La philosophie de A à Z

Publié en septembre 2018

George Berkeley (Kilkenny 1685 – Oxford 1753) est un philosophe tout à fait original. On le compte traditionnellement au nombre des grands empiristes britanniques entre John Locke qui le précède et David Hume qui le suit. Philosophe précoce s’il en est puisqu’à 28 ans, il a à son actif trois ouvrages importants, un Essai sur une nouvelle théorie de la vision ( 1709) qui fait date et les deux œuvres majeures que sont le Traité des Principes de la connaissance humaine ( 1710) et Trois Dialogues entre Hylas et Philonous (1713) qui contiennent l’essentiel de sa métaphysique immatérialiste.

Berkeley est un philosophe irlandais, membre de l’église anglicane, formé à Trinity College Dublin où il reçoit un enseignement très diversifié. Il y étudie la philosophie, notamment celle de Locke, la théologie, les langues anciennes mais aussi les sciences, notamment la géologie. Trinity College est une institution très ouverte aux influences modernes, un lieu fréquenté par l’élite intellectuelle irlandaise où William Molyneux introduit très tôt et très largement les thèses de Locke et la physique newtonienne.

Après ces études, Berkeley est admis dans ce même college en 1707 comme Fellow en 1707 et est ordonné diacre deux ans plus tard. Dès lors il mènera constamment de front son activité philosophique et une activité pastorale qui culminera avec sa nomination en 1734 comme évêque de Cloyne, diocèse auquel il se consacrera activement sans jamais se couper de ses recherches qui s’orienteront alors davantage vers un questionnement politique et économique sur les causes de la misère et du sous-développement économique de l’Irlande et sur les remèdes à y apporter. Il travaille à la rédaction de Siris, sa dernière grande œuvre au contenu déconcertant et parfois ésotérique sur les bienfaits de l’eau de goudron, panacée universelle qui le conduit à développer une théorie de la création où l’éther et la lumière jouent un rôle de premier plan.

Il faut noter que Berkeley fut un grand voyageur. Il fit deux voyages en Italie qu’il parcourt jusqu’au Basilicate mais surtout il s’installe pour quelques temps en Amérique du Nord où il compte mener à bien un projet d’installation aux Bermudes d’un collège où seraient instruits et éduqués, à l’instar de ce que faisaient les jésuites, les enfants des colons américains et ceux des indigènes. Le collège ne verra jamais le jour mais Berkeley séjournera plusieurs années à Newport où son rayonnement intellectuel fut grand, contribuant notamment à la naissance de la philosophie américaine.

Berkeley fut un auteur assez prolifique. Après le massif constitué par les trois grands ouvrages que sont l’Essai pour une nouvelle théorie de la vision ( 1709), le Traité des principes de la connaissance humaine(1710) et Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713) période pendant laquelle il écrit de manière anonyme dans un journal londonien (The Guardian) des articles plus politiques dirigés notamment contre les libres penseurs notamment John Toland. Trois de ces articles seront regroupés et publiés en 1712 sous le titre De l’obéissance passive. En 1720, il présente au retour d’un long voyage en Italie le Du Mouvement en réponse à un concours organisé par l’académie des sciences de Paris. Dans ce traité il met en question les thèses newtoniennes, notamment celles de la gravitation qui impliquent une puissance causale à la matière, causalité que Berkeley entend réserver aux esprits qui seuls ont la puissance d’agir. Plus tard, lors de son séjour américain, il rédige Alciphron ou le petit philosophe, publié à son retour en Europe, dialogue dont l’intention apologétique est marquée. Il publie ensuite l’Analyste texte consacré aux polémiques autour du calcul infinitésimal. A partir de 1734, il publie anonymement Le Questionneur, où il aborde les questions économiques posées par la situation économique désastreuse de l’Irlande et il travaille à la rédaction de Siris. On retrouve dans la diversité thématique de ses œuvres la variété des préoccupations intellectuelles et religieuses de Berkeley. Mais la pluralité de ses thématiques et de ses centres d’intérêts ne doivent pas occulter l’unité profonde de sa pensée.

