La philosophie de A à Z

1. Singulier ou Pluriel ?

Quand on parle du bien, faut-il s’exprimer au pluriel ou au singulier ? Parler du bien semble impliquer l’existence d’une certaine unité sous laquelle viendraient se ranger divers échantillons de « biens » (une maison, la santé), ou de choses appelées « bonnes » (une décision, une température). Mais quoi de commun entre un bien immobilier, le bien qu’est la santé, une bonne décision ou un bon repas ? Existe-t-il un genre  défini de réalités bonnes qui se ressemblent suffisamment pour qu’on puisse leur attribuer la caractéristique commune d’être des biens ? Si tel n’est pas le cas, il faudra distinguer, par exemple, le bien-être physique, la qualité alimentaire, le Bien Commun, la bonté morale et les biens de consommation comme autant de différents concepts de bien. Sans réduire d’autorité cette petite enquête sur « le » Bien à une énumération des usages du terme, on peut recourir provisoirement à une typologie inspirée des divers usages dont le terme est susceptible. « Bien » se dit soit comme nom propre (le Bien, avec un grand B), soit comme nom commun (les biens, avec un petit b) ; ou alors comme adjectif (bien, bon); ou encore comme adverbe (bien compter, bien parler). Il faudra également considérer la portée de l’expression : « faire le bien ».


2. Le Bien avec un grand B

Est-ce qu’en amont ou au-delà tous les biens, il existe quelque chose comme Le Bien avec un grand B ? Platon, au Livre VII de la République,  prétend réunir tous les genres de bonté sous un unique chef : « l’Idée du Bien est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses  ». Ce que suggère Platon, c’est qu’il y a un modèle, une formule, une Idée (une réalité d’un autre ordre que les réalités physiques) dont les « bonnes » choses ou les bons aspects des réalités que nous connaissons sont le reflet ou l’imitation. Aristote préfère définir le « bien » comme l’objectif poursuivi par tous, la fin recherchée en toute chose. « Tout procédé technique et toute recherche, ainsi que toute action et toute décision tendent vers quelque bien, semble-t-il. Aussi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi tendent toutes choses » (Ethique à Nicomaque, I, 1). Cette conception du Bien lui fait jouer le rôle d’un attracteur universel du désir humain. Elle se heurte à une objection, celle du dysfonctionnement patent de ce processus d’attraction. L’assassin qui perpètre un meurtre peut-il être compté parmi ceux qui recherchent et font le bien ? Pour sauver la conception d’une tendance universelle au bien, Aristote précisera que « tous les hommes recherchent ce qui leur apparaît comme bien » (Ethique à Nicomaque, III, 7). Moyennant cette possibilité d’erreur dans l’appréciation de ce qui est vraiment bon ou bien, la définition peut reprendre du service.


3. Les biens, avec un petit b

Employé comme nom commun, « un bien » peut désigner telle ou telle réalisation particulière du Bien. Dans la perspective platonicienne, on dira que telle réalité est un bien parce qu’elle reflète ou imite le Bien en soi. Dans la perspective aristotélicienne, on jugera que telle réalité est un bien parce qu’elle est retenue comme but valable d’une activité. En dehors ce ces conceptions, les biens sont des réalités dont nous usons : biens de consommation (aliments), biens d’équipement (routes), biens immeubles (habitations, propriétés foncières), biens meubles (les objets qui nous appartiennent). Est-ce par pure équivoque qu’on les appelle des biens ? Tous ces biens ont en commun d’être bons à quelque chose. On peut considérer qu’ils sont, chacun dans leur genre, des moyens d’atteindre un état de bien-être, de jouir d’un bienfait, de se maintenir en vie, ou alors de produire d’autres biens et d’assurer des services. La jouissance de ces biens est jugée bonne. Aucun d’eux n’est le Bien, mais ils peuvent participer de la bonté en contribuant à nous rapprocher du Bien, pour autant qu’un tel état de choses existe.


