La philosophie de A à Z

Introduction

Alors que l’urbain constitue le cadre de vie de la majorité des habitants de la planète, la ville n’est pourtant pas un objet de prédilection pour les philosophes. Elle fait rarement l’objet de développements exclusifs à la différence d’autres grands thèmes bien connus : l’œuvre d’art, la justice ou encore la vérité, pour n’en citer que quelques-uns. Faut-il alors penser que la philosophie n’aurait rien à dire sur la ville et qu’elle serait condamnée à la laisser à d’autres champs disciplinaires comme la sociologie, la géographie ou l’urbanisme, sous prétexte qu’elle serait une réalité trop prosaïque pour que l’on puisse faire autre chose que la décrire ? Envisager la ville comme l’objet d’une authentique réflexion philosophique implique un engagement théorique : la philosophie peut se développer en situation, à partir des réalités les plus quotidiennes ainsi que des éléments empiriques dégagés par d’autres sciences humaines. Loin de devoir réduire le monde sensible au monde des apparences, elle peut dégager les concepts qui le travaillent de manière immanente pour mettre en évidence ses différents enjeux. En l’occurrence, l’analyse philosophique de la ville permet d’interroger le rapport de l’homme au monde (§1), le lien entre l’espace et le comportement (§2) ainsi que la manière dont des relations de pouvoir se déploient dans la disposition des corps et des bâtiments (§3).


1. La ville comme processus d’utopie

Si l’on considère que le lieu est une réalité naturelle, c’est-à-dire qui existe indépendamment de l’activité humaine, la ville est, par excellence, une réalité culturelle par laquelle l’homme s’émancipe du premier. En ce sens, elle relève d’un processus d’u-topie, terme dont l’étymologie signifie en grec la négation du lieu. Construite entièrement par l’homme, dotée de bâtiments à usages privés (les habitations) et à usage public (les places, les rues, les administrations, etc.), de différentes infrastructures (les axes de circulation notamment), la ville apparaît comme un artifice permettant à l’homme d’échapper à la faiblesse de son état naturel. Elle lui donne, en effet, la possibilité de se protéger en disposant d’un abri relativement sûr et confortable, de se regrouper avec ses semblables et ainsi de surmonter sa fragilité individuelle, de mettre en place un système économique d’échanges, de rationaliser sa manière de se déplacer, d’organiser ses relations intersubjectives et institutionnelles, etc. Bref, l’existence même des villes témoigne de l’ingéniosité de l’homme et de sa capacité à trouver des expédients pour surmonter sa faiblesse originelle. En ce sens, la ville apparaît comme l’affirmation d’un ordre strictement humain, liée à son histoire depuis la sédentarisation des populations nomades au néolithique jusqu’aux folies architecturales de Shanghai à l’époque contemporaine.

Mais si la ville est par essence une utopie, il est possible de comprendre de deux façons différentes ce lieu qui est nié.

  • La négation du site géographique : de manière remarquable, les villes sont souvent édifiées dans des lieux qui semblent hostiles à toute construction comme si l’homme cherchait non seulement à échapper à ses limites naturelles mais aussi à défier les lois du monde physique. Ainsi Venise est-elle édifiée sur une lagune et Saint-Pétersbourg sur des marécages. C’est sur la minuscule presqu’île de Manhattan que se presse une population extrêmement dense grâce à l’édification de gratte-ciel qui permettent de surmonter la petite surface disponible au sol par un nombre élevé d’étages.
  • La négation du milieu d’origine : la ville peut également permettre de s’affranchir de son milieu d’origine que l’on peut qualifier de naturel dans la mesure où il nous est imposé par la naissance. Ce caractère émancipateur de la ville est attesté par un proverbe allemand du XVème siècle selon lequel « l’air de la Cité rend libre ». Il fallait entendre par là que les serfs qui étaient la propriété du seigneur possédant les terres dans lesquelles ils étaient nés et vivaient, devenaient des hommes libres lorsqu’ils parvenaient à se réfugier dans une ville. De fait, les villes, et notamment les mégapoles, sont des lieux d’émigration qui attirent des gens de tous horizons et méritent à ce titre la qualification de cosmopolites, de villes-mondes. En rassemblant des individus d’origine diverse, en les amenant à se côtoyer et à échanger entre eux, donc à vivre ensemble sans être nés dans le même lieu, elles leur permettent, dans une certaine mesure, de s’émanciper des valeurs et représentations de leur milieu.