Dans cette courte présentation de la philosophie de Berkeley nous nous appuierons sur l’œuvre publiée en laissant de côté les textes inédits. Et puisque Berkeley enjoint son lecteur de lire ses œuvres dans l’ordre où elles ont été publiées, nous examinerons pour commencer son travail sur la vision qui eut une importance évidente dans la construction de sa réflexion philosophique et un grand retentissement chez les philosophes du 18ème siècle.


1. La question de la vision et la négation de la substantialité de l’étendue.

Bien que l’Essai pour une nouvelle théorie de la vision ait des visées plus scientifiques que philosophiques, on y trouve en germe des thématiques essentielles pour l’immatérialisme. La question qui se pose à Berkeley c’est non seulement celle de l’objet de la vision mais aussi la question de savoir comment nous avons accès, à partir de la vision, à la perception de l’espace. Au 17ème siècle, notamment avec Descartes et la dioptrique, la connaissance de la vision a fait de très grands progrès notamment grâce au développement de l’optique géométrique. Or, c’est précisément le traitement géométrique de la vision qui parait inadéquat à Berkeley. Pour lui, la perception n’est pas une affaire de raisonnement ou de physiologie ni une question d’optique pure. Celui qui perçoit par la vue ne fait pas d’inférence implicite. La construction de l’espace, se fait pour lui grâce à un type de relation entre les objets des différents sens que Berkeley appelle suggestion et qui n’est pas une inférence. Il s’agit d’une relation sémiotique, c’est-à-dire qui concerne des signes plutôt que d’un raisonnement de type géométrique. Pour lui ce n’est pas le raisonnement qui nous fait juger qu’un objet est situé à une certaine distance. Au vocabulaire intellectualiste lié au traitement dioptrique de la vision, Berkeley préfère celui qui de l’expérience sensorielle. Ce qui l’intéresse c’est la spécificité de l’acte perceptif. L’originalité de l’approche berkeleyenne du phénomène de la vision vient de ce que délaissant les approches intellectualistes qui privilégie la géométrie Berkeley cherche à rendre compte de l’espace visuel en relation avec les autres expériences sensorielles, notamment celles du toucher. L’enjeu est le suivant : comment se fait-il que « nous voyons vraiment un espace extérieur et des corps existant effectivement en lui, les uns plus près les autres plus loin » si l’on considère comme le fait Berkeley que ces objets « n’existent nulle part en dehors de l’esprit ». Comment expliquer cette impression d’extériorité ?

Deux thèses sous-tendent la solution de Berkeley. La première découle directement de son anti intellectualisme : il considère que la construction de l’objet perçu tient plus de l’activité sémiotique que du raisonnement ; en second lieu, pour Berkeley le visuel n’est pas réductible à du géométrique. Pour lui l’espace perçu est toujours le résultat du concours de plusieurs sens dont les objets font signe les uns envers les autres. Il voit dans l’expérience d’un aveugle né opéré qui recouvre la vue une confirmation de sa thèse de l’hétérogénéité des champs sensoriels. L’aveugle géomètre qui connait par l’entendement et par le seul toucher les caractéristiques géométriques d’une sphère et d’un cube ne saurait les reconnaitre quand il les voit pour la première fois. A noter que ce problème posé initialement par Molyneux sera repris au cours du 18 ème siècle donnant l’occasion d’interprétations diverses selon les auteurs. Voir notamment La lettre sur les aveugles de Diderot[1] et aussi les mémoires de Mérian de l’académie de Berlin[2].

