La philosophie de A à Z

Résumé

Le positivisme logique ou empirisme logique est un courant philosophique de tradition analytique, qui ne présente pas de doctrine, mais juste une attitude anti-spéculative et une méthode d’analyse de notre discours dans le but de le purifier. Son intention première est de présenter un programme capable de réaliser une conception scientifique du monde, sous la forme d’une science unitaire, loin de toute métaphysique et de tout idéalisme. Ce qui n’était pas superflu au début du siècle dernier.

Cet article tracera ce programme général, ainsi que les manières différentes que les empiristes logiques ont proposé pour le réaliser en essayant d’allier l’empirisme au logicisme. Il sera ainsi montré que très peu de choses liaient ces philosophies, à part le goût de la scientificité et de l’argumentation. Ce qui explique que la plupart de leurs écrits débattent de leurs manières différentes de concevoir une science unitaire, qui pouvait être phénoménaliste ou physicaliste, mais surtout systématique ou encyclopédiste, révélant par là même que les débats très virulents entre eux étaient beaucoup plus profonds que le simple choix d’un langage unificateur. Carnap est le premier à avoir exposé une méthode complète pour réaliser une science unitaire, c’est-à-dire une nouvelle conception du monde, comme cela a été annoncé dans à la brochure publiée en 1929 dans le but de faire connaître l’empirisme logique.

Les empiristes logiques scindèrent les sciences en sciences de la matière, y compris les sciences dites humaines, et sciences formelles et, par conséquent, les propositions en synthétiques a posteriori et analytiques. Ce qui leur permit de restreindre le sensé au champ scientifique sans que toutefois l’éthique, par exemple, soit exclue de leur réflexion.

Les discussions entre les empiristes logiques furent tellement intenses que la plupart des critiques qui leur ont été adressées sont passées à côté de leur diversité et de leur évolution. Une relecture des auteurs de ce courant ne serait pas vaine, d’autant plus qu’ils ont laissé leur empreinte sur les épistémologies contemporaines, sans que quiconque ne puisse évidemment s’en réclamer directement.


Table des matières

Introduction

1. L’avènement du mouvement

2. La conception néopositiviste de la philosophie

3. La question de l’élimination de la métaphysique

4. La conception scientifique du monde

a. Le langage unificateur

i. La base phénoménaliste
ii. La base physicaliste

b. Le vrai débat : L’encyclopédie versus le système

c. Le but d’une science unitaire

d. Schlick: une autre conception de l’unité de la science

5. La fin d’un programme

6. L’empirisme logique post-viennois

a. Popper
b. Quine et Putnam

Conclusion

Bibliographie


Introduction

Le positivisme logique ou empirisme logique est un courant philosophique qui est apparu au début du vingtième siècle. Il est le résultat d’un processus historique qui explique à la fois son avènement et son lieu de naissance: Vienne. En effet, cette ville qui connut au cours de la seconde moitié du XIX siècle le libéralisme sur le plan politique, les Lumières, l’empirisme ainsi que l’utilitarisme sur le plan intellectuel fut plus que jamais propice au développement d’une pensée empiriste et antimétaphysique. Le fait que Vienne fut pionnière dans cette option philosophique attira un grand nombre de savants et de philosophes, tels que Schlick et Carnap, deux des empiristes logiques les plus importants, qui furent « adoptés » par Vienne, tous les deux étant de nationalité allemande. Le fait qu’il existait une base berlinoise, qui revient à Reichenbach, et une pragoise, qui revient à Frank et Carnap (qui y fut nommé en 1931) ne diminuent en rien l’idée d’une spécificité autrichienne. En effet, comme le relève Jan Sebestik, la culture autrichienne « est faite d’un mélange de traditions….Des Hongrois, des Tchèques, des Polonais, des Slaves du sud se côtoient ». Ce qui permit à la philosophie autrichienne une grande ouverture à des sources « autres que la philosophie allemande ». Vienne fut le berceau de l’empirisme logique grâce à la composante logique depuis Bolzano, la composante « critique du langage » inaugurée par Brentano et enfin l’empirisme radical de Mach, sans oublier « le génie » de Wittgenstein (Sebestik, 1986, 23, 41). Les commentateurs de cette école ne sont pas unanimes et ne suivent pas tous le point de vue de R. Haller qui défend une spécificité autrichienne. Toujours est-il que Schlick aimait à dire qu’il se sentait chez lui à Vienne et que le logicisme de Frege ne put avoir en Allemagne la réception qu’il eut en Autriche. Ce qui ne peut exclure la reconnaissance d’une particularité autrichienne.

Aux antipodes de l’idéalisme allemand, l’Autriche abritait déjà en 1895 une chaire de philosophie des sciences inductives, sous l’appellation de « Histoire et théorie des sciences inductives », occupée par le physicien Ernst Mach à l’université de Vienne jusqu’en 1901, puis par L.Boltzmann et M.Schlick à partir de 1922 avec une nouvelle discipline: la philosophie des sciences. Déjà aux alentours de 1908, H.Hahn, mathématicien, P.Frank, physicien et O.Neurath, économiste et sociologue se réunissaient pour discuter des problèmes posés par la philosophie machienne et le conventionnalisme français de Poincaré et Duhem. Si les débats de ce début de vingtième siècle portaient évidemment sur la relativité et la mécanique quantique, mais aussi sur des questions de logique et de mathématique d’une part, les problèmes politiques n’étaient pas étrangers à leurs discussions, d’autre part, la période oblige. Mais c’est avec l’arrivée de Schlick à Vienne, qui fut l’élève de Max Planck, que ce mouvement commença à se construire de manière officielle avec la publication de la brochure sur la conception scientifique du monde, la fondation de « La société Ernst Mach », ainsi que la parution de la revue Erkenntnis (1930-1938) dans laquelle furent publiés la plupart des articles de ceux qu’on appellera désormais les membres du Cercle de Vienne crée par Schlick, ou du moins rassemblé autour de lui. La période la plus productive de ce cercle autour de Schlick fut comprise entre 1928 et 1936.

En effet, ce petit groupe de philosophes impurs, selon l’expression de Reichenbach, mais aussi de scientifiques impurs s’élargit autour de Schlick grâce à des étudiants mais surtout des savants, tels que Karl Menger, Kurt Gödel, Theodor Radakovic, Friedrich Waismann, Herbert Feigel, Edgar Zilsel, Rudolf Carnap, Victor Kraft, Felix Kaufmann, …pour donner le Cercle de Vienne dont les membres se rencontraient régulièrement tous les jeudi soir à la Bolzmanngasse.

Ce groupe formé autour de Schlick était tellement hétérogène que, non seulement il ne fut pas question de présenter une doctrine quelconque, mais que ses membres furent même incapables de se mettre unanimement d’accord sur l’une de leurs appellations proposées: Néo-positivisme, Néo-empirisme, « consistent empiricism » Wissenschaftlische Weltauffassung, Auffassungen des Wiener Kreises …. Toujours est-il, que pratiquement tous les membres du groupe refusèrent, contre toute attente, d’être qualifiés de positivistes et ce, afin que leur mouvement ne puisse pas être associé au positivisme de Comte, qu’ils tenaient pour une sorte de métaphysique et même de « vraie religion ».

La brochure de 1929 (Le manifeste) caractérise le mouvement d’empiriste, positiviste et logique. Ce qui justifie les appellations les plus adoptées: Empirisme logique et Positivisme logique. Mais, il semble qu’étant donné la méfiance et la défiance partagées par les membres du Cercle de Vienne vis-à-vis du Comtisme, l’appellation « empirisme logique » nous paraît convenir davantage à ce mouvement qui a su lier l’empirique au logique. Schlick avait effectivement déclaré qu’il pourrait éventuellement accepter l’appellation de positiviste, à la seule condition qu’elle soit synonyme de négation de toute métaphysique. Il est vrai que l’empirisme logique se distinguait par une attitude « spécifiquement scientifique », libérée de toute spéculation, commune à tous les membres du Cercle de Vienne. Ce qui les réunissait fut parfaitement exprimé par le choix de leur emblème: l’aphorisme, ou plutôt – ce qui est très significatif – la moitié de l’aphorisme Wittgensteinien, qui résume tout un esprit et une attitude selon lesquels  « ce qui se laisse dire se laisse dire clairement », sauf que pour eux, contrairement à Wittgenstein, il n’y a rien à taire. Cette attitude générale et commune se traduisit par leur adoption de deux « théorèmes »: « le théorème de base » (Basis Theorem) qui énonce que toute connaissance ne peut venir que de l’expérience et « le théorème du sens » (Sinn Theorem), selon lequel une vraie proposition ne peut être qu’analytique ou empirique.