Ce caractère utopique vaut à la ville un grand nombre de condamnations moralisatrices qui la présentent comme un lieu de démesure où l’émancipation de la nature est synonyme d’une dénaturation regrettable. Dans l’Ancien Testament, l’épisode de la tour de Babel retrace la construction d’une gigantesque ville en hauteur qui n’est pas sans rappeler les gratte-ciel de New York ou de Dubaï City et la présente comme une manifestation de l’orgueil des hommes qui s’imaginent pouvoir s’affranchir de leur condition et toucher le ciel. Des romans d’apprentissage du XIXème jusqu’aux séries télévisées à l’instar de The Wire, la ville apparaît comme le lieu sinon de toutes les tentations pour le héros (alcool, sexe, corruption, etc.), du moins de la confrontation avec ce que la condition humaine peut avoir de plus sombre


2. Entre individualisation et tyrannie de l’intimité : l’influence de la ville comme cadre de vie

Envisager la ville comme un lieu d’investigation philosophique permet de s’interroger sur la manière dont elle influence notre vie personnelle et collective. En effet, certains développements de la philosophie de l’action invitent à prendre en compte dans l’explication du comportement la situation dans laquelle il se déploie et à ne pas privilégier l’intentionnalité du sujet. Ainsi ne peut-on comprendre pourquoi une personne s’assied à la terrasse d’un café en se contentant de dire qu’elle le veut, il faut s’attacher à la situation dans sa teneur matérielle (la disposition des tables et des chaises sur le trottoir, leur occupation et leur vacance) et sociale (les normes d’usage dans un bar, c’est-à-dire la manière socialement acceptable de s’y comporter : s’asseoir à une table libre en vue de consommer avec l’intention de payer et de ne pas déranger les autres usagers). En ce sens, tout espace apparaît comme un cadre porteur d’un certain nombre de normes qui configurent des pratiques individuelles et collectives. Dans cette perspective, il est possible de mettre en évidence les effets de la ville sur l’individu et ses relations sociales. Une telle démarche invite à dresser une typologie des visages urbains pour distinguer différentes mises en forme de manières d’être.

La ville idéale ou du moins l’image qui surgit en nous lorsque l’on entend ce terme est celle que les sociologues allemands, Tönnies, Weber ou encore Simmel, au tournant du XIXème et du XXème siècle, appelèrent « grande ville ». Ce terme désigne les métropoles qui se développent alors en Europe en raison de l’exode rural et de l’industrialisation, Berlin en étant un exemple emblématique. En raison de leur caractère attractif sur le plan économique, ces agglomérations se caractérisent par une population exponentielle et socialement diversifiée. En effet, elles sont le lieu d’une forte immigration et mêlent en leur sein des gens de tous horizons. Elles apparaissent comme des villes totales qui regroupent les différentes fonctions de l’existence humaine que le Mouvement moderne avait distingué en architecture dans les années trente : habiter, travailler, se récréer, circuler. Dans des textes au carrefour de la sociologie et de la philosophie qui continuent à être mobilisés comme contre-point au modèle actuel, Georg Simmel insiste sur la manière dont la grande ville dans ses espaces publics et ses transports en commun permet à des gens venant de milieux différents de se côtoyer et de créer des communautés accidentelles de situation, transcendant les différents groupes culturels. Il fait ainsi de l’aventure une catégorie philosophique à part entière pour insister sur la contingence et la richesse des rencontres et des relations qui peuvent se nouer dans un tel tissu urbain.

Dans cette perspective, la grande ville apparaît comme un lieu d’individualisation et il devient alors possible de lier l’individu comme type social à son émergence. En effet, si l’individu est l’être qui se définit et s’affirme par soi-même, l’atome indivisible qui possède sa propre consistance, on comprend aisément en quoi la grande ville le suscite. La densification de la population et des interactions permise notamment par les déplacements induit un relâchement du lien d’appartenance entre le groupe et ses membres et donc une certaine perte d’homogénéité des différents collectifs. Chaque citadin peut alors se libérer des valeurs de son groupe d’appartenance et de ses préjugés pour faire valoir une forme d’autonomie. C’est alors que l’on pourra parler d’individualisation, ce processus se caractérisant par l’affirmation d’une personnalité singulière et une présomption d’égalité avec les autres habitants s’exerçant par la revendication d’un droit à l’indifférence. La grande ville apparaît donc à la fois comme le lieu de l’excentricité et de l’anonymat. Au-delà du caractère idyllique et passablement romantique d’un tel tableau aux ressorts esthétiques évidents que la littérature (l’on songe à Manhattan Transfert de Dos Passos) et le cinéma (comme dans Lost in Translation de Sofia Coppola) exploiteront, cette analyse souligne le rôle essentiel des espaces publics dans la formation de la subjectivité et la constitution d’une communauté de situation, d’expérience et d’usage ne reposant pas sur le partage d’une culture préalable.