Le traitement géométrique de la vision s’appuie sur une assimilation de ce que voit l’œil, de l’objet perçu à l’image rétinienne. Or pour Berkeley, considérer que l’image rétinienne correspond à l’objet de la vue, c’est s’interdire de comprendre ce qui fait l’objet propre de la vue. Pour lui, l’image rétinienne est l’effet de la lumière sur la surface corporelle de l’œil. Mais si l’on considère la vision pour ce qu’elle est on reconnaitra que son objet n’est pas constitué de lignes et d’angles mais de la lumière et de ses nuances autrement dit de la lumière et de la couleur. La vue seule ne perçoit pas les formes ; la forme n’est pas l’objet propre de la vue mais un objet indirect de la vue, médiatisé par le toucher. En fait la thèse de Berkeley est conforme à la physiologie. De fait, la rétine ne perçoit que des couleurs et du noir et blanc et l’idée qu’il y aurait une image sur la rétine vient de ce que nous nous mettons en imagination dans la position d’un tiers qui observerait la rétine de quelqu’un. Or l’image projetée sur la rétine n’est pas de l’ordre du visuel pur. Ceux qui raisonnent en termes d’optique géométrique sont prisonniers d’une sorte de métaphore. Ils assimilent les rayons perçus par chaque œil dans la vision binoculaire aux bâtons qu’un aveugle croiserait devant lui pour détecter la place d’un objet, illustration que l’on trouve dans la Dioptrique de Descartes. Or pour Berkeley la vision n’est pas de cet ordre. En outre, le modèle géométrique présente des difficultés. En effet, comment interpréter une vision floue ? elle peut tout aussi bien indiquer qu’un objet est trop éloigné pour être perçu nettement ou bien qu’il est trop proche et en deçà du point de convergence des yeux. Autres difficultés : Comment expliquer avec le modèle géométrique que l’on perçoive un objet droit alors que l’image rétinienne est inversée et enfin comment expliquer que la lune paraisse plus grande à l’horizon qu’au zénith. L‘optique géométrique ne permet pas de résoudre ces problèmes. Berkeley propose une explication de la perception de la forme et de la distance qui fait appel à l’interaction entre la vue et le toucher. Pour rendre compte de la construction de l’espace perçu Berkeley introduit la distinction entre l’objet propre d’un sens et l’objet médiat d’un sens. Ainsi on peut dire que l’objet propre de la vue c’est la lumière et toutes ses nuances de couleur et que l’objet médiat de la vue c’est par exemple cet arbre vert dans le parc, ou ce dé dont je peux compter les faces. La perception des objets sensibles, la table, l’arbre, etc. requiert le concours de plusieurs sens. L’espace de type euclidien dans lequel nous pensons nous mouvoir n’est pas un espace extérieur à nous, c’est un espace construit qui résulte de la conjonction de données sensibles hétérogènes propres à chaque sens. La forme, la taille des objets et les relations de proximité ou d’éloignement ne sont pas des propriétés d’un espace commun aux différents sens.

Par sa négation d’un espace géométrique commun et extérieur dans lequel serait situés les objets, l’essai sur la vision est bien une première étape sur la voie de l’immatérialisme. En effet, la négation de l’extériorité d’un espace géométrique invite à mettre en question la substantialité de l’étendue et la matérialité des corps. Ainsi la solidité des corps, leur impénétrabilité n’est en fait qu’une idée tangible et le corps humain lui-même est constitué d’une suite d’idées sensibles hétérogènes dument corrélées notamment par l’expérience et les relations de suggestions.

2. Le « Nouveau Principe » et ses conséquences

Berkeley veut construire une ontologie qui rende compte de la réalité des objets du monde sensible. Il n’accepte pas la contestation des données des sens que partagent les sceptiques et les partisans d’une connaissance qui se donne comme objet la substance étendue et ses qualités premières. Contre le scepticisme qui conduit à douter de tout et en premier lieu de la vérité des sens et contre le matérialisme qui fait le lit de l’athéisme le Nouveau principe est pour lui une arme décisive. Ce nouveau principe énoncé dès les Notes philosophiques précise que « être, c’est être perçu ou percevoir ou encore vouloir ou agir ». Dans cette formule Berkeley oppose ce qui relève de la passivité et ce qui relève de l’écrivit. Habituellement on retient surtout l’opposition percevoir, perçu mais l’ajout du vouloir et de l’agir indique bien que c’est l’opposition entre l’actif et le passif qui prime, opposition qui recoupe celles entre les idées et les esprits. Le percevoir et l’être perçu sont les deux catégories de l’existant. Les choses que les sens perçoivent sont dénommées « idées » par Berkeley. Certes ce terme est assez inattendu comme le note Berkeley lui-même qui reconnait qu’il peut sembler assez étrange de dire que l’on mange de idées ou que nous sommes vêtus d’idées. Mais à tout prendre, il préfère parler d’idées car il estime que le terme de chose, plus courant et plus habituel est porteur d’un substantialisme qui est la source principale des impasses de la philosophie et surtout la cause de l’athéisme. Sa préférence pour le terme d’idée vient de ce que ce terme marque assez nettement la dépendance de l’idée par rapport à l’esprit. En effet, les idées sont pour Berkeley des êtres fugaces, dépendants et qui ne sauraient exister sans un esprit qui les perçoit. Le vocable « chose » évoque au contraire quelque chose qui existe en dehors de l’esprit. De plus, le terme de chose est plus générique et pourrait aussi bien qualifier des choses matérielles que des esprits or c’est précisément cette distinction que Berkeley veut mettre en valeur.