4. Le bien comme adjectif : « c’est bon » 

L’adjectif « bon» est utilisé pour caractériser les propriétés  de réalités très diverses, dont on dit ou au sujet desquelles on affirme : « c’est bon » (pour désigner des sensations physique, par exemple gustative, ou une satisfaction morale) ; « voilà une bonne réponse », « c’est un bon coup ». Rien ne garantit que c’est le même concept (la même définition) de « bien » qui est en jeu dans ces divers emplois. Nous retrouvons ici le problème de l’univocité (du latin unus, unique et vox : expression ou vocable) du bien : est-ce selon la même signification qu’on parle d’un bon match, d’une bonne décision, d’une bonne réponse, d’une bonne conduite, d’une bonne personne ou d’une bonne affaire ? Vingt quatre siècles après Platon, G.E. Moore formule un argument en faveur du caractère inanalysable et irremplaçable du prédicat « bon ». C’est l’argument de la question ouverte (open question argument) : Moore soutient que la question « Est-ce que A est bon ? » revient toujours même lorsque l’on croyait avoir remplacé le prédicat « bon » par une définition (être objet de plaisir, être facteur du bien-être collectif, etc.). Une fois qu’on pense avoir remplacé « bon » par ce qui a la propriété X, (ou les propriétés Y et Z), il est toujours possible de reposer la question : « dans le fond, est-ce que c’est bon d’être X ? », ou encore : « Qu’y a-t-il de bon dans le fait d’être Y et Z ? ». Sur quelle base qualifie-t-on une action de « bonne » ?

Ce problème de qualification est redoublé par le fait qu’on peut considérer trois niveaux d’attribution de la bonté : 1°) l’acte considéré en lui-même; 2°) les conséquences de l’acte; 3°) les intentions de l’agent auteur de l’acte. Le premier niveau d’attribution de la bonté d’une action suppose qu’on puisse décrire un acte de telle manière qu’il soit aisé de déterminer si cet acte est bon. Problème : le même acte, par exemple couper la main à quelqu’un, peut-être un acte de cruauté ou de sauvetage (si lui couper la main lui évite d’être happé dans une broyeuse ou de mourir de gangrène). Le même acte peut en effet être décrit en lui-même (on considère la description physique du coupage de la main), à partir d’une intention explicite de l’agent (nuire ou guérir), et des conséquences plus ou moins prévisibles de l’action entreprise. C’est pourquoi G.E.M. Anscombe faisait remarquer qu’un acte peut être qualifié de bon seulement si cet acte est bon sous toutes ses descriptions. Mais avons-nous un accès à toutes les descriptions pertinentes de nos actes ?


5. Le bien en position d’adverbe 

« bien » est employé fréquemment comme adverbe et on peut se demander si l’intuition première du bien, dont les autres emplois ne seraient que dérivés, n’est pas à chercher dans cet emploi adverbial de « bien »  . L’adverbe « bien » indique l’accomplissement  d’une action se déroulant correctement, de manière satisfaisante (quantitativement) comme dans « j’ai bien mangé » ou qualitativement, comme dans « il s’alimente bien ». L’adverbe indique que le but d’une action a été atteint ou que l’action a produit de l’effet. Cet effet peut être volontaire ou non. Mais le résultat devra être à propos, à bon escient (« bien joué! »; « ça tombe bien! » ; « c’est bien fait pour eux! »). Bien agir, c’est agir de manière compétente ou appropriée, adaptée à la situation. Mais l’efficacité ou l’adaptation de l’action à la situation n’est pas le seul critère. Un critère moral peut entrer en jeu : un assassin peut bien viser et néanmoins mal agir. Il peut donc y avoir inversion de l’appréciation en bien ou en mal, selon que l’adverbe porte sur le déroulement technique de l’action ou sur son évaluation morale: « Lee Oswald (si c’est bien lui) a bien tiré, mais il a mal fait de tirer sur JFK ». Dans ces exemples, « bien » désigne le déroulement correct (sur un plan technique ou sur un plan moral) d’une action ou d’un processus.


