La philosophie de A à Z

Parmi les comportements des personnes qui nous entourent, nous attachons une importance particulière à leurs actions, à ce qu’elles font délibérément et intentionnellement. Leurs actions témoignent en effet de leur volonté, de leurs intentions, et prolongent en quelque sorte leur vie mentale dans le monde extérieur. L’action est un moment d’intervention du sujet lui-même, qui donne une signification particulière à un comportement et à ses conséquences. Elle semble notamment accroître la responsabilité du sujet, et notre tendance à le louer ou à le blâmer pour son geste. Les enjeux de sa compréhension concernent donc aussi bien la philosophie de l’esprit que l’éthique ou la philosophie du droit. Une philosophie de l’action s’attache à décrire et à définir ce qui se passe lorsqu’un sujet agit, c’est-à-dire à mettre en lumière les fondations des différences que nous voyons entre action et accident, entre ce qui est fait intentionnellement et ce qui est fait par inadvertance, par mégarde, ou sans le vouloir, et des différences que nous faisons dans les statuts moraux ou juridiques de ces comportements. Pourquoi certains comportements sont-ils intentionnels ? Qu’est-ce qu’avoir une intention ? Comment la mène-t-on à bien ? Malgré des enjeux éthiques importants, le projet de la philosophie de l’action se veut le plus souvent descriptif, et peut se comprendre comme un projet de philosophie de l’esprit – du moins lorsque l’on se concentre sur la question des actions individuelles plutôt que collectives, comme ce sera le cas ici. Cet article s’attache à préciser ce projet philosophique, puis à présenter la théorie la plus largement admise depuis les années 1960, la théorie causale de l’action, les objections les plus fréquentes à son égard, les éléments de réponse apportés, et enfin la famille de théories rivales les plus ambitieuses, les théories téléologiques de l’action.


Table des matières 

1. Le projet de la philosophie de l’action

a. Actions et comportement

i. Analyse ou révision ?
ii. La tâche d’une analyse

b. Actions et descriptions

i. Actions de base et autres actions
ii. Descriptions intentionnelles et inintentionnelles
iii. Concepts descriptifs ou normatifs ?

c. Naturaliser l’agir

i. Naturaliser l’agir pour naturaliser l’esprit
ii. Naturaliser la finalité

2. La théorie causale de l’action

a. Les causes mentales des actions

i. Attitudes conatives et cognitives
ii. Les raisons motivationnelles
iii. Les intentions

b. Le mécanisme causal de l’action

c. Expliquer les actions

i. Premier argument causaliste : Le défi de Davidson
ii. Deuxieme argument causaliste : Le ‘parce que’ des explications d’action

d. La définition causale des actions

i. La causalité déviante
ii. Formuler la définition causale de l’action

e. Localiser les actions

f. Les différents rôles de la causalité

3. Objections et alternatives à la théorie causale de l’action

a. Une analyse incomplète

i. Déviance causale interne et définition des actions
ii. La sensibilité aux raisons
iii. Le contrôle sur le comportement
iv. Le dilemme de O’Brien

b. La disparition de l’agent

i. Disparition ou aliénation?
ii. Une alternative : la causalité agentive
iii. L’agir autonome

4. La conception téléologique de l’action

a. La critique de la causalité mentale

b. La conception téléologique des actions

i. Une conception interprétative.
ii. Les critères de l’interprétation.
iii. Interprétation et intentions.

Conclusion

Bibliographie


1. Le projet de la philosophie de l’action

La philosophie de l’action prend pour objet la description et la définition des actions, ainsi que de leur amont (la prise de décision, les intentions) et de leur aval (les conséquences qu’elles peuvent avoir). Les théories et arguments déployés visent à comprendre la nature de l’agir, à en distinguer les différentes formes, à en dégager les explications. Il n’est en effet pas évident de dire ce qui se passe lorsque que quelqu’un agit, ce qui doit se passer pour qu’il y ait action. La question célèbre de Wittgenstein attire notre attention sur la tâche de la philosophie de l’action : que devons-nous ajouter au mouvement de mon bras pour que je lève le bras (Wittgenstein, 1953, §621, p. 228) ? Cette section introduit les principales distinctions, le projet que poursuivent les philosophes de l’action, et quelques-uns des enjeux.

a. Actions et comportement

En première approche, la question principale concerne les fondements de la distinction naïve entre les actions et le reste de ce qui se produit autour de nous. Nous distinguons intuitivement un acte intentionnel, par exemple cuisiner un repas, de phénomènes naturels, comme un processus de fermentation ou la croissance d’une plante, mais aussi de comportements non-intentionnels comme une toux, ou un réflexe. Nous pouvons appeler ces derniers de simples comportements (des comportements qui ne sont pas aussi des actions ou des conséquences d’actions), et les autres des comportements actifs.

La notion de comportement en jeu ici doit être prise en un sens très large, qui inclut notamment des comportements mentaux (une rêverie, un calcul mental), des absences de comportement (s’abstenir de bouger, se retenir de crier), ou encore les mouvements qu’un sujet peut effectuer avec une prothèse sur laquelle il exerce un contrôle direct. Tous ces comportements peuvent être actifs ou non.

Une théorie de l’action cherche à rendre compte de notre comportement proprement actif, de la part intentionnelle de notre comportement. Quelles différences dans le comportement, la décision, les états mentaux, ou encore le contexte de l’agent expliquent qu’il agit ? Dans les termes de David Velleman, que se passe-t-il lorsque quelqu’un agit (Velleman, 2000).

i. Analyse ou révision ?

Cette démarche d’analyse du concept d’action suppose que la distinction de sens commun entre action et simple comportement pointe une réelle différence, qu’il est important de marquer par nos concepts, et dont il est important de comprendre les fondements. La tâche principale de la philosophie de l’action est alors de préciser et d’expliciter la distinction, en s’appuyant sur notre manière ordinaire de décrire les actes et leurs conséquences.

Mais, bien entendu, une fois la distinction analysée, nous devrons encore nous demander si notre concept naïf d’action s’applique à quelque chose ou non. Nous découvrirons peut-être que ce concept est trop exigeant, par exemple qu’il présuppose une philosophie de l’esprit dualiste, selon laquelle l’esprit est une chose immatérielle, que nous avons peut-être des raisons de rejeter. Nous serions obligés de conclure que personne n’agit jamais. Une solution pourrait alors être de proposer une révision du concept naïf d’action.

Toutefois, la plupart des philosophes de l’action sont optimistes, et pensent que notre concept ordinaire, bien compris, s’applique bel et bien à certains de nos comportements. Cela ne signifie pas nécessairement que le sens commun ne prend pas certaines positions que nous avons des raisons de rejeter, mais que le concept lui-même ne les présuppose pas. Autrement dit, ce qui se passe réellement lorsque quelqu’un agit correspond (dans les grandes lignes au moins) à ce que le sens commun considère comme nécessaire pour qu’il y ait action. John Bishop est le seul philosophe majeur à prôner une révision du concept ordinaire d’action, mais une révision qu’il considère comme compatible avec le reste de notre perspective ordinaire sur l’agir (Bishop, 1989).

Néanmoins, la frontière entre analyse et révision n’est pas toujours claire. Les philosophes s’attachent aussi souvent à décrire le mécanisme de l’action, comment nous en venons à agir, et utilisent de plus en plus les résultats empiriques des autres sciences cognitives. Une telle démarche ne relève alors plus de l’analyse conceptuelle, mais consiste à enrichir notre théorie de l’action à l’aide d’observations, parfois accessibles au sens commun, parfois non. Il est peu probable que le sens commun et l’analyse conceptuelle nous disent tout ce que nous souhaitons savoir sur ce qui se passe lorsque quelqu’un agit. Le travail très riche du philosophe du langage ordinaire J. L. Austin sur les excuses illustre, comme il le conclut lui-même, à la fois la richesse et les limites des observations de l’action incarnées dans notre discours ordinaire (Austin, 1979, pp. 203-204).

ii. La tâche d’une analyse

Malgré un large accord sur les méthodes, l’analyse de l’action n’est pas évidente. La plupart des verbes que nous utilisons sont ambigus entre action et simple comportement – nous pouvons tousser, grimacer, lever le bras, etc. intentionnellement ou par réflexe, ou pendant un accès de somnambulisme. Le langage utilisé suggère déjà un lien entre action et intention, dont la nature exacte est une question importante. Certains verbes impliquent nécessairement l’agir, comme, de manière très abstraite, le verbe ‘commettre’. Dire de quelqu’un qu’il a commis un vol, par exemple, c’est dire de lui qu’il a agi d’une certaine manière. L’hypothèse du simple comportement est écartée. Toutefois, cela ne saurait répondre à notre question, puisque la compréhension du verbe ‘commettre’ semble impliquer celle du concept d’action.

D’autres descriptions verbales entraînent une grande présomption d’action, par exemple ‘danser le tango’, en raison de la complexité et de la précision du comportement décrit. Mais il est impossible de donner une liste de conditions purement comportementales distinctives des actions. Par exemple, comme le remarque Harry Frankfurt, la complexité d’un comportement n’est pas un indicateur fiable de son caractère d’action, comme peuvent l’illustrer les mouvements d’une personne saisie d’une crise d’épilepsie (Frankfurt, 1988, ch. 6).

Les actions témoignent bien sûr d’un but. Un comportement actif est revêtu d’une certaine signification en vertu de la fin que poursuit l’agent. Mais c’est également le cas de nombreux réflexes, comme la toux. Par ailleurs, rendre compte de cette finalité n’est pas évident : pour quelles raisons un comportement tend-il vers un but plutôt que vers un autre ? Lorsque les philosophes explorent diverses manières de séparer les actions des simples comportements, nous allons voir qu’ils explorent souvent différentes manières de rendre compte de leur finalité.

b. Actions et descriptions

En seconde approche, notre question se complique en raison des aspects ou descriptions intentionnels et inintentionnels d’une même action. En effet, chacune de nos actions est susceptible d’être décrite de nombreuses manières différentes, soit en enrichissant une description (je monte dans le bus, mais je monte aussi dans le bus n°12, ou sans avoir validé mon ticket), soit peut-être en en donnant une nouvelle description, grâce aux conséquences qu’elle peut avoir (je prends le bus, mais je me rends aussi par là même à la plage). Pour prendre un exemple célèbre, dû à Elizabeth Anscombe, un homme qui actionne une pompe bouge aussi son bras avec un certain rythme, remplit la citerne, et se trouve empoisonner les habitants de la maison (Anscombe, 1957, §§23-27). Pour prendre un autre exemple célèbre, dû à Donald Davidson, je peux bouger un doigt, et par là même allumer la lumière, illuminer la pièce, et alerter un rôdeur sans m’en rendre compte (Davidson, 1980, ch. 1). Mon action, dont nous avons au départ donné une description corporelle, reçoit de nombreuses autres descriptions en raison de ses conséquences, parfois lointaines. Cette chaîne de redesriptions est parfois appelée “effet accordéon” (Feinberg, 1965).

i. Actions de base et autres actions

Certains philosophes doutent de cette seconde manière de redécrire les actions, et proposent plutôt de voir dans les conséquences intentionnelles de nos actions de nouvelles actions, numériquement distinctes, qui s’ajoutent aux actions corporelles, souvent appelée alors actions de base. Alvin Goldman soutient que l’exemple de Davidson comporte (au moins) trois actions : bouger le doigt, appuyer sur l’interrupteur, et illuminer la pièce. (Alerter le rôdeur, en revanche, n’est pas une de mes actions, puisque ce comportement n’est pas intentionnel.) Goldman s’appuie en particulier sur les propriétés différentes de ces actions : bouger le doigt n’a pas lieu au même endroit ni en même temps qu’allumer la lumière. Or des actions identiques devraient être indiscernable d’après le principe de Leibniz (Goldman, 1970).

En réponse, les partisans de la position d’Anscombe et Davidson soutiennent que l’action d’allumer la lumière a en réalité lieu au même endroit et au même moment que celle d’appuyer sur l’interrupteur. Il ne s’agit que d’une nouvelle description du mouvement de mon doigt. Allumer la lumière n’a pas lieu autour de l’ampoule lorsque celle-ci s’allume. Cet événement ultérieur n’est pas une action de ma part, mais permet de redécrire une action que j’ai effectuée quelques centièmes de secondes auparavant, avec mon doigt. Nous devons bien prendre garde à séparer l’action du geste accompli et du résultat obtenu, par exemple l’acte de faire un pas (une action), le pas que je fais (un ensemble de mouvements coordonnées de mon corps), et l’empreinte que je laisse sur le sol (un résultat de mon acte). (Pour la discussion de certains arguments plus complexes de Goldman, voir Bilodeau, 1993.)

