La philosophie de A à Z

Résumé

L’expression « causalité mentale » spécifie un type de causalité impliquant des états ou des événements mentaux comme les croyances, les désirs, les sensations ou les perceptions. Ma croyance qu’il pleut, par exemple, peut être invoquée comme la cause de mon comportement lorsque je prends un parapluie, c’est-à-dire comme une pensée qui, en tant que telle, produit un mouvement ou encore cette douleur soudaine au pied comme la cause de ma grimace, contraction musculaire de mon visage. Ces deux exemples sont des cas de relation causale du « mental » au « physique ». Mais comment comprendre la relation causale, dont nous faisons l’expérience quotidiennement, entre ces deux types de domaines ? Comment expliquer qu’une chose mentale puisse causer quelque chose de physique ? C’est le problème de la causalité mentale.


1. L’importance de la causalité mentale

Il est commun de distinguer le corps de son esprit, voire d’imaginer l’un sans l’autre ou de penser que nous pourrions habiter un autre corps. En revanche, il devient vite difficile, une fois l’idée de la distinction établie, de rendre compte de la relation entre les processus du corps et les processus mentaux. La relation de causalité exprime un des aspects de cette relation ; à bien des égards, elle apparaît cruciale.

En effet, l’être humain est un agent, c’est-à-dire un être capable d’agir et dont les actions peuvent être expliquées en citant leurs causes. C’est parce qu’il croit qu’il y a un carton de lait dans le réfrigérateur que René se rend ce matin-là dans la cuisine. Dans cet exemple, c’est la croyance de René, une entité mentale, qui semble être la cause des mouvements de son corps en direction du réfrigérateur. On peut donc évoquer à propos de cet exemple l’hypothèse d’un pouvoir causal mental que possède René de modifier le monde physique, ici le déplacement de son corps.

Mais est-ce vraiment le cas ? René possède-t-il réellement ce pouvoir ? Est-ce que ce que l’on appelle « le pouvoir causal du mental » existe vraiment ? Imaginons que la causalité mentale soit une illusion. Imaginons un monde où la causalité n’existerait qu’à l’intérieur du domaine physique. Le corps de René qui se met en mouvement pourrait alors s’expliquer de la manière suivante : à un certain moment, une activité neuronale se produit dans le cerveau de René qui génère et envoie, via ses nerfs, des messages à une partie de ses muscles ce qui a eu pour conséquence le déplacement de son corps vers le réfrigérateur, là où se trouve le lait.

Dans un tel monde, nous pourrions donc toujours expliquer notre propre comportement mais aussi celui d’autrui. Nous pourrions toujours faire des prédictions. Mais le sentiment que nous avons de contrôler nos actes (de manière consciente) ne serait qu’une illusion. Dans ce monde sans causalité mentale, lorsque j’agis mes croyances et mes désirs ne sont pas vraiment des causes. Ce ne serait donc pas moi qui, consciemment, causerais mon comportement, mais un processus physique neurobiologique sous-jacent que je ne pourrais contrôler et sur lequel je ne pourrais pas intervenir.

Si un agent comme René se définit comme un être capable de produire des actions, comme aller chercher du lait dans un réfrigérateur, son agentivité est aussi requise pour l’exercice de son libre-arbitre et sa responsabilité morale. En effet, quel sens aurait un comportement réduit à de simples mouvements physiques ? Nos délibérations, nos prises de décision font de nous les responsables de ce que fait notre corps. C’est pourquoi les questions de savoir comment il est possible que nos croyances, nos désirs et les autres états mentaux parviennent à guider nos actions, ou comment ce que nous pensons, voulons, ressentons et percevons constituent la cause de certains mouvements de notre corps sont des questions qui, certes concernent les sciences telles que la psychologie et les neurosciences mais qui exigent avant tout une réponse philosophique.


2. Descartes et la causalité mentale

Bien que l’on puisse faire remonter à Platon, dans son dialogue le Phédon, la conception des Formes comme substances distinctes des phénomènes que nous percevons, c’est à Descartes que l’on doit la démonstration d’une distinction radicale entre la chose pensante (res cogitans), immatérielle et la chose corporelle (res extensa), étendue dans l’espace.