1. L’avènement du mouvement

Ce courant viennois est le résultat de tout un processus de la pensée que Carnap retrace dans son article De la théorie de la connaissance à la logique de la science et qui met en évidence l’opposition fondamentale des empiristes logiques à la tradition dite continentale (même si l’appellation n’est, en réalité, pas totalement justifiée) qu’ils jugent dépassée et stérile.

Les deux premières étapes énumérées par Carnap dans sa communication au congrès de philosophie scientifique, qui s’est tenu à Paris en 1935, montrent effectivement la tendance empiriste qui met l’accent sur la conviction que toute connaissance ne peut venir que de l’expérience et que la vérité ne peut être a priori. Il s’agit alors de dépasser toute philosophie spéculative et toute métaphysique dans le but de réaliser une théorie de la connaissance et pour ce faire de surmonter le synthétique a priori, dont la philosophie spéculative est justement constituée. L’accomplissement de ces deux étapes permet alors l’avènement d’une théorie de la connaissance empiriste.

Les empiristes et les positivistes (le comtisme peut alors être vu comme une étape vers l’empirisme logique) permettent l’avènement d’une telle théorie, laquelle devra, toutefois, être purifiée de tout élément psychologique en se référant uniquement au langage et à sa structure. Ainsi la purification de la théorie de la connaissance de tous « les détritus », pour reprendre l’expression de P. Frank, consiste dans l’élimination de tout élément psychologique au profit des éléments logiques. Cette tâche purificatrice n’est pas sans nous rappeler le logicisme frégéen soucieux de se débarrasser de tout psychologisme dans le langage mathématique. Ce qui permet d’accéder à l’étape suivante, qui consiste dans la logique de la science, comme le précise Carnap en affirmant ceci : « la mission de notre travail actuel me semble être uniquement dans le passage de la théorie de la connaissance vers une logique de la science » (Carnap, 1936, 36). Cette logique de la science pourra permettre l’élimination « des maladies » du langage et enfin le passage à l’étape suivante, selon Neurath, à savoir celle de l’unité de la science puis d’une encyclopédie unitaire.

Soigner les maladies du langage grâce à la logique de la science et édifier une science unitaire revient à ne laisser aucune chance à tout ce qui transcende l’expérience et à circonscrire le sensé, c’est-à-dire le dicible. Au cours de son allocution au congrès de philosophie scientifique de 1935, P. Frank utilise une image pour clarifier le but recherché par ces philosophes du Cercle de Vienne. « Imaginez – dit-il- que l’on veuille construire et paver une route ; il ne suffit pas que chaque pierre individuellement tienne bien à sa place ; il faut que tous les pavés soient façonnés de telle manière que lorsqu’on les assemble, ils se touchent parfaitement et sans fissure. S’il y a des fissures, toutes sortes de détritus s’y logent » (Frank, 1936, 14). De la même manière, la science unifiée doit pouvoir être construite de telle façon qu’il n’y ait pas de fissures entre les sciences, telles que la physique, la biologie, la psychologie… et dans lesquelles toutes sortes de détritus peuvent se déposer, tels que « les doctrines philosophiques » sur « les rapports de la matière et de la vie, de l’âme et du corps » par exemple. Se débarrasser de tous les détritus et tailler les pavés de telle manière qu’ils adhèrent les uns aux autres est la tâche de la philosophie qui consiste à réaliser une unité de la science, c’est-à-dire un système englobant toutes les sciences, dans le but de fournir une conception scientifique du monde, qui se substituera à une conception métaphysique. Tel est, au départ, le programme dit empiriste logique. Cette appellation est assez parlante dans la mesure où ce courant a voulu associer empirisme et logicisme pour un empirisme de type nouveau.


2. La conception néopositiviste de la philosophie

Le programme qui réunit les philosophes empiristes logiques malgré leur grande diversité repose sur une conception particulière de la philosophie comme activité d’analyse et d’élucidation du langage. Dans la lignée de Wittgenstein – malgré tous leurs désaccords et des relations parfois tendues – des énoncés philosophiques à caractère informatif sont pour eux inconcevables dans la mesure où dépasser l’empirique ne peut qu’être vain et stérile. Cette restriction de la pensée et du discours a longtemps été perçue comme négation de la philosophie, bien que, comme le fit remarquer Schlick (1937), les empiristes logiques n’aient pas l’exclusivité de la critique de la métaphysique et que la spéculation ait effectivement connu bien d’autres assauts dans l’histoire de la philosophie, tels que les critiques de Hume, Comte, Mill ou même Kant. Il faut dire que l’outil de l’analyse logique a permis à leur critique de la spéculation en général et de la métaphysique en particulier d’être plus incisive que les précédentes.

Rejetant toute sorte de spéculation, la philosophie est qualifiée de « scientifique » tout en se distinguant de la science car elle   « n’est pas un système de propositions» (Schlick, 1975, 16). Elle se veut scientifique en tant qu’elle s’oppose à la philosophie qui se voit «vouée à l’éternelle dispute »  parce qu’elle veut résoudre, soit des pseudo-problèmes portant sur des non objets, soit des questions qui appartiennent au domaine de la science. En d’autres termes, la philosophie à laquelle les membres du Cercle de Vienne s’opposent choisit mal son objet d’investigation soit parce qu’il n’existe tout simplement pas et ne concerne rien de tangible dont on puisse parler soit parce qu’elle usurpe son objet à la science, celle-ci étant la seule qui soit apte à traiter du réel. Ce qui justifie le théorème du sens impliquant qu’un jugement est soit analytique, soit synthétique excluant ainsi le synthétique a priori kantien et idéaliste. La philosophie devient alors une activité d’analyse du langage. Celle-ci dispose de la logique de l’époque et plus précisément de Principia Mathematica de Russell, pour effectuer la tâche qui lui incombe, à savoir celle de « grammairien de la science », qui n’est bien sûr, pas une fin en soi.

Cette conception de la philosophie est thérapeutique avant la lettre, puisque les néopositivistes parlent déjà de « maladie du langage » dont on guérit par une purification logique. Reprenant très clairement la proposition 4.112 du Tractatus de Wittgenstein, Schlick explique que « le but de la philosophie est la clarification logique des pensées… La philosophie doit rendre claires, et nettement délimitées, les propositions qui autrement sont, pour ainsi dire, troubles et confuses » (Schlick, 1979, 171).

La philosophie s’occupe ainsi d’énoncés déjà établis et n’en constitue pas d’autres. Elle se meut, selon l’expression de Schlick (Schlick, 1986, 74), dans le domaine du possible et non dans celui du réel, en ce sens que la différence essentielle entre la science et la philosophie, consiste dans le fait que cette dernière ne s’intéresse qu’au sens, lequel est conçu, comme dans le Tractatus, en tant que possible, par opposition à tout ce qui est métaphysique et qu’on ne peut envisager de soumettre à une vérification quelconque. Les qualificatifs de « scientifique » et de « positiviste » expriment clairement et strictement le combat contre la métaphysique (ou plus exactement une certaine métaphysique), un combat original car l’impossibilité de la métaphysique ne revient pas à la nature de ce qui peut être connu, mais à ce qui peut être dit, c’est-à-dire sensé. Cette attitude n’était pas superflue au début du siècle dernier. Popper, l’un des premiers critiques de ce mouvement positiviste avait reconnu que grâce à lui « nous sommes devenus plus attentifs à ce que nous disons et à la manière dont nous nous exprimons ».