La plupart des philosophes contemporains s’entendent désormais pour considérer le débat comme terminologique, et n’attachent donc plus d’importance à la manière dont nous pouvons compter ou individuer les actions. Quelle que soit la manière que nous choisissons, chaque action reste susceptible de plusieurs descriptions (prendre le bus et prendre le 12 sont toujours une seule et même action, par exemple), et le comportement actif reste susceptible de nombreuses descriptions différentes.

ii. Descriptions intentionnelles et inintentionnelles

Or les différentes descriptions de mes actions peuvent avoir des statuts variés. Il est fort possible que certaines soient intentionnelles (prendre le bus, me rendre à la plage), alors que d’autres ne le sont pas (prendre le 12, prendre le bus sans ticket), peut-être par ignorance (j’ai oublié de valider mon ticket par distraction), peut-être par indifférence (tous les bus que je pourrais prendre se rendent à la plage, et je n’ai donc pas l’intention de prendre le 12 en particulier). Nous avons affaire à au moins trois sortes de descriptions : intentionnelles (prendre le bus), connues de l’agent mais inintentionnelles (prendre le 12), et inconnues de l’agent (prendre le bus sans ticket). Plutôt que d’une action intentionnelle, les philosophes de l’action parlent donc d’une action intentionnelle (ou inintentionnelle) sous telle ou telle description. Par exemple, mon action est intentionnelle sous la description ‘prendre le bus’, mais pas sous la description ‘prendre le bus sans ticket’. Différentes locutions indiquent que nous utilisons couramment ces distinctions. Nous dirions que je prends le bus délibérément, exprès, intentionnellement, que je prends le 12 en connaissance de cause, mais que je le prends sans ticket sans m’en rendre compte, ou par inadvertance. Quelles différences dans le comportement, la décision, les états mentaux, ou encore le contexte de l’agent expliquent que telle ou telle description de son comportement est intentionnelle ?

iii. Concepts descriptifs ou normatifs ?

Un présupposé courant est que de telles distinctions sont descriptives, plutôt que normatives. Nous appliquons des locutions comme ‘intentionnellement’, ‘délibérément’, ‘en connaissance de cause’, etc., pour décrire ce que l’agent fait, et non pas (déjà) pour le louer ou le blâmer. En particulier, ceci entraîne que ces locutions seraient indépendantes de nos évaluations des actes (morales, par exemple).

  • Philosophie de l’action et éthique

Nos évaluations, en particulier morales, s’appuieraient ensuite sur l’application de ces locutions descriptives. En les analysant, la philosophie de l’action comprendrait donc certains des fondements descriptifs de nos jugements évaluatifs ou normatifs, en particulier des différences morales qui peuvent exister entre action et réflexe, intentionnel et inintentionnel. Par exemple, nous blâmons en général plus sévèrement celui qui a l’intention de produire une conséquence néfaste que celui qui la produit à regret, ou sans le savoir. Le droit de la guerre autorise certains actes militaires qui causent des victimes civiles collatérales, mais condamne tout acte militaire qui vise des civils. Même si les conséquences des deux actes sont identiques, l’intention avec laquelle ils ont été accomplis semble jouer un rôle dans leur évaluation morale et juridique. Même si nous choisissons de condamner les deux, nous n’aurons certainement pas la même attitude vis-à-vis de celui qui regrette un dommage collatéral que de celui qui le poursuit intentionnellement. Et nous condamnons encore moins un acte qui cause des victimes civils insoupçonnées. Il ne s’agit pas ici de défendre ces jugements moraux, bien entendu discutables, mais d’illustrer le rôle explicatif que peuvent jouer les distinctions de la philosophie de l’action. Selon cette perspective, la différence morale entre causer la mort de quelqu’un par négligence et l’assassiner s’expliquerait par une différence descriptive entre les relations que l’agent entretient avec ces deux comportements.

  • L’effet Knobe

Toutefois, la nature descriptive des distinctions évoquées ici a récemment été remise en cause par les premiers travaux de philosophie expérimentale. (Notons un article où Gilbert Harman soulevait déjà des problèmes analogues : Harman, 1976.) Josh Knobe a montré à l’aide d’enquêtes d’opinion que les gens sont enclins à prendre en compte le statut moral d’une conséquence pour déterminer si elle était ou non intentionnelle. Lorsqu’une conséquence est répréhensible, elle sera plus facilement tenue pour intentionnelle. L’exemple séminal de Knobe était celui d’un chef d’entreprise qui prend une décision dans le but de maximiser ses profits, mais en sachant que

soit sa décision va contribuer à préserver l’environnement,

soit sa décision va nuire à l’environnement.

Bien que le chef d’entreprise soit décrit dans les deux cas comme indifférent à cet effet secondaire, les sujets interrogés à propos du second scénario sont nettement plus enclins à dire l’effet secondaire intentionnel que les sujets interrogés à propos du premier (Knobe, 2003).

Une autre expérience de Knobe a montré que le contexte normatif de l’agent semble plus important que notre opinion morale. Knobe a remplacé dans son expérience l’environnement par une loi raciale nazie, que le chef d’entreprise contribue soit à appliquer, soit à violer. Les sujets interrogés, bien qu’ils pensent sans doute que violer une loi raciale nazie est une bonne chose, étaient enclins à penser que le chef d’entreprise violait intentionnellement la loi dans le second scénario, mais ne l’appliquait pas intentionnellement dans le premier (Knobe, 2007). Ce qui compte pour l’application de l’adverbe ‘intentionnellement’ est donc non pas que l’agent ait fait quelque chose de moralement condamnable, mais la transgression d’une norme à laquelle l’agent est censé souscrire en raison de son contexte.

Une importante littérature a développé diverses explications rivales de celle de Josh Knobe. Toutefois, la plupart ont en commun de faire référence à des facteurs normatifs ou évaluatifs (moraux ou non), par exemple, la manière dont il serait rationnel pour l’agent de se comporter. De telles explications remettent en cause le caractère descriptif des adverbes comme ‘intentionnellement’, et donc de la part de la philosophie de l’action qui cherche à en rendre compte. Pour s’en tenir à un projet de description de ce que font les agents, le philosophe de l’action devrait alors opter pour une révision des concepts ordinaires, plutôt que pour une analyse de ces concepts.

En revanche, l’influence des facteurs normatifs ou évaluatifs ne paraît pas toucher le concept d’action lui-même. Quoi que nous pensions du caractère intentionnel ou non de l’effet secondaire, il ne faut pas de doute que le chef d’entreprise agit dans tous les cas. L’effet Knobe ne montre donc pas que le cœur du projet de la philosophie de l’action, comprendre l’agir, serait normatif.

Nous avons vu que l’attachement des philosophes de l’action à la nature descriptive de leur projet s’explique en partie par leur volonté de donner des fondements descriptifs à certaines distinctions morales. Mais il existe une autre raison à cet attachement, puisqu’un projet descriptif pourrait aider à la naturalisation des actions.

c. Naturaliser l’agir

i. Naturaliser l’agir pour naturaliser l’esprit

En effet, l’un des enjeux majeurs de la théorie de l’action est son inscription dans le contexte de la naturalisation de l’esprit. Est-il possible de comprendre l’esprit comme un phénomène naturel, du même ordre que ceux étudiés par les sciences ? Est-il possible de rendre entièrement compte de l’esprit, de la pensée, et de ses manifestations comportementales que sont les actions, grâce à des concepts et des théories du même ordre que celles proposées par les sciences naturelles ? Le parallèle est particulièrement instructif entre la théorie de l’action et la théorie de la pensée ou du raisonnement, c’est-à-dire des chaînes d’états mentaux liés entre eux par des relations logiques et rationnelles, ou encore entre la théorie de l’action et la philosophie de la perception. Il s’agit chaque fois de décrire comment un sujet en vient à former de nouveaux états ou à accomplir de nouveaux comportements qui font sens à la lumière des précédents.

Ces questions sont à distinguer de la question métaphysique du matérialisme – la question de savoir si l’esprit, ou certaines de ses propriétés, sont des choses du même genre que les corps, les tables, les électrons, etc. En principe un dualiste peut tout à fait adopter une approche naturaliste dans l’étude de l’esprit. (Toutefois, si l’on définit la matière comme ce qu’étudient les sciences naturelles, alors matérialisme et naturalisme coïncident nécessairement.)

L’enjeu du caractère descriptif de la philosophie de l’action est apparent pour sa naturalisation. Si ses concepts s’appliquaient en vertu de considérations morales ou rationnelles, comme le suggèrent les expériences de Knobe, ils seraient très différents des concepts qu’appliquent les sciences naturelles. Une grande majorité des philosophes souhaitent en effet maintenir une distinction étanche entre le domaine des faits, exploré par les sciences, et celui des valeurs ou des normes.

ii. Naturaliser la finalité

Pour placer la question dans un contexte encore plus large, considérons le parallèle avec la biologie. La théorie darwinienne permet de rendre compte de l’apparente téléologie (du Grec telos, fin, but) des formes vivantes grâce à un mécanisme, la sélection naturelle, du même ordre que ceux présentés par les autres sciences naturelles. Dans le langage d’Aristote, la théorie darwinienne permet de ramener des causes finales (des buts) à des causes efficientes (des mécanismes, ce que nous nommons le plus naturellement ‘cause’ dans notre langue contemporaine) (Aristote, 1959). Si tel phénomène peut être décrit comme tendant vers une certaine fin, c’est en raison du mécanisme qui a donné lieu à ce phénomène – et non en raison d’une relation avec cette fin, ou des intentions d’un créateur. Tel trait d’une espèce remplit telle fonction parce qu’il a une certaine histoire causale, parce qu’il donnait un avantage précis aux organismes qui le possédaient.

Une telle manœuvre est-elle possible en ce qui concerne les actions humaines ? Leur finalité, leur téléologie, peut-elle être comprise en examinant leur histoire ? Toutefois, en raison de leur engagement à analyser nos concepts ordinaires, les philosophes de l’action adoptent le plus souvent un projet naturaliste un peu différent du projet darwinien. Ils entendent en effet dévoiler le naturalisme comme philosophie du sens commun, là où Darwin rompait avec le sens commun de son époque, et ouvrait la voie à une refonte du concept de fonction biologique. Au contraire, les philosophes naturalistes dont il sera question ici prétendent le plus souvent démontrer le naturalisme caché du concept ordinaire d’action – pour une critique de cette idée, cf. (Hornsby, 1997). Cette question est l’un des enjeux majeurs des débats autour de la théorie causale.

2. La théorie causale de l’action

La théorie causale de l’action, dont les origines remontent au moins à Hobbes et Hume, est depuis les années 1960 la théorie la plus répandue, par rapport à laquelle de nombreuses critiques et théories rivales prennent position – à tel point qu’elle est parfois qualifié de “modèle standard” de l’action (Velleman, 2000). Son renouveau a été initié par Donald Davidson dans un article de 1963 (Davidson, 1980, ch. 1). Deux de ses défenseurs les plus importants depuis la fin des années 1980 sont Alfred Mele (Adams & Mele, 1989 ; Mele, 1992 ; Mele, 2003) et Michael Smith (Smith, 1987 ; Smith dans Hyman & Steward, 2004). Mais il s’agit bien sûr d’une famille de théories, et aussi d’une série de thèses, qui décrivent le mécanisme de l’action, les explications d’actions, et le concept d’action lui-même. Leur examen va nous permettre de comprendre ce que les philosophes de l’action cherchent à faire, et de situer les hypothèses concurrentes.

a. Les causes mentales des actions

En premier lieu, puisque la causalité est une relation, elle demande des termes, en l’occurrence, une ou plusieurs causes, et un ou plusieurs effets. Notre première démarche préliminaire est donc d’identifier ce qui peut tenir le rôle de cause et d’effet lorsque nous agissons. Il ne fait guère de doute que les effets de l’agir soient les comportements, pris dans le sens large décrit plus haut. Lorsqu’un sujet S agit, il exhibe nécessairement un certain comportement C.

En revanche, les antécédents des actions sont plus controversés. Les causes qui tiennent un rôle essentiel dans la théorie causale sont mentales. Tous les causalistes identifient les causes à des états mentaux particuliers, qu’ils conçoivent comme des événements mentaux, des événements qui ont lieu dans l’esprit de l’agent.

i. Attitudes conatives et cognitives

De plus, parmi ces états mentaux, les causalistes donnent un rôle essentiel à un état conatif, qui traduit l’attirance ou l’engagement de l’agent vis-à-vis d’une certaine action ou d’un certain résultat. Une attitude conative représente un certain état de choses et pose comme conditions de sa propre satisfaction la mise en adéquation du monde avec l’état représenté. Par exemple, mon désir d’aller à la plage représente un certain état de choses (ma présence à la plage) et pose comme conditions de sa propre satisfaction la mise en adéquation de la réalité avec cette représentation (c’est-à-dire ma présence réelle à la plage).