6. À quoi bon faire le bien?

Y a-t-il un lien entre le plaisir (état, sensation ou sentiment de bien-être individuel ou collectif) et le bien (conformité à un idéal, accomplissement d’une obligation, réalisation d’une perfection) ? Quelle relation y a-t-il entre le plaisir et le bien ? Un certain nombre d’options se présentent. Selon Epicure, « Tout plaisir est un bien » (la Lettre à Ménécée nuance : « Tout plaisir est de par sa nature propre un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché ».) La conception hédoniste soutient que « Tout bien est plaisant », « Il n’y a pas de bien en dehors du plaisir ». Le stoïcisme adopte une position symétrique de l’hédonisme : « Il n’y a pas de plaisir (légitime) en dehors du Bien ». Aristote semble tenir le milieu : « Le plaisir est l’accompagnement et le couronnement du Bien ». Mais il ne suffit pas que l’accomplissement ou la réalisation d’un bien et le sentiment de plaisir coïncident. C’est pourquoi la question d’un lien organique entre plaisir et bien a préoccupé beaucoup de philosophes. Kant a baptisé ce problème « dialectique de la vertu et du bonheur ». Quel rapport entre « bien agir » et « bien-être » ? Si faire le bien ou bien agir n’engendraient que trouble, malaise et inconfort, peut-être que la notion même de devoir disparaîtrait. Non que l’accomplissement du devoir  doive être attractif et automatiquement accompagné d’un sentiment de bien-être, mais parce que, dans beaucoup de conceptions morales, bien agir et bien-être sont, en définitive, solidaires. Le monde serait tragique, si ce qui est juste et bon n’avait que des conséquences désagréables pour ceux qui s’y consacrent. D’où la question de la récompense de la bonne action, ou de la proportion entre vertu et bonheur. Il n’y a aucune raison a priori que le bien soit récompensé par un certain confort ou au moins un certain réconfort moral (le sentiment qu’il n’est pas vain d’avoir bien agi, la conviction qu’un bienfait n’est jamais perdu). Sauf si l’on postule, à titre d’hypothèse guidant l’action, un être suprême qui garantisse l’accord de la moralité avec le Bonheur, à savoir un Dieu. Un agent capable de gouverner la destinée humaine et le cours des événements ferait en sorte que la conduite vertueuse (bien agir) et le bonheur (se trouver bien) convergent ou finissent par converger (sinon dans cette vie, au moins dans une autre). Le bien accompli serait finalement récompensé (par un état de bien-être, la béatitude des « bienheureux »). C’est la conception kantienne d’un théisme moral. Mais s’il ne s’agit que d’une fiction (tout se passe comme si Dieu récompensait le bien moral par un certain bien-être ) alors nous pouvons en être quitte pour nos rêves de bonheur.


Bibliographie

Peu d’ouvrages sont aussi clairs et suggestifs que celui d’Iris Murdoch, La souveraineté du bien (The Sovereignty of Good, London 1970), trad. Claude Pichevin, éditions de l’éclat, 1994, qui décrit l’évolution du concept de bien et ses répercussions dans les théories morales contemporaines. Plus technique mais non moins robuste est le classique (malheureusement non traduit) petit livre de George Henrik Von Wright The Varieties of Goodness, Routledge & Kegan Paul, London 1963. Le maître-ouvrage d’Elizabeth Anscombe L’intention, est une enquête passionnante de philosophie morale (tr. Mathieu Maurice et Cyrille Michon, Paris, Gallimard 2002). L’Ethique à Nicomaque d’Aristote demeure un texte fondamental dont la discussion s’avère fort éclairante sur les aspects les plus contemporains de la discussion éthique.


Paul Clavier

paul.clavier@ens.fr
ENS Ulm