3. La question de l’élimination de la métaphysique

Une proposition n’a un sens que si les mots qui la composent ont une signification et sont connectés selon le respect des règles de la syntaxe. Mais, bien que nécessaires, ces deux conditions ne sont pas suffisantes, sinon un énoncé tel que « César est identique » serait sensé puisque les deux conditions énoncées plus haut sont remplies. Par conséquent, même si les noms ont une signification, ils ne peuvent être assemblés de n’importe quelle manière. Ainsi, les catégories de noms et donc d’objets ne peuvent être mêlées comme l’avait déjà soutenu Wittgenstein à sa manière dans le Tractatus, la signification du nom étant pour lui son usage correct dans une proposition.

Dans son célèbre article « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage », Carnap explique que si les énoncés de la métaphysique n’ont pas de sens, cela s’explique par le fait que des concepts ont été utilisés sans qu’une définition correspondant à leur nouvel usage – lequel n’est pas l’usage quotidien ou empirique – n’ait été précisée au préalable. Aucun mot ne peut avoir une signification, si aucune procédure de vérification n’a été indiquée. C’est ainsi, par exemple, que si le mot « Pierre » est un concept, c’est parce que dans « la proposition élémentaire »: x est une pierre, un symbole désignant un objet peut prendre la place de x. Ce qui n’est pas le cas de « x est un principe » par exemple.

Carnap et Schlick insistèrent beaucoup pour distinguer leur empirisme d’un empirisme naïf et restrictif. Pour les empiristes logiques, le sensé ne s’identifie pas au vérifié mais au vérifiable et même au simplement concevable. La vérifiabilité consiste dans la possibilité de pouvoir être soumis immédiatement et complètement à la vérification, alors que la « concevabilité » (Sachhaltigkeit), envisage juste la possibilité des conditions de vérification, celles-ci ne sont donc même pas données.

Ce critère de sens suffit à bannir les énoncés spéculatifs de notre discours et de nos discussions. « L’exigence de concevabilité (Sachhaltigkeit) pour chaque proposition sera reconnue et pratiquée par toutes les sciences du réel … Chaque proposition, reconnue comme sensée, doit ou venir directement de l’expérience, donc être ramenée à un contenu vécu, ou dépendre au moins indirectement d’une expérience possible, qui la confirmerait ou la contredirait, c’est-à-dire que les propositions sont ou fondées par le vécu, ou vérifiables, ou du moins ‘concevables’ en général. Seules la philosophie et la théologie contiennent de prétendues propositions qui ne sont pas concevables » (Carnap, 2010,30).

Schlick insiste clairement sur l’idée qu’un énoncé est vide de sens, s’il ne dit rien à propos du monde, c’est-à-dire si le fait qu’il soit vrai ou faux laisserait le monde inchangé, car dans ce cas, nous ne saurions pas de quoi nous parlons. Il s’agit, selon lui, d’être capable d’indiquer exactement ce qui distingue les conditions de vérité d’un énoncé de ses conditions de fausseté. Dire qu’une proposition peut avoir un sens indépendamment de la possibilité de sa vérification est tout simplement un truisme (Schlick, 1979, 330-331).

Cet attachement à l’empirique et au vérifiable n’implique pas que la philosophie ne puisse s’intéresser qu’à la science. Il est vrai que de par leur formation, les positivistes logiques semblent avoir plus traité de questions théoriques se rapportant à la science et à la connaissance. Pourtant, pour Schlick, par exemple, et c’est très significatif, l’éthique représente pratiquement la question philosophique au point que pour lui la clarification des concepts de la morale est infiniment plus importante pour les hommes que tous les problèmes théoriques (1937, 107). Ce que confirme son article, très lyrique de 1927, intitulé « le sens de la vie ». Il s’oppose continuellement à toute identification de la philosophie avec la logique de la science, en ce sens que si le terme « logique » avait certainement sa place, il considérait comme maladroit de l’associer au terme science dans le but de limiter le champ de l’analyse et d’en exclure les questions relatives à la vie quotidienne. C’est ainsi que des empiristes logiques traitèrent de l’éthique soit en appliquant une méthode empirique, comme le fit Schlick, soit en développant plutôt une méta-éthique, comme le firent Carnap, Reichenbach et Ayer.

Il est indéniable que parmi les philosophes du Cercle de Vienne et même, peut-être les philosophes analytiques de la première période, Schlick peut être considéré comme étant celui qui réfléchit le plus sur l’éthique, en montrant la possibilité de faire une science des normes. Bien qu’il ait été particulièrement influencé par Wittgenstein, sa réflexion sur l’éthique va dans une toute autre direction, l’éthique faisant pour l’auteur du Tractatus, partie de l’indicible.

Schlick défend, en effet, l’idée d’une science des normes, qui permet de systématiser et de hiérarchiser ce qui vaut comme bon. Pour lui, et contrairement à Kant, la tâche principale de l’éthique consiste dans l’explication causale du comportement moral. Il défend ces idées dans Fragen der Ethik de 1930. Ne pouvant jamais créer de normes, ni trouver des règles de jugement, l’éthique ne peut que les reconnaître empiriquement. Il s’agit d’une question de fait car la signification de ce que nous entendons par bien est déterminée par la société. Il propose une méthode pour présenter un ordre hiérarchique de règles dans lequel à tout comportement revient une place déterminée, qui est en rapport avec sa valeur morale.

Quant à Carnap et Ayer, qui a fait connaître le mouvement en Grande Bretagne, ce qui les intéresse « c’est la possibilité de réduire toute la sphère des termes éthiques à des termes non éthiques. Nous cherchons à savoir si les jugements de valeur éthiques peuvent être traduits en jugements de faits empiriques » (Ayer, 1965, 154). Ce qui est conforme à la tâche que devra entreprendre la philosophie et qui consiste à reconstruire tout discours, y compris les discours des sciences humaines, à partir des énoncés de base empiriques. Si une science éthique permettant l’élaboration d’un système moral, que nous qualifierons de vrai, ne peut être envisagée, il est, en revanche, possible d’étudier empiriquement les habitudes morales d’une personne ou encore les causes de ces habitudes. Ainsi, l’éthique ne porte pas sur des questions de valeur mais sur des questions de fait.

D’après ces deux exemples (Carnap, Ayer d’une part et Schlick de l’autre), il est clair que des questions ne se rapportant ni à la physique, ni à la logique et ni aux sciences, en général, ont bel et bien été traitées au sein du Cercle de Vienne. Ce qui est spécifique à ces philosophes du Cercle réside dans leur manière de traiter ces questions, et dans le fait qu’ils développent une conception unique du scientifique, du connaissable et même du dicible, déterminant les critères auxquels tout discours doit se soumettre.

C’est ainsi que « le positivisme juridique » et le positivisme logique (autre appellation suggérée pour l’empirisme logique) ne sont pas étrangers et se retrouvent dans leurs positions antimétaphysiques. En effet, dans une lettre à Henk Mulder, Kelsen écrit qu’il n’a jamais fait partie du Cercle de Vienne, mais qu’il avait des relations personnelles avec Neurtah, P.Frank, Kraft et Schlick , de même qu’il était en accord avec Carnap sur son « antispéculationisme ».

Si le principe de vérifiabilité permet de comprendre le caractère empiriste de ce mouvement, ainsi que l’influence des empiristes tels que Mach, bien sûr, mais évidemment Mill et surtout Hume, souvent cité, d’ailleurs, il permet aussi de comprendre sa liaison avec la logique. Ce lien apparaît clairement dans les méthodes de réalisation d’une science unitaire qui se substituera à la conception métaphysique du monde.


4. La conception scientifique du monde

Si les empiristes logiques se retrouvent plus dans un programme général et une attitude que dans une doctrine, on peut comprendre que les principales discussions entre eux aient eu lieu au sujet de la conception et de la réalisation de l’unité de la science.

Les divergences et les discussions les plus virulentes entre les empiristes logiques se situent à trois niveaux:

-le choix d’un langage unificateur: phénoménalisme ou physicalisme.

– la conception de la science unitaire sous forme de système ou d’encyclopédie.

– la fin recherchée par cette unité: théorique ou pratique.