Les attitudes conatives sont à distinguer des attitudes cognitives, comme les croyances ou les perceptions. Les philosophes expriment souvent la différence entre attitudes conatives et cognitives en parlant de direction de mise en adéquation (direction of fit) : une attitude conative, par exemple un désir, cherche à mettre le monde en adéquation avec la représentation mentale (mind-to-world direction of fit), alors qu’une attitude cognitive, par exemple une croyance, cherche au contraire à mettre la représentation mentale (c’est-à-dire à se mettre elle-même) en adéquation avec le monde tel qu’il est (world-to-mind direction of fit).

ii. Les raisons motivationnelles

Donald Davidson a formulé la première version contemporaine de la théorie causale en 1963, et identifiait à l’époque les causes mentales à des paires de croyances et de pro-attitudes. Ces dernières sont des attitudes mentales conatives comme des désirs, des besoins, des préférences, etc., et Davidson en est rapidement venu à parler simplement de désir, dans un sens large, qui inclut toute forme d’attirance. La croyance quant à elle représente un moyen de satisfaire la pro-attitude. Par exemple, je peux croire que prendre le bus est un moyen de me rendre à la plage, c’est-à-dire de mettre le monde en adéquation avec mon désir.

Davidson appelait la paire pro-attitude-croyance, ou désir-croyance, la raison primaire de l’agent. Il s’agit de la raison motivationnelle de l’agent, de la raison qui le pousse à agir. Cet usage du mot raison est à distinguer des autres. Il ne saurait s’agir d’une raison que l’agent peut avoir de faire telle ou telle chose sans le savoir. Par exemple, il ne saurait s’agir de la raison que S a de rentrer chez lui parce qu’il a laissé un robinet ouvert. Comme S ne sait pas qu’il a laissé l’eau couler, il ne possède pas l’état mental qui pourrait causer un tel comportement. Il ne saurait non plus s’agir de raisons que l’agent ne tient par pour telles. Par exemple, nous pouvons être tentés de dire que j’ai une raison de ne pas aller à la plage parce qu’il fait trop chaud, alors que je ne traite pas la chaleur comme une raison d’éviter la plage. Dans ce cas, cette considération, bien que je ne l’ignore pas, n’est pas en mesure de motiver mes actes. Les raisons motivationnelles sont au contraire celles dont l’agent tire son choix.

Nous parlons de raison parce que la paire pro-attitude-croyance rationalise le comportement C, contribue à sa justification du point de vue de l’agent. Cela ne signifie pas nécessairement que la raison primaire justifie C. Davidson souligne par exemple qu’un agent peut très bien avoir une raison primaire de se comporter d’une manière qui nous paraît dénuée de sens, par exemple une raison primaire de boire le contenu d’un pot de peinture (Davidson, 1980, ch. 1). La raison primaire est souvent ce que l’agent dirait pour essayer de se justifier – par exemple, je dirais à celui qui me demande pourquoi je prends le bus que je désire me rendre à la plage. Mais la théorie causale n’a pas besoin de poser d’hypothèse générale à ce propos, et est parfaitement compatible avec des raisons primaires dont l’agent lui-même n’aurait pas conscience, ou que l’agent n’utiliserait pas pour se justifier.

iii. Les intentions

Davidson et les premiers causalistes voyaient donc les causes pertinentes dans les motifs de l’agent. La notion d’intention n’était pas étrangère à Davidson, mais il ne pensait pas qu’elle était un état mental à part entière. Au contraire, il pensait l’intention réductible à la raison primaire. Toutefois, le développement de la théorie causale a amené de nombreux philosophes depuis les années 1980 à voir les intentions comme un type d’état mental distinct. Davidson lui-même le reconnaît presque dans la réponse qu’il fait aux critique de Michael Bratman dans (Vermazen & Hintikka, 1985). La plupart des formulations récentes de la théorie causale de l’action donnent le rôle d’antécédent de l’action à une intention.

Les travaux pionniers de Myles Brand et Michael Bratman ont en effet mis en lumière la spécificité des intentions, en particulier les normes de rationalité propres qui pèsent sur elles (Brand, 1984 ; Bratman, 1999). En effet, nos intentions se doivent de ne pas être en contradiction les unes avec les autres, alors qu’aucune contrainte de cohérence ne pèse sur nos désirs. Je peux très bien désirer être à la plage et au cinéma en même temps, sans que cela soit irrationnel. En revanche, avoir les deux intentions le serait. Bratman explique que nos diverses intentions doivent prendre place dans un plan, et donne la priorité à cette notion. Former une intention, c’est la mettre dans son plan, qui se doit d’être cohérent – sinon il ne serait tout simplement pas réalisable. Les intentions sont donc des attitudes conatives bien particulières, sur lesquelles pèse une condition de cohérence.

De plus, il est apparu comme nécessaire de faire appel à de telles intentions pour rendre compte de l’engagement de l’agent. Les raisons primaires ou motivationnelles sont trop abondantes, et n’expliquent pas nos décisions. Nous avons probablement presque tous une quelconque raison primaire de piller une banque, mais nous avons aussi presque tous de nombreuses raisons contraires qui nous en empêche. Nous devons donc rendre compte de la manière dont les multiples motifs de l’agent sont intégrés et distillés en une décision préalablement à tout comportement. L’action n’intervient qu’une fois que l’agent a opéré une sélection, et décidé de placer certaines des choses qu’il désire dans son plan. L’intention tient ce rôle. Prendre une décision, c’est former une intention sur la base de nos divers motifs. Agir, c’est mettre en œuvre cette intention. L’intention est alors l’antécédent essentielle pour une théorie de l’action.

Nous adoptons ici cette formulation, qui nous donne la thèse préliminaire:

(M) Lorsque S agit, S possède une intention I qui rationalise son comportement C sous une certaine description.

Autrement dit, S possède une intention à la lumière de laquelle une manière de décrire C apparaît comme rationnelle, comme la chose à faire. Par exemple, (M) nous dit que, lorsque je prends le bus en direction de la plage, je possède une intention I à la lumière de laquelle ce comportement, décrit d’une manière ou d’une autre, apparaît comme rationnel – par exemple, l’intention de me rendre à la plage, ou bien l’intention de voir la mer, ou encore l’intention de prendre un bus au hasard.

Notons que (M) tient compte de l’importance de la description que nous donnons de l’action. Par exemple, l’intention de prendre un bus au hasard ne rationalise pas la description ‘aller en direction de la mer’. Nous devons également ajouter qu’il est possible que la description que I rationalise ne s’applique pas réellement au comportement C, en raison d’une erreur de l’agent. Je peux monter dans le bus pour la ville en pensant monter dans celui pour la plage, et mon intention de voir la mer ne rationalise alors aucune description qui s’applique réellement à mon comportement. Il faut donc entendre que I rationalise C sous une description que S croit s’appliquer à C.

Cette remarque montre que l’idée de rationaliser fait implicitement appel aux autres états mentaux de S, et en particulier à l’ensemble de ses croyances à propos de son environnement. Mon intention de voir la mer ne rationalise pas non plus mon comportement si je ne sais pas que le bus dans lequel je monte se rend en direction de la plage. Le recours aux intentions ne nous permet donc en aucun cas de faire l’économie d’une référence aux autres états mentaux de S, et en particulier aux croyances qui accompagnaient les pro-attitudes chez Davidson.

Peu de philosophes rejettent (M), mais son interprétation est controversée, et les causalistes en choisissent une particulièrement littérale. Au contraire, certains de leurs critiques adoptent une conception béhavioriste selon laquelle les états mentaux de l’agent ne doivent être compris que comme des dispositions à se comporter de diverses manières. À la lumière d’un tel béhaviorisme, (M) apparaît comme une tautologie. Au contraire, les causalistes en donnent une interprétation réaliste : les intentions sont des états internes de l’esprit d’un agent, dont la relation avec le comportement est contingente. Bien entendu, I (et les croyances nécessaires à rationaliser C) tendent à causer le comportement C, mais il s’agit là d’une loi (toutes choses égales par ailleurs) de la psychologie, et non d’une tautologie (cf. 4.a).

b. Le mécanisme causal de l’action

Nous en venons maintenant au cœur de la théorie causale de l’action, aux multiples rôles qu’elle donne à la relation causale dans notre compréhension de l’agir. Ces rôles donnent lieu à des thèses de force croissante qu’il importe de bien distinguer. La première, toujours préliminaire, est celle d’une relation causale entre le comportement (lorsqu’il est le fruit d’une action) et les antécédents mentaux identifiés dans (M):

(MCA) Lorsque S agit, l’intention I [qui rationalise C sous une certaine description] cause C.

L’interprétation exacte de (MCA) dépend de notre théorie métaphysique de la causalité, qui dépasse la portée de cet article, mais la thèse essentielle à retenir est celle d’une identité entre l’une des relations qui existe entre I et C et la relation ordinaire de causalité, la relation qui existe entre n’importe quelle cause et n’importe quel effet, quelle que soit la manière dont nous la comprenons. Notons que cette relation s’ajoute à la relation de rationalisation entre I et C. (MCA) nous dit qu’il existe le même genre de relation entre mon intention de voir la mer et mon comportement de prendre le bus qu’entre les trajectoires de boules de billard qui s’entrechoquent, entre l’exposition à un pathogène et la maladie, ou encore entre un incident diplomatique et un conflit armé. La relation de causalité qui nous permet de comprendre le monde qui nous entoure et de mettre en relation les différents événements qui y ont lieu s’applique aussi à nos intentions et aux comportements qu’elles rationalisent.

Certaines théories de la causalité l’identifie à une relation physique de production, mais notent que le langage courant étend souvent la causalité à des phénomènes proches mais distincts, en particulier les relations de prévention, et de laisser se produire. Par exemple, lorsque j’ouvre un robinet, je ne produis pas l’écoulement de l’eau, je le laisse se produire. Selon certains usages stricts de la notion de causalité, il n’y pas de relation causale directe entre mon geste et l’écoulement de l’eau. J’ai causé l’ouverture du robinet, et cette ouverture a laissé la voie libre à un processus causal qui était auparavant bloqué. Pourtant, nous n’avons aucun scrupule à dire ordinairement que je cause le débordement de l’évier. (MCA) doit être comprise selon cette dernière acception, c’est-à-dire de manière proche du langage ordinaire. Ainsi, si une créature lève le bras non pas en produisant un mouvement, mais en laissant le champ libre à un processus compulsif qu’elle inhibe d’ordinaire, nous ne devons pas y voir une objection à la thèse (MCA).

c. Expliquer les actions

Une troisième thèse est au cœur des arguments causalistes : les intentions qui causent les comportements en constituent aussi les explications ordinaires, les explications que nous nous donnons les uns aux autres – que ce soit de nos propres actions ou de celles des autres.

(ECA) Lorsque S agit, nous expliquons son action par la relation causale entre I et C.

Par exemple, selon (ECA), lorsque nous disons que je prépare le repas pour être prêt lors de l’arrivée de mes invités, nous disons que j’ai une certaine intention, d’être prêt lors de l’arrivée de mes invités, et que cette intention cause des comportements qui, ensemble, constituent la préparation du repas. Si ces conditions ne sont pas remplies, alors l’explication que nous avons donnée est fausse.

(ECA) peut paraître évidente, mais elle doit être comprise dans le contexte de nos explications ordinaires. Lorsque nous expliquons pourquoi S a agi d’une certaine manière, nous donnons assez naturellement ses raisons d’agir de la sorte. (ECA) ne propose pas une autre explication, différente de cette explication par les raisons d’agir, mais identifie les deux. Lorsque nous disons que je monte dans le bus parce que je souhaite me rendre à la plage, nous donnons la raison que j’ai de prendre le bus. (ECA) ajoute que cette raison est une certaine intention qui cause ma montée dans le bus. Autrement dit, notre explication, en donnant la raison de mon comportement, en donne la cause. Les raisons ne sont autre que les causes. Pour utiliser les catégories aristotéliciennes, les causes finales des actions humaines, c’est-à-dire les fins que ces actions visent, sont aussi leurs causes efficientes, c’est-à-dire les causes qui les mettent en branle.