Ainsi, selon Descartes, le corps et l’esprit sont deux substances distinctes. Dans la 6ème Méditation (1641) Descartes décrit, au moyen d’une explication mécaniste, comment les deux substances interagissent. Lorsque je ressens de la douleur au pied écrit-il, la physique nous apprend qu’elle se communique via notre réseau de nerfs jusqu’au cerveau faisant ainsi « une impression à l’esprit qui lui fait sentir quelque chose… » Dans Les Passions de l’âme (1649, art. 34), donnant alors un rôle central à une certaine partie du cerveau, la glande pinéale, il établit le lien entre les deux substances. C’est donc dans ce qu’il désigne comme le « siège de l’âme » que le signal termine sa course, causant dans la substance non physique ce que l’on ressent comme une sensation et qui devient elle-même la cause d’un autre signal en sens inverse. Ainsi l’action de l’esprit sur le corps, c’est-à-dire l’action de l’âme sur la machine du corps se trouve alors pleinement expliquée.

Cet éclairage ne peut cependant suffire à écarter la question du « comment », c’est-à-dire la question de savoir comment une substance, dont l’attribut est la pensée, peut bien causer un mouvement dans une autre substance qui, elle, est étendue. C’est la question que pose, dans sa correspondance avec Descartes, Élisabeth de Bohème (1643). Pour qu’une substance matérielle puisse être mue, un contact est nécessaire. Comment, dans ce cas-là, un agent immatériel, une âme, qui par définition se situe en dehors de l’espace, pourrait-il remplir cette condition ?


3. Le cadre contemporain

Pour une très grande majorité de philosophes contemporains, le dualisme cartésien des substances ne constitue plus aujourd’hui le cadre à l’intérieur duquel le problème de la causalité mentale émerge.

Le cadre métaphysique à l’intérieur duquel on essaie de comprendre comment le mental influence le physique et vice-versa est plutôt celui d’un monisme de la substance physique : on considère que le monde est formé d’un seul type de substance qui est de nature physique ou matérielle. Mais rejeter le dualisme des substances n’est pas forcément rejeter le mental. On précise simplement que les personnes ont un esprit, mais non à la manière dont elles possèdent un bras ou un cerveau. Avoir un esprit s’interprète alors comme la possession d’une certaine propriété ou d’une certaine capacité que les humains et certains animaux, voire d’autres structures biologiques (et pourquoi pas non biologiques !), possèdent. Cette capacité est mise en œuvre lorsque nous parlons, réfléchissons ou agissons de façon rationnelle. Il n’y a rien d’incohérent à soutenir que l’esprit, à un niveau général, est une propriété d’ensemble possédée seulement par certains systèmes physiques complexes.


4. Le problème

Un problème philosophique est comme un nœud dans notre esprit à propos d’une question fondamentale que nous ne parvenons pas à défaire. Souvent, il se présente comme un ensemble de propositions qui, lorsqu’on les considère individuellement, semblent vraies ou extrêmement plausibles mais qui, lorsqu’elles sont considérées dans leur ensemble, sont contradictoires.

Voici les propositions qui sont à la base du problème de la causalité mentale :

1) Les causes mentales ont des effets physiques.

2) Ce qui relève du mental est distinct de ce qui relève du physique.

3) Pour chaque effet physique il y a une cause physique qui suffit à l’expliquer.

Ce sur quoi insiste la première proposition est le rôle du mental dans la relation de causalité. La douleur ressentie dans le doigt quand vous saisissez la tige épineuse d’une rose est manifestement la cause du mouvement brusque qui vous fait ouvrir la main. On parle de « pertinence » causale du mental. C’est bien ce que vous ressentez et pensez qui produit une différence dans ce que vous faites : vous actionnez ce corps ; vous saisissez cet objet.