Une des premières conséquences du Nouveau principe après l’affirmation des deux modalités de l’être à savoir l’être actif des êtres percevants, les esprits, et l’être passif du perçu, les idées, c’est que la matière est un terme vide de sens qui ne recouvre aucune réalité. En effet la réalité du contenu de la perception n’est pas le contenu représentatif d’autre chose. Le contenu perçu se confond avec la chose perçue elle-même. Si la matière est entendue comme support des qualités sensibles, elle est dénuée de réalité n’étant pas perceptible. Par ailleurs elle ne saurait être cause de mes perceptions car cela supposerait qu’elle est active. Or l’activité est pour Berkeley une propriété exclusive des esprits. Il n’existe donc aucune réalité matérielle, non perceptible et indépendante de l’esprit.

Il s’agit là d’une thèse ontologique qui a des conséquences épistémologiques importantes. En effet pour Berkeley la distinction classique entre qualités premières et qualités secondes n’a pas lieu d’être. Il n’y a pas des qualités qui seraient des qualités inscrites en quelque sorte dans la matière et d’autres qui seraient le fruit d’une interaction des propriétés de la matière et de nos organes sensoriels. Toutes les qualités ont un statut comparable à celui des qualités secondes telles qu’elles sont définies notamment chez Locke. Il n’y pas lieu de privilégier les qualités premières au prétexte qu’elles auraient une objectivité dont les qualités secondes seraient dépourvues. La conséquence est que les qualités géométrisables et quantifiables comme, la solidité, l’étendue, la figure et le mouvement n’ont pas de statut particulier ni privilégié. Pour leurs partisans ce sont des qualités qui sont inséparables des corps et présentes même dans des corps dont la taille est telle qu’ils sont imperceptibles. Dans sa critique des qualités premières Berkeley reprend des arguments des sceptiques pour montrer notamment que la figure ou la grandeur sont aussi soumises à variation que la couleur ou les odeurs. Il reste cependant attaché à une conception réaliste. Pour lui toutes les qualités sont toutes inséparables des corps puisqu’elles les constituent. Il n’y a pour lui aucune suprématie des qualités dites premières par rapport aux autres. La distinction entre des qualités inséparables des corps et d’autres qui seraient des qualités relationnelles suppose, ce que Berkeley rejette à savoir une théorie de la substance et une ontologie matérialiste. Pour Berkeley la matière est donc une hypothèse parfaitement inutile. Entendue comme support des qualités, c’est quelque chose d’inconnaissable. S’il s’agit de quelque chose qui se limite aux qualités premières c’est quelque chose que Berkeley ne peut pas concevoir car comment en effet parvenir à penser une étendue sans couleur, autrement dit à abstraire par la pensée ce qui est donné dans l’expérience sensible. Le résultat de cette abstraction à supposer qu’elle soit possible contreviendrait au Nouveau Principe. Cela conduit Berkeley à rejeter l’existence d’une matière réduite à certaines qualités (au demeurant imperceptibles) au détriment d’autres. C’est aussi la qualité de substrat des qualités premières qui est niée ainsi que leur capacité causale. En fait, c’est l’idée de support matériel non perçu qui est mise en cause. C’est en ce sens que l’on parle d’immatérialisme à propos de l’ontologie berkeleyenne.

Toutefois on aurait tort de penser que la négation de la réalité de la matière conduit Berkeley à rejeter l’existence de corps. Pour lui les corps existent, «  l’arbre est dans le parc », les livres sur les étagères de la bibliothèque mais ce ne sont pas des portions d’étendue mais plutôt des ensembles d’idées sensibles hétérogènes perçues de manière simultanée.

