer votre vie.

Tout d’abord il appartient de distinguer la science de son image, ce qui relève des avancées scientifiques réelles et ce qui relève de la science-fiction. Les deux informations sont souvent entremêlées, car le scientifique, le journaliste ou le philosophe peut être tenté de présenter à la fois l’apport précis d’une étude expérimentale et ce qu’elle peut apporter dans un contexte plus large, ne serait-ce que pour donner du sens à la découverte ou en faire sentir toute la portée. L’une des avancées de la neurophilosophie telle que formulée par les Churchland était justement d’ancrer la réflexion philosophique dans une neuroscience non fantasmée, dont s’était contentée pendant longtemps la philosophie de l’esprit. L’essor des réflexions éthiques autour des neurosciences, avec la part nécessaire de prospective qu’elles contiennent, remettent parfois au goût du jour la spéculation. Il est peut-être d’un égal intérêt de se pencher aussi bien sur ce que disent les neurosciences que sur ce qu’elles pourraient dire, sur la science et sur son image, mais il importe de savoir de quel objet on parle.

La seconde distinction à opérer est celle entre approche normative et approche descriptive. Il est une chose de dire que nos représentations doivent changer sous l’influence des neurosciences, il en est une autre de dire qu’elles le font. Les philosophes ont peut-être naturellement tendance à aller dans le premier sens, tout en insistant sur une certaine inéluctabilité des changements proposés. Au sein de ce point de vue normatif, toutes les positions sont défendables : on peut souhaiter l’extension du domaine des neurosciences, l’évolution des disciplines, le changement dans nos manières de concevoir l’esprit, la personne, etc. Mais on peut aussi nier que quoi que ce soit doivent changer, ou nier qu’un quelconque changement doive se faire dans le sens suggéré par le neuro-essentialisme. Les débats méthodologiques sur la pertinence de l’apport des neurosciences aux autres disciplines tournent souvent autour de ces positions. Aborder les évolutions réellement à l’œuvre dans nos intuitions communes et la manière dont s’y intègrent les croyances et connaissances sur le cerveau est plus subtil et requiert notamment de distinguer les sphères dans lesquelles ces évolutions sont censés avoir lieu (les médias, le « monde médical », les patients, tout un chacun…).

Enfin, il faut distinguer entre représentations et pratiques. Il est possible que l’évolution de ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir sur le cerveau ne coïncide pas avec l’évolution de ce que l’on fait et la manière dont on le justifie. Par exemple les recherches en neurosciences ont un impact sur la manière dont se pratique la psychiatrie en clinique, par la définition et la classification des entités nosologiques et par les nouveaux traitements proposés, mais aussi par les manières de voir des soignants, par l’attention portée aux patients, par la manière dont on considère leur discours et ce que l’on en fait (Castel 2009 ; Chamak et Moutaud 2014). Et reprenant la distinction faite précédemment, on peut se demander si ce sont les réelles avancées des neurosciences ou seulement une image de l’importance du cerveau qui ont contribué à ces évolutions (la réponse étant certainement : les deux). Inversement, certains changements dans les discours peuvent se retrouver ne correspondre à aucun changement réel. On fait du brain training aujourd’hui comme on faisait des mots-croisés il y a 50 ou 20 ans, et cela ne change rien à l’exercice.


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Maxence Gaillard
ENS de Lyon
maxe.gaillard@gmail.com