La seconde proposition est justifiée par le fait que lorsque, par exemple, vous formez l’intention de vous diriger vers l’endroit où est rangée l’aspirine parce que vous avez mal à la tête, c’est d’un certain événement mental qu’il s’agit. C’est-à-dire un événement pour lequel, lorsqu’on le décrit, il n’est pas nécessaire de faire appel à des propriétés physiques. Or, cet événement est aussi un événement physique (un état de votre cerveau). C’est-à-dire un événement qui peut être décrit en termes de propriétés physiques (ici, des propriétés neurales). En ce sens, il est un événement cérébral alors que votre intention, elle, est une propriété purement mentale qui n’est en rien une propriété des éléments physiques (des neurones) qui entrent en activité dans votre cerveau.

Si l’adhésion à la première proposition paraît puissante, l’acceptation de la distinction pourrait bien apparaître quelque peu équivoque. En effet, comment la propriété mentale peut-elle être à ce point distincte d’une propriété physique et être responsable d’un effet physique ? Distinguer ce qui relève du physique et du mental lorsque l’on cherche à expliquer une relation causale dans l’espace et le temps n’est pas facile à justifier. Toutefois, le problème de la causalité mentale se manifeste vraiment lorsque nous considérons la troisième proposition et que nous la confrontons aux deux précédentes.

Pour un matérialiste, il est inconcevable de prendre en compte dans des lois physiques des forces ou des entités qui ne seraient pas physiques. Si de telles forces ou entités non physiques causaient des événements dans le monde physique, elles violeraient un principe à la base même de notre conception des lois naturelles, à savoir que tout événement physique a une cause physique. C’est ce que signifie la troisième proposition. En effet, fixant des causes physiques, on fixe tous les effets physiques. Pour qualifier cette détermination des effets physiques par des causes physiques, on utilise le terme de « complétude » ou de « clôture causale » du domaine physique. Ce terme ne signifie pas que la science physique est la science complète de toutes les choses. Non, ce terme exprime l’idée que les causes physiques suffisent pleinement à rendre compte des effets physiques. Autrement dit, lorsque l’on considère qu’un état physique quelconque a une cause, il a une cause physique suffisante. C’est ce qui permet de conclure que lorsque des phénomènes mentaux sont des causes de phénomènes physiques, il y a aussi une cause physique suffisante qui explique ces mêmes phénomènes physiques. C’est pourquoi, en supposant que le mouvement de votre bras en direction du verre d’eau posé devant vous a une cause – et nous avons de bonnes raisons de le croire ! – il y a une cause physique suffisante qui explique ce mouvement.

Le problème de la causalité mentale, c’est-à-dire la question de savoir si le mental joue véritablement un rôle causal dans l’espace physique survient donc lorsque l’on introduit la troisième proposition. Nous sommes alors face à une sorte de compétition entre deux causes : la cause mentale et la cause physique.

Supposons ainsi que vous ayez l’intention de calmer une douleur dentaire. Cette intention (M) est la cause de votre déplacement vers l’armoire à pharmacie qui contient le paracétamol (P*). Ainsi, formellement nous pouvons énoncer que :

(1) M cause P*.

Cependant, la prise en compte de la troisième proposition nous enjoint aussi de prendre en compte la cause physique de P*. En effet, un ensemble d’états neurophysiologiques (P), constitué de diverses transmissions neuronales, saura expliquer causalement l’ensemble de vos mouvements. Nous avons donc maintenant une seconde cause :

(2) P cause P*.

Est-ce que cela signifie que votre déplacement P* est le jeu de deux causes pertinentes, l’une mentale et l’autre physique ? Si l’on suit les trois propositions, nous sommes en présence d’une cause mentale, l’intention de calmer une douleur, mais également d’une cause physique, un état neuronal. Nous pouvons donc écrire :

(3) P cause P* et M cause P*.