Langage et permanence du monde

Si l’on accepte les conséquences du Nouveau Principe qui conduit à rejeter la substance matérielle et considérer que le monde qui nous entoure nous est donné de manière sporadique dans les perceptions que nous en avons, la question de la permanence et de la continuité se pose. A cet égard la position de Berkeley est tout à fait originale puisqu’il récuse la matérialité des choses et considérant que nos idées sont fugaces et hétérogènes il soutient néanmoins que les choses sont telles que nous les percevons. Il y a une continuité et une permanence des choses qu’il faut donc expliquer.

Trois éléments sont ici à prendre en compte. En premier lieu la possibilité offerte par une perception contrefactuelle ; ensuite le rôle du langage comme élément déterminant de la fixité des choses et enfin le rôle de Dieu, grand percevant, qui maintient le monde par sa perception créatrice.

Pour ce qui et de la perception il est clair que pour Berkeley la réalité perceptive des idées ne se réduit aux idées que je perçois actuellement. Elle s’étend à ce que je peux percevoir mais aussi à ce que d’autres esprits perçoivent ou peuvent percevoir. Le lien entre être et perception n’est pas une relation subjective c’est une caractéristique ontologique structurante du réel. Le lien entre perception et être est indéfectible mais il vaut aussi pour des situations contrefactuelles, il ne se réduit pas à la perception immédiate et effective. Lorsque je suis dans une pièce par exemple j’ai un point de vue sur les objets mais je sais aussi que si je me déplace j’aurai un autre point de vue. Par ailleurs ma mémoire m’informe de ce que je trouverai si je reviens dans un lieu que j’ai quitté. De plus, dans la mesure où les idées que je perçois sont indépendantes de ma volonté, elles sont indépendantes de mon esprit, et ont en ce sens une existence objective. Du fait des expériences réitérées et cohérentes que j’ai des objets notamment de ceux qui m’environnent, je suis amené poser qu’ils sont eux-mêmes liés à la perception d’autres esprits et in fine à Dieu et à sa perception créatrice. La fugacité de mes idées ne signifie donc pas l’intermittence du monde qui m’entoure. De plus, si l’esprit est bien passif dans sa réception des idées, il compose néanmoins à partir de ces idées immédiates hétérogènes et fragmentaires des idées complexes auxquelles il donne des noms. « Ainsi une couleur, une saveur, une odeur, une figure, une consistance données qui se sont offertes ensemble à l’observation sont tenues pour une seule chose signifiée par le nom de pomme [3]». A strictement parler ce qui est fugace et intermittent ce sont les idées immédiates des sens. Mais à partir de là l’esprit regroupe ce qui se donne dans la simultanéité et construit les idées médiates que sont les corps, ce livre, cet arbre, cette rose. Le langage a ici un rôle important pour fixer la permanence et l’identité des objets. Dans la construction de son expérience multi sensorielle l’esprit, suite à ses expériences réitérées, fixe par des noms ces bouquets d’idées simples. Ce baptême permet de fixer les choses mais aussi de communiquer avec d’autres esprits qui partagent avec moi des expériences similaires sinon identiques. Cette communication est possible à condition que l’on soit relativement souple sur ce que l’on entend par « mêmes choses ». Dire par exemple que deux personnes voient la même chose quand on parle d’une pomme ne signifie pas qu’elles aient les mêmes idées et la même expérience perceptuelle mais elles peuvent communiquer précisément grâce à la neutralité des noms qui se réfèrent aux expériences sui generis de chacun.

On comprend s’il en est ainsi que Berkeley affirme que le Nouveau Principe ne change rien, les livres sont sur les étagères, le mur est banc et l’arbre est dans le parc, comme avant. Toutefois ce qui change c’est que les réalités du monde qui nous environne constituent un monde de signes. En ce sens, pour Berkeley le monde est le lieu d’action et d’interaction des esprits.

En effet, il est difficile de comprendre cette importance des signes chez Berkeley si l’on ne prend pas en compte l’autre catégorie de l’être que sont les esprits, à savoir ce qui perçoit et agit.