Etant donné que l’empirisme logique est connu pour les débats et même les controverses qui se tenaient entre les membres du Cercle, en particulier, et vu le nombre de ses membres, il est impossible dans ce cadre de présenter toutes leurs préoccupations, ainsi que les débats autour, d’une manière exhaustive. Notre choix s’est arrêté sur les auteurs ayant le plus œuvré pour la réalisation du programme fondateur du mouvement: l’unité de la science, dont les discussions ont été menées surtout par Carnap, Neurath et, avec un moindre engagement, Schlick. Unifier les sciences grâce à un langage pouvant exprimer toutes les sciences constitue un moyen de rassembler toutes les connaissances, ce qui permettrait de disposer d’une conception du monde, loin de toute spéculation et fondée sur une base solide. Tel était le projet initial.

a. Le langage unificateur

Carnap est le premier à avoir présenté une méthode complète dans son livre La construction logique du monde, publié en 1928, pour montrer la possibilité de réaliser une unité de la science, et par là même le projet de l’empirisme logique du Cercle de Vienne, tel qu’il a été annoncé dans le manifeste de 1929 (Carnap, 2010).

Le but de cet ouvrage important est clair: il s’agit de présenter « un système épistémico-logique des objets ou concepts de la science ». Ce système propose de reconstruire, de reconstituer les concepts ou objets de la science. Conformément au critère du sens et comme ce fut le cas dans le Tractatus de Wittgenstein, la distinction entre objet et concept est inessentielle car elle n’est pas une différence logique mais psychologique. Le réalisme et l’idéalisme ne sont que deux manières de s’exprimer et le langage de la constitution est neutre, puisqu’il ne s’agit que de reconstruction rationnelle, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni de création, ni de connaissance, ce domaine ne pouvant revenir qu’à la science, seule capable de nous informer sur le réel.

Carnap y expose la possibilité d’unifier les sciences grâce à un fondement unique, c’est-à-dire grâce à la mise en système des objets et donc des propositions de toutes les sciences, c’est-à-dire grâce à la réduction de ce qui est considéré comme plus complexe à ce qui est considéré comme plus simple. Ce qui donnera un système de degrés (Stufen) de telle façon que les objets de chaque degré pourront être constitués à partir des objets des degrés inférieurs, les derniers seront les objets fondamentaux, qui constitueront donc la base du système. Il pourra être prouvé de cette manière qu’il y a un seul domaine d’objets et par conséquent une seule science, bien que l’on puisse distinguer entre différentes catégories d’objets, que nous pouvons ramener aux objets les plus élémentaires.

Cette opération de réduction donne la définition constitutionnelle des objets, laquelle nécessite une règle de traduction, selon laquelle, chaque fonction propositionnelle, dans laquelle a apparaît, peut être transformée en une autre, qui lui est extensionnellement identique, et dans laquelle a n’apparaît plus, mais seulement b et c. La base étant empirique, le lien de l’empirisme avec la logique apparaît bien dans la vérification ou plus exactement la justification indirecte qui se fait grâce à cette opération logique de réduction. À la suite de Carnap d’autres méthodes furent présentées au sein du Cercle à partir de discussions avec lui.

i. La base phénoménaliste

Le phénoménalisme est le premier langage unificateur des sciences proposé par Carnap. Etant donné que l’opération de réduction revient à une traduction, elle ne peut que poser la question de sa méthode, d’autant que Carnap envisage un système à la fois logique et épistémique des objets de la science et qu’il semble difficile de concevoir une méthode qui soit à la fois extensionnelle et intensionnelle. La construction de Carnap s’avère, d’ailleurs, en fin de compte être extensionnelle et purement structurelle.

Il présente une sorte de généalogie comportant quatre catégories d’objets et donc de sciences: auto-psychologique (eigenpsychisch), qui constitue la base du système,  physique, psychologique et sociale/humaine (Geisteswissenschaft). Ces quatre domaines sont secondaires les uns par rapport aux autres, en ce sens qu’ils pourront être dérivés les uns des autres grâce à une chaîne de définitions, qui détermineraient des énoncés premiers par rapport à d’autres. Cette idée de catégorisation et de construction des objets est redevable à Russell dans ses conférences rassemblées sous le titre de « La méthode scientifique en philosophie ».

En quoi cette base dite phénoménaliste consiste-t-elle?

Les énoncés de base expriment des phénomènes tels que nous les percevons dans le « flux » de notre vécu. Toutefois, il est important de préciser que le choix d’une telle base ne consiste nullement en une nécessité philosophique, mais une simple possibilité (1928, § 60, 175-178). Carnap insiste, en effet, beaucoup sur l’idée que son phénoménalisme est une simple proposition et, d’ailleurs, le choix d’une base pour la constitution (1928, §59-62) est tellement ouvert, que déjà au paragraphe 62 de La construction logique du monde, il explique qu’une base physicaliste est tout aussi possible que celle qu’il a choisie, et ce, en en présentant trois possibilités différentes de surcroît. Par conséquent, la base du système de Carnap aurait pu être autre, sans que cela, selon lui, ne change rien à son projet. Ce qui explique que très vite il rejoint le physicalisme de Neurath, celui-ci ayant beaucoup critiqué le phénoménalisme, pas toujours à raison. Il est intéressant de relever tout de même que dans une lettre envoyée à Schlick en décembre 1927, il semble que le choix d’une base de la science unifiée ne soit pas si indifférent qu’il l’a toujours répété. Il y explique que s’il a signifié dans sa construction logique qu’un autre système était envisageable avec une base physique ou matérialiste, un tel système concernerait la science du réel plutôt qu’une théorie de la connaissance. C’est ce qui justifie que, en fin de compte, le titre de Construction logique de la connaissance (et non du monde) aurait été, selon lui, plus approprié.

Toujours est-il que Carnap a soutenu jusqu’au bout la neutralité de la construction du système de la science, même s’il avait justifié son choix d’une base phénoménaliste par son intention même de construire un système, qui ne reflète pas seulement l’ordre logique des objets, mais aussi leur ordre épistémique, toute connaissance commençant par l’expérience et par le fait que cette base permet la construction plus facilement (1928, §64).

ii. La base physicaliste

Il est évident que Neurath rejette aussi foncièrement la métaphysique et qu’il cherche à assainir notre langage grâce à une syntaxe « sans défaut ». Toutefois, il s’y prend d’une autre manière et préfère établir une liste des termes « dangereux » à ne pas utiliser et ce avant d’établir une langue unitaire. Le cheminement de Carnap est beaucoup plus rationnel car tous les termes qui ne trouveront pas leur place dans la constitution seront automatiquement éliminés. Pour Neurath, le langage unitaire est donc constitué de termes ordinaires et de termes savants. Il se constitue un peu à la manière de Comte, mais pas d’une manière linéaire, et n’a rien à voir avec un langage parfait et artificiel à la Carnap non plus. Le langage de l’unité de la science n’est pas un langage précis et pur, mais il consiste en une sorte de slang universel, d’où les termes imprécis ne peuvent pas être exclus et qui ne peut être formalisé. Un Kunstsprache tel que l’envisage Carnap est carrément métaphysique de son point de vue (Neurath, 1975). Il le critique très sévèrement, alors que le manifeste du Cercle de Vienne a été sinon co-rédigé, du moins co-signé par Carnap, Neurath et Hahn et qu’ils ne pouvaient a priori que s’accorder sur une conception scientifique du monde par le biais d’une science unitaire. On y relève, d’ailleurs, les termes de Konstitutionssystem, de Gesamtsystem der Begriffe, ainsi que le rôle déterminant de la logique symbolique, toutes ces idées ayant été déjà proposées et développées par Carnap dans La construction logique du monde.

Peut-on limiter le débat qui a longuement et fortement animé les débats néopositivistes au choix d’une base phénoménaliste ou physicaliste?

Deux ans après sa construction logique du monde, Carnap abandonne le phénoménalisme au profit du physicalisme car pour lui il s’agit juste de « deux méthodes différentes pour construire le langage de la science, les deux méthodes sont possibles et justifiées (autorisées) ». Dans « La langue de la physique comme langue universelle de la science  » (1932), il fait remarquer que de la même manière que le phénoménalisme était un solipsisme  méthodique, le physicalisme est un matérialisme  méthodique.

b. Le vrai débat : L’encyclopédie versus le système

L’opposition et les discussions entre les partisans du phénoménalisme et ceux du physicalisme dépassent le simple choix de la langue de la science unitaire. En effet, il s’agit de deux conceptions différentes de l’unité de la science, de sa base et même de son rôle. Les critiques de Neurath ne visent pas le phénoménalisme soutenu surtout par Carnap et Schlick, quoique d’une autre manière; ce qu’il refuse c’est surtout leur fondationalisme. Par ailleurs, Neurath, qui est pourtant l’un des membres fondateurs de l’école de Vienne, refuse le principe général du néopositivisme, celui du vérificationnisme, en ce sens que pour lui, «des propositions seront toujours comparées avec des propositions, et non avec une réalité, avec des objets, comme l’a fait aussi le Cercle de Vienne jusqu’ici  » (Neurath, 1994, 369).