Deux arguments causalistes : Deux des arguments majeurs que Davidson a proposé dans son article séminal soutiennent en réalité (MCA) et (ECA), plutôt que la théorie causale proprement dite, la définition causale des actions à laquelle nous viendrons plus loin (Davidson, 1980, ch. 1).

i. Le défi de Davidson

Le premier argument, connu sous le nom de Davidson’s challenge, demande à ceux qui rejetteraient (ECA) de rendre compte de la différence qui existe entre

(a) le cas où l’intention I de S donne lieu à son comportement C,

et (b) le cas où S possède l’intention I, mais exécute C pour une autre raison – parce qu’il possède une intention I′.

Il s’agit par exemple de distinguer

(a) le cas où mon intention de voir la mer donne lieu à ma montée dans le bus en direction de la plage,

du cas (b) où j’ai bien l’intention de voir la mer, mais où je monte dans le bus le plus proche pour éviter de croiser mon voisin.

Dans le second cas, mon intention de voir la mer ne donne pas lieu à ce comportement, même s’il s’avère être adéquat, et même si nous supposons que je savais que le bus se rendait en direction de la plage. Mon intention I rationalise mon comportement C, mais c’est une autre intention, I′, qui en est la véritable origine, et la véritable explication. Notons que j’ai bien les deux intentions, toutes deux à même de motiver le comportement C. La question est de savoir laquelle a effectivement motivé C.

Pour Davidson, la seule manière d’expliquer la différence entre (a) et (b) est de faire appel à (ECA), de dire que I cause C dans le premier cas, mais pas dans le second (où I′ cause C). Dans le premier cas, mon intention de voir la mer cause ma montée dans le bus, mais pas dans le second. C’est pourquoi cette intention explique mon action dans le premier cas, mais pas dans le second. Autrement dit, d’après Davidson, sans relation causale entre I et C, et sans explication causale de C par I, nous n’avons pas les ressources pour démêler les raisons qui ont motivé l’agent et celles qui n’ont pas tenu ce rôle.

Notre pratique explicative, et notamment l’attention que nous portons à séparer les raisons que l’agent peut avoir de celles qui le motivent réellement, ne peut avoir de sens, selon Davidson, qu’appuyée sur les explications causales que postule (ECA). Nos explications ordinaires d’action sont donc implicitement causales. Elles nous engagent, bien entendu le plus souvent sans que nous le notions, à postuler l’existence de relations particulières entre certains des états mentaux de l’agent et certains de ses comportements. Il s’avère, selon le présent argument, que les seules relations auxquelles nous pouvons ainsi faire appel sont les relations causales ordinaires. Nous sommes donc implicitement engagés à donner des explications causales des actions.

ii. Le ‘parce que’ des explications d’action

Le second argument souligne un parallèle linguistique, et, selon Davidson, conceptuel, entre les explications des actions et les explications de n’importe quel autre événement, en particulier de n’importe quel événement naturel. Davidson remarque que le ‘parce que’ (‘because’) des explications d’action n’est pas différent de celui des explications causales d’événements naturels. Selon Davidson, nous utilisons non seulement la même locution, mais aussi, de manière transparente à notre propre réflexion, la même relation. Le language ordinaire et le sens commun postulent la même relation entre l’action et ses éléments d’explication qu’entre l’événement naturel et les siens.

Nous pouvons souligner ce parallèle en étudiant des disjonctions explicatives. Imaginons que Jean, que j’ai invité à dîner, ne soit pas venu. Lorsque je cherche les explications les plus plausibles de son absence, certaines explications font de son comportement une action, et d’autre un accident. Néanmoins, je peux utiliser les mêmes structures pour exprimer ces diverses explications. Jean est absent peut-être parce qu’il n’avait pas envie de venir, ou peut-être parce qu’il est coincé dans l’ascenseur. Davidson attire notre attention sur l’identité des deux ‘parce que’ utilisés dans la phrase précédente. Cette identité indique que nous expliquons une action et un comportement qui n’a rien d’actif de la même manière – non pas à l’aide des mêmes causes, bien-sûr, mais à l’aide de la même relation.

Le second argument contient un thèse plus forte à propos du sens commun. Le premier montrait que nous sommes engagés à donner des explications causales des actions parce que nous n’avons pas d’autre alternative pour faire sens de notre pratique explicative. Le second soutient que cet engagement est plus explicite que l’on ne pourrait le penser. Plutôt que de conclure à la nécessité des explications causales par élimination, le second argument les déduit de la structure conceptuelle de notre pratique explicative.

Toutefois, comment être sûr que l’analyse de Davidson est la bonne ? S’agit-il bien du même ‘parce que’ ? Et celui-ci fait-il bien référence à une relation causale ? La réponse à la première question n’est pas évidente, puisqu’elle implique de savoir comment démêler les homonymes. La seconde question est encore plus pressante. Ce ‘parce que’ ne fait-il pas plutôt référence à une relation explicative générique, qui peut être tantôt causale et tantôt non causale dans différents contextes ? Après tout, nous pouvons utiliser la même locution pour décrire une explication mathématique, qui n’a rien de causale – “cette figure est un triangle parce qu’elle a trois angles” – ou encore une explication juridique – “cette action officielle est légale parce qu’elle remplit les conditions de tel article de loi”. Si de tels usages ne sont pas abusifs, et si nous ne parvenons pas à trouver plus de différences entre eux et l’explication physique qu’entre l’explication d’action et l’explication physique, alors notre ‘parce que’ est bien trop abstrait pour nous dire quoi que ce soit sur la nature des explications mise en jeu.

d. La définition causale des actions

Une fois les trois thèses préliminaires posées, la théorie causale de l’action consiste à exploiter les explications causales des actions pour caractériser ce qu’agir veut dire. Une action a lieu si et seulement si un comportement est causalement expliqué par des antécédents mentaux appropriés. Le concept d’action est donc défini par le genre de causes que l’action présente, et le genre d’explication que l’on en donne – une explication causale d’un comportement par des intentions qui rationalisent également ce comportement.

Il s’agit là d’un exemple de définition d’un concept par ses origines causales. De la même manière, un billet de banque authentique est défini par son origine, la banque centrale qui a l’autorité pour l’imprimer, et un coup de soleil est défini par sa cause, l’exposition prolongée aux rayonnements solaires (Mele, 2000). Comme le note Harry Frankfurt (de manière critique), de telles définitions ne supposent pas de différence intrinsèque. Un faux billet de banque peut avoir les mêmes propriétés intrinsèques qu’un vrai, et en être indiscernable, mais même un faux parfait reste un faux de par son origine.

(ECA) crée un contexte très favorable à l’adoption d’une telle définition de l’action – et c’est pourquoi les arguments de Davidson que nous venons de voir se concentrent en réalité sur la défense de cette thèse préliminaire. En effet, (ECA) postule que les actions sont systématiquement capables de recevoir un certain type d’explication, par des causes mentales qui fonctionnent aussi comme des raisons. Pourquoi ? Peut-être tout simplement parce que cette capacité, liée à un certain type d’histoire causale, caractérise les actions. Une telle définition rend la possibilité d’expliquer les actions de cette manière triviale : nous définissons les actions comme le genre de choses susceptible de recevoir ce genre d’explication. Autrement dit, la définition causale offre une justification très plausible à (ECA), qui, d’après les causalistes, caractérise notre pratique ordinaire d’explication des actions. Ce serait donc la définition la mieux à même de rendre compte de nos explications ordinaires des actions.

Toutefois, certains philosophes acceptent (MCA) et (ECA), mais minimisent l’importance de cette relation causale pour notre compréhension de l’agir – voir l’exemple de Lilian O’Brien plus loin (3.a.iv).

i. La causalité déviante

Pourtant, les défenseurs de la théorie causale ont eux-mêmes rapidement noté que la nature des causes d’un comportement ne suffisait pas en faire une action – c’est-à-dire que la définition causale n’était pas suffisante. En effet, Davidson a mis en lumière des cas de causalité déviante, où il existe une relation causale entre les ‘bons’ antécédents mentaux et le ‘bon’ comportement, mais où la manière dont se déroule l’enchaînement causal exclut la présence d’une action (Davidson, 1980, ch. 4).

L’exemple célèbre de Davidson est le suivant : un alpiniste est rendu nerveux par son désir de se débarrasser de son partenaire de cordée, et sa nervosité l’amène à lâcher ce dernier. Les causes du comportement de l’alpiniste sont aussi des raisons d’agir ainsi, mais elles ne causent pas le comportement de la bonne manière pour que nous y voyons une action. L’introduction d’une intention ne change rien : si nous imaginons que l’alpiniste décide de se débarrasser de son partenaire, mais le lâche parce que sa décision le rend soudain nerveux, il n’a pas mené à bien son intention, et il n’a pas agi.

Ceci constitue un exemple de déviance causale interne ou primaire, c’est-à-dire de déviance de la chaîne causale qui précède le comportement de l’agent. Dans le même article, Davidson mettait également en lumière une forme de déviance (externe ou secondaire) de la chaîne causale qui suit le comportement. Son exemple était celui d’un meurtrier qui tire, rate sa cible, mais dont le coup de feu excite une horde de sangliers qui piétinent la victime visée. Bien que le meurtrier ait l’intention de tuer sa victime par son coup de fusil et la tue effectivement par ce biais, la manière dont il obtient le résultat escompté est trop différente de la manière envisagée pour que nous puissions dire qu’il la tue intentionnellement. Son succès relève de l’accident.

La déviance externe ne menace pas notre définition causale de l’action, puisque le meurtrier agit malgré elle. Son coup de fusil est bien une action. Mais la déviance externe remet néanmoins en question notre caractérisation causale de l’agir. En effet, la double relation causale et rationnelle entre intention et comportement devait nous permettre de comprendre pourquoi certains aspects du comportement sont intentionnels et d’autre non. Mais dans l’exemple présent une manière de décrire le comportement du meurtrier, ‘entraîner la mort de la victime’, entretient cette double relation avec une intention adéquate, mais n’est pas pour autant intentionnelle.

Les deux cas de déviance pointent donc l’insuffisance de la double relation causale et rationnelle pour définir les actions, et circonscrire la part intentionnelle du comportement. Nous nous concentrerons toutefois dans ce qui suit sur la déviance interne.

ii. Formuler la définition causale de l’action

Les cas de déviance montrent qu’une théorie causale doit recevoir un ingrédient supplémentaire : la bonne relation entre antécédents mentaux et comportement est une certaine façon pour les premiers de causer le second. Davidson lui-même a rapidement désespéré de parvenir à en donner une caractérisation informative, mais nous verrons plus loin quelques tentatives. Pour l’instant, nous allons nous contenter, comme beaucoup à la suite de Davidson, de parler d’une relation causale ‘appropriée’, un bouche-trou pour signaler que nous devons encore ajouter des conditions pour l’instant inexpliquées, à propos desquelles les causalistes ne sont pas en accord.

(TCA) S agit lorsque l’une de ses intentions I cause de manière appropriée un comportement C que I rationalise sous une description.

Notons que cette relation causale appropriée semble bien être celle que nous invoquons dans les explications ordinaires d’actions. Lorsque je dis que l’alpiniste a lâché son partenaire parce qu’il avait l’intention de réduire sa charge, j’exclus implicitement le scénario décrit par Davidson. Autrement dit, l’ajout du bouche-trou ne met pas en cause le lien entre (ECA) et (TCA).

Le pari de (TCA) est, qu’en comprenant comment une relation causale est appropriée, nous comprendrons ce qu’agir veut dire – et que la simple mention d’une relation causale nous met déjà sur la bonne voie.

e. Localiser les actions

La définition causale ne nous donne pas une ontologie des actions : où est l’action lorsque S agit? A quelle catégorie d’objet appartiennent les actions – est-ce que ce sont des objets matériels (comme les chaises), des processus ou des événements (comme la photosynthèse ou une bataille navale), ou encore des objets abstraits (comme le nombre cinq) ?

Davidson proposait d’identifier l’action à un certain événement, le comportement C. Lorsque je monte dans le bus, mon action est identique à l’ensemble des mouvements de mon corps qui me permettent de monter dans le bus. Lorsque l’intention I cause le comportement C, I cause l’action elle-même – et d’après (TCA), en fait une action. Une minorité de philosophes a depuis défendu l’idée que c’était plutôt la relation causale elle-même qui tenait ce rôle ontologique. L’action n’est pas le comportement C, mais la relation causale entre I et C (Alvarez & Hyman, 1998 ; Dretske in Sandis, 2009). Lorsque je monte dans le bus, mon action consiste dans la relation qui existe entre mon intention et mes mouvements. Plutôt que d’un événement, il s’agit d’une relation entre plusieurs événements. La position de l’action dans le monde est aussi différente : elle a lieu entre l’esprit et le corps – ou entre l’esprit et lui-même s’il s’agit d’une action mentale.

f. Les différents rôles de la causalité

Retenons donc que la relation causale entre I et C postulée par (MCA) peut remplir trois rôles, dans une certaine mesure indépendants les uns des autres :

La relation causale peut expliquer l’action (ECA).