Nous venons de voir dans ce qui précède, le rôle de l’esprit dans l’imposition des noms et dans la stabilisation et la cohérence des perceptions hétérogènes. Nous avons signalé plus haut comment, sans avoir recours à un espace commun de type géométrique, une certaine collaboration de la vue et du toucher établissait des relations de suggestion entre l’espace tangible et l’espace visible et permettait de pronostiquer ce qui peut arriver et étaient donc essentielles à la vie. En effet pour Berkeley les idées suggèrent d’autres idées à l’esprit, elles font signe et sens et ont une composante vitale plus encore que cognitive. Cette dimension vitale des idées se manifeste également dans le fait qu’elles possèdent un coefficient de plaisir et de douleur et pas seulement un contenu cognitif. Cette composante affective ou vitale se retrouve dans l’usage des mots. Berkeley qui est très critique vis à vis de la théorie lockienne qui veut que chaque mot doué de sens corresponde à une idée souligne que dans certains contextes, notamment dans le registre moral ou religieux, les mots ne correspondent pas de à des idées dont ils seraient des substituts mais sont plutôt des signes destinées à éveiller des sentiments et à induire des conduites.  De même, les mots ne sont pas seulement des raccourcis ou des substituts d’idées que j’ai eu ou que je pourrais avoir, il peuvent indépendamment de tout contenu concret particulier jouer un rôle dans la naissance des émotions, des attitudes mentales et à ce titre inciter à l’action. C’est là un des points originaux de la conception berkeleyenne du langage. Les mots ont un usage essentiellement cognitif et référentiel quand il s’agit des objets concrets qui nous entourent, mais on peut faire un autre usage du langage, un usage perlocutionnaire qui se rencontre notamment dans le discours religieux ou moral. Lorsque l’on promet des récompenses dans un paradis à venir il s’agit moins de se référer à des objets précis qu’à induire un comportement.

Cette présence des signes est aussi un élément qui nous permet de sortir de la concrétude du quotidien pour entrer sans ce qu’on peut appeler une communauté des esprits et des êtres agissants. Il remarquable que nous n’ayons pas d’idées qui correspondent à ces esprits pas plus que nous n’en avons de nous-même. Les esprits hormis moi-même ne se connaissent qu’indirectement par leurs effets, qu’il s’agisse d’esprits comparables au mien ou d’un esprit infini, je ne saisis leur existence qu’indirectement. Plusieurs éléments conduisent à poser l’existence des esprits. D’abord, le fait que je ne suis pas la cause de mes idées, qu’elles s’imposent à moi. J’existe dans un monde dont je ne suis pas l’auteur et je suis immergé dans un univers des signes et de mots qui me préexistent. Naturellement la conviction que j’ai de l’existence d’autres esprits que le mien n’est pas de même nature que la certitude que j’ai de ma propre existence. La connaissance que j’ai de mon esprit est immédiate et intuitive même si elle résulte d’un acte réflexif. Elle est immédiate parce qu’elle se fait sans intermédiaire mais son caractère réflexif tient au fait qu’elle ne se révèle que par un retour sur soi. Cette expérience de soi n’est pas une nouvelle connaissance ou une connaissance d’un autre type, c’est l’expérience de la distinction entre moi-même et mes idées, expérience présente dans toute perception. Je m’éprouve comme un être capable de percevoir des choses diverses, de les unifier tout en étant différent d’elles. « Je suis donc un principe individuel unique distinct de la couleur et du son, distinct aussi et pour la même raison de toutes les autres choses sensibles et idées inertes »[4]. L’existence d’autrui, nous est connue par ses opérations ou par les effets qu’il provoque en nous [5]. Cette connaissance n’est pas immédiate, elle suppose que j’infère que les idées que je perçois sont les effets de volontés comparables à la mienne. Toutefois si je considère la multiplicité et la variété des idées que je perçois, il est clair qu’elles ne peuvent pas toutes être les effets d’actions d’esprits semblables aux miens. Je dois donc supposer un esprit supérieur qui produit les idées que je perçois et qui s’imposent à moi et si j’observe la régularité, la constance et la beauté de ces idées je dois, dit Berkeley, les attribuer à un être infiniment sage, bon et parfait qui est la cause de toutes choses.