Comme nous le disions, cette figure de la grande ville est souvent mobilisée par contraste avec le visage actuel de l’urbain. Il est non seulement beaucoup plus diffus, de sorte que les limites de la ville deviennent de plus en plus difficiles à cerner comme en témoigne la catégorie flottante du périurbain, mais surtout de plus en plus homogène. En effet, ce que mettent en évidence les travaux de sociologie urbaine, c’est une atomisation de la ville en une mosaïque de territoires cloisonnés et une spécialisation des espaces publics qui se révèlent de plus en plus monofonctionnels, liés essentiellement au tourisme et à la consommation, et attirant à ce titre un seul type de public.

Au-delà du constat nostalgique d’une perte d’urbanité, d’une disparition du mode de vie et du type de relations propres à la grande ville, il est possible de dégager des enjeux anthropologiques, sociaux et politiques qui invitent à prendre au sérieux la corrélation entre situations et actions et donc l’importance de l’aménagement des premières. L’on peut parler d’une tyrannie de l’intimité où l’espace urbain devient le prolongement de l’espace domestique dans la mesure où il ne mêle plus des gens socialement différents mais renforce l’entre-soi. Ainsi ne peut plus s’opérer le processus émancipateur de l’individualisation. Dans ces conditions, c’est le caractère potentiellement démocratique de la ville qui est mis à mal : l’air de la ville ne rend plus libre mais renforce les liens originaux d’appartenance et interdit l’émergence de communautés contingentes et éphémères reposant sur le partage d’un espace.


3. Politiques de la ville et technologies environnementales du pouvoir

Si l’insistance de certains développements de la philosophie de l’action sur l’importance des situations pour comprendre les pratiques permet d’envisager la ville comme un mode ou encore comme une forme de vie, il convient également de se pencher sur la manière dont son aménagement peut obéir à des enjeux politiques. En effet, qui dit forme de vie suggère une configuration d’usages, de styles et de manières d’être, ce qui implique inévitablement que son organisation puisse être pensée pour un meilleur exercice du pouvoir.

Il est possible de distinguer deux stratégies politiques d’aménagement urbain : une stratégie disciplinaire et une stratégie sécuritaire, selon la terminologie de Michel Foucault. La discipline centrée sur le corps individuel vise à le dresser, à majorer ses aptitudes, à accroître sa docilité et à l’intégrer à des systèmes de contrôle efficaces et économiques ; la sécurité s’applique elle au “corps-espèce”, entendons la population dont elle prend en charge les processus biologiques (naissance, mortalité, santé, etc.) et leurs conditions d’exercice qu’il faut réguler. À côté des techniques disciplinaires qui relèvent de la surveillance, du diagnostic et de la transformation éventuelle des individus, il faut donc distinguer tous les mécanismes sécuritaires de régulation de la population qui offrent une gestion calculatrice de la vie grâce à l’outil statistique et au calcul des coûts.