La relation causale peut permettre de définir l’action (TCA).

La relation causale peut être l’action elle-même.

Retenons en particulier la transition entre (ECA) et (TCA) : une certaine explication de l’action n’est une théorie de l’action que si l’on choisit de l’exploiter comme telle, de faire de telles explications des éléments clefs dans notre définition du concept même d’action. D’autres philosophes, en désaccord avec les causalistes quant au mécanisme et à l’explication des actions, opèrent la même transition, c’est-à-dire choisissent d’exploiter leur manière d’expliquer les actions pour les définir (Stout, 1996 ; cf. ci-dessous 4.b.i).

Par conséquent, la portée des critiques adressées à la théorie causale de l’action doit toujours être mesurée. Certains arguments qui entament la définition causale ne remettent pas en question le mécanisme causal, ou même l’explication causale, des actions. C’est notamment le cas de la première famille d’objections que nous allons considérer.

3. Objections et alternatives à la théorie causale de l’action

a. Une analyse incomplète

i. Déviance causale interne et définition des actions

L’objection la plus fréquente à l’encontre de la théorie causale a déjà été notée, et découle des écrits mêmes de Davidson : la déviance causale (interne) rend la formulation de (TCA) incomplète ou allusive. Davidson lui-même n’y voyait pas un défaut auquel il était possible de remédier, soit en abandonnant le causalisme, soit en le renforçant. L’impossibilité à préciser la notion de relation causale appropriée tenait selon lui à l’absence de relations nomologiques entre les concepts psychologiques et les concepts physiques, bien que l’esprit soit (aussi) une chose physique – une position connue sous le nom de monisme anomal. La relation appropriée entre motifs, intentions, et action, satisfait des exigences rationnelles, décrites en termes irréductiblement psychologiques. En l’absence de relations nécessaires et suffisantes entre le mental et le physique, les exigences en question ne peuvent pas être traduites sous la forme de propriétés physiques de la relation causale.

Monisme anomal mis à part, la plupart des philosophes de l’action trouvent au contraire l’analyse allusive de (TCA) insatisfaisante, et espèrent donner des conditions nécessaires et suffisantes de l’agir sans avoir recours à un bouche-trou. Ceux qui pensent qu’il est impossible de préciser la nature des relations causales appropriées en concluent que la théorie causale fait fausse route.

Bien que l’argument soit souvent mis en avant contre la théorie causale, sa portée est réduite : il ne remet pas en question le mécanisme causal de l’agir, ni la nécessité d’une relation causale lorsque quelqu’un agit. Par exemple, il reste possible après une telle critique d’utiliser la relation causale pour répondre au défi de Davidson (O’Brien, 2012).

Par ailleurs, la plupart des causalistes qui ont suivi Davidson ont choisi de proposer diverses manières de renforcer l’analyse, de rendre compte en termes précis de la notion de relation causale appropriée. Il s’agit d’enrichir la relation entre les états mentaux et le comportement de l’agent, afin d’écarter la possibilité d’une adéquation aléatoire. Deux manières méritent d’être mentionnées, qui font toutes les deux appels à un raisonnement contre-factuel.

ii. La sensibilité aux raisons

La première manière, due en particulier à Christopher Peacocke, consiste à pointer une sensibilité du comportement aux raisons de l’agent. Non seulement ces raisons doivent causer le comportement, mais il doit également être vrai que si les raisons de l’agent avait été légèrement différente, son comportement aussi aurait été différent (Peacocke, 1979).

Par exemple, si je croyais que le bus n°11 se rend en direction de la plage plutôt que le n°12, j’aurais pris le premier. Les détails de mon comportement sont donc sensibles aux détails de mes états mentaux, ici des croyances qui me permettent de mettre à bien mon intention. Ceci exclut, d’après Peacocke, une relation par hasard entre mon intention et ma montée dans le bus n°12. Autre exemple, si j’avais l’intention de me rendre à une autre plage, je prendrais une autre direction.

La difficulté principale de l’approche de Peacocke réside dans le champ des alternatives que nous devons considérer : qu’est-ce qu’une petite différence dans mes intentions ou croyances ? Il ne fait aucun doute que, même dans les cas de déviance interne, une différence importante dans les états mentaux finira par avoir une influence sur le comportement – par exemple, l’alpiniste ne sera plus nerveux, et ne lâchera donc plus son partenaire. Par ailleurs, il est peut-être possible d’imaginer un cas de déviance interne dans lequel toute différence dans les états mentaux de l’agent, aussi infime soit-elle, changerait son comportement. Peut-être est-ce exactement cette intention et aucune autre qui rend l’alpiniste nerveux.

Lilian O’Brien a aussi récemment mis en question la nécessité de la condition de sensibilité. Elle imagine le cas d’un agent, Maria, qui prédit, de manière correcte, que son intention de lâcher des ballons pendant la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques la rendra nerveuse, et l’amènera à laisser échapper les ballons. Maria délibère sur la meilleure réponse à apporter, et choisit de laisser libre court à sa nervosité, puisque celle-ci la conduira à satisfaire son intention de lâcher les ballons. O’Brien suppose qu’une petite différence dans l’intention de Maria ne changerait pas son comportement au moment où elle agit. Par exemple, si Maria avait l’intention de lâcher les ballons un par un, sa nervosité la conduirait toujours à les lâcher tous ensemble. Autrement dit, le comportement de Maria n’est pas sensible aux détails de son intention. Pourtant O’Brien soutient que Maria agit lorsqu’elle exploite ainsi la nervosité qu’elle prédit. Après tout, elle a choisi de laisser le champ libre à cette nervosité, sur la base de sa prédiction correcte des effets (O’Brien, 2012 ; Enç, 2003).

iii. Le contrôle sur le comportement

D’autres philosophes ont proposé de renforcer la relation entre les états mentaux et le déroulement du comportement de l’agent.

Ces auteurs ont noté que la relation entre nos intentions et nos actes est rarement balistique, mais relève souvent plus du contrôle exercé tout au long du déroulement d’un comportement et de ses conséquences. Même lorsqu’il s’agit d’un mouvement très simple, par exemple pour saisir un objet qui se trouve devant moi, mon intention contrôle et corrige la trajectoire de ma main, comme on l’observe lorsque l’objet se déplace soudainement. Et même lorsque l’intention se contente de mettre en branle une séquence d’événements sans chercher à la guider, le sujet est en général, en vertu de cette intention, disposé à renouveler son essai en cas d’échec.

Autrement dit, l’intention n’est pas une cause comme les autres. En particulier, sa relation avec le comportement présente certains aspects contre-factuels – si l’objet se déplaçait, ma main le suivrait ; si j’échouais, je réessayerais, etc. Pour capturer cette idée, Fred Adams et Al Mele ont par exemple proposé de dire que l’intention de l’agent guide et soutient son comportement de manière causale, en particulier par l’intermédiaire de boucles de feedback – l’intention exploite le retour que reçoit l’agent, par le biais de la perception et des sensations proprioceptives (Adams & Mele, 1989). Bien que les deux auteurs utilisent encore le bouche-trou “de la bonne manière” lorsqu’ils introduisent cette relation de contrôle, ils ont bien l’ambition de résoudre le problème de la déviance.

L’avantage majeur de leur proposition est d’ailleurs qu’elle offre une piste intéressante pour résoudre non seulement le problème de la déviance interne, mais aussi celui de la déviance externe. Pour reprendre l’exemple de Davidson, lorsque le comportement de l’assassin produit le résultat escompté par chance, son intention ne contrôle pas la chaîne causale entre eux, puisqu’il n’avait pas anticipée la réaction de la horde de sangliers. Adams et Mele espèrent donc résoudre le problème de la déviance dans son ensemble. Ils soutiennent que toutes les formes de déviance “proviennent d’une rupture dans le flux d’information et de dépendance causale qui est l’essence du contrôle” (Adams & Mele, 1989, p. 529).

Toutefois, on peut se demander si une relation aussi forte que celle que décrivent Adams et Mele est nécessaire à l’agir. N’existe-t-il pas certains cas où l’intention se contente de déclencher ? L’assassin pourrait avoir choisi d’exciter la horde de sangliers, même s’il ne la contrôle pas ensuite. N’existe-t-il pas même des cas où l’agent ne cherche pas à renouveler sa tentative ? On peut penser à un agent peu motivé, qui ne cherche qu’à faire un essai par acquis de conscience, à un agent privé de retour sensoriel, ou encore à un agent pressé par les circonstances – par exemple, un assassin qui tire un coup de feu et s’enfuie sans attendre que la fumée se dissipe. En cas de succès (pas trop accidentel), la relation entre de tels agents et leurs actes tient plus de la causalité balistique la plus ordinaire que du contrôle. Toutefois, cela ne nous empêche pas nécessairement de parler d’actions.

iv. Le dilemme de O’Brien

Les critiques à l’encontre des deux approches que nous avons mentionnées illustrent le dilemme récemment proposée par Lilian O’Brien. Soit les causalistes se contentent de la relation causale la plus simple, mais rencontrent le problème de la déviance, soit ils enrichissent la relation, mais écartent des actions légitimes. Selon O’Brien, il n’existe pas de façon de décrire une relation plus forte entre intention et comportement sans trop restreindre le champs de l’agir. Nous venons de l’illustrer avec les exemples de Maria, puis de l’assassin qui s’enfuit.

O’Brien soutient au contraire que, pour écarter les cas de déviance, la théorie de l’action doit prendre en compte la perspective de l’agent, le regard qu’il porte sur son comportement, et sur les causes de son comportement. Si Maria agit en lâchant les ballons, c’est parce qu’elle a anticipé sa nervosité, et choisit de lui laisser libre cours. La perspective de Maria sur sa nervosité, sa prédiction et son choix, sont essentiels pour que la relation entre son intention et son acte relève de l’agir plutôt que de la déviance causale. O’Brien en conclut qu’une théorie causale est nécessairement incomplète. La relation causale ne saurait suffire à définir les actions, à les isoler parmi les autres comportements.

Toutefois, il est possible de se demander si une version élaborée de la proposition d’O’Brien ne pourrait pas elle-même compter comme une variante de la théorie causale. Est-ce qu’il ne serait pas possible de rendre compte de la perspective de l’agent en décrivant des états mentaux, par exemple des croyances relatives à son comportement ? O’Brien semble suggérer qu’une théorie causale de l’action doit tout faire avec la relation causale, comme si décrire cette relation plus minutieusement était la seule manière de développer la théorie. Mais rien n’engage les causalistes à ne pas prendre en compte le contexte dans lequel s’inscrit la relation causale, ou le rôle (causal ou non) d’autres états mentaux de l’agent. Nous allons d’ailleurs voir que c’est là une des pistes explorées pour répondre au problème suivant.

b. La disparition de l’agent

Nous passons maintenant à des objections qui rejettent non seulement la définition causale de l’action, mais mettent également en question le mécanisme causal de sa genèse. Elles seront introduites de la moins à la plus ambitieuse.

Dès les années 1960 et 1970, certains philosophes ont reproché à Davidson d’avoir perdu de vue l’agent, la personne. En effet, la description de la genèse de l’action donnée dans (MCA) ne mentionne l’agent (S) que de manière indirecte, comme sujet d’états mentaux, en particulier de l’intention I, comme si les états mentaux eux-mêmes agissaient à l’intérieur de leur porteur. Les critiques accusent donc la théorie causale de faire disparaître l’agent (Chisholm, 1964 ; Nagel, 1986).

i. Disparition ou aliénation ?

Une autre ligne critique développe une idée proche de façon plus mesurée. Harry Frankfurt et d’autres philosophes ont reproché à la théorie causale de laisser ouverte la porte à un agent aliéné vis-à-vis des états mentaux qui motivent son comportement (Frankfurt, 1988, ch. 2 et 4). Par exemple, une victime d’addiction peut, tout en succombant à son désir pour la substance addictive, souhaiter lui résister, et vivre son comportement comme étranger à elle-même. Frankfurt souligne que l’agent victime de cette aliénation remplit toutes les conditions de la théorie causale : ses désirs mènent à une intention, qui cause le bon comportement, de la manière la plus appropriée qui soit. Et pourtant, Frankfurt soutient que, si nous devons peut-être malgré tout voir là une action, nous ne devons pas y voir une action par excellence, mais plutôt un cas pathologique, qui ne remplit pas toutes les conditions de l’agir.