Ainsi, pour lui les énoncés protocolaires font partie du système et ne sont pas privilégiés; la vérité de chaque proposition dépend de celle des autres. Il devient alors tout à fait possible d’envisager que des énoncés protocolaires puissent être faux et dans ce cas, ils ne peuvent pas constituer un fondement inébranlable. La certitude n’est ainsi jamais absolue. Dans Radikaler Physikalismus und wirklische Welt (1934, §2), Neurath insiste, dans la lignée de Poincaré et de Duhem, sur la possibilité de disposer de plusieurs systèmes concurrents parmi lesquels nous pouvons en choisir un. Ce à quoi Carnap ne s’oppose pas, puisque la base du système qu’il propose est juste un choix et n’est pas constituée de propositions plus vraies que les autres.

En vérité, le modèle neurathien de la science unitaire est l’encyclopédie et en aucun cas le système. En rapport avec les conceptions des énoncés protocolaires, c’est à partir de 1935 qu’on commence à distinguer clairement deux lignes de pensée au sein du Cercle de Vienne représentées également en particulier par Carnap d’un côté et Neurath de l’autre, le premier concevant l’unité de la science comme système et le second comme encyclopédie. Neurath opte définitivement pour l’encyclopédisme tout en se distinguant de ses prédécesseurs, puisque son encyclopédie ne doit pas se contenter de présenter les différentes branches du savoir en un vaste tableau. «Tandis que les autres encyclopédies donnent pour ainsi dire une synthèse rétrospective, ce nouvel ouvrage devra montrer surtout dans quelle direction s’ouvrent des voies nouvelles, où gisent les problèmes, et où, du point de vue d’une science unitaire, des possibilités insoupçonnées se laissent entrevoir » (Neurath, 1936). Son projet consiste à montrer plutôt « jusqu’à quel point on peut unifier la science actuelle et en faire apparaître les liaisons internes », ceci grâce à l’analyse logico-scientifique. Il envisage ainsi de pouvoir montrer « l’armature » de la science mais aussi « d’ouvrir des voies nouvelles » dans un but qui ne sera donc pas théorique.

Pour Neurath l’unité de la science ne consiste pas en un système déductif, tel qu’il a été conçu par Carnap mais Leibniz également, puisque selon eux il s’agit de montrer la dérivabilité de toutes les vérités à partir de vérités premières de base. «  Le système – dit-il- est le gros mensonge de la science» (Neurath, 376). Il conçoit de montrer les liaisons internes entre les sciences et la « configuration logique de la science » (logische Ausgestaltung der Wissenschaft) (Neurath, 1994, 381) d’une autre manière.

Dans « Die neue Enzyklopädie » (1937), Neurath précise son projet d’encyclopédie en s’éloignant, peut-être, plus clairement de la conception de Carnap et en plaçant son projet dans le sillage des encyclopédistes français avec l’ambition de continuer leur œuvre autrement. En effet, il se démarque clairement dans cet article de sa conception originaire de l’empirisme logique car il ne s’agit plus de créer ou de construire un système étape par étape, comme c’était le cas dans une position initiale, mais il s’agit plutôt dans cette encyclopédie d’articles individuels reliés les uns aux autres autant que possible grâce à un échange d’opinions entre les différents collaborateurs. Quant à la terminologie, elle doit bien sûr être unifiée (Neurath, 1992, 209), ce qui faisait défaut, d’après lui, chez ses prédécesseurs. Il avait même inventé un système ISOTYPE dans les années trente.

A la même période, alors qu’il travaille en commun avec Neurath et C.Morris, Carnap continue de soutenir en 1938 dans « Logical foundation of the unity of science » (1938, 49), que l’unité de la science consiste en une unité théorique et logique, c’est-à-dire qu’elle concerne uniquement les relations logiques entre les termes et les lois des différentes branches de la science. Il n’avait donc apparemment pas renoncé à son réductionnisme tout en ne le limitant plus à un réductionnisme des termes de la science.

Effectivement, dans le même article, il envisage la possibilité de réduire les lois les unes aux autres et invoque le rôle pratique que peut jouer l’unité de la science. Ne semble-t-il pas paraphraser Neurath en écrivant ceci: « The practical use of laws consists in making predictions with their help. The important fact is that very often a prediction cannot be based on our knowledge of only one branch of science » (Carnap, 1938, 61-62)?

C’est ainsi que selon Carnap, construire une automobile doit prendre en considération le nombre présumé de ventes, lequel dépend de la clientèle, de sa capacité à comprendre les technologies, de la situation économique…, c’est-à-dire que la construction devra tenir compte de plusieurs facteurs étudiés par différentes disciplines dont il faudra unifier la langue. Ainsi, la science unitaire sert de base à l’application pratique de la connaissance théorique.

En revanche, si Neurath veut montrer les relations concrètes entre les sciences, ce lien ne peut être artificiel et abstrait. C’est pourquoi, l’encyclopédie qu’il défend utilise aussi le langage « vulgaire », beaucoup plus stable, car il exprime « les données de l’expérimentation » et forme le point de départ des théories scientifiques.

c. Le but d’une science unitaire

Le langage unitaire conçu par Neurath n’a, en réalité, pas le même but que chez Carnap. Il prône plutôt une collaboration entre les sciences au sein de la communauté des savants, la connaissance des lois permettant alors de prévoir nos comportements et nos actions. On peut même parler d’une conception pragmatique de l’unité de la science, car prévoir des faits nous permet d’agir en conséquence. La science unifiée devient une sorte d’instrument. Si le langage unifié sert aux prévisions, c’est parce que la prévision d’un évènement quelconque tient compte de plusieurs sortes de lois, même si les lois de chaque science sont certes particulières. Il est surprenant de remarquer à ce propos que malgré toutes les réserves de Schlick à propos de la conception neurtahienne de l’unité de la science, il le rejoint dans Über das Fundament der Erkenntnis, sur l’idée que  le système des sciences n’a pas son but en lui-même, mais sert plutôt à faire des prévisions (Schlick, 126). On voit comme les points de vue des empiristes logiques se croisent, se recoupent sur certains points tout en divergeant sur d’autres.

Les divergences entre ces deux auteurs, principaux représentants du courant empiriste logique, ne peuvent donc être minimisées puisque, en plus de leur divergence à propos de la méthode de réalisation, ils ne s’entendaient pas non plus sur la conception même de l’unité de la science. En effet, Neurath définit l’unité de la science en disant qu’elle « englobe toutes les lois scientifiques, celles-ci peuvent sans exception être reliées les unes aux autres » (1931, 398) et lorsque Carnap le rejoint tardivement, la différence entre eux demeure fondamentale car pour Carnap l’utilité de l’unité de la science reste plutôt théorique.

Comment Neurath a-t-il envisagé la réalisation de son encyclopédie, celle-ci ayant été entravée par la guerre, l’immigration et finalement son propre décès en 1945? Tout d’abord, l’ordre des articles de l’encyclopédie ne sera pas alphabétique mais se fera par matière. Il prévoit la publication de trois à six fascicules par année et étant donné que chacun sera indépendant, il pourra être complété et enrichi au fur et à mesure des nouvelles acquisitions. Ces fascicules sont évidemment incorporés dans un tout grâce à la collaboration entre les savants. L’atout de cette encyclopédie se trouve dans l’outil logique pour montrer l’armature de la science. Elle vise à montrer le lien de la science avec la « vie pratique », toute recherche ayant un côté contingent et historique.