Ce qui précède brosse à grands traits l’essentiel de ce qu’il est convenu d’appeler l’immatérialisme de Berkeley. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un idéalisme dans la mesure où les idées sont pour lui des choses. Toutefois ces choses que nous percevons et qui font notre quotidien peuvent aussi s’interpréter comme un large discours que Dieu tient aux autres esprits dont nous faisons partie. Ainsi la Nature qui nous entoure, si on la comprend comme une suite d’idées ne produit rien, elle est l’effet de la volonté divine qui produit cette suite d’idées. En ce sens la distinction entre idées et esprit qui préside au Nouveau Principe n’est pas vraiment constitutive d’un dualisme car n’existe à proprement parler que les esprits et les signes. Ces signes dans notre cas, d’esprits inscrits dans un corps prennent la forme d’idées sensibles mais toutes ces choses sont en fait le langage que Dieu nous tient. Mais précise Berkeley il s’agit d’un Dieu caché qui ne se révèle qu’a ceux qui savent reconnaitre les véritables causes.


Bibliographie

Berkeley, Œuvres, 4 vol. (éd.) Geneviève Brykman, Paris, PUF 1985-1996.
Berkeley, L’obéissance passive présentation, traduction, notes D. Deleule
Berkeley, Traité des Principes de la connaissance humaine, présentation, traduction, D. Berlioz, Flammarion GF Paris, 1991.
Berkeley, Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, présentation, traduction, notes, G.  Brykman, Paris, Flammarion GF, 1997.

Berlioz D., Berkeley, un nominalisme réaliste, Paris, Vrin 2000.
Ouvrage généraliste et accessible qui examine « l’entreprise Philosophique de Berkeley pour elle- même, à la lumière des problèmes qu’il cherche à résoudre

Berlioz D. (éd.), Berkeley, Langage de la perception et art de voir, Paris, PUF, 2003.
Ouvrage collectif qui envisage les différents aspects du problème de la vision et son rapport à la philosophie de Berkeley

Brykman G., Berkeley et le voile des mots, Paris, Vrin, 1995.
Texte qui envisage essentiellement la question du langage et le double obstacle qu’il constitue dans notre compréhension de la réalité.

Charles S., Berkeley au siècle des lumières, immatérialisme et scepticisme au XVIIIème siècle. Paris, Vrin, 2003. L’ouvrage traite de la réception de «  Berkeley par les hommes des lumières ». Comment fut reçue une philosophie que les jésuites ont très vite qualifiée de sceptique et qui fut aussi assimilée à un solipsisme. Ouvrage très documenté sur le contexte philosophique du XVIIème siècle. On trouvera à la fin de l’ouvrage une bibliographie très complète et documentée.

Dégremont R., Berkeley, L’immatérialisme, Paris, Ellipses, 2000. Présentation générale de l’œuvre de Berkeley. Texte d’initiation à la philosophie de Berkeley assorti de textes de Berkeley commentés et d’un dictionnaire qui souligne l’effort continu de Berkeley dans la clarification de ses propres notions et de ses options philosophiques.
Glauser R., Berkeley et les philosophes du XVIIème siècle, perception et scepticisme, Sprimont, Mardaga 1999. Œuvre qui met en contexte Berkeley et les théories de la perception depuis Descartes. Ce livre présente et aide à comprendre les débats relatifs à l’existence de la matière qui ont animés la réflexion au XVIIème siècle.

Hamou Ph. Le vocabulaire de Berkeley, Paris Ellipses, 2000.
Conformément aux objectifs de cette collection, l’ouvrage permet de se familiariser avec le vocabulaire de l’auteur.

Simon G. Le regard, l’être et l’apparence dans l’optique de l’antiquité, Paris, Le Seuil, 1988.
Ouvrage qui fait une sorte d’archéologie du regard. L’optique des anciens concerne le regard et le cône de rayons visuels qui partant de l’œil appréhende les choses et non une physique de la lumière. Ouvrage plus technique de philosophie des sciences.

  1. Diderot, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient – Lettre sur les sourds et les muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent, Paris , Flammarion, 2000
  2. Jean-Bernard Mérian : Sur le problème de Molyneux, suivi de Mérian, Diderot et l’Aveugle, par Francine Markovitz, Paris, Flammarion, 1984
  3. Principes de la connaissance humaine Première partie, §1
  4. Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, III, p. 233
  5. Principes I, § 147

 

Dominique Berlioz
Université de Rennes
dominiqueberlioz35@gmail.com 

Comment citer cet article ?
Berlioz, D. (2018), « Berkeley », dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL : http://encyclo-philo.fr/berkeley-gp/