Ces deux modalités de relations de pouvoir rencontrent, chacune à leur manière, la question de la ville. L’aménagement disciplinaire s’incarne de manière emblématique dans la ville de Richelieu en Indre et Loire construite ex nihilo au XVIIème siècle. Le point particulièrement intéressant de la description de Foucault est qu’elle peut s’appliquer aussi bien à la Barcelone aménagée par Cerdà qu’aux villes américaines et à leur plan en forme de grille. Une ville disciplinaire assigne les individus à une place précise en les surveillant et en prévenant leurs déplacements. Pour cela, elle est quadrillée par un système de parallèles et de perpendiculaires avec l’attribution d’une fonction précise à chaque bloc ainsi découpé. L’aménagement sécuritaire peut, quant à lui, revêtir deux visages que nous connaissons encore aujourd’hui : d’un côté ce qui relève de la médecine urbaine qui s’est développée à partir du XVIIIème siècle, attentive à la configuration physique de la ville et à la manière de faire circuler ses différents fluides naturels (air, lumière, eau) pour faire disparaître les épidémies, baisser le taux de mortalité et allonger la durée de la vie, si bien que l’emplacement des différents quartiers, des cimetières et des abattoirs, l’aération de la ville, le système d’égouts, etc., deviennent autant d’objets d’intervention ; d’un autre côté ce qui appartient à une cosmétique de la ville où les décideurs publics s’intéressent à sa configuration non seulement physique mais aussi sensible. Il s’agit alors de mettre en forme ses éléments de manière à ce qu’ils retiennent l’attention des usagers, ce qui fait entrer dans le champ d’intervention du pouvoir leur esthétique et les modalités sensibles de leur perception. L’on songe au travail sur les ambiances urbaines, terme si à la mode dans les discours urbanistiques : il faut créer une ville lisse et apaisée, ludique et festive, conviviale et authentique, autant de manières de capter l’intérêt des usagers et de réguler leurs comportements.


Conclusion

Faire de la ville un objet philosophique invite à saisir dans la réalité matérielle la plus banale de nos cadres de vie un certain nombre de grandes questions spéculatives : le rapport de l’homme à la nature, le lien entre situation et action et les mécanismes des relations de pouvoir. Son étude permet de leur donner corps en montrant qu’elles irriguent notre vie quotidienne. Venant nous rappeler, selon le mot de Canguilhem, que la philosophie est une réflexion pour qui toute matière est bonne et même pour qui toute bonne matière est étrangère, elle ne doit donc être abandonnée ni au géographe, ni au sociologue, ni à l’urbaniste.


Bibliographie

Ascher, François, Métapolis ou l’avenir des villes, Paris, Odile Jacob, 2010.
Classique de la sociologie urbaine qui interroge le devenir des villes et se demande quel urbanisme mettre en œuvre.

Cambier, Alain, Qu’est-ce qu’une ville ?, Paris, Vrin, 2015.
Dans cet ouvrage extrêmement clair et instructif, Alain Cambier dégage les enjeux éthiques et politiques de la vie urbaine en montrant qu’elle ne se borne pas à une simple question technique d’aménagement.

Foucault, Michel, « La politique de la santé au XIXème siècle », in Dits et écrits, t. 2, Paris, Gallimard, 2001, p. 725-742.
Dans cet article de 1979, Foucault s’intéresse à l’urbanisme comme médecine appliquée à la ville et à la manière dont il participe du biopouvoir.

Foucault, Michel, Sécurité, territoire, population, Paris, Seuil/Gallimard, 2004.
Dans la première leçon de ce cours prononcé au Collège de France en 1977-1978, Foucault distingue de manière claire et synthétique la discipline et la sécurité comme types de relations de pouvoir et la façon dont elles peuvent se déployer dans l’aménagement urbain.

Joseph, Isaac, L’athlète moral et l’enquêteur modeste, Paris, Economica, 2007.
Ce recueil d’articles d’un des promoteurs les plus connus de la sociologie urbaine en France articule les données empiriques de différentes enquêtes de terrain avec une réflexion philosophique, notamment sur la question de l’espace public.

Sennett, Richard, Les tyrannies de l’intimité, Paris, Le Seuil, 1979.
Sennett déplore dans cet ouvrage la perte d’urbanité dans nos sociétés contemporaines : la richesse et la contingence des relations dans l’espace public ont décliné au profit d’une tyrannie de l’intimité qui renforce l’entre-soi.

Simmel, Georg, « Les grandes villes et la vie de l’esprit », in Philosophie de la modernité, traduction française par Jean-Louis Vieillard-Baron, Paris, Payot et Rivages, 2004, p. 169-182.
Ce texte, le plus fameux consacré à la question de la ville en philosophie, dégage dans une perspective hégélienne l’esprit de ce grand corps culturel qu’est la métropole.

Simmel, Georg, « L’individualisme », in Philosophie de la modernité, Paris, Payot et Rivages, 2004, p. 201-207.
Présentation des deux visages contradictoires de l’individualisme qui sont notamment favorisés par la grande ville.


Céline Bonicco-Donato

Univ. de Grenoble-Alpes, ENSAG, Cresson
celine.bonicco@grenoble.archi.fr