La critique de Frankfurt ne rejette pas radicalement la théorie causale. (TCA) identifie certainement un aspect important de l’agir, mais en néglige d’autres, et n’est donc pas à même de nous aider à comprendre ce qu’agir veut dire, en son sens le plus propre. L’avantage de cette ligne critique est qu’elle attire notre attention sur une distinction intuitive entre des actions que nous effectuons (presque) sans y penser et nos actions les plus réfléchies. Certaines auteurs parlent d’une distinction entre des actions animales et des actions proprement humaines (Velleman, 2000). D’autres entre des actions dans lesquels l’agent ne tient pas de rôle actif, et des actions autonomes de l’agent.

Ainsi, nous pouvons mieux cerner la portée de la critique. Elle ne vise pas chacun des innombrables actes que je dois effectuer pour me rendre à la plage – mettre un pied devant l’autre, prendre le bus, etc. Je ne conçois d’ailleurs pas beaucoup de ces actes comme des choix. Il est possible, par exemple, que je ne me sois nullement posé la question des moyens de me rendre à la plage, mais que j’ai activé sans y penser une routine pour m’y rendre. En revanche, nous sommes enclins à demander un rôle pour ma personne toute entière dans ma décision de passer l’après-midi à la plage. Et si elle ne tenait pas ce rôle, nous sommes enclins, avec Frankfurt, à penser qu’il s’agit d’une action défectueuse, dans laquelle je ne tenais pas entièrement mon rôle d’agent, c’est-à-dire une action dont je suis aliéné.

Les deux critiques évoquées procèdent du même problème : en ne s’intéressant qu’à une poignée d’états mentaux, la théorie causale passe peut-être à côté de l’agent, et donc de l’agir. David Velleman propose ainsi de voir la critique de Frankfurt comme un symptôme de la disparition de l’agent. Comment restaurer la place de l’agent dans la théorie de l’action ? Comment mettre en jeu la personne elle-même ? Comment séparer les actions défectueuses des actions par excellence ?

ii. Une alternative : la causalité agentive

Après avoir mis en lumière l’objection de la disparition de l’agent, Roderick Chisholm a défendu une rupture avec le causalisme. Plutôt que de se concentrer sur les relations causales entre états mentaux et comportement, il a postulé un nouveau type de relation, métaphysiquement différent : la causalité agentive. La spécificité de cette relation est de prendre pour antécédent, pour cause, à la place d’événements, l’agent lui-même, la personne. Chisholm voit dans l’action une relation causale non-ordinaire, dont les termes sont l’agent tout entier – quelle que soit sa nature, sur laquelle Chisholm ne se prononce pas explicitement – et le comportement. Il rompt donc avec l’ambition de la théorie causale de rendre compte des actions à la manière dont nous rendons compte d’événements naturels.

  • Le volitionisme

Une partie des thèses dites “volitionistes” rejoint cette hypothèse de l’agent comme cause. Le volitionisme est une position qui ne se satisfait pas de la description que donne (MCA) du mécanisme de l’action. Parmi les antécédents de l’action, ces philosophes demandent à trouver un acte de volonté, une détermination de la volonté de l’agent, là où (MCA) se contente de postuler la formation d’une intention. Toutefois, il existe des interprétations très diverses de l’acte de volonté en question. Certains, comme Joëlle Proust, y voit une action mentale, une action dont les effets ont lieu au sein de l’esprit de l’agent (Proust, 2005). Avant d’agir dans le monde, le sujet agit d’abord dans son propre esprit, pour en déterminer la volonté. Il s’agit donc encore de rendre compte de l’action mentale elle-même, et ceci peut être fait dans les termes de (MCA). Cette thèse enrichit par conséquent les antécédents mentaux des actions corporelles, mais ne remet pas nécessairement en cause les éléments essentiels de la position causaliste.

Au contraire, certains volitionistes posent des thèses plus fortes sur l’origine des volitions. Ainsi, Brian O’Shaugnessy les décrit comme des éléments primitifs de la conscience animale, dans lesquels la personne tient un rôle actif (O’Shaugnessy, 1980). Une telle description suggère une relation très proche de, sinon identique à, la causalité agentive – cette fois entre le sujet tout entier et sa volition, plutôt qu’entre lui et son comportement.

Comment rendre compte d’une relation dont l’antécédent n’est pas un événement, mais un sujet tout entier ? Comment, déjà, rendre compte du sujet lui-même ? Qu’est-ce que cela veut dire de parler d’un rôle actif de la personne ? La première réponse causaliste est bien-sûr de mettre en question cette causalité agentive mystérieuse. Les critiques ont rapidement pointé l’incompatibilité entre une telle relation et la vision du monde que nous donnent les sciences naturelles, c’est-à-dire le pari pris par Chisholm et O’Shaugnessy contre le naturalisme. Les causalistes soutiennent, souvent implicitement, que tout effort pour comprendre l’agent reviendra à le décomposer en états mentaux, reliés entre eux par divers mécanismes. Ainsi, selon eux, la causalité agentive n’a l’apparence d’une hypothèse distincte qu’au prix du mystère qui entoure sa nature.

  • L’hypothèse dualiste

Il existe pourtant une conception rivale de l’agent, la conception dualiste et interactioniste de l’esprit, mais elle ne trouve plus beaucoup de défenseurs dans la philosophie de l’esprit contemporaine. Cette thèse dualiste forte pose un sujet immatériel, et des interventions (causales) de sa part dans le monde matériel lorsqu’il agit. Puisque le comportement a lieu dans le monde matériel (du moins lorsqu’il passe par le corps de l’agent et ne se contente pas d’affecter son seul esprit), un dualisme épiphénoméniste, selon lequel l’esprit immatériel est un épiphénomène sans influence sur le monde matériel (comme la fumée qui s’échappe de la locomotive est un épiphénomène sans influence sur sa propulsion) ne saurait suffire. Le sujet immatériel doit agir comme cause dans le monde matériel. La causalité agentive est alors cette causalité immatériel-matériel bien particulière. Telle était la théorie proposée par Descartes pour expliquer la genèse des actions (Descartes, 1649). L’âme immatérielle intervient dans le monde physique pour détourner le flux des esprits animaux – de l’influx nerveux, dirions-nous aujourd’hui. Il existe des défenseurs contemporains de l’interprétation dualiste de la causalité agentive (cf. O’Connor, 2001 pour un panorama). Par exemple, Timothy O’Connor défend un dualisme interactioniste selon lequel un esprit immatériel émerge lors du développement naturel du corps matériel, mais n’y est ni réductible ni identique (O’Connor 2000 ; O’Connor, 2005).

Mais la plupart des philosophes de l’action et de l’esprit restent sceptiques vis-à-vis du dualisme interactioniste. Leurs arguments relèvent souvent plutôt de la philosophie de l’esprit en général que de la philosophie de l’action en particulier. Beaucoup souscrivent par exemple à l’idée selon laquelle le monde physique est causalement clos, c’est-à-dire à l’idée selon laquelle toutes les causes qui influencent le déroulement des événements physiques sont elles-mêmes physiques. Il s’ensuit que les causes du comportement (un événement physique) appartiennent toutes au monde physique, et qu’un sujet immatériel, quand bien même il existerait, ne saurait influencer le déroulement de ses propres actions, du moins lorsqu’elles débordent de son esprit ! Autrement dit, un dualiste ne pourrait être qu’épiphénoméniste. Par conséquent, les causalistes se défendent souvent en soulignant qu’une certaine disparition de l’agent est inévitable, dès lors que l’on rejette le dualisme, ou que l’on souscrit à la clôture du monde physique. Les philosophes de l’action sont plus généralement sceptique vis-à-vis d’une option qui leur paraît dissoudre à trop bon compte les problèmes bien réels que soulève la place des agents dans le monde que décrivent les sciences naturelles.

  • Le défi de la causalité agentive

Au contraire des dualistes, beaucoup des tenants de la causalité agentive n’endossent pas de conception précise ni de l’agent, ni de cette nouvelle relation. Ils se contentent de lancer un défi aux causalistes : comment écarter l’hypothèse mystérieuse de la causalité agentive, alors que la causalité ordinaire ne donne pas pleine satisfaction, puisqu’elle passe à côté de l’agent ? La philosophie de l’action devrait donc choisir entre deux maux : une relation mystérieuse, ou la disparition de l’agent.

iii. L’agir autonome

Certains causalistes ont proposé des efforts pour relever ce défi. Pour ne pas faire appel à une relation distincte, ils proposent de renforcer leur théorie des antécédents de l’action (ou du moins des actions autonomes) afin d’inclure plus d’états mentaux, c’est-à-dire une part plus importante de ce qu’ils conçoivent comme la personne, et, peut-être, une part critique, pour mettre en jeu la personne elle-même. Leur but est donc de retrouver la personne dans les événements, en particulier dans les états mentaux.

  • Trouver l’agent dans ses motifs

Beaucoup de philosophes ont, depuis Frankfurt, mis en avant diverses solutions, qui se partagent en deux grandes familles. La première consiste à faire appel à certains motifs bien particuliers de l’agent. Nous n’agirions de manière autonome, d’après ces théories, que si nos intentions concordent avec certains éléments particulièrement importants de notre fond motivationnel – de notre caractère, dirions-nous plus couramment. Lorsque cette condition est satisfaisante, nous nous identifions à nos actes, et notre personne y est donc active, sans que nous ayons besoin de faire appel à une relation mystérieuse. De tels motifs ne tiennent pas nécessairement un rôle dans la production de nos actions autonomes, mais figurent néanmoins dans leur étiologie, par exemple à titre de guide, ou de garde-fou. Ainsi, si j’active une routine pour me rendre à la plage en pilote automatique, sans que mes motifs les plus importants n’aient droit de citer, je n’agis pas en concordance avec eux, même si mes actes ne sont pas en contradiction avec eux. Nous savons que nous agissons parfois ainsi, puisque nos pas peuvent nous diriger là où nous ne souhaitions pas aller.

Quels sont ces motifs si importants ? Frankfurt a proposé en premier lieu les désirs d’ordre supérieur, portant sur les désirs du sujet. Ainsi, je peux désirer résister à mon désir de travailler pendant mon jour de congé, et mon choix de me rendre à la plage peut concorder avec ce désir de second ordre. Gary Watson a plutôt proposé de considérer les valeurs auxquelles j’adhère (Watson, 1975). Si je me rends à la plage par paresse alors que je devrais travailler, je peux trahir les valeurs que je souhaite observer dans ma vie. Mon action ne serait alors pas autonome, et j’en serai aliéné. Toutefois, les critiques adressées par les uns et les autres à leurs propositions respectives ont rapidement mis en lumière la possibilité d’un agent aliéné vis-à-vis de n’importe quel motif. Je peux être aliéné vis-à-vis de mes désirs de second ordre, comme vis-à-vis de mes valeurs, etc.

Pour remédier à ce problème, Velleman a proposé de se concentrer sur un motif dont, selon lui, un agent ne saurait être aliéné sans cesser d’être un agent : le désir d’agir en accord avec ses raisons pratiques, de faire ce qu’il croit être raisonnable (Velleman, 2000, ch. 6). Quelqu’un qui rejetterait un tel désir cesserait d’après Velleman d’être un agent, puisqu’il rejetterait un élément essentiel de l’agir, le choix guidé par des raisons. Nous pouvons ajouter qu’un agent qui se sentirait aliéné vis-à-vis de sa raison pratique nous semblerait pathologique, mais pas de la même manière que les exemples donnés par Frankfurt. S’il est bel et bien guidé par l’évaluation de ses raisons, nous devrions admettre qu’il agit, quand bien même il prétendrait se sentir aliéné vis-à-vis de ses actions et de leur source.

Par conséquent, Velleman propose de dire qu’une action est autonome lorsqu’elle est causée (en partie) par le désir du sujet d’agir en accord avec ses raisons. Si je me rends à la plage alors que je pense avoir de meilleures raisons de travailler, je n’agis pas de manière autonome. Au contraire, si je me rends à la plage parce que mes raisons me dictent de ne pas travailler un jour de congé, j’agis de manière autonome – j’agis “par excellence”. Velleman en conclue que nous devons comprendre le rôle de l’agent, de la personne, comme le rôle d’un état mental bien particulier, le désir d’agir de manière raisonnable.

  • Trouver l’agent dans des processus mentaux

Une seconde famille de solutions propose de développer un concept d’action plus riche en décrivant les processus mentaux à l’origine des intentions. Michael Smith suggère par exemple de donner un rôle essentiel aux capacités rationnelles de l’agent dans ce qu’il nomme l’action “orthonome” (Smith, 2004, pp. 166-167). Un acte est orthonome lorsque les croyances qui guident l’intention de l’agent trouvent leur origine dans sa capacité à évaluer rationnellement les éléments de preuve dont il dispose, et lorsque les désirs qui motivent cette intention sont en adéquation avec des croyances normatives qui répondent elles aussi à des exigences de rationalité – dont la nature dépend de notre conception de la normativité, il peut s’agir d’exigences de cohérence, ou d’exigence d’adéquation avec des normes indépendantes de l’agent, par exemple des lois morales réelles. Plutôt que de faire appel aux autres états mentaux de l’agent, Smith propose donc de faire appel aux capacités mentales qui sont à l’origine des états que décrit le modèle causal de l’action.