Nous sommes bien ici en présence de deux causes différentes, P et M, pour un même effet, P*. Se peut-il qu’à chaque fois que le mental entre en jeu dans une relation de causalité nous nous trouvions en présence d’une seconde cause tout aussi explicative ? En général un même événement ne requiert qu’une seule cause ! C’est exceptionnel que deux causes différentes participent du même effet ! On peut quand même citer l’exemple de deux tireurs situés à deux endroits différents et visant la même cible. En appuyant au même moment sur la gâchette de leur arme et en causant la mort de leur victime, nous nous trouvons en présence, chose extrêmement rare, de deux causes indépendantes responsables du même effet. Ainsi, si le premier tireur n’avait pas tiré, le second l’aurait fait, entraînant la mort de la victime. Dans le cas d’une cause mentale, dont on soutient selon la deuxième proposition qu’elle est différente d’une cause physique, une double causalité est à chaque fois bien en lice. Ainsi, en confirmant, d’un côté, la distinction entre le mental et la physique, et, de l’autre, la présence de deux causes, nous sommes face à une surdétermination causale systématique qui n’est pas vraiment compréhensible.

Comme on le voit, notre sens commun aimerait garder en l’état les trois propositions mais il s’avère que prises ensemble une contradiction se produit.


5. Les solutions

Les tentatives de résolution du problème voient alors principalement s’opposer deux thèses matérialistes : une thèse réductionniste et une thèse non réductionniste. Ce que l’on appelle une « réduction » concerne une explication que l’on peut remplacer par une autre. Dans le cas du mental, la réduction signifie que l’explication qui met en jeu des croyances, des désirs, des sensations, peut être réduite à des états du cerveau. Lorsque vous ressentez une douleur, c’est une certaine zone de votre cerveau qui est activée. Vous pouvez toujours utiliser le terme de douleur mais ce qui existe vraiment, c’est cette activité neurale et seulement elle. C’est la réduction. L’avantage de cette position c’est qu’elle résout de manière efficace le problème. Mais, en soutenant que le mental n’est qu’un terme pour qualifier une sorte d’événement, elle écarte la seconde proposition.

La position non réductionniste, bien que matérialiste (c’est-à-dire ne prenant en compte que la seule substance physique) cherche, quant à elle, à préserver la force causale du mental comme tel. Pour soutenir cela, elle doit produire un argument en faveur de l’existence de deux causes qui ne soit pas incohérent. Cette position doit alors prouver que le mental possède bien un pouvoir causal qui lui est propre et qu’en conséquence, la réduction du mental au physique doit être écartée.


Conclusion

Le problème de la causalité mentale, hérité de Descartes, bien qu’ayant revêtu, dans sa forme contemporaine, de nouveaux habits métaphysiques, poursuit encore son cheminement entre deux dénouements : l’existence d’un pouvoir causal réel du mental d’un côté et une explication basée sur les pouvoirs causaux des seules entités physiques de l’autre. A l’intérieur de ces deux bornes, il est possible d’envisager un grand nombre de solutions. C’est ainsi que les philosophes ont déployé, et continuent de le faire, d’abondants arguments proposant des raisons parfois sophistiquées d’adhérer à leur thèse. Il est rare qu’en philosophie le travail se termine de façon décisive. Les problèmes s’affinent et les raisons évoluent. En l’occurrence, c’est de concert avec les avancées de la science que le problème philosophique de la causalité mentale – et ses arguments offrant des solutions – se renouvelle.


Bibliographie

Descartes René, Correspondance avec Elisabeth et autres lettres, 1643, J. M. et M. Beyssade, Paris, Flammarion, 1989.

Une partie de la correspondance entre Descartes et Elisabeth initie le problème de la causalité mentale.

Descartes René., Méditations métaphysiques, 1647, J. M. et M. Beyssade, Paris, Flammarion, 1979.

Descartes René, Les passions de l’âme, 1649, Introduction et notes par G. Rodis-Lewis. Préface de Denis Kambouchner, Paris, Vrin, 1994.

Kim Jaegwon, Philosophie de l’esprit, traduction française sous la direction de Mathieu Mulcey, préface de Pascal Engel, Paris, Ithaque, 2008.

Kim Jaegwon, L’esprit dans un monde physique, traduction française par François Athané et Édouard Guinet, préface de Max Kistler, Paris, Ithaque 2014.

Jaegwon Kim est l’un des principaux représentants de la philosophie de l’esprit contemporaine.

François Loth
francoisloth@gmail.com
Université de Rennes1