Un comité, dont Carnap faisait partie s’est constitué afin de réaliser cette encyclopédie en respectant la rigueur et une pédagogie qui permettrait au plus grand nombre possible d’y accéder avec un intérêt particulier pour les disciplines comme la biologie, la psychologie ou la sociologie. Il s’agit d’une « Encyclopédie en marche » dans l’esprit des encyclopédistes français et aussi d’Auguste Comte de par sa dimension éducative et sociale et pas uniquement théorique. Dix fascicules virent le jour et eurent beaucoup d’audience.

d. Schlick: une autre conception de l’unité de la science

Pour Schlick, le but de la science est de fournir une représentation vraie et donc réelle des faits. Par conséquent, ne peut être vrai que ce qui ne contredit pas les énoncés de base, lesquels expriment les constatations (Konstatierungen), qui ont la forme « Ici maintenant ceci et ceci». Une confusion a souvent été faite entre énoncés protocolaires et constatations, alors qu’en fait ces dernières sont ce qui permet de former les premiers. C’est surtout dans la deuxième version de Théorie générale de la connaissance que, tout à fait en accord avec Mach, Schlick développe l’idée que les propositions de base sont des énoncés sur les sense-data ; les constatations n’expriment pas des jugements, et constituent, en fait, le point d’appui inébranlable de la connaissance. Schlick insiste uniquement sur l’idée que la connaissance doit nécessairement commencer par des énoncés ayant leur origine dans les constatations qui sont immédiates, jamais fausses en elles-mêmes et qui constituent l’ultime critère, selon sa célèbre formule de 1934: « Ce que je vois, je le vois ». Une fois transcrites, les constatations ne sont plus des constatations mais des énoncés protocolaires, lesquels, comme leur nom l’indique, viennent des protocoles d’origine.

Plus clairement, pour les différencier des énoncés protocolaires, Schlick explique que la connaissance (Erkenntnis) commence par la constatation des faits, alors que la science commence par les énoncés protocolaires. La science est, pour Schlick, un système de propositions et la question de la manière dont les propositions sont liées les unes aux autres dans ce système intéresse évidemment les théoriciens ou les logiciens de la connaissance, qui ont conçu cette cohérence de deux manières différentes: système ou encyclopédie.

A plusieurs reprises, Schlick avait reproché à Neurath son cohérentisme, qu’il a qualifié de « surprenant » et à Carnap le fait que son solipsisme n’ait été que méthodique, et par là même inefficace. Pour lui, ne pouvant être que des hypothèses, tous les énoncés sont incertains. Par conséquent, seules les constatations ont la propriété d’être sûres d’une manière absolue et ce sont les seules à pouvoir constituer, non pas un fondement sûr pour la connaissance, mais l’origine (Ursprung) d’un fondement sûr.

Schlick reprochait à Neurath de ne pas avoir spécifié un cohérentisme pour les sciences de la nature. Ce qui lui semblait nécessaire de faire, car généralement on oppose deux théories de la vérité, à savoir la théorie de la vérité-correspondance et la théorie de la vérité-cohérence, la première établissant un accord entre les propositions et les faits et la seconde établissant plutôt un accord entre des propositions et un système d’autres propositions. Une conception cohérentiste de l’encyclopédie est contradictoire pour Schlick car la cohérence s’évalue par la non contradiction et la consistance et ce, pour des énoncés analytiques et formels. Appliquer quand même le critère de la cohérence aux énoncés synthétiques, nécessite de préciser ce qu’on entend par cohérence, en ce sens que seuls des énoncés de faits ou d’observation immédiate peuvent servir de critère et non n’importe quels énoncés. Pour lui, seules les constatations garantissent le lien des propositions avec le réel, et donnent des énoncés synthétiques qui ne soient pas des hypothèses.

Ainsi pour Schlick, le critère de non contradiction ne convient pas du tout à la vérité matérielle et il est complètement inadéquat dans ce cas, à moins que la cohérence se fasse avec des propositions qui se rapportent à la réalité immédiate, sinon, on ne pourrait même pas faire la différence entre ce qui relève de la réalité et ce qui relève d’une fable (Schlick, 1986). Ces énoncés particuliers sont causés par les constatations, et d’ailleurs, il préfère parler d’énoncés « fondamentaux ».

Ce concept schlickéen de constatations a été, à son tour, sujet à discussion et fortement critiqué par Popper et Hempel, mais surtout par Neurath, qui n’admettait pas le caractère absolument sûr que Schlick conférait à ces constatations, alors qu’elles ne sont ni logiques ni grammaticales, mais psychologiques et donc bien fragiles. Schlick avait, pourtant, bien insisté sur l’idée que les constatations n’ont aucun caractère scientifique, mais qu’elles ont simplement un rôle primordial dans la formation des énoncés empiriques, en l’occurrence les énoncés protocolaires.


5. La fin d’un programme

Nous pouvons aisément affirmer que Carnap, aussi bien que Schlick et même surtout Neurath, le grand défenseur du cohérentisme, étaient des empiristes en ce sens qu’un des principes de base de l’empirisme logique consiste dans l’idée sans équivoque que toute connaissance ne peut que reposer sur l’expérience. Ce principe empiriste ne peut, bien sûr, n’être que vague et exprime plutôt un programme, lequel, comme le fait remarquer C.G. Hempel (1982), a reçu des interprétations et des applications bien différentes.

L’empirisme logique n’a jamais présenté de thèse unique et les discussions incessantes entre les différents protagonistes ont permis à leurs idées d’évoluer. C’est ainsi que Carnap élargit le concept de réduction par rapport à 1928, dans son article « Über Einheitssprache der Wissenschaft » (Carnap, 1936) où il fait la distinction entre la définition et la réduction, laquelle concernera les concepts dispositionnels, que l’on ne peut définir constitutionnellement. Il parle d’une autre méthode qui ne prendra pas la forme d’une définition, mais celle d’une réduction au moyen de Reduktionssätze.

Les empiristes logiques ont également accordé plus d’importance au fait que certains concepts théoriques, abstraits tels que celui de masse, de longueur ou de grandeur ne peuvent être réduits à des concepts d’objets. Selon Hahn, « toute la science est pleine de propositions, qui en principe ne peuvent pas être confirmées par l’observation, parce qu’elles contiennent des termes qui ne sont pas constituables » (Hahn, 1975, 57). De plus, Carnap reconnaît peu à peu que la thèse extensionnaliste qui lui avait permis de concevoir la possibilité de réduire les concepts les uns aux autres s’avère inadéquate. Influencé par Tarski, la distinction entre la vérité logique et la vérité empirique ne lui paraît plus aussi tranchée. Donc, ni l’objet ni la méthode de son projet de construire logiquement le monde ne sont adéquats: l’unité de la science n’est plus envisageable et on comprend que Carnap ait pu s’investir dans un autre projet, celui d’une encyclopédie.

Si la réalisation d’une science unitaire en tant que conception scientifique du monde était le principal programme de l’empirisme logique, le fait que ce projet initial ait été abandonné, transformé en un autre, à savoir, l’encyclopédie et que ce projet lui-même n’ait pas abouti pour des raisons externes, signifie-t-il pour autant la mort de ce courant ?


6. L’empirisme logique post-viennois

L’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, se solda par l’émigration d’un grand nombre de philosophes et savants, qui durent quitter l’Autriche et s’installer, en particulier, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Si le Cercle fut rapidement disloqué en tant que tel, la période après Vienne fut d’une très grande richesse dans la mesure où elle donna une impulsion à toute une épistémologie nouvelle et peut être considéré comme une étape dans l’histoire de l’empirisme logique. En effet, le déplacement des philosophes néopositivistes favorisa de nouvelles perspectives à leur mouvement, en le prolongeant et en le développant grâce aux discussions et aux réflexions dorénavant externes qu’il a pu susciter.

Il est vrai que déjà quelques années après la parution du Manifeste du Cercle de Vienne, l’empirisme logique commença à s’internationaliser grâce aux congrès internationaux – auxquels des philosophes et savants de plus de vingt pays avaient pris part – organisés avec beaucoup de succès à Paris, en 1935, à Copenhague avec des participants venus des Etats-Unis en 1936, en 1937 de nouveau à Paris, en 1938 à Cambridge, en Angleterre, avec la participation de Moore et le dernier, en 1939, à Cambridge dans le Massachusetts.