Ainsi, mon action de me rendre à la plage est orthonome si mon intention prend racine dans mes capacités d’appréhender rationnellement mon environnement et de déterminer rationnellement ce que je crois être bon de faire. Au contraire, mon action n’est pas orthonome si, par exemple, mon intention de me rendre à la plage témoigne d’une faiblesse de ma volonté – d’un conflit entre mon intention et ce que je crois être bon de faire –, ou encore si mes croyances quant aux conséquences de mon acte sont irrationnelles, par exemple, si je n’ai aucune raison de penser que le bus dans lequel je monte se rend à la plage, ou si j’ai de bonnes raisons de croire que la plage sera interdite d’accès.

  • L’objection en demande-t-elle trop ?

Les deux familles de réponses illustrent une stratégie que de nombreux autres philosophes ont explorée : identifier des actions particulièrement importantes, pour lesquelles le modèle causal simple que nous avons donné se révèle insatisfaisant, et en rendre compte en donnant un rôle à une part plus riche de la vie mentale de l’agent. Une telle approche ne remet pas en cause l’esprit de la théorie causale – bien que ses partisans adoptent des définitions plus ou moins rigides du causalisme, et ne soient donc pas tous en accord sur cette question. Cette stratégie de réponse illustre une petite partie des débats que les philosophes peuvent avoir sur l’amont de l’action, la motivation, le rôle des croyances, etc.

Mais si les théories enrichies que nous avons présentées nous aident à comprendre l’agir autonome, nous pouvons nous demander si elles ne se concentrent pas sur une trop petite part des actions humaines, et si elles n’insistent pas trop sur un fossé entre les actions animales, y compris la masse des nôtres, et les actions par excellence. Par ailleurs, nous devons remarquer que plus nous posons de conditions sur l’action authentique, plus notre théorie risque d’en demander trop, et plus notre concept d’action risque de ne plus s’appliquer à rien. La suggestion de Velleman repose par exemple sur l’existence d’un désir bien particulier, et sur un rôle causal important de ce désir dans toutes nos actions autonomes. Sommes-nous sûr de vouloir faire d’un tel postulat empirique la clef de voute de notre concept d’action ?

Nous devons, malgré les développements riches que nous venons d’explorer, nous souvenir de la première réaction causaliste : la relation causale décrite par le modèle simple ne rend peut-être pas pleinement justice à toutes nos intuitions sur les agents, mais elle est notre meilleur recours si nous souhaitons naturaliser notre concept d’action. Un tel projet peut sembler révisionniste, mais il s’appuie volontiers sur une distinction entre la conception ordinaire de l’action, et une conception philosophique bien plus forte, qui en appelle par exemple à la raison pratique. Sommes-nous bien sûr que nous déployons un tel concept d’ordinaire ? Sommes-nous bien sûr, par exemple, que nous excluons d’emblée de notre concept d’action par excellence la plupart des mammifères, et peut-être tous ? De telles questions devraient nous inciter à considérer les théories présentées ici plutôt comme des ajouts à notre concept ordinaire d’action, pour proposer un concept plus riche d’action autonome ou orthonome, sans nécessairement faire de ces dernières des actions par excellence et des autres des actions pathologiques.

4. La conception téléologique de l’action

L’alternative téléologique est de loin la plus ambitieuse, puisqu’elle nous invite à repenser entièrement la relation entre agent et action. Elle prend ses racines dans les thèses béhavioristes et wittgensteiniennes des années 1950, mais conserve des défenseurs de nos jours. Bien que les auteurs dont il va être question aient développé des théories différentes, ils proposent tous de mettre au cœur de leur conception la relation téléologique qui existe entre un comportement et un but, en rejetant l’identification entre causes finales et causes efficientes. Pour rendre compte des actions, ils proposent donc de rendre compte de la relation téléologique en des termes non-causaux.

a. La critique de la causalité mentale

Les théories téléologiques doivent être évaluées en tant qu’alternatives à la théorie causale, plutôt que comme des critiques directes. Le lecteur doit par conséquent se demander si elles donnent une image plus convaincante des actions. Néanmoins, une ligne critique particulièrement ambitieuse a joué un rôle historique important dans le développement des thèses téléologiques. Elle remonte à certaines remarques de Wittgenstein, mais a été particulièrement développée en philosophie de l’action par A. I. Melden (cf. Melden, 1961).

Cette critique procède de deux prémisses. Premièrement, une cause doit être logiquement indépendante de ses effets. Deuxièmement, les motifs (ou les intentions) ne sont pas logiquement indépendants des comportements qu’ils rationalisent. Par conséquent, les motifs et intentions de l’agent ne sauraient entretenir de relation causale avec le comportement qu’ils rationalisent. Cette conclusion rejette la relation au cœur du modèle causal de l’agir.

La seconde prémisse est difficile à rejeter. D’ailleurs, (TCA) elle-même implique cette prémisse, puisqu’elle demande que l’intention I rationalise le comportement C. Ceci demande un lien logique entre l’intention et le comportement (sous une certaine description). Par exemple, il existe bel et bien une relation logique entre mon intention d’aller à la plage et le comportement de m’y rendre (ou ce que je crois être un tel comportement). Dans le cas contraire, mentionner une telle intention n’expliquerait pas mon comportement.

Par contraste, il n’existe pas de relation logique entre la plupart des causes et leurs effets, par exemple entre les mouvements de la Lune et les marées. Bien sûr, il existe une relation physique entre ces événements. Si nous connaissons les lois de la nature, nous pouvons déduire les marées des mouvements de la Lune (avec beaucoup d’autres données). Mais ce n’est pas l’examen de la manière dont nous décrivons ces événements qui nous permettra de déduire cette relation. Il ne s’agit pas d’une relation logique, que nous pouvons découvrir à l’examen de nos seuls concepts.

L’argument repose donc sur la première prémisse. Il s’agit en réalité d’une thèse au cœur d’un argument important en faveur du béhaviorisme dans les années 1950 et 1960. En effet, l’argument peut aisément s’étendre à l’ensemble de la vie mentale d’un individu, pour mettre en question les liens causaux entre tous les états mentaux qui entretiennent des liens rationnels, et donc toute explication causale du raisonnement ou de la pensée, avec ou sans action à la clef.

La prémisse était souvent attribuée à l’analyse huméenne de la causalité comme une relation contingente, impossible à déduire du simple examen des concepts appliqués à la cause et à l’effet. Melden la caractérise ainsi : “la notion même de relation causale implique logiquement que la compréhension de la cause et de l’effet ne fasse pas référence à une relation logique interne entre les deux” (Melden, 1961, p. 41). Nous le voyons bien sur l’exemple de la Lune et des marées : l’examen des concepts mis en jeu ne nous permet en rien de déduire le lien causal qui existe. Ce lien est donc contingent, et non pas (logiquement) nécessaire.

Toutefois, cette interprétation de la prémisse ne remet pas en cause (TCA). En effet, la théorie causale postule deux relations distinctes entre intention et comportement : une relation causale, et une relation de rationalisation. Elle ne cherche pas à identifier l’une à l’autre. Un causaliste peut donc répondre qu’il reconnaît parfaitement la contingence de la relation causale entre intention et comportement, mais qu’elle se double simplement d’une relation logique.

Mais cette première réponse n’est pas entièrement satisfaisante. En effet, Melden attire notre attention sur l’apparente nécessité de la relation causale, si elle doit rendre compte de l’agir comme le pensent les causalistes. Si la relation essentielle à l’agir est contingente, sa coexistence avec la relation rationnelle est elle-même contingente. Autrement dit, le lien entre l’intention et le comportement qu’elle rationalise semble être le fruit du hasard. Qu’une intention cause le comportement qu’elle rationalise ne serait qu’une coïncidence. Melden insiste sur ce point en imaginant un agent qui forme une intention pour la première fois : il ne pourrait pas s’attendre à ce que son intention de lever le bras cause un mouvement du bras plutôt que de la jambe ! Sans l’avoir observé, il n’a pas connaissance de la relation causale contingente que peut entretenir une telle intention avec un quelconque comportement. Autrement dit, nous ne devons pas donner de rôle dans notre théorie de l’agir à une relation contingente, en particulier à la causalité.

La seconde réponse causaliste fait appel à une idée désormais très répandue en philosophie de l’esprit, une conception fonctionnaliste des états mentaux, en particulier des intentions. Si tel état mental est une intention de lever le bras, c’est précisément (en partie) parce qu’elle entretient une relation causale avec un mouvement du bras. Nous pouvons imaginer un monde aux lois physiques différentes dans lequel cette relation causale serait absente (puisqu’elle est contingente), mais nous ne qualifierions alors plus cet état d’intention de lever le bras. Autrement dit, le lien nécessaire ne doit pas être cherché entre l’intention et le comportement qu’elle rationaliste, mais entre l’intention et le fait de causer un tel comportement (Braddon-Mitchell, 2009). Une fois que nous avons fait cette réponse, la coexistence des relations rationnelle et causale n’est plus une coïncidence, mais une nécessité. Mon intention d’aller à la plage tend nécessairement à causer mon départ pour la plage, sinon elle ne serait pas une intention d’aller à la plage. Cette réponse permet à la fois de rejeter l’objection, et d’ancrer (TCA) dans la signification même de nos concepts mentaux, comme le concept d’intention.

Malgré tout, une telle réponse peut nous permettre de lire l’objection comme un défi, familier en philosophie de l’esprit : comment expliquer que, dans l’esprit, il existe des relations causales organisées de telle manière à coexister avec des relations rationnelles ? La coïncidence ne réside plus dans le fait que les intentions entretiennent les bonnes relations causales, mais dans le fait qu’il existe des états capables d’entretenir les bonnes relations causales, et donc de se voir qualifier d’intentions. Le scepticisme vis-à-vis de la possibilité d’une telle organisation causale remonte à Descartes, qui pensait que les liens rationnels typiques de l’échange d’idées dans une conversation ne pourraient pas être répliqués par un système mécanique. Des automates ne pourraient jamais converser, parce que les liens causaux entre leurs états ne pourraient pas correspondre aux liens rationnels entre nos pensées (Descartes, 1637, V). L’optimiste Jerry Fodor décrit le problème dans les mêmes termes en demandant comment la rationalité est mécaniquement possible (Fodor, 1987, p. 20). Les philosophes de l’esprit, en particulier matérialistes, ont proposé de nombreuses réponses différentes à cette question depuis la seconde moitié du XXème siècle.

b. La conception téléologique des actions

Quel que soit le succès de la critique de la causalité mentale, la conception téléologique propose avant tout une approche alternative de l’action. Elle a été développée par différents auteurs, qui mettent l’accent sur différents traits, mais qui peignent une famille de théories aussi homogène que les théories causales.

i. Une conception interprétative

Premièrement, la conception téléologique s’accorde avec la théorie causale pour penser que les actions sont des comportements qui reçoivent des explications particulières, mais elle soutient que ces explications sont de nature différente des explications causales des autres événements (Stout, 1996). Ce sont des explications interprétatives, qui visent à comprendre pourquoi l’agent s’est comporté de telle manière. Sans toujours le dire de manière explicite, les tenants de l’explication téléologique en appellent à la distinction, due au sociologue allemand Max Weber, entre explication (sous-entendu, explication causale, erklären en allemand) et compréhension (verstehen) qui anime une grande partie des débats sur les sciences sociales au XXème siècle. La distinction pointe une différence de nature qui existerait entre interpréter le comportement d’un agent et expliquer l’occurrence d’un effet causé.

Le rôle de l’interprétation est mis en avant notamment par Anscombe (1957) et Von Wright (1985), qui tous les deux définissent l’action comme un comportement qui donne lieu à une certaine réponse à la question “Pourquoi ?”. Lorsque nous avons affaire à une action, la réponse mentionnera une raison, dont le propos est de rationaliser le comportement. La théorie causale ne le nie pas, mais elle donne aussi un rôle causal à la raison. Au contraire, les tenants de l’interprétation refusent de voir dans les raisons des états ou événements mentaux particuliers, capables de tenir lieu de causes.