Mais c’est l’immigration des philosophes viennois qui permit à des philosophes du langage et théoriciens de la connaissance de se familiariser davantage avec des empiristes logiques. Ce qui déclencha des discussions et des critiques, parfois assez sévères, bien que pas toujours justifiées, à cause soit de l’identification de la pensée d’un auteur à celle du courant néopositiviste (comme ce fut souvent le cas déjà pour Popper à Vienne et Quine qui visèrent l’empirisme logique à travers Carnap), soit de la négligence de certains écrits à cause de l’évolution permanente de cette philosophie particulièrement vivante dans une relation étroite avec le progrès scientifique.

Ce qu’on peut appeler l’après Vienne s’est tissé autour de la critique du principe de vérification, du critère de sens et de la distinction entre l’analytique et le synthétique, les trois thèmes étant reliés. Nous donnerons juste un aperçu sur les principales critiques ayant permis de modifier le paysage épistémologique de la seconde moitié de siècle dernier.

Il faut dire que la première réaction à ce courant débute à Vienne dans les années trente avec Popper qui reconnaît avoir écrit La logique de la découverte scientifique dans le but exclusif de « provoquer ses amis positivistes », ceux-ci ne l’ayant jamais admis dans leur groupe. Il faut toutefois remarquer que ce n’est qu’en 1959 que l’ouvrage paraît en anglais.

a. Popper

Il expose sa thèse de la découverte scientifique par rapport à la philosophie néopositiviste et aux thèmes qu’elle a développés, à savoir, le critère de démarcation entre ce qui a un sens et ce qui n’en a pas, entre le scientifique et le non scientifique et par conséquent, l’élimination de la métaphysique. Ces critiques sont fondées sur le principe de vérification qu’il rejette et auquel il substitue le principe de falsification.

En effet, son premier reproche s’adresse à la conception positiviste ou plus exactement carnapienne du sens qu’il qualifie de naïve et de  naturaliste, dans la mesure où Carnap projetterait de reconstruire la science à partir de nos expériences subjectives et individuelles. Celui-ci aurait défendu cette thèse dans La construction logique du monde et dans Scheinprobleme in der Philosophie (Popper, 1985, 375). Ce qui n’est pas tout à fait justifié, la méthode de Carnap étant extensionnelle dans le premier ouvrage (1928) et le deuxième (1929) ayant relevé que le critère du sens consistait plus dans l’exigence de concevabilité que de vérification. De plus, La logique de la découverte scientifique a été publiée en 1934, c’est-à-dire la même année que Logische Syntax der Sprache de Carnap, alors que ce dernier avait développé davantage son formalisme.

Il est vrai que les néopositivistes distinguaient les propositions en scientifiques et non scientifiques tout en faisant coïncider cette distinction avec celle entre sensé et non sensé. Popper juge cette dichotomie trop restrictive car elle élimine des énoncés qui ne sont pas insensés sans être pour autant scientifiques, tels que les énoncés de la psychanalyse ou de l’astrologie par exemple, qu’il appelle énoncés pseudo-scientifiques ou encore les énoncés méthodologiques. Par conséquent, en plus de la distinction entre le sens et le non-sens, il opère une distinction à l’intérieur du sens faisant que les énoncés métaphysiques ne sont pas forcément des non-sens. Ce statut de la métaphysique semble être primordial pour Popper, alors que Carnap ne voit pas que cette nouvelle distinction les sépare outre mesure, puisque dans les deux cas, la métaphysique reste en dehors de la science et c’est ce qui importe à ses yeux. D’ailleurs, il pensait que Popper était proche du mouvement empiriste logique et reprochait à Neurath de causer du tort à leur école en exagérant ses différends avec des pensées pourtant assez proches des leurs, étant donné qu’à l’intérieur de l’empirisme il peut y avoir des points de vue plus ou moins différents les uns des autres. Cette position de Carnap illustre bien le véritable esprit de l’empirisme logique qui se distingue par la diversité des points de vue et les débats passionnants et parfois passionnés entre les différents membres, qui n’avaient de commun en fait que des bases, importantes, certes, mais générales, tel que justement l’empirisme.

Popper critique et rejette le principe de vérification sur lequel se fonde l’empirisme logique. Il élabore les concepts de falsification et de la falsifiabilité, et défend l’idée qu’une théorie scientifique n’est pas vérifiable mais falsifiable. Si l’apport de Popper est loin d’être négligeable pour l’épistémologie contemporaine, on peut légitimement se poser la question du rapport de falsification avec la vérification. En effet, comme l’ont bien fait remarquer Carnap et Popper lui-même, leur but n’étaient, en réalité, pas identiques, en ce sens que le premier s’intéressait à la justification des énoncés scientifiques déjà établis et que le second s’intéressait à la logique de la découverte scientifique. Selon Carnap, la principale thèse de Popper « n’est pas incompatible avec [leur] conception, car [leurs] thèses respectives concernent des problèmes complètement différents », ce que Popper confirme tout à fait en suggérant « de prendre la falsifiabilité comme critère de démarcation et non comme critère de signification » (Shilpp, 1963, 877 et Popper, 1985, 37).

Il est intéressant de relever, indépendamment des recoupements possibles ou pas entre les deux opérations de vérification et de falsification, que dans la seconde édition de la Théorie générale de la connaissance, Schlick, que Popper ne semble pas avoir lu, avait rajouté quelques paragraphes pour définir une seconde méthode de vérification, qui consiste en une sorte de falsification (Schlick, 2009, III, 23). Il avait en effet, conçu deux méthodes de vérification : la première ne peut délimiter que les frontières minimales du domaine de la connaissance en écartant tout ce qui peut être mis en doute et donc qui n’est pas absolument vrai. La seconde méthode peut, par contre, étendre le domaine de la connaissance au maximum, en ce sens qu’elle écarte seulement tout ce qui est inconcevable. Ainsi, la première méthode élimine tout ce qui n’est pas incontestablement vrai et la seconde tout ce qui incontestablement n’est pas vrai, ce qui permet d’étendre le champ de la connaissance. Par ailleurs, Popper comme Neurath n’admettent pas que la philosophie soit conçue comme une logique de la science, même si Neurath ne pouvait admettre qu’il pouvait y avoir autant de méthodes que de questions en philosophie. Ce qui ne peut que nuancer les différends entre Popper et le mouvement de l’empirisme logique en tant que tel, comme le suggérait Carnap.

b. Quine et Putnam

L’empirisme logique a suscité aux Etats-Unis d’autres discussions au sujet du réductionnisme et du clivage entre l’analytique et le synthétique qui ont été menées par Quine et Putnam. On peut citer en particulier des textes tels que l’article connu sur Les deux dogmes de l’empirisme logique de 1951, mais aussi Truth and convention de 1936 et Carnap and logical truth de 1960 de Quine, ainsi que l’article de Putnam intitulé Ce que les théories ne sont pas.

Le réductionnisme consiste « à croire que chaque énoncé doué de signification équivaut à une construction logique à partir de termes qui renvoient à l’expérience immédiate » (2003, 49). Carnap fut certainement le premier à s’engager « sérieusement » sur cette voie, mais à l’époque où Quine écrivait le texte sur les dogmes de l’empirisme, ce réductionnisme radical ne figurait plus sous cette forme, dans la philosophie de Carnap depuis 1936, à supposer que ce dernier ait défendu l’idée de la possibilité de traduire les énoncés sur le monde en énoncés sur l’expérience immédiate sans d’autres précisions. En effet, il avait soutenu une méthode plutôt extensionnelle dans La construction logique du monde; ce qui l’intéressait ce n’était pas le vécu en tant que tel mais bien les propriétés formelles des relations entre ces vécus, que l’on ne peut, de toutes les façons pas isoler. En 1928, pour Carnap « n’importe quelle proposition de la science empirique peut être entièrement traduite en une suite complexe de propositions qui ne font référence qu’à la structure relationnelle du donné telle qu’elle est exprimée dans la relation et les termes fondamentaux » (Albert Blumberg et Herbert Feigl, 2006, 143).

Même si Quine reconnaît que Carnap avait abandonné l’idée de traductibilité des énoncés en énoncés de l’expérience, il pense que le réductionnisme continue à exister sous une autre forme, qui consiste à associer chaque énoncé synthétique à « un éventail unique d’évènements sensoriels possibles », chacun d’eux pouvant accroître la « probabilité » que l’énoncé soit vrai. Ce qui perpétue l’idée que les énoncés isolés peuvent être confirmés ou infirmés ; et ce, à cause du dogme établissant un clivage entre l’analytique et le synthétique, car «  tant que l’on tient pour signifiant en général de parler de la confirmation ou de l’infirmation d’un énoncé, il paraît signifiant d’envisager le cas limite d’un énoncé confirmé automatiquement, ipso facto, en toutes circonstances, et de décréter cet énoncé analytique » (2003, 75).

Or, pour lui « c’est un non sens et à l’origine de beaucoup de non sens, de parler de composantes linguistiques et factuelles de la vérité d’un énoncé individuel. Prise collectivement, la science a une double dépendance à l’égard du langage et de l’expérience ; mais on ne peut pas suivre cette dualité à la trace dans les énoncés de la science, pris un à un » (2003, 76). Ce qui entraîne, 1) qu’aucun énoncé particulier n’est lié à une expérience particulière, 2) qu’aucun énoncé n’est absolu, c’est-à-dire non révisable et 3) que la distinction entre le synthétique qui repose sur l’expérience « de façon contingente » et l’analytique qui vaut « en toutes circonstances » est « aberrante », car un réajustement est toujours possible pour maintenir la vérité d’un énoncé en toutes circonstances.

Il est assez surprenant que Quine présente ces arguments contre l’empirisme logique, alors que d’une part, ses propos rejoignent la conception neurathienne de la vérité et que d’autre part, le holisme, déjà, tacitement présent dans La construction logique du monde, où un énoncé est vrai s’il fait partie d’un ensemble d’énoncés, à savoir le système constitutionnel, avait été adopté clairement et ouvertement par Carnap. Celui-ci s’était rallié à la position de Neurath déjà en 1931, en déclarant que  la science est certes, un système de propositions établies sur l’expérience, mais que ne pouvant pas s’effectuer sur une proposition unique, la vérification empirique se faisait par rapport à un système de propositions ou, du moins, à une partie du système (Carnap, 1932). Ce qu’il confirme, bien sûr, dans Logische Syntax der Sprache, en précisant que la vérification en physique ne concerne pas, en vérité, une seule hypothèse, mais tout un système d’hypothèses (1968, §82). Il faut de plus toujours garder à l’esprit que la philosophie s’intéresse au langage de la science et que Carnap auquel on a adressé les principales critiques voulait justifier logiquement les énoncés de la science et non les vérifier.

Il est intéressant de remarquer que lorsque Quine republie son article sur les deux dogmes de l’empirisme, il rajoute une note (2003, 75) pour reconnaître qu’à l’époque où il avait écrit l’article, il ne connaissait pas Duhem et que ce sont les deux membres du Cercle de Vienne, Hempel et Frank qui le lui avaient fait découvrir.

Les critiques quinienne de Carnap et, à travers lui, de l’empirisme logique donnent souvent l’impression d’être en décalage et en déphasage par rapport à l’évolution de sa philosophie, puisque même dans ses derniers textes, comme c’est le cas dans From stimulus to science, paru en 1995, Quine semble continuer des débats qui ont eu lieu au début des années trente au sein du Cercle de Vienne, et en particulier entre Carnap et Neurath.

Selon R.Haller (1982), ce que Quine avait qualifié de dogmes de l’empirisme logique n’en étaient pas, puisque le vérificationnisme et le réductionnisme avaient fait l’objet de discussions entre les empiristes logiques et que certains d’entre eux avaient soit refusé soit, du moins, assoupli dès le départ ces principes, bien avant le célèbre article de Quine: Les deux dogmes de l’empirisme logique. Le reproche fait par Quine et repris par Putnam (1981) consiste dans l’idée que ces deux principes ne sont ni analytiques, ni empiriques et tomberaient donc dans le non sens ou dans le dogmatisme.

Il faut dire qu’après la publication par Carnap de Empiricism, semantics and ontology, et du petit texte Meaning postulates, ainsi que la critique de Quine accompagnée de la réponse de Carnap, publiée dans The philosophy of R. Carnap de Schilpp, il semble que le débat entre les deux, ainsi que les malentendus qui le sous-tendent commencent à se décompter, Quine ayant lui-même écrit dans « On Carnap’s view of ontology »,  qu’il allait reconsidérer et réduire les divergences entre eux.

Dans le même esprit, Putnam a également critiqué, dans un article intitulé « Ce que les théories ne sont pas » (1980), la dichotomie établie par Carnap, dans Testability and meaning entre les « énoncés observationnels » et les « énoncés théoriques », ainsi que l’espoir de Carnap de construire un langage formel, précis, sans passer par des termes imprécis. Sa critique, qui porte un coup sérieux au projet de l’empirisme logique, repose sur deux points principaux, à savoir que :

Premièrement, les « énoncés observationnels » ne désignent pas seulement des choses publiquement observables, mais aussi des entités non observables ; inversement, il y a des termes théoriques qui désignent des choses observables.

Deuxièmement, l’interprétation d’une expérience ne porte pas uniquement sur les « énoncés observationnels », mais aussi sur les « énoncés théoriques » : « la justification, en science, s’effectue dans toutes les directions possibles » -dit-il-.  Ainsi, des énoncés observationnels sont justifiés par des énoncés théoriques et vice versa.

Une ligne de démarcation entre énoncés théoriques et énoncés observationnels ne peut plus être tracée « sur la base du vocabulaire » (Putnam, 1980, 227). Ce que Carnap avait également relevé lui-même et ce qui a été le point de départ de l’abandon réel de son projet de reconstruire le monde ou la science en justifiant logiquement tous ses énoncés.

Ces quelques exemples donnent une idée sur l’impact de l’empirisme logique sur l’épistémologie et la philosophie du langage et sur ce que la pensée de Quine, de Putnam entre autres, doit à ce courant, en plus de ce que Kuhn et Feyerabend doivent à Neurtah, en particulier, au sujet de la dimension sociale et historique de la science.


Conclusion

L’empirisme logique est en vérité un véritable puzzle composé de formes et de couleurs très diverses qui se retrouvent sur le même socle. En effet, à part quelques principes de base et une attitude rationnelle et scientifique, pratiquement aucun de ses représentants n’était en accord total avec l’autre. Ce courant brilla d’ailleurs par sa force de discussion et d’argumentation ainsi qu’une sorte de militantisme contre toute forme d’obscurantisme. Il a, par conséquent, fallu partir d’un point commun, censé réunir les empiristes logiques, et qui fut annoncé dans leur manifeste de 1929, à savoir une conception scientifique du monde, afin de présenter les discussions à son sujet grâce aux membres les plus engagés et pouvant tenir lieu d’une sorte de chefs de fil: Carnap, Neurath et Schlick.

L’exil forcé des membres du Cercle de Vienne eut une répercussion négative, en ce sens que la vie de ce groupe fut assez brève et une autre positive, ce courant ayant bénéficié de la possibilité de se confronter à une toute autre tradition qu’était la tradition américaine essentiellement. Ce qui donna un souffle nouveau à l’empirisme logique grâce à des discussions et certainement des enrichissements de part et d’autre. Une relecture, comme l’indique l’ouvrage de Michael Friedmann (1999) Reconsidering logical positivism, et une étude approfondie prenant ses distances par rapport à certaines critiques qui ne sont pas justifiées – car elles font l’impasse sur les nuances entre les auteurs de ce courant mais également sur l’évolution rapide de leurs pensées – donne une autre vie au courant de l’empirisme logique.

Bibliographie

Cette bibliographie mentionne les titres qui nous paraissent les plus pertinents pour comprendre le mouvement de l’empirisme logique et ne prétend pas à l’exhaustivité vu l’espace qui nous est imparti et vu la quantité d’ouvrages publiés aussi bien par les auteurs, très nombreux, que par les commentateurs. Nous avons évité de mentionner les titres dont l’apport est équivalent en faisant un choix au profit de l’ouvrage qui nous paraît le plus complet.

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Mélika Ouelbani
Université de Tunis
me.ouelbani@laposte.net