Von Wright souligne bien le caractère anti-objectiviste de l’interprétation : “l’explication par la compréhension n’a pas d’autre fondement (de critère d’exactitude) que la relation établie par l’acte de la compréhension entre l’action et ses raisons” (Von Wright, 1985, p. 111). Autrement dit, le fait même de comprendre, d’interpréter, fonde la relation explicative en question. Anscombe semble avoir donné un rôle essentiel à l’agent lui-même, à sa propre interprétation, et à sa propre réponse à la question “Pourquoi ?”. Elle faisait de la réponse de l’agent le critère de l’action, sous certaines conditions destinées à en assurer la sincérité. Von Wright nuance cette idée en donnant une place à l’interprétation d’autrui, et à la possibilité pour l’agent de changer radicalement d’avis sur ses propres raisons. L’auto-compréhension occupe toujours une position clef, mais dans certains cas, notamment lorsqu’aucun consensus ne s’établit sur l’interprétation à adopter, autrui peut en proposer une plus convaincante – nous allons revenir sur les critères de la bonne interprétation –, qui peut finir par emporter l’adhésion de l’agent. Ainsi, quelqu’un pourrait me convaincre que je me rends à la plage non pas pour profiter de ma journée de congé, mais pour échapper à une tâche pénible que je devrais accomplir si je restais chez moi. Je réviserais alors ma réponse à la question “Pourquoi te rends-tu à la plage ?”. Mais la nouvelle réponse serait du même ordre que la précédente : une interprétation de mon comportement, un effort pour le comprendre à la lumière de raisons qui lui donnent un sens.

En conséquence, la perspective prise sur le comportement, l’interprétation qu’en donne le sujet introspectif ou l’observateur, est essentielle pour établir la relation clef de l’agir. Le déroulement et les origines du comportement ne suffisent pas pour en faire une action. Une interprétation est nécessaire pour mettre en relation le comportement avec des raisons.

ii. Les critères de l’interprétation

Qu’est-ce qu’une bonne interprétation d’un comportement ? Qu’est-ce qu’une raison d’agir, si ce n’est pas un état mental de l’agent qui peut tenir le rôle d’une cause ? Nous voyons apparaître ici le défi de Davidson : parmi toutes les raisons que l’agent pouvait avoir, toutes les fins qu’il pouvait poursuivre, pour quelle(s) raison(s) a-t-il agi ? Les téléologistes, puisqu’ils insistent sur la perspective prise sur l’action, rejettent l’idée d’une réponse univoque. Toutefois, ils ne peuvent pas se contenter de cette réponse, et doivent donner quelques éléments pour juger de l’adéquation d’une interprétation. L’absence de réponse univoque ne peut pas vouloir dire que toutes les réponses se valent.

En effet, puisque l’interprétation tient un rôle dans la définition de l’action, l’absence de critère dissoudrait la notion. Au contraire, il semble bien qu’il n’est pas possible de donner une interprétation (convaincante) de n’importe quel comportement. Je pourrais inventer des raisons à mon éternuement, ou aux aléas de la météo, et je n’en ferais pas pour autant des actions. La compréhension ne peut donc pas se réduire à une interprétation arbitraire. Von Wright souligne son anti-objectivisme en disant, avec une exagération assumée, “qu’une explication par compréhension n’est ni vraie ni fausse, qu’elle ne tombe pas dans la catégorie du vrai et du faux” (Von Wright, 1985, p. 111), mais il ajoute plus loin rejeter également le subjectivisme, et son article s’attache à rendre compte de la compréhension.

Von Wright souligne qu’une bonne interprétation prend en compte un arrière-plan de faits – en particulier de faits à propos du comportement de l’agent. Essayer de comprendre par des raisons les aléas climatiques ne me permet pas de les situer dans un contexte plus large, ni de montrer comment ils prennent leur sens sur le fond d’autres événements naturels. Au contraire, comprendre un acte d’un agent doit me permettre de faire sens de son esprit et de son comportement plus largement. Les raisons que je donne me permettent de mettre en lumière des traits importants de l’agent, et de porter un regard enrichi sur d’autres de ses actes. Les causalistes nous diront évidemment que cela tient aux états mentaux que je postule chez l’agent, et qui jouent un rôle plus large dans sa vie mentale et dans la genèse d’autres de ses comportements. Mais les téléologistes rejettent cette inférence supplémentaire, et s’en tiennent à la lumière jetée sur l’agent, sans postuler pour autant de mécanisme sous-jacent.

Michael Thompson a développé cette conception de l’explication téléologique de la manière la plus riche (Thompson, 2008, partie II). Il soutient que nos explications d’actions font en réalité référence à d’autres actions, plus larges, puis à des formes de vie, un concept wittgensteinien qui joue un rôle essentiel en arrière-plan de la conception téléologique. Mon acte de prendre le bus s’explique par mon acte (plus large) de me rendre à la plage, qui lui-même s’explique par référence à la forme de vie que je pratique (intimement liée à mon appartenance à une espèce biologique).

Thompson admet que je dois avoir certaines croyances pour que de telles explications soient valides, par exemple la croyance que le bus que je prends se rend à la plage. Mais il soutient qu’aucun état conatif n’est nécessaire, c’est-à-dire aucune pro-attitude ni aucune intention, comprises en temps que causes mentales. Autrement dit, “le rôle joué par l’attirance [dans la théorie causale] est tenu par le geste” (Thompson, 2008, p. 90), l’élément conatif est remplacé par une action, ou par une forme de vie. Ma montée dans le bus n’est pas à expliquer causalement par une intention ou par un désir, qui rationalisent aussi mon comportement à la lumière de mes croyances, mais (non-causalement) par une action dans laquelle je suis engagé, et qui rationalise ma montée dans le bus, à la lumière de mes croyances. Anscombe faisait déjà la même critique de l’intention comme “acte intérieur” ou “mouvement intérieur” par lequel l’acte est causé (avec lequel l’acte est effectué), et qui explique sa fin et quels aspects en sont intentionnels (Anscombe, 1957, §§25-27).

Ainsi, pour Thompson, les actions sont toujours expliquées par d’autres actions ou par des formes de vie, et, puisque nous adoptons le critère d’Anscombe, elles ne sont des actions que parce qu’elles sont ainsi expliquées. Pour développer la théorie dans son ensemble, nous devons bien entendu rendre compte de la notion de forme de vie, qui dépasse le propos de cet article. Thompson s’attelle notamment à cette tâche dans la première partie de de son livre – cf. aussi la manière dont Philippa Foot propose d’en tirer une conception de la normativité et de la rationalité (Foot, 2001).

Thompson attire notre attention sur la nature des raisons dans la perspective téléologique. Une raison est une fin poursuivi dans le cadre d’un comportement plus large de l’agent. Dire que je prends le bus pour me rendre à la plage, c’est m’attribuer un but, une fin, et dire que mon comportement trahit une action plus large que celle de prendre le bus, la poursuite de cette fin, l’action de me rendre à la plage. Refuser d’identifier les causes finales à des causes efficientes, c’est placer les fins, les raisons, hors de l’agent, et les lier à lui (par notre interprétation) précisément grâce au comportement qu’il adopte en les poursuivant.

iii. Interprétation et intentions

Bien que les téléologistes ne souhaitent donner aucun rôle causal aux intentions (et aux autres états conatifs) de l’agent, la plupart d’entre eux ne souhaitent pas nier (M). Dire que S a agi de telle et telle manière pose des conditions sur les intentions que nous lui attribuons. Comment alors les comprendre ?

En réalité, plutôt que de nier le lien entre actions et intentions, les téléologistes le renversent souvent : les actions expliquent désormais l’attribution des intentions, plutôt que l’inverse. C’est parce que S agit que nous pouvons lui attribuer une intention. Ainsi, ces auteurs acceptent souvent (une thèse proche de) (M), mais en donnent une interprétation tout a fait différente des causalistes, qui renverse l’ordre de l’explication entre action et intention. Anscombe plaçait ainsi l’intention dans l’acte lui-même plutôt que dans un esprit antérieur à l’acte.

Stout est le plus explicite et le plus radical des téléologistes sur cette question, puisqu’il défend un retour à une philosophie de l’esprit béhavioriste, qui définit les états mentaux comme des dispositions à se comporter d’une certaine manière (Stout, 2006). Ainsi, nous devons d’abord établir comment je me suis comporté, et en particulier quelles actions j’ai effectuées, par exemple celle de me rendre à la plage, et nous pouvons ensuite m’attribuer les états mentaux que de tels comportements et actions constituent, par exemple l’intention de passer l’après-midi à la plage. Les intentions ne sont pas des états internes à même d’expliquer mes actions. Au contraire, ce sont mes actions et mes dispositions à agir qui constituent mes intentions. Ce projet montre à quel point la notion d’action doit être expliquée sans référence à la vie mentale du sujet pour Stout, sous peine d’entrer dans un cercle vicieux.

Nous touchons ici à la différence cruciale entre les perspectives causaliste et téléologiste. Il est légitime de se demander si l’on peut ainsi rendre compte de l’engagement de l’agent, de sa poursuite d’une fin, sans référence à un état mental conatif, comme une intention, qui constitue cet engagement et cette poursuite – de se demander si l’ordre de l’explication peut effectivement être renversé. Par ailleurs, la conception téléologique rompt ici avec des thèses très répandues en philosophie de l’esprit et en philosophie des sciences, sur la nature des états mentaux et sur la nature des explications téléologiques en particulier. Le béhaviorisme implicite ou assumé se heurte autant à notre conception naïve des états mentaux qu’à une part importante de la recherche en sciences cognitives. Le rejet des mécanismes prend le contrepied des efforts des sciences naturelles pour expliquer les causes finales en d’autres termes.

Conclusion

Plutôt qu’entre causalistes et anti-causalistes, la frontière essentielle de la philosophie de l’action concerne peut-être plutôt la réduction ou non de la finalité propre à l’action. Les causalistes, comme nombre de leurs critiques, cherchent à donner de la finalité une conception étiologique. Ils débattent des détails, de l’origine exacte de la finalité, et en particulier du rôle des états mentaux ou de l’agent. Mais ils s’accordent pour penser que la finalité de l’agir provient de l’amont de l’action, et que l’action se distingue précisément par ses origines très particulières. Au contraire, les téléologistes rejettent une telle réduction, et l’idée que l’agir se distingue par son étiologie. La finalité de l’agir provient au contraire d’une finalité plus large et une interprétation donnée du comportement. La position réductionniste est plus favorable au naturalisme, mais ne l’entraîne pas nécessairement, comme l’illustre l’exemple de la causalité agentive.

Bibliographie

a. Recueils de textes

Deux recueils, assez complémentaires, rassemblent la plupart des textes classiques de la philosophie de l’action de la seconde moitié du vingtième siècle, traduits en français dans le cas du recueil de Marc Neuberg.

Mele, Alfred R. (dir.), The Philosophy of Action, Oxford, Oxford University Press, 1997

Neuberg, Marc (dir.), Théorie de l’Action, Bruxelles, Mardaga, 1991

b. Ouvrages collectifs récents

Le recueil suivant offre des articles introductifs courts sur la plupart des thèmes de la philosophie de l’action.

O’Connor, Timothy & Sandis, Constantine (dir.), A Companion to the Philosophy of Action, Oxford, Wiley-Blackwell, 2010

Les quatre ouvrages suivants recueillent des articles qui donnent un panorama complet des questions débattues récemment en philosophie de l’action.

Aguilar, Jesús H. & Buckareff, Andrei A. (dir.), Causing Human Actions: New Perspectives on the causal theory of action, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2010

Aguilar, Jesús H., Buckareff, Andrei A. & Frankish, Keith (dir.), New Waves in Philosophy of Action, Basingstroke, Palgrave Macmillan, 2011

Hyman, John & Steward, Helen (dir.), Agency and Action, Cambridge, Cambridge University Press, 2004

Sandis, Constantine (dir.), New Essays on the Explanation of Action, New York, Palgrave Macmillan, 2009

D’autres ouvrages collectifs récents abordent des questions plus précises.

O’Brien, Lucy & Soteriou, Matthew (dir.), Mental Actions, Oxford, Oxford University Press, 2009

Sobel, David & Wall, Steven (dir.), Reasons for Action, Cambridge, Cambridge University Press, 2009

Enfin, les deux ouvrages scientifiques suivants offrent au lecteur un panorama du travail des sciences empiriques sur l’action.

Carver, Charles S. & Scheier, Michael F. (dir.), Oxford Handbook of Human Motivation, Oxford, Oxford University Press, 2012

Morsella, Ezequiel, Bargh, John A. & Gollwitzer, Peter M. (dir.), Oxford Handbook of Human Action, Oxford, Oxford University Press, 2009

c. Autres références

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Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. Tricot, Jules, Paris, Vrin, 1959

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Philippe Lusson
ENS Ulm/New York University
pal305@nyu.edu